Publié par : gperra | 2 octobre 2012

Ma vie chez les anthroposophes

Ma vie chez les anthroposophes

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Le projet de raconter dans le détail le récit de mon parcours dans le milieu anthroposophique depuis l’âge de neuf ans est un projet ancien. Il avait simplement été retardé par le procès que la Fédération des écoles Steiner-Waldorf m’avait intenté, suite à la parution de mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI. Depuis plusieurs années, je prends en effet des notes, retrouve de vieux souvenirs, qu’il me semble de plus en plus important de donner à connaître à ceux qui veulent connaître la vérité sur les écoles Steiner-Waldorf et l’Anthroposophie. Bien sûr, mon but n’étant de nuire à personne, mais d’exposer des faits significatifs, j’ai décidé de modifier tous les noms. Si certaines personnes se reconnaissaient et se sentaient blessées, qu’elles sachent que telle n’était pas mon intention.

Je pense que ce récit pourra permettre à ceux qui le souhaiteront de se faire une image plus précise et plus juste de ces écoles, venant compléter mon témoignage publié sur le site de l’UNADFI. Je ne prétends nullement détenir une vérité absolue sur ce sujet, mais simplement la mienne, celle qui traverse mon vécu. Mon projet n’est pas non plus de me présenter comme une victime ou de désigner des bourreaux. Ayant été parmi eux, j’ai aussi été l’un d’eux. Certes, je n’y étais pas moi-même. Car ce milieu, comme tout milieu à caractère de dérive sectaire, ne permet pas de l’être. Cependant, si quelque chose en moi ne s’était pas opposé de toutes ses forces, jamais je n’aurais pu en partir. Ce petit quelque chose qui a finalement pu faire entendre sa voix, je pense pouvoir dire que c’est mon être profond et véritable. Celui que les anthroposophes n’ont pas su atteindre ni éteindre. Celui qui a résisté à leur emprise.

Cependant, malgré cette résistance, qui n’a pu percer que vers la fin, il m’est pratiquement impossible de dire ce qui a été de mon fait et ce qui, dans mes actes comme dans les événements que j’ai traversés, appartient au milieu anthroposophique. Cette réalité de mon passé n’est pas toujours simple à porter.  Il arrive même parfois que cela m’effraie tout autant que cela m’interroge. Ou encore que je sois empli d’une immense pitié, ou d’une profonde colère, quand j’ai connaissance de personnes qui sont dans un état similaire à celui qui a été le mien. En témoignant ainsi, je ne me cherche donc aucune excuse. Bien au contraire, j’essaie de rendre compte de manière honnête des faits. Lorsqu’il est impossible à une conscience humaine de démêler ce qui est de sa responsabilité et ce qui est celle de son entourage, elle peut encore s’en remettre au pouvoir du récit. Si la cohérence de son chemin de vie ne lui apparaît pas, elle peut au moins tâcher d’en laisser une trace aussi clair que possible à ceux qui pourront un jour, peut-être, comprendre.

I. Ma scolarité Steiner-Waldorf

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Le choix de mes parents

Je suis entré comme élève dans une école Steiner-Waldorf de région parisienne en 1979, à l’âge de 9 ans. Mes parents, déçus par l’Education Nationale, avaient cherché une année entière une autre institution scolaire où ils pourraient m’inscrire, moi et ma sœur. Pour cela, ils avaient été visiter d’autres établissements dits de pédagogie parallèle, comme les systèmes Freinet et Montessori. Finalement, leur choix s’était porté sur l’Ecole Steiner, car il s’agissait de la seule structure offrant une prise en charge complète de l’élève du C.P. au Lycée. Tandis qu’avec les autres écoles, il aurait à un moment ou un autre fallu réintégrer le système classique. Mon père disait avoir été également sensible au fait que cette école semblait présenter une pédagogie globale et cohérente, ne mettant pas seulement en avant des spécificités dans les méthodes d’apprentissage, mais affirmant prendre en compte l’enfant dans son intégralité, cherchant l’épanouissement de son individualité dans le respect de sa singularité. Ce discours était d’une grande portée sur mes parents, pour qui l’Education Nationale ne permettait pas l’affirmation du caractère unique de chacun, mais la formation et l’orientation des enfants en fonction des besoins de la société et des décisions de l’Etat. Onze ans après les événements de mai 68, cette institution avait à leurs yeux le tort de ne pas avoir compris l’importance de l’individualité et le refus du « moule ». Dans le contexte de l’époque, le fait que cette école soit hors-contrat n’avait éveillé chez mes parents aucune méfiance.

Rituels et cérémonies

Je fis donc ma première rentrée dans cette école eu mois de septembre 1979. J’entrais en « quatrième classe », selon la nomenclature spécifique de ces établissements. Le premier jour d’école débutait par une cérémonie rassemblant toute l’école autour des enfants entrant en « première classe ». Aucune introduction ni explication n’avait été donné à ma classe au sujet de la cérémonie que nous allions vivre. Nous plongions directement dans l’élément cultuel et cérémoniel de cette école (Lire à ce sujet mon article L’imitation dans les écoles Steiner-Waldorf : une atteinte à la qualité de sujet). Je me sentais complètement perdu, désorienté, intimidé, suivant dans un lieu nouveau une classe composée d’enfants que je ne connaissais pas, assistant à un rituel qui m’était totalement inconnu. Des bougies éclairaient la vaste salle. Au cours d’une sorte de rituel, chaque enfant de la « première classe » était solennellement présenté à celui qui allait devenir son « professeur de classe » pendant huit années. Le futur élève, qui attendait dans une pièce attenante avec les autres, franchissait le seuil de la pièce à l’énoncé de son nom, devait s’avancer vers son professeur sous le regard de toute l’école, et venir saluer ce personnage qui l’attendait, debout, l’air grave. Le professeur (ce peuvent être aussi les élèves de la « douzième classe« ) lui donnait alors un petit cadeau symbolique dont je ne me souviens plus précisément la nature (cela peut être une fleur, ou une pierre précieuse, etc.). Lorsque tous les enfants furent ainsi passés, les uns après les autres, le jeune professeur se mit à raconter une histoire : « l’Escargot d’Or ». Celle-ci était sensée représenter le devenir d’une âme humaine allant à la rencontre du monde. Elle était racontée chaque année, à l’occasion de cette cérémonie. Puis la classe sortit, sous la conduite de son professeur, telle un troupeau à la suite de son berger, tandis que le reste de l’école se mit à entonner un chant. Ma sœur, qui faisait son entrée en première classe, s’éloigna avec ce cortège.

Puis ce fut au tour des autres classes de regagner leurs salles de cours. Je suivis mon groupe. Une fois dans la classe, tous les élèves se tinrent debout derrière leurs chaises, les bras en croix sur la poitrine, se mettant à réciter avec le professeur une prière, dont je n’avais jamais entendu parlé. Je tachais d’imiter mes camarades et remuais les lèvres en faisant semblant de réciter avec les autres. Il s’agissait d’un texte dont Rudolf Steiner était l’auteur, invoquant l’Esprit de Dieu, la lumière du Soleil et les forces bénissantes de l’Univers afin de nous aider à « apprendre à travailler ». Le rituel étant répété chaque matin, je finissais par apprendre par cœur ce que mon professeur appelait « les paroles », oubliant la question de leur sens, qui s’était posé dans ma tête d’enfant le premier jour. Cette question fut tout de même assez intense pour que je puisse m’en rappeler aujourd’hui encore : étais-je d’accord pour dire moi-aussi de telles « paroles », pour participer à cette étrange prière collective dont personne ne m’avait averti, ni mes parents ? En effet, mon père étant anarchiste, méprisant les conventions sociales et les rituels religieux, comment aurait-il pu accepter ma participation à ce rituel, lui qui s’était tant insurgé contre les conventions dans l’enseignement public ? N’avait-il par préféré l’école Steiner à la pédagogie Montessori en raison de la trop grande déférence qu’on y accordait à ses yeux à l’étiquette et aux règles de politesse ? N’avait-il pas décidé, en accord avec ma mère, que je ne sois pas baptisé, afin de me laisser la possibilité plus tard de choisir librement ma confession religieuse, si d’aventure je voulais me convertir à l’une d’elle ? Et pourtant, les rituels et les prières surabondaient dans cette école aux apparences bohèmes : non seulement au début du premier cours de la matinée, mais aussi au début d’après-midi, des repas à la cantine, etc. La vie sociale de l’école était ainsi rythmée de prières et de récitations sacrées, lues à voix haute dans le recueillement collectif, sans que jamais ne soit apportées d’explications sur leur nature. Comme cette pratique semblait aller de soi, je ne prenais même pas la peine d’en parler à mes parents. J’acceptais le fait-accompli de façon de plus en plus inconsciente et mécanique. Comme aucun mot d’adultes n’avaient été posés sur la situation, suivant en cela le procédé de « l’imitation » propre à cette pédagogie, je ne trouvais pas, moi non plus, les mots pour en parler à mes parents. Les pédagogues anthroposophes savent ainsi imposer avec une certaine douceur leur mode de vie. Ils ne pratiquent pas la coercition pour ne pas susciter d’opposition consciente.

Quel rôle joue la présence continue de rituels dans cette institution scolaire ? On peut certes considérer leur fonction de « marqueurs de passages », comme il en existe dans les sociétés traditionnelles. Ils peuvent aussi « rendre les présences sensibles », c’est-à-dire permettre d’être là de manière consciente, à l’inverse de ces institutions où les professeurs peuvent faire cours en ayant oublié de se présenter. En ce sens, on pourrait penser qu’ils s’opposent au sentiment d’anonymat, voire d’insignifiance, que l’on peut rencontrer dans les institutions scolaires classiques. Ce sentiment que personne ne nous regarde, ni ne prend jamais la peine de se placer avec tout son être en face à nous. En comparaison, les rituels de l’École Steiner-Waldorf, solennels et chaleureux, s’adressant individuellement aux élèves, peuvent donner à ces derniers l’impression d’être accueillis, perçus, compris et acceptés dans leur être le plus intime au sein d’une communauté bienveillante et sage. Ce sont des moments forts, parfois bouleversants. L’impression qu’ils produisent marque en profondeur. Aujourd’hui encore, elle est inscrite en moi. Je sens comment elle m’incitait à m’abandonner intérieurement à l’institution scolaire, comme si cette dernière incarnait quelque chose de la Providence divine veillant sur les destinées.

Le problème est qu’on joue ici avec une impression qui n’est à la portée d’aucune communauté éducative. Précisément parce que les enseignants sont des hommes et non des Dieux, c’est-à-dire des êtres susceptibles d’erreurs de jugement, ne sachant jamais tout de leurs élèves, ne pouvant pas être constamment attentifs à leur devenir, à moins d’oublier de vivre leur propre vie. Ainsi, certains professeurs jouaient-ils le rôle de véritables parents à l’égard des élèves, s’occupant constamment d’eux, se souciant en permanence de leur scolarité et de leurs vies personnelles, même après les cours. Ils devenaient un substitut familial aux yeux des enfants. En ce qui me concerne, cette impression était si forte – car continuellement réactivée par les rituels – qu’elle m’accompagnait durant toute ma scolarité, jusqu’à mes années de lycée. J’étais alors persuadé que mes professeurs connaissaient mieux que moi mes besoins psychiques, et que le plan scolaire que je suivais, jusque dans ses moindres détails, avait été conçu pour les satisfaire avec une sagesse bien supérieure à la mienne. Par exemple, j’étais persuadé que même les chants choisis par le professeur de la chorale correspondaient aux types de sentiments que je devais éprouver en fonction de mon âge et de mon parcours scolaire. Rien d’étonnant à cette impression, lorsque l’on sait que les couleurs de chacune des classes sont choisies en fonction de l’âge des enfants, suivant des indications ésotériques de Rudolf Steiner. Même si les professeurs ne donnent pas d’explications aux élèves au sujet de ces changements du décorum, nous sentions bien que tout ceci était pensé et répondait à une cohérence cachée. L’école devenait ainsi pour moi une sorte d’incarnation de la Providence divine. Ou plutôt une « Providence pédagogique ». Par ces procédés cérémoniels-initiatiques conjugué à un dévouement aux aspects maternels des professeurs, les élèves étaient ainsi invités à vivre leur scolarité avec l’impression constante que leur parcours scolaire et les initiatives de leurs professeurs s’inscrivaient dans le plan d’une logique supérieure, à laquelle ils pouvaient se fier absolument. Cette attitude comportait d’important risques de passivité intérieure, de suivisme et de docilité à l’égard d’autres hommes, se posant comme des sages maîtres de leurs destinées.

Le rôle pernicieux de l’imitation

Ainsi, la pédagogie Steiner-Waldorf consiste-t-elle à faire entrer les enfants dans des pratiques pédagogiques très particulières, et même des rituels, sans que jamais, au cours de la petite enfance, on ne donne la moindre explication à leur sujet aux élèves. Par exemple, pas un mot sur l’eurythmie ni sur sa fonction. Lorsque nous réalisions des mouvements ou des figures dans les cours d’eurythmie, je me souviens que nous passions l’essentiel de notre temps à nous déplacer sans comprendre pourquoi d’un point à un autre de la salle, ou à faire certains gestes avec les bras dans le même état d’esprit. Pas un mot non plus sur les différentes « fêtes » (en réalité des cérémonies religieuses) ou sur leur déroulement : nous allumions les bougies, chantions ou suivions les processions sans avoir d’idées précises sur ce envers quoi devait porter ces marques de dévotions. Je me souviens comment, le premier jour de mon arrivée en « quatrième classe » (CE2), je me suis retrouvé complètement perdu à assister à la cérémonie d’accueil des élèves de « première classe » (CP), sans que rien ne m’ait été dit sur l’événement en question. Aucune explication non plus concernant l’enseignement des langues étrangères, qui pourtant, à cette époque, était une véritable spécificité dans le primaire. Le professeur arrivait dans la classe et commençait son premier cours de l’année sans même spécifier quelle langue il enseignait. Je me souviens ainsi que, le premier jour, un cours d’anglais ayant succédé à un cours d’allemand, j’avais eu toutes les peines du monde à comprendre qu’on avait changé de langue. Aucun des professeurs ne s’était présenté ni n’avait ne serait-ce qu’ennoncé sa matière. Ils avaient immédiatement commencé par raconter une histoire dans leurs langues respectives. Le soir, je devais effectuer comme devoir des traductions de quelques phrases dans chacune des langues. Mais je n’avais même pas compris le concept de langue étrangère, que je confondais avec celui de « codes » ! Aussi, je cherchais dans les dictionnaires comment chaque lettre de la langue allemande ou anglaise pouvait être remplacée par une lettre de la langue française (!). Jusqu’à ce que, horripilé par mes échecs, ma mère ne vienne à mon secours et m’explique les éléments essentiels que mes enseignants auraient dû m’apporter pendant le cours. Idem pour les cours de flûte : pendant toute l’année, je devais simplement faire comme les autres : boucher les trous de mon instrument et souffler à l’intérieur aux mêmes moments que les autres élèves.

Dans cette pédagogie, le procédé de non explication et de non contextualisation, ou de reproduction sans réflexion, que les pédagogues-anthroposophes nomment « imitation », était employé pour tous les cours et toutes les activités de l’école : pas un mot sur la spécificité de la technique du Lazure dans la peinture, de la nécessité d’utiliser des crayons de cire en ne laissant aucun blancs sur la feuille lorsqu’on dessine, sur la nature de la gymnastique Bothmer (qui n’a en fait de gymnastique que le nom), sur l’interdiction de jouer au ballon, sur la nécessité de faire tout le temps des rondes, sur les cérémonies comme celles de l’Avent, de la Saint-Jean, etc. Ce n’est pas que, arrivé en « quatrième classe », j’aurais raté des explications qui seraient intervenues précédemment. De telles explications n’avaient en fait jamais été données. Pourtant, je n’étais pas le seul nouvel élève venant d’autres écoles à entrer dans ma classe cette année-là, ni les années suivantes. Mais aucune explication ne leur était donnée non plus. Les pédagogues Steiner-Waldorf s’enorgueillissent de cette pratique en prétendant qu’elle permet de faire entrer leurs enseignements dans le psychisme des enfants sans stimuler le pôle intellectuel, en passant prioritairement (voire exclusivement) par ce qu’ils appellent les pôles rythmique et volontaire. Ils se fondent en cela sur les recommandations de Rudolf Steiner dans son ouvrage intitulé Nature Humaine. Mais cette pratique constitue en réalité une violation de la conscience des enfants, un court-circuitage délibéré de leur pensée. Devenant un exécutant de consignes qui n’ont même pas été énoncées, mais qu’il faut reproduire par imitation du professeur, puis des autres enfants, l’élève Steiner-Waldorf s’habitue ainsi à ne pas se poser de questions, à faire ce qu’on lui dit de faire, à dissoudre son individualité dans la volonté du groupe. Un film comme La vague, qui décrit une expérience de dérive totalitaire expérimentale menée par un enseignant dans une université américaine, permet de comprendre la nature pernicieuse et même dangereuse de cette pratique pédagogique des écoles Steiner-Waldorf. En effet, pour permettre à ses étudiants de comprendre la nature du nazisme, le professeur  d’histoire Ron Jones demanda à sa classe de reproduire sans réfléchir des gestes particuliers, afin de créer une ambiance de fusion psychique des individus dans un groupe. Cette tentative, pourtant conçue comme une expérimentation, faillit très mal finir, tant il est facile à des êtres humains de se prendre à ce genre de jeu. Nous pouvons donc imaginer les dégâts durables susceptibles d’être occasionnés sur des enfant. Le rapport des inspecteurs de l’IME de Saint-Julien de Sault, dans l’Yonne, constate à ce sujet :

« La méthode d’enseignement ne ressemblent en aucune façon à une méthode active. On assiste plutôt à un bourrage de crâne. Les jeunes sont transformés en de simples exécutants, gentils mais béats. On ne leur demande surtout pas de réfléchir. » (cité par Paul Ariès dans Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, p. 230)

L’effet le plus problématique de ce procédé pédagogique de reproduction sans explication ni contextualisation des pratiques collectives se produit à mon sens lors des enseignements des contes et des mythes dans les « petites classes » (primaire). En effet, lors d’une « période » de récits mythologiques, comme la mythologie celtique en « quatrième classe » (CE2), l’enseignant Steiner-Waldorf commence directement son cours par le récit du mythe, sans dire quoi que ce soit de son contexte culturel et historique. Paul Ariès écrit au sujet de cette absence de contextualisation des mythes :

« On peut regretter, ici, que les récits et contes n’aient point été analysés. Quelle conceptions de l’homme ou du cosmos véhiculent-ils ? » (p. 231)

Je me souviens ainsi d’un échange que nous avions entre élèves au moment de la récréation, après le premier cours, lorsque notre « maître » nous avait fait le récit (merveilleux !) de la création du monde par les De Danaan dans la mythologie celtique. Nous avions débattu ensemble plusieurs minutes sur la question de savoir si notre professeur nous avait fait le récit de ce qui s’était réellement passé lors de la création du monde, ou bien s’il ne s’agissait que d’une histoire, d’un « mythe ». Nous étions incapables de trancher. En ne donnant ainsi aucun moyen de situer les contes et les mythes qu’il raconte aux enfants, l’enseignant Steiner-Waldorf se rend-il compte qu’il entretient une grave confusion entre le réel et l’imaginaire, qui  peut avoir des conséquences psychiques désastreuses sur certains enfants plus tard ? En effet, ceux qui auront le moins les pieds sur terre, les enfants les plus rêveurs, auront ainsi parfois des séquelles consistant à ne plus très bien savoir faire la part des choses entre le réel et l’imaginaire dans certaines circonstances, ou à confondre leurs désirs et la réalité. Sans parler de ce que cela peut donner sur les cas d’enfants atteints de pathologies psychiques non encore détectées, comme il en existe malheureusement dans toutes les classes.

Généralement, les personnes qui n’ont pas vécu leur scolarité dans une institution Steiner-Waldorf ne se rendent pas compte de la manière dont les enfants y vivent les contes et les mythes. Ils s’imaginent qu’ils les ont reçus comme eux-mêmes les ont vécus au cours de leurs scolarité, c’est-à-dire des histoires auxquelles on croit comme on croit au père Noël (c’est-à-dire avec scepticisme). Comme à des « histoires » au sens où l’on dit parfois de quelqu’un qu’il raconte des histoires. Mais la notion même d’histoires au sens d’un récit imaginaire n’est pas établie dans les écoles Steiner-Waldorf. Les enfants croient affectivement aux dieux ou aux personnages des mythes et des contes qu’on leur raconte ! Ils les aiment ! Ceux-ci font partie de leur vie, presque de leurs familles ! Je me souviens encore avoir été bouleversé toute la journée lorsque mon professeur de classe nous avait fait le récit de la capture du Dieu Loki par les Ases, au cours de la « période » de « mythologie nordique » en « quatrième classe ». Le soir en m’endormant, je repassais cette scène dans mon esprit tout en pleurant, tant je m’étais attaché à cette divinité. C’est pourquoi le sentiment du merveilleux qui entoure le récit des mythes et des contes est si fort dans le souvenir des élèves Steiner-Waldorf. Ils les ont en effet vécus sous le mode de réalités affectives, non d’histoires. Les enfants ne croient pas nécessairement que les dieux existent, mais ils s’y attachent comme à des personnes réelles. Or les mythes n’étant pas seulement présents lors des récits des mythologies, mais dans tous les contenus d’enseignement, même les sciences, cela crée un attachement émotionnel d’ordre subjectif avec ce que les professeurs présentent à leurs élèves. Le rapport de l’IME de Saint-Julien de Sault remarque :

« Tous les programmes d’enseignement dans les différents champs disciplinaires sont basés sur des thèmes mythiques et mystiques. » (cité par Paul Ariès dans Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, p. 230)

Pour être complet, il faut mentionner que ce procédé de non contextualisation et de non explication que nous avons tenté de décrire n’est valable que pour les « Petites classes ». Celles-ci sont en effet placées, d’après les propos de Rudolf Steiner, sous le principe de l’autorité, comme il l’écrit dans Nature Humaine. Mais dans les « grandes classes » (le lycée), le principe directeur change. Aussi, il est alors fréquent que les enseignants Steiner-Waldorf se mettent à fournir certaines explications. Par exemple en interprétant les mythes et les contes avec les élèves, en faisant part du symbolisme des couleurs et des formes mis en œuvre dans les décorations de leur environnement scolaire, en expliquant la raison de la présence de l’eurythmie et ses prétendus bienfaits, etc. Les adolescents sont alors bien souvent enthousiasmés par de telles explications, comme je m’en suis aperçu lorsque j’enseignais dans ces écoles. En effet, ils les vivent comme une marque de respect retrouvé : enfin, on leur explique quelque chose, enfin, on leur donne les moyens de comprendre ce qu’auparavant ils ne faisaient que reproduire ou écouter béatement ! Je me souviens ainsi de mon enthousiasme lorsque notre professeur d’Histoire, en « neuvième classe » (4ème), nous avait raconté le conte cathare de « L’homme de toutes couleurs » (publié par les Éditions anthroposophiques Iona, dans Contes merveilleux des pays de France). Son interprétation exposait comment chacune des images de ce récit pouvait être comprise comme une des étapes d’un processus initiatique. Mais ces explications étant en réalité des prémisses de la doctrine anthroposophique, les jeunes adolescents ne se rendent pas compte que ce qu’ils vivent comme une dignité retrouvée est en fait un nouveau moyen de les placer sous influence, une atteinte plus pernicieuse encore à leur liberté de penser. Ainsi, par cette pratique d’une pédagogie en deux temps, le premier placé sous le signe d’une autorité qui écarte toute contextualisation ou explication, le deuxième qui fournit au contraire des explications à caractère anthroposophique, une méthode est sciemment instaurée qui porte atteinte à l’intégrité psychique des élèves et à leur liberté intérieure.

Un jour, on se rendra sans doute compte que de telles pratiques comportent des éléments hautement pernicieux pour les esprits des enfants. Sans doute seront-elles alors interdites. Car on aura compris qu’il s’agit de procédés par lesquels on habitue des êtres humains à abdiquer leur pensée. Un pli est pris très tôt : celui d’entrer dans des pratiques collectives ou des « histoires », sans que la réflexion ne soit à l’œuvre, sans que la pensée ne puisse s’en saisir. En outre, il se trouve que certaines de ces pratiques ou des références enseignées sont celles de la religion Anthroposophie. On aura donc ainsi habitué, et même obligé des élèves à accepter sans réfléchir (le mot est faible, il faudrait plutôt dire « sans pensée », ou « dans un état de non-pensée ») les rituels, les coutumes et les modes de vie des anthroposophes. Le rapport des inspecteurs qui ont visité l’école Steiner-Waldorf de Sorgues en décembre 1999 rejoint ce constat accablant :

« (…) Les élèves ne sont jamais en contact avec des écrits porteurs de sens, aucune trace de problèmes (…), aucune trace d’apprentissage scientifique (…), aucune question posée par les élèves, conduite exclusivement magistrale n’offrant pas l’opportunité d’intervenir (…). Les élèves ne sont jamais mis en situation de réfléchir, de mobiliser leur savoir pour réaliser une tâche (…). On est toujours dans une pédagogie de l’imitation très directive qui interdit toute créativité. Les productions stéréotypées en témoignent. » (cité par Paul Ariès dans Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, pp. 229-230)

Pour l’heure, la société civile n’a pas réagit à ces pratiques pédagogiques. Non seulement elle ne les a pas interdites, mais elle les subventionne même parfois. Selon moi, ce fait n’est pas seulement à mettre en relation avec leur savante dissimulation par les institutions qui les mettent en œuvre. Cela tient également au fait que la société actuelle n’a pas encore bien compris ni intégré la notion de dignité de l’individu pensant. Cela fait en effet à peine quelques siècles que l’Occident a découvert le concept de « sujet », c’est-à-dire d’individu libre par l’exercice de sa raison. Mais il semble que nous n’ayons pas encore compris entièrement, au niveau sociétal, ce qu’une telle valeur implique comme exigences. Que des individus devenus adultes décident délibérément d’abdiquer leur raison et leur liberté en entrant dans des groupes et des mouvances, comme l’anthroposophie, où la liberté de pensée est en réalité interdite, comme j’ai pu en faire l’expérience, est une chose profondément triste. Mais, par respect pour leur liberté, sans doute est-il impossible de leur interdire d’abdiquer leur liberté. Car cet abandon de l’état de sujet est leur choix. A ceci près qu’ils auront bien souvent été trompés pour en venir peu à peu à accepter cet état. Pour parler de choix, il faudrait en effet que les deux possibilités, celle de préserver sa qualité de sujet et celle de perdre cette dernière, aient été présentées clairement comme des alternatives distinctes. Rien de tel avec l’anthroposophie, où l’on vous convainc au contraire que vous allez acquérir une « pensée libre », une « pensée vivante », une « pensée du coeur », alors qu’on vous fait rentrer dans des pratiques et des rituels qui finiront par enténébrer, brouiller et briser la pensée. Mais c’est à chacun de faire l’effort de vigilance de s’informer sur les risques qu’il prend en entrant dans tel ou tel groupe. Et à la société de permettre à chacun que cette information soit accessible (comme l’a fait l’UNADFI en publiant sur son site mon témoignage sur les écoles Steiner-Waldorf). En revanche, que des enfants soient pré-conditionnés à une telle abdication de la pensée, à l’abandon de l’état même de sujet, devrait être immédiatement condamné. C’est pourquoi, il est probable que l’on s’étonnera, un jour, de ce qu’une telle « pédagogie » ait pu être tolérée pendant si longtemps.

Les « fêtes » de l’Ecole

Je découvrais ensuite qu’à coté des différents rituels de passages, qui rythment les journées dans une institution scolaire Steiner-Waldorf, existent aussi de très nombreuses fêtes religieuses chrétiennes, mises en relation avec le cours de l’année dans son lien avec le vécu de l’ambiance des saisons. En effet, l’école célèbre une grande quantité de fêtes chrétiennes, dont la préparation demandait un temps important pris sur le temps scolaire. Ici, je voudrais ouvrir une parenthèse, car le mot « fête » est en réalité une tromperie. Tout comme le mot « paroles », les pédagogues Steiner-Waldorf l’utilisent à des fins de communication. Ce terme sert d’ordinaire à désigner un rassemblement festif ou commémoratif. Mais pour caractériser ce qui se passe dans ces écoles et qui y est appelé « fête », je pense que les mots « rituels » ou « cérémonies » seraient plus proches de la réalité.

La première fête chrétienne importante de l’année est la Saint-Michel, suivie de la « Fête des Lanternes » (la Saint-Martin), puis de la « Kermesse » de l’Ecole (généralement placée en ouverture de la fête de la « Spirale de l’Avent« ), puis les quatre semaines de l’Avent précédant Noël, puis encore Pâques, la Saint Jean, etc. Dès que commençait la « période de l’Avent », nous passions environ trois quarts d’heure (sur les deux heures du « cours principal » de la matinée, qui avait lieu de 9h à 11h) à entonner des chants sur Marie et la venue sur Terre de l’enfant Jésus. Je connais aujourd’hui encore par cœur ces chants religieux. Il en allait de même avec des chants sur l’Archange Michaël avant la « fête de la Saint-Michel« . Une petite bougie était allumée sur nos tables d’écoliers, tandis que nous chantions en chœur « Marie allait par la forêt » et « Les anges par nos campagnes », etc. En outre, au début de chacune des quatre semaines de l’Avent, le lundi matin, toute l’école se rassemblait dans un espace commun pour assister à l’allumage successif des quatre bougies placées sur une grande couronne confectionnée en branches de sapins, qui ornait le hall du grand bâtiment. On y lisait en ouverture un mantra de Rudolf Steiner :

« Admirer le Beau

Préserver le Vrai

Vénérer le Noble

décider le Bien.

Cela mène l’Homme

Aux buts dans la vie

A la paix dans le cœur

Au clair dans la pensée

Lui donne confiance

Au Règne divin

En tout ce qui est

Dans l’Univers

Au fond de l’Âme. »

Ce rituel avait lieu chaque semaine. Une autre « fête » importante de la vie scolaire de l’école était la « Spirale de l’Avent ». Elle nécessitait la mise en place d’un cérémoniel conséquent, dont voici la description. Dans une salle spécialement préparée pour l’occasion, les professeurs avaient réalisé une grande spirale avec des branches de sapin. Son centre se situait au milieu de la salle. Les fenêtres de celle-ci étaient recouvertes de rideaux noirs, afin de créer une obscurité presque totale. Le matin, les enfants y pénétraient dans un silence intégral, avec dans les mains une petite bougie que leur Maître ou leur Maîtresse leur avait donnée. Ils voyaient scintiller, au centre de la spirale, la flamme d’une grande bougie. Chacun leur tour, les enfants devaient marcher vers ce centre en suivant scrupuleusement le tracé de la spirale, allumer leur bougie avec la flamme qui s’y trouvait, se retourner et faire le chemin inverse, tandis que le reste de l’assistance entonnait un chant religieux. L’impression produite par un tel rituel est très puissante. Elle est censée représenter le chemin interne que l’âme doit suivre à l’approche de l’hiver, afin de trouver en elle-même la « Lumière ». Là encore, il s’agit d’une conception spécifique aux anthoposophes, selon laquelle l’intériorisation de l’âme, à cette période l’année, se réalise sous l’influence du signe de la Balance, dont la spirale est l’archétype (Lire à ce sujet Les douze harmonies Zodiacales de Rudolf Steiner, Ed. Triades, ou Le Calendrier de l’âme, Ed. E.A.R.)

Un autre rituel important était « le feu de la Saint-Jean« . Le samedi le plus proche du jour le plus long de l’année, les élèves se réunissaient autour d’un grand feu. Nous formions autour de lui un cercle, tandis que nous entonnions des chants. Puis, une fois que le feu avait diminué, chaque élève devait sauter au-dessus des flammes. Cela s’apparentait pour nous à un jeu, mais nous sentions bien qu’il comportait aussi une dimension symbolique et sacrée. Plus tard, j’apprenais que ce dispositif mis en place par les professeurs avait pour fonction de symboliser l’élévation de l’âme humaine à ce moment précis de l’année, comme Steiner l’explique dans l’ouvrage Quatre imaginations cosmiques d’archanges, aux Éditions Triades, ou comme le stipule l’épître de la période de la Saint-Jean de la Communauté des Chrétiens, également écrit par Rudolf Steiner.

Nous vivions ainsi dans une sorte d’ambiance religieuse permanente, éprouvant intérieurement les ambiances des temps de l’année dans un état de vénération mystique, tandis que notre raison était quant à elle très peu stimulée par les cours, déjà considérablement raccourcis par les « fêtes » elles-mêmes et les nombreuses activités artistiques du programme Steiner-Waldorf. Cet environnement créait alors en moi une sorte d’hypertrophie de mes dispositions à la religiosité, à la rêverie nébuleuse, à l’abandon de mon esprit dans les douceurs de la dévotion. Devenu adulte, après avoir décidé d’abandonner la communauté anthroposophique et ses modes de vies composés de rituels, je rencontrais d’importantes difficultés à me défaire de ces habitudes. En effet, ce pli était si fortement imprimé en moi que je devais constamment faire des efforts pour ne pas abdiquer l’usage de ma raison, ou me plonger dans une vie organisée selon d’incessants rituels. Je devais lutter pour ne pas m’accoutumer à une passivité intérieure et à une absence de jugement que j’aurais eu tendance à considérer comme la norme d’une vie harmonieuse. Je devais aussi constamment me secouer pour faire des choses nouvelles, comme de partir en voyage ou entreprendre de découvrir des horizons qui m’étaient inconnus, comme si mon idéal de vie était celui d’un monastère rythmé par les prières, les récitations de mantras et les « fêtes ». Je ne suis pas de ceux qui pensent que la religion serait par essence quelque chose de nuisible, un opium développant nécessairement la soumission. Mais je crois qu’il est néfaste de développer la religiosité en étouffant l’essor de la raison, qui permet à l’individu de devenir autonome et responsable. Or l’école Steiner-Waldorf développe de manière unilatérale une religiosité débordant sur tous les domaines de la vie scolaire. Même dans les cours de sciences, on nous apprenait à observer les expériences avec une attitude de dévotion. Je peux même dire que cette ambiance suscitait en moi, par moments certains états psychiques anormaux. Ainsi, je me souviens que, lors d’un récit légendaire qui servait d’introduction au cours de Géographie, j’ai eu la nette impression de sortir de mon corps et de m’extraire du cours du temps. C’est du moins ainsi que je me représentais la chose, une fois revenu à moi-même.

Les mythes et les contes

De mes quatre premières années de ma scolarité dans cette école, je garde surtout le souvenir de l’importance que prenaient les récits de contes et de mythes. Ceux-ci prenaient l’essentiel de la matinée (le « cours principal ») et étaient relayés, en après-midi, par des cours de peinture où nous reprenions les motifs que nous avions abordés le matin. Nous écoutions les récits des grandes mythologies, celtique, nordique, grecque, égyptienne, puis nous en peignions certaines scènes après le repas. Au premier rang de la classe, suçant mon pouce jusqu’à un âge très avancé, j’écoutais en rêvant le professeur, qui déployait ces fresques dans mon imaginaire. Lui même était tellement exalté par ces récits qu’il en postillonnait continuellement, au point que les élèves de la première rangée devaient s’abriter derrière leurs cahiers. Par moment, il s’arrêtait pour étaler d’un revers de main les postillons qui s’était accumulés sur les tables, provoquant des haut-le-cœurs chez les filles. On pourrait certes se réjouir de ce que l’imagination soit ainsi nourrie et stimulée. Mais l’envers de la médaille était que nous ne faisions pas grand chose d’autre en cours, que nous n’apprenions quasiment rien dans les autres matières. Notre raison était comme endormie. Cela provoqua chez moi une sorte de prolongement indéfini de l’état rêveur de la petite enfance, ainsi qu’une atrophie des facultés réflexives et volontaires. On ne nous demandait jamais aucun effort de mémorisation. Il n’y avait jamais aucun contrôle ni aucune sanction, conformément à la doctrine de cette école qui se refusait à introduire la notation jusqu’à un âge très avancé. Nous étions habitués à jouir des beaux récits qu’on nous proposait, sans avoir à faire par ailleurs aucun effort. Je devenais une sorte de consommateur d’imaginaire, un « drogué de mythes ».

A l’âge de 25 ans, il m’est arrivé une petite histoire qui mérite d’être racontée. Notre professeur de classe, qui avait poursuivi son activité à l’école en question, se vit en proie aux critiques de nombreux parents, lui reprochant ce qu’ils estimaient être son incompétence, son manque d’autorité, etc. Pendant les « fêtes de trimestre », sa classe était en effet réputée pour se comporter comme une bande de petits singes sauvages. Ces remarques l’avaient blessé et il se posait des questions sur ses capacités enseignantes. Il eu alors l’idée de me faire venir chez lui, ainsi qu’un autre élève de ma promotion, pour nous demander notre avis sur la question. « Courageusement », il avait choisi pour cela ses deux meilleurs élèves, ceux qu’ils savaient acquis inconditionnellement à sa personne. Voulant lui venir en aide en étant toutefois honnête, je me souviens lui avoir parlé de sa manière de raconter les contes et les mythes. Je lui disais à quel point ces récits étaient inscrits profondément en moi, et combien j’avais la nostalgie d’un tel état. Il en ressortit tout ragaillardi, déclarant qu’il allait « encore accentuer cet aspect de son enseignement ». Cet homme a fini sa carrière sur un rapport d’inspection le déclarant tellement incompétent qu’il mettait ses élèves en danger.

Je ne me rendais cependant pas compte que la manière même de  raconter les mythes de notre enseignant consistait à y introduire constamment des interprétations anthroposophiques… Ce n’est que plus tard, en lisant moi-même ces contes dans leurs versions originales et en étudiant des livres anthroposophiques, comme Mythes et Légendes et leurs vérités occultes ou La sagesse cachée de contes de Grimm, que je me suis aperçu de ce procédé insidieux.

Les travaux manuels

La pédagogie Steiner-Waldorf comporte dans son programme un nombre impressionnant d’activités manuelles et de travaux artisanaux : menuiserie, tricot, couture, jardinage, cuisine, modelage, forge, cuivre, etc. Ce programme peur séduire les parents qui se disent que leurs enfants deviendront ainsi doués de leurs mains et seront capables de réaliser un grand nombre de choses sur le plan pratique. Le discours que les pédagogues anthroposophes avaient tenu à mes parents étaient de cet ordre. Ils affichaient leur volonté d’équilibrer le développement du pôle intellectuel, hypertrophié à notre époque, en compensant par des activités manuelles et artisanales diverses et variées. Cependant, ces cours furent pour moi, jusqu’à la « neuvième classe », les pires moments de ma scolarité. Non pas que je n’aimais pas me servir de mes dix doigts, bien au contraire ! Mais les pédagogues de mon école avaient une manière effroyable d’enseigner ces activités. En effet, toutes les activités de ce genre normalement sont faites pour développer, chez ceux qui s’y adonnent, un certain sens de la créativité, de l’ingéniosité, combinés à un amour authentique des matériaux (bois, cuivre, tissus, etc). Mais du fait que ces pédagogues étaient des anthroposophes, leur rapport personnel à ces activités était marqué par une forte psychorigidité. Ainsi, tous les élèves devaient réaliser le même objet à l’identique. Obsédés par l’idée que les enfants réalisent un bel objet, conforment à leurs critères, le professeur récupérait à la fin de chaque séance le travaux de l’élève afin de lui « avancer ». Par « avancer », le professeur entendait surtout « corriger » ce qu’avait fait l’élève, c’est-à-dire réaliser elle-même l’objet parfait qu’elle avait en tête. Parfois, lorsqu’elle repérait une erreur dans l’ouvrage, il arrivait  au professeur de travaux manuels de défaire entièrement ce qu’avait fait l’élève pour le refaire complètement à sa place. Ainsi, tous les enfants se retrouvaient avec quasiment le même objet sans personnalité, qu’ils étaient d’ailleurs incapables de reconnaître si ce dernier se mélangeait avec ceux de leurs camarades. Lors des « Portes-ouvertes », lorsque les élèves exposaient leurs travaux, il fallait mettre une étiquette afin qu’ils sachent lequel leur appartenait. Cela se traduisait aussi par une grande froideur envers la plupart des élèves, sauf ceux qu’ils considéraient comme leurs élus. En outre, les professeurs se contentaient de nous donner des ordres que nous devions exécuter, sans les comprendre. Par exemple, en cours de bois, on nous disait de prendre telle planche, de la scier sous tel angle, puis de prendre une gouge et de creuser à tels endroits tant de centimètres, etc. La plupart du temps, nous ne savions même pas quel type d’objet devaient être réalisé à la fin. Nous suivions les consignes. Nous discutions entre nous, ne nous souciant pas trop de ce que nos mains faisaient. Ce travail avait ainsi quelque chose de similaire à celui des forçats qui cassent des cailloux dans les bagnes. A la fin du temps scolaire imparti, presqu’aucun élève n’avait fini son objet. Le professeur prenait alors ses outils électriques, effectuait en deux temps et trois mouvements ce qui nous aurait encore pris de nombreuses heures sans les outils qu’il avait, et nous nous retrouvions avec un bel objet (un plateau de fruits, un petit bateau, etc), que nous pouvions ramener à nos parents, ébahis. Pendant ces cours, le professeur se montrait parfois violent avec les élèves, surtout quand il s’agissait des garçons, leur tirant les oreilles jusqu’à les soulever du sol quand ils n’exécutaient pas comme il l’entendait ses consignes. Avec les jeunes filles, il lui arrivait de laisser s’égarer ses mains.

En cours de couture et de tricot, je ne crois pas avoir réalisé un seul objet abouti lors des quatre premières années de ma scolarité. La professeur, particulièrement rigide, jugeait déplorables toutes mes productions et ne m’accordait aucune aide lorsque je la sollicitais. Estimant que j’étais nul, elle finit par me mettre dans un coin, assis par terre, pour démêler ses pelotes de laines. Avec les « bons élèves », dans un autre coin de la salle, elle discutait de contes et de légendes. Pendant ce temps, le petits groupe de caïds de la classe passait son temps à m’insulter et à me provoquer. Lorsque parfois je m’énervais au point de hausser la voix, elle quittait sa retraite dorée pour venir me punir, sous les ricanements de mes persécuteurs, puis retournait à sa place avec son groupe d’élèves favoris. Au bout de plusieurs années, excédé, comprenant que ce que je vivais n’était pas normal, je prévenais mes parents que je ne voulais plus assister à ces cours de couture et de tricot. Ils acceptèrent. Aujourd’hui encore, comme la plupart de mes anciens camarades de classe, je ne sais pas recoudre un bouton de chemise, alors que j’ai fait quatre année de cours de couture, à raison parfois de quatre heures par semaine, dans l’école Steiner-Waldorf où j’ai été scolarisé.

Des cours de science et d’arts sans la moindre trace de pensée

Dans les écoles Steiner-Waldorf, on affirme que l’apprentissage des disciplines scientifiques repose sur une méthode particulière. Cette dernière consisterait à partir systématiquement de l’observation des phénomènes pour parvenir progressivement à en dégager les lois qui y sont contenues. On affirme s’opposer ainsi à la tendance générale à l’abstraction, caractéristique de notre civilisation. On s’insurge contre la pratique pédagogique répandue consistant à faire apprendre aux élèves les lois de la Physique, de la Chimie, de l’Optique, ou d’autres sciences, sans avoir préalablement appris à observer les phénomènes naturels où elles se manifestent. Aujourd’hui, pour accréditer leur pratique, les pédagogues anthroposophes se réclament de l’esprit d’une initiative pédagogique comme « La main à la pâte », qui semble rejoindre leur projet.

Cependant, pour avoir vécu de l’intérieur la manière dont ces beaux principes sont appliqués dans la réalité quotidienne de la scolarité d’un élève Steiner-Waldorf, je peux témoigner de leur complète inefficacité. En effet, l’observation des phénomènes en vue de découvrir leurs lois nécessiterait de passer progressivement de la description à la conceptualisation. Il faudrait que l’élève puisse être mis en présence d’un phénomène, comme une expérience de Chimie, puis qu’il rende compte de ce qu’il perçoit, qu’il se pose des questions au sujet de ce qu’il a observé et que ces questions le conduisent à formuler des hypothèses, lesquelles trouveront ensuite des réponses sous forme de lois scientifiques. Mais avec les pédagogues anthroposophes, il semble qu’il y ait une incapacité foncière à passer du sensible à l’intelligible, de la perception au concept. Quand j’étais élève, nous passions ainsi des heures à préparer, réaliser puis observer une expérience. Mais nous n’en tirions jamais rien. Nous ne déduisions rien de ce nous voyions. Nous nous enlisions dans la description, qui ne suscitait aucune pensée. Ce phénomène était récurrent, quels que soient les différents professeurs que j’ai pu avoir. Ils reproduisaient l’expérience en suivant les indications données à ce sujet par Rudolf Steiner, ou l’un de ses disciples, puis se montraient incapables de provoquer des interrogations et la dynamique réflexive qui aurait dû nous amener à concevoir des lois. Cela tenait d’une part au fait qu’ils avaient horreur de l’abstraction et rechignaient donc à en arriver au point où il faut bien que la loi prenne une forme abstraite pour être saisie dans un esprit scientifique adéquat. Mais cela tenait également au fait qu’ils étaient eux-mêmes parfaitement incapables de penser par concepts, comme je devais m’en apercevoir plus tard en les fréquentant à l’âge adulte. L’anthroposophie, qui est une démarche mystique, avait comme atrophiée, voire anéantie la capacité de leurs esprits à s’élever vers des concepts. Tout au plus voulaient-ils aller jusqu’à des images, mais pas au-delà.

Le moment pédagogique le plus significatif de ce que je cherche ici à décrire fut le cours de Chimie de la « 7ème classe », portant sur les acides et les bases. Notre professeur nous avait fait réaliser des décoctions de choux-rouge, afin de nous montrer comment ce liquide changeait de teinte lorsqu’on y mettait tantôt une base, ou tantôt un acide. Nous répétions sans cesse l’expérience, sans en comprendre la finalité, comme on observerait un tour de magie. La démarche scientifique s’était littéralement empêtrée dans le choux-rouge, dont des parties importantes s’étaient renversées au sol, dans le chahut général provoqué par notre désintérêt croissant pour une expérience qui ne nous apprenait rien. Je me souviendrais également toujours de notre professeur de science, en « 11ème classe », nous expliquant le phénomène de l’électricité en le comparant à celui de l’attraction que ressentent l’un pour l’autre les amoureux. Cette incapacité à l’abstraction, même dans les sciences, faisaient des dégâts considérables en Mathématiques. Je me souviens par exemple que nous avions les plus grandes peines du mondes, en « 12ème classe », à comprendre ce que pouvait être une fonction, car aucune métaphore n’est plus opérante à ce niveau. Cette répugnance à l’abstraction, associée au fait qu’on ne nous demandait pratiquement jamais de retenir quoi que ce soit par cœur et qu’il n’y avait de contrôles que très rarement, faisaient que le niveau de la plupart des élèves de ma classe, dans tous les domaines scientifiques, et en particulier en Mathématiques, était absolument catastrophique. Les seuls qui s’en sont tirés et ont pu passer un Bac C (aujourd’hui le Bac S) étaient ceux dont les parents avaient décidés de leur payer des cours supplémentaires à la maison, ou qui supervisaient eux-mêmes de très près leur progéniture dans ce domaine. La dernière année, comme cela se fait souvent dans les écoles Steiner-Waldorf, notre classe était divisée en deux groupes : le premier, constitué des bons élèves qui suivaient en sciences, bénéficiait de cours prodigués par des intervenants extérieurs compétents ; le deuxième, dont je faisais partie, devait se contenter des « cours » dispensés par un ancien élève qui avait la bosse des Maths, mais qui était un effroyable pédagogue, n’avait aucune exigence et laissait se déployer une nonchalance qui apparentait ses prestations à une sorte de garderie. Cependant, l’école voulait tellement nous cacher, ainsi qu’à nos parents, cet état de fait que nos notes furent gonflées artificiellement jusqu’à notre départ. Cela eut pour conséquences que je m’inscrivis en toute confiance dans une filière A1 du Baccalauréat (Philosophie coefficient 8, Mathématiques coefficient 7), et que j’obtins 02/20 à l’épreuve finale de Mathématiques, ne parvenant à décrocher le diplôme que par un 16/20 en Philosophie qui redressa ma moyenne.

Toutefois, cette incapacité foncière des pédagogues anthroposophes à élever leur pensée jusqu’au domaine des concepts ne concernait pas que l’apprentissage des sciences. On l’observait aussi dans les cours d’arts et d’Histoire de l’art. En effet, ceux-ci consistaient bien souvent, pour notre enseignante des « Grandes classes », à nous projeter des diapositives sur lesquelles nous visionnions des œuvres d’art célèbres. Nous devions ensuite les décrire lors d’un travail collectif où chaque élève de la classe était invité à prendre la parole. Ce qui, soit-dit en passant, n’était pas inintéressant, puisque nous apprenions ainsi à bien observer une œuvre, à remarquer chacun de ses détails, etc. Mais au moment où il aurait fallu passer de la description à l’interprétation, il y avait comme un grand blanc. Notre professeure se montrait parfaitement incapable de dégager un sens à ce que nous voyions. Elle semblait prisonnière et envoûtée par l’apparence sensible de l’œuvre d’art. Tout ce qu’elle parvenait à dire se résumait à un seul et même commentaire pour chacune des œuvres, à savoir : « C’est très intéressant ! ». Cela finissait par nous excéder ! Quand je la retrouvais, des années plus tard, en tant que formatrice à l’Institut de formation des professeurs à la pédagogie Steiner-Waldorf, je constatais qu’elle n’avait absolument pas évolué sur ce point. Elle nous mettait en présence d’œuvres, nous les faisait décrire et concluait par un « C’est très intéressant ! » qui laissait l’assistance perplexe, tandis qu’elle clignait des yeux d’un air absent. Quelques anciens élèves Steiner-Waldorf qui faisaient la formation trouvaient scandaleux de retrouver ce travers pédagogique des années plus tard, mais n’osaient pas formuler ouvertement ce reproche, par crainte de la position hégémonique que cette formatrice exerçait dans le milieu des écoles Steiner-Waldorf. Protester contre cette façon de faire, c’était le meilleur moyen de ne pas valider sa formation et de n’avoir aucune chance de trouver un poste plus tard.

Il faut que soit bien clair que ce que j’ai décrit de mes professeurs de science ou de ma professeure d’Arts dans les « Grandes classes » est un trait commun que j’ai rencontré chez tous les enseignants Steiner-Waldorf. Je ne cherche ici aucunement à stigmatiser telle ou telle personne, mais à pointer une caractéristique générale, là où je l’ai vu s’exprimer avec le plus de force. On pourrait trouver étrange qu’une pédagogie se réclamant de l’auteur de la Philosophie de la Liberté soit à ce point marquée par une incapacité foncière à penser par concepts. En effet, Rudolf Steiner ne consacre-t-il pas de nombreuses pages à tenter précisément de cerner la nature de la pensée conceptuelle, qu’il nomme en d’autres endroits de son œuvre la « pensée pure », ou la « pensée proprement humaine » ? Mais si on lit bien la manière dont il en parle, on observera qu’il est toujours allusif et jamais descriptif à ce sujet. Il évoque l’existence d’une pensée pure, montre par ses propos qu’il y avait lui-même accès, mais jamais n’en fait faire l’expérience à ses lecteurs, même dans ses œuvres de jeunesse. Ensuite, quand il déploiera l’anthroposophie en tant que doctrine ésotérique et mystique, on peut même dire qu’il enlisera ses disciples dans une pensée métaphorique et « incônique ». C’est pourquoi on trouve constamment, dans les discours des pédagogues anthroposophes, des quantités de métaphores, comme celle de la germination de la graine, mais pratiquement jamais de concepts qui soient véritablement pensés. N’est-ce pas aussi parce que la pensée conceptuelle, autrement dit la Philosophie, contient une force qui rends les individus libres, tandis que l’anthroposophie est un asservissement ?

L’anthroposophie étant un mode de pensée de type religieux, elle se révèle donc fondamentalement incompatible avec une véritable démarche scientifique. Parce qu’elle constitue le socle de la pédagogie Steiner-Waldorf, elle rend impossible un enseignement normal des sciences. La religion est quelque chose d’honorable, certes. Mais vis-à-vis des phénomènes apparents, elle développe une attitude de vénération qui ne permet pas de « décoller » de ceux-ci. C’est la raison pour laquelle, dans de nombreuses écoles Steiner-Waldorf, les parents des élèves se rendent bien compte que la science est « le parent pauvre » de l’école. Certaines écoles parviennent parfois à endiguer la catastrophe en faisant venir des intervenants extérieurs, lorsqu’elles ont les relations appropriées. Ainsi, on voit intervenir, dans les « Grandes classes » de certaines écoles Steiner-Waldorf, des chercheurs émérites venant enseigner aux élèves. Mais n’est-ce pas l’aveu du fait qu’il est au fond impossible de confier les disciplines scientifiques à des pédagogues anthroposophes, qui n’ont pas l’esprit adéquat pour cette mission ? Sans oublier le problème posé par le fait que des chercheurs ne sont pas nécessairement des pédagogues, qu’ils ne peuvent pas de faire de miracles quand les bases ne sont pas acquises et que le niveau de ce qu’ils exposent est bien souvent trop compliqué pour des élèves de Lycée. Faire venir des intervenants extérieurs dans les domaines scientifiques, c’est révéler au monde qu’une pédagogie basée sur l’anthroposophie est incompatible avec l’apprentissage des sciences.

La pratique de l’Eurythmie

Dans mon école Steiner-Waldorf, comme dans toutes ces écoles, on pratiquait l’Eurythmie, cet « art du mouvement » que Rudolf et Marie Steiner ont inventé. Lorsque les pédagogues anthroposophes parlent de cette pratique aux parents, ils évoquent une sorte de danse ou d’expression corporelle. Ils vantent ses bienfaits en tant que pratique permettant une cohésion du groupe, une conscience de l’autre, de son corps, etc. Pas un mot sur les arrières-plans ésotériques de cette activité scolaire. Pourtant, Rudolf Steiner lui-même aurait dit que l’Eurythmie n’est pas une fille, mais la sœur de l’anthroposophie (Lire à ce sujet L’Eurythmie, chant visible, de Rudolf Steiner, Ed. E.A.R., Eurythmie, éléments de base, de Anne-Marie Dubach, Ed. E.A.R., ainsi qu’un numéro spécial des Nouvelles de la S.A.F. consacré à l’Eurythmie). De fait, si l’on voulait comparer l’Eurythmie à quelque chose, c’est bien plutôt au Yoga qu’à l’expression corporelle qu’il faudrait faire référence. A ceci près que le Yoga repose sur des séries de poses statiques, tandis que l’Eurythmie indique des figures en mouvements. Mais au fond, il s’agit d’une pratique de méditation liée au corps, comme le Yoga. Les présupposés associés à l’Eurythmie sont anthroposophiques. Ces derniers ne sont pas situés en arrière-fond, mais présents dans chaque élément de sa pratique. Par exemple, le fait d’associer chaque sonorité primordiale (consonnes et voyelles) à des gestes précis est un présupposé qui est loin d’être neutre. En faisant reproduire ces gestes codifiés aux enfants, on induit dans leur esprit l’idée qu’il existerait un « langage universel ». L’Eurythmie serait en effet, selon les anthroposophes, « le langage de l’invisible rendu visible ». Il permettrait d’exprimer l’essence des choses à travers des gestes, faits en sympathie avec les sonorités des mots. Ces dernières exprimeraient, dans chaque langue, quelque chose de l’essence éternelle désignée par les noms. Ainsi, l’Eurythmie ressemble à une sorte de langue sanskrite gestuelle : pour les yogis, les sonorités de la langue sanskrite correspondent en effet à l’essence des réalités. Ce pouvoir n’étant pas partagé par les autres langues, cette particularité ferait du sanskrit une langue sacrée. La même spécificité est constitutive de l’Eurythmie de Rudolf Steiner : on explique aux enfants que les gestes qu’ils exécutent expriment l’essence des sonorités, qui elles-mêmes manifestent la réalité idéelle des choses.

Voici un exemple de la pratique de l’Eurythmie, issu d’un souvenir de ma scolarité. Le professeur d’Eurythmie voulait nous faire comprendre que les gestes de l’Eurythmie avaient le pouvoir d’évoquer l’être des choses. Il nous expliqua que le mot « chat », par exemple, est composé des sonorités « ch » et « a » (et d’un « t » muet). Le « ch » est représenté, en Eurythmie, par un mouvement des bras qui évoque une élévation fluide, comme une fumée. Il précisa aux enfants que ce geste exprime une particularité essentielle du chat : sa souplesse, la fluidité de ses mouvements, son caractère mouvant et ses déplacements imperceptibles, comparables à des courants d’air. La sonorité « a » est signifié en Eurythmie par une posture des bras qui exprime la surprise et l’ouverture. Le professeur dit alors aux enfants que cet autre geste exprimait une autre particularité essentielle du chat : ses yeux grands ouverts, sa perception fascinée de ce qui se passe autour de lui, à l’image d’un chat à l’affût d’une souris. Ainsi, les deux gestes de l’Eurythmie avait selon lui exprimé les caractéristiques essentielles de cet animal : la fluidité de ses mouvements et son type d’ouverture sensorielle au monde. Lorsque nous lui avons rétorqué que le mot servant à désigner cet animal était différent dans une autre langue, le professeur affirma que la démonstration qu’il venait d’opérer avec le mot français pouvait également être réalisée avec les mots des autres langues. Les sonorités mettaient simplement l’accent, selon lui, sur d’autres particularités essentielles de l’animal. Ainsi, poursuivit-il, le mot « Kätze » (en allemand) se compose de quatre sonorités : « k », « a », « t » et « z ». Le « k » se traduit par un mouvement eurythmique des bras brusque, rude. Le « a », l’ouverture et la surprise. Le « t », la tension vers les hauteurs, la conscience bien éveillée (les bras entourent la tête et les doigts se posent sur le crâne). Le « z » est un « s » amplifié, c’est-à-dire exprimé par un mouvement fluide évoquant un déplacement aérien. Le professeur expliqua donc que le mot allemand « Kätze » exprimait quelque chose d’essentiel propre à l’être du chat : sa capacité à produire des mouvements brusques (le « k ») (comme lorsqu’il bondit sur sa proie), qui nous surprennent (le « a »), qui sont précis et calculés (le « t »), mais en même temps fluides, et qui déchirent l’espace comme un éclair (le « z » est signifié en Eurythmie par  un mouvement du bras évoquant une zébrure, ou un éclair). Des explications du même tonneau nous étaient fournies par notre professeur pour le mot « chat » tel qu’il se prononce dans toutes les langues. Quelles que soient les sonorités du mot, comme l’animal en question, notre professeur d’Eurythmie retombait toujours sur ses pattes ! Nous voyons donc qu’en dépit de la diversité des langues, notre professeur induisait dans l’esprit de ses élèves qu’il existe un langage universel, correspondant à l’être des choses, dont l’Eurythmie serait comme l’interprète.

Cette croyance en l’existence d’un « verbe universel » n’est pas neutre ! Elle constitue l’une des croyances essentielles des anthroposophes. Ce verbe universel n’est en effet pas autre chose, dans leur système idéologique, que le « Verbe de Dieu ». Ou le Christ, conçu principalement en tant que principe cosmique (et secondairement comme personnage historique). Cette pratique de l’Eurythmie consistant à interpréter les sonorités de chaque mot (pour y déceler un contenu de sagesse exprimant l’essence de la chose désignée) doit également être mise en rapport avec une croyance des anthroposophes selon laquelle il existerait des « Esprits ou Génies des langues ». En effet, dans la doctrine anthroposophique, tandis que les individus sont guidés par leurs « Anges », les peuples sont dirigés par des entités cosmiques nommées « Archanges ». Les langues ont chacune leur Archange, parfois distinct de l’Archange du peuple (Lire à ce sujet Âmes des peuples, de Rudolf Steiner, Ed. Triades). Cette croyance était relayée et développée par la « période de linguistique de 10ème classe » (un mois consacré à l’étude de la linguistique, en 3ème). Ainsi, l’Eurythmie était un moyen d’induire dans l’esprit des enfants certaines des croyances des anthroposophes. Bien sûr, ces derniers ne considèrent pas cette croyance comme une spécificité de leur doctrine, mais comme une réalité dont l’Eurythmie leur apporterait en quelque sorte la preuve. C’est pourquoi ils peuvent endoctriner avec une parfaite bonne conscience. Ils sont en effet persuadés de ne dire que des réalités aux enfants, et non des idées anthroposophiques.

En outre, l’Eurythmie véhicule une idéologie cachée de la supériorité de la culture européenne. En effet, les gestes de l’eurythmie, qui sont sensés reproduire les mouvements du « langage universel », sont calqués sur le graphisme des lettres de l’alphabet que nous utilisons en Occident (l’alphabet phénicien). Le « B » en eurythmie correspond à des gestes des bras qui entourent le ventre, le « O » correspond à un geste des bras formant un rond, etc. Comme si les lettres de notre alphabet correspondaient au « langage universel ». A aucun moment on ne se demande : qu’en est-il alors des autres alphabets ? Comment se fait-il que notre alphabet corresponde aux mouvements du « Verbe » ? L’Eurythmie est donc un européocentrisme subtil. Quand on fait pratiquer l’Eurythmie à des élèves d’autres cultures possédants d’autres alphabets, comme le chinois, l’arabe, le japonais, etc, on leur impose sans le dire une conception selon laquelle l’alphabet des occidentaux serait dans un rapport privilégié avec l’essence de la réalité, tandis que leurs alphabets n’auraient pas cette chance. Il s’agit d’une sorte de colonialisme spirituel et artistique imposé en douceur.

De plus, je crois qu’il faut dénoncer la pratique de l’Eurythmie comme une école de l’autosuggestion. En effet, lorsque les enfants font tel ou tel geste en Eurythmie, on leur indique ce qu’ils sont sensés ressentir intérieurement. On leur donne tout un tas d’explications sur ce qui se passerait en eux en exécutant tel ou tel geste. Le professeur évoque les mouvements soit-disant naturels de leur intériorité lorsqu’ils accomplissent les gestes de l’Eurythmie. Comme s’il ne faisait que les décrire, alors qu’en fait il les induit. Ce faisant, il habitue les élèves non seulement à croire à l’Eurythmie, mais à pratiquer sur eux-mêmes l’autosuggestion. En effet, les élèves Steiner-Waldorf sont accoutumés ainsi à s’imaginer qu’ils ressentent effectivement en eux-mêmes telle ou telle chose, alors qu’en fait celles-ci leur ont été suggérées. Le professeur pénètre ainsi directement dans l’inconscient des élèves. Cette pratique relève donc, comme je l’ai décrit dans mon article intitulé Une emprise et un endoctrinement presque indétectables, d’une méthode d’endoctrinement consistant à provoquer de « fausses réminiscences ». On fait croire aux élèves qu’ils ont découvert par eux-mêmes, au fond d’eux-mêmes, certaines idées qui, en réalité, ont été implantées dans leurs esprits sans qu’ils ne s’en aperçoivent. L’Eurythmie est une effraction permanente des consciences des enfants. On leur donne, à travers cette pratique, un goût pour l’irrationnel qui favorisera plus tard la réception de l’anthroposophie. En effet, dans les cercles de la Société Anthroposophique, l’appel à la subjectivité du ressenti est largement répandu. Dans les réunions des différentes « branches », que l’on commence souvent par quelques gestes d’Eurythmie, il est fréquent qu’on demande aux membres de sonder leur intériorité pour y découvrir tels ou tels sentiments mystiques, qu’on aura en réalité suggérés de manière habile. Ainsi, les élèves qui auront pratiqué l’Eurythmie sont-ils prédisposés à entrer dans des modes de pensée qui sont ceux des anthroposophes.

Enfin, l’Eurythmie dans les écoles Steiner-Waldorf est un moyen d’enseigner directement certaines idées ésotériques de Rudolf Steiner. Par exemple, en « 12ème classe » (1ère), il est inscrit dans le programme du professeur d’Eurythmie d’aborder dans son cours les douze signes du Zodiac, avec les gestes et les figures de l’Eurythmie indiquées par Steiner dans son ouvrage intitulé L’Eurythmie de la parole (Ed. Triades), ou les Douze harmonies zodiacales (Ed. Triades), ou encore dans d’autres cycles de conférences. Cet enseignement est conçu comme le couronnement de la pratique de l’Eurythmie par les élèves au cours des douze années de leur scolarité. Ainsi, on enseigne bien directement, dans les écoles Steiner-Waldorf, les conceptions astrologiques du fondateur de l’anthroposophie.

La volonté de créer une sorte d’attachement affectif des élèves avec l’Eurythmie repose sur certains stratagèmes, dont l’un d’eux est mis en place dès le « Jardin d’Enfants » (Maternelle). En effet, pendant ces trois premières années de la scolarité Steiner-Waldorf, la personne qui vient faire des cours d’Eurythmie aux tout-petits n’est pas appelée par son nom, mais « Maîtresse Eurythmie ». Ce n’est que lorsque les enfants passent en « première classe » (CP) que cette enseignante doit être désormais appelée par son nom civil. Auparavant, elle se sera entièrement confondue, aux yeux des enfants, avec sa fonction et sa matière. Elle se sera elle-même dépersonnalisée pour incarner l’Eurythmie. Les autres « jardinières » sont au moins appelées par leurs prénoms (par exemple, « Maîtresse Odile », ou « Maîtresse Françoise »). Ce qui, soit dit en passant, est à mon sens une familiarité institutionnalisée visant à produire un attachement affectif problématique avec les élèves. Mais la professeur d’Eurythmie n’a plus de prénom. Elle devient « Maîtresse Eurythmie » ! Ou, plus exactement, c’est l’Eurythmie qui n’est plus, par ce procédé, considéré comme une matière, mais comme une personne aux yeux des enfants. L’Eurythmie devient donc pour eux un être humain à part entière et non plus un contenu d’enseignement ! Ce qui permet ainsi la sanctification, voire la divinisation de cette matière instaurée par Rudolf Steiner. On peut se demander si ce procédé et ses conséquences psychologiques ne sont pas à l’origine des corps bien souvent décharnés, voire à la limite de l’anorexie, des professeurs d’Eurythmie. En effet, n’est-ce pas en raison de cette exigence d’effacement de leur propre personnalité au profit de l’Eurythmie que ces enseignants finissent en quelque sorte par disparaître corporellement derrière ce qu’ils sont sensés représenter, à savoir la « sœur de l’Anthroposophie », un être spirituel ?

C’est peut-être pour toutes ces raisons que, dans mon souvenir, les cours d’Eurythmie étaient exécrés par les élèves. Certains les séchaient parfois délibérément, dès le CE2 (« 4ème classe »). Le professeur principal devait nous faire régulièrement de véritables sermons pour qu’un calme relatif règne dans les cours de son collègue. Parfois, il devait venir en personne, pour faire la police. Rien d’étonnant à  cette révolte, qui avait bien souvent lieu dans toutes les classes : nous sentions bien que cette soit-disant pratique artistique était des plus bizarres. Nous en avions assez d’exécuter des mouvements dont nous ne comprenions pas le sens, ou dont les explications, malgré notre conscience d’enfants, nous semblaient des plus fumeuses. Les enseignants Steiner-Waldorf savent bien qu’il se produit un fort rejet de l’Eurythmie par les élèves autour des « quatrième » et « septième » classes (CE2 et 6ème de Collège), c’est-à-dire à des âges où la raison s’éveille. Leur consigne est alors de tenir coûte que coûte et de continuer à imposer cette matière aux élèves, le temps que la crise passe. Ce n’est qu’en « 11ème classe » (seconde) que j’ai commencé à apprécier un peu l’Eurythmie, car notre professeur nous laissa alors un peu de latitude d’improvisation personnelle, tandis qu’auparavant nous n’avions été que des exécutants. Que de temps perdu à apprendre ces gestes codifiés qui ne sont finalement déchiffrables que par les anthroposophes ! Un jour – ce devait être en « 6ème classe » – notre professeur a tenté de lever nos réticences à l’égard de l’Eurythmie en posant une devinette, dont la résolution avait pris les deux heures du cours de la matinée. Il avait demandé malicieusement à la classe : « Qu’est-ce que nous faisons dans notre école qui n’existe dans aucune autre école ? » Toute la classe avait cherché la réponse, pendant que la matinée s’écoulait, énumérant les unes après les autres les différentes activités proposées à l’école. Quand, de guerre lasse, peu avant la récréation, nous avons fini par donner notre langue au chat, et que la réponse attendue est arrivée, ce fut un profond mouvement de déception qui nous souleva ! Tout ça pour ça ! Nous étions écœurés. Fort heureusement pour notre professeur, la récréation lui fournit le moyen de ne pas avoir à se justifier d’avoir consacré deux heures de cours à la promotion rusée de cette activité que nous détestions. Il était du reste fort content de lui, étant parvenu à glisser dans l’esprit de ses élèves que, dans la pédagogie de leur école, un élément unique existait, que les autres écoles n’avaient pas la chance de connaître : l’Eurythmie !

Ce procédé utilisé par notre professeur de classe peut paraître grossier. Mais il est pourtant loin d’être inefficace. En effet, que l’on songe simplement au fait qu’il n’existe nulle part ailleurs que dans les institutions anthroposophiques de possibilités de pratiquer l’Eurythmie. Si vous voulez exercer cet « art du mouvement », qu’il faudrait plutôt appeler le « Yoga des anthroposophes », vous devez nécessairement passer par la Société Anthroposophique, l’Eurythmée, ou l’un des Instituts anthroposophiques de formation pédagogique, etc. Ainsi, en habituant les élèves à faire de l’Eurythmie, en l’imposant comme seule pratique d’expression corporelle dans le cadre scolaire, en mâtant les récurrentes révoltes qu’il suscite chez les élèves, les pédagogues anthroposophes peuvent légitimement espérer que certains élèves mordront à l’hameçon. En effet, malgré les réticences généralisées qu’il provoque bien souvent, l’Eurythmie est parfois très apprécié d’un petit nombre d’élèves. Tout simplement parce que le sport est réduit à la portion congrue dans ces écoles, ou que les autres formes d’expression corporelles n’y ont pas droit d’entrer. Les élèves, lorsqu’ils veulent poursuivre cette pratique à laquelle ils se seront attachés affectivement, parce qu’elle aura permis une forme d’épanouissement qui, dans cet univers très particulier lié à l’anthroposophie, est la seule expression corporelle possible, devront donc nécessairement s’adresser aux anthroposophes. Ils constitueront ainsi autant de nouvelles recrues.

Des discours sur la nature ou comment la croyance en un Verbe cosmique nous était enseigné subtilement

L’idée qu’il existe un « Verbe cosmique » est très importante dans la doctrine de Rudolf Steiner. Elle est inlassablement répétée dans les Leçons ésotériques de la 1ère Classe (Ed. E.A.R.), qui sont les piliers de l’École de Science de l’Esprit. Il s’agit d’une croyance assez complexe, mais qui peut être insinuée de manière subtile dans l’esprit des élèves dans les écoles Steiner-Waldorf, comme nous allons le voir.

Commençons par décrire cette croyance. Pour Rudolf Steiner, le « Verbe » est une entité cosmique très élevée. Il s’agit du « Verbe de Dieu » dont parle l’Évangile de Jean. On peut donc lui donner également le nom de « Fils », ou de « Christ ». Il est consubstantiel à la divinité. Toutefois, pour Steiner, sa place n’est pas seulement celle d’un être céleste, éternel, hors de portée des humains. Il est également présent dans la nature et dans l’âme humaine. Ainsi le « Verbe » est-il présent dans certaines manifestations naturelles, comme dans certaines manifestations psychiques. En tant que « Logos », il exprime la loi (la légalité) des phénomènes psychiques, naturels et suprasensibles. Car il est le principe même des lois de l’univers. En effet, la doctrine de Rudolf Steiner stipule qu’il existe trois mondes : le « monde physique », le « monde de l’âme » et le « monde de l’Esprit » (Lire à ce sujet Théosophie, chapitre : Les trois mondes, p. 89 à 161, Ed. Novalis). Le « Verbe de Dieu » appartient quant à lui à un monde encore plus élevé, à propos duquel il serait impossible au clairvoyant de dire quoi que ce soit. C’est de ce monde que proviennent ce que Steiner nomme les « noyaux de vie » de chaque être (Lire à ce sujet Théosophie, p. 136, Ed. Novalis). Il s’agit des principes ultimes de chaque chose. Ces « noyaux de vie » s’incarnent tout d’abord dans le « monde de l’Esprit », puis dans le « monde de l’âme » et enfin dans le « monde physique ». Le « Verbe cosmique » est l’être divin qui gouverne ces « noyaux de vie ». Nous pouvons donc tracer le schéma suivant :

– Monde des « noyaux de vie »    Verbe de Dieu

– Monde de l’Esprit                      Verbe cosmique        Lois spirituelles

– Monde de l’Âme                        Verbe cosmique        Lois psychiques

– Monde physique                        Verbe cosmique        Lois de la nature

Comment les pédagogues anthroposophes vont-il s’y prendre pour inculquer un tel élément doctrinal aussi subtil et aussi complexe aux enfants ? En procédant par analogies ! Prenons un exemple, issu d’un souvenir de ma scolarité. Lors de mon arrivée en « quatrième classe » (CE2), le premier cours de l’année a commencé par une sorte de « leçon de chose ». En entrant dans la salle de classe, les élèves ont en effet découvert que des cadavres de papillons blancs jonchaient un peu partout le sol. Le professeur nous alors expliqué que ceux-ci provenaient de l’élevage de vers-à-soie qui avait été confectionné avant les vacances. Il a ensuite fait le récit de ce qui était survenu pendant les deux mois d’absence des élèves. Je me souviens de ses paroles comme si c’était hier :

« Vous voyez les enfants, les chenilles ont mangé les feuilles de mûriers que nous leur avions laissé. Puis elles ont confectionné autour d’elles un cocon. A l’intérieur de ce cocon, elles se sont comme liquéfiées. Dans cet état, elles ont pu s’ouvrir aux forces cosmiques (sic). Alors elles se sont transformées et son devenues des papillons. Ces derniers ont ensuite percé leurs cocons, puis se sont envolés. Ils ont vécus quelques jours et sont morts. Ce sont leurs cadavres que vous avez découvert en entrant dans la classe. »

Jusqu’ici, à part la brève mention des « forces cosmiques » (qui peut passer inaperçue, mais qui serait probablement un peu délicate à justifier scientifiquement), cette partie du cours ressemble à une « leçon de choses » classique. Mais ensuite, le professeur s’est mis à nous parler de nous. Il nous a expliqué que, nous aussi, un peu comme les chenilles, nous avions grandis pendant les vacances, que nous avions sans doute percé notre « cocon », et que nous allions maintenant peut-être « nous envoler ». Ce discours peut ressembler, pour un observateur non averti, à une simple envolée poétique. A ceci près qu’il s’appuie sur une conception anthroposophique précise, selon laquelle l’enfant de neuf ans subi une sorte de mutation de ses corps subtils (« astral » et « éthérique »). L’enfant serait en effet, à ce moment de sa vie, sensé commencer de se dégager de « l’enveloppe éthérique » que lui a laissé sa mère lors de sa naissance. Les anthroposophes appellent cela « franchir le Rubicond ».

Ensuite, je me souviens que notre professeur a poursuivi son discours en affirmant que tout, dans la nature, subi cette loi qui consiste à mourir pour renaître sous une autre forme. Cela pourrait ressembler à une innocente évocation du cycle naturel de la vie et de la mort. Mais à y regarder de plus près, il s’agit en fait d’une conception de la doctrine ésotérique des anthroposophes. Steiner mentionne en effet à de nombreuses reprise que la loi du « Meurs et deviens », exprimé par Goethe dans cette maxime célèbre, est un principe spirituel fondamental. On le trouve clairement mentionné dans le mantra anthroposophique suivant :

« Ce qui vit dans l’univers

N’existe qu’en créant en soi

Les prémisses d’une vie nouvelle.

L’âme ne cède à la mort

Que pour évoluer d’un élan immortel

Vers des formes de vie sans cesses renouvelées. »

(Rudolf Steiner, Services pour nos défunts, in Rudolf Steiner et nos morts, Ed. triades)

Si l’on a suivi attentivement les étapes du discours que nous a tenu notre professeur, on aura pu y déceler les trois domaines et les trois formes dans lesquels agit le « Verbe cosmique » des anthroposophes. En effet, notre professeur a commencé à montrer comment le « Verbe » se manifeste dans le « monde physique » (le règne de la nature), notamment sous la forme de la chenille mourant pour renaître sous forme de papillon. Puis il a montré comment il se manifeste aussi dans le « monde de l’âme » : en « franchissant le Rubicond », l’élève de neuf ans commence à mourir à son enfance pour renaître en tant qu’individualité autonome. Enfin, il a évoqué comment le « Verbe cosmique » se manifeste en tant que loi spirituelle dans le « monde de l’Esprit » : il s’agit de la loi du « meurs et deviens », que les anthroposophes citent constamment. Ainsi, notre professeur, sans le formuler aussi clairement que je viens de le faire, mais en construisant tout son discours sur ces présupposés, aura exprimé la conception anthroposophique du « Verbe cosmique » s’incarnant dans le « monde physique », le « monde de l’âme » et le « monde de l’Esprit » :

– Verbe cosmique en tant que loi naturelle :

La chenille qui devient papillon ;

– Verbe cosmique en tant que loi psychique :

L’enfant de neuf ans qui « franchit le Rubicond » ;

– Verbe cosmique en tant que principe spirituel :

La loi du « meurs et deviens ».

Il ne s’agit donc pas d’une conception qui, comme le prétendent les pédagogues anthroposophes, serviraient juste d’arrière-fond conceptuel et ne serait pas exprimée en tant que telle aux élèves. En réalité, elle est formulée, mais sous la forme du discours analogique, qui ne permet pas de la repérer facilement. A force d’être répétée sous des formes similaires (par des discours construits en trois parties distinctes reliées entre elles par un procédé analogique) elle finira par s’implanter dans l’inconscient des élèves, sans que ceux-ci ne puissent sans apercevoir. La logique est toujours la même :

– le professeur fait la description d’un phénomène naturel ;

– le professeur procède à l’évocation d’un phénomène psychique ;

– le professeur fait mention d’une loi spirituelle.

La logique qui sert à construire ce genre de discours, prononcés devant les élèves, est la même que celle utilisée par les prêtres de la Communauté des Chrétiens (église des anthroposophes) pour élaborer leurs sermons lors des offices religieux qu’ils célèbrent. De fait, il s’agit d’une sorte de « sermon scientifico-moralo-religieux ».

Prenons un nouvel exemple. Une autre fois – ce devait être en « cinquième classe » (CM1) – notre professeur a commencé son cours en évoquant le fait que les graines de crocus que nous avions planté dans le parc de l’école ont du subir un processus de décomposition pour que le germe qu’elles contenaient puisse commencer à se développer. Ensuite, il a parlé du fait que, lorsque nous développons une nouvelle faculté, les anciennes facultés que nous possédions dépérissent (il avait notamment mentionné le fait que notre mémoire devient moins bonne dès que nous commençons à apprendre à calculer). Puis, il avait évoqué le fait que le Christ a du mourir sur la croix pour que la foi chrétienne se répande dans le monde entier. Là encore, nous voyons comment son discours était construit autour d’une logique ternaire :

– la description d’un phénomène naturel : la mort des graines de crocus ;

– l’évocation d’un phénomène psychique  : le déclin de la mémoire lorsque la faculté de calculer s’éveille ;

– la mention d’une loi spirituelle : la loi du sacrifice.

Cette loi spirituelle prenait ici un visage plus ouvertement religieux. On peut dès lors comprendre que l’inspecteur qui, en 2000, avait rendu son rapport sur l’école de Saint-Menoux, dans l’Allier, avait pu déceler :

« Une confusion parfois étrange entre croyances, interprétations et connaissances scientifiques. » (cité par Paul Ariès dans Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, p. 229)

En effet, le discours des pédagogues anthroposophes consiste bien à mêler constamment des faits scientifiques, des observations psychologiques et des croyances religieuses. Mais ces liens sont beaucoup plus systématiques que ne pouvait l’imaginer cet inspecteur. Le but poursuivi par ces derniers est déterminé. Il vise à  instaurer peu à peu, dans la conscience des enfants, la croyance en l’existence d’un « Verbe cosmique ». Dans les deux exemples que nous venons de mentionner, nous voyons comment s’y prend le professeur Steiner-Waldorf pour faire passer cette croyance aux élèves. La construction d’un système d’analogie entre des réalités appartenant à des registres différents lui permet de ne pas avoir à formuler son idée trop explicitement. Il le fait en toute bonne foi, persuadé qu’en agissant de la sorte, il mettra en contact les élèves avec une réalité profonde de l’existence dont leurs âmes auraient besoin pour s’épanouir.

Prenons un dernier exemple, afin de montrer que cette technique d’endoctrinement n’est pas seulement présente dans les petites et moyennes classes, mis qu’on la retrouve jusque dans les cours dispensés au lycée. En « 12ème classe » (1ère), notre professeur de Physique-Chimie avait commencé par nous montrer une expérience scientifique consistant à nous faire comprendre comment l’électricité est produit par la mise en relation d’un pôle négatif et d’un pôle positif, reliés entre eux par une électrode. Puis il avait tenu un discours sur l’attirance mutuel des sexes, l’amour des garçons pour les filles, et réciproquement. Enfin, il avait terminé son propos en affirmant que tout, dans l’univers, est construit sur le modèles de polarités qui s’attirent l’une l’autre. Nous voyons maintenant facilement en quoi un tel discours n’avait rien de spontané, mais était construit selon le schéma de la représentation ternaire du monde des anthroposophes, afin d’illustrer et d’induire l’idée de l’existence d’un « Verbe cosmique ».

Quelles sont les conséquences d’un tel procédé sur la maturation psychologique et intellectuelle des élèves Steiner-Waldorf ? A première vue, il leur donne la faculté d’opérer facilement des liens entre des domaines différents. Souvent, ces élèves se font remarquer en sortant de leurs écoles par leur audace à établir des parallèles entre des faits appartenant à des domaines étrangers les uns aux autres. Cela peut même passer pour une forme de liberté de pensée. A ceci près qu’il s’agit en réalité d’un formatage ! A force d’être mis en contact permanent avec des discours du genre de ceux que j’ai mentionné dans cet article, les élèves Steiner-Waldorf finissent par penser comme leurs professeurs, c’est-à-dire comme des anthroposophes.

Quel est l’inconvénient d’un tel mode de pensée ? Certes, le système de pensée par analogie procure une forte impression de cohérence. Comme si le monde était régit par des lois dont l’élève a l’impression qu’on lui communique la substance. D’après mon expérience, les élèves ont véritablement l’impression que quelque chose des ultimes secrets de l’univers leur est apporté par leur professeur. Le problème n’est cependant pas que cela soit vrai ou faux, mais qu’on leur inculque ce genre idée sans qu’à aucun moment celles-ci n’aient été formulées ouvertement, ni présentées comme des hypothèses. Et que jamais on n’aura parlé aux parents de cette stratégie. En outre, ce faisant, on plonge les enfants dans un mode de pensée qui est celui d’une « pensée magique », ou d’une « pensée mythique ». Nous ne sommes plus dans le « logos », mais dans un « mythos ». Cette dernière forme de pensée donne certes confiance dans le monde, dans la vie et en soi-même. Mais elle est aussi la base d’une construction intellectuelle qui peut conduire au fanatisme anthroposophique. Il faut en effet se rendre compte que toute notre modernité, depuis la Révolution Scientifique, s’est construite sur une volonté de distinction et de séparation claire entre les domaines de la science et de la religion. La pédagogie Steiner-Waldorf et l’idéologie qui la sous-tend veulent tout simplement remettre en cause ce clivage ! Steiner est d’ailleurs très clair sur ses intentions dans des ouvrages où il aborde la question des sciences de la nature (Lire à ce sujet Les limites de la connaissance de la nature, Ed. Novalis). Il ne supporte pas cette séparation entre le domaine du religieux et celui des sciences naturelles. Il veut recréer un pont entre eux. Il veut coûte que coûte les réunir. La religion catholique s’était dans un premier temps cabré contre la Révolution scientifique. Puis elle a finit par accepter ses conséquences et a abandonné dans une large mesure sa mainmise sur les sciences et sur la société. Mais Steiner a voulu fonder une « Science de l’Esprit » pour réintégrer les sciences de la nature et la vie des hommes dans le giron d’une nouvelle religion. En l’occurrence, la religion des anthroposophes. Si l’on suit la logique de cette doctrine, je pense que cela reviendra tout simplement à replonger la civilisation dans une forme de science de type aristotélicien. Ou à faire renaître de ces cendres la Scolastique de Saint Thomas d’Aquin. Or ce n’est pas pour rien que l’Occident a décidé d’abandonner ce mode de pensée il y a quelques siècles ! L’une des raisons – et non des moindres ! – de la séparation de la science et de la religion est qu’elle garantit la liberté des consciences individuelles. Le triomphe de l’anthroposophie équivaudrait à un retour aux sciences du Moyen-Âge et à une théocratie sociale.

Le moins que l’on puisse dire est que les enseignants Steiner-Waldorf devraient avoir l’honnêteté, lorsqu’ils font la promotion de leur pédagogie auprès des parents ou des institutions, d’afficher clairement leurs intentions et de dire qu’ils vont immerger les enfants dont ils ont la charge dans un mode de pensée se plaçant délibérément à contre-courant de la modernité !

Relations sociales difficiles

Parmi les autres souvenirs marquants de mes quatre premières années à l’école Steiner-Waldorf, il y a le vécu des relations sociales épouvantables avec les autres élèves. Ma sœur en garde également un souvenir cuisant. Dans la cour de récréation, les élèves étaient en effet entièrement livrés à eux-mêmes. A cette époque, la cour en question était immense, constituée non seulement de la grande pelouse du Château où avaient lieu les cours, mais aussi d’une partie de la forêt qui n’était séparée par aucun grillage du bois. L’ensemble était si étendu et si « sauvage » que les enfants pouvaient s’y perdre, y construire des cabanes, explorer les champs potagers alentours, etc. Pour toute surveillance, un vieux monsieur débonnaire proche de la retraite souffrant de problèmes cardiaques arpentait à petits pas ce vaste domaine. Il était donc facile aux enfants de former des bandes qui avaient pour passe-temps de martyriser et de passer à tabac ceux qui avaient été désignés comme souffre-douleurs des différentes classes. Ces exactions étaient si fréquentes qu’elles avaient lieu presque à chaque récréation. On appelait cela « les chasses à l’homme ». Le processus de désignation des boucs-émissaires obéissait à des critères multiples, mais, en règle générale, il s’agissait d’une opposition entre « les gosses de riches » de l’école, dont les parents payaient grassement la scolarité de leur progéniture, et qui de ce fait avaient tous les droits, et les élèves plus pauvres issus des classes moyennes. En effet, les contributions financières des parents étaient fixés en fonction de leurs revenus. De ce fait, certains parents devenaient les piliers financiers de l’institution scolaire, ce qui rendait leurs enfants quasiment intouchables, quelques soient leurs actes et leurs comportements. Tributaires des revenus versés par ces familles, l’École ne pouvait tout simplement pas se permettre leurs renvois, qui pourtant s’imposaient parfois. De plus, ces enfants appartenaient très souvent à des familles d’anthroposophes adhérant sans faille à la pédagogie. Le martyre de ceux qui, comme moi, avaient une famille de non-anthroposophes de la classe moyenne, s’explique donc aussi pour des raisons idéologiques : on nous faisait comprendre que nous n’étions pas du bon côté, que nous n’appartenions pas véritablement à cette École et que notre place était celle de personnes tolérées et maltraitées. Ma sœur subissait ainsi quotidiennement les quolibets et les injures de ses camarades de classe jusque dans le cadre du cours, devant son professeur principal, qui n’intervenait pas. Quand mes parents venaient demander des explications sur ces événements, on leur répondait que le rôle du professeur n’est pas d’intervenir dans les relations personnelles entre élèves, qui relèvent de fondements karmiques profonds.

Un élève particulièrement odieux et cruel avait décidé de s’acharner sur moi et mobilisait presque à chaque récréation sa petite bande pour me passer à tabac, le plus souvent dans la boue, m’obligeant à rentrer chez moi sale et les vêtements déchirés. Ne pouvant me défendre, mais subissant avec de plus en plus d’exaspération cette maltraitance, je décidais un jour d’adopter une stratégie violente : chaque fois que je me faisais ainsi agresser, je saisissais le meneur par les joues, y enfonçant profondément mes ongles, le maintenant dans un corps à corps prolongé tandis que le reste de la bande me rouait de coups de pieds. Sur sa peau de métis, des marques profondes subsistent probablement encore, ce dont je me voudrais le reste de mon existence. Heureusement pour moi, cet élève finit par quitter l’école. Une autre fois, c’est à un autre élève qui m’avait pris mon ballon, avec sa petite bande, que je décidais d’appliquer ma méthode : je le saisissais, prenant un de ses doigts dans ma bouche et le mordant jusqu’au sang sans lâcher, à tel point que le nerf failli être sectionné. Ces bagarres, qui ne pouvaient être totalement ignorées, ne donnaient pourtant presque jamais lieu à des sanctions de la part des enseignants, même lorsque ces derniers avaient parfois dû séparer eux-mêmes des élèves, qui se battaient comme des chats sauvages. De quelle apathie intérieure faut-il donc être atteints pour ne pas réagir institutionnellement à de telles violences quand elles ont lieu sous nos yeux d’adultes ? N’est-ce pas parce qu’eux-mêmes, comme j’allais m’en apercevoir plus tard en travaillant dans l’une de ces écoles, sont soumis constamment à des situations de harcèlement et de violences psychologiques qu’ils finissent par considérer comme l’état normal des choses ?

La pièce de « 8ème classe »

A cette époque, l’année de « 8ème classe » était marquée par le projet de réalisation d’une pièce de théâtre. Vers le mois de mai, les cours s’arrêtaient pour que nous nous consacrions entièrement à la préparation de la représentation, tandis que nous avions répété plusieurs heures par semaine tout au long de l’année. Nous réalisions aussi à ce moment-là les décors. En ce qui concerne ces derniers, notre profsseur nous avait copmmandé de réaliser, en cours de menuiserie, une série de douze panneaux sur lesquels étaient peints les douze signes du Zodiac, conformément à ses obsessions anthroposophiques, alors même que ces motifs n’avaient aucun rapport avec la pièce que nous devions interprêter. La pièce que notre professeur avait choisi était en effet « La vie est un songe », de Calderon de la Barca, une pièce espagnole. Comme à son habitude, il avait distribué les rôles principaux à ses favoris dans la classe, bien souvent les enfants des classes favorisées dont les parents adhéraient le plus à l’anthroposophie. C’était une sorte de moyen pour lui de les mettre en valeur aux yeux de tous tout en se les mettant dans la poche, constituant ainsi une sorte de cercle rapproché de fidèles autour de sa personne. Il agissait ainsi à depuis des années à chaque « fête de trimestre », reléguant la partie de la classe qui ne l’intéressait pas à la figuration. La plupart des pédagogues anthroposophes des « Moyennes classes » agissent ainsi, sans aucun souci d’une distribution équitable des rôles et d’une redistribution des chances, contrairement à ce que devrait être l’esprit du théâtre scolaire. C’est pourquoi, depuis des années, je n’avais reçu que des rôles de figurants, alors même que je pratiquais le théâtre dans un atelier municipal et n’était donc pas mauvais dans cette discipline. En fait, la distribution des rôles reproduisait et renforçait la hiérarchie sociale de la classe telle qu’elle était établie depuis toujours. Mais pour cette occasion, il avait daigné couper un des grand rôle en deux et m’en confier la plus petite partie. Or ma prestation fut d’une qualité qui étonna tout le monde le jour de la représentation. Personne ne m’avait jamais vu comme cela ! Soudain, mon image changea donc du tout au tout, ce qui devait considérablement améliorer, lors de mon passage dans les « Grandes classes », mes relations avec mes camarades, qui jusqu’alors avaient été épouvantables et le plus souvent humiliantes.

Passage dans les « Grandes Classes »

En entrant dans les classes du Lycée, appelées « Grandes Classes« , ma situation de bouc-émissaire changea du tout au tout, sans que je sache très bien pourquoi. Peut-être était-ce dû au départ de notre professeur principal qui, après avoir suivi les élèves pendant huit ans, laissait à présent l’équipe des professeurs du Lycée prendre la relève ? En effet, sa nette incompétence n’était probablement pas pour rien dans l’état délétère de la classe. Mais comme il s’agissait d’un anthroposophe convaincu, il n’avait eu à subir aucun reproche. Il put même reprendre plusieurs cycles complets de huit ans, avec des résultats de plus en plus catastrophiques.

Mais je crois aussi que ce changement de situation tenait aussi au changement de l’équipe pédagogique qui avait en charge ma classe. En Effet, tant que j’étais dans les « Moyennes classes », mon destin pédagogique était pris assumé par l’équipe de ces classes. Or les professeurs de ce « cycle » sont bien souvent les plus représentatifs de l’esprit Steiner-Waldorf, c’est-à-dire empreint d’une grande rigidité, considérant leur travail comme une sorte de sacerdoce religieux, enseignant à la manière dont les prêtres font des prêches, répétant inlassablement les mêmes procédés pédagogiques comme un Musulman peut réciter le Coran, voulant donner d’eux-mêmes une sorte d’image de la perfection pédagogique, etc. Il n’en allait pas de même dans mes « Grandes classes », où une certaine dynamique intellectuelle animait certains de nos enseignants. Cela ne modifiait pas seulement leur mode d’enseignement et leurs rapports aux élèves, mais également leur comportement. Ils étaient moins rigides, plus ouverts sur le monde, moins paternaliste et obsédés par l’aspect religieux de leur pédagogie, moins enlisés dans la volonté de suivre les rituels pédagogiques waldorf. Ou du moins, ils avaient à cœur que l’esprit religieux anthroposophique soit désormais porté également par la vie intellectuelle et non plus seulement par les rituels pédagogiques de leur école. Certains avaient aussi bénéficier d’une formation universitaire qui leur permettait d’être beaucoup moins déconnectés de la vie de leur époque que ne l’étaient les professeurs des « Moyennes classes ». Pour le dire de façon simple, l’équipe pédagogique des moyennes classes d’une école Steiner-Waldorf a toujours tendance a traiter les élèves comme des « bébés », ou des élèves des « Petites classes », conformément à la doctrine pédagogique de Rudolf Steiner selon laquelle toute tendance à l’intellectualisation durant cette période de la vie d’un enfant est une sorte de crime. Tandis que, dans les « Grandes classes », la vie intellectuelle n’est plus bannie de façon aussi catégorique. Pour les professeurs enseignant dans les deux « cycles », cela pose d’ailleurs des problèmes méthodologiques de fond, tant ce hiatus est important. Si c’est un professeur dominé par l’esprit des « Moyennes classes »  qui enseigne dans les « Grandes classes », il aura tendance à maintenir ses élèves dans une sorte d’hébétude de la pensée. Si c’est au contraire un professeur des « Grandes classes » qui enseigne dans les « Moyennes », ses collègues lui reprocheront de chercher à éveiller prématurément les enfants et de leur donner trop de travail (alors qu’eux-mêmes ne leur en donne en fait quasiment aucun). En réalité, un éveil progressif des facultés intellectuelles devrait avoir lieu dès les « Moyennes classes », conformément à ce qui se fait dans l’enseignement normal. Mais cette option va à l’encontre des dogmes de la pédagogie Steiner-Waldorf. C’est la raison pour laquelle on trouve dans ces écoles tant d’élèves qui, jusque dans les classes du Lycée, sont restés comme endormis. Quand parfois ces situations inquiètent les pédagogues anthroposophes, ceux-ci déclarent : « Ne vous inquiétez pas, il va se réveiller l’année prochaine ! ». Mais bien souvent, il faut encore attendre l’année suivante, puis celle qui suit… avant de se rendre compte que l’éveil escompté ne se produira probablement pas. Ces « réveils » des élèves endormis étaient d’ailleurs devenu une sorte de mythe pédagogique dans les écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé : on parlait de leur venue possible comme on aurait parlé de celle d’un miracle. On aurait souhaité y assister avec la même vénération que celle qu’on peut avoir pour la floraison d’une graine qu’on aurait mise soi-même en terre. Sauf que rien n’était fait pour stimuler cet événement et que l’on oubliait que les êtres humains ne sont pas des plantes.

Cette différence fondamentale entre l’esprit de l’équipe pédagogique des « Moyennes classes » et celui des « Grandes classes » est d’ailleurs bien souvent source de conflits majeurs dans les écoles Steiner-Waldorf. Tantôt ce sont les professeurs des « Grandes classes » qui dominent l’équipe pédagogique, et donc toute l’école, en raison de leur supériorité intellectuelle. Mais il faut pour cela qu’il se trouve, parmi les professeurs, des personnes qui maîtrisent de manière intellectuelle l’anthroposophie et soient en capacité d’éblouir leurs collègues par de beaux discours anthroposophiques. C’est alors le règne des « Maîtres-à-pensée-pédagogues Steiner-Waldorf ». Tantôt ce sont, au contraire, les professeurs des « Moyennes classes » qui dominent, car ils représentent une forme d’orthodoxie de la pédagogie anthroposophique. C’est alors le règne des « Prêtres-pédagogues Steiner-Waldorf ». Entre ces deux groupes, la guerre est parfois à couteaux tirés. Mais la fragilité naturelle des « Grandes classes », davantage soumises aux exigences de la société et tributaires de  difficultés financières importantes, fait que ce sont la plupart du temps les « Moyennes classes » qui dans la durée l’emportent. Quand un professeur des « Moyennes classes » a en même temps une dimension pseudo-intellectuelle, il devient alors tout-puissant dans l’institution.

Toujours est-il que je pouvais désormais entrer dans une phase de ma scolarité beaucoup plus épanouissante. Mes résultats s’amélioraient. Auparavant, devant chercher mes camarades parmi les enfants handicapés mentaux de la classe, j’avais fini par me considérer comme l’un des leurs, c’est-à-dire comme un attardé. Mes résultats (si tant est que l’on puisse parler de « résultats » dans ce système éducatif où il n’y avait jamais le moindre contrôle) n’étaient guère meilleurs que les leurs. Cependant, je bénéficiais à partir de la 9ème classe » de l’enseignement d’une professeur de Français qui, pour la première fois au cours de ma scolarité, était exigeante envers ses élèves. Elle me fit découvrir la littérature en suscitant chez moi une vraie passion : je dévorais l’Iliade, l’Odyssée, les Misérables, Chateaubriand, etc. Sans elle, je ne serais probablement jamais sorti de l’état de somnolence intellectuelle profonde qui avait été la mienne pendant quatre ans.

Pourtant, cette École continuait à nous présenter, à travers l’enseignement de certains professeurs anthroposophes purs et durs, des idées anthroposophiques. La manière de procéder devenait de plus en plus ouverte. Comme je l’ai décrit plus haut, ces idées avaient jusqu’ici simplement été suggérées. Elles faisaient partis de notre univers mental et s’étaient inscrites en nous sans même que nous nous en rendions compte. Elles passaient principalement par le biais des « fêtes » et des rituels, mais aussi d’allusions lors des cours proprement dit, en particulier lorsqu’on nous racontait des contes et des mythes. De ce fait, elles ne dépassaient pas le stade de la suggestion et pouvaient demeurer inconscientes. Chez de nombreux élèves, cela n’allait pas plus loin. La plupart de mes camarades ont simplement retenu de leur scolarité cette manière apparemment très libre d’apprendre, ces débats ouverts de toute la classe où chacun participe, dit son opinion, cherche, formule des hypothèses, etc. J’ai donné quelques exemples de ces suggestions d’idées anthroposophiques au cours de débats mobilisant toute la classe dans mon article intitulé Une emprise et un endoctrinement presque indétectables. Les idées anthroposophiques apportées subrepticement au cours de ces recherches orientées n’ont pas retenu leur attention. Elle font pourtant partie aujourd’hui de leurs représentations inconscientes. Ils gardent un bon souvenir de leur école, qui aura effectivement contribué à leur épanouissement. Les idées anthroposophiques sont présentes quelque part dans un coin de leur psychisme, mais comme endormies et oubliées. Elles pourront rester dans cet état de latence toute leur vie, ou bien être réactivées un jour ou l’autre, à des occasions diverses. Pour ma part, cette activation consciente des idées de Steiner s’est produite au cours de ma scolarité, ce qui est un fait plutôt rare. Cela vient probablement de ma nature philosophe, au fait que, très tôt, je me posais des questions que peu d’adolescents se posent. Et que je cherchais activement des réponses. Or des réponses, les anthroposophes qui m’entouraient avaient à m’en proposer. C’est ainsi que ma rencontre avec les idées anthroposophiques devint beaucoup plus consciente qu’elle ne l’est d’ordinaire pour les autres élèves.

A 15 ans, un stage à la ferme

Je voudrais à présent décrire comment s’est produit mon adhésion consciente à l’anthroposophie au cours de ma scolarité. Je me suis mis en effet à croire à l’anthroposophie et à lire du Steiner à l’âge de 15 ans. A cette époque là, j’étais très mal dans ma peau d’adolescent, car je traversais une situation familiale particulièrement difficile. Je vivais dans un contexte parental totalement disloqué : ma mère était parti à l’autre bout de la France avec ma sœur, tandis que mon père n’était quasiment jamais à la maison pour s’occuper de moi, mais à droite et à gauche chez les filles de passage qu’il rencontrait, se remettant mal de son divorce, surmené par son travail, toujours en déplacements, dans un état proche de la dépression qui le rendait totalement inapte à assumer ses fonctions parentales. Je vivais quasiment tout seul dès l’âge de 14 ans, mes deux parents étant absents. Je mangeais des pizzas surgelées et je passais la plupart de mes soirées à faire mes devoirs. A aucun moment, mes professeurs ne sont venus me parler de la situation éprouvante que je traversais. Jamais ils ne se sont inquiétés de l’absence systématique de mon père aux réunions pédagogiques, du moment qu’il payait les frais de scolarité (élevés) qui étaient exigés. Ce contexte aurait sans doute mérité un signalement, que l’école s’était bien gardée de faire. Selon moi, il y a plusieurs explications à ce grave manquement. D’une part, en raison de leur choix de vivre en marge de la société, dans la défiance à l’égard des autorités, cette institution scolaire méconnaissait totalement les lois et les normes en vigueur. Elle n’avait pas non plus, par principe, d’assistante social. Et sans doute pas la moindre idée des procédures à respecter en cas de situation d’enfant en difficulté familiale. D’autre part, je pense que l’Ecole se fichait éperdument de la situation réelle des enfants et de leur sort en cas de problème extérieur à la vie scolaire. Car ce qui comptait pour elle n’était rien d’autre que la réceptivité de l’âme de l’enfant au contenu qu’elle déversait en lui. (Les seules conversations privées que j’avais avec mes professeurs concernaient les fondements anthroposophiques de ce qu’ils nous enseignaient.) Or, plus un enfant est fragilisé, plus il est réceptif.

C’est dans ce contexte qu’eut lieu un stage à la ferme, obligatoire en « 10ème classe » (Troisième). Là, nous assistions assez souvent à des conférences d’un fermier bio-dynamiste anthroposophe, qui nous vantait la méthode agricole inventée par Rudolf Steiner et nous expliquait que, sans elle, le monde allait devenir un désert. Au cours du séjour, l’un des fermiers stagiaires, qui m’avait repéré et qui faisaient parti du groupe d’encadrement, commença à me prendre à part, avec un petit groupe d’autres élèves, pour nous parler de la réincarnation, du karma, de la future incarnation d’Ahriman et des quelques élus qui seraient sauvés après le cataclysme qui ne manquerait pas de se produire après la chute de l’Antéchrist. Nous nous réunissions à la nuit tombée, dans la forêt. Ces récits et ces notions, qui me donnaient des explications sur le sens de la vie, qui me tendaient dans l’expectative d’un événement cataclysmique à venir, me fascinèrent. Je crois même avoir été sujet à quelques hallucinations, tellement ces évocations étaient puissantes sur mon psychisme d’adolescent. Les professeurs qui nous accompagnaient avaient parfaitement remarqué ces drôles de petites réunions nocturnes de jeunes élèves avec ce stagiaire anthroposophe exalté, mais avaient laissé faire.

Sur le domaine de ce fermier, il y avait un lac. Toute la classe était invitée à s’y baigner en fin d’après-midi. Le fermier en question se joignait à nous. Il avait les mains baladeuses. Les filles de ma classe s’en plaignaient.

C’est en revenant de ce stage que je commençais à lire de l’anthroposophie. Je commandais La chute des esprits des ténèbres33 à ma librairie, puis d’autres ouvrages de Steiner, comme la Science de l’Occulte34. Au début, je pense que je n’y comprenais absolument rien. Mais je me souviens que l’écriture de Steiner brassait des idées tellement mystérieuses et pleines de bons sentiments, que je ne pouvais qu’adhérer à ce que je pouvais comprendre, sans avoir encore une vue globale de sa doctrine. Je devins l’ami d’un camarade de classe dont les parents étaient anthroposophes et possédaient une vaste bibliothèque d’ouvrages de Steiner. Ils avaient déjà complètement imbibé leur enfant des conceptions anthroposophiques. Nous avions alors, à l’écart dans la cour de récréation, de longues conversations sur l’incarnation de l’être cosmique du Christ dans un corps humain, sur les réincarnations de Steiner, ou sur ce genre de « secrets ésotériques », qui nous exaltaient. Un contexte scolaire normal nous aurait sans doute fait sentir que cet engouement nous isolait. Mais ce fut le contraire qui se produisit à l’école Steiner. Certains professeurs, se sentant en confiance, se mirent même à évoquer de plus en plus ouvertement des notions comme celles de nos apartés. Par exemple, en « 11ème classe », sous prétexte de faire un cours sur l’Histoire du Christianisme et la légende de Perceval, notre professeur d’Histoire-Géographie nous fit un cours sur la Gnose, évoquant la nature supraterrestre du Christ. Dans un autre cours, il nous parla du passage du Menon de Platon où celui-ci, à travers l’expérience de l’exercice de géométrie auquel participe un esclave, établit le concept de réminiscence. Il nous le présenta comme une preuve objective de l’existence de la réincarnation. Je pourrais multiplier les exemples dans ce sens. En définitive, au lieu de s’inquiéter de notre tendance mystique, qui prenait des proportions de plus en plus grandes, nos enseignants nous considéraient au contraire comme de bons élèves, des élèves qui s’intéressaient à ce qu’on leur enseignait, qui étaient avides d’entretiens après les cours avec nos professeurs, afin d’en savoir plus sur ces connaissances mystérieuses dont ils semblaient avoir la maîtrise. A mes yeux, mes enseignants étaient devenus détenteurs d’un savoir secret qu’il fallait tenter d’approcher.

Ce n’est que pendant mes séjours dans des colonies de vacances, qui fort heureusement pour moi ne furent pas les colonies anthroposophiques Iona (colonies de la Communauté des Chrétiens, une filiale cultuelle de l’anthroposophie, que les écoles Steiner-Waldorf recommandent souvent aux parents pour les vacances de leurs enfants), mais les colonies de vacances de l’O.R.T.F., que je prenais parfois conscience du décalage. Tandis que les autres adolescents de mon âge participaient à des fêtes, dansaient, sortaient avec des filles, je restais isolé à lire des livres de Steiner. J’avais des sortes d’élans mystiques. Toutefois, ces colonies me faisaient chaque fois du bien car, pendant quelques temps, j’étais sorti du cadre de l’école et je fréquentais d’autres personnes, d’autres horizons. Malgré mes côtés bizarres, je parvenais néanmoins à être accepté par le groupe, étant au fond quelqu’un de social. Je précise ce point car, plus tard, dans les milieux anthroposophiques, on m’a souvent reproché d’être un asocial, de ne pas accepter de me fondre dans le groupe, de ne pas savoir reconnaître « le Christ en l’autre », et des affirmations culpabilisantes de ce genre. En fait, je pense avoir seulement été un adolescent qui traversait des événements difficiles et qui n’a pas eu, de la part des adultes responsables qui étaient autour de lui, la moindre aide ni la moindre compassion. Pire, ils ont selon moi profité de cette fragilité pour m’enfermer dans l’anthroposophie, là où j’aurais au contraire eu besoin d’une véritable ouverture au monde. Quand je vois maintenant celui que je suis devenu depuis que j’ai quitté l’anthroposophie, je me rends compte que ma vraie personnalité est aux antipodes de ce que la vie dans une secte a failli faire de moi.

Un enseignant-gourou qui a eu une grande influence

Mes croyances anthroposophiques furent en outre alimentées par un enseignant particulièrement « engagé » dans l’anthroposophie et de nature très charismatique. Il était à cette époque un pilier des « Grandes classes » de l’Ecole de Verrières-le-Buisson ». Je veux dire par là qu’à partir de la 10ème classe, nous l’avions presque la moitié du temps en cours, car il enseignait à peu près toute les matières : l’Anthropologie, l’Histoire, la Zoologie, l’Embryologie (la SVT), le Théâtre, la période sur Perceval, celle sur Faust, l’Architecture, etc. Il avait même un rôle majeur dans l’école, où il faisait figure de sage que l’on consultait lorsque surgissait un conflit entre deux personnes, car on le croyait capable d’une totale impartialité. Il rayonnait encore au delà de son institution scolaire jusque dans les autres écoles Steiner-Waldorf françaises. Il est admis qu’il est le fondateur de ce qui deviendra la Fédération des écoles Steiner-Waldorf de France. Il faisait parti d’une famille anthroposophique renommée originaire d’Alsace, dont presque tous les membres travaillait dans une institution anthroposophique de France ou d’Allemagne. Son père était une figure intellectuelle majeure de l’Anthroposophie en France. Lorsqu’il enseignait, il était tellement imprégné d’anthroposophie qu’il ne se rendait plus compte qu’il ne suivait plus du tout le programme officiel, qu’il était sensé respecter. Il allait parfois très loin dans son enseignement de la doctrine de Steiner. Ainsi, je me souviens qu’il nous parlait ouvertement de l’Atlantide, de la réincarnation, de la nature solaire du Christ, de la vie après la mort, etc. Dans la classe, certains élèves ne le supportait plus et lui avait déclaré une franche hostilité. Ils lui disaient qu’ils en avaient marre de ses idées bizarres. Lui répondait par un certain mépris. Quand à moi et à quelques autres élèves, nous buvions ses paroles, nous désolidarisant de cette partie rebelle et à nos yeux peu ouverte de la classe, dont d’ailleurs une grande partie fut invitée à quitter l’école à la fin de la « 11ème classe« .

Pour cet enseignant, enseigner l’anthroposophie était l’aboutissement naturel de chacune des matières dont il avait la charge : par exemple, au cours de la « période d’architecture » de « 12ème classe », il nous fit faire un voyage de classe au cours duquel nous avions réalisé tout un parcours. Ce dernier passait par la chapelle réalisée par Le Corbusier à Romchamps, les Salines d’Arc-et-Senans, pour finir par une visite du siège de la Société Anthroposopique Universelle à Bâle, le Goetheanum, dont il nous expliqua que la prouesse architecturale était l’aboutissement de la modernité.

Mon cahier de « période » Steiner-Waldorf de « Perceval » est révélateur de l’intensité de l’endoctrinement que je subissais alors. Ceux qui connaissent cette « pédagogie » savent que la « période de Perceval » est un enseignement central de la « 11ème classe », c’est-à-dire de la Seconde de Lycée. Elle se présente comme une étude du roman de Perceval le Gallois. L’auteur choisit pour cette « étude » est de préférence Wolfram von Eschenbach, et son « Parzifal », mais il arrive que les pédagogues anthroposophes français choisissent le roman de Chrétiens de Troie, malgré les réticences exprimées par Steiner à ce sujet, car ce choix donne plus de crédibilité à leur discours prétendant qu’il s’agit d’un travail sur la littérature française. En réalité, cette « période » est surtout un moment où il s’agit de marquer de manière particulièrement intense l’esprit des élèves de certaines conceptions anthroposophiques, en particulier certains éléments de la doctrine ésotérique de Steiner correspondant à la Gnose chrétienne. Sur mon blog, j’ai scanné les pages de nos quatre cahiers de cette « période », réalisé lorsque j’avais 16-17 ans, en 1986-87. Ces cahiers retracent de manière particulièrement exhaustive les discours que nous avait transmis notre professeur pendant ses cours, car j’avais pris alors en note presque chacune de ses paroles, tant j’étais fasciné par cet « enseignement ». Comme on le voit en examinant chacune des pages, ces cahiers ont été visés, corrigés, annotés et commentés par mon professeur. Ce qui montre bien que les propos qui y sont tenus sont le reflet de ce qui avait été dispensé lors de son cours et non le fait de mon propre esprit. D’ailleurs, comment un adolescent pourrait-il inventé de telles choses ?! J’apporte cette précision car je connais d’expérience la mauvaise foi dont savent faire preuve les dirigeants de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf lorsqu’il s’agit de tenter de dissimuler la vraie nature de l’enseignement dispensé dans leurs écoles. Lorsque je relis aujourd’hui ces cahiers, je suis tout simplement horrifié ! Car je m’aperçois non seulement de l’intensité de l’enseignement purement anthroposophique que j’ai subi à cette occasion, mais aussi du fait que j’ai été pendant des mois en contact direct avec un enseignant dont l’esprit était celui d’un « fondamentaliste anthroposophe », capable de nous amener par moment dans des conceptions et des récits qui s’apparentent à des formes de délires mystiques. Il suffit pour s’en convaincre de lire comment une obsession gnostique chrétienne traverse dans mes cahiers l’exposé des faits historiques. Il ne s’agit en fait nullement d’un cours d’Histoire, mais d’un enseignement mystique anthroposophique ! Mais le délire dont je parle et que je suis aujourd’hui en mesure de percevoir apparaît de manière particulièrement nette vers le troisième cahier, lorsque notre professeur nous a fait le récit de la vie de Kaspar Hauser. Cet enseignement se présente comme une étude de cas d’un enfant sauvage. En réalité, la figure de Kaspar Hauser est particulièrement importante pour les anthroposophes, qui pensent que cet enfant était un grand initié atlantéen réincarné au XIXème siècle avec pour « mission » de fonder un nouvel état entre la France et l’Allemagne, mais qui aurait été enlevé et séquestré par les Francs-maçons qui auraient perçu par des moyens occultes la destinée que se proposait de réaliser cette âme encore désincarnée, et qui aurait tenté de l’en détourner en la séquestrant juste après sa naissance (Lire à ce sujet le livre de Peter Tradowski, Kaspar Hauser ou le combat pour l’Esprit, Ed. Triades). L’échec de cette destinée est cause, pour les anthroposophes, du trop faible succès de l’anthroposophie de part le monde et de l’avènement d’Hitler. Or non seulement ces idées anthroposophiques nous ont été clairement suggérées au cours de cette « période », comme on le voit en lisant les pages de mon cahier, mais de surcroît le personnage de Kaspar Hauser nous était présenté comme une sorte de super-héros anthroposophique. Notre professeur avait pu nous dire des choses aussi hallucinante que le fait qu’il avait été capable d’apprendre à lire, compter, écrire et dessiner en à peine quelques jours, qu’il était un être pur doué de sortes de pouvoirs surnaturels, comme de pouvoir deviner la nature des métaux en passant ses mains au-dessus d’eux sans les voir, ou d’être ami avec les animaux au point que les oiseaux sauvage viennent lui manger directement dans la main, ou de survivre plusieurs jours après avoir été poignarder à plusieurs reprises en plein cœur !! On voit ainsi que l’anthroposophie avait en quelque sorte déformée la perception même de ce pédagogue anthroposophe, au point de lui faire voir la réalité de manière délirante. Ainsi, il pensait possible qu’un être humain soit à ce point doué qu’il puisse faire le genre de choses qu’il attribuait à Kaspar Hauser, comme si la magie (à l’existence de  laquelle il croit visiblement) pouvait intervenir à tout moment dans le cours des événements normaux. Au passage, il se servait de ce récit pour justifier de manière malhonnête certaines coutumes anthroposophiques, comme le végétarisme, en nous expliquant que les animaux sauvages se sont mis à fuir Kaspar Hauser le jour où une goutte de bouillon de viande à été introduite dans son potage, comme si la consommation de viande l’avait en quelque sorte soudainement dénaturé. En outre, il nous avait tout simplement inculqué une thèse « conspirationniste », selon laquelle les Francs-Maçons aurait été à l’origine de l’enlèvement, la séquestration et l’assassinat de Kaspar Hauser, pour des motifs occultes. Dans les écoles Steiner, de tels propos s’appellent de l’Histoire !!! Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce pédagogue anthroposophe n’était pas un cas marginal au sein de cette école où j’ai effectué ma scolarité. Il était même devenu le pilier de cette institution. C’est vers lui que tous ses collègues se tournaient lorsqu’il y avait une décision à prendre. On lui confiait presque tous les cours des « Grandes Classes », à l’exception de certains cours de sciences, dont un autre collègue se chargeait. Il enseignait aussi le Théâtre et c’est avec lui que les élèves préparait la fameuse « pièce de 11ème ». Ainsi, de la 9ème à la 12ème classe, nous avions cet enseignant presque la moitié de l’année. On peut imaginer l’impact qu’une telle « formation » a pu avoir sur nos esprit adolescent. Il n’était nullement un esprit isolé au sein de son école. Ni même au sein de l’ensemble des écoles Steiner-Waldorf, puisqu’il était vénéré de tous.

En « 12ème classe », l’année suivante, la « période sur le Faust » fut un autre moment marquant de mon endoctrinement à l’anthroposophie. Durant cette « période », passionné par ce que notre professeur nous transmettait, je notais scrupuleusement tout ce qui était dit en cours et le retranscrivait fidèlement, en m’appliquant. Sur mon blog, j’ai également publié mon cahier réalisé à l’occasion de cette « période », lorsque j’avais 17 ans. Tous les élèves Steiner-Waldorf doivent en effet « étudier » cette œuvre lorsqu’ils arrivent en « 12ème classe » (Première de Lycée). Cette prétendue étude est en fait surtout une occasion de présenter aux élèves des notions importantes de la doctrine anthroposophique, comme l’existence de trois forces du Mal (Lucifer, Ahriman et Soradt), une conception du Christ comme Esprit solaire devenu Esprit de la Terre, l’Éternel féminin, les Hiérarchies cosmiques (les Archanges), la Plante Primordiale, l’efficience de la Magie, etc. Certes, Rudolf Steiner n’était jamais nommé ni cité, mais toutes ses idées étaient bel et bien présentes lors de cet ensignement. Pour ce faire, ce pédagogue anthroposophe utilisait un habile stratagème : il mentionnait certains auteurs, qu’il avait choisi en raison de leur proximité idéologique avec certaines thèses de Steiner (Simone Weil, Sartre, Platon, Manès, etc), mais il les présentait de manière suffisamment orientée, voire partiale, pour que même la terminologie steinerienne soit au final présente. Il transmettait en toute bonne foi cette doctrine, persuadé qu’il sauvait ainsi nos âmes en nous communiquant ce qu’il appelait des « idées évolutives ». Certes, il agissait avec ce qu’il faut bien appeler un certain fanatisme. Élevé lui-même dans le giron de l’anthroposophie, il est probable qu’il n’envisageait pas d’autre horizon culturel que ce dernier. Ou du moins que toutes les autres manières de concevoir l’existence lui semblaient d’avance discréditées. Il était donc sans doute autant victime que coupable. Je dirais même, à sa décharge, qu’il agissait avec une certaine cohérence envers lui-même et était moins hypocrite que son entourage. Pour cette raison, il osait s’affranchir, plus que ses collègues, de l’impératif de dissimulation lors de la transmission aux élèves des idées de Steiner. Il était aussi un homme qui avait un réel souci de ses élèves, du moins de ceux qui allaient dans son sens.

L’enseignement de pseudo-sciences

L’anthroposophie de Rudolf Steiner se définit comme une « Science de l’Esprit ». Une grande partie de cette démarche s’est constituée en opposition aux sciences de la nature. Bien sûr, le discours de Rudolf Steiner et des anthroposophes n’est pas celui d’une opposition frontale aux sciences modernes. Ils diront au contraire que Rudolf Steiner se caractérisait surtout par son esprit scientifique, qu’il aurait acquis lors de sa formation d’ingénieur. Ils mettront l’accent sur les travaux « épistémologiques » du fondateur de l’Anthroposophie, tout comme Steiner lui-même ne cessait de clamer à quel point il maîtrisait la Critique de la Raison Pure du philosophe Emmanuel Kant, qu’il aurait lu et relu de manière approfondie dès l’âge de 16 ans (comme s’il était possible de comprendre quoi que ce soit à cet ouvrage sans un bagage philosophique conséquent au préalable). Cependant, il s’agissait bel et bien, chez Steiner, de tenter de contrer la science moderne en se revendiquant d’une scientificité supérieure qui lui aurait permis de la dépasser. C’est pourquoi l’Anthroposophie se sent très proche du courant des diverses pseudo-sciences : comme lui, cette doctrine affirme ne pas nier les acquis de la science moderne, mais les subsumer à l’aide de nouveaux paradigmes. Dans l’école Steiner-Waldorf où j’étais scolarisé, cela donnait lieu à un enseignement scientifique truffé d’allusions à de multiples pseudo-sciences, dont les thèses étaient souvent très proches des idées de l’Anthroposophie concernant la Nature, la Vie, le Cosmos, etc. Chaque fois, ces idées pseudo-scientifiques étaient abordées de manière suffisamment allusive pour que cela n’éveille pas trop l’attention. On nous parlait par exemple de l’influence des planètes, de celle du Zodiac, du lien entre les astres errants et les métaux, des races atlantéennes, etc. Mais cela avait toujours lieu au sein de cours de sciences apparemment normaux, sous formes de petites incursions, d’allusions, ou de références à des théories de personnes présentées comme des chercheurs originaux. Jamais ces idées pseudo-scientifiques n’étaient énoncées comme des vérités, mais plutôt comme des hypothèses dignes d’intérêt, à considérer comme tout aussi valables que des hypothèses scientifiques classiques. Au bout du compte, il nous était absolument impossible, en tant qu’adolescents, de distinguer les deux types de démarches. Nous confondions complètement sciences et pseudo-sciences.

Sur mon blog, j’ai publié un certain nombre de mes cahiers de sciences d’ancien élève Steiner-Waldorf, que j’avais conservé religieusement. En les lisant attentivement, le lecteur pourra se faire une idée précise du processus d’endoctrinement utilisé pour familiariser les élèves à diverses théories pseudo-scientifiques proches de l’Anthroposophie. Par exemple, mon cahier de biologie Steiner-Waldorf de 11ème classe (Seconde de Lycée). A première vue, une partie très importante de l’enseignement dispensé semblait s’en tenir aux faits : descriptions des mécanismes de la cellule, fonctionnement de l’ADN, des Chromosomes, etc. Il semblait donc que nous soyons dans un cours de science des plus irréprochables. On verra même que le professeur en question prenait bien soin de bombarder ses élèves de mots savants – bien plus qu’il n’est en fait nécessaire à ce niveau de la scolarité – afin de donner à ses propos toutes les apparences de la scientificité. Mais dès lors que l’on regarde l’introduction et la conclusion, on s’aperçoit que le propos virait à des idées très proches de celles de l’Anthroposophie. Par exemple, la façon dont était envisagée la séparation de la Science et de la Religion après la Renaissance, et la « nécessité », selon le professeur Steiner-Waldorf, de surmonter cette fracture. En effet, l’Anthroposophie se définit elle-même comme une démarche de « réconciliation » de la Science et de la Religion. On verra aussi comment il est question de « forces » pour expliquer certains phénomènes biologiques, comme le vieillissement. En effet, c’est en termes de « forces » supérieures et invisibles que raisonnent les anthroposophes pour expliquer les phénomènes naturels. Le comble est cependant atteint dans la dernière partie, avec l’exposé de la théorie des champs morphogénétique de Rupert Sheldrake. Le pédagogue anthroposophe nous présentait cet auteur comme un véritable scientifique, alors qu’il s’agit en réalité d’une pseudo-science, connue comme telle. Mais cela ne l’empêchait pas de présenter sa théorie loufoque des « Créodes » comme une hypothèse scientifique des plus plausibles. Pourquoi faisait-il cela ? Tout simplement parce que cette théorie de « formes » échappant partiellement au temps et totalement à l’espace rejoignait la conception anthroposophique d’un « monde éthérique ». Le « monde étherique » désigne, chez les anthroposophes, le domaine des « forces formatrices suprasensibles », comme l’écrit Steiner dans son ouvrage intitulé Théosophie. Pour ne pas avoir à parler directement d’Anthroposophie aux élèves tout en leur assénant néanmoins des idées anthroposophiques, le professeur en question rusait donc en utilisant les théories pseudo-scientifiques voisines. Il était suffisamment prudent et faisait en sorte de les amener sous forme d’hypothèses, en réponse à des questions que la biologie moderne auraient laissées « en suspend ». Mais il ne faut pas s’y tromper : ce type de procédé était une méthode subtile d’endoctrinement à l’Anthroposophie. Normalement, les élèves Steiner-Waldorf ne doivent pas noter ce genre de choses dans leurs cahiers, afin de ne pas laisser de traces écrites de ce procédé. Mais j’étais un élève suffisamment zélé pour outrepasser cette consigne. Cela aura permis aujourd’hui, près de trente années après ce travail, de révéler l’un des aspect de la supercherie sectaire qui est au cœur de la pédagogie Steiner-Waldorf.

On observera le même procédé dans mon cahier Steiner-Waldorf d’embryologie (SVT), réalisé à partir du cours que j’avais suivi à l’école Steiner-Waldorf en l’année scolaire 1988-89, en 12ème classe (Première de Lycée). J’y avais retranscris fidèlement la plupart des propos de notre professeur. La première partie du cahier semble conforme à ce que doit être un cahier d’élève de cette matière. On y voit une description assez classique des phénomènes de la reproduction tels qu’on peut les observer en Biologie. Mais, si l’on a la patience d’examiner jusqu’au bout ce cahier, on s’apercevra que la deuxième partie montre clairement  un endoctrinement à des thèses mystiques et ésotériques de l’Anthroposophie. En effet, on voit que l’enseignant commençait à mentionner des noms de personnes, qu’il présentait comme des scientifiques reconnus, alors qu’il s’agissait en réalité de disciples de Rudolf Steiner. Ainsi, une large place était faite à un certain Karl Köenig, présenté comme un théoricien classique de la Biologie, alors qu’il s’agit en réalité d’un fondateur du mouvement des Camphills, ces instituts anthroposophiques d’accueil des enfants handicapés ! De même, le professeur évoquait longuement la théorie de Haeckel selon laquelle le devenir de l’embryon reproduirait les différentes étapes de l’évolution des espèces : on retrouve en fait cette idée dans les thèses ésotériques de Steiner, comme on s’en aperçoit en lisant sa Science de l’Occulte. Pour le fondateur de l’Anthroposophie, l’être humain est en effet à l’origine du règne animal, et non l’inverse. Puis mon professeur s’est lâché complètement, à la fin de la « période », en établissant un parallèle entre l’évolution de l’embryon et les sept jours de la Genèse ! Il finissait enfin par une mise en relation des douze signes du Zodiac avec les espèces qui se seraient succédées au cours de l’évolution, thèse qui est celle de Fritz Julius, un des disciples de Rudolf Steiner, dont les ouvrages sont publiés aux éditions Triades. Ce procédé d’endoctrinement, dont j’ai été une des victimes, est tout simplement écœurant ! En effet, il est facile, avec des adolescents qui n’ont pas les repères culturels adéquats, de donner de fausses références, de faire passer un disciple de Steiner pour un scientifique reconnu. Mais il s’agit de quelque chose de très grave ! Car on aura ainsi formaté l’esprit de l’adolescent de manière à constituer en lui un univers culturel dont tout les repères seront profondément biaisés. Si la notion de « crime intellectuel et éducatif » existait, je pense que les dirigeants des écoles Steiner-Waldorf n’échapperaient pas à un procès et à une sévère condamnation, pour ce qu’ils ont ainsi laissé faire, cautionné ou organisé.

On peut en outre constater ce phénomène d’enseignement des pseudos-sciences à la lecture des pages d’un exposé que j’avais préparé avec mon professeur de Biologie dans mon école Steiner-Waldorf, à l’âge de 17 ans. On y voit notamment que tout en enseignant de la Biologie, un professeur Steiner-Waldorf enseigne en même temps… de l’Astrologie ! En effet, on constate dans ce travail comment on nous inculquait la doctrine de l’influence astrale des planètes et des signes du Zodiac jusque dans les composants de la cellule. On prenait ainsi bien soin de nous apprendre (ou plutôt de nous répéter, car cette notion est abordée à de nombreuses reprises et sous de multiples formes dans les écoles Steiner-Waldorf) le rapport alchimique entre les planètes et les métaux, sensés agir au cœur de la cellule. On verra aussi comment la référence au scientifique René Thom servait à notre professeur pour nous introduire à l’idée qu’il existe un monde qui échappe au temps et à l’espace : il s’agissait bien sûr d’une allusion au « monde spirituel » auquel croient les anthroposophes et que Rudolf Steiner « décrit » dans son livre intitulé Théosophie. Lors de son cours, notre professeur fit une allusion aux « travaux scientifiques » d’un certain Etienne Guillet. Qui est cet Etienne Guillet, que le professeur Steiner-Waldorf brandissait ici comme caution scientifique pour justifier l’influencer des planètes sur la cellule ? En réalité, il ne s’agissait pas d’un scientifique mais  d’un alchimiste proche des travaux pseudo-scientifiques concernant la « mémoire de l’eau » de Emoto ou Benveniste. Ces travaux étaient mis en relation avec un ouvrage anthroposophique de Theodore Schwenk paru aux Editions Triades intitulé Le Chaos sensible. Ainsi, dans les écoles Steiner-Waldorf, sont mises sur le même plan la science et les pseudos-sciences de tout ordre, du moment que celles-ci permettent d’accréditer chez les élèves des idées proches de celles de l’Anthroposophie de Rudolf Steiner.

Enfin, j’ai publié les pages de mon devoir de Biologie du 15 juin 1987, toujours réalisé à l’école où j’avais effectué ma scolarité. Celui-ci venait conclure la « période » de Biologie, dont le cahier que j’ai publié porte la trace. Ce devoir est révélateur de la façon dont les pédagogues Steiner-waldorf procèdent pour mêler des éléments de la doctrine anthroposophique relative à la Physiologie. En effet, ce contrôle de connaissance porte sur le cerveau humain. On y voit comment j’y restituais des connaissances apparemment normales pour un cours de S.V.T. : neurones, axones, myéline, nucléole, hyaloplasme, etc.. Mais dans le même temps, on voit également comment je mêlais à ces connaissances précises des considérations sur la nature de la pensée, affirmant que la nature véritable de celle-ci ne saurait être réduite aux mécanisme physico-chimique de l’organisme, conformément à ce que Rudolf Steiner affirme dans ses ouvrages, et conformément aux propos que nous avait asséné notre professeur. Ainsi, on voit comment les cours de sciences sont, dans les écoles Steiner-waldorf, des prétextes pour enseigner aux élèves des idées anthroposophiques. On remarquera, sur la dernière page, la note du professeur disant « qu’il faudrait trouver une science unisse les deux domaines » (la Biologie et la Métaphysique) : il fait bien évidemment ici une allusion directe à la « Science de l’Esprit » de Rudolf Steiner.

Quel fut sur moi l’impact de cet enseignement des pseudos-sciences ? On pourrait croire qu’elle fût minime, puisque je n’ai pas poursuivi de cursus scientifique ultérieurement. Mais ce n’est pas le cas. En effet, j’ai vécu de longues années avec ce genre d’idées délirantes dans mon esprit. Elles m’ont rendus incapable de considérer la science moderne à sa juste valeur. Elles ont également contribué à façonner un rapport au monde d’ordre mystique : j’étais persuadé que l’univers était gouverné par des puissances supérieures mystérieuses, dont la science actuelle ignorait à peu près tout, mais dont on découvrirait prochainement les fondements grâce à des démarches audacieuses telles que celles des pseudo-scientifiques que l’on nous avait présentés. En définitive, ce fut ma conception même de la connaissance qui fut entachée et corrompue. Car connaître signifiait dans mon esprit, après avoir subi ce genre « d’enseignement », non pas percevoir avec exactitude ce qui permet de comprendre un phénomène, mais s’ouvrir religieusement à la dimension étrange d’une réalité, qu’il était par définition impossible de saisir complètement avec son seul entendement.

Quelques exemples de sujets de société dans un lycée Steiner-Waldorf

Dans les lycées ordinaires, les cours  d’instruction civique sont l’occasion d’aborder avec les élèves des sujets de société, à partir d’une documentation conséquente, de soulever des questions qui pourront faire l’objet de débats avec les élèves, etc. Dans ce cadre, le professeur n’a pas tant pour fonction d’apporter des réponses toutes faites que de stimuler une réflexion et d’ouvrir les esprits. Mais dans un lycée Steiner-Waldorf, il n’y a pas de cours d’instruction civique. Comme ceux-ci sont obligatoires, ils sont inscrits à l’emploi du temps, souvent sous l’appellation « d’heures de vie de classe », mais dans les faits ces temps servent surtout à la préparation des fêtes religieuses de l’école. Il n’y est bien sûr pas question d’élire des délégués de classe, dont la fonction est normalement d’assister aux « conseils de classes » pour y représenter les élèves : les pédagogues anthroposophes tiennent à rester tout-puissants dans ce domaine et n’ont au fond que mépris pour les processus de désignations démocratiques, que ceux-ci se produisent au sein de l’institution scolaire ou dans la société. Comment donc sont abordés dans les écoles Steiner-Waldorf les grands sujets de société qui parfois secouent l’opinion publique ? Je voudrais en donner ici un exemple à travers mon vécu d’ancien élève.

A la fin des années 80 sont en effet apparus certains débats publics importants, dont nous avons encore des échos aujourd’hui : la procréation médicalement assistée (ou les « bébés-éprouvettes »), l’épidémie du SIDA, l’Euthanasie, les attentats, la contraception, etc. Pendant les cours, l’un de nos professeur, dont je viens de parler de l’influence, qui avait en charge la moitié des matières que nous suivions, comme l’Histoire-Géographie, la Littérature, la Biologie et le Théâtre, se prononçait sur chacune de ces questions, sans ouvrir de débats, mais en raccrochant ses propos artificiellement aux cours que nous étions en train de suivre. Voici quelques exemples des propos qu’il nous tenait :

– Au sujet du premier « bébé-éprouvette », à savoir la petite Amandine, un exploit médical qui venait d’être réalisé par une équipe de médecins français, notre professeur Steiner-Waldorf nous expliqua qu’il était terrifié que l’on puisse donner ainsi naissance à un enfant sans passer par la chaleur des rapports sexuels. Il rattachait cet événements à un passage du Faust de Goethe où Méphistophélès aide à la création d’Homunculus, un homme artificiel vivant dans une petite sphère de cristal. Pour lui, c’était une prophétie montrant que les « bébés-éprouvettes » seraient l’œuvre du diable. Il étayait son propos en expliquant que lorsqu’une âme s’incarne ainsi dans un milieu médical aseptisé, elle ne peut qu’être marquée par la froideur de l’esprit « ahrimanien », allant jusqu’à sous-entendre que de tels enfants ne seraient pas vraiment humains. Pas un mot n’était prononcé sur la douleur des familles qui ne pouvaient pas avoir d’enfants.

– Au sujet du débat sur l’Euthanasie, qui faisait rage en France, suite à la nomination et à la démission éclairs du professeur Schwarzenberg d’un poste de Ministre après qu’il se soit prononcé en faveur de cette pratique, notre professeur nous expliqua que les Hommes devaient apprendre à reconnaître et à accepter l’heure cosmique de leur décès, qu’il ne fallait donc en aucun cas intervenir médicalement dans ce processus. Là encore, pas un mot sur les souffrances d’un malade en phase terminale.

– Au sujet du SIDA, dont l’épidémie battait son plein et décimait certaines populations, notre professeur Steiner-Waldorf nous expliqua que cette maladie avait probablement passé du singe à l’Homme, qu’elle était sans doute une réponse du monde spirituel à l’invention de la pilule contraceptive, laquelle avait débridée la sexualité dans les décennies précédentes en risquant de rabaisser l’être humain au rang de la bête. Il nous dit même clairement qu’il souhaitait qu’on ne trouve jamais de vaccin contre le SIDA, afin que cette maladie infectieuse puisse continuer d’opérer son action bienfaitrice sur notre civilisation.

– Au sujet de la contraception, notre professeur aborda cette question lors d’un cours d’anatomie, en « 12ème classe », expliquant que la pilule contraceptive était une calamité qui, artificiellement, déconnectait la femme du rythme cosmique lunaire auquel son organisme devait resté associé. Il recommandait plutôt aux garçons de prendre un bain bouillant juste avant leurs rapports sexuels, afin que la chaleur communiquée ainsi aux testicules inhibe les spermatozoïdes qui s’y trouvaient. Pendant de nombreuses récréations, nous avons plaisanté au sujet de cette remarque en imaginant la scène où un homme devait interrompre l’acte sexuel en cours afin de se faire couler un bain chaud, puis y rester une bonne demi-heure en hurlant de douleur avant de revenir faire l’amour à sa compagne.

– Enfin, au sujet des attentats, dont certains venaient d’avoir lieu à Paris, notre professeur nous expliqua que l’Islam tait une religion rétrograde dont tout le problème était qu’elle n’était pas parvenue à reconnaître l’entité christique, ce qui expliquait que les islamistes soient capables d’actes aussi ignobles.

Ainsi, sur tous les sujets d’actualités brûlants, nous étions imprégnés d’idées anthroposophiques délirantes et franchement réactionnaires, dont je devais mettre des années à me défaire. Mais il ne faudrait pas croire qu’il s’agit là du cas isolé d’un professeur ayant exercé il y a une trentaine d’années. En effet, ce genre de propos est caractéristique des professeurs Steiner-Waldorf. Ainsi, en 2005, lorsque j »ai été moi-même enseignant dans une école Steiner-Waldorf, j’ai suivi la « semaine thématique sur Faust » donnée par une enseignante encore en activité. Celle-ci y développa notamment le propos selon lequel toutes les créations musicales modernes étaient étroitement associées aux drogues. Ainsi, précisait-elle, l’essor de la musique synthétique va de paire avec celle des drogues synthétiques.

Nous voyons donc quel genre de propos consistant à condamner et diaboliser systématiquement la modernité peuvent être tenus par des pédagogues anthroposophes, conformément à leurs idées ésotériques réactionnaires et délirantes issues de la Théosophie de Blavatsky et de Rudolf Steiner.

Les éclairages

C’est à partir de la « 11ème classe » que je devins très proche de cet enseignant-gourou, en raison de ma passion pour le théâtre. Je m’engageais dans la préparation de la traditionnelle « pièce de 11ème » bien au-delà de ce qui eut été de l’ordre du raisonnable : non seulement j’interprétais le rôle principal, mais aussi quatre autres rôles secondaires, tout en assumant le rôle de régisseur. Ce fut le début d’une relation amicale d’une bonne dizaine d’année car, chaque année, cet enseignant m’invita à venir collaborer bénévolement à la préparation de ses pièces, en réalisant notamment les éclairages. Chaque année je passais ainsi presque un mois entier à travailler bénévolement pour l’école, préparant les éclairages sur place et partant en tournée ensuite avec les classes dans les différentes écoles Steiner de France et de Suisse, où je réalisais les éclairages. Au cours de toutes ces années, jamais l’école ne m’a proposé la moindre rémunération ni le moindre défraiement. Et il ne m’est jamais venu à l’idée de les demander. Pourtant, ce travail était très prenant : je me souviens de certaines semaines où nous travaillons aux répétitions et à la réalisation des éclairages de 9h du matin à 4h heures du matin chaque jour, ayant à peine le temps de dormir quelques heures. Je dormais chez la famille du professeur en question, n’ayant tout simplement pas le temps de rentrer chez moi, à Paris. Je dormais dans le grenier aménagé, sans qu’on m’offre la possibilité de prendre de douches de toute la semaine, ce qui m’obligeait, au bout d’un moment, à rentrer chez moi pour des raisons d’hygiène évidente. Comme ce travail bénévole avait lieu lors des partiels, il m’est arrivé de sacrifier mes études.

Pendant ces mois consacrés à l’élaboration des éclairages des « pièces de 11ème » de l’école Steiner-Waldorf où j’avais effectué ma scolarité, je vivais donc parmi la famille anthroposophe du professeur en question. Je dormais chez eux, partageait leurs repas, leur intimité, etc. J’assistais aussi à leurs conversations à table, lesquelles étaient consacrées la plupart du temps à médire au sujet des dverses personnes de leur entourage. Ils évoquaient telle ou telle personne, repéraient ses défauts et se lançaient dans des critiques féroces à son sujet, à partir de critères anthroposophiques. Personne n’y échappait ! Bien plus tard, je fus hébergé dans cette famille, à l’âge de trente ans, pendant un mois. Le professeur venait d’être opéré d’un cancer du cerveau, qui allait l’emporté sept ans plus tard. Il était bouleversé par cette maladie. Il déclarait alors qu’il voulait changer son comportement et « développer son côté social ». Pour mettre en pratique sa résolution, il avait invité chez lui quelques collègues, ce qu’il ne faisait auparavant jamais. « Développer son côté social » consistait alors pour lui à infligé au collègue en question un entretien au cours duquel lui seul parlait au sujet de lui-même. Quoique son projet fut sans doute sincère, il n’avait en fait aucune idée de ce que signifiait être social.

Pour remercier (je me demande aujourd’hui de quoi) cette famille, je leur offrais chaque année, à l’occasion de la Kermesse de l’école où je venais régulièrement, des cadeaux. Il y en avait un pour chaque membre de la famille, qui comportait trois enfants. Compte tenu de mes ressources d’étudiant, cela représentait pour moi un investissement conséquent. Bien sûr, jamais je ne reçu la pareille. Une seule année cependant, sans doute travaillée par quelque remords ou quelque début de prise de conscience, cette famille m’invita à l’occasion de Noël, m’offrit quelques cadeaux ainsi qu’un bon repas en leur compagnie.

A l’occasion de ma participation de l’élaboration des éclairages de ces pièces de théâtre, j’étais placé vis-à-vis de l’école, des autres élèves, et du statut d’enseignant, dans une situation très confuse, car je ne savais pas très bien à quel titre je participais à ce travail pédagogique. Aucun contrat n’avait été passé. Je n’avais signé aucune convention de stage. Etait-ce en tant qu’élève, ou ancien élève, ou ami de ce professeur, ou disciple de celui-ci ? Qui étais-je vis-à-vis des autres élèves qui avaient à peu près mon âge, ou un peu moins ? Un enseignant ? Un autre élève ? Un mélange des deux ? Rien n’était clair ! Et cette confusion des rôles perdura pendant plus d’une dizaine d’années, pendant lesquelles je réalisais les éclairages de ces pièces35. Ce fut incontestablement un des facteurs qui a contribué à ce que, une fois devenu moi-même enseignant, j’ai eu beaucoup de difficulté à me situer vis-à-vis des élèves.

Le Chef d’oeuvre

A la fin de sa scolarité, l’élève doit réaliser un « chef d’oeuvre », c’est-à-dire un projet personnel qu’il devra mener à bien à l’aide d’un « parrain ». Le choix doit en principe être libre : les enseignants n’interviennent que pour juger de la faisabilité ou de la cohérence du projet. Dans ma classe, et dans de nombreuses classes après la mienne, le choix des projets tournaient pratiquement tous autour de thèmes anthroposophiques. Une élève avait choisi de représenter les « êtres élémentaires » en peinture, un autre de peindre « les quatre tempéraments », une autre de réaliser des masques de cuir représentant « les quatre âges de l’homme en lien avec les quatre tempéraments et les quatre races huamines », une autre d’étudier « la symbolique des contes de fées », une autre encore de réaliser un mémoire sur le cinéaste anthroposophe Andreï Tarkowski, une autre avait constuit une flow-form, c’est-à-dire une fontaine où l’eau coule en réalisant la forme d’une lemniscate, etc. Pour ma part, je décidais de réaliser des sculptures représentants les douze signes du Zodiac, en suivant les indications que Steiner donne dans une de ses conférences intitulée Eurythmie de la Parole (Ed. Triades). Mon professeur d’eurythmie m’avait même photocopié la conférence en question.

Il faut savoir que le le chef d’œuvre est un moment de la scolarité qui a un caractère sacramentel aux yeux de la communauté éducative Steiner-Waldorf. Steiner aurait écrit quelque part qu’il s’agissait d’un baptême.

Ce libre choix des élèves est hautement révélateur, car effectivement personne ne leur avait imposé de prendre des sujets anthroposophiques ! Ils le faisaient de leur propre initiative. Simplement, ils ne se rendaient pas compte que leurs choix étaient en fait orientés par des représentations qui avaient été profondément enfouies dans leur inconscient et qui refesaient surface spontanément à cette occasion.

Ce qui se passait ainsi à l’occasion du « chef-d’oeuvre » était à mon sens hautement révélateur de ce qui pouvait se produire plus tard dans leurs vies : les idées anthroposophiques sommeillent en eux de manière inconsciente jusqu’à ce qu’elles soient un jour réactivées. Ce peut être à l’occasion d’un décès, où ils éprouveront soudain le besoin de se tourner vers des conceptions de la vie après la mort qu’ils trouveront dans les écrits de Steiner traitant de ce sujet ; ou bien à l’occasion de la naissance de leurs enfants, là encore en ressentant « librement » le besoin d’approfondir ce que dit Steiner sur ce thème ; ou bien s’ils s’intéressent à l’une ou l’autre des questions touchant à un aspect spirituel de l’existence.

II. Mes années d’études

*

Conférences anthroposophiques à proximité de l’école

L’anthroposophie n’était cependant pas seulement enseignée de manière insidieuse dans mon école, mais également de manière directe et ouvertement assumée. Un jour, en « onzième classe » (Seconde), fut organisée au sein même de l’école, pour les « Grandes Classes«  (le Lycée), une conférence d’un intervenant extérieur : un pasteur de la Communauté des Chrétiens, grande vedette de l’anthroposophie en France et en Allemagne, où il dirigeait le centre de formation des prêtres de la Communauté des Chrétiens. Ce dernier nous parla alors de la nature suprasensible de l’être humain et expliqua qu’il avait eu lui-même un voyage hors de son corps. Selon lui, ce voyage astral prouvait bien que l’âme ne devait pas être confondue avec le corps. Après la conférence, nous étions un petit groupe à rester autour de lui, fasciné par ce personnage, à la fois puits de science et capable de décrire avec une telle évidence un voyage astral. Il nous demanda à chacun nos prénom et nous en expliqua leurs significations étymologiques. Cela peut paraître étrange, mais nous eûmes alors l’impression que nous étions perçus et compris jusque dans notre être le plus intime. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’appris, par son petit-fils, qu’il « faisait le coup du prénom » à toute nouvelle personne qu’il rencontrait, mais qu’il ne se souvenait absolument plus des gens ensuite. Les jeunes adolescents que nous étions ne pouvaient s’en douter, d’autant qu’il nous regardait droit dans les yeux et nous serrait longuement la main, comme si son regard pénétrait jusqu’au fond de nos âmes. Le contact était établi.

Lorsque je suis parti préparer mon Baccalauréat dans une autre école Steiner-Waldorf de région parisienne, où une année de Terminale avait été mis en place, ma famille d’accueil m’informa que ce pasteur anthroposophe donnait des conférences philosophiques à la chapelle de la Communauté des Chrétiens, à quelques pas de chez eux. Cette famille avait été indiquée à mes parents par les soins de l’école. En effet, chaque école Steiner dispose d’un réseau de familles d’accueil qui sont, comme par hasard, très proches de l’anthroposophie. Les enfants qu’elles accueillent, coupés de leurs parents, sont plongés de manière intense dans l’anthroposophie. Ce que l’école elle-même ne pourrait peut-être pas assumer aussi ouvertement. Ainsi, j’allais assister presque toutes les deux semaines aux conférences en question, sur le thème de la vie après la mort. J’y retrouvais mes nouveaux camarades de classe, à qui on avait expliqué que ces conférences étaient une excellente préparation à la Philosophie, leur nouvelle matière.

Puis, peu à peu, les rangs des élèves s’éclaircirent. Ils comprenaient qu’il n’était pas tellement question de Philosophie lors de ces conférences, et que les propos évoqués étaient si ésotériques qu’ils passaient largement au-dessus de leur faculté de compréhension. Quant-à moi, avec quelques autres, je restais fidèle et continuait à suivre assidûment ces conférences, emmené systématiquement en voiture par ma famille d’accueil.

Un professeur de Mathématiques amoureux de ma petite amie

Au cours de cette année de Terminale Littéraire dans une autre école Steiner-Waldorf, je rencontrais une jeune fille qui allait devenir ma petite amie durant une période assez longue. Elle assistait comme moi aux conférences anthroposophiques à proximité de l’école et était enthousiasmée. Elle venait d’une famille d’anthroposophe de l’Est de la France. Auparavant, elle avait fait sa scolarité à l’école Steiner-Waldorf de Fribourg, en Allemagne. Cependant, elle avait avait du revenir précipitamment en France, car elle avait été en proie à des avances répétées de son professeur de musique, ce qui avait provoqué un scandale dans l’école, tout le monde étant persuadé qu’elle avait une liaison avec lui, rumeur entretenue par les nombreux cours particuliers qu’il lui donnait. Elle était encore très choquée par cette histoire lorsqu’elle arriva en région parisienne.

Peu après que nous ayons commencé notre relation amoureuse, je commençais à avoir des problèmes avec mon professeur de Mathématiques, qui se montrait humiliant avec moi en cours. Je pensais au départ que cela était du à mes faibles performances, jusqu’à ce que ma petite amie m’informe que ce professeur lui avait déclaré sa flamme. Il était comme transi d’amour pour cette jeune fille de 17 ans et sa haine à mon égard était proportionnelle à sa passion pour elle. Bien évidement, cela eu un impact très négatif sur mes performances dans sa matière au Baccalauréat. Le montant de la scolarité très élévé que cette école demandait n’empêchait donc pas ses professeurs de nuire aux résultats de leurs élèves par incapacité à contrôler leur libido.

Je mentionne cet épisode car il rejoins un propos que m’a tenu, bien plus tard, Raymond Burlotte, le directeur de l’Institut de Formation à la Pédagogie Steiner-waldorf. Nous étions réuni avec Jacques Dallé, alors Président de la Fédération, dans les locaux de cette dernière, rue Gassendi. Alors que je lui relatais un événement similaire à celui qui était survenu entre ce professeur de mathématiques et ma petite amie, Raymond Burlotte me déclara : « On sait très bien que ce genre de choses arrivent fréquemment dans nos écoles. Ce qu’il faut absolument, c’est éviter de les ébruiter ! ». A quoi Jacques Dallé ajouta : « Lorsque survient un événement compromettant de ce genre dans une école Waldorf, il faut rapidement en contrer la nouvelle en répandant un mensonge comprenant un élément de vérité. L’élément de vérité contenu dans ce qui est faux viendra accréditer l’ensemble aux yeux de tous. »

Une retraitée Steiner-Waldorf un peu trop bavarde

En « 12ème classe », l’enseignant gourou qui avait fait venir le grand conférencier anthoposophe (qui n’était autre que son propre père), fit également intervenir lors d’un de ses cours une ancienne jardinière d’enfant de l’école d’origine russe, en lui demandant de venir nous raconter sa vie. Cette personne avait traversée la Révolution de 1917 et les événements tragiques qui avaient secoués son pays, avant de s’exhiler clandestinement en France, puis d’être déportée dans un camps de concentration lors de la Deuxième Guerre Mondiale. De retour à Paris, elle avait été à l’origine, avec Simone Rihouët-Coroze, disciple intime de Marie Steiner, de la fondation de la première école Steiner-Waldorf en France, dans le quartier d’Alésia. Sa vie était donc passionnante. Sa fougue slave également. Dans le contexte de notre scolarité, où nous n’entendions presque jamais parler du « monde extérieur », son témoignage eut l’effet d’une bombe dans mon esprit d’adolescent. Le stratagème était en effet ingénieux : dans de rares occasions, les pédagogues anthroposophes introduisent des éléments d’altérité au sein de cette culture et ce monde fermés sur eux-mêmes qu’est l’école Steiner-Waldorf. Mais ils s’arrangent toujours pour que cette altérité soit liée de près ou de loin à l’anthroposophie. Ainsi, s’ils font venir un homme engagé pour la cause de l’écologie, ils feront appel à Pierre Rahbi, qui viendra donner une conférence dans leurs murs. Ou d’autres personnalités similaires moins célèbres engagées pour d’autres causes qu’ils présentent aux élèves comme des personnalités totalement indépendantes de l’école, alors que ces individus font en réalité partie du sérail. Précisons toutefois qu’il peut arriver que soient invités à s’exprimer devant les élèves Steiner-Waldorf des personnalités n’ayant rien à voir avec le milieu anthroposophique. Ce n’était jamais le cas à mon époque, mais cela arrive de nos jours. Cependant, il est intéressant de remarquer que bien souvent, ces personnes appartenant au « monde extérieur » n’éveillent aucun intérêt chez les élèves Steiner-Waldorf. En effet, ceux-ci sont habitués à une certaine manière de s’exprimer, à une façon spécifique de communiquer du sens à travers l’expression du vécu, si bien que tous les discours qui ne sont pas emprunts de ce style leur semblent fades. Je crois que cette accoutumance à un certain mode d’expression va d’ailleurs jusqu’au rythme et à l’intonation que les pédagogues anthroposophes impriment à leur phrasé. Celui-ci possède en effet quelque chose de très particulier, auquel on est sensible quand on a été un élève de ces écoles, mais qu’on aura du mal à repérer quand on n’y a pas été accoutumé.

Ainsi, découvrir la vie d’une personne qui avait vécue la vie de son époque éveilla en moi un profond intérêt. Mais c’était en réalité une sorte de piège. Lorsque je la croisais un jour à l’école, je vins la trouver pour lui dire toute l’estime que j’avais eu pour son récit. Elle me proposa alors de la revoir et de venir chez elle, pour discuter. J’acceptais son invitation à la fin de la dernière année de ma scolarité dans cette école. Elle me reçut chez elle et commença à me narrer sa vie en Russie, avant de commencer à dériver de plus en plus souvent en me parlant d’anthroposophie. Elle me faisait venir chez elle une fois par mois environ, le dimanche, toute la journée, durant mon année de Terminale. Pour venir la voir, j’avais deux heures et demi de transport à l’aller et au retour. Je restais assis dans sa petite chambre décorée de peintures de Rudolf Steiner. Parfois, elle me lisait des passages des ouvrages du Maître, sur un ton à la fois sérieux et exalté. Puis elle se mit à me raconter l’histoire de l’école où j’avais effectué ma scolarité. Je regrette de n’avoir pas pris de notes à l’époque, car j’appris plein de choses qui sans doute tomberont dans l’oubli. Mais un élément me marqua, qui resta dans ma mémoire et devait ressurgir des années plus tard. Il s’agissait de la venue, au sein de l’équipe des professeurs, bien des années auparavant, d’un enseignant qui avait marqué d’une façon particulière l’histoire de l’école. Ce personnage se disait en effet clairvoyant. Il a d’ailleurs écrit des livres sur la méditation anthroposophique et le karma qui sont encore en vente aujourd’hui :

« Dès qu’il eut mis le pied à l’école, me disait-elle, il a exigé d’avoir une chambre de méditation ! Nous lui avons accordé, mais cette chambre lui servait surtout à faire venir ses élues de la gente féminine ! C’était un véritable coureur de jupons ! Ses origines antillaises lui avaient procuré une clairvoyance atavique, mais également un sang-chaud qu’il était incapable de maîtriser ! (Les anthroposophes tiennent souvent des propos à tendance raciste de ce genre, provenant de Rudolf Steiner lui-même). Moi, je n’ai jamais été invitée dans cette « chambre de méditation » ! ajoutait-elle, à la fois fière et outrée. Le jour où il a quitté son île natale, un volcan est entré en éruption et l’a détruite ! Son influence sur l’école était telle que plus de la moitié du « Collège des Professeurs » ne jurait que par lui. Un jour, nous avons décidé de lui demander de quitter notre institution, que sa présence et le pouvoir qu’il exerçait sur les êtres mettaient en péril. »

Au bout d’un moment, je finissais par décliner ses invitations, m’étant rendu compte qu’elle devenait de plus en plus sénile et n’avait en réalité aucun intérêt pour ma personne. Telles sont en effet bien souvent les modalités des « échanges » et des « conversations » dans le milieu anthroposophique : l’autre est considéré comme une sorte de déversoir de sa sagesse supérieure. J’avais tout de même autre chose à faire de ma vie qu’écouter une vieille mémé radoter de l’anthroposophie ! Après la chute du Mur de Berlin, cette vieille dame eut une dernière fois l’occasion de revenir sur son sol natal pour prodiguer ses conseils à un groupe de pédagogues anthroposophes qui ouvraient un jardin d’enfants dans les environs de Moscou. Ces entretiens eurent lieu en 1988. Des années plus tard donc, en 2008, lorsque je rédigeais mes rapports sur la formation anthroposophique destinés à Antoine Dodrimont et Bodo von Plato, ces propos au sujet de « l’initié des Caraïbes » me revinrent en mémoire et je les intégrais dans ma réflexion. Ce qui indigna particulièrement le Président de la Société Anthroposophique en France, qui m’invectiva ouvertement en me faisant comprendre que de tels événements ne devaient jamais être rapportés par écrit, même à l’intérieur de nos cercles.

La pièce de théâtre de 11ème de la classe de ma sœur

Trois ans après ma sortie de l’école, je participais toujours au travail de préparation de la pièce de 11ème classe en élaborant les éclairages. J’accompagnais également la tournée qui avait lieu à cette occasion dans diverses écoles Steiner-Waldorf de France, de Belgique et de Suisse. Cette année-là, c’était la classe de ma sœur que j’accompagnais, pour les éclairages de la pièce de Jean-Paul Sartre intitulée « Les jeux sont faits ». On pourrait s’étonner de voir ainsi une pièce de ce philosophe existentialiste au répertoire d’une école Steiner-Waldorf. Mais le pédagogue anthroposophe chargé de la mise en scène en avait largement atténué et même détourné le propos, en intégrant des rôles de narrateurs conteurs similaires aux anges du film de Wim Wenders intitulé Les Ailes du Désir.

Ma sœur avait quitté l’école trois ans plus tôt pour rejoindre ma mère dans le Sud de la France. Elle y bénéficiait ainsi d’un environnement familial plus sain et plus structuré et s’y épanouissait dans sa scolarité. Pour ma part, malgré les propositions de ma mère; mon attachement à mon école avait été trop fort pour que je puisse décider de partir la rejoindre également, bien que ma situation en région parisienne était désastreuse pour un adolescent. Je ne voyais en effet que rarement mon père et devait me débrouiller tout seul au quotidien. C’est à l’occasion de ce spectacle que ma sœur eut ‘envie de renouer des liens avec son ancienne classe, qui avait constitué son entourage pendant plus de huit années. Elle n’était pas rancunière et avait décidé de passer l’éponge sur les maltraitances qu’on lui avait fait subir. Je demandais donc au professeur chargé de la tournée si ma soeur pouvait nous accompagner et me seconder dans l’élaboration des éclairages, d’autant que ces derniers étaient très complexes cette année-là et nécessitaient l’utilisation permanente d’une « poursuite ». Le professeur accepta, mais la responsable de classe ne l’entendit pas de cette oreille. Elle téléphona à ma sœur et exigea que celle-ci s’engage par écrit à réintégrer l’école en « 12ème classe » si elle voulait accompagner cette tournée. Le ton était sec et impératif. Ma sœur refusa, mais pu tout de même participer à la tournée, le professeur de théâtre ayant décidé de passer outre les exigences de la professeur de classe. Si je raconte cette histoire apparemment anodine, c’est qu’elle est selon moi tout-à-fait révélatrice du rapport à leur école que les élèves Steiner-Waldorf sont sensés développer pour les pédagogues anthroposophes. Il ne s’agit pas pour eux d’une scolarité ordinaire, mais d’une sorte d’engagement qu’il faut tenir quelles que soient les circonstances. A aucun moment cette responsable de classe ne s’est en effet demandé s’il était bon ou non pour ma sœur de revenir en région parisienne et de quitter son nouvel environnement dans le Sud de la France. Avoir quitté l’école en fin de « Huitième classe » était une sorte de trahison à laquelle elle avait l’occasion de remédier. Utiliser le moyen du chantage pour parvenir à cette fin ne posait aucun problème de conscience chez cette enseignante. Bien souvent, lorsque je suis moi-même devenu enseignant Steiner-Waldorf, j’ai pu constater comment les pédagogues anthroposophes accueillaient les élèves qui avaient décidé de partir en cours de route et qui se présentaient dans leur ancienne école à l’occasion des « Kermesses » ou des « Portes-ouvertes » : ils ne leur adressaient délibérément pas la parole. A la fin de la tournée, ma soeur est venue me voir en me disant :

« Tu vois, je suis contente d’être venue, mais je suis aussi bien contente de ne pas être restée dans cette classe. C’est toujours la même immaturité dans leurs rapports sociaux ! Ce sont toujours les gosses de riches qui font la loi et qui humilient les autres. Sauf qu’à présent ils se servent de leur argent de poche pour s’acheter de la drogue et en faire circuler dans toute l’école. Ces gens sont petits et ne m’intéressent plus. Avant de venir j’étais un peu nostalgique de mon ancienne classe, mais maintenant que j’ai vu ce qu’ils sont devenus je suis heureuse de ne plus avoir affaire à eux. »

Des adolescents dépravés

Cette ambiance sociale délétère qui régnait dans la classe de ma soeur mérite un développement. En effet, j’ai souvent rencontré ce genre d’ambiance dans les « Grandes classes » des écoles Steiner-Waldorf, en tant qu’élève mais aussi en tant qu’enseignant. Dans certaines classes en effet, à partir de la « 9ème » ou « 10ème », il était fréquent que les élèves de ces écoles se mettent à avoir des comportements problématiques, comme le fait de coucher les uns avec les autres de manière fébrile, ayant autant des relations hétérosexuelles qu’homosexuelles entre eux. Les élèves organisaient des fêtes chaque week-ends dans les grandes maisons de leurs parents, invitant toute leur classe, lesquelles fêtes avaient tendance à se transformer en orgies ou en « partouzes ». L’alcool y coulait à flot, dès la fin du collège. Assez rapidement, la consommation de substances illicites comme des drogues douces y faisaient leur apparition. Nous les voyions, en tant qu’enseignants, revenir les lundis matins complètements épuisés, parfaitement inaptes au travail, nous racontant sans pudeur ce qui s’était produit pendant ces deux jours. Parfois, nous apprenions également que ce genre d’activités sexuelles avait lieu dans l’enceinte même de l’école : les élèves faisaient l’amour dans les toilettes, s’essayant les uns les autres. Une fois, l’une des enseignantes d’une école Steiner-Waldorf où j’ai travaillé m’a raconté que l’école avait du prendre la décision de fermer la salle du « foyer des lycéens » qui avait été attribuée aux « Grandes classes », car celle-ci était devenue, selon ses propres termes, un « baisodrome ».

En décrivant ces faits, je ne me place pas dans une optique de condamnation puritaine de la sexualité des adolescents. Mais je m’interroge sur les causes psychologiques qui incitaient ces adolescents à se comporter de la sorte. Car je crois que cela ne leur faisait aucun bien : à force d’échanger ainsi leurs partenaires sexuels au sein d’un petit groupe fermé d’individus se connaissant depuis le « Jardin d’enfants » et qui avaient vécu dans la me classe sous l’autorité d’un même professeur responsable pendant parfois huit années consécutives, comme des frères et des sœurs, ces continuelles coucheries créaient une sorte d’ambiance incestueuse. Je crois aussi que ce déchaînement de leur libido n’était pas sans rapport avec le fait qu’ils avaient été maintenus, durant toute leur scolarité, dans les « Petites classes » et les « Moyennes classes », dans une sorte d’ambiance infantilisante. Puisqu’on les avaient obligé à vivre comme de petits anges durant toute leur enfance, voilà qu’ils se transformaient en vrais démons durant leur adolescence ! L’inhibition de la sexualité – et de la parole autour d’elle – au moment de la transition vers la puberté favorisaient ainsi les comportements comme ceux que j’ai observé. Rien de plus maladroit ni de plus ridicule qu’un pédagogue ésotériste anthroposophe quand il s’agit de parler de sexualité aux élèves ! D’ailleurs, ils ne le font pas, comme si cette dimension de l’existence n’avait aucune réalité pour eux. Ce problème  n’était pas non plus sans rapport avec le contexte d’enfermement mental, de vase-clos social et de dérive sectaire de ces écoles. L’aspect le plus gênant des débordements sexuels des élèves était qu’ils se produisaient également pendant les cours, sans aucune pudeur. Une fois, devenu professeur Steiner-Waldorf, je du faire un véritable scandale dans un de mes cours pour expliquer à mes élèves que l’évocation de leurs déboires amoureux n’avait pas sa place dans la salle de classe, et que je n’avais pas non plus à accepter leurs incessantes caresses et autres bisous dans ce contexte. Ils me regardaient, hébétés, sans sans comprendre où était le problème. On ne leur avait visiblement jamais tenu un tel discours. Je ne crois pas qu’il soit bon signe de ne plus faire plus du tout de distinction entre la sphère publique et la sphère privée. Le fait que cette pédagogie ne leur demandait presque aucun travail scolaire, puisque l’école était une sorte d’école buissonnière, ne faisait qu’aggraver ce processus : n’ayant pas d’objectifs scolaires, pas d’autres ambitions que de vivre dans ce petit paradis d’insouciance coupé du monde, vivant entre eux dans un milieu à part et hors de la société, les adolescents Steiner-Waldorf trompaient l’ennui par une débauche de sexualité, d’alcool et de drogues. Parfois, outrés, les professeurs Steiner-Waldorf constataient cet état de fait avec une curiosité qui montrait davantage de fascination que de volonté d’y remédier. Quand certains ne profitaient pas de l’occasion pour franchir la ligne rouge. Pour ma part, en tant qu’élève, je n’avais pas connue cette ambiance. J’étais resté parmi les élèves de ma classe qui refusaient de partager les orgies de l’autre partie. Je demeurais assez tardivement du côté des « petits anges attardés » en lesquels la pédagogie Steiner-Waldorf transforme ses élèves des « Moyennes classes ». Un de mes camarades, qui était dans le même état d’esprit, m’avoua qu’il avait du attendre la trentaine avant d’avoir sa première relation sexuelle. Mais cela non plus ne fut pas sans conséquences problématiques pour moi.

Ce point rejoint un événement qui a eu un certain retentissement médiatique. En effet, après les accusations de sectarisme survenues autour des années 2000, les écoles Steiner-Waldorf de France avaient enregistrée une spectaculaire baisse de leurs effectifs et avaient décidé de sortir le grand jeu pour reconquérir l’opinion public. Pour cela, la Fédération des écoles Steiner-Waldorf fit venir leurs soutiens publics les plus illustres et leur demandèrent de visiter une de leurs écoles. C’est ainsi que, le 2 juin 2003, Albert Jacquard, Tomi Umgerer, René Barbier et Jean-Marie Pelt se virent propulser à la tête d’un petit groupe baptisé à brûle-pourpoint « comité pédagogique » par la Fédération, dont le rôle était « d’évaluer » ces écoles et cette pédagogie. Une évaluation dont la seule « critique » consistait à dire que les écoles Steiner-Waldorf devaient mieux faire connaître leur formidable pédagogie. A cette occasion, Albert Jacquard, qui avait bien remarqué, dans les « Grandes classes », ce comportement pour le moins excentrique des élèves Steiner-Waldorf, aurait fait à l’un des dirigeants de la Fédération la déclaration suivante : « La preuve que vous n’êtes pas une secte, c’est la manifestation de la libido chez vos élèves. Une secte aurait plutôt tendance à la brider. » Des années plus tard, ce dirigeant de la Fédération ne cessait de répéter cette phrase à ses collègues et aux parents, la considérant comme un blanc-seing. Cependant, si M. Albert Jacquard avait réfléchi un peu plus loin que le bout de son nez épaté à ce qu’il avait vu, sans doute aurait-il été en mesure de comprendre que, précisément, le déchaînement de la libido des élèves Steiner-Waldorf, survenant après une sorte d’inhibition prolongée et sous des formes relationnelles et psychologiques délétères, avait au contraire tout du symptôme d’une grave dérive sectaire.

Avortement karmiquement interdit

C’est en 1988, lors de ma classe de Terminale, que survint dans ma vie un événement qui allait me marquer et me fragiliser de façon importante. En effet, j’eus alors ma première expérience amoureuse, avec une des élèves de mon âge participant aux conférences à proximité de l’école, données par la sommité du milieu anthroposophique que j’ai évoqué plus haut. On remarquera qu’elle intervint assez tard pour un adolescent. Mais le contexte que je qualifierait de « monastique » de l’école Steiner où j’ai effectué ma scolarité avait comme endormi ma relation à l’autre et à ma propre libido. Comme si elle avait été détournée vers les idées mystiques de l’anthroposophie. C’était comme si le fait de vivre dans une structure scolaire s’approchant de la structure familiale m’avait maintenu dans une sorte d’état infantile où l’épanouissement normal de l’adolescent ne peut se déployer complètement. Certes, tous les élèves de ma classe n’étaient pas, sur cette question, dans le même état que moi et mes autres camarades s’intéressant à l’anthroposophie. Ils avaient des flirts, des premières expériences sexuelles et amoureuses, etc. Mais ils n’avaient pu le faire qu’en prenant délibérément une certaine distance à l’égard de l’ambiance générale qui dominait dans cette institution scolaire. Dans cette institution, comme une sorte d’évidence qui s’imposait à tous, sans qu’elle ait besoin d’être exprimée, un bon élève devait être une sorte de moine.

Ma première histoire amoureuse pris donc, en raison du contexte anthroposophique, une tournure tragique. L’élève en question était issue d’une famille d’anthroposophes éminents de l’Est de la France. Sa mère était un des piliers d’une école Steiner-Waldorf. Et ses parents ne lui avaient bien évidement jamais parlé de contraception. Je n’en avais moi non plus aucune notion, ayant eu des parents absents et, bien sûr, aucun cours d’éducation sexuel à l’école. La seule fois où le sujet de la sexualité avait été abordé, lors d’un cours de SVT, le professeur nous avait expliqué qu’un bon bain chaud avant un rapport était un excellent moyen de contraception (sic!)36. On ne nous avait donc jamais parlé du préservatif. Ma petite-amie avait seulement quelques notions de la désastreuse méthode Ogino, et m’affirmait qu’il suffisait de s’abstenir quelque jours dans le mois pour ne courir aucun risque. Il faut dire que cette « méthode » est très répandue chez les anthroposophes, ce qui provoque de nombreuses grossesses non désirées. C’est ce qui nous arriva. Quand ma petite-amie s’en aperçu, nous nous demandions ce que nous allions faire. Cependant, elle était hantée par les idées des anthroposophes selon lesquelles toute grossesse qui s’annonce est voulu par le karma. Une revue anthroposophique toute entière était consacrée à cette question37. On y expliquait comment chacun était libre de faire ce qu’il voulait, mais que procéder à un avortement était une sorte de crime karmique terrible consistant à empêcher une âme de s’incarner sur la Terre et d’accomplir sa destinée. En outre, il était écrit dans cette revue que les futurs parents qui recourraient à cet acte renonçaient également à accomplir leur propre karma, tandis que le chirurgien se livrait à un meurtre qu’il devrait assumer dans une autre existence. Ce livre, publié en Allemagne, était composé de nombreux « témoignages » de mères qui avaient refusé l’incarnation de l’âme d’enfants qui demandaient à venir sur Terre, montrant quelle erreur avait été la leur. Aussi, ma petite-amie de 18 ans refusait catégoriquement l’idée même d’avorter, terrorisée par ce quelle avait lu. Elle alla pourtant demander conseil au médecin de l’école, qui était un anthroposophe. Celui-ci la conforta dans l’idée qu’il fallait garder l’enfant quelles que soient les circonstances et qu’il serait criminel d’agir autrement. Quand elle lui parla de mes réticences, il lui expliqua que les garçons étaient toujours contre au début, mais qu’ils finissaient par s’y faire. Je pense que cet homme dogmatique a dû conseiller dans ce sens un bon nombre de jeunes filles de l’école, venues lui demander conseil pour ce genre de problème.

J’eus (si l’on peut dire) de la chance et ma petite-amie fit une fausse couche. Je dû en porter longtemps la responsabilité morale en raison de mes conceptions anthroposophiques (c’est parce que je n’avais pas voulu que cet enfant s’incarne que la fausse-couche avait eu lieu). Ce drame me marqua profondément et pesa de longues années sur mes relations amoureuses ultérieures.

Vacances d’été dans des Camphills

Durant l’été 1990, je décidais de partir en voyages dans des pays étrangers. N’ayant pas d’argent ni d’idées de comment il fallait faire pour « partir à l’aventure » et « découvrir le monde », je suivais les conseils d’un anthroposophe et écrivit au Goetheanum afin d’obtenir la liste complète des instituts anthroposophiques accueillant des enfants et des adultes handicapés. En effet, au cours de la « 12ème classe », j’avais été sensibilisé à ce type d’institution par le « stage social » que j’avais effectué dans un institut de pédagogie curative anthroposophique de région parisienne. J’y avais passé trois semaines et avait été marqué par l’ambiance qui régnait dans ce lieu, comparable en de nombreux points à celle d’une école Steiner-Waldorf, mais comme accentuée. En effet, les enfants lourdement handicapés n’ayant pas la capacité de raconter à leurs parents ce qu’ils vivent dans leur institution, les curateurs anthroposophes n’hésitent plus à faire ouvertement avec eux leurs rituels anthroposophiques et autres cérémonies. Ils doivent juste être vigilants à l’occasion des contrôles sanitaires et des inspections. Je partais donc successivement dans deux institutions de ce genre, la première en Allemagne, dans le Schlessig-Holstein, la seconde en Irlande, près de Kilkenny.

Avec la première, je découvrais une institution de pédagogie curative allemande, grassement subventionnée, avec des locaux d’une richesse et d’une dimension prodigieuses. C’est aussi à cette occasion que j’assistais à une scène qui allait durablement me marquer et que j’évoque dans mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI : celles des conférences ésotériques que les curateurs faisaient régulièrement à ces enfants et ces adultes handicapés, sur des sujets particulièrement abscons, en dépit du fait qu’ils ne comprenaient rien à ce qu’on leur disait et ne savaient même pas ce qui se passait. Plus tard, cela me permit de comprendre que les conférences sont pour les anthroposophes une forme de « communion spirituelle », qui ne nécessite pas de compréhension, mais le partage en commun de certaines représentations.

Dans la seconde institution, en Irlande, je découvrais ce qu’est un Camphill. Fondés par Karl Koënig, un disciple de Rudolf Steiner, les Camphills sont des communautés thérapeutiques accueillant des enfants ou des adultes handicapés pour les soigner avec les principes de pédagogie curative de Rudolf Steiner. Le Camphill est organisé autour de maisons gérées le plus souvent par des familles d’éducateurs, qui vivent en communauté permanente avec les handicapés et s’occupent d’eux du matin au soir. A coté de cette activité thérapeutique, les membres du Camphill doivent également réaliser des activités agricoles. Le Camphill est entouré de champs et d’une ferme, dont les produits qui en sont issus vont servir à nourrir la collectivité pédagogique. Lorsque j’ y ai réalisé mon stage, on y travaillait tous les jours sans discontinuer de 7h du matin à minuit, avec une seule demi journée de repos par semaine. Un peu comme dans les écoles Steiner-Waldorf où, en plus des heures de cours pour lesquelles il est rémunéré, l’enseignant doit également surveiller la cantine, les récréations, participer à de nombreuses commissions et réunions, revenir les week-ends pour préparer ses classes, les Kermesse et les journées portes-ouvertes, ou simplement pour faire le ménage et participer à des travaux d’entretien, au point de ne plus avoir de vie sociale personnelle. Chaque vendredi soir, les membres du Camphill se réunissaient pour lire les Évangiles et les commenter, puis accomplir un rituel de partage de pain et de sel. Le dimanche matin avait lieu un autre rituel, qui est à ma connaissance le culte anthroposophique que Rudolf Steiner avait institué pour les enfants des familles anthroposophes de la première école Waldorf de Stuttgart (Lire à ce sujet mon article Extraits édifiants des Conseils de Rudolf Steiner aux professeurs de la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart). Lorsqu’on travaille dans un Camphill, personne ne perçoit de rémunération, ou alors seulement une très faible. Lorsqu’un membre a un besoin particulier, il doit en faire la demande au trésorier de la communauté, qui décidera de lui octroyer ou non. Pour m’être retrouvé moi-même en position d’avoir à demander une petite somme à la trésorière du Camphill d’Irlande du Sud où j’avais travaillé plus d’un mois l’été 1990, je dois dire que la démarche n’est pas évidente. Il m’a fallu en effet justifier laborieusement de la dépense que je comptais réaliser (une nouvelle paire de chaussures, la précédente ayant été abîmée par les incessants travaux des champs). Lorsque vous faites une telle demande, l’anthroposophe-trésorier ne vous regarde pas d’un bon œil et, même s’il finit par vous accorder ce que vous sollicitez, l’envie de réitérer l’expérience ne vous reprendra pas de sitôt.

Il y avait dans cette institution une jeune fille scandinave du nom de Bodil avec laquelle je me liais d’amitié. Elle me raconta son histoire. Elle était arrivé dix ans auparavant au Camphill, pour travailler pendant les vacances, puis avait décidé de rester toute l’année, et les années suivantes. A présent, sans diplômes et sans qualification, elle se rendait compte qu’elle ne pouvait plus aller ailleurs. Elle avait coupé les ponts avec sa famille et ses amis et n’avait aucun point de chute pour retourner dans son pays. Elle n’avait pas non plus d’économies, puisqu’elle ne percevait pas de salaire. Elle me disait que tout ceci était sans doute dû au fait que, dans une incarnation antérieure en tant que Vicking, elle avait dû faire beaucoup de mal à l’Irlande et qu’elle devait à présent réparer ses torts. Elle se sentait piégée. De la détresse était perceptible dans son regard. C’est sans doute la raison qui fit que, lorsque je fus sollicité par les dirigeants du Camphill pour rester toute l’année parmi eux, je déclinais l’invitation, non sans avoir longuement hésité. En effet, vivre ainsi au sein d’une communauté avait pour moi quelque chose de séduisant, même si la fatigue commençait déjà à se faire sentir au bout d’un mois. Mais je sentis au plus profond de moi que je devais rentrer en France pour poursuivre mes études.

Au sein de ce Camphill, les dirigeants adoptaient un discours résolument hostile à la psychologie et à la psychanalyse, perçues comme des incarnations du Mal. « There is no psychologists here ! » répétait fièrement le principal dirigeant, en dépit du fait que de nombreux patients comportaient des troubles psychiques importants qui auraient nécessité des soins qualifiés. « Nous sommes tous psychologues ! » précisait-il lorsque je l’interrogeais à ce sujet. On comprend pourquoi dès lors que l’on lit les critiques virulentes que Rudolf Steiner a prononcé à l’égard de la psychanalyse. Même Jung ne trouve pas vraiment grâce à ses yeux, puisqu’il a le tort de ne pas s’être ouvert à la « sagesse spirituelle » de l’anthroposophie. Après mon départ, je restais en contact épistolaire avec une jeune allemande qui avait décidé de rester toute une année. Elle avait la charge d’une jeune adolescente atteinte de troubles de la croissance et de symptômes de paralysie importants. Dans un Camphill, chaque travailleur est en effet rattaché à une « maison », dirigée par une famille, et doit prendre en charge spécifiquement un ou deux enfants handicapés. Un jour, je reçus une lettre dans laquelle elle m’informait que la jeune adolescente paralysée dont elle avait la charge était morte après s’être étouffée dans son sommeil, qu’elle avait été mise en cause et qu’une enquête policière était lancée. Elle semblait complètement traumatisée. Je n’ai plus reçu de nouvelles d’elle par la suite. Cet événement est à mon sens typique de ce qui peut se produire dans ce genre d’institution, où l’on confie des responsabilités très importantes à des jeunes sans qualifications, en leur demandant de se lier à des enfants handicapés du matin au soir comme s’il s’agissait de leurs propres enfants (parfois, ceux-ci dorment dans leur chambre !), sans le cadre institutionnel qui leur permettrait de prendre de la distance et de recevoir la protection nécessaire en cas de problème du genre de celui qu’a rencontré cette jeune allemande.

Ouverture au monde et aux autres

Un an plus tard, je commençais mes études à Paris. J’entrais en classe préparatoire littéraire. Je devais travailler très durement, en raison des lacunes et des handicaps hérités de ma scolarité à Steiner. En orthographe, c’était une catastrophe. En Histoire, je méconnaissais totalement des pans entiers de l’histoire contemporaine. En Géographie, je ne savais même pas ce qu’était un département. Mais j’étais intelligent et assoiffé de connaissances, dont j’avais été privé pendant très longtemps. Dans le même temps, tout naturellement, je continuais à suivre les conférences du grand conférencier anthroposophe, qui avait lieu à Paris. Certaines étaient organisées à la Sorbonne, par une association qui rassemblait des conférenciers ésotéristes de tout bord. Cette association ne devait probablement disposer que de la jouissances des locaux à certaines heures, mais les anthroposophes m’expliquaient qu’il s’agissait d’une reconnaissance universitaire de l’anthroposophie. D’autres conférences avaient lieu aux ateliers Rudolf Steiner, qui allaient devenir les locaux de la Société Anthroposophique, rue de la Grande Chaumière, dans le 6ème arrondissement. Ils appartenaient à une fondation anthroposophique reconnue d’utilité publique. Je suivais également d’autres conférences anthroposophiques, qui avaient lieu tout les samedis, puis des cours de peinture et d’Eurythmie, que je devais payer assez cher, alors que j’avais de faibles revenus d’étudiant. J’achetais alors régulièrement les revues anthroposophiques, comme Triades et Tournant.

Je vivais donc deux vies très différentes. D’une part mes études qui, au fur et à mesure que les difficultés étaient surmontées, me passionnaient toujours davantage et dans lesquelles j’excellais. Et d’autre part ma passion pour l’anthroposophie. Je sentais cependant peu à peu s’opérer en moi un malaise, car je me rendais compte que ma scolarité à l’école m’avait complètement tenu à l’écart de certaines réalités sociales et politiques, que je rencontrais maintenant. Je me rendais également compte que, malgré ma connaissance devenue vaste de l’anthroposophie, je ne trouvais en elle aucun outil permettant de comprendre quoi que ce soit du monde d’aujourd’hui. De temps en temps paraissait bien, dans les différentes revues anthroposophiques, des articles qui paraissaient expliquer l’actualité. Par exemple un article expliquant que l’invention des ordinateurs étaient une émanation d’Ahriman, ou que les 666 faces de la Pyramides du Louvre étaient une expression d’un esprit maléfique issu de Louis XIV. Mais ce genre d’explications, après m’avoir tout d’abord enthousiasmé, ne me satisfaisaient guère.

Stagiaire à Charlie-Hebdo

Alors que j’avais vécu mes premières années d’études dans un assez grand isolement, je commençais à me faire quelques véritables amitiés, à ne plus être seul. En effet, l’anthroposophie et ma scolarité dans une école Steiner-Waldorf m’avait lancé dans la vie de mon époque comme une sorte d’extraterrestre, ou d’homme du Moyen-Âge débarquant au XXème siècle. Mais voilà que mes amis me parlaient de politique, de littérature moderne, de bande-dessinées, etc. Mon meilleur ami était alors un jeune homme passionné des vieux Charlies Mensuels et Charlie Hebdo. C’était une personnalité très intelligente et cultivée. Il devint directeur du département d’une maison d’édition. Il m’ouvrit les portes d’un nouveau monde. Nous nous lançâmes dans l’édition d’un fanzine du nom de Gatô, où je publiais mes premières nouvelles. A cette époque ressortit Charlie Hebdo. Passionné, je le lisais toutes les semaines, attendant fébrilement sa sortie, pensant y trouver des clefs d’explication du monde d’aujourd’hui, qui m’avaient été refusé durant toute ma scolarité. Je décidais même d’assister aux réunions de rédactions, qui à cette époque étaient ouvertes aux correspondants du journal, une formalité facile à obtenir. Ma passion pour ce journal était à la mesure de la réalité dont on m’avait tenu à l’écart pendant des années. Pour donner un exemple de cet isolement social vécu à l’école Steiner, je peux mentionner le fait que les manifestations de 1986 contre la réforme Devaquet n’atteignirent en rien notre établissement. Il n’y avait pas la moindre trace de la vie politique française à l’école. Il n’y avait d’ailleurs pas non plus de vie politique interne : pas de délégués de classe, pas d’élections, pas de commentaires de textes ou d’articles de journaux sur l’actualité, etc. En Histoire, nous nous en étions arrêté au Moyen-Âge, après avoir vu la succession des grandes civilisations telles que Steiner la décrit dans ses ouvrages : l’Inde, la Perse, l’Égypte, la Grèce, Rome. Quand à la Géographie, nous n’en faisions pas dans les « Grandes Classes » ! Nous n’avions aucune notion des départements français, et encore moins des autres pays ou continents. Le seul élément de géographie que nous avions abordé était l’hypothèse d’un continent originel, le Gondwana, qui avait surtout servi à démontrer que l’Atlantide était une hypothèse fort plausible. Je me souviens aussi de « cours de religion », instauré en « 12ème classe », où le professeur avait cherché à nous démontrer, avec des commentaires d’un article de journal Le Point, que les Japonais risquaient de nous envahir et qu’ils n’avaient, dans leur culture, aucun sens de l’individu. La chose fut dite de façon tellement caricaturale que, pendant des années, je déclarais sur un ton qui était à mi chemin entre le sérieux et la plaisanterie que « les Japonais n’avaient pas d’âme ».

Je pense que ma soif ardente de connaissance de la vie politique de mon temps et de mon pays, via ma passion pour Charlie Hebdo, et en 1995, par une implication intense dans les grèves étudiantes, s’expliquaient par le vide abyssal que ma scolarité à l’école Steiner avait laissé en moi sur ces questions. Il me fallait compenser rapidement tout ce dont on m’avait tenu volontairement à l’écart. Aujourd’hui, je compense plutôt par les voyages, comme si j’avais besoin de voir et de savoir quelque chose de toutes ces contrées et ces cultures dont on ne nous avait tout simplement pas soufflé un mot, à l’exception bien sûr de l’Allemagne, qui était la panacée, en tant que patrie natale de Steiner.

Néanmoins, je demeurais au fond de moi un être divisé. Certes, j’allais toutes les semaines aux réunions de rédactions de Charlie-Hebdo, j’adhérais aux idées de Gauche. Mais en même temps, je lisais de l’Anthroposophie a longueur de journee. Mon esprit était ainsi comme divisé en deux compartiments étanches : d’un côté une adhésion totale à certaines idées modernes, de l’autre une curiosité et un attachement envers l’Anthroposophie. Je devais bien avoir conscience du hiatus, car je fit en sorte qu’on ne s’aperçoive pas de mon appartenance à l’Anthroposophie à Charlie Hebdo. Il m’est même arrivé de lire en cachette des revues anthroposophique au siège de la rédaction ! Si j’étais resté travailler pour ce journal, ce qui a bien failli arriver, je serais devenu une sorte d’agent dormant des anthroposophes au sein même d’un des plus importants journaux français. Et si j’avais été en poste à cet endroit au moments où ils ont produits des dessins contre la pédagogie Steiner-Waldorf, quelques années plus tard, nul doute que j’aurais fait tout ce qui était en mon pouvoir, même de façon frauduleuse, pour que ces dessins ne paraissent pas. Je mentionne ce fait car je crois que c’est bien souvent comme cela qu’opère les dérives sectaires : elles parviennent à placer à des postes clefs de la société des personnes qui, en toute bonne foi, deviendront des relais efficaces le moment venu. Car il est tout à fait possible d’être anthroposophe et de travailler à Charlie Hebdo, l’Anthroposophie produisant précisément dans les esprits de ses adeptes une fragmentation intérieure permettant une telle incohérence. Je crois qu’il sont nombreux aujourd’hui, ces agents dormants que l’Anthroposophie et les écoles Steiner-waldorf ont su placer à des postes clefs de notre société ! Et c’est ce que j’aurais pu devenir.

J’ai également appris, à l’époque, que le journaliste Fournier, fondateur de La Gueule Ouverte (un des premiers journaux écologiste militant) et rédacteur à Charlie Hebdo du temps de Cavanna, avait semble-t-il eu des liens avec la mouvance anthroposophique. En effet, en 1977, c’est-à-dire 4 ans après sa mort, sa veuve mis ses propres enfants à l’école Steiner-Waldorf où j’avais été scolarisé. Sa fille était dans ma classe. Je crois qu’il faut y voir l’un des premiers signes de la congruence entre certains mouvements écologistes et des mouvances sectaires.

Entrée à la Société Anthroposophique

Tout ceci se passait tandis que, dans le même temps, je continuais à assister régulièremet à des conférences d’anthroposophie. Je vivais deux vies, dans deux mondes différents, que je séparais de manière étanche. C’est en 1994 que je décidais de venir membre de la Société Anthroposophique, suite à une conférence de Serge Prokofieff, l’un des très haut dirigeant du mouvement, en visite à Paris. Il y avait en effet expliqué que, sans l’organe de conscience cosmique que représentait la Société Anthroposophique Universelle, l’esprit de Michaël ne pourrait pas réaliser la mission qui était la sienne. Pourtant, c’est plus le pouvoir de persuasion de cet homme que son argumentation qui a entraîné ma décision. En effet, quand on assiste à l’une de ses conférences, on est saisi par le ton volontaire et autoritaire de cette personne. Il semble qu’une flamme d’idéalisme à l’état pur se dresse soudain devant soi et que l’on ne peut que répondre à son appel. C’est probablement une ferveur similaire qui doit émaner des fanatiques islamistes embrigadant les jeunes musulmans. Sauf qu’elle prenait chez cet homme les vêtements de concepts ésotériques complexes. Il avait le pouvoir de déclencher des actes irrationnels. Adhérer à cette Société Anthroposophique n’avait jusque là jamais été dans mes projets ni dans mes intentions. Mais ce soir-là, je fus comme enflammé par quelque chose qui s’emparait de moi.

Pour autant, je n’avais pas perdu tout esprit critique et je fus vite confronté à des réalités que je trouvais problématiques. Par exemple, je me souviens avoir été assez choqué, la première fois que je recevais le bulletin interne de la Société Anthroposophique en France. Il était en effet truffé de symboles ésotériques et de titres à consonance mystique alors que, dans les conférence publiques, on nous expliquait que l’anthroposophie était une démarche moderne qui se démarquait de tous les mysticismes nébuleux propre aux sectes. Je ne comprenais pas non plus les pressions qui était exercées sur moi pour que je verse des sommes d’argent conséquentes alors que j’étais au RMI. On m’avait pourtant certifié, lors de mon adhésion, que la faiblesse de mes revenus ne devait pas constituer un obstacle à mon entrée à la Société Anthroposophique. J’écrivais une lettre de protestation, expliquant que je n’avais pas d’argent mais que j’étais prêt à offrir bénévolement mes forces de travail à la Société Anthroposophique. Aussitôt, je fus convoqué par la responsable de la « branche » où j’avais été inscrit. Celle-ci m’expliqua que ma lettre avait suscité de l’indignation en haut lieu, mais qu’elle était intervenue personnellement pour que je n’ai pas à subir de représailles.

Suite à ce premier incident et voyant que toute discussion était impossible avec ces gens, je décidais de ne plus fréquenter la Société Anthroposophique en France, sans toutefois aller jusqu’à démissionner. Je devins ce qu’ils appellent un « membre dormant », qui ne donne plus de nouvelles, mais qui est susceptible d’être « réactivé » un jour ou l’autre. Je reçu cependant quelques courriers, presque deux fois par an pendant quelques années, de la responsable de la branche, pour m’expliquer que ma prise de distance vis-à-vis de la Société Anthroposophique, juste après mon adhésion, était un phénomène karmique bien connu que je devais surmonter. Peu convaincu par ce genre d’argumentation, je laissais le temps passer sans lui répondre.

Clivé en moi-même

Durant mes études, je continuais à suivre les conférences anthroposophiques de la rue de la Grande Chaumière, à lire les revues anthroposophiques et les livres de Steiner. Je me souviens du paradoxe qui consistait à être stagiaire à Charlie Hebdo tout en ayant dans mon sac des revues anthroposophiques. J’étais comme clivé.

Selon moi, ce clivage est propre à l’anthroposophie. En effet, le savoir ésotérique de Steiner se présente comme un savoir secret. Il faut certes le répandre, mais il ouvre à des mystères auxquels seuls les élus ont accès. Il est donc par nature quelque chose qu’on ne partage pas, qu’on garde par devers soi. Quand on le divulgue, c’est sous le sceau du secret. Il s’agit d’une sorte de virus que l’on inocule mais qui ne doit jamais quitter l’intériorité des organismes dans lesquels il se propage. Ce processus de clivage est même redoublé lorsqu’on devient membre de l’École de Science de l’Esprit. En effet, il est interdit aux membres de cette école de communiquer les mantras ou le contenu des « leçons » aux simples membres de la Société Anthroposophique. Le membre de l’École de Science de l’Esprit est donc doublement séparé du monde, puisqu’il est même coupé des anthroposophes ordinaires.

Ainsi, l’anthroposophie m’avait moi-même déjà clivé. Je me passionnais pour Charlie Hebdo ou pour mes études, tout en continuant à me passionner pour l’anthroposophie, tentant de maintenir étanches ces deux compartiments de ma vie. Bien sûr, c’était là une entreprise psychiquement impossible, et je ne pouvais m’empêcher d’essayer de faire coïncider ces deux mondes. L’un des moyens que je trouvais pour y parvenir fut une sorte de prosélytisme masqué. Par exemple, je me souviens avoir fait un exposé, en classe préparatoire, sur Flaubert. J’essayais de montrer que la personnalité de ce grand écrivain était divisée entre deux aspects polaires. J’affirmais que seule une force mystérieuse permettait à Flaubert de maintenir l’équilibre de son âme. Sans le dire, j’avais fait coïncider mon exposé sur Flaubert au symbolisme du « Groupe sculpté » de Rudolf Steiner, représentant un Christ placé entre les deux forces polaires de Lucifer et d’Ahriman. Tout en me mettant une bonne note, ma professeur de Français, très perspicace, ou sachant de quelles écoles je venais, me repris devant toute la classe en s’étonnant des implicites et des non-dits de mon étude. Je mentionne cet exemple précis parce qu’il est selon moi typique des manières de procéder des anthroposophes et des pédagogues Steiner-Waldorf : ils analysent le monde avec des grilles de lecture qu’ils ne font pas apparaître explicitement, mais qui suintent de tous leurs propos. Sans m’en rendre compte, mon prosélytisme avait rejoint les méthodes employées par mes pédagogues au cours de ma scolarité38.

Mes études universitaires parasitées par Steiner

C’est ainsi que je poursuivais mes études, cherchant toujours à mêler en sous-main, pour chaque nouveauté que j’appréhendais, les grands repères de l’anthroposophie. Bien souvent, cela passa inaperçu, et j’obtenais de très bonnes notes, non seulement pour la qualité de mon travail, mais aussi pour ce petit quelque chose de décalé qui devait attirer l’attention.

En effet, quand on pense avec des repères, on se démarque de l’ensemble des étudiants qui, bien souvent, n’ont pas encore la maturité pour oser poser de telles conceptions personnelles. S’ils s’y prennent bien, les anciens élèves Waldorf peuvent le faire en donnant l’impression que ces repères sont issus de leur propre maturité, alors qu’il s’agit en fait de quelque chose qui leur a été inculqué. Cette manière de procéder est aussi très flatteuse, car elle donne l’impression de se démarquer de la masse, privée de pensée personnelle. Et pourtant, ces idées ne sont pas les nôtres, mais celle de Steiner. C’est en ce sens que les élèves des écoles Steiner-Waldorf, s’ils sont intelligents, peuvent faire de l’esbroufe partout où ils passent. Car ils analysent le monde avec des idées d’une certaine profondeur, qui ont l’air d’être les leurs, alors qu’elles ne le sont pas.

Mais au bout d’un moment, ce procédé arriva pour moi à une limite, les études universitaires ayant tout de même une certaine cohérence qui fit barrage. En effet, tout alla bien jusqu’en Maîtrise. J’avais su choisir une directrice suffisamment réceptive à ma manière de voir. Elle était ouverte à la question de l’Invisible et du Surnaturel au Théâtre. J’avais en effet, après mes études en Classes Préparatoires, commencé à la fois une Maîtrise de Philosophie et une Licence de Théâtre. Mais une fois arrivé en DEA, où le jury est pluriel, on me fit remarquer, lors de la soutenance, que ma manière de procéder était parfois curieuse, que j’affirmais de manière péremptoire des idées assez particulières. J’obtins la mention Tres-Bien, mais ces remarques avaient mis à jour les difficultés sur lesquelles j’allais ensuite butter, et qui allaient devoir mettre fin à mes études.

Mon mémoire de Maîtrise de Théâtre s’intitulait « Faust et la Nature« . J’y évoquais ouvertement des thèses steineriennes. Mon mémoire de DEA consista à traiter le même thème en y ajoutant l’étude des pièces de théâtre de Shakespeare. Encouragé par ma directrice, je me lançais ensuite dans une Thèse. J’avais choisi le sujet « Théâtre et Cosmos chez Shakespeare ». Je ne sais comment, j’avais réussi à laisser tomber la sacro-sainte référence anthroposophique à Goethe. C’est alors que les difficultés commencèrent. Je crois avoir écrit quelques 800 pages pour cette Thèse. La plupart sont publiées sur mon blog. Cependant, chaque fois que je lui rendais un écrit, ma directrice de mémoire me faisait recommencer. Elle me demandait de fonder mon argumentation sur des auteurs et des essayistes ayant abordé la question d’un point de vue universitairement légitime. Mais moi, j’avais déjà les idées et les grilles d’analyses que je voulais utiliser : celles de l’anthroposophie de Rudolf Steiner ! J’essayais bien de lire tous les auteurs qu’elle me conseillait, puis de m’en servir pour aller dans le sens des implicites steineriens, mais rien n’y faisait : l’écart était trop grand entre les deux ! Je n’arrivais plus, comme je l’avais fait jusqu’à présent au cours de mes études, à faire coïncider ces idées appartenant à des domaines si différents. La rigueur de ce niveau d’étude universitaire était trop grande pour cet exercice. Pour finir ma Thèse, j’aurais dû pouvoir laisser tomber tout le cadre de la référence à Steiner, ce qui m’était psychologiquement impossible. Au bout de quatre ans, je dû abandonner, à la grande désolation de ma directrice. Je lui en ai beaucoup voulu sur le moment, mettant mon échec sur le compte de sa rigidité intellectuelle. Je comprends aujourd’hui qu’elle n’a fait que me confronter honnêtement aux normes et aux méthodes de la pensée universitaire, qui ne tolèrent pas que la pensée puisse se construire autour d’implicites qui veulent rester cachés.

III. Mon entrée dans la vie professionnelle

*

Jeune enseignant d’Histoire-Géographie dans une école Steiner-Waldorf

Ma première expérience professionnelle en tant qu’enseignant fut à l’école Steiner-Waldorf où j’avais effectué la plus grande partie de ma scolarité. Auparavant, les petits boulots que j’avais trouvé était dans l’accueil et le gardiennage. Mais le professeur qui m’avait fait faire les éclairages avait décidé que mon destin était devenir professeur Steiner-Waldorf et qu’il allait utilisé toute son influence dans son école pour parvenir à cette fin. Il ne m’en avait pas parlé bien entendu et nous n’avions jamais discuté de mes projets professionnels personnels. Il s’arrangea donc, lorsque l’Éducation Nationale contraint l’école à préparer les élèves au BEPC (ancien nom du Brevet des Collèges), pour que je sois sollicité en tant que professeur d’Histoire-Géographie pour préparer les élèves à l’épreuve correspondante. Bien évidement, mes connaissances en Géographie étaient si catastrophiques que lorsque je ne décidais pas de faire l’impasse sur des pans entiers du programme, je me contentais d’adopter un rôle de répétiteur. J’étais très embarrassé lorsque les élèves me posaient des questions. Cependant, j’étais soucieux de la réussite de mes élèves et je pu compenser mes énormes lacunes héritées de ma scolarité par un travail de préparation important. J’effectuais cette tâche pendant deux ans et suscitait la satisfaction de mes élèves comme de mes collègues, qui constatèrent les résultats élevés des élèves aux épreuves du BEPC. Mais au bout de deux ans, je décidais de ne plus poursuivre, car je considérais que ce travail n’avait aucun sens. En effet, ce n’était pas ma matière, je n’avais pas fait mes études dans ce domaine et enseigner quelque chose qu’on ne maîtrise pas authentiquement du point de vue intellectuel me parut une absurdité. Ensuite, la préparation de cette épreuve était perçu par les pédagogues Steiner-Waldorf de l’école – et par moi-même à l’époque – comme une sorte de « mal nécessaire », d’exigence imposée de l’extérieure par l’Éducation Nationale et le désir des parents anxieux pour le niveau scolaire de leur progéniture. Autant d’aspects auxquels on n’accorde aucune importance lorsqu’on veut être un authentique professeur Steiner-Waldorf ! On me sollicita également pour être professeur de Français et je refusais, pour la première raison que j’ai mentionné. Ce refus fut très mal pris par le professeur que je devais remplacé au pied levé, qui fit aussitôt courir des bruits à mon sujet, afin qu’on ne fasse plus appel à moi. Mon professeur-mentor fut également très déçu par ma réponse négative à cette proposition : il m’expliqua qu’en raison de mon attitude nous avions « perdu des billes » qui m’aurait permis de devenir enseignant dans son école. « Peu importe la matière, me disait-il. L’important est que tu sois dans la place ! ». C’est à cette occasion que je compris quel était son projet me concernant. Si j’avais accepté d’aller dans son sens, j’aurais sans doute eu une longue carrière Steiner-Waldorf, pris sous l’aile d’une des personnalités les plus importantes de ce mouvement pédagogique. Mais je n’arrivais pas à me résoudre à l’idée que je pouvais enseigner le Français sans y avoir été préalablement formé et avec de telles lacunes en orthographe, héritées de ma scolarité Steiner-Waldorf. Et je crois que je commençait également à pressentir que ma vraie voie était la Philosophie. C’était la première fois qu’un anthroposophe avait voulu décider pour moi de mon destin. Ce ne serait pas la dernière. Car l’anthroposophie est une doctrine qui donne l’impression d’avoir la possibilité d’accéder par intuition à un savoir supérieur au sujet des autres. Bon nombre d’anthroposophes vous abordent en effet avec des affirmations péremptoires vous concernant, sans avoir réellement cherché à vous connaître auparavant.

Cet épisode de ma vie professionnelle eu une suite amusante qui mérite d’être racontée. Constatant l’échec de ce professeur pour placer son jeune poulain, une professeur qui se positionnait en rivale au sein de l’institution décida de faire appel à une autre élève de ma classe pour me remplacer à la préparation des épreuves du BEPC en Histoire-Géographie. Celle-ci accepta et, au bout de deux ans, finit par tomber en dépression. Cette maladie fut son seul moyen de comprendre que telle n’était pas sa voie. Le hasard de la vie fit qu’elle devint ma voisine de nombreuses années plus tard. C’est alors qu’elle me raconta qu’après son départ de l’école, elle avait mis un certain temps à s’en remettre, puis qu’elle avait fini par enseigner  auprès d’un public d’enfants sourds, avec une formation appropriée, ce qui lui avait permis de s’épanouir. Car il faut bien comprendre que demander à un élève Steiner-Waldorf, peu de temps après sa sortie de l’établissement, de venir enseigner là où il a été lui-même élève est un acte comparable à celui empêcher un jeune de sortir de son milieu familial pour devenir autonome. Ce hasard de la vie qui avait fait d’elle ma voisine eu encore une suite bien des années plus tard : j’entrais par elle en contact avec son frère, ancien élève Waldorf, par ailleurs mon ancien professeur de Mathématiques dans les « Grandes Classes ». Ce fut lui qui, en juillet 2011, alors qu’il  était installé en Inde et était en relation épistolaire avec moi via internet, me dénonça à la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf dès qu’il eu connaissance par mes soins de l’existence de mon article paru sur le site de l’UNADFI, quelques jours à peine après sa sortie. C’est donc probablement de son fait si j’ai eu à traverser l’épreuve d’un procès, même si je sais que d’autres personnes auraient sans doute averti la Fédération avant le délais de prescription. Toutefois, les personnes attentives aux signes de la vie ne pourront trouver anodin que la démarche juridique en question ait été amorcée par ce qu’il faut bien appeler une trahison. En effet, libre à lui de ne pas être en accord avec mon écrit et de me le dire. Mais me dénoncer, sachant toutes les conséquences que cela pouvait avoir, sans m’en prévenir alors qu’il se disait mon ami, voilà qui donnait le ton de la moralité de sa démarche.

Durant ces deux premières années d’enseignement dans une institution Steiner-Waldorf, même si ce ne fut que deux heures par semaines, je commençais à découvrir l’envers du décors, c’est-à-dire les relations sociales délétères des professeurs entre eux. En effet, il régnait une promiscuité qui avait des répercussions des plus problématiques sur l’ambiance de travail. Par promiscuité, je veux dire que les relations extra-conjugales, les tromperies, les « échanges de conjoints » étaient monnaie-courante au sein de cette équipe enseignante. Cela donnait souvent lieu à des situations cocasses où l’ex-mari de l’une devenait le plus proche collègue de l’autre, et vis-versa. Certaines inimitiés profondes et irréductibles avaient pour cause des tromperies avérées ou soupçonnées. Ainsi, j’appris, une vingtaine d’année plus tard, lors du décès d’un enseignant, qu’une querelle immémoriale opposant son épouse à une autre collègue trouvait son explication dans une histoire extra-conjugale clandestine qui avait eu lieu entre les deux premiers au tout début de leur carrière. L’épouse en question l’avait flairé inconsciemment, ce qui se traduisait par le fait qu’elle ne cessait de critiquer les méthodes pédagogiques de la première. Certains enseignants particulièrement séduisant et beaux-parleurs accumulaient les conquêtes féminines dans le cercle de leurs collègues et même dans celui des jeunes mamans de l’école, qui succombaient les unes après les autres. Lors des réunions de parents, cela pouvaient donner des situations particulièrement embarrassantes, comme des prises de bec entre un mari trompé et l’enseignant qui avait la charge… de son enfant, sous les yeux de la femme du premier et de l’épouse du second, qui était aussi la maîtresse du premier. Il n’était pas rare que se produisent des divorces, suivis de remariages dans le cercle restreint des parents et des professeurs, si bien que les familles recomposées se trouvaient obligées de cohabiter ensemble sur leur lieu de travail, les enfants des uns et des autres devant se supporter parfois dans la même classe. Un matin, dans une école Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, un collègue cherchait partout un autre professeur pour lui casser la figure, sous les yeux des élèves médusés, parce que pendant la nuit ce dernier avait couché avec sa femme. Une autre fois, dans cette même école, c’est une enseignante qui avait choisi comme accompagnateur dans un voyage de classe un parent d’élève, qui était également son amant : leur relation peu discrète était bien évidement le sujet de toutes les conversations chez les élèves au cours de ce séjour, alors même que les enfants de l’amant en question étaient du voyage. Une autre fois encore, c’est un parent de l’école, qui s’était fortement investi dans la mise en place d’une nouvelle organisation des modes de décisions collégiales (« Sociocratie » ou « Chemin vers la qualité »), qui s’est mis à sortir avec l’enseignante chargée de cette réorganisation structurelle, provoquant le départ de toute sa progéniture et de leurs cousins, qui étaient également scolarisés dans l’école, quand sa femme et sa belle-famille l’apprirent. En évoquant de tels faits, je ne milite pas pour un rigorisme absolu en matière de mœurs conjugales. Mais dans aucun milieu professionnel que j’ai approché je n’ai pu constater un tel entremêlement des relations et une telle confusion des genres ! Tout cela pourrait peut-être prêter à sourire, mais il n’est pas sain qu’une institution fonctionne ainsi, surtout quand elle est investie d’une mission éducative. Cette ambiance d’échanges constant de partenaires sexuels et de conjoints au sein d’une structure fermée sur elle-même ne finit-elle pas nécessairement par avoir des effets que je qualifierais de « consanguinité psychologique » ? Et cette abolition des barrières entre le professionnel et le familial ne peut-elle pas constituer une sorte d’étape intermédiaire vers une situation plus problématique et cette fois illégale où les élèves eux-mêmes seraient concernés ?

Travail dans une librairie anthroposophique

Entre le moment où j’ai quitté la Société Anthroposophique (en devenant un membre dormant) et celui où je suis revenu sur le devant de la scène du milieu anthroposophique, il y a eu pour moi deux étapes intermédiaires.

La première fut mon embauche, pendant trois mois, à la librairie anthroposophique qui se trouve juste à côté du Siège de la Société Anthroposophique en France. J’avais été recommandé par une des personnes qui suivaient avec moi les conférences du conférencier anthroposophe qui m’avait initié à l’anthroposophie à l’occasion d’une conférence à l’école Steiner-waldorf où j’ai effectué presque toute ma scolarité. Je n’ai pas grand chose à dire de cette expérience, hormis le fait que je ne m’entendais pas avec ma supérieure hiérarchique, qui était persuadée que les êtres élémentaires de ses plantes d’appartement lui apparaissaient et lui parlaient régulièrement. Elle me racontait néanmoins que les personnes de la Fondation (qui possédait les locaux de la librairie et ceux du Siège de la Société Anthroposophique, sans oublier de nombreux appartements situés dans la rue et de bon nombre de propriétés immobilières liées à l’anthroposophie dans toute la France, dont ceux de l’Institut Rudolf Steiner de Chatou) étaient selon elle des personnes à la moralité douteuse. Mais elle n’entra pas dans les détails des malversations qu’elle évoquait. Je devais également collaborer avec la mère de celle qui, des années plus tard, devint ma compagne anthroposophe. Cette personne avait un comportement des plus pénible, consistant à vouloir tout régenter et organiser à sa manière, c’est-à-dire de façon rigide, en fonction de lubies qui lui traversaient l’esprit, dans un esprit de contrôle permanent. Au bout d’un moment, il fallu mettre en place un système qui permettait que nous ayons le moins de contacts professionnels entre nous. Elle m’expliquait des choses étranges, comme le fait que son fils de huit ans était un jeune médium et avaient des visions, dont toute la famille devait tenir compte. Ou qu’ils avaient décidé de ne plus offrir de cadeaux à leurs enfants à Noël, mais seulement à l’occasion de la Saint Nicolas, pour je ne sais quelle obscure raison religieuse. Je quittais cet emploi à la fin de mon CDD de trois mois.

La Communauté des Chrétiens

Un peu plus tard, je traversais une période de ma vie assez difficile, étant toujours au RMI et ayant une petite amie (non anthroposophe) qui était gravement malade. C’est alors que nous décidâmes d’aller ensemble chercher du secours dans la religion en assistant au culte de la Communauté des Chrétiens, à Paris. Ce petit groupe religieux a pour origine la collaboration de Rudolf Steiner avec des prêtres allemands, à qui il proposa de réécrire la messe et donna des directives sur ce que devait être la marche de leur institution. Dans un de mes articles paru sur mon blog, intitulé La Communauté des Chrétiens de Rudolf Steiner, je décris en détails ce mouvement religieux anthroposophique et quelle y fut ma participation.

On peut donc y assister à un culte, dont le contenu est très proche des conceptions anthroposophiques. On y fréquente des fidèles qui peuvent parfois s’avérer être de véritables cas psychiatriques. Quoique distincte dans ses statuts de la Société Anthroposophique, cette communauté est en fait essentiellement fréquenté par des anthroposophes. Il s’agit donc d’une sorte de culte chrétien pour anthroposophes. Le fait que les prêtres de ce mouvement religieux soient membres de droit de l’École de Science de l’Esprit montre qu’il existe un lien institutionnel entre la Communauté des Chrétiens et la Société Anthroposophique. Ce sont d’ailleurs les mêmes personnes, avec les mêmes comportements problématiques, qui les fréquentent. Elles se connaissent entre elles et sont solidaires des deux institutions, quoi qu’il arrive. Cette solidarité de la Communauté des Chrétiens à la Société Anthroposophique fait que je sais très bien qu’il m’est strictement impossible d’accorder la moindre confiance à ses représentants. Ils préféreront toujours fermer les yeux sur les graves dysfonctionnements du milieu auquel ils appartiennent. Ils sont d’abord et avant tout les serviteurs du milieu anthroposophique, avant d’être celui des valeurs ou du Dieu qu’ils vénèrent.

Nous y rencontrâmes  une prêtresse de cette communauté, qui y officia jusqu’en 2006. Il s’agissait d’une personne profonde, sincère, et très religieuse. Elle proposait en outre des ateliers d’études de contes qui me passionnait. Elle me proposa de donner, dans ce cadre, mes premières conférences d’orientation anthroposophique. Pour cela, je m’appuyais sur mes études inachevées des pièces de théâtre de Shakespeare.

Tandis que ma compagne ne persista pas dans le suivi régulier du culte, j’y plongeais au contraire complètement. J’assistais à tous les offices. Je ne partais plus en vacances à Noël ni à Pâques, afin de pouvoir assister aux messes, qui ont lieu chaque jour à ces périodes de l’année. Je fus sollicité pour devenir « servant » du culte et, pendant des années, remplissait cette fonction à presque tous les offices, les jeudis et les dimanches. Progressivement, on me demanda d’en faire de plus en plus pour cette communauté : le service, le ménage, la rédaction du bulletin trimestriel, l’animation de groupes d’études, etc. Au bout d’un moment, cela commença à me prendre un temps et une énergie considérable.

La prêtresse, un jour, mourut. Elle en faisait trop. Elle s’occupait aussi très mal de sa santé. Le médecin anthroposophe qui la suivait également. Peu de temps avant son décès, j’avais pris mes distance vis-à-vis d’elle car, au cours d’un entretien sacramentel, elle avait insisté très lourdement pour que je décide de devenir prêtre de la Communauté des Chrétiens et commence ma formation en ce sens. Cette formation était dispensée dans les  séminaires de Stuttgart et de Hambourg, en Allemagne, et durait quatre an. Je senti qu’elle avait passé les bornes et tenté de porter atteinte à mon libre-arbitre sur une question très importante. En effet, la formation coûte très cher et nécessite de vivre à l’étranger durant une longue période de sa vie. Comme je lui exprimais mon désir de passer le Capès de Philosophie pour devenir professeur de cette matière, elle m’expliqua que ce n’était sans doute pas ma voie. Elle prétendait que beaucoup de gens peuvent devenir professeurs de Philosophie, mais que très peu sont appelés à devenir prêtre de la Communauté des Chrétiens. Pourtant, je persistais à vouloir passer ce concours, malgré deux premiers échecs et une situation financière de plus en plus difficile. Car je sentais au fond de moi que c’était mon désir et ma vocation. Malgré l’estime que j’avais pour elle, je suis fier aujourd’hui d’avoir réussi à tenir tête à ce qu’elle avait décidé être bon pour moi. Elle avait en effet tenté de porter atteinte à une part très profonde de mon chemin de vie. Mais je ne lui en garda pas rancune car, le jour de son décès, je pris la route avec ma compagne pour aller la veiller pendant trois jours et trois nuits, dans sa chambre mortuaire. Il me semble important de signaler cet incident en ce qui concerne mon orientation, car c’est bien souvent ainsi que fonctionnent les anthroposophes : ils sont persuadés de savoir mieux que l’intéressé, par leurs intuitions transcendantes, ce qui est bon pour eux (et qui est en fait surtout bon pour leur mouvement). Je restais lié au culte, mais de moins en moins à cette communauté.

Membre du Comité de Rédaction d’une revue anthroposophique

J’ai donc évoqué plus haut comment les portes de l’Université m’avaient été d’une certaine façon fermées, tant sur le plan intellectuel qu’au niveau de la carrière professionnelle que j’aurais pu y réaliser. Le seul espace où je pensais pouvoir réaliser mes aptitudes profondes venait donc de se refermer. J’avais 25 ans. Mon père avait décidé de faire sa vie et de ne plus me soutenir financièrement. J’étais quasiment à la rue, sans logement, cherchant difficilement des petits boulots, hébergé d’abord par ma copine de l’époque, puis par les parents d’un ancien camarade de classe qui avaient perçu ma situation de détresse. Ma mère venait de tomber gravement malade, bouleversée par la mort, deux ans plus tôt de son compagnon. Certaines semaines, j’avais à peine de quoi manger. Pour de mauvaises raisons, on m’avait en effet refusé le RMI, lors de ma première demande (la Mairie de Paris était alors à Droite).

Dans cette situation de détresse, je fis quelque chose qui allait profondément modifier les dix années suivantes de ma vie. Je repris les quelques 800 pages que j’avais rédigé pour ma thèse, et je commençais à en transformer certains passages en articles anthroposophiques, articles que j’envoyais à une revue anthroposophique. Mais cette fois, je ne cachais plus les implicites steineriens. Au contraire, j’écrivais des articles ouvertement anthroposophiques, étudiant Shakespeare à la lumière des idées de Steiner. Mon premier article s’intitulait Shakespeare et le mystère du sang. Bien écrits, pertinents, profonds, et surtout anthroposophiques, ceux-ci retinrent tout de suite l’attention du Comité Directeur de la revue. Ils en commencèrent la publication.

Je tiens à préciser que je ne fus jamais rémunéré pour ces articles. En effet, sitôt après la publication du premier, la directrice de publication me contacta en me disant que je pouvais recevoir une rémunération pour mon travail, mais que la plupart des membres de la rédaction y renonçaient, afin que la revue puisse se développer. Elle me présenta les choses de telle façon que je compris clairement qu’il n’aurait pas été convenable de dire que je préférais recevoir de l’argent pour mon travail. J’avais donc le choix, mais seulement formellement. C’est souvent comme cela que sont présentées les choses dans le milieu anthroposophique, en vertu de ce que Rudolf Steiner a appelé la « loi sociale fondamentale », insistant pour que chacun renonce « librement » à ce qui lui revient au profit de la communauté. Comme je n’avais pas décidé d’écrire des articles dans le but de gagner de l’argent, mais pour répandre des idées auxquelles je croyais, j’étais de toutes façons d’accord avec le fait qu’on ne me donne rien, malgré ma situation difficile. Je trouvais même indécente la perspective de recevoir de l’argent pour répandre la doctrine anthroposophique. Même quand on me proposa de faire des conférences, je refusais systématiquement de recevoir autre chose que des défraiements symboliques. En revanche, d’autres rédacteurs ou traducteurs de la revue se faisaient rémunérer grassement pour leur travail, sans aucun état d’âme. J’ai connu plus tard des conférenciers anthroposophes qui recevaient des sommes importantes en exerçant cette activité parallèle. De même, certaines personnes gravitant autour de la formation des enseignants à la pédagogie Steiner-Waldorf avaient trouvé un filon dont ils tiraient des ressources conséquentes. Moi, je tenais à écrire des articles ou à faire des conférences anthroposophiques dans un esprit de gratuité et de don. Et c’est sans doute ce qui m’a sauvé d’une certaine corruption intérieure.

Mes articles furent assez rapidement apprécié des lecteurs de la revue. Il faut en effet comprendre qu’il n’existe que très peu d’auteurs anthroposophes pouvant réaliser ce grand écart entre la doctrine de l’anthroposophie et la culture extérieure. La plupart du temps, les anthroposophes ne connaissent de cette dernière que ce que Steiner en a dit à travers ses ouvrages. Ils sont parfaitement incapables de faire par eux-mêmes des analyses d’œuvres culturelles à partir de l’anthroposophie. Les personnes susceptibles d’une telle opération se compte sur les doigts d’une main en France. Mais voilà que, surgi de nulle part, les membres de la rédaction recevaient des articles qui réalisaient avec une certaine maîtrise cet exercice. Non seulement ils me publièrent, mais me demandèrent aussitôt d’intégrer leur équipe.

Là, je continuais à écrire mes articles sur Shakespeare, mais également d’autres, notamment sur les dernières nouveautés cinématographique. Ayant bien maîtrisé, à travers mes lectures de Steiner, tout ce que celui-ci dit au sujet des symboles, je pouvais en effet facilement élargir mes objets d’études à d’autres supports que les pièces de théâtre. Dans un journal qui ne faisait, depuis des années, que publier et re-publier des conférences de Steiner, ou des articles de ses disciples décédés, mes écrits firent sensation. Voilà quelqu’un qui utilisait les concepts de Steiner pour étudier des œuvres modernes et populaires, comme Le Seigneur des anneaux, les films fantastiques, etc.

C’est de cette manière qu’à l’époque, j’avais provisoirement résolu ce clivage entre l’anthroposophie et la modernité, qui me poursuivait depuis que j’avais quitté l’école. Puisque je ne pouvais pas faire entrer l’anthroposophie dans la modernité, j’allais faire entrer la modernité dans l’anthroposophie. En me livrant à cet exercice, je devais adopter la mentalité des anthroposophes, c’est-à-dire leur défiance quasiment instinctive à l’égard de la modernité et de tout ce qui n’émane pas du milieu anthroposophique. Dans un article de mes débuts, je qualifiais très négativement, sans même l’avoir lue, la série des Harry Potter39. Car la finalité de l’étude de ces œuvres étaient surtout de montrer en quoi ces œuvres illustraient la pertinence des idées de Steiner (puisqu’on les y retrouvait), ou de les condamner en montrant le mal qui y était à l’œuvre. Ainsi, j’écrivais un article très critique sur l’œuvre de Tolkien, que pourtant j’adorais, en y montrant comment celle-ci était traversée par une tendance luciférienne40.

Repérer le mal dans la modernité. Les anthroposophes se livrent volontiers à ce sport. L’un des champions de cette discipline était un jeune anthroposophe de mon âge que je rencontrais à cette époque. Le visage émacié, les traits tirés d’un visage fanatique, il se faisait remarquer en pourfendant les Harry Potter41, vitupérant sur les nouveaux jouets d’aujourd’hui42 et encensant la Philosophie de la Liberté43. Quand j’y repense, je suis effrayé de me rendre compte qu’il est précisément ce à quoi j’aurais pu finir par ressembler si j’avais persisté dans cette voie. Un homme intransigeant et rigide, ne s’intéressant à la culture d’aujourd’hui que pour la démolir à coups de sabre anthroposophique. C’était le pli que je risquais de prendre en restant membre de la rédaction de l’Esprit du Temps, entouré de ces gens qui passaient leur temps à médire de la modernité, et qui ne parlait d’elle que pour dire à quelle point le fait d’être privé de l’anthroposophie spoliait toutes les perspectives d’avenir de notre époque. Ils passaient littéralement leur temps à ronchonner contre le présent et ne trouvaient leur bonheur que lorsqu’ils étaient parvenus à déterrer une conférence inédite de Steiner, ou de l’un de ses meilleurs disciples. Pire encore, leur manie de la médisance s’était étendue aux hommes, qu’ils passaient continuellement en revue pour leur trouver toutes sortes de défauts, si bien qu’ils avaient fini par faire fuir presque tous les autres collaborateurs anthroposophes. D’une équipe autrefois constituée d’une quinzaine de membres, ils en étaient à présents réduits, à force de médisances qui finissaient par se savoir, à ne plus être que quatre.

Si je les décris, ce n’est pas pour les critiquer à mon tour, mais parce qu’ils sont parfaitement représentatif de ce que l’anthroposophie produit. Partout chez les anthroposophes, je retrouvais cette sorte de morgue et de regard aiguisé sur les défauts des autres. Dans cette revue, qui pendant des années avait fait la pluie et le beau temps dans l’anthroposophie en France, ce trait de caractère avait tout simplement atteint des sommets pathétiques. Isolés, aigris, méchants, ces personnages avaient réussi à se faire haïr de presque tous leurs semblables, qu’ils avaient un jour ou l’autre critiqués, blessés, pris de haut, ou méprisés. Si bien qu’ils se retrouvaient à se demander comment diable ils pourraient maintenant faire pour retrouver de nouveaux rédacteurs susceptibles de redonner vie à une revue mourante, qui était passé en une quinzaine d’année de 3000 à 400 abonnées.

Un moment, ils crurent avoir trouvé en moi celui qui serait capable de faire revenir la vie qui leur faisait défaut. Ils me chargèrent de contacter d’autres rédacteurs, de solliciter des articles, etc. Chaque fois ce fut le même scénario : lorsqu’un nouveau rédacteur proposait quelque chose, il le passait au crible de leur sagesse supérieure et la proposition était immanquablement refusée. Ce n’est pas qu’elles n’étaient pas assez orthodoxe (certaines propositions étaient parfaitement conformes à la doctrine au point d’en être ennuyeuses), mais elles étaient tout simplement nouvelles, ce qui leur était insupportable. Leur rigidité était telle qu’elle s’étendait jusqu’à la maquette du journal, qui devait absolument faire 112 pages à chaque numéro. Bien qu’ils aient prétendu qu’il s’agissait là d’une exigence de l’éditeur, celui-ci m’appris, lorsque je lui téléphonais, que jamais de la vie il n’avait demandé une chose pareille et que varier le nombre de page d’un numéro sur l’autre ne constituait en rien une contrainte technique. Pour quelque raison mystérieuse, le chiffre 112 était devenu sacré aux yeux des membres de la rédaction. Là encore, il s’agit d’un trait de caractère que j’ai retrouvé très souvent chez les anthroposophes : une rigidité poussée jusqu’à un extrême maladif sur des principes et des habitudes, parfois sans aucun fondements. Elle est typique dans les écoles Steiner-Waldorf, où certaines pratiques sont respectées simplement parce qu’elles font partie de la tradition de l’école, au point que leur remise en question provoque des drames.

Après avoir tenté de changer cette revue de l’intérieur et constater l’impossibilité d’y parvenir, je décidais de la quitter. Bien sûr, les dirigeants de la revue tentèrent de me faire porter un fardeau de culpabilité en m’accusant d’asociabilité, d’avoir ébranlé la marche sereine d’une revue qui marchait bien, etc.

 

Professeur de Philosophie dans une école Steiner-Waldorf

En 2003, au moment de mon embauche comme professeur dans une école Steiner.

Dans cette équipe de la rédaction de la revue anthroposophique, il y avait un professeur d’une école Steiner-Waldorf. Or celle-ci cherchait un professeur de Philosophie car, depuis quatre ans, ils en changeaient chaque année. Ceux qui étaient engagés ne souhaitaient en effet jamais rester.  Or je venais d’obtenir un an auparavant mon Capès de Philosophie et j’avais fini mon année de stage. Avec ma venue, ils se réjouissaient d’avoir enfin trouvé un professeur anthroposophe authentique. Au moment où je quittais la revue anthroposophique, j’entrais donc comme professeur dans une école Steiner-Waldorf. Après avoir découvert tout ce que le dogmatisme anthroposophique peut donner de désastreux sur le plan intellectuel, j’allais maintenant en connaître les impacts sur le plan professionnel. En effet, tout ce que je décris dans mon article paru sur le site de l’UNADFI sur ce qui se passe dans ces écoles trouve selon moi racine dans l’attitude intellectuelle des anthroposophes. C’est leur dogmatisme qui produit leur cruauté dans le domaine des relations humaines. Et c’est leur loi du secret qui est la cause de leur hypocrisie.

Ces années furent sans doute les pires de ma vie, car jamais je n’ai été à ce point piégé. Les personnes qui dirigeaient les Grandes Classes (le lycée) déployaient toutes leurs capacités de séduction pour me faire rester, alors que dès la première année je souhaitais partir. A la fin de la première année d’enseignement, j’eus un entretien avec le professeur responsable des « Grandes classes », qui faisait figure de petit gourou du lycée, aussi bien auprès des collègues que des élèves. Je lui expliquais que je ne devais pas rester, car la surcharge que représentait ce travail à côté de mon temps plein à l’Éducation Nationale allait finir par m’épuiser et nuire à la construction de ma vie personnelle. En effet, j’ enseignais en Franche-Comté quatre jours par semaine. Mais pour travailler dans cette institution scolaire, je devais revenir chaque semaine en région parisienne, ce qui m’obligeait à payer deux appartements et des frais de transports considérables. En dépit de cette charge déjà énorme, on me demandait en plus de participer à des réunions de classe non payées, à venir ranger l’école certains week-end, à m’investir dans l’administration du Lycée, qui était dans un état déplorable, etc. Ma seule vie personnelle pendant ces trois ans, je la passais dans les trains, complètement épuisé. En quatre ans, je pris 30 kilos, et perdit trois dents, qui durent être dévitalisées. A force de paroles flatteuses et de séduction, le professeur en question réussit pourtant à me convaincre de poursuivre à l’école les trois années qui suivirent. Il fut épaulé dans cette tâche par une autre enseignante, qui s’employa à tisser des liens affectifs factices avec moi pour m’attacher à son institution : un jour, elle alla jusqu’à me demander l’autorisation d’être ma mère dans la prochaine incarnation !

Mon départ de l’école

Pourtant, au bout d’un moment, je trouvais qu’accepter toutes ces exigences devait avoir un sens. Il n’était pas normal que je m’investisse autant dans une école qui continuait de si mal fonctionner. Je commençais à pointer par écrit au « Collège Interne » les dysfonctionnements que je rencontrais. J’écrivais par exemple une lettre pour expliquer qu’il n’était pas normal que la composition du « Collège Interne », qui est l’organe directeur de l’école, ne soit indiquée que par un papier volant épinglé derrière la porte de la salle des professeurs, sur laquelle on ne pouvait lire que des initiales indéchiffrables des membres. Il n’était donc pratiquement impossible de savoir officiellement qui était membre de la direction ! De même, je me souviens avoir dû écrire une lettre pour demander que ce « Collège de direction » ait une boîte aux lettres, après que plusieurs lettres remises à l’un des membres aient été « perdues ». Ces choses me semblaient relever d’un élémentaire bon sens. Mais dans cette école, leur simple demande provoqua un scandale. On me fit comprendre qu’il n’était pas question de fonctionner d’une manière aussi formelle. On m’accusait de vouloir faire rentrer la rigidité de l’Éducation Nationale dans l’institution Waldorf. Quand je faisais remarquer que leur manière de fonctionner provoquait des dysfonctionnement incroyables, comme de ne pas enregistrer les élèves de Terminales à leur examen l’année de leur Baccalauréat, on me somma d’arrêter d’exiger quoi que ce soit, sous peine de représailles. Le professeur responsable des « Grandes classes », qui avait déjà « perdu » plusieurs de mes lettres au « Collège Interne » parce que leur contenu le gênait, se mit un jour à me crier littéralement dessus durant une réunion. Le lendemain j’allais le trouver en lui disant que, quelque soit nos divergences, il n’avait pas à me parler sur ce ton. Il n’apprécia pas du tout. C’était un être hanté par le principe de la jalousie et pétrifié à la perspective d’une remise en question de son statut, ou de son aura. Deux semaines à peine après cet incident, je fus convoqué à une réunion avec trois membres de la direction. A l’issue de cette dernière, je donnais ma démission.

Lors de cette réunion, il me fut notamment dit que la décision de se séparer de moi avait été prise en fait neuf mois plus tôt, en juin de l’année d’avant. Je me suis souvent demandé, après mon départ, pourquoi la demande de partir ne m’avait jamais été formulé, ni à l’oral ni par écrit, alors même que la décision de mon départ avait été actée en « Collège Interne ». Je n’avais en effet jamais reçu ni lettre d’avertissement, ni subi de mise à pied pour quelque motif que ce soit, alors même que les reproches qui m’était fait au cours de cette réunion, comme de ne pas entrer dans la logique de leur institution, ou d’autres, étaient dans les têtes des dirigeants de cette école depuis des années ? Pourquoi donc attendre tout ce temps ? Je pense aujourd’hui pouvoir répondre en disant qu’il ne suffit pas à des anthroposophes de se séparer de quelqu’un qui leur a résisté : il leur faut auparavant le détruire, moralement, socialement et psychiquement. En effet, si la personne part alors même qu’elle est encore debout, le risque est trop grand qu’elle ne témoigne de ce qu’elle a vu et entendu. Il est donc nécessaire de l’anéantir avant de la renvoyer. C’est ce qui a bien failli fonctionner avec moi, si je n’avais pas eu des ressources inattendues.

Qu’il soit ici bien clair dans l’esprit du lecteur que ce récit d’une partie des circonstances qui ont conduit à ma démission de cette école Steiner-Waldorf n’a pas valeur d’explication. En effet, je ne suis de toutes façons pas en mesure moi-même d’expliquer quoi que ce soit, compte-tenu du fait que je suis loin encore aujourd’hui de connaître tous les paramètres de cet événement. Beaucoup de choses se tramèrent dans l’ombre. Des informations capitales ne me sont parvenus que des années plus tard, notamment à l’occasion du procès que m’a intenté la Fédération, et qu’elle a perdu. Dans cette école, certains, pour des raisons diverses, voulaient ma perte. Mais d’autres non. Si j’en parle, c’est parce que je crois que c’est bien souvent de cette manière qu’ont lieu les départs et les « démissions » dans les écoles Steiner-Waldorf : les intéressés ne comprennent pas trop ce qui leur arrive ni ce qu’on leur reproche précisément sur le moment, ni plus tard. De ce fait, ils ne peuvent pas réagir, ni se retourner contre l’institution, le cas échéant. Jamais on ne vous dit clairement les choses en face. Le principe du secret domine. Plusieurs versions circulent au sein de l’école, si bien que personne n’y voit clair non plus, si ce n’est peut-être les deux ou trois personnes qui ont fomenté le départ en question. Mais le système collégial est si complexe et confus dans ses procédures décisionnelles que vous ne parvenez jamais à savoir qui est derrière quel événement. Sortant d’un brouillard, émergeant d’un drame incompréhensible, la personne qui a du partir n’a pas les moyens de ressaisir le fil de ce qu’elle a vécu et préfère concentrer les énergies qui lui restent à sa propre reconstruction.

Dans ce qu’il faut bien appeler la traversée d’un cauchemar, je pense que j’ai aussi eu une chance immense : celle d’avoir en même temps un travail à l’Éducation Nationale. Que serait-il arrivé si je n’avais pas eu constamment l’exemple que les choses pouvaient fonctionner autrement, que l’administration et la vie collégiale n’avait pas forcément à tourner à l’absurde et à l’inefficacité totale ? Je me serais probablement habitué, tout comme mes collègues qui ne démissionnaient pas ou ne tombaient pas en dépression, à considérer ces choses comme étant l’état normal d’une institution scolaire.

Il me semble important de préciser que je garde aussi de très bons souvenirs de mon passage dans cette institution, en particulier l’avant dernière année, où j’enseignais la Philosophie à une classe dont certains des élèves étaient de véritables perles d’intelligence.

En 2007, au moment de mon départ de l’école Steiner-Waldorf où j’avais travaillé 4 ans.

La semaine thématique sur Perceval

Dans cette école, certaines adaptations avaient été opérées pour satisfaire les exigences d’une scolarité plus normale. Ainsi, dans les « Grandes Classes », il n’y avait plus de « périodes » sur Perceval ou Faust, conformes au plan scolaire Steiner-Waldorf, mais des « semaines thématiques ». Pendant une à deux semaines, on arrêtait donc entièrement les cours normaux pour plonger toute la journée dans une thématique unique. Par exemple « l’étude » du roman de Perceval en « 11ème classe », ou celle du Faust de Goethe en « 12ème classe ». Deux années de suite, je fus moi-même chargé de la semaine thématique sur le Faust, ce qui était une occasion pour inculquer aux élèves des notions anthroposophiques, comme je l’avais moi-même vécu au cours de ma scolarité. Il me paraît important de dire quelques mots sur la « semaine thématique » de Perceval, qui était portée par l’enseignant-gourou que j’ai précédemment mentionné. En effet, certaines de ses méthodes pédagogiques me semblent aujourd’hui importantes à caractériser, en raison de leur caractère potentiellement dangereuses.

Au cours de cette semaine, l’enseignant en question invitait en effet ses élèves de la « 11ème classe » à se réunir en cercle dans la classe, au cours de moments qui se voulaient très solennels, afin d’échanger sur des sujets précis relatifs à l’oeuvre étudiée. Comme cette oeuvre est sensée avoir pour axe, aux yeux des pédagogues anthroposophes, la biographie type de l’être humain, les élèves étaient donc invités à raconter certains moments de leurs vies, en lien avec des concepts proches de l’anthroposophie. Par exemple, on leur demandait de raconter ce qui s’était passé dans leurs vies au moment du « passage du Rubicond », c’est-à-dire vers âge de neuf ans, qui est selon les anthroposophes le marqueur d’une première autonomisation de l’individu. Ou encore, d’évoquer le moment de leur puberté. L’enseignant se joignait à la classe et racontait lui-même des épisodes très intimes de sa vie, en lien avec les sujets proposés. Chacun était invité à son tour, dans ce qui ressemblait à une sorte de thérapie collective. Certaines filles racontaient devant toute la classe leurs premières règles, sous les encouragements de l’enseignant. Les garçons quant à eux pouvaient parler de leurs premières éjaculations. A d’autres moments, l’enseignant leur demandait de raconter une expérience mystique. « On dépose tout cela au centre du cercle et il n’y a aucun jugement à porter sur ce qui est dit ! » précisait-il.

Un jour, au cours de ces échanges, un adolescent se mit à raconter des visions mystiques aux contenus assez inquiétants. Il disait voir des apparitions surnaturelles et être victime d’un complot ésotérique. L’enseignant-gourou en parla au « Collège des Grandes Classes ». Il était assez porté à croire à ces divagations, mais sentait que cela perturbait le reste de la classe de les entendre. En fait, je crois que l’élève en question présentait tous les symptômes d’un délire schizophrène et paranoïaque. Dans un milieu ordinaire, de tels propos auraient été rapportés au médecin scolaire, qui aurait orienté le jeune vers une prise en charge médicale adaptée. Mais en aucun cas on ne l’aurait encouragé à déverser ses délires publiquement en y accordant du crédit. Or, la doctrine anthroposophique a justement pour conséquence d’accréditer de tels propos. Le premier mouvement du pédagogue anthroposophe sera de croire aux visions dont lui fait part un de ses élèves. « C’est incroyable le nombre d’élèves scolarisés chez nous qui ont des perceptions spirituelles ! » s’enorgueillissait l’enseignant-gourou, attribuant cela au fait que son institution scolaire était selon lui un refuge pour les âmes douées de facultés supérieures. De même, dans une école Steiner-Waldorf, quand un élève se dit assailli par des voix, le premier mouvement des professeurs sera de penser que des démons ou des entités supérieures lui parlent. Il envisagerons peu volontiers la question de la pathologie schizophrénique, dont il ne connaissent d’ailleurs probablement même pas la nature ni les symptômes. Ainsi, de nombreux élèves malades restent scolarisés dans ces écoles sans être diagnostiqués ni traités, parce que les manifestations de leurs pathologies mentales entrent dans les représentations ésotériques des anthroposophes. Je peux même dire que des propos comme ceux de cet élève, lorsqu’ils survenaient, suscitaient une sorte d’engouement et d’excitation parmi les professeurs.

Une dérive sectaire infiltrée par des sectes

Au cours de mon passage dans cette école, j’eus l’occasion d’observer un phénomène particulièrement curieux, qu’on peut avoir du mal à concevoir de l’extérieur. Il s’agissait du fait que cette école subissait régulièrement des tentatives d’infiltration par des sectes. La première fois que je pus remarquer la chose, il s’agissait de la tentative d’infiltration de l’école par la Soka Gakkaï, une secte japonaise bien connue et répertoriée comme telle par l’UNADFI et la MIVILUDES. Un premier professeur venant de cette organisation avait été embauché par l’école, via des parents qui y étaient impliqués. Mais l’école ne s’était pas méfié. Puis, quand le besoin d’embaucher d’autres professeurs se manifesta dans certaines matières à l’occasion de rentrées scolaires, le professeur en question proposa des recrues qui venaient de son organisation, sans toutefois le mentionner. Ainsi, peu à peu, l’équipe pédagogique se voyait investie par ces nouveaux professeurs qui se connaissaient en dehors via cette organisation sectaire. Le mouvement aurait pu continuer ainsi, si la tentative d’infiltration n’avait pas été découverte à temps. Ceci se produisit à l’occasion d’un voyage de classe de « 12ème » dont les accompagnateurs était l’une de ces enseignantes ainsi qu’une « amie », conviée par ses soins, appartenant en fait à la Soka Gakkaï. Il est en effet fréquent, dans les écoles Steiner-Waldorf, que l’on puisse faire appel à des accompagnateurs qui ne sont pas des enseignants ni même des parents d’élèves, mais des connaissances dont ni les compétences ni la moralité à l’égard des enfants n’ont été auparavant éprouvés. Ainsi, certains accompagnateurs des voyages de classe ne sont bien souvent connus ni des enseignants ni des parents, mais se sont introduits dans les séjours par le biais de vagues relations. Après le retour des élèves, ceux-ci se plaignirent ouvertement de ce que les deux accompagnatrices leur faisaient subir des pressions psychologiques humiliantes et ne cessaient de réciter des prières et des mantras que l’on entendait résonner dans tout l’hôtel. Alors, le Collège de direction employa les grands moyens et usa de procédés particulièrement odieux pour pousser ces professeurs à la démission. Cependant, de nombreux élèves parvinrent à être touchés et séduits par ces membres infiltrés de la Soka Gakkaï, même après le départ forcé de l’enseignante en question, qui s’était employée à demander en « amis » sur son compte Facebook un maximum d’élèves.

Le phénomène se produisait dans le même temps avec un autre mouvement sectaire moins connu et cette fois directement lié à l’anthroposphie. Il s’agissait du groupe Olov. Les époux Olov avaient en effet constitué autour d’eux un groupe très fermé ayant pour fondement la doctrine de Rudolf Steiner et interprétant de manière très particulière les préceptes pédagogiques Steiner-Waldorf. Lors de cérémonies cultuelles, ils vénéraient Lucifer et Ahriman au même titre que le Christ. Lorsque leurs enfants faisaient des bêtises pendant le journée, ils les réveillaient en pleine nuit pour leur faire exécuter des punitions, sous prétexte que la conscience nocturne favorise la prise de conscience de ses erreurs. Et d’autres choses dans ce style. Or le groupe Olov avait été très actif lors de la fondation de cette école. Madame Olov s’invitait même régulièrement à toutes les réunions, alors même qu’elle n’y était plus professeur. De nombreux professeurs et personnels faisaient partie du groupe. Certains avaient même réussi à s’emparer de postes de directtion. Ils se distinguaient par un comportement particulièrement froid et insensible, voire une certaine cruauté. Ils se réunissaient régulièrement entre eux en dehors de l’école et de nombreuses décisions relatives à l’avenir de cette institution étaient prises à l’intérieur de ce cercle.

Enfin, il faudrait aussi signaler le fait que, dans cette école, un cercle d’adeptes constitué de parents et de professeurs avait commencé à se former autour d’un enseignant-gourou au charisme particulièrement puissant. Celui-ci organisait des séminaires autour du thème du Graal, de l’Initiation et des Chevaliers de la Table Ronde. Il organisait aussi des séjours mystiques à Brocéliande. Il écrivait des romans ésotériques à sensation. Ils inculquait également ses thèses ésotériques aux élèves des « Grandes classes », par le biais des « semaines thématiques », comme celle de Perceval, dont il avait la charge. Il avait en outre formé autour de lui un groupe de personnes, composé de parents et de professeurs, fascinées par sa personnalité, qui le considéraient comme leur maître spirituel. Certaines de ses thèses et de ses pratiques initiatiques étaient plus proches du Chamanisme que de l’Anthroposophie. Son mouvement s’étendait même au-delà de l’école en question et touchait une autre école de région parisienne, par l’intermédiaire d’une enseignante entièrement tombée sous le charme de son collègue gourou. Pour autant, ce dernier demeurait un membre important de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf et un formateur de l’Institut, où il assénait également sa doctrine et recrutait des adeptes. Il était sans doute plus proche de cercles ésotériques et chamaniques, qu’il fréquentait, que de l’anthroposophie. Mais les dirigeants de l’anthroposophie et de la Fédération ne trouvaient rien à redire à ce genre de fréquentations et de déviances idéologiques, tant le cercle de ses adeptes était étendu.

Je mentionne ce fait car il est fréquent que de tels phénomènes d’infiltration se produisent dans une école Steiner-Waldorf. La même chose avait eu lieu dans les années 80 à l’école de Laboissière-en-Thelle avec une secte d’obédience Hindouiste. En effet, les époux Gaensburger, qui dirigeaient d’une main de fer cette institution scolaire, s’étaient laissés séduire par ce mouvement. Le mari était persuadé qu’il était un précurseur d’un lien nouveau entre l’Orient et l’Occident. Ils avaient ainsi introduit de nombreuses personnes lui appartenant, ainsi que des rituels et des cérémonies liés à cette mouvance au sein même de leurs pratiques pédagogiques. Plus grave encore, certains élèves subissaient des pressions psychologiques destinées à les fragiliser. J’ai personnellement connu une ancienne élève de cette école qui m’a raconté comment, lors d’entretiens individuels avec le directeur de l’école, celui-ci lui avait expliqué qu’elle avait « le mal en elle » et lui avait proposé des rituels de purification. Alertée par le cuisinier de l’école (le père de ma compagne anthroposophe, dont je parlerai ci-après) la Fédération des écoles Steiner-Waldorf de l’époque avait décidé d’exclure cette école du sein de la Fédération, sans toutefois donner la moindre explication publique, ni même ébruiter la chose au sein du mouvement anthroposophique, afin que rien ne filtre au sein de la société civile. Au contraire, ils mirent en place un phénomène fréquemment utilisé au sein des écoles Steiner-Waldorf dès lors qu’un phénomène dérangeant se produit, à savoir celui du tabou. On fit donc comprendre à ceux qui savaient ce qui s’était passé de n’en parler à personne et même d’oublier ce dont ils avaient eu connaissance. Ce procédé est si efficace que même les anciens élèves de cette école, lorsqu’ils en parlaient, se montraient très vagues et allusifs. Les époux Gaensburger continuèrent ainsi de faire partie de la Société Anthroposophique, où ils étaient vénérés dans certains cercles, tandis qu’on continuait à les inviter à tous les congrès anthroposphiques. Lors du décès de Jean-Louis Gaensburger, celui-ci eu même droit à une belle rubrique nécrologique dans les Nouvelles de la SAF, sous la plume de Raymond Burlotte, qui pourtant faisait partie de ceux qui avaient pris la décision de son exclusion de la Fédération en connaissance de cause à l’époque des faits.

Bien évidement, on peut comprendre pourquoi ni la Société Anthroposphique ni la Fédération des écoles Steiner-Waldorf n’ont intérêt à ce que de tels événements soient connus. Pourtant, si l’on y réfléchit bien, on comprend qu’ils font partie des pentes naturelles à la pédagogie Steiner-Waldorf. Les occulter favorise le fait qu’ils se reproduisent. En effet, l’Anthroposophie étant un syncrétisme de diverses religions et tendances mystiques, elle est naturellement poreuse aux sectes ésotériques. De même, les pédagogues Steiner-Waldorf sont-ils particulièrement sensibles aux phénomènes sectaires autre que l’anthroposophie. J’en ai connu beaucoup parmi les étudiants de ma promotion au cours de ma formation pédagogique Steiner-Waldorf. Enfin, le milieu des parents d’une école Steiner-Waldorf forme un environnement de gens particulièrement crédules et influençables, ouverts à toutes les dérives possibles. J’ai par exemple pu constater comment il y était facile à des arnaques à la chaîne de s’y implanter, comme ces chaînes de personnes chargées de vendre autour d’elles des forfaits téléphoniques et étant rémunérées en fonction du nombre de personnes qu’elles parvenaient à recruter. Ce phénomène touchait même les élèves. Le danger que ce genre de phénomène d’infiltration de la pédagogie Steiner-Waldorf par des sectes extérieures ou des groupuscules radicaux de l’Anthroposophie est donc bien réel et fait à mon avis courir des risques majeurs aux élèves qui sont scolarisés dans ces écoles.

Une Société Anthroposophique aux apparences modérées truffées de groupuscules ésotériques radicaux ou extrémistes

Pour comprendre le phénomène d’infiltration se produisant fréquemment dans les école Steiner-Waldorf, dont j’ai donné quelques exemples, il faut le relier avec la nature de la Société Anthroposophique et à la doctrine qui la sous-tend. En effet, la cette société est bien souvent dirigé par des individus aux apparences modérés, tenant des discours intellectuels assez sophistiqués, empruntant volontiers un vocabulaire philosophique et se réclamant la plupart du temps de l’épistémologie goethéenne de Rudolf Steiner. La mise en place d’une telle façade est ce qui permets que la Société Anthroposophique soit identifiée par les journalistes et les autorités extérieures comme une sorte de « club de Philosophie », apparemment loin des groupes magico-religieux qui forment d’ordinaire les mouvances sectaires. Cependant, il faut savoir que la nomination à ces postes de responsabilité de ce type de personne est une forme d’écran de fumée destiné à masquer la vraie nature de la Société Anthroposophique et des individus qui la composent. En effet, si l’on regarde les personnalités de dirigeants de la Société Anthroposophique en France ces quarante dernières années, on distinguera toujours le même type de personnalités : Paul-Henri Bideau, Raymond Burlotte, Antoine Dodrimont étaient systématiquement des dirigeants se réclamant de l’épistémologie goethéenne de Rudolf Steiner, ou à ses écrits philosophiques comme la Philosophie de la Liberté. Et ils étaient sincères. Il en est de même avec des personnalités de la Société Anthroposophique Universelle comme Manfred Schmitt-Brabant, ou Bodo von Plato. Mais tout cela masque surtout le fait qu’au sein de la Société Anthroposophique, on trouve fréquemment des groupes ou des groupuscules centrés sur des personnalités charismatiques. Parmi ces groupes, nombreux sont ceux qui sont bien davantage fasciné par les pratiques magiques ou les rituels ésotériques qu’on peut trouver dans l’anthroposophie que par les réflexions philosophiques de Steiner. En effet, la doctrine de Rudolf Steiner comporte de nombreuses indications qui permettent d’en faire une pratique magique. Il suffit pour cela de lire avec certaines grilles ce que Steiner dit de la manipulation des substances en médecine, ou dans ses cours d’agriculture biodynamique, ou dans les indications cultuelles qu’il a donné aux prêtres de la Communauté des Chrétiens, ou des éléments de l’Eurythmie, ou encore à travers ses indications astrologiques. Car la magie n’est au fond jamais autre chose qu’une technique visant à lié certains état affectifs, ou certaines pensées, à certaines substances, afin d’espérer obtenir des effets occultes. Or nombreux sont les anthroposophes qui se lient à l’anthroposophie par le biais de ces rituels magiques et de tout ce qui tourne autour. Cela crée ainsi des cercles de personnes à la mentalité superstitieuse, ayant viscéralement besoin de suivre des personnalités charismatiques qu’elles considèrent comme leurs gourous. J’ai connu un certain nombre de ces derniers : l’un faisait des thèmes astraux, l’autre était prêtre, l’autre agriculteur, etc. Chaque fois, c’était le même phénomène d’engouement d’un petit groupe autour d’une forte personnalité, à divers degrés pouvant aller jusqu’à la soumission corps et âmes. Certains obtenaient même de l’argent de leurs adeptes, d’autres des faveurs sexuelles, etc. La Société Anhroposophique excluait très rarement de telles personnalités, comme elle le fit par exemple avec Pierre Lassalle, un individu qui était allé trop loin et qui, à ma connaissance, s’était trouvé visé par des enquêtes policières pour des faits particulièrement graves. Et encore, cette exclusion n’intervint que parce qu’un ancien adepte eut un jour le courage de parler et obligea les responsables de la Société Anthroposophique à prendre leurs responsabilités. Mais pour d’autres cas, à mon sens également inquiétant, elle n’en fit rien. Bon nombre de ces gourous continuent ainsi à faire partie de la Société Anthroposophique sans être inquiétés,  ayant même droit à un quotas de conférences publiques qui leur permets de recruter de nouveaux adeptes.

En fait, il faut comprendre que la Société Anthroposophique fonctionne avec ce type de phénomènes collectifs. Elles est donc nécessairement constitué d’une multitudes de groupes et de groupuscules radicaux sur les agissements desquels elle ferme plus ou moins les yeux. La seule chose qu’elle réclame, c’est que Rudolf Steiner soit le fondement doctrinal unique de tels groupes. Et que la Société Anthroposophique soit la seule structure institutionnelle à laquelle ils soient reliés. Ainsi, elle refusera des groupes, comme il commence à en exister un certain nombre, se réclamant à la fois de Steiner et de Aïhmanov, ou Annie Besant, ou Valentin Tomberg, etc. En revanche, il sera très rare que des pratiques déviantes et ouvertement sectaires de tels ou tels leaders de ces groupes la dérange. Par contre, on leur demande de ne pas se mettre trop en avant et de ne pas réclamer de postes de direction au sein de la Société Anthroposophique.

La tragique histoire d’une professeure d’Arts Plastiques Steiner-Waldorf

Parmi les choses qui méritent d’être racontées, il y a eu le cas de cette professeure d’Arts Plastiques, qui a dû démissionner à peu près à la même époque que moi. Cette histoire est un peu complexe, mais son caractère tragique et révélateur mérite que le lecteur s’y intéresse. Elle avait donc été recrutée par l’école en question pour donner des cours d’Arts Plastiques alors qu’elle était en licence de Photographie à l’Université. Elle ne connaissait pas l’anthroposophie ni la pédagogie Steiner-Waldorf. Elle n’avait pas non plus passé ni même préparé de concours d’enseignement et était assez jeune. Pourtant, elle s’investît dans son travail et ses deux premières années se passèrent bien, les élèves exprimant une certaine satisfaction. Elle décida d’intégrer la formation pédagogique de l’Institut Steiner-Waldorf, payant la plus grande partie des frais de scolarité. Elle vivait en couple et avait un enfant en bas-âge. C’est alors qu’un drame personnel particulièrement atroce survint dans sa vie : un matin, pris d’une soudaine crise de folie inexpliquée, son compagnon tenta de l’étrangler. Elle n’y échappa que de justesse. Elle dut ensuite entamer une procédure de séparation et porter plainte. Traumatisée par cet événement, elle venait à l’école avec un foulard autour du cou, comme pour se protéger.

Au même moment, le Lycée de cet école Steiner-Waldorf était en pleine crise identitaire et en déboires majeurs sur le plan du fonctionnement administratif. Nous étions un petit groupe de professeurs de ce cycle à nous réunir régulièrement, y compris les week-end, pour réfléchir à la situation et tenter de trouver des solutions. Les causes de ces dysfonctionnements majeurs étaient multiples, mais tenaient principalement au mode de fonctionnement collégial. Mais prisonniers de nos représentations anthroposophiques, nous ne parvenions pas à identifier d’où venait le mal. Un jour cependant, l’un des membres du « Collège Interne » de cette école, qui avait une place de gourou parmi ses collègues, arriva en réunion avec un diagnostic catégorique : le Lycée était en perdition en raison de la mauvaise qualité des cours d’Arts Plastiques qui y étaient dispensés ! Selon lui, un lycée comme le nôtre aurait du pouvoir afficher une identité forte sur le plan des Arts Plastiques, alors que tout ce que nous avions à proposer à nos élèves ne déclenchait pas de passion créatrice. « Quand les parents viennent visiter le Lycée, il faut qu’ils voient des arbres peints en bleu, ou des projets d’élèves exubérants de ce genre ! » s’exclamait-il avec emphase. « Au lieu de cela, nos deux professeurs d’Arts Plastiques sont mous ! » vitupérait-il. « Si nous pouvions proposer une identité forte du Lycée Steiner-Waldorf au niveau des Arts Plastiques, notre crise identitaire serait résolue et nos problèmes d’effectifs également ! » faisait-il miroiter. Ce discours enflammé parvint à nous convaincre sur le champs, car sa force de persuasion était grande. Dès cet instant, les deux professeurs d’Arts Plastiques devinrent des sortes d’ennemis du Lycée, des personnes dont le départ et le remplacement permettraient un changement radical et bienheureux. Cependant, le deuxième professeur avait une vingtaine d’années d’ancienneté et était féru d’anthroposophie. Il était donc indéboulonnable. En revanche, cette jeune professeur fragilisée par la vie offrait une cible plus facile. Relayées chez les élèves par les enfants des professeurs scolarisés au Lycée, des rumeurs se mirent aussitôt à circuler sur ses déplorables qualités d’enseignante. Une pétition fut rédigée contre elle, émanant de cette même source. Elle fut convoquée par le « Collège Interne », qui lança alors un « processus de séparation », c’est-à-dire des réunions régulières qui avaient pour but de la convaincre de son incompétence afin qu’elle démissionne d’elle-même. Au cours des réunions du « Collège des Grandes Classes », elle était si mal qu’elle écrivait sur son cahier personnel son ressenti immédiat sous la forme de phrases comme : « Je me sens mal ! », « Je ne me sens pas acceptée », « Je souffre ! », etc. L’Institut où elle faisait sa formation pédagogique Steiner-Waldorf depuis plusieurs années refusa de prendre partie et ne la défendit pas, malgré ses suppliques. Quand les autres stagiaires demandaient aux responsables de la Formation des nouvelles d’elle, ils répondaient qu’ils n’en avaient aucune. A la fin de l’année, elle accepta de démissionner. Elle se retrouva donc quasiment sans ressources, dans un état dépressif grave. Deux ans plus tard, une stagiaire de la Formation apprit qu’elle avait fait une tentative de suicide. Pour cette raison, la garde de son fils lui avait été retirée. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue depuis.

Je mentionne l’histoire de ce cas, dont j’ai eu personnellement connaissance, car je le crois représentatif des graves dérives qui peuvent se produire dans les écoles Seiner-Waldorf. En effet, pour éviter que soient posés les problèmes réels de fonctionnement liés aux dogmes laissés par Steiner en matière de gestion des institutions scolaires, certains membres de la direction n’hésitent pas à désigner des boucs-émissaires pour protéger le système et se protéger eux-mêmes. Ensuite, grâce à l’appui d’élèves-relais (bien souvent des enfants de professeurs), ces personnes sont décrédibilisées aux yeux de tous. En outre, ces personnes qui ont été recrutées non formées sont bien souvent facilement critiquables sur le plan pédagogique : les mettre en situation d’enseignement sans aucune préparation préalable constituait déjà en-soi une forme de violence, comme si on avait jeté la personne dans une arène en lui disant « Maintenant, débrouilles-toi ! ». Mais au moment du recrutement, alors qu’elles tiraient l’école d’embarras, personne ne se plaignait de leur formation insuffisante. Lorsque les parents s’inquiétaient, on leur tenait de beaux discours et l’on vantait les incroyables qualités de ces nouvelles recrues. Enfin, l’absence de structures syndicales – et la méconnaissance totale des intéressés concernant ce qui pourrait les protéger – rend possible des comportements abjects de la part de la direction. J’en parle également, car non seulement je n’ai éprouvé pour cette collègue aucune compassion lorsque la machinerie mise en branles contre elle s’est déclenchée, mais je n’ai également pas levé le petit doigt pour venir à son secours tant que j’étais moi-même dans l’institution. Ce n’est que peu après mon départ que je pus réaliser ce qui se passait et que j’écrivis une lettre à un membre du « Collège de Direction » en lui disant à quel point j’étais scandalisé par ce qu’ils étaient en train de faire subir à cette personne. Pourtant, c’est ce qu’aurait dû faire immédiatement toute personne douée d’un minimum de sens moral. Mais tant que j’étais encore en fonction, j’en fus incapable. Au lieu de prendre soin d’une personne que le malheur avait déjà accablée, nous nous sommes tous acharnés contre elle en raison de sa fragilité, alors même que nous la côtoyions depuis des années dans le cadre d’une intimité presque familiale. Cette institution anthroposophique avait rendu nos cœurs froids comme la pierre et nos esprits à demi-fous. Si un jour elle lisait ces lignes, je souhaite qu’elle sache que je lui demande pardon.

Ce cas dramatique n’est malheureusement pas isolé. A  ma connaissance, il s’en produit régulièrement dans les écoles, avec des issues souvent aussi tragiques. J’ai eu personnellement connaissance de cas similaires lorsque je faisais ma formation Steiner-Waldorf.

Un recrutement décisif 

Vers janvier 2007, je fus responsable d’une initiative qui allait changer radicalement à la fois l’avenir de cette institution scolaire et celui d’un ami proche. En effet, l’école avait compris qu’elle ne pouvait pas continuer à dysfonctionner de manière aussi grave et qu’il fallait  créer un poste de « coordinateur ». Comme une commission cherchait désespérément quelqu’un, je proposais la candidature d’un ami, ancien élève de l’école où j’avais effectué ma scolarité, anthroposophe avec lequel je travaillais souvent . Celui-ci travaillait pour une succursale d’une grande firme automobile. Il posa donc sa démission et fut engagé. Son destin au sein du milieu anthroposophique fut donc en quelque sorte scellé par ma faute. En entrant dans ses fonctions, il me certifiait qu’il ne resterait certainement pas plus de 7 ans. Mais aujourd’hui, il y est encore. Il était très fier de participer au « processus sociocratique », dont les formateurs venus du Canada l’avait investi de l’honneur de prendre soin de sa continuité après sa mise en place, s’aveuglant délibérément sur les aspects fumeux et bancals de cette méthode. Comme je continuais à le voir après mon départ et à parler de  avec lui des graves problèmes qui sévissaient dans son institution, il ne pu bientôt plus le supporter et se montra agressif. Quand je lui envoyais le rapport que j’avais rédigé en juillet 2007, il me répondit qu’il ne le lirait pas. Il admettait tout au plus ce qu’il appelait une « faiblesse morale des Grandes Classes », quand il entendait parler des nombreux dérapages entre professeurs et élèves. Je n’eus bientôt plus de nouvelles de lui. Cependant, en août 2011, peu de temps après la parution de mon témoignage, il ne manifesta de nouveau, me disant qu’il avait eu un enfant, qu’il était fier d’être père et que mon article portait tort à beaucoup de gens. C’était, à  mon sens, une ultime tentative pour se déculpabiliser de ne pas être capable de regarder la vérité en face.

Des soutiens inattendus

Peu après mon départ, je reçu rapidement de nombreux soutiens de la part des diverses personnalités et institutions de l’Anthroposophie. Ce fut tout d’abord la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf et l’Institut de Formation Pédagogique de Chatou qui, en les personnes de leurs deux représentants, m’apportèrent un franc soutien. Ils me reçurent dans leur bureau de la rue Gassendi, dans le XIVème arrondissement de Paris. Là, je pu leur raconter avec sincérité toute mon histoire, sans rien cacher de mes propres faiblesses ni des travers de l’école où j’avais travaillé. Je me souviens de l’une de ces deux personnes, s’indignant du comportement du responsable des « Grandes Classes », quand je lui racontais qu’il « perdait » systématiquement mes lettres adressées au « Collège Interne ». Ils m’informèrent qu’ils avaient demandé cet entretien suite à une lettre que leur avait adressé le Collège Interne de l’École, leur préconisant de m’interdire de poursuivre la formation pédagogique. Ils m’informèrent qu’au vu de cet entretien, ils allaient répondre par la négative au Collège Interne de l’École et que j’étais autorisé à poursuivre la Formation à l’Institut Rudolf Steiner. Je fut effectivement autorisé à poursuivre, ce que je fis pendant plusieurs mois, et c’est de ma propre initiative que je décidais de ne pas faire la quatrième année de formation en septembre de l’année suivante. Si je l’avais voulu, j’aurais pu retravaillé dans une école Steiner-Waldorf, après m’être fait oublié pendant quelques temps.

Ensuite, ce fut une autre école Steiner-Waldorf de région parisienne qui m’apporta son soutien dans cette affaire. La Présidente du « Collège de Direction » de cette école m’indiqua qu’elle avait envoyé une lettre à l’autre école de région parisienne où j’avais travaillé, disant en substance la chose suivante : « Nous avons appris le départ de Grégoire Perra en cours d’année de votre école, ainsi que les diverses rumeurs qui circulaient au sujet des raisons de son départ. Grégoire Perra est un ancien élève de l’École et un collègue que nous apprécions, et avec lequel nous avons l’intention de collaborer à l’avenir. Nous vous demandons de nous préciser la nature exacte des faits qui lui sont reprochés. ». Une amie ayant appartenu au Collège de Direction de l’École en question à l’époque des faits peut attester de l’existence de cette lettre.

Enfin, ce fut le Président de la Société Anthroposophique en personne, Antoine Dodrimont, qui m’apporta un franc soutien, en écrivant à titre personnel (mais nul n’était dupe qu’il écrivait aussi au titre des fonctions qu’il assumait) à l’École dont j’avais démissionné :

«Mesdames, Messieurs, Chers Collègues,

Le courrier que je vous adresse ci-joint aurait du vous parvenir plus tôt, eu égard aux faits auquel il se rapporte ; un emploi du temps trop chargé et des ennuis de santé en ont retardé l’envoi. Il me paraît néanmoins important de vous le faire parvenir. (…)

En vous écrivant, je voudrais vous faire part du fait que j’ai été amené à collaborer avec Grégoire Perra et que, par là, est né un lien de confiance qui m’a amené à lui proposer d’intervenir publiquement dans des rencontres anthroposophiques.

Ici, je ne souhaite pas intervenir sur ce qui se serait passé en interne car ce n’est pas de mon ressort. Ce sur quoi j’interviens, c’est sur les rumeurs qui pourraient circuler le concernant, rumeurs accréditant le bien fondé de l’image esquissée ci-avant.

Quant à moi, je voudrais simplement déclarer que je ne compte pas accorder de crédit à de telles rumeurs et que je m’interdirai d’en faire écho, en vertu du respect de la réputation de la personne et de ses proches.

C’est à dessein que je ne cite le nom d’aucune personne, car c’est la meilleure façon de ne pas introduire de nouvel effet à la situation considérée.

Cette lettre est personnelle et n’engage que moi-même.

Je vous en souhaite bonne réception et vous prie de croire à l’expression de mes meilleurs sentiments à votre égard et à l’égard de l’école X. à qui je souhaite une bonne continuation de son travail pédagogique.

Cordialement,

A. Dodrimont »

En clair, cette nouvelle lettre prenait ouvertement ma défense et demandait que cessent les rumeurs propagées par l’école pour se justifier de mon départ. « Je me suis mouillé pour toi en écrivant cette lettre », ne cessait de me répéter Antoine Dodrimont.

On voit donc comment je recevais de la part de toutes les institutions anthroposophiques un soutien unanime et inconditionnel. Je mentionne ces faits pour que soit bien clair que mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI ne saurait avoir été écrit dans une optique de revanche ou d’animosité personnelle envers ces institutions qui, au contraire, m’ont toutes soutenues, en prenant pour cela de gros risques. C’est d’ailleurs ce qu’à reconnu dernièrement la Justice, aussi est-il inutile que je m’étende sur le sujet. Au contraire, je ne peux qu’avoir une profonde reconnaissance pour le soutien que toutes les institutions anthroposophiques et celles représentatives de la pédagogie Steiner-Waldorf m’ont apporté en ces heures difficiles. Si j’ai décidé plus tard de m’adresser à une association de lutte contre les sectes, ce n’est donc nullement par dépit contre ces institutions qui m’appréciaient, mais bien parce qu’un travail de la pensée m’avait permis de comprendre la logique de ce milieu, et que je sentais être un devoir de ma part d’en rendre compte à la société civile. Seul le sens du devoir a dicté ma conduite.

Une étrange prophétie qui se réalise

Au sujet de ce départ, il me faut encore évoquer un fait significatif. Compte-tenu de la distance que j’ai pu prendre à l’égard de l’anthroposophie et de toute doctrine à tendance spiritualiste, compte-tenu des dégâts que ce genre de mode de pensée a naturellement tendance à générer, j’aurais plutôt souhaité ne pas en faire état. Mais il me semble que son contenu de réalité est si important que je n’ai pas le droit d’agir ainsi. A l’époque des faits donc, l’enseignant-gourou qui avait été si impliqué dans mon départ, puis dans celui de l’enseignante d’Arts Plastiques dont j’ai évoqué l’histoire, ne trouva plus d’obstacle à son rayonnement au sein de l’institution scolaire en question. Il se prit à se croire tout permis. J’ai eu ainsi connaissance du fait qu’une jeune enseignante était venue le trouver, suite à mon départ, pour lui avouer qu’elle avait été troublée par un de ses élèves au point d’amorcer ce qui ressemblait à un flirt. Cet enseignant l’avait écoutée sans rien dire, puis pris la parole… pour lui déclarer sa flamme ! On voit donc à quel degré d’irresponsabilité morale et de domination de son psychisme par les passions cet être était parvenu.

Avec ma compagne de l’époque, avec qui je commençais une relation sérieuse, nous discutions souvent du cas de cet enseignant. Un jour, en avril 2007, comme saisie par une inspiration soudaine, elle me déclara : « Il sera lui-aussi expulsé avec violence de cette école ! ». Sur le coup, je restais perplexe. Cela paraissait peu probable. Mais le ton de sa voix, au moment où elle prononça ces paroles, avait quelque chose d’étrange. En septembre 2007, alors que j’étais en poste sur mon établissement dans le cadre de mon travail à l’Éducation Nationale, elle m’appela sur mon portable pour me dire :

« Grégoire, je viens d’apprendre quelque chose de très important ! Je vais t’en faire part, mais je te demande auparavant de maîtriser toutes les émotions que tu pourrais avoir au sujet de ce que je vais t’apprendre. L’enseignant qui est en grande partie responsable de ton départ vient d’avoir un accident vasculaire cérébral ! Il est dans le coma. Il peut en sortir, mais il y a de fortes chances qu’il ne récupère pas l’intégralité de ses fonctions motrices. Ce qui est troublant, c’est que deux jours auparavant il venait de donner une conférence à l’école dont l’intitulé était : Notre école est-elle encore une école Waldorf ? Tout le monde avait bien compris qu’il répondait à distance aux critiques que tu avais formulé lorsque tu travaillais dans cette institution. Aujourd’hui, c’est comme si le monde spirituel avait répondu à sa question ! »

Par la suite, beaucoup de personnes qui étaient dans ce milieu me dirent qu’ils avaient aussitôt associé cet événement à mon départ lorsqu’elles l’avaient appris. Pour ma part, je ne sais pas s’il faut considérer ce qui s’est produit comme une sorte de punition céleste pour les nombreuses ignominies commises par cette personne, ou comme un moyen de l’aider à retrouver le sens des réalités et faire preuve d’un peu plus d’humilité en devant finir ses jours en tant que personne handicapée. Je crois surtout qu’enseigner dans une école Steiner-Waldorf durant de longues années contribue à négliger de façon importante sa santé pour que cela n’ait pas de répercussions médicales graves lorsque l’on a un terrain fragile au départ. Or cette personne avait déjà eu des signaux médicaux particulièrement significatifs dont elle n’avait pas su tenir compte. Que cette négligence sur le plan de sa santé se soit conjuguée à une dégradation profonde de son être moral ayant entraîné une « condamnation divine » est une possibilité qui n’est pas à exclure. Mais si tous les professeurs Steiner-Waldorf qui ont fait du mal à leurs collègues se voyaient frappés d’une sentence similaire, je crois qu’il n’y aurait plus grand monde dans ces institutions.

La formation des enseignants à la pédagogie Steiner-Waldorf

De mars 2005 à juillet 2007, j’ai suivi la formation dispensée dans le principal institut Steiner-Waldorf de France proposant une formation pour devenir professeur Steiner-Waldorf. Aujourd’hui, il me semble utile de dire quelques mots au sujet de cette « formation » et de décrire ce que je peux en comprendre à présent que j’y vois plus clair sur les événements que j’ai vécu au sein du milieu anthroposophique.

La formation avait lieu un week-end par mois et sa durée, à l’époque, était de quatre ans. Il s’agissait d’une nouvelle formule  venant se substituer à une formation initiale à temps plein prévue sur deux ans. Cette dernière, trop onéreuse pour des étudiants qui ne pouvaient pas se la payer sans travailler, ni l’effectuer tout en travaillant pour se la payer, avait progressivement été désertée. Aujourd’hui, la formation en week-end a lieu sur trois ans seulement. Son coût était d’environ 1700 Euros par an. La plus grande partie fut à ma charge, l’école où j’enseignais n’acceptant de verser qu’une somme dérisoire pour m’aider à la payer. Il en fut de même pour les autres enseignants en poste qui avaient décidés de suivre cette formation. Ils en étaient pour leurs frais, quand bien même le salaire qu’il recevaient de la part de leur institution était déjà très faible. Nous nous retrouvions donc à travailler pour toucher un salaire dont une bonne part était reversé à une autre institution de pédagogie Steiner-Waldorf, afin de payer des formateurs qui bien souvent s’avéraient être… nos collègues. Je mentionne ce fait, car il est à mon sens parfaitement représentatif du circuit économique fermé qui a tendance à se constituer autour des écoles Steiner-Waldorf. Ainsi, les parents payent une scolarité pour leurs enfants. Ces enfants travaillent pour préparer les kermesses et autres fêtes de l’école où seront vendus des objets ou des bougies qu’ils ont confectionnés. Les parents achèteront ces cadeaux fabriqués par leurs enfants, mais l’argent ira à l’école, à la firme Weleda ou aux maisons d’éditions anthroposophiques qui tiennent des stands à cette occasion. Ainsi, tout en étant salariés d’une école Steiner-Waldorf, nous subventionnions un institut Steiner-Waldorf à travers nos frais de scolarité.

La première année de formation était arrivé un bon nombre de personnes qui n’avaient qu’une vague idée de la pédagogie Steiner-Waldorf et savaient très peu de choses au sujet de l’anthroposophie. Ils étaient juste venus avec le désir d’une formation professionnelle alternative dans le milieu de l’enseignement, de la prise en charge des tout-petits, ou encore, bien souvent, sans aucun projet précis. D’autres, cherchaient à se reconvertir et venaient de milieux très éloignés de l’enseignement. La plupart n’avaient donc aucun expérience pédagogique. Un grand nombre de ces étudiants étaient des personnes fragiles, un peu perdues dans leur existence. C’étaient principalement des femmes. La formation dispensée leur proposait une sorte de cadre communautaire dans lequel elles avaient l’impression de trouver une sorte de famille élargie. Tout était d’ailleurs fait pour donner cette impression : repas en commun, chants en commun, activités artistiques en groupe, moments d’échanges et de partage, etc. Au tout début, la doctrine anthroposophique n’était amenée qu’à pas feutrés par les formateurs. Il n’y avait ainsi qu’une seule heure par week-end consacrée à l’étude d’un ouvrage de Steiner. Il s’agissait de Nature Humaine ou de Théosophie. Mais ces livres sont si abstraits et ésotériques dans leurs propos qu’ils passaient au-dessus des têtes de 90% des étudiants. Ces derniers étaient certes impressionnés par le caractère apparemment savant des œuvres étudiées et des commentaires subtils que nous en faisait notre formateur, mais ils n’en retenaient quasiment rien. Certains ne se rendirent même pas compte que nous étudions depuis plusieurs semaines des chapitres traitant de la doctrine de la réincarnation et du karma. Pour beaucoup, ces cours étaient un mauvais moment à passer, tellement cela leur semblait difficile et abscons. Ce n’était pas mon cas, puisque, au contraire, la maîtrise des concepts était mon fort. Bien souvent, je fus le seul de ma promotion à répondre à notre formateur lorsque celui-ci nous interrogeait et sollicitait notre propre réflexion.

Ce n’est donc pas par le biais de la pensée que l’anthroposophie était apportée aux différents étudiants qui faisaient cette formation, mais bien plutôt par le biais d’habitudes qui furent progressivement instillées dans la vie du groupe. Par exemple, au début de chacune des réunions consacrées à un temps d’échanges, une étudiante proche des formateurs proposa « spontanément » de lire un verset du Calendrier de l’âme de Rudolf Steiner. Or ce genre de lecture au début de chaque réunion n’est ni plus ni moins qu’une coutume des anthroposophes, pratiquée dans presque toutes les « branches » et les « groupes de travail » de la Société Anthroposophique. Comme la plupart des étudiants ne connaissaient pas cette coutume religieuse anthroposophique, ils ne virent pas d’objections à ce qu’ils prenaient pour une sorte de récitation poétique. Puis, peu à peu, s’instaura également la coutume de lire ces strophes mantriques en allemand, en plus du français, toujours conformément à la coutume des anthroposophes. Dans tous les domaines et à chaque occasion possible étaient ainsi mise en places des caractéristiques comportementales des anthroposophes,  sans cependant annoncer la couleur et dire clairement qu’il s’agissait de rentrer dans des rituels communautaires anthroposophiques.

Mais c’est surtout au niveau de notre façon de penser que s’opéraient les changements les plus subtils et les plus profonds. Nous étions en effet constamment sollicités par nos formateurs pour évoquer notre ressenti, notre intériorité. On nous demandait à toutes les occasions, comme après des exercices d’Eurythmie, d’exprimer des émotions nébuleuses. Beaucoup d’étudiants se prêtaient au jeu et se lançaient dans l’expression confuse de sentiments ou de sensations quasiment mystiques au sujet de ce qu’ils éprouvaient – ou étaient sensés éprouver – au cours de leur formation. Pour se faire une idée précise de ce qui se passait au cours des deux premières années de formation, il convient de tenter de décrire les types d’exercices qui y étaient proposés et les états dans lesquels ceux-ci plongeaient les étudiants. En effet, ces états étaient bien souvent proches de la limite du point de vue psychologique. Il n’était pas rare qu’à la fin d’un cours, plusieurs étudiants se mettent à fondre en larmes, ou à quitter la salle pour cacher leur trop grande émotion. Mais au moment des échanges, les formateurs interrogeaient ceux qui avaient eu de tels comportements et leur demandaient de décrire, devant tout le groupe, les émotions qui les avaient envahis. On était donc beaucoup plus proches du psychodrame collectif que d’une formation à l’enseignement proprement dite. Il faut s’imaginer ce que peut produire sur une personne le fait de devoir partager un vécu intime et bouleversant sous le regard d’une collectivité : la personne a véritablement l’impression d’être mise à nue, ramenée à un état de fragilité qui la pousse nécessairement à s’abandonner aux autres.

Qu’est-ce qui avait donc provoqué de tels états ? Cela tenait principalement aux exercices que nos formateurs nous faisaient pratiquer. A première vue, il s’agissait de simples exercices de théâtre, de chant, d’art de la parole ou d’eurythmie. Mais à chaque fois que nous les réalisions, les formateurs nous demandaient d’aller chercher au fond de nous-mêmes des souvenirs intimes, liés à notre enfance, voire à notre petite enfance. Ils nous demandaient même parfois de pousser plus loin encore cette recherche dans les profondeurs de nous-mêmes, jusqu’à pousser des cris primales, ou animales. Ce qui sortait alors de nos profondeurs inconscientes nous surprenait et nous bouleversait. Certains ne le supportaient pas. Les plus jeunes étaient parfois profondément déstabilisées. J’ai ainsi vu une étudiante rentrer dans des états et se mettre à tenir des discours inquiétants, ouvertement suicidaires. D’ailleurs, presque toutes les personnes dont la tranche d’âge se situait dans la vingtaine n’ont pas pu poursuivre la formation et se sont arrêtées à la fin de la deuxième année, voire de la première année, très perturbées. Seules les étudiants qui avaient passé la trentaine pouvaient tenir le choc de ce qu’on leur demandait de faire.

Mais quel était l’intérêt de nous plonger continuellement dans de tels états, que l’on retrouverait plus facilement dans des séminaires sur l’hypnose ou de méditation transcendantale, mais peu probablement lors de formations normales à la pédagogie ? Officiellement, il s’agissait de nous amener à vivre les états et les émotions que traversent les enfants et les adolescents au cours de leur développement. Mais en réalité, nos formateurs observaient les réactions de chaque étudiant et repéraient ainsi ses faiblesses profondes. Ils avaient ainsi des clefs pour agir sur lui de manière à le transformer de la manière qu’ils le souhaitaient. Ainsi, quelque chose dans notre esprit avait été invité progressivement à abaisser ses barrières et à laisser le champs libre pour les subtiles manipulations que pouvaient désormais opérer les formateurs anthroposophes. Cela pouvait se manifester par une capacité d’emprise opérée par le biais de choses apparemment insignifiantes, comme des gestes, des paroles toutes simples ou des regards adressés aux étudiants. Ou par des entretiens intimes lors desquels les formateurs Steiner-Waldorf évoquaient certaines faiblesses profondes des étudiants. Tôt ou tard, lors d’une sorte de moment de choix intérieur dont les individus étaient à peine conscients, quelque chose en eux finissait par craquer, par abdiquer leur volonté propre. Leurs êtres entraient en état de soumission. Cela se faisait sans heurts et sans bruits, sans même que l’intéressé n’ait l’impression d’avoir abandonné son libre-arbitre. Je vais tenter de donner un exemple de ce genre d’abdication intérieure. Un jour, ma compagne anthroposophe, qui venait de commencer également cette formation en tant que future jardinière d’enfants, revint de l’institut en me disant qu’elle avait failli tout arrêter, mais qu’elle s’était ressaisie et était désormais certaine de poursuivre jusqu’au bout. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait émis en ma présence des doutes au sujet de cette formation et, de manière générale, au sujet des écoles Steiner-Waldorf et de l’anthroposophie, qui avaient constituées son seul environnement durant toute son enfance et son adolescence. Chaque fois, je l’avais encouragé à continuer. Comme je lui demandais pourquoi elle avait songé à tout arrêter et qu’est-ce qui l’avait convaincu du contraire, elle me raconta la séance qu’elle venait de vivre :

« Nous étions toutes les futures jardinières rassemblées autour de notre formatrice. Chacune était invitée à s’exprimer à tour de rôle au sujet de la pratique artistique que nous venions de vivre. Les unes après les autres, elles se sont mises à exprimer leurs intenses sensations intérieures avec un air d’extase et une confusion mystique qui m’ont donné à penser que j’étais chez les fous. J’ai failli claquer la porte. Mais à ce moment précis, j’ai croisé le regard de ma formatrice, et j’ai vu qu’elle avait compris mon trouble. Elle m’a pris sous sa protection et j’ai su que je pouvais continuer ma formation en ayant un  statut différent des autres. »

Et elle avait raison. Je pense que c’est effectivement ainsi que sont repérées puis séduites les personnes qui suivent cette formation avec une intelligence supérieure au reste du groupe. Car de telles personnes, les formateurs Steiner-Waldorf savent qu’il faut s’atteler à les tenir psychiquement d’une autre manière. Il faut leur faire comprendre qu’à elles, on ne demandera pas d’abandonner leur capacité de penser pour devenir des êtres sans volonté propre. Il faut leur signifier qu’elles feront partie du petit nombre de ceux qui pourront un jour diriger les autres. C’est pourquoi ces personnes seront appelées plus tard à devenir des dirigeantes des institutions Steiner-Waldorf. Car, tandis qu’une partie de leur psychisme a accepté de jouer le jeu, une autre n’est pas dupe. Ce sont certes des êtres profondément divisés, mais redoutables dans leur capacité à jouer un double jeu. C’est ce qui permet que ces personnes deviennent des interfaces crédibles à l’égard de la société, car elles ne sont pas privées de leur raison au même titre que les professeurs Steiner-Waldorf ordinaires. Elles peuvent encore sauver les apparences et garder un pied dans la réalité de la société. Ce qui leur permet de duper les autorités de tutelle, les inspecteurs ou les personnes du « monde extérieur » quand cela est nécessaire, conformément à ce que préconise Rudolf Steiner lui-même dans les Conseils donnés aux professeurs de la première école de Stuttgart :

« Il faut se faufiler. Il faut être conscient que c’est nécessaire au moins pour atteindre notre but, parler aux gens, et intérieurement les duper. » (p. 266)

Mon ex-compagne est effectivement devenue, quelques années plus tard, dirigeante d’une crèche parentale Steiner-Waldorf. Pour ma part, lorsque j’ai été admis à la formation, cela suscita une sorte de réunion de crise au sein de l’équipe de l’institution concernée, comme je devais le découvrir plus tard grâce à des indiscrétions de l’une des formatrices. Beaucoup craignaient en effet de m’accepter, en raison de ma trop grande connaissance de l’anthroposophie :

« Pouvons-nous accepter Grégoire Perra dans nos cours et dans notre formation, demanda le dirigeant de l’institution, alors même qu’il a lu plus de livres de Steiner que nous tous réunis ?! » demandait-il, en s’incluant dans le lot, lui qui pourtant était également dirigeant d’une maison d’édition anthroposophique.

Cette remarque peu paraître étrange, ou simplement flatteuse, tant qu’on a pas bien compris ce qu’est véritablement cette institution. En effet, comment peut-on craindre la venue de quelqu’un qui possède une connaissance approfondie de ce qui va être l’objet de sa formation ? Au contraire, cela devrait être perçu comme un avantage. Mais il faut bien comprendre que les institutions de formation à la pédagogie Steiner-Waldorf n’ont pas tant pour mission de dispenser un savoir que de procéder à des conversions. C’est une sorte de transformation totale de la personne qui s’opère en quatre ans dans ces instituts Steiner-Waldorf. A la fin, elle n’est plus elle-même. Elle est devenue un anthroposophe. Non pas qu’elle finira par adhérer nécessairement à la Société Anthroposophique ! Mais elle aura adopté les caractéristiques intellectuelles, sociales et comportementales des anthroposophes (Lire à ce sujet mon article intitulé Qui sont les anthroposophes ?).  Quand je discutais de cet objectif avec certains de mes formateurs, je pu constater que ceux-ci en étaient tout-à-fait conscients. Certes, ils donnaient à ce processus de dépossession de soi et d’emprise un autre nom, parlant de « faire naître en soi le pédagogue intérieur », de « réaliser son karma », ou d’autres choses du même tonneau. Mais au bout du compte, l’étudiant avait tellement changé que son entourage ne le reconnaissait plus. Bien souvent, il avait d’ailleurs décidé de couper les ponts avec ce dernier. Le processus était particulièrement accentué les deux dernières années, au cours desquelles tout ce qui avaient été amené de manière progressive et séduisante au début de la formation était à présent martelé continuellement dans les esprits pour que cela s’imprime au fer rouge. Il ne s’agissait alors même plus de penser, ni de ressentir, mais d’obéir. C’est pourquoi je pense que cette formation s’apparente, par le processus de transformation psychique qu’elle fait vivre à ceux qui la suivent, à une forme d’emprise sectaire insidieuse particulièrement grave. Avec le recul, je considère que ce qui s’y passe est tout simplement alarmant.

Beaucoup de personnes partirent en cours de route et ne terminèrent pas la formation, malgré les sommes qu’elles y avaient investies. Quelque chose au fond d’elles-mêmes vivaient mal ce qui était en train de se produire. Elles avaient de sérieux doutes. Mais il leur était impossible de s’en ouvrir dans ce cadre. Aussi, elles ne motivaient jamais clairement leurs départs précipités. Nous pouvions seulement sentir qu’elles étaient envahies par un profond mal-être, que nous expliquions par des faiblesses internes à se laisser pénétrer par l’esprit de la pédagogie Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie. J’ai ainsi vu une jeune femme s’effondrer en larme devant tous les étudiants en expliquant qu’elle était épuisée, qu’elle se sentait très mal et qu’elle voulait partir.  Ou encore, un étudiant plus âgé, qui avait été très impliqué dans la formation, qui annonça sont départ en disant juste du bout des lèvres qu’il se posait des questions et avait besoin de prendre de la distance. Nous n’avons plus jamais eu de leurs nouvelles. Nous n’étions pas en mesure de comprendre que c’était en réalité leurs êtres profonds et leurs personnalités véritables qui étaient en train de résister à ce que cette formation était en train d’opérer sur eux. Pour certaines d’entre elles, la seule solution fut bien souvent de graves dépressions. Ou des formes de « suicide social », comme cette jeune femme qui faisait la formation avec moi et qui, du jour au lendemain, s’est probablement engagée dans les voies de la prostitution dans le Sud de la France. Ou des passages à l’acte consistant, pour les femmes, à tomber enceinte au beau milieu de leur parcours, ce qui ne leur permettait pas de le finir. Combien en sont arrivées à des extrémités plus graves pour pouvoir échapper à cette emprise ? Je ne saurais le dire car, dès lors que nous interrogions nos formateurs au sujet de ces « disparitions », ceux-ci répondaient toujours par des phrases stéréotypées affirmant qu’ils n’avaient plus de nouvelles.

Le lobby politique de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf

En mai 2007, alors que j’étais encore anthroposophe, il m’avait été donné de suivre, de l’intérieur d’une école Steiner-Waldorf où j’ai été en poste jusqu’en mars, ainsi que de l’intérieur de la Formation Pédagogique de l’Institut Rudolf Steiner, où j’ai été étudiant jusqu’en juillet 2007, la campagne présidentielle opposant Ségolène Royale à Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, il me semble important de rapporter ce que j’ai pu y observer. Mon regard pourrait en effet permettre d’y voir plus clair sur cette dimension peu connue des écoles Steiner-Waldorf et de leur influence sur la vie politique française.

En effet, les élections présidentielles de 2007 étaient importantes pour les écoles Steiner-Waldorf. La candidate du Parti Socialiste était connue pour avoir joué un rôle important dans les accusations de sectarisme que cette « pédagogie » avait essuyé aux alentours des années 2000. Pour la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, l’échec de Ségolène Royale était donc considéré comme un objectif vital. Voici comment j’ai pu observer la mise en œuvre de cette stratégie de barrage :

Tout d’abord, il semble que ce soit le Bureau de la Fédération qui ait pris la décision de mobiliser les écoles Steiner-Waldorf et ses sympathisants. Ce genre de décisions se prennent toujours en haut lieu dans ce milieu. Cependant, comme toujours dans les écoles Steiner-Waldorf, on prend garde à ne pas laisser apparaître la provenance exacte d’une consigne, surtout lorsque celle-ci a des répercussions publiques. Aussi, le Bureau de la Fédération utilisa-t-il, à ma connaissance, le cercle des représentants des écoles, pour faire passer le message. Ceux-ci le répercutèrent en premier lieu au sein des « Collèges Internes » des différentes écoles Steiner-Waldorf de France (les organes de directions de ces écoles). Puis, les « Collèges Internes » transmirent la consigne aux « Grands Collèges » de chaque école, c’est-à-dire l’ensemble des professeurs rassemblés chaque semaine, les jeudis. Dans le même temps, le message passa aussi au sein des organismes de formations, comme l’Institut où je me trouvais, par l’intermédiaire des formateurs appartenant également à la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France. A ce stade, le propos était explicite : Ségolène Royale avait tenté de s’en prendre aux écoles Steiner-Waldorf il y a quelques années, il fallait à présent lui rendre la monnaie de sa pièce et l’empêcher coûte-que-coûte de nuire à nouveau.

En revanche, le message fut répercuté beaucoup plus subtilement auprès des parents d’élèves, dont on pouvait craindre de froisser les diverses susceptibilités politiques. Les écoles Steiner-Waldorf ne veulent pas afficher de couleur politique. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’en a-ont pas. On fit donc passer le message d’opposition à Ségolène Royale par le biais des réunions de parents, qui avaient lieu chaque trimestre. Les professeurs n’y disaient pas ouvertement qu’il fallait voter quoiqu’il arrive Nicolas Sarkozy au deuxième tour, mais plutôt qu’une victoire de la Gauche serait très dommageable pour les écoles Steiner-Waldorf. Ils s’arrangeaient pour glisser ce propos lors du moment des questions diverses, ou sous forme de digressions, afin que cela n’apparaisse jamais comme un mot d’ordre explicite.

Si l’on tient compte du fait que chaque école compte environ 200 familles, mais aussi qu’elles ont des liens avec un nombre considérables d’autres familles qui ont eu leurs enfants scolarisés chez elles par le passé, cela représente au final un pouvoir électoral non-négligeable. Il est fort probable que ce dernier aura pesé dans la balance à l’heure décisive.

Toutefois, le poids politique de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf dépasse largement le cadre français. Je m’en suis rendu compte en 2005, à l’occasion du référendum sur le traité européen. Dans l’école Steiner-Waldorf où j’enseignais alors, quelques élèves avaient décidé d’ouvrir un débat sur la question, avec une parfaite connaissance du sujet. En soi, il s’agissait pour ces élèves d’un exploit car, au sein d’une école Steiner-Waldorf, on se garde généralement bien de faire entrer des échos de la vie publique. Ces élèves ayant conclu en exprimant leurs réticences à l’égard du traité, je me tournais vers un professeur qui était également membre de la Fédération afin de lui demander son avis. Elle me répondit :

« C’est sûr qu’il y a à redire à ce traité. Mais la Fédération, en s’alliant à d’autres lobbys résidant à Bruxelles, a réussi à y introduire une clause sur la liberté pédagogique qui nous serait extrêmement favorable. Si ce traité ne passe pas, ce seront des années d’efforts qui seront anéantis, sans compter l’argent dépensé. »

Quand on réalise ainsi le poids politique qu’une dérive sectaire a la possibilité d’exercer sur le destin des institutions européennes, on est en droit de se demander quelle confiance on est encore en droit de leur accorder.

Par ailleurs, une anecdote intéressante mérite ici d’être racontée. Le 2 mai 2012, j’assistais au concert d’une chorale dont mon oncle était chef d’orchestre, dans une église parisienne. Quelque rangs derrière moi, Jacques Dallé, directeur de publication des éditions de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, était également présent. Je croisais son regard : étonnamment fuyant et vide de toutes émotions pour quelqu’un qui avait décidé de me faire un procès en diffamation pour mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI ! (Avec le succès que l’on sait aujourd’hui). N’avait-il pas été mon formateur à l’Institut  ? Et n’avait-il pas pris la décision, en mars 2007, alors qu’il était encore lui-même Président de la Fédération, en accord avec Raymond Burlotte, Directeur de l’Institut, de m’autoriser à continuer ma formation pédagogique Steiner-Waldorf, ne voyant donc aucun problème à ce que je devienne, si je le souhaitais, un professeur Steiner-Waldorf ? A la fin du concert, je l’observais. Il ne quittait pas la salle et faisait le pied de grue derrière une colonne, aux aguets. En effet, un important Ministre du Gouvernement de Nicolas Sarkozy était également venu assister au concert. L’éminent représentant de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf attendait donc patiemment le juste moment, dans l’ombre, prêt à bondir pour se présenter à ce représentant de la République, qui n’avait pourtant que quelques jours encore à exercer ses fonctions. Rien de mal à cela bien sûr ! Mais il est bon de savoir que la Fédération possède ainsi quelques spécialistes de la communication, sachant habilement frapper aux portes des différents Ministères, ou de certaines cellules de l’Éducation Nationale, pour tenter de se faire apprécier et reconnaître des instances de la République et des partis politiques susceptibles de les favoriser. Dans ce petit monde des anthroposophes, déconnecté des réalités sociales, qu’un membre important de l’École de Science de l’Esprit, que je côtoyais notamment à la Section des Belles-Lettres, soit doté de telles capacités diplomatiques et d’un incontestable charme politique est une chose suffisamment exceptionnelle pour être signifiée.

Une relation de trois ans

A cette époque, en 2007, je commençais donc une vie de couple avec une jeune anthroposophe. Nous emménagions ensemble. Elle était issue d’une famille d’anthroposophes pure et dure, que l’on pourrait même qualifier de fanatique. Ses parents étaient tous deux membres de la Société Anthroposophique en France, et le père figurait parmi les personnalités importantes du mouvement. Cuisinier pendant des années dans une  école Steiner-Waldorf, il avait publié un livre sur la question de l’alimentation du point de vue de l’anthroposophie. Il s’était forgé une réputation de grand spécialiste de ces questions et se qualifiait de « conseiller en alimentation saine », se faisant rémunérer pour des séances de coaching nutritionnel personnalisées. Ayant eu pendant ma vie d’importants problèmes de surpoids ou d’obésité que j’avais traité avec succès auprès de spécialiste de la médecine nutritionnelle classique, je dois dire que j’étais parfois effaré par la dangerosité des conseils alimentaires qu’il se permettait de prodiguer. Il était aussi membre du Collège Interne de l’école où j’avais travaillé et, il faut bien le dire, co-responsable du climat d’inhumanité régnant dans cette institution. La mère était la collaboratrice de la librairie anthroposophique, avec laquelle j’avais travaillé quelques années plus tôt.

Au cours de notre relation, la jeune anthroposophe me raconta beaucoup de choses sur ce qu’avait été son éducation par des parents anthroposophes. Par exemple, comment, dès son plus jeune âge, sa mère lui faisait réciter des prières et des mantras de Rudolf Steiner chaque soir avant de s’endormir. Elle me parlait aussi du fait que son jeune frère avait été, dès l’âge de huit ans, considéré comme médium par ses parents, si bien que chacune de ses visions ou de ses pressentiments étaient pris très au sérieux. A l’adolescence, il présenta des désordres significatifs sur le plan mental, comme par exemple l’agoraphobie ou le goût morbide pour des visions hallucinatoires, où il se voyait lui-même crucifié. Elle me racontait aussi comment ses parents lui avaient inculqué très tôt que la réincarnation était une évidence admise par tout le monde, et le choc qu’elle avait eu en se rendant compte plus tard de la relativité de cette notion. Elle me parlait de sa douleur que ses parents l’ait confiée avec une confiance aveugle à l’école Steiner-Waldorf où elle avait effectué sa scolarité et n’ait pas su se rendre compte à quel point elle n’y était au fond ni comprise ni respectée par sa professeur de classe, qu’elle avait eu six année de suite. Pour ses parents, comme pour la plupart des parents anthroposophes qui mettent leurs enfants dans une école Steiner-Waldorf, il est en effet tout simplement impossible que les pédagogues de cette institution se trompent ou fassent mal leur travail. Ils préfèrent donc remettre en question leurs enfants quand ceux-ci évoquent des difficultés ou des problèmes, plutôt que les enseignants en qui ils placent une foi inconditionnelle. Je comprenais que j’avais affaire à une personnalité très intelligente, qui aurait probablement pu réussir des études élevées, si la pédagogie dans laquelle elle avait été placée toute petite n’avait pas consisté justement à enrayer le développement de l’intelligence et à ne pas faire travailler les élèves. Elle me raconta aussi qu’elle avait été victime d’une agression sexuelle de la part d’un camarade de classe.

Au début de notre relation, nous pouvions échanger sur tous ces sujets relatifs aux écoles Steiner-Waldorf et à l’Anthroposophie. Elle me répétait souvent que je devais être plus prudent dans tout ce que je disais sur les anthroposophes, car ceux-ci lui faisaient peur. J’avais en effet publié dans les revues anthroposophiques divers articles où apparaissaient des critiques de fond. Cela avait commencé, en 2008, par un article qui avait eu un grand écho, intitulé La racine philosophique de l’anthroposophie et le retour des sorciers. D’autres suivirent. Mais dans le même temps, elle montrait des signes de ce que le conditionnement qu’elle avait subi agissait profondément sur elle, en dépit de la prise de conscience partielle qu’elle pouvait en avoir. Elle était fasciné par toute forme de médiumnisme, se lançait dans des régimes alimentaires dangereux, affirmait avec une incroyable arrogance certaines choses qu’elle tenait pour vraies et raisonnait avec les repères anthroposophiques ésotériques qu’on lui avait mis dans la tête depuis son plus jeune âge, comme la polarité Lucifer/Ahriman, le Christ, le « double », etc. Au bout d’un moment, je pense que ma démarche de prise de conscience, qui avait dans un premier temps été libératrice pour elle, lui devint insupportable, car elle impliquait un travail sur elle-même dont elle était pour l’heure incapable. Elle ne pouvait pas non plus procéder à la mise à distance d’un milieu dont elle avait été rendu psychiquement dépendante.

Une amie un peu bizarre et potentiellement dangereuse

La dernière année de sa scolarité Steiner-Waldorf, ma compagne s’était liée d’une très forte amitié avec une autre élève quelque peu spéciale avec laquelle elle avait tenu à garder de proches relations, en dépit de mes réticences. Cette jeune fille se disait medium, télépathe et capable de voir les Morts. Lorsqu’elle venait dans notre appartement, elle indiquait à ma compagne les endroits fréquentés par les Morts, lui révélait leurs âges et les raisons de leurs errances sur le plan astral. Elle préconisait certaines méthodes pour les éloigner, comme de repeindre notre salle de bain en rose et blanc. Il s’agissait aussi d’une personne aux mœurs particulièrement légères malgré son jeune âge : bisexuelle, elle pratiquait depuis des années le « triolisme », c’est-à-dire qu’il lui arrivait de coucher avec des couples mariés, au demeurant beaucoup plus âgés qu’elle. Mais elle était également ouverte aux propositions sexuelles du premier-venu. Un jour qu’elle passait ses vacances en Égypte, elle se retrouva ainsi dans les bras et dans la grande villa au bord de mer d’un parfait inconnu. Ne recevant plus de nouvelles d’elle pendant plusieurs jours, sa mère du contacter les autorités locales et faire placarder des avis de recherche à son sujet dans la ville. Un jour, elle fit une démonstration particulièrement saisissante de ses dons de télépathie. Ma compagne venait en effet de se faire voler son vélo dans un garage à vélo à proximité du domicile de ses parents. Aussitôt qu’elle s’en aperçu, la jeune « télépathe » lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’elle était connectée avec le voleur et qu’elles allaient pouvoir le suivre à la trace. Elles déambulèrent ainsi dans les rues jusqu’à ce qu’elle admette qu’elle avait « perdu le contact mental » avec le voyou.

Cette « amie » de ma compagne racontait également que, alors qu’elle n’était qu’un nourrisson, au cours d’un séjour à l’hôpital, un médecin-chef avait tenté de l’assassiner. Elle affirmait que sa mère lui avait raconté que le médecin en question avait volontairement fait en sorte que sa tension artérielle tombe à 02, et qu’il s’était tenu devant la porte du bloc opératoire afin d’interdire à quiconque de venir la sauver, le temps qu’elle décède. Elle n’aurait du son salut qu’à l’intervention d’infirmières qui auraient réussi à détourner l’attention du médecin un bref instant. Elle affirmait que ce médecin avait agit ainsi parce qu’il était persuadé qu’elle était possédée par un démon et qu’il fallait éliminer cet enfant diabolique. La mère aurait par la suite fait – en pure perte – un procès à ce médecin.

Pour ma part, je ne souhaitais pas entrer en contact avec cette jeune personne. J’avais en effet entendu dire qu’elle avait proférer des accusations à l’encontre du nouveau professeur de Philosophie venu me remplacer après mon départ. Elle soutenait que ce dernier lui aurait caresser les cuisses lors du « séminaire-portail » de la rentrée, ainsi que d’autres allégations de ce genre. Choqué, car ce n’était pas la première fois, je décidais d’écrire au coordinateur de l’école en question afin de l’informer de ces allégations. Celui-ci ne répondit pas à mon courrier, mais j’appris par la nouvelle professeur d’Arts Plastiques, qui étaient une ancienne amie, que le Collège des Grandes Classes avait évoqué l’incident, mais qu’ils avaient reçu pour consigne de garder le silence absolu à son sujet. Je ne saurais dire si les allégations de cette jeune fille étaient vraies ou fausses. Je sais en revanche que la logique des écoles Steiner-Waldorf dans ce genre de circonstances est de ne pas faire de signalement, qui est normalement une procédure obligatoire en milieu scolaire, par crainte de l’intervention des autorités extérieures pouvant mettre la chose sur le compte d’une dérive sectaire. Mais cette façon de faire est dramatique, car aucune enquête sérieuse n’est diligentée, ne permettant ni à l’enfant agressé de faire reconnaître les faits si ceux-ci s’avère vrais, ni au professeur incriminé de démontrer son innocence dans le cas contraire. Or, dans une institution scolaire où la proximité des professeurs et des élèves est importante, des accusations de ce genre sont toujours possibles. Sans parler du fait que des jeunes atteints de troubles psychiatriques se mettant à inventer des agressions sexuelles ne sont  pas des cas isolés. C’est aux autorités compétentes de statuer dans ce genre de cas, non à des commissions internes de professeurs inexpérimentés dans ce domaine délicat.

Cette jeune fille voulait absolument entrer en contact avec moi, malgré mes refus. Le jour de l’anniversaire de ma compagne, elle mit la pression à cette dernière pour que j’accepte. Comme je m’obstinais, je reçus un message téléphonique de sa mère m’enjoignant à accepter. Je réduisis le contact au strict minimum. J’appris par ma compagne que le père de son amie était Chevalier de l’Ordre de la Rose-Croix d’Or, ou quelque chose comme cela, pratiquait le pendule et voulait absolument que sa fille soit initiée spirituellement par ses soins. Aujourd’hui, avoir quitter le milieu anthroposophique me donne la grande satisfaction de ne plus être obligé de fréquenter des individus de cette sorte.

« Soigné » par des médecins anthroposophes

Ma traversée de trente ans du milieu anthroposophique compta aussi le fait d’être soigné par divers médecins anthroposophes. N’étant pas moi même médecin, il ne m’est bien sûr pas possible de me prononcer sur la pertinence médicale de la médecine anthroposophique, quels que soient mes sérieux doutes à son sujet. En revanche, il m’est permis de donner mon avis de patient. En effet, avec le recul, je m’aperçois que la médecine anthroposophique m’a sans doute fait plus de mal qu’elle ne m’a aidé, dans le sens où les remèdes étaient inopérants mais que ma croyance obstinée en leur efficacité m’ont conduit à laisser se développer des maladies sur le long terme, tandis qu’il aurait plutôt fallu chercher à les enrayer rapidement et définitivement. Par bonheur, il ne s’agissait pas de pathologies lourdes et rien ne fut irréversible après que j’eus changer de façon de me soigner. Mais les « soigner » par la médecine anthroposophique a permis qu’elles se prolongent indéfiniment, ce qui a considérablement dégradé mes conditions de vie et mon rapport à mon propre corps. Pour être concret, il me faut donner quatre exemples, en m’excusant par avance auprès du lecteur du caractère nécessairement un peu impudique de mes propos.

La première affection pour laquelle j’ai eu recours à la médecine anthroposophique était une acné purulente aigüe contractée à l’âge de 15 ans. Le médecin anthroposophe qui me suivait me préconisait quelques granules Weleda et des crèmes de la même marque. Or celles-ci sont très grasses, ce qui n’a fait que renforcer le problème. Lorsque ma peau était dans un tel état que je disait à mon médecin anthroposophe qu’il faudrait peut-être envisager quelque chose de plus radical, comme le recours au « Roaccutane », celui-ci s’y opposa catégoriquement. Il ne cessait de me dire que son traitement de fond allait finir par porter ses fruits et que « cela allait déjà un peu mieux ». Je suivais ses recommandations, mais cela eu pour conséquence une aggravation qui conduisit à des surinfections inquiétantes, accompagnées de fièvres. J’en porte aujourd’hui de nombreuses cicatrices. Depuis que j’ai quitté le milieu anthroposophique et que je me suis fait suivre par un spécialiste hospitalier, ce problème a régressé et pratiquement disparu en quelques mois. Il avait pourtant durer près de trente ans.

La deuxième affection pour laquelle j’ai été suivi par un médecin anthroposophe était un problème de surpoids pouvant aller jusqu’à l’obésité. Mon médecin anthroposophe me recommandait de manger beaucoup de produits grillés, afin que « le feu de la cuisson » brûle les graisses qui étaient en moi. Je ne cessais bien évidement de prendre du poids. Ce n’est que lorsque je décidait de solliciter les conseils d’une diététicienne conventionnelle et agréée, puis que celle-ci m’orienta vers un centre de soins où j’appris à me nourrir convenablement et à faire du sport, que mes problèmes peu à peu disparurent. Il faut dire que je croyais auparavant à bon nombre de conseils et préconisations alimentaires dangereuses circulant dans le milieu anthroposophique, comme l’intérêt des mono-diètes ou des jeûnes pour l’équilibre spirituel et corporel, où à un végétarisme axé sur la consommation de céréales correspondant à chaque jours de la semaine.

La troisième affection pour laquelle j’ai été soignée durant de nombreuses années par un médecin anthroposophe était une tendance à faire des sinusites qui descendaient sur les bronches. Le médecin me prescrivait toujours le même remède, à savoir des poudres de la firme Weleda. Si celles-ci agissaient, ce dont je ne suis pas sûr, ce n’était pas avant une bonne semaine. Au bout d’un moment, ce problème était devenu si fréquent que je faisait une sinusite de ce genre, avec complications, presque tous les mois. Cependant, mon médecin anthroposophe persistait à me donner les mêmes remèdes, comme l’ttestent toutes les ordonnances que j’ai conservées. Lorsque je me suis mis à avoir ce genre de maladies même en juillet et en août, par des temps magnifiques, je me suis dit que quelque chose n’allait pas. En 2007, je résolu de prendre une première fois des antibiotiques, après avoir consulté un médecin conventionnel. L’infection disparue en cinq jours et ne réapparu plus.  Cela faisait depuis l’âge de 18 ans que j’étais sujet à ce problème médical ! En réalité, les soins anthroposophiques avaient surtout permis à un virus de s’installer tranquilement dans mon corps sans être inquiété.

Enfin, la quatrième affection pour laquelle je fus suivi par un médecin anthroposophe était un problème d’usure prématurée de mes dents en raison de grincements qui avaient lieu en continu durant mon sommeil (bruxisme). Je consultais un dentiste anthroposophe, qui me recommanda de me masser les mollets chaque soir avant de m’endormir, en vertu d’un lien spirituel qui existerait entre cette partie du corps et la mâchoire. J’obtempérais mais, au bout de quelques mois, il me fallu me rendre compte que cela n’avait aucun effet. Malheureusement, ces grincements continuels provoquèrent d’importants dégâts, notamment des abcès au niveau des racines des dents qui s’avérèrent très douloureux. même les antalgiques ne faisaient plus effet. Mais comme mon dentiste anthroposophe refusait de dévitaliser les dents, je souffrais le martyre durant de nombreux mois, avant de me décider à « changer de crèmerie ». Il fallu certes dévitaliser au moins trois dents, mais les abcès cessèrent de proliférer et la douleur disparue.

Dans mon article intitulé Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique, j’évoque le cas d’autres personnes que j’ai connues qui ont eu de graves problèmes de santé en se faisant suivre par un médecin anthroposophe. Pour ma part, je crois que cette médecine ne se pose nullement « en complément » de la médecine traditionnelle, comme le disent les brochures des médecins anthroposophes, mais plutôt « en opposition » avec cette dernière. Je pense aussi qu’elle fonctionne beaucoup sur une sorte de foi aveugle que le patient porte à son médecin et aux remèdes qu’il lui prescrit, foi qui permet de supporter la douleur et la maladie bien au-delà de ce qui serait normal. Le patient de la médecine anthroposophique apprend selon moi à ne plus percevoir les signaux d’alerte importants et à négliger son corps, tout en surinterprétant d’autres symptômes de façon ésotérique. En outre, cette discipline me semble plus proche de la prétention à l’action spirituelle et magique que de la médecine. Ainsi, la première fois que je consultais un médecin anthroposophe, celui-ci me demanda en fin de rendez-vous s’il pouvait prier pour moi. Une autre fois, un médecin que je connaissais bien et auquel j’avais confié une amie atteinte de crises psychiques importantes ne trouva rien de mieux à faire, une fois celle-ci arrivée dans son cabinet dans un état alarmant, que de s’agenouiller en prière à ses pieds en récitant des Notre-Père, comme dans le film l’Exorciste. Une intervention des urgences psychiatriques eut pourtant été bien plus profitable et conforme au règles qu’un vrai médecin était tenu de mettre en œuvre.

Les ennuyeuses rencontres des jeunes et du Comité Directeur de la S.A.F.

De 2003 à 2009, j’ai participé régulièrement à des rencontres avec des « jeunes anthroposophes » organisé par le Comité Directeur de la Société Anthroposophique en France. Ces rencontres avaient lieu en moyenne une fois par trimestre. Peu de jeunes y ont participer avec assiduité dans la durée, à l’exception de trois ou quatre, dont je faisais parti. La plupart décidaient en effet de ne plus y revenir, tantôt en prenant la décision sur le champs, tantôt au bout d’un nombre plus conséquent de séances. L’objet de ces réunions était de créer un interface plus vivante entre la Société Anthroposophique et la jeunesse, cette dernière ayant une forte tendance à déserter les rangs des anthroposophes. Quelques tentatives avaient été réalisées auparavant, sans donner de résultats probants, jusqu’à ce que le Comité décide de prendre lui-même les choses en main. Non que leur capacité à proposer des initiatives capables de séduire la jeunesse eut été supérieure à celle de leurs prédécesseurs, mais au moins leur sens de la diplomatie leur assurait de ne pas commettre d’énormes impairs qui décidaient certains jeunes à partir furieux et bien décidés à ne jamais remettre les pieds en un tel lieu. Il faut dire que, sans même parler de la folie douce ou sévère qui caractérise le milieu des anthroposophes, ou de leur sociabilité délétère, il n’est pas très engageant pour un jeune de se retrouver dans un cercle de vieux qui radotent avec délectation des bribes de la doctrine de leur Maître des heures durant. Pour le lecteur intéressé, je décris les modes de travail des différents cercles de la Société Anthroposophique, comme les « branches », dans mon article intitulé Éléments explicatifs de l’enfermement mental provoqué par l’anthroposophie.

Assez rapidement, avec un autre jeune anthroposophe, nous décidâmes de tenter de donner une autre tournure à ces réunions trimestrielles en proposant une nouvelle organisation et de nouvelles activités. Tandis que cela ne semblait poser aucun problèmes au vieux anthroposophes de rester toute une journée assis à discuter d’anthroposophie (ou plutôt à écouter de longs discours successifs des uns et des autres), nous proposâmes plusieurs activités sollicitant la participation de tous, la mise en jeu du corps autant que de l’intellect et le partage de vécus personnelles. Par exemple, nous mîmes en place une sorte de « jeu philosophique » consistant à réfléchir ensemble autour du même concept et à apprendre à écouter la pensée de l’autre avant de se mettre soi-même à parler. Nous ne commencions pas nos réunions sans avoir préalablement réalisé cet exercice, afin de favoriser une ouverture à l’autre qui sinon faisait cruellement défaut. Nous introduisîmes également systématiquement un atelier de pratique artistique (Eurythmie, Chant Werbeck, Gymnastique Bothmer, etc), afin que nos corps et notre pôle émotionnel soit pas comme anesthésié par l’omniprésence de l’activité intellectuelle. Nous proposâmes un moment régulier de « partage d’expériences spirituelles de chacun », afin que la référence à la spiritualité ne passe pas que de manière monolithique par la lecture des écrits de Steiner. Bref, nous dérogions avec le mode classique et immuable de réunion des anthroposophes consistant à se réunir autour des oeuvres de Steiner pour en commenter des passages en faisant appel à leurs souvenirs d’autres lectures de Steiner.

Mais quelle que soient l’ingéniosité et la vie de nos inventions pour ces réunions, les membres du Comité Directeur, poussés par quelque chose d’instinctif et de plus fort qu’eux, finissaient toujours par en détourner le sens pour revenir aux modex de fonctionnement auxquels ils étaient habitués. Au bout d’un moment, nous devions de nouveau subir leurs interminables discours anthroposophiques, qu’ils déversaient sur nous avec la certitude d’être des puits intarissables de sagesse supérieure. Avec le recul, je pense que les anthroposophes ne peuvent pas faire autrement que de fonctionner ainsi, non seulement parce que c’est leur modèle de vie culturelle, qu’ils subissent eux-même continuellement, mais parce que ce « mattraquage » est le moyen d’obtenir une sorte de soumission des esprits faibles. Au bout d’un moment, si rien ne résiste dans les profondeurs de la personne, ce flot ininterrompu de propos anthroposophiques, qu’il est impossible d’assimiler, mais seulement d’ingurgiter, finit par briser les esprits. Ces derniers deviennent alors profondément passifs et comme hébétés, prêts à passer leurs vies de conférences en conférences, de réunions en réunions, à écouter de genre de choses. Ne plus être continuellement remplis par de l’anthroposophie leur donne l’impression de ses sentit vides. Pour ma part, lorsque je constatais que toutes nos tentatives de transformations étaient vaines et qu’une part de moi commençait d’adopter le comportement des vieux dirigeants, je pris la décision de partir.

Membre de l’École de Science de l’Esprit et de la Section des Belles Lettres

De 2003 à 2009, j’ai été membre de l’École de Science de l’Esprit. Cette « école » est une institution intégrée au sein même de la Société Anthroposophique. Elle est à mi-chemin entre une structure à caractère intellectuel et une congrégation religieuse. Ou plutôt, on y assiste à une étrange confusion entre ce qui est d’ordre intellectuel et ce qui est d’ordre sacramentel. Concrètement, celle « école » consiste pour ses membres à se réunir une fois par mois pour écouter des « leçons de classe », c’est-à-dire des conférences spécifiques de Rudolf Steiner. Un « lecteur » les prononce à haute voix, debout derrière un pupitre, comme s’il était Rudolf Steiner lui-même, ou plutôt la voix de Rudolf Steiner. Ces conférences ésotériques contiennent des mantras, qui en résument ou condensent le contenu. Les auditeurs sont conviés à les noter à la fin de chaque séance et de les emporter chez eux pour les méditer. Pendant la lecture de ces conférences ésotériques spéciales, il leur seront également montrés une série de gestes cultuels qui doivent accompagner les mantras et être effectués à la fin de la récitation-méditation de ces derniers. Pour certains mantras, on donne également d’autres indications, comme les rythmes (spondée, throchée, etc.) qui doivent être appliqués à telle ou telle strophe mantrique quand on les lit, afin qu’elles produisent l’effet psychique escompté. Les conférences contiennent également des indications au sujet de certaines représentations qu’il s’agit d’élaborer mentalement lorsqu’on récite-médite ces mantras. Il existe en tout 18 « leçons », qu’un membre de l’École de Science de l’Esprit mettra donc environ deux ans à entendre toutes.

Lorsque j’ai demandé à intégrer cette « école », le « lecteur » qui m’a reçu a commencé par me poser beaucoup de questions sur ma vie personnelle. Il voulait notamment savoir si il m’était arrivé de consommer des drogues ou si j’avais appartenu auparavant à un autre courant ésotérique. Puis il m’a expliqué que la finalité de ce travail consistait à me rendre clairvoyant progressivement et sans risque. A un moment donné de notre entretien, il s’est effondré en larmes. Lorsque cela s’est produit, il était en train d’évoquer le fait qu’un ancien élève de son épouse, qui enseignait dans le public, était un jour venu la trouver en lui disant qu’elle n’enseignait pas comme tout le monde et qu’il y avait chez elle quelque chose de spécial. Puis il s’est repris en me disant que tel était précisément l’effet qu’il fallait viser lorsqu’on devenait membre de l’École de Science de l’Esprit : ne jamais l’afficher ostensiblement ni directement, mais que les gens du « monde extérieur » puissent sentir que nous portons en nous quelque chose de spécial, qui les mettra eux-mêmes en mouvement vers l’anthroposophie.

La première fois que j’ai assisté à l’une de ces « leçons », j’ai été saisi d’horreur vers la fin, lorsque le « lecteur » s’est mis à tracer dans l’air un geste accompagnant les paroles mantriques qui ressemblait fort, tant par l’attitude que par le ton adopté, à un salut nazi. Droit comme un i dans son costume noir, le bras tendu en avant tandis qu’il prononçait des paroles en allemand d’un air martial, il est vrai que la chose était saisissante et pouvait porter à confusion. Par la suite, je compris qu’il s’agissait d’une invocation de l’Esprit de l’Archange Michaël. Il n’empêche que je n’ai jamais été totalement à l’aise en face de ce geste sacramentel, même lorsque d’autres lecteurs le prononçaient de manière plus pondérée.

Si je fais aujourd’hui le bilan de ma participation de près de six années à cette École de Science de l’Esprit, je dois dire que j’en ai récolté peu de choses. Tout d’abord, comme on pouvait s’y attendre, je ne suis pas devenu clairvoyant. Ensuite, je n’en ai pas non plus retenu grand chose sur le plan intellectuel : ces conférences sont si confuses qu’il est difficile d’en dégager des contenus de pensée précis. On peut cependant leur reconnaître une certaine force poétique.

Ma participation à la « Section des Belles Lettres » a été plus courte, à savoir de 2007 à 2009. Les « Sections professionnelles » de « L’École de science de l’Esprit », consistent à se réunir en fonction de certaines thématiques, comme la pédagogie, l’agriculture, les arts, les sciences sociales, etc. La « Section des Belles Lettres » étaient plus particulièrement adressées aux personnes qui exerçaient une activité autour du langage : professeurs de Français, orthophonistes, écrivains, grammairiens, etc. Elle venait de se créer, notammat autour de la personnalité de Jean Poyard, le Président de l’APAPS, l’association chargée de promouvoir la pédagogie Steiner-Waldorf. Une personnalité comme Jacques Dallé, de la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf de France, faisait également quelques apparitions à nos réunions. Une fois, il est venu nous parler de l’importance de la pratique de la calligraphie pour vaincre l’influence d’Ahriman sur notre civilisation. Je suis moi-même intervenu à plusieurs reprises pour partager mes recherches littéraires et philosophiques. L’une de ces recherches, intitulée L’Homme des Lumières et le Réenchantement du monde, fut publié dans les Nouvelles de la S.A.F.

Vers la fin, je ne supportais plus de venir à ces réunions. Je trouvais que tout ceci manquait de vie et de curiosité culturelle. Le comble pour moi était qu’appartenir à cette « Section des Belles-Lettres » ne me donnaient en fait aucune envie de lire ni de me plonger dans la littérature. C’est à des réalités aussi simples et aussi parlantes qu’il faut se raccrocher pour percevoir que quelque chose ne va pas et que vous êtes tombé dans une dérive sectaire qui emprisonne progressivement votre esprit. Je ne pouvais plus supporter non plus les diatribes continuelles des uns ou des autres sur le fait que le « monde extérieur » était en perdition et entrait en décadence parce qu’il n’avait pas su reconnaître l’anthroposophie. Ce qui a lieu au sein de l’Ecole de Science de l’Esprit ne constitue, en-soi, pas quelque chose d’important. Mais appartenir à ce cercle spécifique, organisé autour d’un culte ésotérique réservé à des membres privilégiés, constitue une forme d’honneur. Ce sentiment soude psychiquement en une sorte de congrégation secrète ses participants. D’autre part, il rends très difficile toute velléité de démission. Car en démissionnant, vous perdez le droit de participer à ces « leçons » et vous devez rendre votre carte de membre de l’École de Science de l’Esprit en même temps que celle de membre de la Société Anthroposophique. Or il n’est jamais facile de renoncer à ce que l’on nous a appris à considérer comme un privilège. Pour ma part, mon choix étant clairement motivé, ayant percé à jour la vanité de ces institutions, ce ne fut pas trop difficile.

L’amorce d’une prise de conscience

Il n’est pas facile de décrire de façon précise ce qui permet qu’un jour un individu prenne conscience du caractère sectaire du milieu où il évolue, surtout lorsque ce dernier a constitué son environnement depuis son enfance. Il s’agit naturellement d’un ensemble de facteurs. Pour ma part, je crois que ma résistance au milieu anthroposophique a commencé par certains choix de vie que j’ai fait, comme celui de persister à vouloir devenir professeur de Philosophie. En effet, sans l’apport de la Philosophie et la formation universitaire normale que j’avais reçue dans ce domaine, jamais ma réflexion n’aurait été en mesure d’affronter intellectuellement ce monument qu’est la doctrine de Rudolf Steiner. Jamais non plus je n’aurais pu, sans la Philosophie, mener à terme ma réflexion sur le milieu anthroposophique. J’y ai non seulement puisé les concepts qui m’ont éclairé, mais aussi le goût de suivre jusqu’au bout le fil de mes pensées. Or c’est bien souvent parce qu’ils ne savent pas poursuivre une réflexion jusqu’à ses conclusions logiques que les anthroposophes s’arrêtent en cours de route dans la remise en question du milieu sectaire dans lequel ils sont prisonniers. Certains prennent bien conscience, à un moment ou à un autre, de graves dysfonctionnements. Mais aller jusqu’à leurs fondements leur est impossible. Ils s’arrêtent et préfèrent ne plus penser. Ou trouver des explications fumeuses et rassurantes. D’autre part, en devenant professeur de Philosophie à l’Education Nationale, j’ai pu aussi fréquenter un autre milieu que celui des anthroposophes et d’autres modes de fonctionnements que ceux des écoles Steiner-Waldorf. D’une certaine façon, à travers ma personne, la Philosophie a vaincu l’Anthroposophie.

Bien sûr, le courage nécessaire pour aller jusqu’au bout de cette entreprise ne nécessitait pas qu’un engagement intellectuel. Il me fallut mettre de la distance à l’égard de certaines de mes relations sociales, en terminer avec certaines « amitiés », etc. Quand on a vécu trente ans dans un cercle comme celui de l’anthroposophie, qui s’apparente à une sorte de famille élargie, ce n’est pas toujours facile. Mais ce qui est réconfortant, c’est de pouvoir constater assez rapidement à quel point ces prétendues amitiés étaient en fait distendues et artificielles, comparées aux nouvelles que l’on peut tisser avec des gens normaux. En effet, sitôt que j’ai commencé à prendre mes distances avec l’Anthroposophie, je n’existais plus pour mes anciens « amis ». L’exemple le plus clair fut l’attitude d’Antoine Dodrimont qui, sitôt qu’il appris ma démission de la Société Anthroposophique, rompit tout contact avec moi, alors que nous avions collaboré ensemble pendant des années et qu’il venait de m’inviter chez lui quelques semaines plus tôt. Il en fut de même pour Bodo von Plato, qui pourtant me déclarait quelques temps auparavant que notre amitié était profonde et très ancienne. Si l’anthroposophie n’était pas une entreprise sectaire, cela signifierait que les liens d’amitié qui s’y déploient ne dépendraient pas entièrement de l’appartenance à la Société Anthroposophique ou au milieu des anthroposophes. Or ce n’est pas le cas, loin s’en faut !

Dans d’autres cas, c’est moi qui du prendre l’initiative de rompre. Non pas parce que je n’aurais pas accepté que mes anciens amis n’aillent pas dans mon sens, mais parce que je savais qu’en restant en contact avec eux, ils continueraient à donner des informations à mon sujet à certaines personnes haut placées du mouvement. En effet, j’appris par certaines sources, après ma démission, que des années durant on ne cessait de les interroger au sujet de ce que je devenais. Ces requêtes pouvaient venir de la Société Anthroposophique comme de la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf. Je ne pense pas qu’il s’agissait du souci de ma personne, car alors il leur aurait suffit de décrocher leur téléphone et de m’appeler personnellement. L’exemple le plus parlant de cette volonté de s’informer au sujet des anciens membres qui auraient pris de la distance et de tenter d’exercer un contrôle sur eux via les membres de leur entourage restés dans le milieu anthroposophique me fut donné quelques mois après la parution de mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI. En effet, le seul lien que j’avais maintenu avec le milieu anthroposophique consistait à assister aux offices de la Communauté des Chrétiens, à Paris. J’y venais en m’arrangeant pour n’adresser la parole à personne et pour repartir aussitôt après les cérémonies. Cependant, cela n’empêcha pas le prêtre de tenter de prendre contact avec moi par un message au demeurant très habile qui faisait semblant de ne pas prendre parti, ni juger mon écrit. Il insinuait juste que mon texte pouvait avoir été motivé par la souffrance que j’avais du subir et proposait qu’on en discute. Si j’avais accepté, nul doute qu’il aurait tenté de me retourner l’esprit, ou que des informations capitales seraient tombées entre les mains de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, alors même qu’elle avait décidé de m’intenter un procès. Ainsi, une personne qui décide de quitter un mouvement sectaire n’a pas le choix : elle doit rompre totalement avec son ancien entourage. Peu de temps après mon refus, je reçu un message du prêtre, qui m’informait que le Bureau de la Communauté des Chrétiens de Paris avait pris la décision de faire cesser ma participation à l’élaboration des cartes de voeux de la nouvelle année, comme je le faisais depuis dix ans à titre bénévole, en mémoire de la prêtresse décédée que j’ai évoquée plus haut dans ce témoignage. Il s’agissait clairement d’une mesure de représailles à la parution de mon texte. Cet événement montre, s’il en était besoin, que la Communauté des Chrétiens n’a en réalité aucune indépendance à l’égard du milieu et des institutions de l’anthroposophie. De ce fait, elle est incapable, comme ce prêtre, d’exercer une moralité au sens fort du terme. En effet, qu’est ce que la moralité, si ce n’est la capacité de se positionner ? Prendre position en son âme et conscience ! Dans la vie, il faut en effet pouvoir se mettre au diapason de sa conscience, même lorsque nos décisions impliquent le désaccord de nos proches et de notre milieu. Or un mouvement religieux ou un individu qui en sont incapables se condamnent eux-même sur tous les plans. Car la moralité n’est pas seulement la condition du sacré, comme nous l’enseigne le Christianisme : elle en est l’essence-même ! Le sacré dont on obtient la présence en dépit de la moralité est un poison.

Comment j’en suis venu à témoigner

En 2003, je suis donc devenu professeur de Philosophie à l’école Perceval de Chatou, y effectuant quelques heures, en plus de mon service normal à l’Éducation Nationale. Le fait d’avoir un pied dans les deux systèmes m’a placé dans une situation de comparaison. Je me suis donc mis à faire des remarques ou des propositions qui se voulaient constructives, mais qui de fait remettaient en cause le fonctionnement de l’école Perceval. Ce qui, dans ce milieu, a été perçu comme des attaques. Pour ma part, je ne remettais pourtant nullement en cause la pédagogie Waldorf : je pensais y apporter des améliorations. Par ailleurs, un autre point de comparaison m’a été fourni lorsque j’ai commencé ma formation à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou. J’ai pu alors constaté un grand décalage entre ce que nous étions sensé faire du point de vue de ce que devrait être la pédagogie Waldorf et ce qui était pratiqué dans l’école où j’exerçais. Je tentais alors de faire aussi des propositions d’amélioration dans ce sens. Je pensais à cette époque que nous n’étions pas assez Waldorf, que nous ne suivions pas authentiquement les principes de Rudolf Steiner et que notre inefficacité était une trahison de l’esprit de cette école. Je pensais que Rudolf Steiner n’aurait jamais voulu que nous restions figés dans des formes rigides d’enseignement et de fonctionnement, conformément à l’exhortation à s’adapter aux circonstances nouvelles qu’il professe au début de son ouvrage intitulé Nature Humaine, qui est le livre de base des pédagogues anthroposophes. Cette remise en question des modes de fonctionnement de l’école Perceval a été de plus en plus mal vécue par certains professeurs membres du Collège de Direction. Ma démission eut lieu le 22 mars 2007. Suite à cette démission, j’ai été reçu par Jacques Dallé, alors Président de la Fédération, et Raymond Burlotte, Directeur de l’Institut de Formation Pédagogique Rudolf Steiner de Chatou. Je leur ais décrit dans le détail la situation réelle de l’école Perceval de Chatou et tout ce qui s’y produisait. Je fus autorisé à continuer la formation pédagogique si je le souhaitais. De mars à juin 2007, j’ai donc poursuivi la formation par week-ends à la formation pédagogique à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou. Mais je prenais de plus en plus conscience que la méthode-même que l’on nous inculquait était déficiente. J’en faisais part parfois ouvertement à mes formateurs, qui pour certains allaient dans mon sens à mots couverts. En septembre 2007, j’ai pris la décision de ne pas continuer cette formation, bien que je fus encouragé à le faire, et je donnais ma démission. Je ne souhaitais plus travailler dans les écoles Steiner-Waldorf et pensais qu’une rénovation en profondeur de cette pédagogie était nécessaire.

C’est à partir de juillet 2007 que je suis venu à collaborer étroitement avec Antoine Dodrimont, Président de la Société Anthroposophique.Antoine Dodrimont m’avait déjà invité à participer à des congrès anthroposophiques. A partir d’août 2007, il voulu intensifier notre collaboration, suite à ma participation avec lui à un congrès anthroposophique destiné aux jeunes, sur « l’humour cosmique », pendant lequel je donnais une conférence intitulé La racine philosophique de l’Anthroposophie et le retour des Sorciers. Fin 2007, je fus reçu par le Comité Directeur de la Société Anthroposophique, qui me chargea de réfléchir à la question d’une formation à l’anthroposophie pour les jeunes. Je rédigeais pour cela deux rapports successifs, adressés à Antoine Dodrimont et Bodo von Plato. A la même époque, Daniéla Hucher entra au Comité Directeur de la Société Anthroposophique. Cette personne était directrice d’une école Steiner-Waldorf dans le Sud de la France, à Pau, mais également membre de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf. Elle me commanda un autre rapport, cette fois sur les écoles Steiner-Waldorf. Ce rapport lui fut remis le 28 janvier 2008 (il est présent sur mon blog dans l’article intitulé Mes rapports sur la formation anthroposophique et sur les écoles Steiner-Waldorf en 2008). C’est à l’occasion de la rédaction de ces rapports que j’ai commencé à prendre conscience des dysfonctionnements de l’anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf. Je dis bien « commencé », car je ne remettais pas encore en cause l’ensemble du système, ni la figure de Rudolf Steiner et son anthropospophie. Je restais un anthroposophe fervent, pratiquant ses méditations anthroposophiques quotidiennes et participant au culte de l’École de Science de l’Esprit. Je pensais qu’il était possible d’améliorer et de résorber son caractère problématique produisant de graves dysfonctionnements. Antoine Dodrimont allait ouvertement dans mon sens et me disait qu’ensemble nous allions rénover la Société Anthroposophique.

Le 22 novembre 2008, pour preuve de ses intentions, je fus convié par Antoine Dodrimont à participer à un grand congrès de Biodynamie en tant qu’intervenant, aux côté de Michaëla Glockler et Jean-Marie Pelt. J’y donnais une conférence et animais un atelier.

Le premier rapport qui m’avait été commandé a été remis à Antoine Dodrimont et Bodo von Plato courant 2008. Il suscita quelques remarques et propositions de corrections, notamment après une séance de travail avec Bodo von Plato en septembre 2008. Le deuxième, qui intégrait ces remarques, fut remis le 15/12/2008. Cependant, la réaction d’Antoine Dodrimont, consistant à vouloir cacher aux yeux de tous les conclusions de ce rapport, m’a indigné et c’est là que j’ai compris que le caractère problématique de cette institution était assumé par ses dirigeants.

Parallèlement à ces trois rapports, commandés par la Société Anthroposophique et la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, je rédigeais également des articles de fond sur l’anthroposophie, qui paraissaient dans la revue de la Société Anthroposophique (Les Nouvelles). Ce travail était de nature plus philosophique. Dans ces articles également, mes conclusions en arrivaient à remettre en cause le caractère problématique du milieu anthroposophique et même de la doctrine qui le sous-tend. Dans l’un d’entre eux, intitulé De l’idéalisme à l’anthroposophie, paru dans les Nouvelles de la S.A.F de mars-avril 2009, je dénonçais le fait que les institutions anthroposophique conduisaient bien souvent ses membres à devenir des « esclaves du spirituel ». Je m’appuyais notamment sur un ouvrage dont la lecture fut essentielle pour moi, à savoir Difficile liberté d’Emmanuel Lévinas. Dans cet essai philosophique, Lévinas examine en effet deux type de rapport au divin, ou au sacré, que l’on pourrait aussi appeler le « numineux », ou le « monde spirituel », si l’on est anthroposophe. Il distingue la possession, qui se constitue d’un oubli de soi pour être traversé par le sacré ou le divin (l’enthousiasme, au sens étymologique de « en » et « théos ») et la relation au divin, incarnée par le Judaïsme. Je compris alors que tout ce que j’observais dans le milieu anthroposophique était davantage de l’ordre de la possession que de la relation au divin.  Cet article éveilla aussitôt l’hostilité de quelques dirigeants importants du mouvement. Là-encore, cette attitude me permit de comprendre que la liberté de pensée et d’expression, dont se réclament à corps et à cris les anthroposophes, était purement factice et hypocrite. C’est l’ensemble de ce travail de réflexion, entamé d’une part à l’occasion de la rédaction de mes trois rapports, et d’autre part à l’occasion de mes articles philosophiques sur l’anthroposophie, qui m’a conduit à démissionner en juin 2009. Cette démission me donna la possibilité de prendre encore davantage de distance d’une part, et de vivre une vie normale de l’autre, dans laquelle je m’épanouissais. Tant qu’on a encore un pied dans le milieu anthroposophique, il est impossible de comprendre sa vraie nature. Seule la coupure radicale ouvre les yeux. Je continuais ainsi de manière intellectuellement plus libre mon travail de réflexion sur le caractère enfermant de l’anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf. Cela donna lieu à une conférence, tenue au siège de la Société Anthroposophique en avril 2010, intitulé Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée. J’y dénonçais clairement le caractère « vampirique » de l’anthroposophie et de ses institutions dérivées, ainsi que l’enfermement mental que les écoles Steiner-Waldorf mettaient selon moi en œuvre sur leurs élèves.

En juillet 2010, je me m’y à écrire mes souvenirs de ma scolarité dans les écoles Steiner-Waldorf, ainsi que mes souvenirs d’ancien professeur de ces institutions. Il s’agissait de notes manuscrites sur un cahier. Je les fit lire par ma meilleure amie, qui me conseilla de solliciter l’éclairage de spécialiste des sectes pour m’aider à progresser dans mon travail de réflexion en cours. Toujours sous ses conseils, je pris contact avec la SOFI 94, une association de lutte contre les dérives sectaires du Val de Marne, à qui je racontais l’ensemble de mon histoire. A l’issue de cet entretien, la Présidente demanda mon autorisation de contacter l’UNADFI, pour leur faire part de ce que nous avions échangé. Pendant plusieurs mois, je n’eus plus aucune nouvelle et je finis par penser que l’affaire serait sans suite, ce qui ne me dérangeait nullement. Mais en novembre 2010, je fus contacté par la directrice de la revue BULLES, revue de l’UNADFI, qui me demanda de commencer à rédiger un témoignage écrit de mon parcours chez les anthroposophes et de mon expérience de professeur dans les écoles Steiner-Waldorf. Je le fis volontiers, car je pensais que ce travail de rédaction serait un moyen de clarifier ma réflexion en la soumettant au regard d’une personne avertie. Au même moment, je tombais gravement malade et fus alité pendant plusieurs mois. Ceci me donna la possibilité de me consacrer entièrement à la rédaction de ce long article, ce qui n’aurait pas été possible tout en travaillant. J’envoyais, par bribes, des fragments de mon travail à la directrice de Bulles, qui les lisait et m’interrogeait au sujet de ce que j’avais écrit, me demandant des précisions, stimulant par ses questions ma réflexion et m’invitant à examiner des aspects particuliers du sujet auxquels je n’avais pas songé. Elle me demanda de détailler scrupuleusement tous les faits mentionnés dans mon témoignage et de lui communiquer les noms des personnes impliquées, qui n’ont pas été conservés dans la version finale pour ne pas porter atteinte à leur réputation. Elle me demanda également de préciser mes sources et référencer mes propos quand cela était possible, ce qui de toute façon était ma méthode de travail. Elle m’aida également à prendre de la distance avec le vocabulaire spécifique du milieu anthroposophique et des écoles Steiner-Waldorf, qui n’est compréhensible qu’à l’intérieur des cercles de ce petit monde.

Dans le même temps, j’étais encore en contact avec plusieurs anciens élèves de ces écoles et avec un professeur Steiner-Waldorf encore en activité. J’eus avec chacun d’eux de longs entretiens au cours desquels ceux-ci me confièrent différents éléments me permettant de conclure au caractère problématique de ces écoles. Ils étaient au courant du fait que je rédigeais cet article. Les entretiens avec les anciens élèves me permirent en effet de percevoir leurs grandes difficultés d’intégration psychologique à la société normale, leur souffrance pour abandonner le monde à part qu’ils avaient connu, et dans lequel ont leur avait donné artificiellement une image surestimée d’eux-mêmes. Comme ces élèves en était précisément au début de leurs études universitaires, ils devaient affronter ces difficultés de façon très consciente et pouvaient en témoigner clairement. Le professeur en activité, quant à lui, me faisait part du fonctionnement interne de son école, des graves problèmes de gestion collégiale qu’il y rencontrait, des pratiques relationnelles hautement problématiques y observait et subissait, etc. J’y décelais avec étonnement les mêmes processus que j’avais déjà rencontrés dans d’autres écoles Steiner-Waldorf, ou des méthodes dont on m’avait parlé à la formation en évoquant d’autres écoles de France et d’Allemagne. C’est ainsi que je pus prendre conscience du fait que ces dysfonctionnements n’étaient pas propres à telle ou telle école particulière, comme je l’avais cru jusqu’alors, mais qu’ils étaient inhérents au système Steiner-Waldorf dans son ensemble. Par ailleurs, le professeur toujours en activité, qui avait ses enfants scolarisés dans une école Steiner-Waldorf, me racontait des éléments de leur scolarité. J’y voyais dans les détails comment certains mécanismes d’enfermement mental et de conditionnement subtils étaient mis en place dès le plus jeune âge, absolument identiques à ceux que j’avais vécu moi-même en tant qu’élève, ou que j’avais observé et mis en pratique moi-même en tant que professeur.

Suite à la publication de mon article sur le site de l’UNADFI, j’ai poursuivi mon travail de réflexion sur les écoles Steiner-Waldorf et l’Anthroposophie, ce qui a donné lieu à la publication de nombreux articles sur mon blog. Dans une première catégorie d’articles, j’ai tenté d’approfondir le caractère enfermant de l’anthroposophie en tant que doctrine, le fonctionnement de la Société Anthroposophique et du milieu anthroposophique (par exemple dans l’article intitulé Qui sont les anthroposophes? ou Les pressions du milieu anthroposophique). Dans une autre catégorie d’articles, j’ai tenté de mieux cerner les processus de transmission insidieuse de la doctrine anthroposophique aux élèves, à l’œuvre selon moi dans les écoles Steiner-Waldorf (par exemple dans Une emprise et un endoctrinement presque indétectables). Enfin, dans un dernier article particulièrement long et documenté, me basant sur des écrits secrets de Rudolf Steiner qui étaient en ma possession, j’ai pu montrer comment des techniques de dissimulation et de tromperie organisées semblent avoir été instituées par Rudolf Steiner lui-même dès la création de la première école Steiner-Waldorf à Stuttgart en 1919 (Extraits édifiants des Conseils de Rudolf Steiner à la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart).

La publication de mon témoignage a suscité beaucoup d’intérêt dans le monde de la part d’un grand nombre de personnes connaissant ces écoles et dénonçant leur vraie nature. Notamment Dan Dugan, Président de PLANS, Roger Rawlings, directeur du site WALDORF-WATCH, et Yves Casgrain, ancien directeur de INFO-SECTES au Canada, auteur d’un ouvrage à paraître sur les écoles Steiner-Waldorf. Ces personnes ont accepté de témoigner en faveur de mon écrit auprès du Tribunal. Mon article a été traduit et publié en langue anglaise, témoignant de l’estime et de l’intérêt que lui accordent des personnes averties. Suite à la publication de mon témoignage, celui-ci fut envoyé à la MIVILUDES. Je reçus le 10 août 2011 une lettre de remerciement du Secrétaire Général de la MIVILUDES soulignant la « pertinence et la précision de mes informations » et la « finesse de mes analyses ». J’ai été reçu depuis lors par différentes institutions de la République afin de répondre à leurs questions au sujet de ces écoles. Je l’ai fait parce que je ressens que tel est mon devoir de citoyen.

Ce sont donc principalement les rapports que m’ont commandés Antoine Dodrimont, Bodo von Plato et Danièla Hucher qui ont joué le rôle de déclencheurs. Mais ma réflexion était déjà en mouvement. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on avait fait appel à moi, pensant que me commander un travail serait aussi un moyen de canaliser ma pensée à ce sujet. A ce moment précis de mon parcours, on me fit également entrer dans les plus hautes instances de l’anthroposophie, sans doute dans le même but. En effet, quoi de plus efficace pour faire taire quelqu’un que de le promouvoir ? Mais cela produisit chez moi l’effet inverse, en raison de ce que j’eus l’occasion d’entendre dans ces hautes sphères du pouvoir anthroposophique :

Le premier choc intellectuel et moral se produisit lorsque, invité à une réunion des membres clefs de l’Ecole de Science de l’Esprit, en présence de Bodo von Plato, j’entendis ce dernier affirmer que « les élèves Steiner-Waldorf portent dans leur karma de rencontrer l’Anthroposophie ». Ce propos était très grave, car il signifiait que les membres dirigeants de la Société Anthroposophique se croient autorisés à considérer les élèves des écoles Steiner-Waldorf comme autant de recrues potentielles pour leur institution, en dépit de l’affirmation que j’avais toujours entendue selon laquelle les écoles Steiner-Waldorf sont absolument indépendantes et respectent la liberté de chacun. Le deuxième choc se produisit lors de ma participation au congrès de Biodynamie du 22  novembre 2008, lorsque j’entendis la conférence de Michaëlla Glöckler, une sommité du Comité Directeur du Goetheanum. Celle-ci prononça en effet un discours dans lequel elle faisait un éloge enflammé de l’activité consistant à penser par soi-même. Mais en l’écoutant, je fus saisi par le fait que, précisément, on ne sentait se déployer dans ses paroles aucune pensée personnelle, qu’il ne s’agissait en fait que de mots destinés à séduire. Un philosophe est en effet capable de distinguer là où il y a de la vraie pensée et là où ne se déploie que de la rhétorique. Enfin, le dernier choc se produisit lorsqu’Antoine Dodrimont me « proposa » un moratoire sur la publication de mes articles de fond dans les Nouvelles de la S.A.F., montrant très clairement que même une réflexion purement intellectuelle entièrement libre était impossible au sein de la Société Anthroposophique. On voulait donc contrôler non seulement ma vie, mais encore la sphère intime de ma pensée. C’en était trop !

Dernières années dans la Société Anthroposophique

Lorsque je m’étais mis à proposer des articles à la revue anthropopsophique dont j’étais rapidement devenu un membre de la rédaction, j’avais été approché par le nouveau Président de la Société Anthroposophique en France, qui venait de prendre ses fonctions. Bien plus rusé que son prédécesseur, il avait compris qu’il fallait aborder de manière plus fine une personne douée d’un esprit critique, mais suffisamment proche de l’anthroposophie pour espérer en tirer quelque chose d’utile. Il se mis à me déclarer que ce que j’avais subi était inadmissible, mais que c’était désormais du passé, car sa présidence inaugurait une ère nouvelle où plus rien ne serait comme avant. Il me promettait de me prendre sous son aile et que nous ferions de grandes choses ensembles. Il m’invitait à écrire des articles dans la revue de la Société Anthroposophique, à voyager avec lui en France pour découvrir toutes les implantations anthroposophiques, à faire des conférences dans les congrès et à imaginer un projet de formation anthroposophique dont la responsabilité devrait un jour m’incomber.

Mes dernières années au sein de l’anthroposophie furent donc marquées par ma collaboration avec l’organe directeur de la Société Anthroposophique en France. Après avoir connu leur dogmatisme intellectuel, leur perversité dans le domaine de la vie professionnelle, j’allais à présent découvrir leur duplicité. Car ma prise de conscience des aspects sectaires de la Société Anthroposophique augmentait sans cesse. En effet, tous les travers que j’avais affrontés jusque-là n’étaient pas directement ceux de la Société Anthroposophique, mais de ses émanations, comme les écoles, la librairie ou les revues. A présent, j’étais à la source. Je voyais de plus en plus clairement l’origine même de tous les dysfonctionnements que j’avais rencontrés dans les réalisations de l’anthroposophie. Je m’en ouvrais au Président, ou à d’autres. Je laissais transparaître de plus en plus ouvertement ce que je pensais dans les articles que j’écrivais dans les Nouvelles. Pendant un temps, je pense que mes remarques ne dérangeaient pas trop, et servaient même le projet du Président, qui voulait donner l’image d’une Société Anthroposophique en France modernisée, où la critique était désormais permise. Mais quand je commençais à soulever des notions comme celles de « milieu anthroposophique » ou de « possession par l’Anthroposophie » (Lire à ce sujet mon article intitulé De l’Idéalisme à l’Anthroposophie) pour qualifier les comportements des gens complètement endoctrinés, devenus fous par leur fréquentation de l’anthroposophie, cela commença à poser de sérieux problèmes. Je m’approchais d’un peu trop près de la vérité et il fallait prendre des mesures à mon égard.

On utilisa diverses sortes de procédés. Tout d’abord ce fut une recommandation ambiguë au sujet de mon âme, qui pouvait à la fois passer pour un conseil bienveillant et une menace voilée : au sortir d’une lecture de l’École de Science de l’Esprit, le « lecteur » me pris à part pour m’expliquer qu’il avait sentit qu’il y avait beaucoup de colère en moi et qu’il fallait que je travaille à la réduire à néant, sinon cela aurait de fâcheuses conséquences. Une autre fois, je fus dénoncé auprès de la Présidence par un anthroposophe haut placé qui avait relevé, dans un de mes articles44, un passage problématique. Le Président m’expliqua alors que je devais désormais subir un moratoire de deux ans sur la parution de tous mes articles, afin que je puisse prendre le temps de réfléchir à ce que je m’étais permis d’écrire. Il s’agissait de représailles auxquelles ont voulait donner l’apparence de la bienveillance. On voulait ainsi me faire comprendre clairement que je devait procéder rapidement à mon examen de conscience et changer d’attitude.

C’est à peu près au même moment que se mirent à circuler dans le milieu anthroposophique des rumeurs sur ma santé mentale. On faisait courir le bruit que j’étais devenu paranoïaque et que c’est pour cette raison que j’avais écris de tels propos. D’un individu dont on vantait l’intelligence et la perspicacité en raison de ses articles (et parce qu’il était le protégé du Président), je devenais subitement une personne qui avait de graves problèmes relationnels. Le milieu anthroposophique étant un petit monde où tout le monde se connaît, il faut dire qu’il est très facile d’y faire circuler ce genre de rumeurs destructrices. Cette allégation est bien évidemment très difficile à contrer, puisque tout ce qu’on peut dire contre elle est aussitôt mis sur le compte de la supposée paranoïa. De plus, les gens appartenant à ce milieu préfèrent largement la décrédibilisation de celui qui soulève un problème à la remise en cause du sectarisme dont ils sont eux-mêmes prisonniers. Il est dans la logique d’un milieu sectaire rendant peu à peu les gens fou que d’accuser ceux qui leur résistent d’être des fous.

Le dernier procédé utilisé fut de me proposer une sorte d’entretien psychanalytique anthroposophique en tête à tête avec le Président de la Société Anthroposophique en France, afin que puisse être évoqué tout ce que j’avais comme grief contre la Société Anthroposophique et que soit ainsi « mis au clair ce qui n’allait pas en moi » (sic). Le premier entretien eu lieu au domicile personnel du Président, alors que je passais des vacances dans l’Est de la France, dans un grenier obscur. Il dura des heures. Je fus assailli de questions et de remarques, tandis que mon « analyste » notait tout ce que je disais, y compris des détails sur ma vie intime. Au moment où il cherchait mon dossier, je vis que mon interlocuteur en possédait d’autres, avec d’autres noms. En sortant de là, je me sentis profondément mal, comme si une sorte de viol psychique avait eu lieu. J’avais tellement honte de ce qui s’était passé, sans savoir pourquoi, que je n’arrivais même pas à en parler à ma compagne, à laquelle je confiais pourtant d’habitude tout. Il était convenu que ce genre d’entretien devait avoir lieu tous les mois.

Deux semaines après cet événement, ma compagne décida de me quitter, pratiquement du jour au lendemain, sans me donner de véritables explications, alors que nous vivions sous le même toit depuis deux ans. Elle venait de me demander, deux jours auparavant, de déménager pour fonder une famille, car elle voulait des enfants. Bien que la fin d’une histoire de couple repose sur des facteurs divers et variés, je suis persuadé que ma situation devenue problématique au sein de la Société Anthroposophique a joué, pour une part. Elle a sans nul doute fait prendre à cette séparation une tournure violente qu’elle n’aurait pas eu autrement. Je pense qu’il est probable qu’elle avait du subir des pressions afin que tout soit mis en œuvre du côté de mes proches pour me faire rentrer dans le rang, mais qu’elle ne pouvait plus assumer un tel rôle. D’une certaine façon, sa décision de me quitter brutalement fut donc peut-être une manière de rester intègre. Ou en tout cas, elle n’y arrivait plus : depuis plusieurs mois en effet, elle tentait coûte que coûte de contrôler mon esprit. Chaque fois que j’émettais une critique ou que je faisais une remarque au sujet du milieu anthroposophique, elle m’incendiait, me criait dessus, cherchait à me culpabiliser avec toute sorte d’arguments ésotériques. Elle me disait par exemple que j’étais possédé par les forces de mon « double », que je devais résister à cette tentation, etc. Même mes chats ne la supportaient plus : de tempéraments profondément doux, ne griffant jamais personne, il leur est pourtant arrivé de lui montrer les crocs, tant ses cris incessants exaspéraient tout le monde. D’ailleurs, son désir de transformer et de redresser les êtres en profondeur ne s’arrêtait pas à ma personne, mais concernaient aussi mes chats, auxquels elle se mit à reprocher d’avoir des comportements trop proches des humains, ce qui n’était selon elle pas conforme à leur « âme-groupe ». Ainsi, elle ne supportait pas de les voir se dresser sur leurs pattes arrières.

Ainsi, après son départ, j’étais libre. J’avais bien réfléchi à la question et, deux mois après ces événements, je décidais de donner ma démission de la Société Anthroposophique. C’est ainsi que s’acheva mon voyage de trente ans dans l’anthroposophie.

Une conférence improbable

Il y aurait tellement de choses à dire sur ce que j’ai vécu entre ce moment de ma démission et celui de la parution de mon article sur le site de l’UNADFI, que je ne peux que les évoquer brièvement. Certes, ma réflexion se poursuivait au sujet de l’anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf. Cela donna lieu à une conférence prononcée au Siège de la Société Anthroposophique en avril 2010, puis d’un article important intitulé : Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée.

Le jour de ma conférence sur « L’animalité de la pensée », base de mon article intitulé : « Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée ». Au moment précis de ma conclusion.

L’histoire de cette conférence est intéressante. Elle avait été programmée un an auparavant, alors que j’étais encore anthroposophe. Lorsque ma démission est intervenue, le Comité Directeur de la Société Anthroposophique en France demanda aussitôt à la Branche Thomas d’Aquin, responsable de l’organisation de ce cycle de conférences à Paris, ma déprogrammation. Mais la responsable refusa, indiquant « qu’elle était tout-à-fait opposée à ce genre de conséquences ». Ma conférence fut donc maintenue, malgré ma situation très particulière. Ne voyant pour ma part aucune raison de décliner cette invitation à m’exprimer, je me mis au travail. Au cours des vacances de février de l’année 2010, je fis un voyage de deux semaines au Japon, qui me marqua profondément. Être ainsi plongé au cœur d’une culture différente me fit réfléchir à la notion d’enfermement au sein même d’une culture donnée. Je forgeais le concept de « territorialisation des pensées ». Seul dans ma chambre d’hôtel, sur un tatamis, durant cinq bonnes heures, je rédigeais d’une seule traite tout le contenu de ce que j’allais dire. Ce fut un effort important de la pensée, une lutte intérieure pour aller jusqu’au bout de mon raisonnement, étape par étape. Lorsque je vins le jour de la conférence au Siège de la Société Anthroposophique, j’étais accompagné de nombreux amis, que je m’étais fait au cours de ces derniers mois par l’intermédiaire de sorties ou d’ateliers que j’animais. Je me doutais des réactions qu’allaient provoquer mon propos et il était préférable que je ne sois pas seul au milieu des anthroposophes.

La première partie de la conférence se passa très bien. En effet, durant ce premier temps, je me contentais de décrire d’une manière générale les mécanismes qui président à l’enfermement mental des êtres humains, sans mentionner l’Anthroposophie ni la Société Anthroposophique. Les anthroposophes présents dans l’assistance opinaient du chef – du moins ceux qui ne dormaient pas, comme ils le font ordinairement. Mais quand, à la fin de la conférence, je leur expliquais que tout ce que nous avions abordées comme notions durant la première partie allait à présent s’appliquer à eux, il y eu comme un moment de stupeur. Ils restèrent comme hébétés une bonne vingtaines de minutes, me laissant développer mon argumentation sans aucune réaction, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte. A la fin, certains, n’en pouvant plus, firent quelques remarques. L’un des auditeurs me fit notamment une réflexion qui devait peser lourd dans la suite de ma réflexion. En effet, il me dit que, selon lui, on ne pouvait accuser Rudolf Steiner lui-même d’avoir mis en place le sectarisme et le dogmatisme du milieu anthroposophique et des écoles Steiner-Waldorf. A l’époque, je n’avais pas encore vraiment réfléchi à la question des écoles Steiner-Waldorf. C’est l’Anthroposophie elle-même et son institution représentative qui était surtoutr l’objet de ma réflexion critique. Mais je pu néanmoins lui répondre spontanément que c’était bien lui, Rudolf Steiner, qui avait, par exemple, mis en place le système des « paroles », consistant à faire dire chaque matin par des générations d’élèves un poème de son cru, acte qui relevait d’une incommensurable vanité. Et que c’était aussi lui qui avait fondé et mis en place une Société Anthroposophique, où seules ses œuvres seraient étudiées, ce qui était un acte d’enfermement culturel de ses adeptes.

A la fin de la conférence, un auditeur nommé Denis Ruff se leva pour prendre la parole. Il s’agissait d’un conférencier fameux dans le milieu anthroposophqie français. Il déclara qu’il était entièrement d’accord avec tout ce que j’avais dit et que c’était pour cette raison qu’il avait lui-même rendu la semaine dernière sa carte de membre. Il qualifia alors lui-même la Société Anthroposophique de secte, terme que, pour ma part, je n’avais à aucun moment employé au cours de ma conférence. Quelques semaines plus tard, je découvrais que cette personne si révoltée avait obtenu de pouvoir animer des ateliers annuels au Siège de la Société Anthroposophique. C’est ainsi que finissent souvent les révoltes dans ce petit monde, pour peu que les personnes qui prennent conscience de certaines choses fassent le choix de faire passer la promotion de leur personne avant leurs convictions morales. Denis Ruff était sans doute assez sincère en posant sa démission. Mais une semaine plus tard, il était fourré au Siège de la Société Anthroposophique pour écouter une conférence. Ce fait montre quel attachement psychologique puissant retient les membres de cette mouvance à leur institution. Ils ne seront pas accessible à des arguments rationnels, ni à des révélations trahissant la supercherie mise en place par Rudolf Steiner. Car leur lien à cette institution est selon moi de l’ordre du lien affectif maternel et ne relève pas vraiment d’un choix conscient sur lequel ils pourraient revenir à l’issue d’une réflexion.

Après cette conférence, je posais un acte qui devait avoir une grande importance pour la suite. En effet, de nombreux anthroposophes me sollicitaient alors pour me demander le contenu écrit de ma conférence, à laquelle ils n’avaient pas pu assister. D’autres m’interpellaient en me faisant part des échos déformés qu’ils en avaient eu. Je décidais alors d’écrire au Comité Directeur de la Société Anthroposophique en France pour leur demander de publier l’article relatant le contenu de ma conférence, afin que chacun puisse se faire une opinion de celle-ci à partir d’une version exacte, ce qui me semblait être la moindre des choses. Je les prenais habilement au piège de leur propre rhétorique en leur précisant que puisqu’ils se réclamaient haut et fort du principe de la liberté de pensée exprimé dans la Philosophie de la Liberté, ils devaient permettre la libre expression des idées, même contraire à leurs vues. L’article ne fut bien sûr pas publié, mais « mis à disposition des membres » de la Société Anthroposophique en France. Sans doute le Comité Directeur pensait avoir ainsi trouvé un compromis lui permettant de sauver la face sans grandes conséquences. Mais ils se trompaient lourdement. Leur décision fut annoncée dans un encart du numéro des Nouvelles de la S.A.F. Comme je n’étais plus membre de cette dernière, je n’eus pas connaissance de ce numéro. Mais un membre pris l’inititiative de m’en avertir et de m’envoyer un scan de la page annonçant cette mise à disposition. Ce fait devait s’avérer capital lors du procès que m’imposa la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf quelques années plus tard, puisque je pu ainsi prouver que j’avais déjà formulé au sein même de la Société Anthroposophique les critiques sur les écoles Steiner-Waldorf qui furent exprimées plus tard dans mon article paru sur le site de l’UNADFI, et que le Société Anthroposophique elle-même s’en était faite le relais. C’était la preuve indiscutable de ma bonne foi d’une part, et d’autre part de l’ambiguïté de la mouvance anthroposophique à l’égard des critiques que j’exprimais, puisqu’elle s’en faisait elle-même l’écho. Comment pouvait-on, en effet, demander par voie de Justice l’interdiction de propos qu’on avait soi-même relayé dans ses organes de presse interne, d’autant plus qu’une des membres du Comité Directeur de la Société Anthroposophique (Danièla Hucher) était également membre du Conseil de Direction de la Fédération ?! La XVIIème Chambre Correctionnelle de Paris ne pu que constater, en avril 2013, cette contradiction et cette mauvaise foi, évidentes.

Quand je repense aujourd’hui à ce qui m’a poussé à demander à ce jeune anthroposophe qui m’avait contacté la copie de cette page du numéro des nouvelles, qui valait comme preuve de la diffusion de mon article au sein des organes de presse officiels de l’Anthroposophie en France, je crois avoir été guidé par le pressentiment du procès qui s’annonçait. Au fond de moi, dans ces strates mystérieuses de kl’âme qui nous permettent parfois de connaître à l’avance certains événements majeurs de notre vie, comme notre propre mort ou des rencontres déterminantes, je devais savoir non seulement à qui j’avais affaire, mais également que j’irais jusqu’au bout de ma démarche de témoignage.

Retour à la vie

Je voudrais à présent décrire l’état dans lequel je me suis trouvé juste après être sorti de cette mouvance sectaire. Celuio-ci n’est pas facile pour moi à comprendre, même avec le recul, car il était très contrasté. D’une côté c’était une formidable libération, et de l’autre une angoisse colossale qu’il me fallait gérer.

D’un côté donc, ma vie après ma démission fut une véritable explosion de joie, d’insouciance et de liberté. J’étais libre. Je découvrais le monde et les gens normaux. Je n’avais encore jamais vraiment connu cela auparavant. J’apprenais à danser le Rock. Quittant la médecine anthroposophique, je réglais vraiment mes problèmes de santé. Je sortais. Je papillonnais. Je voyageais. Je m’épanouissais professionnellement. Je découvrais le sport. Tout n’était pas facile, mais tout était nouveau. Je pu même commencer à avoir une forme de rayonnement différente de celle que j’avais pu avoir au sein de la Société Anthroposophique : j’organisais des sorties culturelles, des groupes de discussion et d’étude, je donnais des conférences, je proposais des  fêtes, etc. Mon domicile devint ainsi pendant au moins deux ans un véritable foyer de vie culturelle et amicale.

Mais d’un autre côté, c’était une épreuve. J’étais très marqué par la séparation brutale que m’avais imposé mon ex-compagne. D’autant qu’elle voulu m’imposer sa présence à des moments où à des endroits où elle savait que je me trouverais, comme les offices de la Communauté des Chrétiens, en me traitant en parfait inconnu. Je du protester fortement pour qu’elle soit contrainte d’adopter une attitude un peu plus humaine. Je dormais également très peu, ou très mal. Je réfléchissais beaucoup à ce que j’avais vécu. J’avais besoin d’en parler. Comme l’Anthroposophie et les écoles Steiner-Waldorf sont une forme de secte très habile, très discrète, où l’endoctrinement qu’on y subi est presque imperceptible, sournois et diffus, il fallait parfois que je m’épanche longuement pour expliquer la subtilité d’un phénomène au sujet duquel je commençais tout juste à voir clair. Cela pouvait lasser ou inquiéter les personnes que je rencontrais et auprès desquelles je m’ouvrais. N’étant pas d’une nature capable de lâcher une quête de vérité en cours, il me fallait donc aller jusqu’au bout. C’est aussi ce qui explique le désir que j’eus de témoigner auprès de l’UNADFI. Car c’est en constatant la persistance de ma préoccupation que ma meilleure amie me conseilla de me tourner vers une association de lutte contre les dérives sectaires, afin que je puisse échanger avec des personnes au fait de ce type de réalité. Ainsi, l’écriture de mon témoignage, en relation constante avec une membre de l’UNADFI, de novembre 2010 à mai 2011, fut pour moi un processus nécessaire et libérateur. Car je n’y faisais pas que plonger dans des souvenirs : je décrivais un système, une cohérence, un mécanisme qui sont ceux de l’emprise sectaire exercée  de concert par les écoles Steiner-Waldorf et les instances de la Société Anthroposophique, dont l’Ecole de Science de l’Esprit.

J’aurais pu décider que ces temps bienheureux se prolongent. Mais lorsque la personne de l’UNADFI, qui m’avait contacté, me demanda si je donnais mon autorisation pour la publication de mon témoignage, je sus au plus profond de moi que je devais le faire. La société devait parler au sujet de ces « écoles ». Et c’est à moi qu’incombait la responsabilité du premier mot. Bien sûr, j’avais une idée claire de ce qui m’attendais. Je savais très bien que la Fédération des écoles Steiner-Waldorf ne laisserait pas passer quelque chose d’aussi compromettant et que tout serait mis en œuvre pour me détruire, y compris sur le plan juridique. « Attendez-vous à en prendre plein la figure ! » m’avait dit la personne de l’UNADFI, en me regardant droit dans les yeux. Mais il y a parfois des moments où il apparaît évident qu’il s’agit de faire passer son sens du devoir avant son bonheur personnel, quand bien même celui-ci surgissait dans ma vie après tant et tant d’années d’absence.

La métamorphose et l’abandon progressif de ma pratique méditative

Dans un premier temps après ma démission de la Société Anthroposophique, je reprenais donc à mon compte des activités qui étaient celles que j’avais mises en oeuvre dans le milieu anthroposophique : le travail sur les concepts que j’avais initié dans le cadre des rencontres des Jeunes et du Comité devinrent des « jeux philosophiques » ; les études de contes de Grimm que je proposais dans le cadre de la Communauté des Chrétiens devinrent des « soirées de réflexion sur les contes » ; les contemplations de tableaux auxquelles m’avait initié une prêtresse de la Communauté des Chrétiens devinrent des « sorties d’observations au Louvre », etc. Tout ce que j’avais appris et aimé au sein du milieu anthroposophique, je le transposais peu à peu sous une forme « laïcisée ». Cela me demandait cependant de bien réfléchir à ce que je voulais transmettre et  faire passer durant de telles activités. En effet, je me rendis compte que je continuais parfois à mon insu à transmettre des idées anthroposophiques, par exemple dans le cadre des études des contes de Grimm, dont les symboles renvoyaient nécessairement dans mon esprit à des idées sur le Christ, la Réincarnation et le Karma, etc. On ne se défait pas en effet du jour au lendemain de tout un système de croyances auxquelles on a adhéré durant des années. Mais je ne pouvais honnêtement continuer à propager des idées anthroposophiques, car j’avais commencé à percevoir l’interconnexion des idées et du système social sectaire. J’étais très mal à l’aise de constater que des anthroposophes demandaient à venir dans mes soirées privées, quand ce n’étaient pas des adeptes d’autres courant du New-Age. Je mis donc certaines activités en veilleuse, comme les études de contes, pour me consacrer à des formes plus neutres. Ces activités me firent du bien, car elles me permirent de rencontrer des gens nouveaux. Mais en même temps, elle me posaient le problème moral de ce que je voulais ou non garder de l’Anthroposophie en tant que doctrine après ma sortie de cette mouvance sectaire.

Le problème se posa aussi avec la pratique de la méditation, que je n’arrêtais pas du jour au lendemain, mais que je m’autorisais à diminuer cependant. Je ne pu bientôt plus pratiquer les méditations spécifiquement anthroposophiques, avec les mantras écris de la main de Rudolf Steiner. Je voyais leur contamination par la déficience morale de celui qui leur avait donné le jour, ainsi que le problème de rester relié ne serait-ce qu’en pensée à cette Ecole de Science de l’Esprit. En premier lieu, j’abandonnais donc la méditation des mantras de l’Ecole de Science de l’Esprit, que je jugeais hautement problématiques. Mais les autres méditations également révélaient des aspects suspects. Je décidais donc de ne plus pratiquer que celles de la Communauté des Chrétiens, me définissant surtout par le christianisme qu’elle contient. Je méditais ainsi le Notre Père et le Credo (réécrit par Rudolf Steiner). Je pense que ce fut un moyen pour moi de viser un contenu qui n’appartenait pas particulièrement à la mouvance anthroposophique, mais à un christianisme universel. Je continuais dans cet esprit à me rendre aux offices de la Communauté des Chrétiens, sans pour autant participer aux activités de cette communauté ni verser le moindre centimes à la sortie des cérémonies. Cependant, après la parution de mon article sur le site de l’UNADFI, je compris en ressentant les torrents de haine qui se déversaient silencieusement sur moi lors des offices que je ne pouvais sans risques ni contradictions avec moi-même remettre les pieds en de tels lieux. J’enregistrais alors les offices et je transcrivis le rituel dans son intégralité, afin de pouvoir le pratiquer seul et librement, conformément à ce qui est écrit dans l’un des passages de cette office, disant à Dieu le Père que l’offrande qui lui est apportée « en toute liberté ». Concernant la méditation, ne pouvant à l’époque me résoudre complètement à abandonner complètement cette pratique, je trouvais également une forme nouvelle en décidant de méditer des textes sacrées d’autres religions. Je méditais ainsi pendant un an les Béatitudes, puis l’année suivante la Thora, puis la troisième année Al Fatiha, du Coran, puis un texte des Upanishads, avant de cesser de m’imposer une telle contrainte. Ces méditations furent lourdes à mettre en oeuvre, car elles avaient lieu quotidiennement, en plus des autres moments de méditations « chrétiennes ». Néanmoins, elles me permirent de m’ouvrir à d’autres réalités culturelles et religieuses, ce qui me fit du bien. C’est dans cet esprit que j’ai écris un texte comme Réflexions sur ma lecture du Coran, publié sur mon blog.

Enfin, c’est mon mode même de méditation qui changea. Je n’en fis plus un moment de concentration sur le contenu d’un texte, mais surtout un moment quotidien où je prenais le temps de m’écouter moi-même et de dialoguer avec mon être profond. La récitation du Notre père, ou autre, ne furent peu à peu qu’un support à la solennité de ce moment de rencontre avec moi-même. Je n’y développais pas de considérations ésotériques élevées, mais je réfléchissais à ce que je vivais et traversais, demandant parfois de l’aide ou des éclairages à des puissances supérieures que je nommais de moins en moins avec les termes anthroposophiques que j’avais appris auparavant, parce que je me rendais peu à peu compte de l’ignorance dans laquelle je me trouvais à leur sujet, ainsi qu’au sujet même de leur existence. Ainsi, je laissais pénétrer le doute au cœur même de mes pratiques rituelles personnelles. Et ce fut une bonne chose, car le doute (même radical !) fait en réalité partie de la vie religieuse authentique.

Échapper à l’anthroposophie

En dehors du rôle qu’a joué dans ma prise de conscience le travail de réflexion provoquée par les rapports que les hautes instances de l’Anthroposophie m’avaient elles-mêmes commandées, je voudrais à présent tenter de décrire un autre aspect des choses, plus intime, plus profond. Je voudrais en effet décrire  – et cette tentative n’est pas une mince affaire – comment mon être profond a pu sortir de l’emprise anthroposophique. C’est-à-dire sur quels ressors psychiques l’Anthroposophie a su jouer pour me prendre et ce qui m’a permis de lui échapper. En effet, le phénomène de l’emprise sectaire tourne toujours autour de la question de la perte de notre véritable personnalité, au profit d’une autre. Pour comprendre ce qui s’est passé, je dois donc regarder au fond de moi-même, considérer qui j’ai été, qui j’ai pu devenir, ou plutôt qui était, dans mon passé, celui qui en moi aspirait à devenir lui-même, qui luttait, qui résistait, qui souffrait. Et ce qu’était cette autre personnalité que l’anthroposophie et la pédagogie Steiner-Waldorf m’ont fait prendre pour moi-même alors qu’elle ne l’était pas.

Pour me libérer de l’Anthroposophie, j’ai du en effet renouer le contact avec moi-même. Je devrais plutôt dire nouer et non renouer puisque, ayant vécu dans le milieu anthroposophique depuis l’âge de neuf ans, cet apprentissage du rapport normal à moi-même n’avait jamais pu se faire. Cela commença par des choses toutes simples, comme apprendre à écouter ma fatigue, mon ennui ou mes désirs, puis mes doutes et mes propres pensées. Mes vraies pensées, celles qui venaient des profondeurs de moi-même, et non celles que je m’imposais en pratiquant inlassablement les méditations anthroposophiques. L’Anthroposophie conditionne en effet l’esprit de l’adepte à se couper de lui-même. Que signifie « être soi-même » ? Quelle est cette véritable personnalité dont la dérive sectaire nous prive ? Cette question peut prendre des aspects philosophiques ou métaphysiques assez sophistiqués quand elle est posée de façon abstraite. Mais pour quelqu’un qui a été victime d’une dérive sectaire, il s’agit d’une réalité quasiment charnelle de son existence. La Philosophie parle de cette véritable nature de notre individualité. La Religion n’est pas dans l’ignorance à ce sujet, même si ce qu’elle en communique est voilé, ou dévoyé. Paradoxalement, l’Anthroposophie en sait aussi indéniablement un morceau sur cette question. Mais ce qu’elle en a fait est une abomination.

C’est au cours d’une conversation apparemment anodine avec une voisine qui venait d’avoir son premier enfant que la chose m’est apparue un jour avec une clarté déconcertante. Tandis que nous échangions au sujet de sa fille qui venait d’avoir trois ans, je lui rappelais une conversation que nous avions eu tous les deux, il y avait quelques années, avant même qu’elle ne tombe enceinte, quand son désir d’enfant n’était qu’un projet. Elle m’avait alors parlé de son amour pour le jardinage, en m’expliquant sa joie profonde d’aider à pousser ce qui veut grandir. Au moment où je lui rappelais ses propres mots, elle me regarda d’une manière pensive et me dit qu’elle avait eu effectivement beaucoup de joie à s’occuper de sa fille ces trois dernières années, mais qu’à présent quelque chose de plus fort encore la comblait. Car elle avait pu percevoir que son enfant était probablement quelqu’un de bien, une bonne personne. Elle le voyait à de multiples signes dans son comportement. Cette voisine parlait de quelque chose de bien plus profond que les bonnes manières qu’elle avait transmises à sa fille. Effectivement, nous-autres êtres humains naissons accompagnés de notre être véritable. Les parents s’occupent de leurs enfants. Mais l’être véritable de ces derniers, ils ne pourront pas le créer, seulement le rencontrer. Parfois, la vision de cet être est limpide pour une mère. Parfois, elle est au contraire brouillée. Puis, c’est à l’enfant lui-même d’approcher progressivement de ce qu’il est. De s’en saisir. Au jeune homme et à l’adulte ensuite, par ses choix, ses initiatives et ses rencontres. Dans la clarté de ses pensées, par sa moralité, à travers ses projets, etc. Nous pouvons ignorer ou négliger celui ou celle que nous sommes vraiment. Nous pouvons aussi apprendre à le connaître, et vivre avec lui. Nous pouvons parfois avoir le bonheur d’avoir des parents qui auront une forme de sensibilité pour notre être véritable. Des éducateurs et des professeurs aussi. Et parfois non.

Mais il existe aussi, des êtres humains qui possèdent vis-à-vis de cette nature profonde de l’individu une sorte de flair animal. On les appelle les gourous. Les gourous sont comme attirées par l’individualité véritable des autres êtres humains, à la manière dont les requins le sont par l’odeur du sang. Eux-mêmes sont froids et insensibles. Leur psychisme nage dans des eaux sans lumière. Ils cherchent sans cesse à rencontrer et à séduire les autres êtres humains, en particulier des personnes chez qui ils ont repéré des individualités fortes, ou des qualités particulières, afin de les dominer, de les « dévorer ». Les dérives sectaires ont toujours pour fondateurs ou pour dirigeants des êtres habités par des tendances psychiques de cette sorte. Il me semble que Rudolf Steiner étaient l’un d’eux. Les dirigeants du mouvement anthroposophique également, pour la plupart. Certes, la plupart des anthroposophes étaient plutôt des gens sincèrement convaincus par la doctrine de Rudolf Steiner, qui s’étaient simplement laissés progressivement enfermés et égarés par cette dernière. Mais aux postes clefs, les dirigeants savaient exactement ce qu’ils faisaient. Leur but était de prendre le cœur vivant des êtres humains, les habituant à l’absence de vie dans leurs existences, à la pauvreté de leur relation au monde, à l’obscurité de la non-pensée, qui leur permettaient d’avoir sur eux du pouvoir. Ils s’employaient ainsi à pervertir profondément cette relation, déjà si délicate et difficile, des êtres humains avec leurs êtres véritables. En effet, bien que nous naissions accompagnés de nos êtres véritables, d’autres caractéristiques nous accompagnent aussi, avec lesquelles nous auront maille à partir. Certaines nous sont transmises par l’hérédité, d’autres par l’influence des travers ou des turpitudes de nos parents, ou de nos proches. Il nous faudra ferrailler avec ces défauts, car ils obscurcissent ceux que nous sommes vraiment. Ce qui peut nous sauver de leur influence, c’est de se mettre humblement à l’école de ce que la vie est en mesure de nous apprendre, de nous donner. Car la vie est bien plus grande et bien plus riche que nous ne le sommes ! Ce qui peut nous perdre et nous livrer au pouvoir de ce qui obscurcit la part véritable de nous-même, c’est que nous ne fassions pas l’effort de ce contact avec la réalité. Une bonne éducation nous apprend ce contact, ses exigences, sa rigueur et aussi le plaisir qu’il peut nous procurer. Une mauvaise éducation nous donne l’illusion que nous pouvons nous suffire à nous-même et qu’il n’est nul besoin de sortir du petit monde où nous avons grandi. Elle nous séduit, nous fait tomber amoureux de nous-mêmes, de notre propre image ou d’une image de nous-mêmes qu’on aura confectionnée pour nous, au dépend de l’existence du monde et des autres. C’est exactement ce que fait une école Steiner-Waldorf ! Derrière ces visages souriants, au-delà de ces enfants apparemment épanouis et heureux que ces écoles savent exhiber dans tous les reportages ou les documentaires qui nous vantent cette pédagogie, courant dans la nature, pétrissant de la pâte à pain, faisant de la musique ou des expériences de  chimie, il y a en réalité des êtres que l’on a réussi à conformer à une certaine image idyllique d’élève Waldorf parfait, mais qui l’ont payé de la perte de leurs êtres véritables.  Le gourou s’arrangera toujours pour agir dans le sens de la perte durable du rapport à soi-même.

Lorsque j’étais élève Steiner-Waldorf, puis anthroposophe, certaines parties de moi-même étaient devenues prépondérantes au point d’empêcher celui que j’étais vraiment d’exister. Je sais que je devais être difficile à supporter. A certaines périodes de ma vie, un grand orgueil m’habitait. J’étais aussi devenu sourd aux autres. On ne m’avait pas appris à m’y intéresser. Je me cabrais lorsque j’étais placé dans des situations qui sollicitaient des remises en question de moi-même. Je n’avais que du mépris ou de la condescendance pour ce que la culture de mon époque contenait. Des caractéristiques problématiques dominaient mon comportement. Elles m’ont fait perdre des amis ou des relations qui pourtant avaient beaucoup compté dans mon parcours de vie. Elles m’ont aussi mis dans des situations dangereuses. J’en avais parfois conscience, mais je ne pouvais pas y faire grand chose. Aujourd’hui, je sais que ce qui m’a aidé à m’en sortir furent des choses toutes simples. Par exemple, exercer des activités où il fallait tenir compte de la réalité et persévérer dans l’effort. En 2002, j’avais commencé l’escalade en forêt de Fontainebleau, avec un groupe d’amis non-anthroposophes. Puis, à partir de 2007, après mon départ de l’école Steiner-Waldorf, j’ai eu enfin le temps et l’ouverture d’esprit me permettant de pratiquer d’autres activités, comme le Yoga, le Stectching ou le Rock. Au début, je le faisais avec une certaine culpabilité, n’osant pas en parler à mon entourage d’anthroposophes. Ainsi, faire du Yoga régulièrement plutôt que de l’Eurythmie équivalait dans mon esprit à fréquenter le culte d’une autre religion. C’était une hérésie ! De même, lorsque certains anthroposophes apprirent que je dansais le Rock, ils me demandèrent pourquoi je ne préférais pas plutôt la « Bio-dansa », beaucoup plus conforme à leur conception de ce que doit être une danse. Cette suggestion visait en fait à me faire rester dans le cercle des gens un peu spiritualistes, proches par définition des anthroposophes. Mais je persistais dans mes nouvelles activités. Ces dernières me permettaient de rencontrer des gens normaux. Je ne saurais dire à quel point je suis reconnaissant aux professeurs compétents ou aux amis patients qui m’ont permis de pratiquer ces activités ! Savent-ils que ce qu’ils m’ont ainsi apporté dépassait de loin pour moi le cadre d’un simple loisir ? Ces gens ne cherchaient pas à devenir mes gourous ni mes mentors, contrairement à tout ceux que j’avais croisé dans les cercles de l’anthroposophie, mais juste des êtres humains qui avaient quelque chose à partager. Quelqu’un qui n’a pas grandi dans le milieu où j’ai grandi peut considérer comme banal l’acte de s’inscrire à un cours de sport ou de danse d’une association. Pour moi, ce fut une démarche et même un exploit. Et avant cela, l’existence-même de cette possibilité fut une découverte, tant je n’étais pas familiarisé avec ce genre de choses en sortant d’une école Steiner-Waldorf. J’y avais en effet été coupé de tout ce que notre société avait à m’offrir.

Tout mon parcours dans l’anthroposophie avait donc été placé sous le signe de l’orgueil. Un orgueil très profond, de nature violente, qui me coupait de moi-même. Car tout est toujours trop facile avec l’Anthroposophie ! Il est difficile et exigeant de naître au monde et aux autres, mais il n’y a quasiment aucun effort à faire pour sortir de la cuisse de Jupiter. A l’école Steiner-Waldorf, on n’exigeait presque jamais rien de moi. On survalorisait constamment mes facultés latentes, ma personnalité, mon incroyable destinée à venir, etc. On me laissait dormir. On me gonflait d’une conception surestimée de moi-même, accompagnée d’idées délirantes au sujet du monde, qui ne me donnaient aucune prise sur lui. Puis, une fois devenu anthroposophe, ce furent mes intuitions, mes ressentis, qu’on m’apprit à surinvestir. On m’apprenait à trop m’écouter. L’anthroposophie elle-même, en tant que doctrine, joua un rôle profondément néfaste. Car celle-ci croit pouvoir faire l’économie de tout ce qui existe culturellement en dehors d’elle. Et lorsqu’elle s’intéresse à quelque chose, c’est toujours pour le tirer à elle. Cette pensée ne connaît pas l’altérité ! Cette survalorisation des individus pour les couper d’eux-mêmes ne peut se maintenir dans la durée qu’en s’appuyant sur trois ressors psychiques vieux comme le monde : le pouvoir, le sexe ou l’argent. Les trois sont présents dans le milieu anthroposophique et parmi ses dirigeants. La plupart de ceux que j’ai connus devaient nécessairement s’adonner à l’un des trois pour obtenir ce qu’ils voulaient. Parfois même, ils s’adonnaient aux trois à la fois.

IV. L’histoire de Maria

Une relation interrompue

L’histoire de ma vie chez les anthroposophes ne s’arrête cependant pas au procès, que j’évoquerai dans la dernière partie de ce travail. Elle s’est poursuivie, jusqu’en août 2014, par une relation amoureuse avec une personne qui avait appartenu, comme moi, aux écoles Steiner-Waldorf et à l’Anthroposophie. Son histoire ayant été étroitement liée à la mienne ces dernières années, de 2011 à 2014, il me faut à présent la raconter. La fin de cette relation signifie en effet la fin effective de ma vie chez les anthroposophes. Si j’ai tardé à la relater, c’est en raison du fait qu’il est impossible de se lancer sans risque dans le récit d’une histoire en cours. Sa fin, en août 2014, ma libéré du devoir de silence auquel je m’étais astreint depuis si longtemps et m’a permis de coucher sur le papier des faits et des réflexions relatives aux écoles Steiner-Waldorf et à l’Anthroposophie que j’estime être de la plus haute importance pour la compréhension de cette mouvance. Mais tant que je partageais la vie de ma compagne, j’en avait différé l’écriture. Il ne m’est pas forcément agréable de relater ces faits intimes, évoquant des joies mais aussi des douleurs qui ont traversé ma vie. Si je pouvais ne pas le faire, je l’éviterais volontiers. Mais je m’y sens tenu par le sens du devoir qui, en ce qui me concerne, me commande depuis longtemps de témoigner de ce que j’ai vécu et compris au sein du milieu anthroposophique, comme l’attestent les nombreux travaux publiés sur mes blogs depuis plusieurs années maintenant. Par soucis de protection de la vie privée, j’ai pris soin de changer tous les noms et de ne donner aucune indication susceptible d’identifier les personnes qui ont partagé ma vie durant cette période. Mon but n’est en aucun cas de leur porter tort, bien au contraire, mais simplement de poursuivre mon travail de réflexion, nourri de mon expérience personnelle si particulière.

J’ai rencontré Maria en février 2005, au moment où je commençais la formation à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou. Elle était à cette époque professeur d’Espagnol dans une école Steiner-Waldorf, depuis environ cinq années. Elle avait été recrutée au moment où elle-même avait décidé d’inscrire ses deux enfants à l’école. En effet, cette institution venait de comprendre que l’on ne pouvait plus imposer le choix traditionnel et immuable de l’Anglais et de l’Allemand en première et deuxième langue, mais qu’il fallait laisser aux enfants et aux parents la possibilité de prendre l’Espagnol. Ce changement allait à la fois contre la tradition séculaire de cette institution et contre le mépris des pédagogues anthroposophes pour la langue et la culture espagnole, en raison de leur volonté de privilégier les langues nordiques. Mais même des pédagogues anthroposophes avaient fini par comprendre que ce changement était rendu nécessaire par l’évolution de la société ! Maria avait accepté cette offre de l’école, qui l’avait contactée au mois d’août, quelques semaines à peine avant la rentrée, alors qu’elle était encore à l’Université et n’avait pas achevé son Doctorat. Malgré ses réticences et la conscience de son impréparation, l’insistance des professeurs venus la trouver l’avait fait accepter. Bien évidement, elle ne devait jamais pouvoir finir son Doctorat après cette décision, l’école lui prenant peu à peu tout son temps et toute sa liberté. Elle avait fait le choix de cette pédagogie car, réfugiée politique d’origine sud-américaine, elle se souvenait avoir souffert du système scolaire français, auquel elle avait eu beaucoup de mal à s’adapter en arrivant en France. Ce traumatisme initial fut cause du fait qu’elle tomba si facilement dans le piège de la séduction Steiner-Waldorf.

Elle devait se souvenir longtemps de son « entretien d’embauche ». La professeur d’Allemand la reçut chez elle, autour d’une tasse de thé, tandis que sa fille de six ans jouait autour d’eux sans culotte, le cul nu devant une parfaite étrangère. Il s’agissait en réalité d’un premier signe qui aurait du alerter Maria et lui faire faire marche arrière. Le fait que l’entretien se déroulait dans le domicile privé de l’enseignante et l’absence de gêne de sa future collègue à l’égard du comportement de sa fille montraient clairement que, dans cette école, on ne savait plus respecter les règles de séparation entre la sphère du privé, de l’intime, et ce que doivent être les comportements normaux dans la vie professionnelle. Par ailleurs, cette enseignante d’Allemand, qui avait tenu à la recevoir et à lui faire passer un entretien, l’avait fait dans le seul but de montrer qu’elle serait sa supérieure. Durant des années, elle ne cessera de chercher à l’humilier, par pure jalousie. En effet, pour les pédagogues anthroposophes, l’Allemand est la seule langue véritablement noble et digne d’être enseignée. Les langues latines, comme l’Espagnol, sont considérée comme des langues barbares. Ainsi cette enseignante d’Allemand voulait-elle asseoir sa supériorité germanique anthroposophique sur sa collègue. L’école n’avait d’ailleurs accepté d’introduire l’enseignement de l’Espagnol dans son cursus que sous la pression des parents et des élèves, dans un contexte général de désintérêt massif pour l’apprentissage de l’Allemand en France. L’enseignante d’Allemand l’avait vécu comme une offense personnelle. Elle ne s’y était résigné qu’à contrecœur. De plus, pour l’avoir eu en tant qu’enseignante quand j’étais moi-même élève, je peux témoigner qu’il s’agissait d’une des plus mauvaises pédagogues qui se puisse concevoir. N’ayant aucune autorité ni aucun sens de l’enseignement, elle parvenait tout juste à endiguer la désertion de ses cours en baissant au maximum le niveau et en gonflant démesurément les notes qu’elle attribuait à ses élèves. La dernière année de ma scolarité, nous ne connaissions même pas les déclinaisons, après 12 années d’Allemand ! L’arrivée de l’enseignement de l’Espagnol représentait donc pour elle une menace évidente, ne serait-ce qu’au niveau de ses effectifs, qui furent divisés de moitié. Sans parler du fait que Maria devait se révéler rapidement être une professeur compétente et motivée, qui enthousiasmait ses élèves, leur faisait faire d’importants progrès, conjuguant exigence et plaisir dans l’apprentissage de sa matière.

Les faits que je vais à présent relater sont d’ordre assez intime, mais ils sont indispensables à la compréhension de la manière dont Maria avait fini par se faire prendre par la mouvance anthroposophique. En effet, je crois que le fait de se faire piéger par une mouvance sectaire s’explique souvent par un terrain favorable antérieur. Or c’était le cas pour Maria, dont la vie personnelle était une forme d’emprise préalable à celle qu’elle devait subir ensuite dans le milieu anthroposophique. Elle était en effet mariée depuis une dizaine d’année avec un homme qui la maintenait sous son emprise et lui était infidèle.

Dans ce contexte, on peut donc comprendre qu’elle se décida à franchir le pas et à commencer une relation avec un autre homme, qui se trouva être moi. Cette relation ne dura cependant que quelques mois. En effet, elle me certifiait clairement qu’elle ne quitterait jamais son mari. Or, à cette époque, j’aspirais à tout autre chose qu’une relation clandestine d’amant caché. Et ma rencontre avec ma compagne anthroposophe – qui devait finalement témoigner contre moi lors du procès – me donnait envie de m’engager dans ce qui se présentait comme une relation plus claire et plus entière. Maria me relança plusieurs fois, mais renonça finalement, malgré les sentiments qu’elle disait éprouver à mon égard. Pendant environ trois ans, de 2007 à 2010, je n’eus plus aucunes nouvelles d’elle.

C’est seulement en avril 2010 que Maria tenta de reprendre contact avec moi. Pendant ces trois ans, elle avait eu un troisième enfant avec son mari. Le fait de tomber enceinte lui avait donné la force de mettre de la distance avec ce dernier, puis d’exiger de lui qu’il quitte le domicile conjugal. Il du se loger dans des conditions précaires durant plus de deux ans, dormant sur un canapé chez sa propre fille. Il s’agissait je crois de la toute première manifestation d’un désir d’autonomie chez Maria. Il se manifesta tout d’abord envers son mari, mais devait plus tard s’élargir au contexte anthroposophique tout entier. Je venais à l’époque de donner, au Siège de la Société Anthroposophique, ma conférence intitulé : Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée. J’avais donc commencé à prendre des distances importantes à l’égard des écoles Steiner-Waldorf et je voyais d’un œil suspicieux cette tentative, de la part d’une professeur Steiner-Waldorf, de reprendre contact avec moi. D’autant plus que je la savais appartenir au cercle de Direction de son école. Je lui fis donc part de certaines de mes réserves. Celle-ci m’expliqua alors qu’elle n’était pas au courant pour ma conférence, qu’elle me recontactait tout simplement parce qu’elle avait tenté depuis trois ans de m’oublier, mais que dernièrement elle n’y parvenait plus et que mon image s’imposait dans son esprit. Elle m’expliqua également qu’elle avait du prendre d’importantes distances à l’égard de son école car ses collègues l’avait fait énormément souffrir. Elle me raconta alors les pratiques de harcèlement et de persécution dont elle disait avoir été victime. Compte-tenu de leur caractère révélateur, ceux-ci méritent d’être relatés dans le détail.

Harcèlement psychologique au travail

En 2007, elle avait donc subie une chute brutale des revenus de son mari. Il lui fallait une source de revenus complémentaire. En effet, elle ne travaillait officiellement dans son école que 11 heures par semaine environ et n’était que faiblement rémunérée, malgré toutes les heures bénévoles qu’elle y effectuait en plus. Elle y passait non seulement la semaine, mais la plupart de ses weekends. Par l’intermédiaire de sa mère, elle trouva un poste de professeur d’Espagnol à l’Université. Cependant, elle ignorait que les professeurs Steiner-Waldorf ne supportent pas qu’un des membres de leur équipe travaille ailleurs que dans leur établissement. En effet, ils savent que ce genre de fenêtre vers le monde extérieur, même motivée par des impératifs financiers, comporte le risque que la personne ne soit en contact avec une autre réalité. Un membre de leur équipe qui côtoie une autre réalité professionnelle et sociale que l’école Steiner-Waldorf ne sera plus autant en leur pouvoir. Maria risquait de faire des comparaisons allant en leur défaveur. C’est pourquoi, selon ce qu’elle me raconta, ils se mirent à la persécuter, sans dire bien sûr le motif de leur action, afin d’obtenir qu’elle renonce à cet autre emploi. D’ailleurs, je ne suis pas certain que ce motif soit clairement conscient. Je crois plutôt qu’il résulte du conditionnement sectaire dans lequel chacun est pris dans un tel contexte. D’une certaine manière, on pourrait parler d’une forme d’instinct.

Cette année-là, Maria était enceinte de son troisième enfant. Le surmenage consistant à effectuer son travail (rémunéré et bénévole) à l’école Steiner et les cours à l’Université la conduisirent à un état d’épuisement tel qu’elle du être hospitalisée d’urgence. Elle risquait de perdre son enfant. Pour autant, ses collègues n’eurent aucune pitié pour elle. Comme on était en période de conseils de classe, ils l’appelèrent plusieurs fois par jour sur son lit d’hôpital, tandis qu’elle était sous perfusion, pour exiger qu’elle les renseigne sur tel ou tel point, ou qu’elle leur dicte ses appréciations. Ensuite, ils allèrent même jusqu’à lui envoyer un avertissement de travail en bonne et due forme. Déjà très affaiblie par ses problèmes de santé, cette attaque personnelle, qu’elle estimait totalement injustifiée, acheva de la détruire. Elle faillit s’effondrer complètement, si son mari ne la convainquit pas de répliquer à la missive qu’elle venait de recevoir et de la contester dans les règles. Ce qu’elle fit. Elle ne reçu aucune réponse à son courrier.

Comment expliquer un tel acharnement sur une femme enceinte en état d’épuisement sur un lit d’hôpital ? Tout d’abord, il faut savoir que ces comportements inhumains sont très fréquents dans les écoles Steiner-Waldorf. Comme je l’ai souvent montré au cours de ce récit de ma vie, l’Anthroposophie et le mode d’organisation anthroposophique de ces écoles provoquent nécessairement des comportements proche de la bestialité. Ensuite, cela s’explique par le fait que Maria s’était retrouvée, depuis quelques temps, membre du Collège de Direction de l’école en question. Cette tentative de destruction psychique n’avait sans doute pas d’autres fonction que de l’en faire partir.

Comment s’était-elle retrouvée là ? Suite à la dénonciation des écoles Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie, en 2000, par la Commission d’Enquête Parlementaire sur les sectes et l’argent, et aux nombreuses visites d’inspections qui s’en suivirent, tous les rapports pointèrent les défauts du mode d’organisation obscur de ces établissements. Certains inspecteurs évoquèrent même des pratiques moyenâgeuses. La Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf devait donc trouver la parade. C’est pourquoi certaines écoles se lancèrent dans une démarche intitulée « Chemin vers la qualité », sensée rendre plus transparente le mode d’organisation interne. Cette « démarche », initiée par des anthroposophes, pilotée par des anthroposophes de Suisse, peut paraître très insuffisante à un regard extérieur. Mais c’était un bond de géant pour ces écoles, qui fonctionnaient encore, pour la plupart, selon les directives de Rudolf Steiner, vieilles de 90 ans. C’est-à-dire avec une Direction qui s’auto-cooptait, n’acceptant en son sein que des anthroposophes purs et durs, le plus souvent membres de l’Ecole de Science de l’Esprit, aux ordres du Goetheanum. Le « chemin vers la qualité » prévoyait la possibilité, pour tous les membres de l’équipe pédagogique, de postuler aux fonctions de direction, dans le cadre d’élections libres. C’était une Révolution ! En temps normal, jamais les écoles Steiner ni la Société Anthroposophique ne se seraient résolues à un tel risque de perte de contrôle sur leurs institutions scolaires. Mais la surveillance des autorités française, à cette époque, et la tentative en cours de réhabilitation publique entreprise par la Fédération, passait nécessairement par l’acceptation, au moins apparente, de ce processus de démocratisation. Et les écoles Steiner-Waldorf en obtinrent le bénéfice escompté ! Car c’est ce qui permis à certaines d’entre elles d’obtenir des certifications internes pour bon nombre de leurs professeurs, suite à une simple visite d’inspection, et non en passant les concours réglementaires.

Cette transformation démocratique était donc une nécessité pour les écoles Steiner-Waldorf, désireuses de paraître satisfaire aux exigences de l’Education Nationale. Mais elles espéraient bien pouvoir s’en tirer avec un simple changement de façade, destiné à donner le change, tandis qu’en réalité les mêmes personnes resteraient aux commandes. Or Maria eut la naïveté de croire à l’authenticité de ce changement et proposa sa candidature, malgré les mises en garde ses collègues. La Directrice officielle de l’école alla jusqu’à lui dire publiquement que « cela ferait beaucoup pour elle » et qu’il valait mieux qu’elle y renonce. En langage clair, cela équivalait à un dernier avertissement. Mais Maria ne le compris pas et s’entêta.

Elle entra donc au « Cercle de direction » de son école.  Cependant, elle compris bien vite que sa présence devait rester purement formelle. Tout d’abord, elle du faire le serment solennel devant Dieu de ne jamais répéter, ni à ses collègues, ni à ses proches, ni à sa famille, ni à quiconque, le moindre propos tenu à l’intérieur de ce cercle. Ensuite, elle assista pendant un an aux débats sans avoir le droit d’ouvrir la bouche. Quand elle demanda à ce qu’au moins les « points » traités soient recontextualisés, afin qu’elle ait les moyens de les comprendre et de les suivre, on lui répondit de manière méprisante qu’on n’avait pas le temps pour cela. Quand elle se risqua parfois à intervenir, on balaya ses remarques d’un revers de main. Bref, dans cette structure plus proche d’une confrérie occulte que d’une direction administrative, on faisait tout pour lui faire comprendre qu’elle n’était pas à sa place et qu’elle devait partir, afin que  les anthroposophes puissent rester entre anthroposophes. Comme Maria ne saisissait pas le message, il fallu employer les grands moyens. Et cela fonctionna car, au retour de son hospitalisation, qui fut suivit d’un congé maternité, elle renonça d’elle-même à revenir dans ce cercle.

Une conversion anthroposophique par le biais des changements comportementaux

On pourrait à présent s’interroger sur les rapports de Maria à l’Anthroposophie. Comment, en effet, a-t-elle pu entrer et travailler dans cette école sans être vraiment anthroposophe ? On pourrait croire qu’il s’agit d’une absence de sectarisme de la part de ces institutions, alors qu’il s’agit précisément du contraire. En effet, le propre d’une secte n’est pas de convertir frontalement les personnes à une doctrine, mais de modifier à son insu son être etson comportement. Quand j’étais encore anthroposophe, je lui posais souvent la question suivante :

« – Maria, à quoi crois-tu ?

– Je suis athée, me répondait-elle. Même si je pense qu’il existe des forces de la Nature.

– Tu ne crois donc pas aux Anges, à la Réincarnation, au Christ, etc ? lui demandais-je en retour.

– Pas du tout !

– Mais comment peux-tu travailler dans une école qui s’appuie sur l’Anthroposophie sans croire à tout cela ?  Comment peux-tu par exemple dire les « Paroles du Matin » avec les élèves, ou les mantras en début de chaque réunion, sans croire à ce qui y est écrit ?

– Je ne sais pas, je n’y ai pas vraiment réfléchi. Pour moi ce sont juste des textes d’ouverture. J’étais fière quand j’ai lu la « Pierre de Fondation » de Rudolf Steiner devant toute l’assemblée des parents et des professeurs, à l’occasion de la cérémonie des cinquante ans de l’école. Mais il est vrai que les explications qu’on m’a fournies au sujet de ce texte ne m’ont jamais permis de le comprendre vraiment. De toutes façons, chaque fois qu’on m’a envoyé vers des sommités de l’école pour que je me fasse expliquer des textes de Steiner, je n’ai jamais vraiment été éclairée sur leur signification. »

On pourrait certes blâmer l’absence de réflexion de cette femme. Il est certain que Maria était une personne qui réfléchissait très pu par elle-même. Elle était d’une grande paresse intellectuelle, reproduisant de manière infantile les idées et opinions de ses parents et de son entourage, sans chercher à se forger aucunement ses propres convictions. C’est pourquoi elle ne chercha jamais vraiment à se positionner en son âme et conscience vis-à-vis de l’Anthroposophie, qui était la base doctrinale de l’institution qui l’employait. Mais qui, de nos jours, cherche à être cohérent en matière doctrinale ? De plus, il faut comprendre que c’est ainsi qu’agissent les anthroposophes. En effet, ceux-ci ne cherchent pas à un imposer une doctrine complète à ceux qu’ils captent dans leurs cercles. Il est d’ailleurs fort rare qu’eux-mêmes la connaissent dans son intégralité. Je ne crois d’ailleurs pas que Steiner lui-même se soit vraiment soucié de la cohérence profonde de sa doctrine ésotérique. José Dupré, dans un de ses ouvrages, a montré la complète corruption intellectuelle, dès 1900, du fondateur de l’Anthroposophie. Son principal objectif était de créer un mouvement civilisationnel spécifique. En clair, ce que veulent les anthroposophes, ce n’est pas tant que vous partagiez toutes leurs idées, mais surtout que vous entriez dans leur milieu et que vous deveniez comme eux, que vous partagiez leur mode de vie. Leur but profond est la conversion et l’assujettissement des individus, pas la transmission d’une doctrine, qui en réalité n’a jamais été ni très pure ni très claire. C’est ce qui explique qu’en dix années, Maria n’ait jamais été mise en présence d’un choc doctrinal entre ses idées athées et celles des anthroposophes. Ces derniers font en effet toujours tout pour éviter une telle confrontation. Ils restent volontairement très flous, dès qu’ils sentent que leurs propos sont susceptibles de heurter leur interlocuteur. Ils amènent leurs idées et surtout leurs comportements par petites touches et convertissent la personne insidieusement, sans qu’elle ne s’en aperçoive. La conscience d’autrui est rarement sollicitée, bien au contraire.

C’est ce qui se passa pour Maria. Peu à peu, elle se mit à manger végétarien et à l’imposer à sa famille. Elle adopta certains mantras de Rudolf steiner, qu’elle se mit à réciter à ses enfants le soir avant de s’endormir, selon les recommandations des professeurs de ses enfants. Elle voulu faire de l’Eurythmie. Le médecin anthroposophe de l’école devint son médecin personnel. Ses vacances se passaient parfois au Goetheanum. Etc. Jamais elle ne se serait dite anthroposophe, mais elle se mit à adopter les mêmes comportements que ces derniers, à l’exception de ses tenues vestimentaires, qui gardèrent une certaine élégance, suscitant la hargne de ses collègues.

Des enfants en souffrance

Maria me raconta ensuite les graves problèmes qu’elle avait, selon elle, rencontré avec ses enfants, en relation avec leurs scolarité. En me les relatant, elle ne remettait cependant aucunement en question, à l’époque, le bien-fondé de la pédagogie Steiner-Waldorf, qu’elle pensait être la meilleure au monde et la seule acceptable pour sa progéniture. Mais elle  incriminait l’équipe pédagogique de son établissement.

Le premier problème concernait son fils Gaëtan. Celui-ci ayant la peau métissée, il avait commencé à être sujet, dès le Jardin d’enfant, à des moqueries à caractère ouvertement racistes émanant de ses camarades. On lui disait qu’il avait « la peau couleur caca » et autres propos infâmes de ce genre. Alertée, la mère était venue s’en ouvrir auprès des jardinières, puis de la responsable de classe de son fils. Mais celles-ci temporisaient systématiquement en disant que ce n’était pas bien grave, que les enfants ne pensaient pas réellement ce qu’ils disaient et que ce genre de propos ne portaient donc pas à conséquence. Trois années s’écoulèrent ainsi, de la « première » à la « troisième classe », sans réaction appropriée de l’équipe enseignante. Mais devant l’insistance de la mère, qui voyait bien que son fils souffrait quotidiennement un véritable martyre, la responsable daigna finalement raconter aux enfants de sa classe une histoire, sous la forme d’un conte, où le prince était un enfant de couleur noire. Il faut savoir en effet – comme je l’ai appris au cours de ma formation à l’Institut Rudolf Steiner – que la pédagogie Steiner-Waldorf refuse que l’on intervienne directement de manière morale auprès des enfants. Il faut leur raconter des contes ou des histoires, inventés par le professeur en fonction des circonstances. Ceux-ci suggéreront indirectement aux enfants une modification comportementale. Inutile de dire que cette petite histoire du prince à la peau colorée n’eut pas le moindre effet sur les camarades de classe de Gaëtan et que les propos racistes à son encontre fusèrent de plus belle ! Mais les enseignants continuèrent de ne pas intervenir et laissèrent faire, comme à leur habitude, prolongeant une situation de maltraitance. Quand j’en parlais avec Maria et l’interrogeait sur ce qui pouvait expliquer une telle inaction, je voyais bien, à l’époque, que celle-ci était bien loin de réaliser le rôle que le racisme de la doctrine anthroposophique avait pu jouer dans une telle affaire. Pour ma part, je crois que si les pédagogues anthroposophes de cette école avaient réellement été dérangés par les propos racistes de leurs élèves, adressés à un enfant dont ils avaient la charge éducative, il ne les aurait pas tolérés ne serait-ce qu’une minute. Au lieu de cela, ils ont laissé faire durant des années. Qui ne dit mot consent ! (Issue des thèses de la Théosophe Helena Petrovna Blavatsky, l’Anthroposophie reprend l’idée d’une évolution partant des races de couleurs pour aboutir à la race aryenne).

Mais un autre élément doit être évoqué pour comprendre qu’une telle situation ait pu perdurer. En effet, Gaëtan était un jeune enfant très intelligent et particulièrement perspicace. Je pense même qu’il aurait du être orienté vers une école de surdoués, si les examens adéquats avaient été pratiqués. C’est pourquoi il se rendit très vite compte que quelque chose ne tournait pas rond dans l’école où l’avait mis ses parents. Dès l’âge de sept ans, il suppliait sa mère de le retirer de cet établissement :

– « Maman ces gens sont fous ! Retires-moi de là maman ! Si je ne pars pas l’année prochaine de cette école, je fais une fugue ! »

Mais la mère refusa catégoriquement, sourde aux suppliques et à la souffrance de son propre fils, persuadée que cette « pédagogie » était la meilleure au monde. Or les professeurs ne tardèrent pas à s’apercevoir, eux-aussi, que Gaëtan avait perçu, dans son cœur d’enfant, le caractère sectaire de leur institution. Et ils ne le supportèrent pas ! Ils s’ingénièrent alors à tenter de le mater, multipliant les brimades ou les procédés de culpabilisation. En effet, lorsque les anthroposophes s’aperçoivent qu’une personne de leurs cercles commence à prendre conscience qu’elle est dans une secte, ceux-ci s’efforcent de persuader la personne que c’est en fait elle qui est folle, ainsi que je le décris dans mon article intitulé Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique. A ma connaissance, ils pratiquent également parfois cette méthode sur les enfants dont ils ont la charge au sein des écoles Steiner-Waldorf,  lorsque le cas se présente. Mater Gaëtan et le culpabiliser consista ainsi à relever, avec une grande finesse qui n’était pas dépourvu de justesse, les faiblesses de sa personnalité, pour lui en faire régulièrement le reproche, et ainsi le persuader que c’était lui qui avait un problème et non l’école. Que c’était lui qui était fou, et non les anthroposophes chargés de son éducation ! Le plus bel exemple de ce procédé , dont la mère garda une trace écrite, était un poème écrit par sa maîtresse lorsqu’il était en « 3ème classe ». En effet, à cette occasion, les professeurs de classe Steiner-Waldorf, qui suivent la même classe pendant six à huit ans,  doivent écrire un court poème au sujet de chaque élève dont ils ont la charge. Celui-ci est sensé exprimer quelque chose de leurs êtres profonds.  Dans le poème offert à Gaëtan, il était question d’un jeune lion des savanes qui courrait librement, mais qui avait fini par accepter de se faire dompter. Mais l’enfant intelligent compris tout de suite ce qui lui était suggéré. Il se cabra de plus belle contre cette tentative de dompter sa révolte et de lui faire accepter cette soumission.

Cependant, cette insoumission fut chère payée. A l’époque où je l’ai connu, Gaëtan en conservait des séquelles importants. Il allait très mal sur le plan psychologique. Il avait par exemple des crises de violence soudaines, qui parfois allèrent jusqu’à des gestes extrêmement dangereux contre ses propres sœurs, provoquant leur hospitalisation, ou bien faisant craindre pour leur vie. Il se disait envahi de pensées mauvaises, qu’il n’arrivait pas à contrôler. Il était persuadé d’être quelqu’un de mauvais. Son comportement à l’école, une fois qu’il avait pu intégrer l’Education Nationale, devint extrêmement préoccupant : il recevait avertissements sur avertissements, se montrant systématiquement insolent et arrogant. Dans certaines matières, il ne travaillait absolument pas, tandis qu’il utilisait sa prodigieuse mémoire et son intelligence hors paire dans d’autres pour rattraper ses résultats. Il se mis a avoir de mauvaises fréquentations. Son rapport général aux adultes était fortement perturbé : toute ébauche de complicité, une fois amorcée, provoquait chez lui en retour une sorte de crispation intérieure agressive proche de la démence. Soudain, il se mettait à regarder l’adulte avec lequel il était  dans une relation sympathique avec des yeux exorbités et haineux. Il faut en effet savoir que c’est  par le biais de la séduction que les pédagogues anthroposophes cherchent à créer une emprise affective et mentale sur leurs élèves. Gaëtan avait baigné dans cette atmosphère durant toute son enfance ! Si quelque chose en lui avait su résister à cette approche séductrice, il en avait néanmoins conservé des mouvements de recul et de répulsion quasi instinctifs à l’égard de toute forme de proximité avec les adultes. Certes, il ne faudrait pas minimiser le rôle qu’a pu jouer son entourage familial. Mais je crois que bon nombre de ses symptômes s’expliquaient surtout par ce qu’il avait du endurer de nombreuses années au sein de l’école Steiner-Waldorf dans laquelle il avait été scolarisé.

Maria me fit part également part des soucis qu’elle avait rencontré avec Constance. En effet, elle avait remarqué que sa fille avait développé un comportement rêveur, planant, crédule, dans des proportions qui semblaient anormales. Après le Jardin d’enfant, ses craintes avaient pu encore être rapidement repoussées par la professeur de classe de sa fille :

– « Mais c’est normal voyons ! Il ne faut pas que les enfants s’intellectualisent trop tôt ! Et Constance est une âme si pure, si pure ! C’est un être extraordinaire ! »

Bien sûr, l’orgueil parental est fortement stimulé par de tel propos, qui endorment la vigilance. Mais, au bout de plusieurs années, ne constatant aucun changement, les inquiétudes de la mère ne pouvaient plus être éteintes par un tel discours.

– « Je vais l’observer en classe et surveiller attentivement ses travaux ! », répliqua la professeur de classe. Après quoi elle s’empressa de conclure que ses investigations n’avaient relevé aucune anomalie.

– « Mais ce n’est pas normal !, finit par s’indigner la mère. Lorsque je dis à Constance qu’il y a un Mammouth dans la cour, elle s’empresse d’aller à la fenêtre pour le voir passer ! Elle n’a aucun sens de l’abstraction. Elle ne comprend aucune métaphore ! Elle est d’une crédulité phénoménale pour son âge ! Lorsque je l’interroge sur ce qu’elle a appris en cours, elle ne se souvient de rien. Elle dit juste qu’elle a du écouter une histoire, mais elle est incapable de la restituer. Elle ne connaît absolument rien à son propre corps ! Elle n’a pas la moindre notion de la sexualité ! ».

A chaque fois, la Maîtresse de sa fille calmait ses inquiétudes par des paroles flatteuses ou affables. Cependant, à l’issue d’une enquête qu’elle se résolue à mener, Maria finit par comprendre que la professeur de classe en question, au lieu de faire cours, passait la plupart de son temps avec les élèves à leur raconter des histoires, des contes et des légendes. « Il faut voir comme ils boivent mes paroles ! » lançait-elle fièrement en salle des professeurs à l’occasion des réunions. Cette enseignante était entrée dans une forme de rapport avec ses élèves où le fait de les plonger en permanence dans l’imaginaire et de susciter ainsi un état de conscience hébété et vénératif était devenu pour elle un moyen de ses procurer des sensations de plaisir. Je crois même que cette jouissance avait un caractère sexuel. D’ailleurs, il s’agissait d’une personne qui ne voyait que très occasionnellement son mari, lequel était la plupart du temps en voyages d’affaires. Ainsi en est-il souvent de nombreux professeur Steiner-Waldorf : il s’agit de femmes dont les époux subviennent à tous leurs besoins matériels, exerçant leur profession pour donner sens à une existence désoeuvrée et se procurer certaines sensations psychiques qu’elles ne parviennent pas à se procurer par des voies normales. On pourrait presque parler – si ce terme ne risquait pas d’être mal interprété – de « pédophilie psychique ». Car, pour cette professeure de classe, entrer en communion avec ses élèves en leur racontant sans cesse des histoires qui les déconnectaient du réel, partager ensemble un même univers fantasmatique, était probablement une façon de « faire l’amour » avec ces derniers. Quand elle parlait de sa relation à ses élèves, il était clair qu’on était dans le registre d’une relation amoureuse et dans le vocabulaire de l’orgasme, plutôt que dans le domaine de l’enseignement.

Maria me raconta également une péripétie intéressante. A l’occasion du poème que la professeur de classe avait composé pour sa fille Constance, une carte postale représentant une jeune demoiselle, blonde aux yeux bleus, étendue dans l’herbe, avait été ajoutée. La mère s’en était entretenu avec l’enseignante qui avait fait ce cadeau, en lui disant que compte-tenu des difficultés de sa fille à assumer son aspect métissé, ce genre d’image sensée la représenter n’était pas des plus appropriée. « Mais tu ne comprends rien ! », lui avait répondu la Maîtresse de Constance. « Il s’agit d’une représentation de son âme, pas de son corps ! », avait-elle ajouté. « Son âme est donc blonde aux yeux bleus ?! », avait demandé sa mère, interloquée.

Quand j’ai connue Constance, celle-ci portait la marque de ce qu’elle avait subie. Il s’agissait alors d’une enfant qui parlait très peu. Elle observait le monde avec le regard de quelqu’un qui serait venu d’une autre planète. Elle était intimidée par tout. Sa capacité d’abstraction et de réflexion était étonnamment limitée pour son âge. Son rapport à son propre corps était des plus distant. Pour autant, les choses commencèrent à s’améliorer sensiblement dès qu’elle pu intégrer un établissement de l’Education Nationale et bénéficier de cours qui sollicitèrent enfin sa raison. En ce qui la concerne, comme elle était plus jeune que son frère, les dégâts furent sas doute mois profonds et ne prirent à ma connaissance aucun caractère irréversible.

On peut se demander comment il se fait que Maria n’ait pas su écouter ni protéger ses propres enfants, qui pourtant présentaient tout les signes de ce que l’école Steiner-Waldorf leur était profondément nuisible. Tant que l’école représentait pour elle un choix pédagogique dont elle voulait être fière, elle fut sourde aux souffrances qu’exprimait son propre fils, ainsi qu’aux inquiétudes qu’elle pouvait légitimement avoir au sujet de sa fille. Car une personne susceptible de peu de retour réflexif et moral sur elle-même, de peu de remise en question, n’a pas la possibilité de se rendre compte de ce qu’on lui fait subir. Ce qui explique qu’elle ne sut protéger ni elle-même, ni sa famille. Je n’écris pas ces mots pour jeter la pierre à une victime, mais pour tenter de comprendre comment il est possible à une personne normale, qui n’adhère pas particulièrement à des thèses ésotériques, de se faire prendre par l’Anthroposophie, au point de laisser la chair de sa chair en subir d’épouvantables conséquences.

Reprise du travail et du harcèlement

On comprends donc pourquoi Maria hésita longuement, au sortir de son congé maternité, à reprendre son poste à l’école. Elle le fit cependant, paradoxalement, pour ses enfants. En effet, les professeurs Steiner-Waldorf bénéficient d’une importante remise des frais de scolarité lorsqu’ils sont en fonction dans une école. Compte-tenu du prix élevé de ces derniers, il s’agit d’un argument de poids. J’ai ainsi rencontré de nombreux professeurs Steiner-Waldorf qui restaient dans leurs établissements, en dépit de tout ce qu’ils y subissaient, parce qu’ils auraient été dans l’incapacité financière d’y scolariser leur progéniture sans ce sacrifice. Maria avait fait ses comptes. Pour  garder ses enfant dans le système Waldorf, elle devait y revenir enseigner.

Pourtant, ses réticences ne se fondaient pas uniquement sur ce qu’elle avait pu observer chez ses enfants. Elle ressentait de plus en plus de doutes au sujet de son travail-même au sein de la pédagogie Steiner-Waldorf. Cela se traduisit notamment par le fait qu’elle refusait de tenir avec ses autres collègues les « expositions pédagogiques », qui avaient lieu lors des « Kermesses » ou des « Journées portes ouvertes ». Car elle s’y sentait de plus en plus mal à l’aise. Elle commençait  à comprendre que servir aux visiteurs les habituels discours sur les bienfaits de la pédagogie Steiner-Waldorf, quand on savait de l’intérieur ce qu’il en était vraiment, revenait tout simplement à leur mentir. Elle ne voulait plus se prêter à ce jeu de séduction auquel elle ne croyait plus. Une fois, elle du même quitter les lieux et se faire remplacer, tant elle se sentait inconfortable dans ce rôle auquel on l’avait pourtant habituée depuis des années.

Dès sa rentrée, toujours selon ses dires, le comportement de ses collègues fut de nouveau des plus odieux. On lui fit tout d’abord immédiatement comprendre qu’elle n’avait plus sa place au Conseil de Direction, alors que son mandat n’était nullement expiré. On se mit à se moquer de ses origines sud-américaines. On ne pris aucune mesure quand sa voiture fut vandalisée dans la cour de l’école, par un élève qui se trouvait être, comme par hasard, le fils d’un enseignant. On lui fit des emplois du temps qui allait systématiquement dans le sens inverse des vœux qu’elle avait exprimés, l’obligeant à rester à l’école durant de nombreuses heures entre les « trous ». Et surtout l’empêchant de trouver du travail ailleurs pour compléter ses maigres revenus. Alors qu’il était connu de tous que Maria était allergique au gluten, ses collègues se ruaient avant elle sur les plats spéciaux que lui avait préparé la cuisine et ne lui en laissaient pas une miette, l’obligeant à tenir, sans rien dans le ventre, les interminables réunions du soir appelées « collèges ».

Un jour, elle fut convoqué au Conseil de Direction de l’école. La personne qui lui avait transmis l’information lui avait dit, d’un ton des plus affables, qu’il s’agissait simplement de faire le point avec elle, en toute bienveillance. Mais Maria avait flairé le piège et demanda à un parent d’élève de l’y accompagner, comme c’était son droit. Celui-ci était membre du Conseil d’Administration. Et c’était aussi un lâche ! Quand le Conseil de Direction eut vent de sa venue, il l’appela immédiatement pour lui dire qu’elle n’était plus nécessaire. Le membre du Conseil d’Administration obtempéra aussitôt et se garda bien de prévenir Maria, qui se retrouva donc seule le jour du rendez-vous, à sa grande surprise. Ce fut sans doute l’un des pires moments de sa vie. Elle en avait encore les larmes aux yeux, trois ans plus tard, lorsqu’elle m’en parlait. Après une entrée en matière qui fut des plus courtoises, l’un des membres du Conseil commença à formuler des critiques acerbes sur ses cours et sa personnalité. Celles-ci furent bientôt suivies par d’autres, émanant de tout les membres présents dans la salle. On évoquait volontairement des aspects très intimes de sa psychologie afin de l’atteindre et de la blesser, comme savent le faire les anthroposophes. Ce fut un déchaînement de pulsions agressives ! Plus Maria pleurait, plus ils s’acharnaient, comme des loups profitant de la faiblesse de leur proie au sol. Le pire, me dit-elle, c’est que certains étaient d’autant plus féroces qu’ils avaient eux-mêmes subis ce genre de traitement lorsqu’ils n’étaient pas membres du Collège de Direction. Ils se vengeaient donc par procuration, alors que Maria elle-même ne leur avait jamais rien fait. La Présidente de séance, qui était sensée être garante de la qualité des débats, la regardait avec des yeux tristes se faire lyncher, mais n’intervînt à aucun moment pour mettre fin à l’ignominie, sachant qu’elle serait la prochaine victime si elle s’y risquait. Quand Maria voulu se lever et partir, n’en pouvant plus, elle s’aperçu qu’on l’avait fait asseoir à un endroit de la pièce où ses collègues lui barraient physiquement l’accès à la porte de sortie. Et le jeu de massacre continua, tandis qu’elle versait en vain des larmes et les suppliait d’arrêter.

Quelles sont les raisons qui expliquent un  tel comportement de la part de la communauté enseignante Steiner-Waldorf envers Maria ? Je crois pouvoir les évoquer. Ce genre de convocation par le Collège de Direction est une sorte de tradition dans les écoles Steiner-Waldorf. Il est également fréquent, à ma connaissance, que les réunions prennent ce genre de tournure dramatique. Quelle est leur but conscient ? Non pas nécessairement de briser une personne pour mieux l’asservir. Dans l’esprit des dirigeants, il s’agit surtout d’entretiens au cours duquel devront être évoqués des aspects profonds de la personnalité du collègue convoqué, afin de lui permettre d’en prendre conscience et de l’inciter à changer. Il s’agit d’une sorte de conseil psychologique, comportementale et spirituel. La communauté enseignante Steiner-Waldorf se conçoit en effet comme une communauté au sens fort du terme, c’est-à-dire un groupe d’hommes et de femmes vivant en commun et partageant une dynamique commune de développement personnel. Chacun surveille les qualités et les défauts de l’autre afin de l’aider à s’améliorer. L’idée, apparemment séduisante, est que que le progrès psychologique et moral de chacun aidera celui de l’institution dans son ensemble. Ainsi, il arrive fréquemment que le « Collège de Direction » ait à discuter en interne de la personnalité profonde de tel ou tel membre de son personnel enseignant, relevant parfois avec une certaine justesse des failles ou des tendances psychiques profondes de certains professeurs. N’oublions pas que les anthroposophes font un travail intérieur qui leur donne accès à une perception intuitive des êtres. Ainsi leurs observations ne manquent parfois pas de finesse ni de pertinence. Par contre, elles sont la plupart du temps dépourvues de toute bienveillance. Dans le cas de Maria, je pense que la communauté enseignante de son école devait avoir pris en grippe des traits de sa personnalité qu’ils considéraient comme problématiques. Il est donc très probable que le « Collège de Direction » de son école voulut mettre Maria face à ce qu’il pensait être ses défauts, quitte à le faire de manière violente, espérant ainsi qu’elle en prendrait conscience et pourrait se réformer. Sur le plan symbolique, on pourrait parler d’une tentative d’opération chirurgicale sans anesthésie de l’âme d’une personne, afin d’en extirper les abcès. A ces motifs conscients s’ajoutaient selon moi les motifs inconscients, consistant à vouloir mater quelqu’un qui avait certainement une parole un peu trop libre et mettait un peu trop souvent les pieds dans le plats lors des réunions. Nous touchons là à un problème de fond du mode d’organisation des écoles Steiner-Waldorf. En effet, en se pensant ainsi comme des communautés éducatives où le développement personnel de chacun est l’affaire de tous, ou du moins de la Direction de l’établissement, les écoles Steiner-Waldorf ne font plus la distinction entre la sphère professionnelle et la sphère privée. Elles confondent aussi discipline initiatique et discipline professionnelle. Les dirigeants de ses institutions s’imaginent être des sorte de « directeur de conscience » et de « maîtres spirituels » de leurs personnels. De ce fait, ils se croient souvent autorisées à intervenir de manière psychiquement agressive dans l’intimité des membres de l’équipe enseignante, ce qui provoque souvent des situations de maltraitance et de harcèlement légalement répréhensibles. Si l’on y réfléchit, on se rendra compte que le phénomène est assez comparable au processus qui a donné naissance à la Sainte Inquisition au Moyen-Âge. En effet, c’est parce que l’Église en tant que puissance publique croyait avoir des droits sur l’intimité de l’âme de ses membres en vue d’assurer leur Salut que l’on en vint à torturer les personnes considérée comme des sorcières. De même, c’est parce qu’une institution scolaire Steiner-Waldorf s’imagine posséder le droit d’intervenir sur le développement moral et personnel de ses salariés qu’elle en vient bien souvent à des pratiques indignes de harcèlement psychologique au travail. Ce point me semble important en ce qu’il montre l’un des aspects profondément régressifs de l’Anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf, leur négation structurelle de la modernité. A un niveau individuel, il est en effet très difficile d’intégrer le fait que nous ne pouvons pas changer malgré eux les autres êtres humains, ni même ne pouvons leur faire prendre conscience de certains aspects problématiques d’eux-mêmes s’ils ne sont pas d’accord pour cela, et déjà engagés dans cette voie. Mais quand il s’agit d’institutions, cela donne des choses absolument abominables. Quels que furent les défauts de la personnalité de Maria, aucun membre de la Direction de son école n’avait le droit d’agir comme il l’a fait envers elle, ni sur le plan professionnel, ni sur le plan moral.

Nos retrouvailles en 2010

Ce fut donc après avoir subies de telles épreuves que Maria repris contact avec moi, en mai 2010. Pour autant, à l’époque, elle ne remettait aucunement en cause la pédagogie Steiner-Waldorf elle-même. Quand mes propos allait dans ce sens, elle me rétorquait aussitôt que mes critiques s’appliquaient certainement à l’école où j’avais travaillé et dont j’avais du partir trois ans plus tôt, mais pas à l’ensemble des écoles, ni même à sa propre école. Malgré tout ce qu’elle y avait subie, elle était incapable de comprendre que c’était l’Anthroposophie elle-même qui générait ce genre de comportements. Comme elle était amoureuse et pour ne pas me contrarier, elle n’exprimait pas toujours ouvertement son désaccord. Mais je voyais bien, dans le petit sourire qui s’esquissait au coin de son regard quand elle m’écoutait, qu’elle ne voulait absolument pas adhérer à mes analyses. Et je ne cherchais pas à la convaincre. A l’époque, en ce qui me concerne, notre relation n’était que purement sensuelle. Je ne souhaitais pas construire quoi que ce soit avec Maria. Il n’était d’ailleurs pas question pour moi de commencer une relation sérieuse avec une personne travaillant dans une école Steiner-Waldorf, au moment précis où ma prise de conscience de leur caractère sectaire émergeait. Et je le lui disait ouvertement. Ce qu’elle feignait  d’accepter et de comprendre, pour préserver notre lien. J’avais d’ailleurs d’autres relations de ce type au même moment. Je devais cependant sans cesse lutter contre l’attirance que je ressentais pour elle, car il se produisait en sa compagnie une alchimie corporelle et psychique que je ne rencontrais avec personne d’autre.

Les conversations que nous pouvions avoir ensemble, au cours de ces matinées ou de ces après-midi de délices volées à son emploi du temps, me permirent de l’aider dans sa vie. Je pu la convaincre de se faire suivre par une psychologue, malgré ses réticences (liée à la doctrine anthroposophique), et je lui suggérais d’entamer une procédure de divorce. J’avais bien conscience qu’elle se permettait d’autres aventures en dehors de nos rencontres épisodiques, mais cela ne me dérangeait pas.

Elle me parla également de mon ex-compagne anthroposophe, qui depuis quelques temps s’était mise à fréquenter son établissement et qu’elle avait croisée également à la Formation. Celle-ci se répandait de médisances à mon égard dans le but de se valoriser et de se poser en victime. Elle faisait également les yeux doux à tous les dirigeants, afin d’obtenir un poste attractif à l’issue de sa formation.

En septembre 2010, j’avais contacté l’UNADFI, et je projet d’écrire un article sur les Steiner-Waldorf avait vu le jour. J’avais suffisamment confiance en elle pour le lui confier. Ne se rendant sans doute par compte de ce que cela représentait vraiment pour son institution, elle se proposa même de m’aider en me confiant toutes les notes qu’elle avait prises au cours de sa formation à l’Institut Rudolf Steiner, afin que je puisse les confronter aux miennes. Comme elle me racontait sa vie, je fus au courant de nombreuses choses qui se passaient au sein de son établissement, dont certaines étaient très compromettantes. Cependant, à cette époque, notre relation connut une longue pause, de novembre 2010 à mai 2011. En effet, je venais de rencontrer une femme avec qui je voulais tenter de construire une relation sérieuse, qui ne put aboutir. Par contre, cette femme joua un rôle décisif dans ma vie en créant mon premier blog, sur WordPress. Elle était en effet responsable du service informatique de cours en ligne d’une grande université parisienne. Sans elle, sans cette rencontre, tout le travail ultérieur de publication sur internet de mes articles critiques sur l’Anthroposophie et les écoles Steiner-Waldorf n’aurait sans doute jamais vu le jour. Si les anthroposophes croient vraiment à la notion de karma, ils auront là de quoi méditer.

Ce n’est donc qu’au mois de mai 2011 que je revis Maria. Je venais de subir une intervention chirurgicale importante qui avait connue des complications. Cela m’avait donné beaucoup de temps pour écrire. Mon article était alors sur les rails. Elle en avait lu quelques épreuves, mais cela ne semblait pas l’avoir touché particulièrement. Lorsqu’il fut mis en ligne sur internet, le 8 juillet 2011, elle en fut la première avertie et se précipita pour le lire. Elle m’appela trois jours plus tard, très émue. Elle me raconta qu’elle n’avait pas dormi pendant trois jours et qu’elle avait enfin compris. Elle réalisait que ses enfants, ainsi qu’elle-même, étaient dans une secte depuis des années. Elles pris la résolution de les en faire sortir. En ce qui la concerne, elle pensait pouvoir travailler encore un an dans cette école, avant de donner sa démission, le temps de trouver un autre emploi. Mais l’avenir devait en décider autrement. En effet, je ne crois pas qu’il soit possible de sortir sans heurts ni conflits des griffes des anthroposophes. Il faut nécessairement s’en arracher ! Et en arracher ceux qu’on aime ! Jamais ceux-ci ne nous permettront de les quitter sans s’y opposer. C’est ce qui se produisit.

S’arracher à leurs griffes

Dès le mois de juillet 2011, Maria demanda que le secrétariat de l’école procède au passage de ses enfants dans un établissement public. Celui de son fils vers le Sport-Etudes était prévu de longue date, mais pas ceux de ses filles. La secrétaire fit mine d’obtempérer, mais n’en fit rien, n’envoyant pas les exeats de sorties. C’est ainsi que, à ma connaissance s’y prennent parfois les écoles Steiner-Waldorf pour obtenir que certains élèves restent quelques années de plus dans leurs établissements, malgré le désir de leurs parents de les en faire sortir. Il arrive que les secrétaires disent que les dossiers ont bien été envoyés, mais qu’ils ont du se perdre. Comme il est alors trop tard et qu’il n’y a plus de places en début d’année dans les écoles publiques, les parents se résignent et blâment l’administration, non les secrétaires des écoles Steiner-Waldorf qui leur ont effrontément menti. Maria, fort heureusement, suivait le dossier avec attention et, quand elle s’aperçut du problème, s’occupa elle-même des procédures administratives qu’auraient du effectuer la secrétaire. Elle prit et apporta de son propre chef les dossiers de ses enfants dans les établissements de voisinage et parvint à obtenir ce qu’elle voulait. Ses enfants étaient sauvés !

Mais pour elle, c’était le début des ennuis. Dès la rentrée, la professeur de classe de Constance vint la trouver pour exiger des explications :

– « Pourquoi retires-tu Constance de l’école ?! sanglotait-elle. Comment peux-tu me faire cela ?! C’est à cause de ton mari ? C’est lui qui t’y oblige ? Comment peux-tu me prendre ma Constance ?!, etc. »

Elle s’épanchait ainsi avec d’autres propos encore du même type, montrant clairement que, pour cette professeur de classe, cette enfant lui appartenait bien plus qu’à sa mère. Elle pleura de tristesse et de rage pendant toute la demi-heure que dura l’entretien. Mais Maria tint bon et ne lui donna aucune autre explication que celles de raisons familiales et personnelles sur lesquelles elle n’avait pas à se justifier. En effet, je lui avais bien expliqué que si elle commençait à donner des raisons liées à ce qu’elle comprenait aujourd’hui de l’école, même de façon édulcorée, les anthroposophes la harcèleraient jusqu’à la faire parler. Si cela se produisait, les choses deviendraient dangereuses pour elle. Le mur de silence que Maria dressa la protégea donc, mais conforta la haine mortelle de la professeur de classe de sa fille. Elle ne lui adressa plus la parole. Elle alla se plaindre au « Collège des Petites Classes », qui prit aussitôt la décision d’obtenir par d’autres biais les aveux des motifs de la décision de Maria de retirer ses enfants de l’école. On parla ouvertement de son « incivilité envers l’école ». Ces derniers mots furent explicitement notés sur le cahier des comptes-rendus du collège. Mais Maria put les lire et les photocopier discrètement. Elle était donc avertie que l’école allait de nouveau tenter quelque chose pour la faire parler. Je lui recommandais de redoubler de prudence.

L’école avait visiblement décidé de la jouer de manière plus fine et envoya rien de moins que la directrice de l’établissement. Celle-ci vint trouver Maria à la fin d’un repas et fit mine de vouloir discuter avec elle de ses vacances, de la pluie et du beau temps. Mais Maria la vit venir avec un petit sourire intérieur. Cette personne avait une haute estime d’elle-même et un emploi du temps surchargé pour démontrer son importance. Il était donc exceptionnel qu’elle prenne ainsi le temps de bavarder avec une de ses collègues. Quand elle le faisait, c’était toujours avec un objectif qu’elle jugeait important. Maria comprit donc tout de suite que, derrière son sourire des plus affables et le ton enjôleur de sa voix, elle était en réalité en service commandé. Elle s’ingénia donc avec succès, pendant plus de quarante minutes, à répondre à son interlocutrice sur le même ton qu’elle, renchérissant sur les aléas de la pluie et du beau temps pendant les vacances, tandis que la Directrice commençait à piaffer de rage en son for intérieur. A la fin, n’y tenant plus, elle se risqua à poser les questions qui la démangeait – et  pour lesquelles elle avait été missionnée – à savoir les raisons du départ de ses deux filles de l’école. Mais Maria lui fit la même réponse que celle qu’elle avait donné à la professeur de classe de sa fille et n’ajouta pas un mot, profitant de la reprise des cours pour s’éclipser.

Je raconte dans le détail cet épisode non seulement pour son caractère révélateur des pratiques des écoles Steiner-Waldorf, mais également pour donner aux futurs parents qui se retrouveraient dans des situations identiques – c’est-à-dire arracher leurs enfants à une institution dont il auraient finalement compris le caractère sectaire – comment s’y prendre avec les pédagogues-anthroposophes. En aucun cas il ne faut discuter avec eux ! Jamais il ne faut commencer par leur donner un aperçu des vraies raisons qui motivent votre décision ! Car vos enfants sont vos enfants  ! Si vous voulez les changer d’école, vous n’avez de comptes à rendre à personne ! Si vous commencez à discuter avec des pédagogues anthroposophes, ceux-ci s’avéreront redoutablement habiles et vous conduiront dans une interminable discussion à l’issue de laquelle il est tout à fait possible que vous sortiez complètement retournés. Sans parler de leur art de la persuasion, qui est efficace à l’extrême, il faut aussi savoir que les anthroposophes font précéder ces entretiens avec des récalcitrants par des cérémonies magiques destinées à faire perdre ses moyens à la personne concernée. Qu’ils soient opérant ou non n’est pas vraiment la question : ce qui compte, c’est l’état d’esprit et les intentions qui préludent à de tels échanges. Se croire autoriser à utiliser la magie relève clairement d’intentions manipulatoires. Ainsi, dans les Conseils qu’il a donné aux professeurs de la première école de Stuttgart, Rudolf Steiner lui-même fait une allusion à la manière dont, au cours d’un entretien délicat, il est possible d’emporter l’adhésion de l’autre en jouant sur certaines intonations de la voix ou sur l’accentuation de certains mots. A ma connaissance, ce genre de pratique, proches de l’hypnose et de la suggestion mentale, sont également utilisées dans des cas similaires à celui que nous évoquons ici, à savoir des parents saisis de doutes et voulant retirer leurs enfants. C’est pourquoi il faut non seulement refuser ce genre de discussion auxquelles rien ne vous contraint, mais aussi s’opposer à ce qu’un (ou des)  anthroposophe(s) vous parle(nt) plus de vingt minutes en tête à tête, quitte à se lever et à partir au beau milieu de la « conversation ». Il en va en effet de votre libre-arbitre et de la préservation de votre être intérieur !

Maria avait donc su déjouer les deux premières tentatives. Mais celle qui se préparait n’en serait que plus redoutable. En effet, sur ce genre de questions, les anthroposophes n’agissent pas de manière rationnelle, mais instinctive. L’instinct n’interdit pas le calcul, mais il exclue la raison. Lorsqu’ils sentent que quelqu’un est en train de leur échapper, cela occupe toutes leurs pensées de façon obsessionnelle et maladive. Ils ne cessent alors de se réunir et de discuter entre eux pour savoir quelle stratégie adopter. Car non seulement ils craignent qu’une personne qui était en leur pouvoir ne quitte leurs rangs, mais ils ont surtout très peur de ce qu’elle pourrait dire une fois passée de l’autre côté. Ils n’ont donc que deux solutions : la faire revenir ou la briser durablement. Parfois les deux à la fois. C’est bien ce qui failli se produire pour Maria, si je n’avais pas fait preuve de suffisamment de vigilance. En effet, celle-ci m’appela un soir, alors que je sortais de mon cours de Rock :

– « Grégoire, me dit-elle, je viens de recevoir un message sur mon répondeur, je suis convoquée demain soir au Collège de Direction. Qu’est-ce que je dois faire ? »

Je compris tout de suite ce qui se tramait. Il fallait absolument la protéger, sinon ils allaient la déchiqueter. Car Maria était dans une position psychologique des plus périlleuses. Elle venait de comprendre qu’elle était dans une secte, mais devait continuer à travailler dedans. Chaque matin, elle savait où elle mettait les pieds et quel type de personnes elle fréquentait, mais devait continuer à traiter de manière cordiale ses collègues. Ce genre d’effort demande une énergie psychique considérable. Un tel clivage est en effet susceptible de fragmenter un individu. « J’ai l’impression de devenir folle ! » me disait-elle parfois.

– « N’y va pas ! » lui-répondis-je, après quelques secondes de réflexion.

– « Mais je ne peux pas refuser de me rendre à une convocation de mon employeur, me dit-elle. Et j’ai cours avec mes élèves demain matin. Je ne peux pas les abandonner ! »

– « N’y va pas !, lui répondis-je à nouveau. C’est beaucoup trop dangereux ! Rappelles-toi ce qu’ils t’ont fait la dernière fois que tu y es allée. Dès demain, tu préviens que tu es malade. Je t’indiquerais les coordonnées d’un médecin qui comprendra la situation et qui saura te protéger. Quand aux élèves, je comprends ta souffrance de les abandonner du jour au lendemain en pleine année scolaire, mais certains moments de notre vie exigent que nous sachions voir quelles sont les priorités. Aujourd’hui, c’est toi ou eux ! »

Elle eu le courage de m’écouter et rencontra un médecin qui l’arrêta immédiatement pour harcèlement moral sur le lieu de travail. Il enclencha une procédure de Congé Longue Maladie et Maria n’eut pas à remettre les pieds dans l’école. Ses affaires personnelles restèrent dans son casier et ne lui furent jamais restituées.

Durant de nombreux mois, la situation ne fut pas simple à gérer. En effet, l’école ne cessait d’appeler sur son téléphone portable et sur son téléphone fixe, en violation totale des règles du droit du travail en période de congé maladie. Suivant les conseils de son médecin, Maria ne répondait pas, mais notait scrupuleusement les numéros qui s’affichaient.  Il s’agissait presque toujours des numéros de ses collègues. L’école avait en effet la prudence de ne pas appeler directement du secrétariat, mais de faire appeler ses membres depuis leurs téléphones personnels. Lorsque j’étais chez elle, la sonnerie retentissait de manière continue, ce qui provoquait une ambiance des plus angoissantes. Ses enfants la ressentaient. Il était cependant impossible de leur expliquer ce qui se passait, ni pourquoi ils ne devaient surtout pas décrocher. Il ne fallait pas non plus leur dire les vraies raisons pour lesquelles leur mère ne se rendait plus à son travail. Car ses enfants étaient susceptibles de rencontrer dans la rues d’autres enfants de leur ancienne école, située à proximité, et de leur parler. Ce qui serait aussitôt retransmis aux responsables. Car une école Steiner-Waldorf bénéficie d’un véritable réseau de renseignements. Pour échapper à une école Steiner-Waldorf, il faut savoir garder un silence absolu au sujet de ses intentions. Même quelques mots confiés à une personne qui semble être de confiance, mais qui appartient à l’entourage de l’école, peuvent être fatals !

Comme elle se heurtait à un mur avec le téléphone, l’école chercha à contacter Maria par mail. Elle reçu ainsi des messages de la Directrice qui, sous prétexte de prendre de ses nouvelles, lui indiquait même jusqu’à quelle date devait se prolonger son arrêt maladie, dans l’intérêt de l’école. Ses collègues avaient en effet trouvé une remplaçante à qui ils avaient promis une certaine durée d’embauche. C’est pourquoi ils n’eurent aucun scrupules à demander à Maria de prolonger comme bon leur semblait son arrêt maladie, comme s’il s’agissait pour eux d’une formalité ne correspondant à rien de réel. Habitués à considérer tous les papiers officiels et toutes les règles sociales comme des choses qu’ils pouvaient plier en fonction de leurs intérêts, les pédagogues anthroposophes ne voyaient donc même plus le caractère totalement illégal de ce qu’ils demandaient à Maria de faire. Pour faire cesser ces tentatives de prise de contact incessantes, le médecin de Maria du donc envoyer un courrier à cette institution afin de lui rappeler (ou plutôt de lui apprendre !) les règles élémentaires auxquelles est tenu un employeur en cas de maladie de l’un de ses employés. La lettre du probablement être lue au cours d’un « Collège Pédagogique », rassemblant tout le personnel de l’école, et les appels cessèrent, après plusieurs mois consécutifs où ils s’étaient répétés du matin au soir.

La Directrice de l’école essaya cependant encore  une autre stratégie pour tenter d’obtenir des renseignements : elle pris contact avec l’ex-mari de Maria. Elle lui dit que lui et sa famille était des personnes chères à son cœur et qu’un lien indéfectible les unissait. Mais si l’ex-mari de Maria accepta le rendez-vous, il ne tomba pas dans ce piège grossier et refusa de donner les renseignements demandés, ajoutant qu’il exigeait que l’on cesse de chercher à entrer en contact avec lui pour obtenir des renseignements de son ex-épouse.

A cette époque, Maria était très fragile. Il lui arrivait souvent d’être saisie d’importantes crises d’angoisses, que je parvenais difficilement à apaiser. Elle était également en pleine dépression. Un an plus tard, elle rencontra un spécialiste des sectes qui réalisait une enquête approfondie, la soumettant à une batterie de questions suivant un protocole précis. A l’issue de ce travail, le chercheur universitaire lui déclara que tout ce qu’elle avait pu dire sur cette école montrait qu’il s’agissait indubitablement d’une secte, car absolument tout les critères étaient remplis. Il ajouta qu’elle avait présenté tout les symptômes psychologiques de la pathologie liée à la sortie d’une emprise sectaire.

Ouverture vers un autre avenir

En juillet 2012, Maria fut enfin licenciée par l’école, en plein congé maladie. Elle eut le courage d’engager une procédure auprès des Prud’homes, afin que justice lui soit rendue sur ce qu’elle estimait être ses longues années d’asservissement. Je lui conseillais alors un bon avocat. Elle put aussi commencer à penser à son futur professionnel. Au départ, elle ne s’en voyait aucun. Telle est en effet la force de persuasion des écoles Steiner-Waldorf et des anthroposophes : même quand vous avez compris leur nature, vous continuez à penser que le « monde extérieur » n’offre aucune alternative satisfaisante en dehors d’eux. Car le processus de diabolisation a été profondément implanté dans l’esprit de ceux qui ont vécu chez les anthroposophes. (Ainsi, la mère infanticide de Jambes, en Belgique, a probablement préféré tuer ses propres enfants plutôt que de les voir aller ailleurs que dans une école Steiner-Waldorf.) Il fallu de patientes et longues discussions avec Maria pour qu’elle puisse reconnaître que son avenir professionnel pouvait s’ouvrir en passant le concours de professeur des écoles. Elle intégra, en avril 2013, une formation qualifiante à temps partiel mise en place par le Rectorat de son Académie. Elle pu prendre des fonctions dans un établissement public en septembre 2013, en travaillant un jour par semaine. Quoique mal payée, cette formation la préparait à son concours l’année suivante. La formation qu’elle suivit à cette occasion lui fit le plus grand bien. En effet, il lui arrivait souvent de revenir le soir en m’adressant des réflexions comme celle-ci :

– « Tu te rends compte Grégoire ! Pendant des années, j’ai suivi les conférences pédagogiques Steiner-Wadorf, où l’on nous expliquait que l’enfant de tel âge est comme-ci ou comme ça, qu’il ressent ceci ou cela dans son être intérieur, etc. Et voilà que je découvre que ces images, ces archétypes qu’on a placé dans nos esprits durant ma formation à l’Institut Rudolf Steiner, ne correspondent à rien ! Ce sont de pures fantasmes ! « Vous ne connaissez absolument rien aux enfants de 7 ans ! », m’a dit mon inspectrice. Et c’est vrai ! Après avoir fait quatre ans de formation à l’Institut Rudolf Steiner, après y avoir englouti plus de 2500 Euros chaque année, sans compter les trajets et les repas, ainsi que la fatigue, je ne sais absolument rien en pédagogie ! Et encore moins en ce qui concerne les petits enfants, alors que j’ai suivie la formation spécifique de Jardinière d’enfants en quatrième année ! C’est sûr, tant qu’on se contente de leur faire faire des rondes ou de les faire jouer avec des pommes de pins toute la journée, comme c’est le cas au Jardin d’enfants Steiner-Waldorf, on peut continuer à rêver que leurs êtres cachés doivent être comme ceci ou comme cela ! Mais quand on travaille avec eux et qu’on les place dans un processus d’apprentissage, on est bien obligé de savoir quelque chose de concret sur leur développement cognitif et psychomoteur ! Et là on s’aperçoit que les écrits pédagogiques de Rudolf steiner ne valent en fait pas un clou ! Pendant des années, je me suis nourrie d’une pure illusion  ! »

Il fallu ensuite que Maria surmonte sa méfiance presque viscérale envers les établissements publics de l’Education Nationale, qui avait été solidement implantée en elle par les anthroposophes. Au début, quand ses enfants revenaient de l’école et lui racontaient ce qu’ils avaient fait, elle ne pouvait s’empêcher de bondir d’indignation, en entendant par exemple parler du fait qu’ils avaient regardé la télé pendant un cours, ou qu’ils avaient eu un ordinateur entre les mains, etc. Puis, peu à peu, constatant que ses enfants ne s’en portaient finalement pas plus mal, voire même commençaient à s’épanouir et à sa constituer une vie sociale normale, alors que cela n’avait jamais été possible à l’école Waldorf, ses critiques s’espacèrent et disparurent.

Maria réussit son concours de professeur des écoles en avril 2014. Elle me l’annonça en bondissant de joie, accompagnée de ses filles qui criaient à tue-tête, me sautant au cou et m’embrassant de tout son cœur. Ce fut pour moi un grand bonheur. Je l’avais en effet épaulé jusqu’au bout, l’accompagnant jusque dans la préparation de ses épreuves sportives. Je ne lui avais pas permis de se décourager ni de renoncer lorsque, bien souvent, elle flanchait.

Le devoir de comprendre et de témoigner

Au cours de ces deux années, Maria fut également contactée par différents services de la République. Ils lui demandèrent de témoigner de ce qu’elle savait de la vie interne de l’institution dans laquelle elle avait travaillé pendant dix ans. C’était un témoignage de première importance sur les écoles Steiner-Waldorf, très complémentaire de celui que j’avais pu écrire sur le site de l’UNADFI ! En effet, Maria avait appartenu pendant près de deux ans au « Conseil de Direction » de son école. Cela l’avait mis aux premières loges de certains événements particulièrement graves et de pratiques, selon elle, totalement illégales. Mais à l’époque, l’endoctrinement qu’elle avait subi ne lui permettait pas de s’en rendre compte. Ce n’est qu’en s’en ouvrant – notamment aux inspecteurs de la Brigade de Mineurs – que la réalité lui apparu brusquement. Elle revint ainsi d’un interrogatoire complètement ébranlée, me racontant qu’elle venait de prendre conscience qu’elle avait couvert des faits pouvant s’apparenter à de la maltraitance sur enfants. Elle était bouleversée ! Elle évoqua ainsi le cas de ce professeur de classe de son école, qui avait commis des actes répétés d’attouchements sur ses jeunes élèves et qui avait finalement été dénoncé par ces derniers après un voyage de classe où il avait été particulièrement loin. Elle précisa que depuis cet événement, il est interdit au personnel enseignant masculin de pratiquer les traditionnels « câlins du soir », que les professeurs Steiner-Waldorf sont tenus de faire, lors des voyages de classes, en allant prendre chaque élève dans leurs bras quand ils sont couchés dans leurs lits, afin de les rassurer d’être loin de leurs parents. Concernant cet enseignant fautif, l’école n’avait pas fait de signalement, mais lui avait demandé de quitter ses fonctions. Quand elle m’en parla, il me revint aussitôt en mémoire avoir eu personnellement connaissance de cet événement, survenu en 2007. En effet, un ami médecin anthroposophe très proche de l’école m’avait raconté que le professeur de classe en question avait été obligé de partir, mais que l’école n’avait pas jugé utile de signaler officiellement les faits en raison du fait qu’il les avait admis. Il disait cela d’un ton très compréhensif, comme si rien de grave ne s’était produit, alors que sa propre fille faisait partie de la classe de cet individu :

– « Ils ont aussi tenu compte du fait qu’il avait fait beaucoup de chemin dans l’Anthroposophie », avait-il ajouté, comme si cette précision excusait tout.

Maria me raconta également qu’elle avait pu évoquer, devant les Inspecteurs, le cas de cet élève qui avait été harcelée sexuellement par ses camarades de classe pendant des années, menés par le fils d’un professeur de classe. Il avait été obligé de mimer des félations et des photos humiliantes avaient été prises. Ou encore, le cas de cette jeune fille qui était tombée enceinte et qu’une professeure avait pris personnellement en charge pour qu’elle réalise son avortement, à l’insu des parents. Ou, enfin, cet intervenant en théâtre qui était sorti avec une de ses élèves. (Je raconte dans le détail ces événements dans d’autres articles de mon blog sur les écoles Steiner).

– « Quand j’ai eu fini de répondre à leurs questions, me dit-elle, les Inspecteurs n’en revenaient pas. Moi, je racontais tout cela comme s’il s’agissait d’événements normaux. Ce sont eux qui m’ont fait prendre conscience de leur gravité au regard de la loi. Ils ont dis qu’ils allaient transmettre leur rapport au Parquet et qu’ils seraient bien étonnés qu’il n’y ait pas de suites. »

Tout ceci était très éprouvant pour elle, car cela la plaçait dans une situation de culpabilité énorme : avoir assisté ou couvert des actes illégaux sans faire à l’époque ce qu’elle aurait du faire.

– « Maintenant que vous avez pris conscience, vous témoignez, lui dirent les Inspecteurs. C’est là l’essentiel ! »

Un témoignage bouleversant

Dans ce registre, il me faut également raconter un événement que nous avons vécu en commun, Maria et moi. Il fut important, car il resta dans nos mémoires à tous les deux et nous permis de toucher du doigt le comble de la réalité que nous cherchions à comprendre. C’est à partir de ce moment-là, je crois, que la façade s’est définitivement écroulée dans nos têtes et que nous avons tout deux perçus la vraie nature de ces institutions. Nous fûmes en effet contactés par une mère de famille qui prétendait que ses enfants avaient été violés lors de leur passage au Jardin d’enfants, d’une école dans laquelle Maria avait travaillé. La maman avait saisi la Justice plusieurs mois seulement après avoir découvert ce qui se serait passé, et l’enquête n’avait pu en conséquence aboutir qu’à un non-lieu. Pour ma part, il n’était pas question de reprendre le dossier ni de me substituer au travail de la Police. Et il n’est absolument pas question que ce soit le cas aujourd’hui non plus ! Je ne saurais me substituer à une procédure judiciaire, ni en contester les conclusions, quelles qu’elles soient. Je ne suis pas enquêteur, ni détective privé en charge d’investiguer sur les écoles Steiner-Waldorf. Si j’évoque ce dossier, ou d’autres, c’est parce qu’ils font sens pour moi dans le contexte de ma réflexion et de mon vécu au sein des écoles Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie. Je les relate seulement parce que le fait d’en prendre connaissance a une une incidence importante sur ma vision des choses, mais je ne cherche aucunement à accuser qui que soit, ni à me prononcer sur une affaire classée. Si je tiens à évoquer cette rencontre avec cette mère de famille, c’est en raison des aspects bouleversants qu’il a suscité chez moi comme chez Maria, non pour me pencher sur la question de la réalité de ses allégations.

En effet, le caractère bouleversant des propos de cette maman tenaient pour nous au fait que l’événement supposé, évoqué comme un fait par cette mère de famille, ne nous était pas inconnu, ni à Maria ni à moi. Cependant, nous l’avions chacun vécu pour ainsi dire de l’autre côté, c’est-à-dire du point de vue que nous avions alors que nous appartenions encore à la dérive sectaire. Or, il était incroyable pour nous de découvrir à quel point les versions que l’on nous avait fournies lorsque nous appartenions à ce milieu étaient très différentes de celle que nous présentait à présent cette mère éplorée. En ce qui me concerne, c’est encore l’ami médecin anthroposophe, proche de l’école, qui m’en avait parlé :

« Au fait Grégoire ! me disait-il, un jour de juin 2007, tandis que nous nous promenions à proximité de l’établissement.Tu sais qu’il y a eu des accusations de pédophilie pratiquée au Jardin d’enfants ? Une mère de famille accuse M. Untel d’avoir sodomisé ses deux enfants, ainsi que d’autres de son groupe, durant les heures de la sieste. L’école m’a demandé à titre officieux d’examiner les enfants. J’ai effectivement pu constater que ceux d’un des deux groupes présentaient tous des rougeurs suspectes au niveau de leurs anus. Mais j’ai préféré attribuer cela à une infection généralisée. (Je crois qu’il a utilisé le terme de « nannite »). Tu comprends, le pauvre M. Untel est proche de la retraite. Cela doit être très dur pour lui d’être accusé de cette façon. »

Ce qui me bouleversait en entendant évoquer cet événement, près de six années plus tard, c’est le fait qu’il ne m’avait semblé être alors que d’une importance tout-à-fait secondaire. Sans doute le ton presque badin utilisé par mon ami de l’époque avait-il contribué à ce que je ne perçoive pas quelle gravité il pouvait recouvrer. Avec le recul, je crois qu’il s’agit d’une des techniques utilisée par les anthroposophes dans des cas similaires : l’information n’est pas occultée (sans doute parce qu’il n’est pas possible de faire autrement), mais transmise en des termes et sur un ton qui n’éveillent l’attention de personne. Cela permets que, dans les consciences, l’affaire soit comme « classée » aussitôt sue. Quant à Maria, les propos de la mère suscitèrent d’autres souvenirs :

– « Je me souviens de cette histoire, me dit-elle. On en parlait souvent à l’époque, en réunions de professeurs. On nous avait raconté cette histoire en nous disant que cette mère était folle et portait des accusations sans fondements. Une des enseignantes, membre de l’École de Science de l’Esprit, ne cessait de dire que nous n’avions cependant rien à craindre, car jamais les parents n’oseraient porter plainte. Tu te rends compte que mon propre fils était dans ce Jardin d’enfant cette année-là, mais dans l’autre groupe ! On nous avait dit qu’une enquête interne avait conclue que les faits ne pouvaient avoir eu lieu dans l’école, puisque les enfants étaient toujours sous la surveillance de la Jardinière, même pendant les siestes. Mais jamais nous n’avons envisagé que celle-ci pourrait être complice de M. Untel ! En effet, ce Jardin d’enfants est tellement isolé au sein de l’école que même les cuisiniers qui apportent le repas n’ont pas le droit d’y pénétrer. Ils doivent laisser le chariot devant la porte et partir. Quand j’y ais moi-même travaillée, j’avais ressenti un terrible sentiment d’isolement, seule toute la journée avec les enfants, sans aucun collègue. On est l’une des seules structure Steiner-Waldorf de France qui refuse obstinément tout accord avec la PMA, afin que leurs services ne viennent pas mettre les pieds chez nous. Quand j’y réfléchis, je trouve cela très suspect et je me rends compte que c’est très dangereux. Car les faits en question auraient très bien pu se produire. Je suis bien placé pour le savoir ! »

Devant la mère de famille qui, des années plus tard, nous racontait sa version, dans le jardin fleuri de sa maison, nous sentions l’horreur nous monter à la gorge. L’un de ses enfants de dix ans, qui jouait à proximité, avait perdu tout ses cheveux. « Un choc psychologique à retardement », disait la mère. Quand je l’interrogeais sur les raisons pour lesquelles, à l’époque, elle n’avait pas porté plainte aussitôt, elle me donna l’explication suivante :

– « A ce moment-là, nous nous sentions en rupture avec la société. Nous ne faisions pas confiance aux services de l’Etat. Un soir, je baignais l’un de mes enfants. J’ai découvert les rougeurs sur son anus et à l’entour. Son frère jumeau a déclaré spontanément, en rigolant, que c’était parce que le zizi du Monsieur barbu n’était pas rentré. J’ai alors commis une grave erreur, que je devrais me reprocher toute ma vie. Car mon premier réflexe n’a pas été de contacter la Police, mais d’aller en parler à la Jardinière de l’école. Celle-ci m’a écouté, m’a demandé si nous en avions parlé à qui que ce soit d’autre, puis m’a recommandé de continuer à garder le silence jusqu’à ce qu’elle les recontacte. Après une semaine, n’ayant aucune nouvelle d’elle, nous avons écrit une lettre recommandée au directeur de l’établissement. Celui-ci nous a aussitôt reçu avec un grand sourire et nous a promis que tout serait mis en oeuvre pour découvrir la vérité. Mais leur enquête a conclu que les faits ne pouvaient avoir eu lieu à l’école. Comme nous protestions, ils ont ensuite tenté de nous faire peur en nous disant que les actes de pédophilie avaient souvent lieu au sein même des familles et que nous serions nous-même soupçonnés au premier chef si nous persistions dans nos accusations. C’est pourquoi nous avons mis six mois avant de déposer notre plainte. Mais il était bien trop tard. »

– « Mais pourquoi être allée en parler d’abord à la Jardinière de vos enfants plutôt que de vous rendre directement à la Police ? lui demandais-je. Vous vous rendez compte de l’erreur que vous avez commise ? Pouvez-vous l’expliquer aujourd’hui ? »

– « Il y a immédiatement eu un contact très fort entre moi et la Jardinière de nos enfants. Tout de suite, elle a été pour moi un peu comme ma mère. Elle me rappelait d’ailleurs ma maman. Ce phénomène était provoqué par des choses subtiles, comme sa manière de nous sourire ou de nous serrer la main avec chaleur. J’étais complètement fascinée par cette femme ! »

Un moment donné, je demandais à passer dans leurs toilettes. Je fus stupéfait d’y découvrir des produits Weleda en quantité. Je me disais alors intérieurement :

– « Comment peut-on continuer à acheter des produits qui viennent de ce groupe de personnes dont elle pense que certains ont commis de tels actes sur ses enfants ?! »

En lui posant d’autres questions, je compris pourquoi. Pour tenter guérir de cette terrible blessure, la mère avait recours à des voyants, ou des magnétiseurs. Sa manière de penser était fortement marquée par un certain mysticisme.  Elle avait bien compris la nature de l’école où elle avait mis ses enfants, mais pas les liens qui unissaient cette institution à l’ensemble du courant New-Age. Elle ne se rendait pas compte que ce courant spiritualiste était également responsable de l’état de crédulité dans lequel elle s’était trouvée. Elle ne voyait pas que c’était lui qui l’avait fait réagir de manière à ce point inappropriée, la rendant incapable de protéger ses propres enfants comme elle l’aurait du. Elle ne saisissait pas qu’il y a une connexion évidente entre toutes les composantes de ce courant et ce qui serait arrivé, selon elle, à leurs enfants. Car produits Weleda, écoles Steiner-Waldorf, dérapages possibles, mentalité new-age et Anthroposophie font en réalité partie d’un même ensemble, lequel rend possible des tragédies comme celle-ci.

La mère de famille nous permis de prendre connaissance de tout le dossier qu’elle avait en sa possession. Maria découvrit alors avec stupeur que certains documents envoyés à la famille avaient été signés par un de ses collègues qui n’avait, à l’époque, aucune fonction officielle de direction dans l’institution :

– « C’est comme cela que ça marche chez eux, me dit-elle. Certains professeurs sont notoirement incompétents. Mais rien n’est jamais entrepris contre eux, malgré toutes les protestations possibles, alors que d’autres se font virer séance tenante quand certains parents lèvent le petit doigt. Cette impunité s’explique par le fait qu’ils ont parfois accepté de se mouiller jusqu’au cou dans certaines affaires pour protéger leur école. Ce qui est également incroyable, c’est qu’il est très difficile de connaître les faits avec précisions. A l’époque, j’étais pourtant membre du « Conseil de Direction » de l’école. Pourtant, jamais je n’ai eu sous les yeux les documents que je vois aujourd’hui ! Et jamais je n’ai eu non plus connaissance de certains éléments pourtant cruciaux. Je crois qu’en fait, on s’est arrangé pour donner aux différents cercles de l’école des versions tronquées, ou contradictoires. Il y avait une version pour les parents, une autre pour les professeurs des « Grandes Classes », une autre pour ceux des « Petites et Moyennes classes », une autre encore pour le « Collège de Direction », etc. Comme je faisais partie du « Collège de Direction » et de deux autres « collèges », plusieurs versions me sont parvenues. Mais quand j’ai voulu en tenir compte et les comparer les unes aux autres, tout ceci me paraissait tellement confus que j’ai renoncé à comprendre. Je me suis désintéressée de l’affaire, alors que je n’aurais pas du. Je ne sais pas précisément qui, dans l’école, est au commande de tout cela, mais c’est incroyablement bien organisé ! »

Au regard de ce qui vient d’être évoqué, on pourrait légitimement se poser la question de la place de la tentation pédophile dans les écoles Steiner-Waldorf. Encore une fois, il ne s’agit pas pour moi de me substituer à un travail d’enquêteur ou de juge, mais de m’interroger au sujet des fondements psychologiques de nombreux faits hypothétiques dont j’ai eu personnellement connaissance. En effet, les rumeurs de rapports interdits entre professeurs et élèves mineurs sont fréquentes dans les écoles Steiner-Waldorf. Mais on ne les connaît qu’en étant à l’intérieur de celles-ci. Sont-ils avérés ? C’est à la Justice de trancher, si elle en a la possibilité. Mais il lui faudrait pour cela percer un mur de silence et de confusion particulièrement épais. La seule chose que je peux dire, c’est qu’il me semble que la tentation pédophile et le risque de passage à l’acte sont très élevés dans les écoles Steiner-Waldorf. Non pas que tous les professeurs Steiner-Waldorf seraient tous potentiellement pédophiles ! Ce n’est absolument pas ce que je veux dire. Certains sont parfaitement imperméables à cette tentation. Mais d’autres non. Ceux-ci sont moins protégés, selon moi, tout d’abord en raison même de la doctrine pédagogique anthroposophique, laquelle est une sorte de vision fantasmée des enfants, conçus comme des « êtres purs » et « angéliques », venant directement des « mondes spirituels ». Ensuite, ils le sont moins en raison du fait que certains professeurs n’ont pas toujours la structure morale qui leur permettrait de résister à la mise en place, dans ces écoles, d’une proximité douteuse, sciemment organisée, entre professeurs et élèves, afin de produire une emprise psychique sur ces derniers. Certains professeurs vont ainsi très loin dans la proximité corporelle avec les enfants dont ils sont responsables. Maria se souvenait ainsi d’un professeur de classe très respecté, que l’on surnommait affectueusement « l’homme-grappe », car il avait toujours 6 à 8 enfants littéralement pendus à son cou et lui faisant des bisous pendant les récréations. Cet homme était présenté comme le modèle-même du pédagogue Steiner-Waldorf parfait. Il se produisait en tant que tel non seulement à la Formation de l’Institut Rudolf Steiner, mais également au cours de conférences publiques, où il faisait toujours une forte impression. Enfin, quand ce genre d’événements surviennent, les professeurs Steiner-Waldorf pensent d’abord et avant tout à protéger leur institution plutôt que les enfants, ce qui revient à étouffer rapidement les affaires. Je me souviendrais toujours des derniers mots de cette mère de famille, brisée à jamais par la douleur et la culpabilité :

– « Des années plus tard, alors que tout était perdu et qu’aucune de nos démarches juridiques n’avait pu aboutir, alors que je passais devant le siège de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, je suis entrée et j’ai demandé à parler au Président. Celui-ci m’a écouté lorsque je lui ai raconté notre histoire puis, quand je lui ai demandé pourquoi il n’avait jamais pris la peine de répondre à mes nombreuses lettres, il m’a regardé en silence, longuement, sans ouvrir la bouche, jusqu’à ce que je sorte de moi-même. »

Suite à cet entretien, nous avons évoqué ensemble comment nous avions nous-mêmes pu sentir une telle « tentation ». Maria me fit part d’un événement qui s’était produit au cours de ses premières années d’enseignement. Entre elle et un jeune adolescent d’une de ses classes s’était instauré un petit jeu ambiguë où l’un et l’autre se lançait des mots doux en plein cours. Mais la plaisanterie avait fini par mal tourner, car l’adolescent s’était mis à croire à ce qu’il disait et fut furieux quand Maria ne répondit pas à des avances plus concrètes. Par ailleurs, Maria m’avoua le trouble qu’elle ressentait parfois en présence des décolletés de ses élèves féminins à fortes poitrines. Ces récits sincères sont intéressants dans le cadre de ce paragraphe, car ils montrent comment, dans une école Steiner-Waldorf, peuvent se mettre en place des relations dangereuses et ambiguës entre les professeurs et les élèves, jusqu’à atteindre des personnes qu’on aurait pensées inatteignables, comme une mère de famille de trois enfants, mariée depuis plus de dix ans, soudain saisie de désirs pour de jeunes adolescents ou adolescentes.

La fin de notre relation

J’ai senti mon cœur battre pour Maria le 14 septembre 2011. Au sens littéral du terme : tandis que, ce soir-là, nous nous promenions sur les quai de la Seine, je sentais en la prenant dans mes bras avec quelle puissance mon cœur battait pour elle dans ma poitrine. Cela ne m’était arrivé que très rarement dans ma vie. Ainsi se termina la vie d’amants clandestins et épisodiques que nous avions menée depuis des années, comme je l’ai évoqué précédemment. Je l’aimais. Elle avait attendu ce moment depuis si longtemps qu’elle en débordait de bonheur.

J’ai vécu avec Maria une belle histoire d’amour. Je pense qu’elle a duré un an et demi environ. Le reste du temps que nous avons passé ensemble ne fut pas de la même nature. Nous avons eu de très beaux moments. Et j’éprouve de la fierté pour les avancées que cet amour qui nous unissait a permis de réaliser dans nos deux existences. Nous nous sommes aidé mutuellement à nous reconstruire, alors que nous sortions brisés d’une dérive sectaire qui nous avait pris de nombreuses années de notre existence.

Dans le cadre de ce témoignage, je dois me borner à ce qui est en lien avec mon parcours de vie chez les anthroposophes. Je peux donc évoquer, par exemple, notre voyage au Brésil. Au cours de celui-ci, nous fûmes amenés à visiter une école Steiner-Waldorf de Rio de Janeiro, en donnant une fausse identité. Nous prenant pour des pédagogues anthroposophes, la Directrice nous confia toutes leurs combines et stratégies de dissimulation, voire leurs violation organisées de la loi brésielienne, sans y voir le moindre problème. Entre anthroposophes, nul problème à  s’avouer ce genre de crimes. Je relate le récit de cette visite sur mon blog : Visite d’une école Steiner-Waldorf au Brésil. Nous avons beaucoup ris en repensant à cet événement, qui nous faisait vivre quelque chose de comparable aux personnages des films d’espionnage. Mais nous nous sommes également juré de ne plus le faire de nouveau. En effet, remettre les pieds dans le monde des anthroposophes et dans une école Steiner-Waldorf fut une aventure qui nous inspira un profond dégoût, une répugnance presque physique. Nous n’avions accepté de le faire que parce qu’un hasard de la vie nous avait fait rencontrer une amie du frère de Maria, qui avait sa fille dans cette école de Rio. C’est elle qui nous avait suggéré de la visiter et nous avait introduits, sous une fausse identité, auprès de la Directrice. Jamais nous n’aurions eu cette initiative par nous-mêmes. En effet, lorsqu’on a quitté une dérive sectaire, il est clair que l’on a aucune envie d’y remettre les pieds, ne serait-ce qu’une seconde. Toute proportion gardée, il s’agit d’une réticence comparable à celle de revenir dans un lieu où l’on aurait subi une agression. Si nous l’avons fait, c’est parce que nous ne pouvions pas nous dérober à ce que la vie nous proposait, ce jour-là.

Au cours des années qui ont suivi la sortie de Maria de son école Steiner-Waldorf, nous avons du vivre tout en restant très prudents, afin que les anthroposophes ne découvrent pas notre relation. Cela était parfois très difficile, compte-tenu du fait qu’ils étaient partout. Nous les croisions dans la rue, dans le métro, en voiture, etc. Nous savions qu’aussitôt reconnus par l’un d’eux, nous serions dénoncés à la Fédération des écoles Steiner-Waldorf. Car le milieu anthroposophique constitue une sorte de réseau très efficace où l’information remonte rapidement jusqu’aux hauts dirigeants. Or, les anthroposophes étaient en nombre dans la ville de Maria, où existait l’école Steiner-Waldorf où elle avait travaillé. Ils l’étaient également autour de mon habitation, à proximité de laquelle plusieurs foyers d’anthroposophes s’étaient établis. Malgré nos précautions, nous fûmes cependant surpris à un endroit parfaitement improbable : un membre éminent de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, qui s’était rendu à un concert de la chorale de mon oncle auquel nous étions conviés, nous vis alors qu’il était placé quelques rangs derrière nous. Comme il avait été notre formateur à l’Institut Rudolf Steiner, il nous reconnu tous les deux. Maria éclata de rire en se retournant. Je croisais un bref instant le regard de cet homme, dont je savais déjà qu’il avait pris la décision de me faire un procès : étonnamment vide de toutes émotions, parfaitement froid et insensible, comme si rien ne se passait dans son intériorité. Le regard d’un habitant d’un autre monde où les formes de vie aurait un sang dépourvu de chaleur.

Au début 2013, notre relation commença cependant à connaitre des difficultés, à partir du moment où nous avions pris la décision d’aménager ensembles. Ni moi ni elle n’étions faciles à vivre.  De plus, je ne parvenais pas à m’intégrer à un mode de vie banlieusarde avec trois enfants. A la fin, j’avais besoin de respirer, de prendre le large et de revenir vivre de manière citadine. Il ne faudrait pas non plus négliger ce qu’à pu représenter pour notre couple le fait d’avoir à affronter l’épreuve du procès que nous infligeait la Fédération des écoles Steiner-Waldorf. En effet, il s’agit de quelque chose qui demande beaucoup de temps et d’énergie. Tout d’abord, il faut accuser le choc de l’annonce elle-même. Une fois sorti du commissariat où j’avais été convoqué et dans lequel on m’avait signifiée ma mise en examen, je me suis senti comme abattu et paralysé pendant de nombreuses heures. Ma volonté ne répondait plus, au point que je ne pouvais presque plus marcher. Après m’avoir déjà fait tant de mal, voilà que ces gens cherchaient encore une fois à me détruire, alors-même que je ne faisais que dire ce qu’ils étaient et ce que j’avais vécu. Ensuite, je du me préparer au combat. Guidé par mon avocat, je devais faire d’importantes recherches dans les archives de mes documents datant du temps passé chez les anthroposophes. Il me fallu en outre recueillir de nombreux témoignages et bien veiller à ce qu’ils soient rédigés dans les normes qui permettrait au Tribunal de les accepter. Ce qui n’est pas si évident, surtout quand certains témoignages viennent de l’étranger et qu’il faut entreprendre soi-même un travail de traduction. Par ailleurs, notre couple eut à pâtir de l’état de tension dans lequel je me trouvais, à mesure que l’événement approchait. En effet, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la date d’un procès n’est pas fixée aussitôt : elle peut être signifiée seulement trois semaines à l’avance. Pendant près d’un an, nous ne la connûmes pas, nous attendant à ce qu’elle nous soit signifiée à tout moment. Cette incertitude et cette expectative me mettait dans un état d’angoisse et de colère quasi-permanent, qui ne pouvait que nuire à notre relation, malgré toute la patience et la compréhension dont Maria su faire preuve. Il fallait aussi que je déploie beaucoup d’énergie pour préparer ma défense et que je focalise toute mon attention sur ce sujet. Car si l’avocat définit la stratégie et plaide devant les juges, c’est à l’accusé de fournir toutes les pièces du dossier. Enfin, la tension que je devais subir intérieurement était à son comble en raison de la stratégie choisie par la Fédération. Celle-ci consista à chercher, dans mon passé, des fautes qui lui aurait permis d’expliquer au tribunal que j’aurais écrit mon témoignage par animosité personnelle, en vue de me venger d’une punition que je n’aurais pas acceptée. On voulait délibérément me salir et m’humilier publiquement pour avoir parlé. On voulait viser juste dans mon passé et dans mon intériorité pour m’atteindre en plein cœur. Tout ceci était une stratégie digne d’une dérive sectaire cherchant coûte que coûte à maintenir la fausse image qu’elle voulait continuer à donner d’elle-même ! Pour parvenir à ses fins, la Fédération des écoles Steiner-Waldorf alla jusqu’à solliciter le témoignage de mon ex-compagne, qui m’avait quitté si violemment quelques années auparavant. Son frère commis l’erreur, en novembre 2013, de divulguer cette information auprès d’une connaissance commune, qui s’empressa de me le répéter, sachant l’importance que revêtait le fait que je puisse être préparé psychologiquement à l’épreuve de voir venir à la barre mon ex-compagne. En dernier lieu, il faut également dire que le fait de se voir infliger un procès par des personnes que j’avais personnellement connues et que j’avais cru dotées d’une certaine humanité produisait en moi une profonde déception morale. Car la Présidente de la Fédération avait été durant des années ma professeur de classe, ma professeur d’Arts Plastiques et même la « marraine » de mon « chef d’œuvre », à l’école où j’avais effectuée ma scolarité. Sans doute par naïveté, je ne l’imaginais pas capable de s’abaisser à de telles extrémités pour tenter de me faire condamner, ni de mentir à ce point. J’avais tort. Aucun scrupule morale n’a droit de citer dans la conscience d’un anthroposophe, dès lors qu’il s’agit de défendre ou de promouvoir l’une des institutions auxquelles il appartient !

Le poids de tout cela pesait donc lourd sur notre couple. Et nous n’avons pas su instaurer à temps un dialogue suffisant pour affronter ensemble ces difficultés. Le procès fut gagné en mai 2013. Mais il était trop tard pour nous deux. Le jour-même du verdict, dans un café parisien situé à proximité du Palais de Justice, où Maria était allé recueillir la bonne nouvelle aussitôt qu’elle fut rendue, nous parlions de notre séparation, alors même que tout le monde cherchait à nous appeler sur nos portables pour nous féliciter. En entrant dans la salle d’audience, elle avait croisé la Présidente de la Fédération, qui avait tenté de la saluer d’un bonjour des plus aimables, comme si jamais elle n’avait entrepris le procès qu’elle venait de nous infliger.

Le vrai visage de Maria

La fin de ma relation avec Maria – quoique comportant de nombreux aspects privés et intimes – doit selon moi faire partie de ce récit, en raison de nombreux aspects de celle-ci liés à la question de la nature d’une dérive sectaire. En effet, un phénomène récurent de la vie au sein d’un mouvement sectaire est selon moi qu’on y est confronté à de nombreuses reprises à la découverte brutale de la vraie nature des gens que l’on croyait bien connaître. Plus que dans la vie ordinaire, où ce phénomène est bien évidement présent, on doit y vivre le fait de tomber des nues au sujet de la véritable personnalité de ceux que l’on avait côtoyés, parfois durant de nombreuses années, que l’on avait aimés, à qui l’on avait donné sa confiance, etc. Pour l’avoir vécu à de nombreuses reprises, je dois dire que cet effet de dévoilement brusque procure une impression comparable à celle des films d’horreur, lorsque l’un des protagonistes de la fiction révèle soudainement les aspects sombres ou maléfiques de son être. Ce phénomène tient bien évidement non pas à une nature maléfique qui ferait surface, ou à un quelconque phénomène de possession, mais au fait que le milieu sectaire agit en amont sur ses membres de manière à fausser leur perception des êtres humains, dont ils ne réalisent pas les parts d’ombres comme on serait normalement en état de le faire dans un contexte courant. Une part de notre psychisme est comme rendu aveugle à certaines manifestations du caractère moral des êtres humains susceptibles de nous alerter au sujet de leur vrai nature. Cette cécité est en effet la condition sine que non de la manipulation sectaire.

Pour ma part, je suis persuadé que ma vie et mon éducation au sein du milieu anthroposophique avaient en quelque sorte anesthésiée ma capacité à voir les travers moraux des autres hommes, à les comprendre et à m’en méfier suffisamment pour me protéger. C’est ce qui avait d’ailleurs permis aux membres et dirigeants de l’Anthroposophie de me manipuler et de me garder parmi eux durant de nombreuses années. Je n’avais ainsi pas perçu la nature comploteuse des dirigeants de l’école Perceval de Chatou, dont je considérais même certains comme mes amis. Je n’avais ensuite pas perçue la profonde ambivalence de mon ancienne compagne anthroposophe, capable d’aller jusqu’à témoigner contre moi au procès que m’a intenté la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf, allant jusqu’à mentir délibérément à la barre, ce dont je l’aurais cru totalement incapable, même après notre séparation. Et je n’avais pas non plus compris à temps la vraie nature de Maria, comme je vais à présent le raconter :

Depuis quelques temps déjà avant le procès, notre couple battait de l’aile. Nous ne  nous comprenions pas et des disputes éclataient fréquemment. Les torts étaient partagés et nous ne parvenions pas à instaurer un dialogue suffisant pour les mettre à plat et les résoudre. Le procès fut gagné en mai 2013. Mais il était trop tard pour nous deux. Le jour-même du verdict, dans un café parisien situé à proximité du Palais de Justice, où Maria était allé recueillir la bonne nouvelle aussitôt qu’elle fut rendue, nous parlions de notre séparation, alors même que tout le monde cherchait à nous appeler sur nos portables pour nous féliciter. Au retour des vacances de l’été 2013, passées en Italie avec ses enfants, la coupe était pleine pour nous deux. En sa compagnie, je ressentais un réel mal-être, une amertume insondable. Je l’ai exprimé dans un article relatant mes derniers temps en sa compagnie : « Les eaux amères de Campiglia Marittima ». Elle était la plupart du temps agressive, humiliante et infantilisante avec moi. En y repensant aujourd’hui, je pense même qu’une telle agressivité avait des aspects pervers et pathologique, car il s’agissait pour elle de détruire.

En septembre 2013, je lui proposais donc de tenter de prendre du recul en allant vivre ailleurs quelques jours par semaine. Pour des raisons financières, j’avais été contraint de louer mon appartement et de venir emménager totalement chez Maria quelques semaines auparavant, au moment même où nous étions en pleine crise. Cela ne fit naturellement qu’aggraver les choses. Maria entra alors dans un mode de relation où son agressivité latente se déversa sans retenue. Chaque fois qu’elle me parlait, ses paroles m’atteignaient pour me blesser, comme des lames de rasoir en plein cœur. Je ne me sentais plus aimé et je voyais bien son regard se poser sur d’autres hommes. Je craignais que l’exaspération des tensions ne nous conduise à des situations de violence. C’est la raison pour laquelle j’avais pris cette décision de m’éloigner. Je lui proposais donc d’aller habiter quelques jours dans la semaine chez ma mère, afin que nous puissions établir une distance qui nous permettrait de dialoguer plus sereinement. Elle l’accepta, mais ne le supporta pas. Elle vécu en effet cet éloignement comme un abandon, et cette distance comme une rupture. Elle cru sans doute revivre les départs de son ex-mari vers l’Afrique, où celui-ci allait retrouver ses maîtresses, pour lui ramener ensuite des maladies vénériennes. Elle décida alors de prendre des amants éphémères, qu’elle rencontrait lors de soirées dansantes. Mais elle ne me disait pas clairement que nous étions séparés et nous continuâmes à avoir des relations de couple jusqu’en novembre 2013. Même alors, elle me disait que « nous n’étions plus vraiment ensembles », ce qui signifiait que nous l’étions encore un peu. Pour autant, elle multipliait les aventures d’un soir. Elle me disait de « patienter quelques mois », puis que nous verrions quelle serait l’avenir de notre relation. Mes conditions d’hébergement furent très difficiles pendant plusieurs mois et, tandis qu’elle faisaient venir de parfaits inconnus dans ce qui était à peine quelques semaines auparavant notre lit commun, alors que presque toutes mes affaires et mes chats étaient encore dans son appartement, je devais parfois dormir dans des squats, dans la saleté, l’insécurité et la puanteur.

Malgré notre quasi-séparation, elle resta délibérément au cours de Rock que nous suivions ensemble et auquel je l’avais invité tandis que je le fréquentais depuis deux ans. Ce club représentait beaucoup pour moi. En plus de la découverte de la danse, qui avait constituée une libération concrète, corporelle, sensible et émotionnelle de l’Anthroposophie (qui provoque une atonie du corps et une coupure avec la culture contemporaine, notamment tout le monde de la musique), ce club représentait pour moi une première tentative pour m’intégrer socialement dans un groupe qui n’était pas un groupe d’anthroposophes, et également une volonté de participer à la vie de ma commune, moi qui, ayant vécu de si nombreuses années dans le milieu anthroposophique, et avais été de nulle part si longtemps, n’avais eu aucune vie citoyenne ni communale depuis que mes parents m’avaient envoyés à l’école Steiner de Verrières le Buisson, à l’âge de neuf ans. De plus, ces cours avaient représenté pour moi, depuis des années, ce qui m’avait permis de retrouver goût à la vie après ma sortie du milieu anthroposophique. J’y avais investi tout mes efforts. J’y avais éprouvé mes plus grandes joies. Plus exactement, je m’y étais senti vivant. Quelqu’un qui n’a pas été dans une secte depuis son enfance aura sans doute du mal à comprendre comment un simple cours de Rock peut s’avérer à ce point important. Mais il faut savoir que la secte coupe l’individu de sa joie d’exister. Ne vivant plus qu’au profit d’un monde en dehors du monde, au sein d’une cosmologie ésotérique déconnectée du réel et dans un milieu de gens en dehors de la société et du temps présent, on y perds jusqu’au sentiment du bonheur d’exister dans le monde réel. Mais les agissements de Maria devaient réduire en poussière cette tentative de m’inscrire dans un groupe et de retrouver ma joie de vivre. Car elle décida de rester dans ce club de Rock malgré le fait que je l’y avais invité dans le cadre de notre relation de couple, pour y partager quelque chose qui devait consolider notre vie commune par une activité partagée. Ainsi, en plus d’une séparation déjà douloureuse, comme le sont toutes les séparations amoureuses, elle m’imposa sa présence au moins deux à trois fois par semaine. Cela rendait absolument impossible tout processus de cicatrisation, ni la possibilité pour moi de passer à autre chose. Chaque fois que je la revoyais se rouvrait béante la blessure. Maria m’imposait donc un choix impossible entre renoncer à me rendre à ces cours et perdre ce qui avait jusqu’ici soutenue mon existence, ou continuer à m’y rendre et voir celle que j’aimais toujours. Au lieu de se construire seule son propre environnement et ses activités, elle me volait ma vie, que j’avais eu temps de difficulté à construire depuis 2009.

A partir de mars 2014, nous recommençâmes peu à peu à avoir des relations de couple. Mais Maria menait en même temps une double vie et un double jeu. Elle avait pris dans ce club, très rapidement après mon départ de chez elle, un amant régulier, en plus des occasionnels qu’elle s’autorisait fréquemment. En mars, elle lui cacha le fait que nous étions de nouveau ensembles. Elle eut donc pendant toute une période simultanément deux hommes, au moins. Elle ne voulut pas abandonner le club de Rock, en dépit de mon insistance. Elle prétextait du fait que selon elle ce club lui appartenait davantage, car elle s’y était mieux inséré que moi. De fait, elle avait profiter des derniers mois pour monter le groupe contre moi, dans l’espoir de me faire partir. Elle vivait simultanément deux histoires d’amour, nous voyant tous les deux en même temps, plusieurs fois par semaine. Elle s’imaginait sans doute que je ne remarquerais pas les regards complices et sensuels qu’ils échangeaient parfois. Certes je les voyais, ils me faisaient souffrir, mais je refusais inconsciemment de réaliser ce qu’ils signifiaient. Cela ne la gênait nullement de danser dans les bras de l’un, puis de l’autre, d’inviter en semaine l’un dans son lit, puis l’autre les week-ends, etc. Cela la conduisait à mentir en permanence, à user de stratagèmes envers l’un et envers l’autre, à dépenser une énergie colossale pour cacher un mensonge qui prenait des proportions énormes, mettant l’entourage qui s’en était aperçu dans l’embarras, y compris ses parents qui me voyaient chaque semaine et avaient offert de m’enseigner l’espagnol, etc. Peut-être était-elle sincèrement amoureuse de deux hommes en même temps, ne sachant lequel choisir. Mais même après de nombreux mois elle fut incapable d’assumer, préférant rester dans l’ambiguïté et dans la dissimulation pour assurer ses arrières, ne pouvant renoncer à quoi que ce soit. En juillet 2014, comme je la questionnais avec insistance, ayant eut des soupçons sur ses agissements, elle finit par m’avouer alors une partie de la vérité. Notre séparation fut donc actée le 10 août 2014, c’est-à-dire le lendemain de mon quarante-quatrième anniversaire, par Skype, alors que j’étais à des milliers de kilomètres, de l’autre côté de l’Océan, parti en vacances pour découvrir son pays natal et la culture sud-américaine, par amour pour elle. Je lui demandais de sortir vraiment de ma vie, et moi de la sienne.

Concernant sa double vie, jamais je n’ai su l’entière vérité de sa propre bouche. Je ne devais la connaître intégralement qu’en parlant ouvertement avec son amant lorsque les cours de Rock reprirent, en septembre. Lui aussi tomba des nues. Le choc psychique qui consiste à découvrir une vérité qu’on nous a caché durant un temps trop long est difficile. Surtout quand on l’apprend par une autre source. Il provoque une sorte d’effet de perte soudaine du sens de la réalité, car tout ce qu’on avait cru vivre et partager se dissipe soudain comme un mirage. Il faut reconstruire chaque événement passé à la lumière de la vérité qui vient d’être révélée. Toute une année de ma vie, avec chacun des événements importants qui l’avaient constituée, avec tous les espoirs qui m’avaient portés, devait ainsi être revisitée mentalement, car elle avait perdu subitement le sens que je lui avais prêté. Pendant de longues semaines, je ne fus pas tout-à-fait moi-même, bouleversé et ébranlé par cette révélation. Elle ne s’excusa jamais pour ce qui s’était passé et révéla un aspect d’elle-même que jamais je n’aurais soupçonné auparavant : sans pitié, parfaitement indifférente à la souffrance qu’elle avait provoquée, d’une mauvaise foi phénoménale.

Il ne s’agit pas ici pour moi de m’appesantir ni de me focaliser sur la caractère douloureux et intime de la fin de cette relation, ni de la personnalité de Maria. Mais puisque ce récit est celui de ma vie chez les anthroposophes et que Maria fut la dernière anthroposophes qui partagea ma vie, je suis bien obligé de narrer cet épisode et de chercher à le comprendre. Quand je dis que Maria était une anthroposophe, je le fais en ayant parfaitement conscience de sa paresse intellectuelle à assimiler la doctrine de Rudolf Steiner, que j’ai caractérisée précédemment. En effet, comme je l’ai souvent expliqué, ce n’est pas uniquement ni principalement l’adhésion à la doctrine anthroposophique qui fait de nous des anthroposophes (Lire à ce sujet Qui sont les anthroposophes?). Mais c’est surtout le fait d’entrer et de rester dans le milieu anthroposophique, en acceptant que celui-ci modifie progressivement nos modes de vie, notre façon de penser et nos relations aux autres. Maria était entrée d’elle-même dans une école Steiner-Waldorf pour y devenir professeur, puis membre de son cercle de direction. D’elle-même encore, elle avait voulu faire la formation pédagogique à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou, où nous nous étions rencontrés. Et c’est enfin de son propre gré qu’elle était entrée dans des pratiques de mensonges et de dissimulation propres à l’école où elle travaillait, au point de dissimiler ou de contribuer à dissimuler des faits délictueux. Comme les anthroposophes, elle refusait de faire vacciner ses enfants, d’avoir la télévision chez elle, de manger autre chose que des aliments biologiques, de voir d’autres médecins que des homéopathes, etc. En ce sens, elle était une anthroposophe au même titre que les autres, malgré sa relative méconnaissance de la doctrine.

Je crois qu’elle l’était également dans son goût pour le mensonge et pour la dissimulation. En effet, comme je l’ai décris dans mes articles, le fait de mentir et de dissimuler constitue le lien moral profond qui nous associe durablement à l’Anthroposophie. Qu’on le devienne en entrant dans le milieu anthroposophique, ou qu’on le fut déjà avant, le fait d’être un menteur invétéré et un personnage menant une double vie est en définitive ce qui fait de nous fondamentalement et durablement des anthroposophes, quelle que soit la nature de nos liens et nos formes d’adhésions à la Société Anthroposophique. Ainsi, lorsque je découvris la duplicité de Maria, je ne parvins pas de suite à mettre celle-ci en relation avec ce que je croyais connaître de cette femme. Je tombais des nues, je me frottais les yeux, je refusais d’y croire. Ce n’est que plus tard que je compris que ce comportement menteur, dissimulateur et manipulateur faisait en fait partie depuis bien longtemps de sa personnalité et de son histoire. J’avais tout simplement fait l’impasse sur de nombreux faits qu’elle m’avait pourtant elle-même racontés, qui auraient du me mettre la puce à l’oreille. Par exemple, Maria avait fermé les yeux durant de nombreuses années sur les infidélités et les activités délictueuses de son mari, lesquelles leur assuraient un confort de vie et des revenus que le couple conjuguait avec l’attribution d’un HLM, ce qui leur permettait de nombreux voyages en famille en Amérique Latine et en Afrique. Elle m’avait aussi raconté que lorsque son mari avait été arrêté pour trafic de drogue, elle l’avait elle-même aidé à dissimuler aux investigateurs de la Police des éléments compromettants qui auraient du le conduire durablement en prison. Elle avait également elle-même appelé le trafiquant auquel son mari devait remettre la marchandise, pour le prévenir de l’arrestation, ce qui faisait objectivement d’elle une complice. De même, elle avait accepté de maquiller régulièrement les comptes de l’entreprise de son père, lequel fournissait de nombreux faux certificats de travail à quantité de personnes, afin de frauder l’assurance chômage et les services de l’immigration. Sur de nombreux plans, Maria vivait ainsi depuis longtemps dans des relations de dissimulation et de tricheries graves vis-à-vis de la loi. Elle tenait à mon sens de ses parents, dont le père avait eu dans sa jeunesse un comportement de gangster, en participant à des braquages de banques et en ayant probablement de ce fait du sang sur les mains. Ainsi, elle avait également portées de graves accusations contre son ex-mari auprès de la Brigade des Mineurs après leur séparation, afin de tenter de lui retirer la garde de ses enfants, ce dont s’aperçurent rapidement les enquêteurs, rompus à ce genre de tentatives. Elle fit de même pour moi pour tenter de se venger après que j’appris à son amant la double-vie que celle-ci avait mener durant des mois, en vain, car ses accusations truffées d’affabulations et d’incohérences révélèrent rapidement leur caractère mensonger. Enfin, de même qu’elle m’avait en quelque sorte volé ce à quoi je tenais le plus à ce moment de ma vie, à savoir mon club de Rock, elle ne me rendit jamais une partie de mes affaires et de mes papiers personnels.

Tout ceci n’est pas écrit afin de jeter la pierre à une personne dont le sort m’indiffère désormais. Je le fais seulement pour mettre en lumière un aspect important de l’adhésion à l’Anthroposophie, qui est à mon sens celui d’une question morale posée aux individus. Car c’est notre nature morale qu’il s’agit en définitive de délivrer de l’Anthroposophie, en affrontant les parts d’ombres que notre vie, nos rencontres et notre éducation ont placées en nous, en refusant le penchant au mensonge, à la dissimulation, à la tricherie, au vol, au mépris des autres, à la double-vie, etc. Maria était sortie de son école et du milieu anthroposophique grâce à mes efforts. Je l’en avais en quelque sorte arrachée, comme on tire quelqu’un pris dans les sables mouvants qui s’enfonce en se débattant, parce qu’on a soi-même rejoint la terre ferme et que, de là, on est en mesure de l’aider et non de s’enfoncer avec lui. Mais Maria n’avait fournis que peu d’efforts par elle-même. Elle n’avait pas non plus pris la peine de faire l’examen de conscience qui est à mon sens nécessaire lorsque l’on sort d’une dérive sectaire. Sur le plan moral, elle était resté la même à l’extérieur de ces sables mouvants que celle qu’elle avait été lorsqu’elle s’y noyait. C’est sans doute ce qui explique ce que fut son comportement final à mon égard, malgré le fait que j’avais changé sa vie et celle de ses enfants.

Avec Maria face au procès

C’est donc aux côtés de Maria que je du subir l’épreuve du procès que m’intenta la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf. Malgré ce que fut la fin de notre relation, rien ne pourra ternir ce fait et la reconnaissance que j’éprouve à ce sujet. En effet, il était sans doute important que je n’ai pas à subir seul cette aventure. Et Maria su y jouer un rôle actif et positif. Sans elle, je ne sais pas si j’aurais eu les forces pour tenir, ni pu déjouer certaines des difficultés qui m’attendaient. De même, je crois que notre amour avait aussi pour sens que je l’aide à sortir de l’école où elle travaillait et où ses enfants étaient scolarisés. Sans mon assistance, je crois qu’elle n’y serait jamais parvenue. Car le défi était trop lourd pour elle à relever, même avec la prise de conscience qu’avait permis la lecture de mon article. A cette époque, Maria n’était pas une personne habituée à penser par elle-même, ni à gérer de manière autonome sa vie. Et il n’est pas certain qu’elle le devienne un jour. Seule ma solidité intérieure et le fait de suivre avec confiance mes conseils lui permirent de faire les démarches nécessaires pour sortir ses enfants de l’école Steiner-Waldorf, puis d’engager une procédure assistée d’un bon avocat, qui conduisit à son licenciement. Si le destin parle et réunit des êtres humains, je crois qu’il le fait sous des formes et pour des motifs comme ceux qui ont conduits à notre relation, puis à notre séparation. En effet, notre union n’avait sans doute pas d’autres motifs profonds que celle de nous épauler à ce moment crucial de nos vies, contre un même danger et un ennemi commun. Avec le recul, il m’apparaît logique que notre relation n’ait pas tenue : notre passé commun au sein d’une dérive sectaire nous unissait au départ, mais ne pouvait que nous éloigner l’un de l’autre à mesure que le désir de construire nos vies dans le cadre d’une certaine normalité s’imposait. Nous n’étions très probablement pas fait pour fonder ensemble un couple, mais pour nous aider et nous aimer à ce moment précis de nos existences, afin de franchir un cap immense et décisif. Cela, rien ne pourra l’effacer. Et s’il s’avérait que Maria n’avait au fond pas mérité mon aide, au moins cette dernière aura-t-elle bénéficié à ses enfants.

D’autre part, ma reconnaissance envers elle tient également au fait qu’elle eu e courage de témoigner ouvertement et par écrit auprès des juges de ce qu’elle avait pu observer au sein de son école. Voici ce témoignage :

Je soussignée *Maria*, étant au fait de la procédure en diffamation intentée par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf contre Catherine Picard, directrice de publication du site « www.unadfi.org », ainsi que contre Marie Drilhon et Grégoire Perra pour complicité de diffamation, souhaite être entendue par la personne chargée d’instruire et de juger cette affaire, afin d’accomplir mon devoir de témoin et porter à la connaissance des autorités compétentes les faits suivants, dont j’ai eu personnellement connaissance et dont j’atteste sur l’honneur la véracité :

Au sujet du premier passage du document PDF de M. Grégoire Perra, jugé diffamatoire par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf, je souhaite être entendue afin d’évoquer les faits suivants :

  • Lors de mon travail de professeur dans l’École Steiner de X, j’ai pu assister à des comptes-rendus de « périodes » lors des collèges pédagogiques, comptes-rendus au cours desquels l’enseignante de SVT expliquait comment elle s’y prenait pour insinuer certaines conceptions anthroposophiques aux élèves lors des cours de sciences, à savoir que l’homme ne descendrait pas du singe et que le Big-Bang n’aurait jamais eu lieu.

  • Au sujet de l’affirmation de M. Grégoire Perra selon laquelle les interprétations anthroposophiques des sciences sont constamment réactualisés par les anthroposophes qui les communiquent aux enseignants, je peux attester que ces interprétations anthroposophiques des données de la science moderne sont effectivement transmises aux enseignants lors des congrès annuels et des réunions entre professeurs par disciplines organisées par la Fédération des écoles Steiner-Wadorf.

  • Je souhaite aussi témoigner du fait que ces écoles n’annoncent jamais clairement la couleur aux futurs parents en ce qui concerne les liens de cette pédagogie avec l’anthroposophie, c’est-à-dire la doctrine ésotérique de Rudolf Steiner. Cette remarque est également valable pour le recrutement des nouveaux professeurs non-anthroposophes.

Au sujet du deuxième passage du document PDF de M. Grégoire Perra, jugé diffamatoire par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf, je souhaite être entendue afin d’évoquer les faits suivants :

  • Je peux attester que lors de ma formation à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou, on m’a effectivement transmis des photocopies d’ouvrages secrets concernant certains aspects de la pédagogie Steiner, en particulier des indications concernant des « mantras » et des « paroles » ésotériques devant servir à l’enseignant Steiner-Wadorf dans son travail auprès des enfants.

Au sujet du troisième passage du document PDF de M. Grégoire Perra, jugé diffamatoire par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf, je souhaite être entendue afin d’évoquer les faits suivants :

  • En tant qu’enseignante mais également en tant que mère de famille dont deux des enfants ont fait leur scolarité dans cette école, je peux témoigner du caractère problématique de l’atmosphère artistico-mystico-religieuse qui imprègne la vie de l’école et qui a un effet délétère sur certains enfants. Cela produit sur eux l’effet de les faire « planer », de les déconnecter de la réalité. Cela nuit également gravement à leurs travail scolaire, car il devient difficile de faire cours de manière sérieuse et continue lorsque la priorité de l’école est celle des fêtes religieuses à caractère anthroposophique, dont parle M. Perra dans son article.

  • Je peux également attester que les professeurs de classes donnent des conseils spirituels aux parents des élèves, en leurs indiquant par exemple des « mantras » à réciter avec les enfants le soir avant de s’endormir. Ils ont ainsi un rôle et une influence qui déborde largement le cadre pédagogique.

  • M. Perra évoque dans son article le cas d’élèves rêveurs dont on sur-valorise l’imaginaire mystique et les attitudes d’enfants crédules, naïfs et exaltés : je peux attester que ceci s’est effectivement produit avec ma fille. Elle  était en effet une enfant rêveuse, « planante ». Mais dans les bulletins scolaires et dans les comptes-rendus oraux de mes collègues, il était toujours fait mention de la « beauté et de la pureté de cette enfant ». Ils disaient même qu’il s’agissait d’une élève modèle parfaite, mais cette appréciation n’avait en fait rien à voir avec ses capacités scolaires.

  • Au sujet de l’évocation de la tendance des élèves, dans cette pédagogie, à s’en sortir par l’esbroufe et la séduction alors qu’ils ne travaillent pas scolairement, je peux confirmer ce fait à partir du comportement actuel de mon autre enfant, qui effectivement ne cesse de s’en sortir en faisant du charme auprès de ses professeurs plutôt que de travailler.

  • Ayant assisté au compte-rendu de Céline Gaillard, Présidente de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, au sujet de la position de la Fédération sur l’article de Grégoire Perra, en septembre 2011 lors d’un collège des professeurs de l’école de Verrières-le-buisson auquel j’étais présente, je peux également témoigner de ce que, en interne, de nombreux points de cet article ont été reconnus comme étant vrais, mais que tout devait être fait pour en contrer la divulgation.

Au sujet du cinquième passage du document PDF de M. Grégoire Perra, jugé diffamatoire par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf, je souhaite être entendue afin d’évoquer les faits suivants :

  • Au sujet des spécificités langagières et pédagogiques enseignées dans ces écoles, je peux témoigner des nombreux repères spécifiques que j’ai moi-même enseignés et qui contribuent à isoler culturellement les élèves du reste de la société.

Au sujet du sixième passage du document PDF de M. Grégoire Perra, jugé diffamatoire par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf, je souhaite être entendue afin d’évoquer les faits suivants :

  • Concernant l’enrôlement des élèves dans des pratiques de mensonges et de dissimulations à l’égard des autorités officielles, je peux témoigner sur l’honneur que lors d’inspections dans l’école où j’ai enseigné, l’enseignant montait de toutes pièces pour les inspecteurs de l’Éducation Nationale, avec la complicité des enfants et de leurs parents, des cours conformes aux exigences attendues, mais qui n’avaient en fait rien à voir avec ce qui était réellement enseigné au cours de l’année. Ces supercherie étaient organisées par le professeur en accord avec le Collège des Professeurs de l’École

Au sujet du septième passage du document PDF de M. Grégoire Perra, jugé diffamatoire par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf, je souhaite être entendue afin d’évoquer les faits suivants :

  • Au sujet de la proximité douteuse entre les élèves et les enseignants évoquée par M. Perra dans son article, je peux confirmer qu’effectivement il y a bien un problème de proximité problématique dans les rapports entre professeurs et élèves au sein de cette pédagogie

  • Je peux également faire état de plusieurs cas délictuels ayant eu lieu dans cette école, qui ont été soigneusement occultés : le cas d’un professeur de classe, qui a eu des attouchements sexuels sur des petites filles de la classe qu’il avait en charge au cours d’un voyage de classe ; le cas d’un intervenant en théâtre dans les grandes classes qui est sorti avec une élève.

  • Je peux aussi évoquer le comportement d’une collègue des grandes classes qui invitait régulièrement chez elles certains de ses élèves et qui avait avec eux des comportements plus « maternels » que professionnels.

  • Au sujet de la confusion des rôles dans cette institution scolaire et au sujet du caractère familial des liens qui s’y tissent, je peux effectivement attester de cette confusion entre une structure familiale et une institution scolaire

Au sujet du huitième et du neuvième passages du document PDF de M. Grégoire Perra, jugés diffamatoires par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf, je souhaite être entendue afin d’évoquer les faits suivants :

  • M. Perra évoque la difficulté à prendre conscience de la subtilité de l’endoctrinement qui est organisé dans ces écoles : je souhaite en effet dire à quel point il est difficile d’en prendre conscience lorsqu’on est immergé à l’intérieur. Cependant, celui-ci est bien réel et doit être dénoncé !

Au sujet du dixième passage du document PDF de M. Grégoire Perra, jugé diffamatoire par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf, je souhaite être entendue afin d’évoquer les faits suivants :

  • M. Perra décrit des pratiques de harcèlement entrepris à l’égard des enseignants qui n’adhèrent pas aux présupposés anthroposophiques de cette pédagogie : je peux attester, pour en avoir été la victime, des pratiques odieuses mises en œuvres à l’égard des personnes qui résistent ou qui osent remettre en cause telle ou telle pratique anthroposophique au sein de ces écoles ;

  • Pour l’avoir vécu pendant près de dix ans, je peux témoigner que les enseignants des écoles Steiner-Waldorf sont bel et bien conduit à vivre en vase clos. Nous sommes surchargés de travail pour l’école, bien souvent non rémunéré, si bien que nous devons faire le sacrifice de notre vie personnelle et sociale au profit de cette institution.

Au sujet du onzième passage du document PDF de M. Grégoire Perra, jugé diffamatoire par la Fédération des Écoles Steiner-Wadorf, je souhaite être entendue afin d’évoquer les faits suivants :

  • Je peux effectivement témoigner que l’on doit se donner corps et âmes pour l’école et que, dès lors qu’on ose dire qu’on ne pourra pas s’impliquer pour telle ou telle tâche exigée, on se met à nous critiquer ouvertement, à nous démolir psychologiquement, tandis que l’ensemble des professeurs se mettent à s’acharner sur la personne qui rechigne à la tâche. En outre, le rythme de travail est bel et bien organisé de manière à ce que les professeurs n’aient aucune pause réelle au cours de leur longue journée de travail.

  • Je souhaite aussi témoigner de la manière dont on recrute les nouveaux professeurs dans ces écoles. Ayant fait partie de la Commission de Recrutement, on m’a en effet donné des consignes strictes selon lesquelles je ne devais en aucun cas évoquer les nombreuses tâches que le professeur devra remplir bénévolement à l’école en plus de ses heures rémunérées : celles-ci lui seront toujours imposées progressivement au fur et à mesure qu’il s’attache à l’institution.

Pour faire valoir à qui de droit dans le cadre de la procédure en diffamation mentionnée,

Le 11 mai 2012

V. Le Procès 

Des informations de première main

La publication de mon témoignage eut lieu en juillet 2011. Le 1er septembre 2011, Maria avait pris contact avec moi pour m’annoncer que le collège de rentrée de l’école où il travaillait avait pour intitulé : « L’article de Grégoire Perra : le point de vue de la Fédération ». Le soir-même, elle m’appela pour m’en faire un compte-rendu détaillé. Elle était absolument stupéfaite du fait que la  Présidente de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, aurait au cours de cette réunion pris la défense de mon article contre tous les professeurs de l’école réunis, affirmant que de nombreuses choses que j’y avais dites étaient vraies. Elle ajoutait cependant que la Fédération se verrait probablement dans l’obligation d’attaquer mon écrit en diffamation, afin de contrer les effets qu’il pouvait produire dans l’opinion publique. Les conseillers de la Fédération avaient en effet jugés que la présence de cet article sur internet pourrait s’avérer ruineuse pour les écoles Steiner-Waldorf sur le long terme. Elle me précisa qu’il aurait été dit, au cours de cette réunion, que la stratégie adoptée par la Fédération consistait pour l’heure à tenter d’étouffer l’affaire. Il s’agissait de qualifier publiquement mon écrit de « pamphlet » et de me faire passer pour un dément ivre de vengeance. Il fut aussi évoqué le fait que si une publicité trop importante était faite autour de mon article dans la presse, la Fédération changerait son fusil d’épaule et activerait ses réseaux afin d’obtenir des pétitions en faveur de leur pédagogie. Cependant, lors de cette réunion, la Présidente aurait affirmé qu’en interne, on ne devait pas qualifier ce témoignage de pamphlet, mais qu’il fallait utiliser le terme d’article, car il s’agissait d’un travail qui reflétait mes pensées, et que les écoles devaient prendre au sérieux ce qui y était écrit afin de changer leurs modes de fonctionnement. Cela suscita, toujours d’après les dires de Maria, l’indignation des professeurs Steiner-Waldorf purs et durs qui étaient présent lors de cette réunion. On me procura par ailleurs un courrier interne de la Fédération aux professeurs des écoles Steiner-Waldorf en activité, signé du Secrétaire Général de la Fédération, reprennant la position défendue par la Présidente devant ses collègues. Il y disait clairement que « l’écrit de Grégoire Perra posait des questions importantes », que « je n’étais pas le premiers à le faire » et « qu’il faudrait y réfléchir une fois maîtrisées les conséquences de son acte ». On précisa enfin que mon article était très bien écrit, ce qui me fit sourire en l’apprenant.

Au cours de cette réunion eut lieu un débat au sujet du rapport à l’Anthroposophie des professeurs Steiner-Waldorf. La Présidente de la Fédération soutenait fermement que mon article disait vrai sur ce sujet et que le manque de clarté constitutionnel des écoles Steiner-Waldorf sur cette question méritait d’être travaillé. Elle demanda ainsi aux stagiaires qui se trouvaient présents si on les avait bien informés au sujet du lien à l’Anthroposophie. Certains admirent que non. « Comment peux-tu dire une chose pareille ?! s’emporta une professeur de classe, membre de l’Ecole de Science de l’Esprit du Goetheanum. Mais la Présidente de la Fédération tint bon et continua à défendre les allégations de mon article.

Puis fut évoqué un autre aspect de mon témoignage, relatant les pratiques de dissimulation et de tricherie lors des inspections. « Qu’allons-nous faire si son témoignage tombe entre les mains des inspecteurs, ou  est porté à la connaissance d’un service compétent de l’Education Nationale ?! » se demanda l’assistance. « On fait cela tout le temps ! »  fit remarquer un professeur. A ce moment, un autre professeur de classe, qui venait d’arriver dans l’école après avoir enseigné quelques années dans une autre institution Steiner-Waldorf, pris la parole et dit : « En ce qui me concerne, je suis très mal à l’aise ! Vous vous souvenez que, pendant quelques mois, en « période » d’Histoire-Géographie, je n’ais pas fait cours, mais que j’ai transformé les heures que j’avais avec ma classe en séances de recopiage de faux cahiers, en prévision d’une inspection qui était annoncée en fin d’année ? L’inspectrice, quand elle est venue, s’est douté de quelque chose, mais n’a pas donné suite à ses soupçons. Je ne veux plus être à nouveau placé dans une situation similaire ! ». Ce qui n’empêcha pas, par la suite, ce professeur de devenir un porte-parole de la Fédération auprès des parents, faisant des conférences intitulées « Partage de la Pédagogie », ravalant toute honte au sujet des malversations dont il s’était rendu coupable.

Maria me raconta non seulement en détails le déroulement de la réunion en question, mais également les conversations à la cantine à ce sujet. Certaines impliquait des individus qui avaient été mes professeurs, et avec lesquels je m’imaginais qu’un lien d’estime avait perduré. En fait, ces gens là s’ingénient à vous faire croire qu’il existe entre eux et vous un lien réciproque, profond et durable, tandis qu’il n’en est rien. Ainsi mon professeur de musique, tout en engloutissant gloutonnement son repas, demandait-il à la cantonade d’un ton parfaitement détaché si quelqu’un aurait pu imaginer que je fasse une chose pareille. D’autres devisaient de la perspective d’un procès qui me ruinerait financièrement et me briserait psychologiquement, pour me punir de mon acte. Un autre professeur enfin, qui avait été mon collègue dans une autre école Steiner-Waldorf, se vantait d’avoir tout de suite perçu mon côté malfaisant et d’avoir agit en conséquence quelques années auparavant. En résumé, il n’y avait pas la moindre trace de compassion ni de tentative de compréhension de ce que j’avais fait, de la part de gens qui avaient été mes enseignants durant des années, qui se réclamaient d’une spiritualité qui leur permettrait d’aller avec amour au fond des êtres et des destinées humaines.

Harcèlement par internet

Peu avant le procès, un certain nombre de mails ou de commentaires à caractère violemment insultant me sont parvenus, soit par l’intermédiaire de mon blog, soit par l’intermédiaire de personnes qui me connaissaient à qui on les avait envoyé. La plupart de ces insultes avaient un caractère ignoble et diffamatoire. Elles me mettaient en cause personnellement, mais s’en prenaient bien souvent également à ma famille et à mes proches. Elles auraient pu faire l’objet de poursuites judiciaires, si la préparation du procès n’avait pas requis toutes mes énergies. Ce qui fut troublant, pour certains de ces messages, c’est de constater que les informations précises qu’ils contenaient ne pouvaient avoir été fournis que par des personnes en lien direct avec le dossier en cours, connaissant parfaitement l’argumentaire que s’apprêtait à fournir l’avocat de la Fédération devant les juges. S’agissait-ils de proches de membres de la Fédération, ou bien d’une tentative de la Fédération elle-même pour tenter de me déstabiliser avant l’épreuve, ou bien d’un moyen pour tester mes réactions ? Toujours est-il que ces insultes régulières via internet ont brusquement cessées juste avant le procès et n’ont pas recommencées après. Elles montrent en tout état de cause :  soit jusqu’où est prête à aller une dérive sectaire lorsqu’elle se sent attaquée, s’il s’agissait d’une initiative directement en lien avec la Fédération ; soit jusqu’à à quel degré de violence verbale (ou davantage ?) peuvent être incitées des personnes proches de cette mouvance et de ces institutions.

Préparation psychologique

Vivre dans la perspective d’un procès et sous le coup d’un mise en examen pendant environ deux ans est une expérience particulière. Elle met en quelque sorte la vie en suspend. L’accusé vit dans l’attente de la date d’un procès qui peut survenir à tout instant. Je n’avais pas le droit de quitter le territoire. Je devais me rendre à certaines convocations, où je n’étais pas nécessairement ménagé. Parfois, j’ai été fouillé à plusieurs reprises avant d’être rendu dans le bureau du Juge d’Instruction. Les convocations avaient la plupart du temps lieu sur mes heures de travail, qui ne m’étaient donc pas payées. Je devais également préparer ma défense, avec l’aide de mon avocat, ce qui m’a pris beaucoup de temps. J’ai du pour cela engager des frais, dont certains ne me seront jamais remboursés, malgré ma victoire. Lorsque mon affaire a nécessité des témoignages de personnes pouvant confirmer mes allégations, il m’a fallu parfois être confronté aux faiblesses, aux lâchetés, à l’indifférence ou à l’insouciance de ceux sur lesquels je pensais que je  pouvais compter, alors même qu’il s’agissait pour lui d’une question « de vie ou de mort ». Je devais aussi vivre psychologiquement avec pour horizon une audience où je savait que tout pouvait se jouer en quelques heures à peine. Je devais me dire que mon destin serait alors entre les mains de quelques hommes ou femmes (les juges), dont je devais espérer qu’ils seraient dotés d’une intelligence et d’un sens de la réalité suffisants. Je pouvais craindre la malice de mes adversaires et redouter les conséquences du moindre faux pas, surtout connaissant par avance la stratégie diabolique choisie par la partie adverse. J’ai du gérer au quotidien la tension intérieure qui pouvait en découler. Tout cela eut nécessairement des répercussions sur mes proches et sur mon entourage. A la barre, bien que la Justice Française n’aille pas aussi loin sur ce point que les institutions judiciaires d’autres pays, j’ai été quasiment traité comme un coupable tant que ma relaxe n’a pas été prononcée. Être mis en accusation est, toutes proportions gardées, comparable au système du « pilori » que le Moyen-Âge connaissait. Ceux qui intentent un procès à quelqu’un le savent, ou doivent le savoir. Ils ne sauraient ignorer la lourdeur de l’épreuve qu’ils infligent ainsi à leur semblable. Accuser quelqu’un et mettre en branles contre lui la lourde machine judiciaire n’est donc pas seulement une procédure technique, mais un acte moral. Il engage nécessairement au plus profond d’eux-mêmes ceux qui en prennent la responsabilité, ou ceux qui acceptent de s’y associer.

Pour ma part, d’autres éléments venaient s’ajouter à ce processus, connu de chaque accusé. Tout d’abord, je devais vivre avec la conscience de devoir supporter une épreuve judiciaire tandis que je me savais innocent de ce dont on m’accusait, à savoir une quelconque animosité personnelle à l’égard de ceux au sujet desquels j’avais pris la plume. Contrairement à ce que l’on pourrait naïvement s’imaginer, être accusé alors que l’on est innocent n’est pas quelque chose de simple. Certes, ce n’est pas la même chose qu’être accusé alors qu’on a conscience de sa culpabilité. Mais tout ceci est cependant particulier  à vivre : la bonne conscience, devant se justifier, doit s’ancrer dans la vérité d’une manière que la vie quotidienne ne connaît généralement pas. On s’y enracine en quelque sorte. On s’y fonde. On s’y abreuve et on s’y ressource. Quoique cet effort pousse à découvrir une strate de la vie morale d’une grande profondeur et d’une infinie beauté, une telle entrée dans cette dimension de l’existence humaine exige des transformations substantielles de soi. Et cela prend des forces, même si cela en donne également.

En outre, l’accusation qui avait été formulée contre moi mettait en jeu l’ensemble de mon vécu, depuis l’âge de neuf ans, au sein de cette dérive sectaire que sont les écoles Steiner-Waldorf et l’Anthroposophie. C’est pourquoi il m’a été nécessaire de replonger dans ce qui a constitué presque tout le cheminement de ma vie. C’est de cette démarche qu’est issu mon présent témoignage.

Étant un homme honnête et, contrairement à  ceux qui m’accusaient, capable de m’interroger sur moi-même et me remettre en question, j’ai accepté de me questionner profondément et sincèrement sur les motifs qui m’avaient poussé à rédiger mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI. Les motifs conscients, tout comme les motifs inconscients ! Il est très rare au cours d’une vie humaine d’être placé devant la nécessité extérieure de répondre de la cohérence de son existence, ou des choix que l’on a fait. Qui peut généralement répondre des décisions qu’il a prise dans le passé, ni des bifurcations ou des virages de sa destinée ? Cela n’est jamais simple ! Qui peut soutenir toutes les zones d’ombre de son existence révolue ? Le fait de vivre au sein d’un mouvement sectaire m’avait en quelque sorte dépossédé d’une partie de mon libre-arbitre, et donc de la pleine conscience de certains de mes actes. C’est pourquoi la chose n’en devenait que plus complexe. Pourtant, à l’issue de cet examen de conscience, c’est au clair et en parfait accord avec moi-même que j’ai pu soutenir à la barre que ma démarche était le fruit d’une réflexion de nature philosophique commencée à l’occasion des rapports que m’ont commandés la Société Anthroposophique et la Fédération des écoles Steiner-Waldorf.

Tandis que la plupart des gens font leurs choix de vie poussés par des motifs inconscients dont il ne peuvent répondre, c’est au contraire la force de la pensée qui avait chez moi été à l’origine de ma conduite. Et c’est précisément ce que ne pouvait concevoir ni imaginer ceux qui m’accusaient ! En effet, quelle est la caractéristique principale de la vie au sein du milieu anthroposophique ? Il s’agit de l’abolition de la pensée ! De son anesthésie progressive. Cette affirmation peut paraître étonnante, puisque l’on trouve beaucoup d’anthroposophes faisant des discours sophistiqués à partir de leur doctrine ésotérique. Mais en réalité, ces gens ne pensent pas. Ils répètent ou combinent des idées de Steiner. Leur conscience est comme hébétée. Leur vie elle-même n’est plus conduite par la raison. Ils ne savent donc plus rien de ce qui peut être une décision consciemment motivée. Eux-mêmes, imprimant à leurs existences des directions tracées en fonction de motifs qui leur sont obscurs, sont nécessairement conduits à nier toute action humaine dirigée en fonction de considérations réfléchies. Souverainement transparentes et totalement pures étaient les raisons qui m’avaient poussés à contacter l’UNADFI et à rédiger mon témoignage.

Préparation spirituelle

La préparation de mon procès comporta également une dimension spirituelle, que je me dois d’évoquer. Sans que ce choix ne fut très réfléchi ni très érudit, il m’arrivait régulièrement de méditer le Psaume 27. Celui-ci comporte une strophe qui devait se révéler prophétique en ce qui concerne le verdict de mon procès et ses conséquences :

« Quand s’avancent contre moi les méchants pour dévorer ma chair, ce sont eux, mes ennemis, mes oppresseurs, qui chancellent succombent. »

Par ailleurs, le procès eu lieu le premier vendredi qui suivi le dimanche de Pâques de l’année 2013. Ce jour-là, tôt le matin, avec ma compagne, je suis allé voir le soleil se lever du haut d’un promontoire situé en pleine forêt. Tandis que la lune ronde et pleine se couchait dans la nuit bleutée encore pigmentée d’étoiles, je vis se lever lentement un magnifique disque d’un rouge profond, presque mauve. Puis, en montant dans les brumes sylvestres, il pris une teinte orangée absolument merveilleuse. Tout en marchant pour rentrer, je le regardais flotter au-dessus de la forêt en accrochant ça et là les nuages presque transparents. Au plus profond de moi-même, je senti un calme d’une puissance sans pareilles. Un calme qui provenait de mon être profond. C’est accompagné de ce calme que je me rendis dans la salle d’audience et que je répondis aux questions, quelques jours plus tard.

Les débats contradictoires

Le lendemain de l’audience, j’ai retranscris la presque totalité des débats dont j’étais en mesure de me souvenir. On pourra les lire en consultant mon article Eléments d’anthologie d’un procès.

Furtives retrouvailles

Au cours du procès, je fus donc amené à voir ou entrevoir de nombreuses personnes du milieu anthroposophique et des écoles Steiner-waldorf, que je n’avais plus revues pour la plupart depuis 2009, c’est-à-dire trois années auparavant. Certaines avaient été des proches, voir des très proches, comme mon ancienne compagne. Bien évidemment, étant accusé, ces « retrouvailles » ne pouvaient que prendre des formes très furtives, comme des regards échangés, ou des observations que j’étais en mesure de faire en un clin d’œil. Mais celles-ci furent suffisamment significatives pour que je puisse en rendre compte.

Cela commença à l’entrée du Palais de Justice, lorsque je m’aperçus que les anthroposophes avaient décidé de venir en masse pour cette audience. Ils étaient pas moins d’une trentaine à se presser au portillon. On voyait à leurs regards qu’ils étaient venus assister à un « spectacle » dont ils espéraient qu’il allait étancher leur soif de vengeance, un peu comme les Romains de l’Antiquité devaient se rendre aux jeux du Cirque. Ils étaient absolument confiants et se posaient tous avec aplomb, comme s’ils étaient venus réclamer la réparation d’un droit bafoué entraînant la mise à mort de l’auteur du crime.

La première personne que je perçus de près fut le père de mon ex-compagne. Il fut égal à lui-même et à l’être fondamentalement décalé par rapport à la réalité que j’avais connu quelques années auparavant, en venant s’asseoir du mauvais côté, c’est-à-dire juste derrière les accusés. Il mis dix bonne minutes à se rendre compte que tous les anthroposophes s’étaient assis de l’autre côté de la salle et qu’il se trouvais à peine à un mètre de moi. Il se leva alors, furieux contre lui-même et contre ma présence en même temps, pour aller prendre une place plus adéquate.

Ensuite, ce fut la Présidente de la Fédération, assise aux premiers rangs,juste à ma droite. Comme elle avait vieillie ! Elle ressemblait désormais à une pomme fripée et triste. Elle seule était tendue, comprenant bien avant les autres que la partie était loin d’être gagnée, contrairement à l’assurance bonhomme que laissaient transparaître ses collègues et les autres membres du Bureau de la Fédération.

Puis, ce fut le tour de mon ex-compagne anthroposophe. Je raconte, dans Éléments d’anthologie d’un procès, ce que fut le caractère risible de ses déclarations à la barre. Elle n’aurait pas pu mieux faire pour discréditer définitivement aux yeux des juges le milieu anthroposophique et les écoles Steiner-Waldorf : sa confusion mentale la conduisait à se trahir et à se contredire à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche. En y réfléchissant ensuite, d’innombrables fou-rires plus tard, je me suis dit que cette maladresse devait être prise comme un symptôme de quelque chose de beaucoup plus sérieux. En effet, quelques années auparavant, cette personne exprimait des doutes profonds au sujet du milieu anthroposophique et des écoles Steiner-Waldorf. Mais elle n’avait pas pu supporter d’aller jusqu’au bout de ses propres doutes et m’avait quitté précisément parce qu’elle ne pouvait me suivre là où elle sentait que j’allais aller. Manipulée par sa famille, séduite et endoctrinée par les formateurs de l’Institut où elle effectuait sa formation à la pédagogie Steiner-Waldorf, elle s’était durant des années répandue en propos haineux à mon encontre, comme pour tenter d’extirper de sa conscience les doutes qu’elle avait seulement enfouis quelque part au fond d’elle-même. Je symbolisais probablement à ses yeux une révolte et un esprit critique qu’elle connaissait également dans son for intérieur, mais qu’elle avait choisi par lâcheté d’ignorer. Ainsi, quand mon article a paru et qu’elle en eût connaissance, il est possible que cela produisit en elle une sorte de remontée violente de pensées refoulées, qu’elle ne pouvait supporter. D’ailleurs, de son propre aveu, elle fut incapable de lire l’article, mais pu seulement le survoler, probablement parce qu’elle aurait du faire face en le lisant à des réalités et à des idées qui avaient été les siennes quelques années auparavant et dont elle savait au fond d’elle-même le bien-fondé. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il faut expliquer l’extrême maladresse de ses réponses, lorsqu’elle fut à la barre, par le malaise profond qui l’envahissait. Elle ressemblait au personnage d’un des procès staliniens de Prague qui, après un lavage de cerveau qui paraissait bien en place, se trahit au moment des aveux public en éclatant de rire parce que son pantalon tombait au moment où il récitait le discours qu’on lui avait fait apprendre par cœur. Ainsi, l’inconscient de mon ex-compagne s’est-il probablement cabré contre ce que lui avait demandé de faire la Fédération en témoignant contre moi, parce qu’elle avait enfoui au fond de son être – mais non éradiquées – les vérités que mon article présentait désormais au grand jour. Le ridicule fut en quelque sorte sa seule forme de protestation possible.

Je fus également atterré par son accoutrement : elle qui savait se vêtir autrefois avec un certain goût, voilà qu’elle arborait désormais un accoutrement et une coiffure qui ne ressemblaient à rien, sinon à des fripes de personne âgée, la faisant ressembler à une anthroposophe parmi tant d’autres.

Enfin, au moment précis où je sortais du palais de Justice, ce fut l’avocat de la Fédération que je croisais. C’était un grand gaillard à l’allure étrange, oscillant entre Averell Dalton et Nicolas Sarkozy, vêtu comme un adolescent des années cinquante. Celui-ci avait tenté de s’éclipser par un autre chemin, probablement afin d’éviter de croiser les prévenus, sur lesquels il avait déversé durant des heures des infamies sans nom qui avaient fait sursauter d’indignation les juges en raison de leur outrance. Manque de chance, le hasard voulu que nous nous rejoignions au moment précis où il passait la porte et se croyait délivré du risque de croiser les personnes qu’il avait tenté de faire condamner injustement par des procédé sophistiques et des insultes indignes de sa profession. Quand il me reconnu, il eut un mouvement de sursaut, abaissa brusquement les yeux, fit mine de se saisir de son portable pour téléphoner et détourna le regard d’un air arrogant qui ne faisait que trahir son embarras et sa mauvaise conscience. Il était vaincu et il le savait !

Le jugement

La Fédération des écoles Steiner-Waldorf a déposé une plainte en diffamation contre mon témoignage le 6 octobre 2011, soit deux jours tout juste avant la fin du délais de prescription de trois mois. Elle a été déboutée de sa plainte, après un procès qui a eu lieu le 5 avril 2013 à la XVIIème chambre correctionnelle de Paris, le 24 mai 2013. Elle n’a pas fait appel de ce verdict. Ma relaxe définitive a été prononcé par la XVIIe chambre correctionnelle de Paris le 4 juin 2013. En voici un extrait, synthétisant le parcours de ma prise de conscience. je le produit car il est rare de pouvoir retrouver, dans un document officiel, la description exacte de son chemin de vie et du déroulement intime de sa pensée :

« Extrait du jugement de la XVIIème chambre correctionnelle de Paris du 24 mai 2013 :

Sur la bonne foi :

« Grégoire PERRA démontre qu’il a continué après cette démission (de l’école Perceval de Chatou) à collaborer avec le milieu anthroposophique, remettant ainsi le 28 janvier 2008 à Danièla HUCHER, membre du Conseil de la Fédération des Ecoles STEINER-WALDORF et membre du Comité Directeur de la Société Anthroposophique, un « petit rapport sur la question de la formation des professeurs dans les écoles WALDORF en France » dans lequel il évoque notamment la « constitution d’un vase clos profondément pathogène » au sein de ce corps enseignant et propose diverses solutions.

Grégoire PERRA a ensuite remis le 29 janvier 2008 un autre rapport, à Antoine DODRIMONT et Bodo von PLATO, rédigé à leur demande, intitulé « Réflexions sur le projet de Formation Anthroposophique Générale », dans lequel il formule plusieurs propositions visant à parfaire la formation anthroposophique.

Il a enfin remis le 15 décembre 2008 un troisième rapport aux instances anthroposophiques, intitulé « Lettre sur la formation anthroposophique en France » dans lequel il expose notamment les « défauts » et « travers du milieu anthroposophique » afin de pouvoir « avancer », ce qui illustre le fait qu’il s’est forgé une opinion critique à l’occasion des travaux ainsi réalisés. Puis il a publié en 2009 un article intitulé « de l’Idéalisme à l’Anthroposophie » dans la revue « Nouvelles de la Société Anthroposophique en France » datée de juillet-août 2009, qu’il qualifie lui-même de point de rupture dans sa propre réflexion concernant la doctrine anthroposophique, soutenant désormais que cette doctrine menaçait son propre libre arbitre.

Bien qu’ayant démissionné en juin 2009 de la Société Anthroposophique, il a donné par la suite une conférence intitulée « Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée », dont le texte a été mis à disposition des membres de la Société Anthroposophique en France, notamment par l’intermédiaire des « Nouvelles de la Société Anthroposophique, en juin 2010, alors même qu’il y évoque la thèse de l’endoctrinement des élèves des écoles STEINER à l’anthroposophie.

Il résulte de ces éléments que, loin d’être le fruit d’une « haine féroce », le témoignage rédigé par Grégoire PERRA, publié sur le site de l’UNADFI, est le fruit d’une réflexion philosophique sur l’anthroposophie elle-même et sur ses modes de propagation, notamment au sein des Ecoles STEINER WALDORF

Dès lors, c’est également vainement que la partie civile soutient que « l’UNADFI » serait mue par une animosité personnelle caractérisée par le fait qu’elle a reproduit les propos, sans aucune réserve, de Grégoire PERRA, puisqu’aucune animosité n’est retenue à l’encontre de celui-ci.

En outre, non seulement l’UNADFI a fait droit à la demande de droit d réponse formulée par la partie civile, mais aucune animosité personnelle n’est établie de la part de Catherine PICARD et Marie DRILHON à l’encontre de la partie civile, celles-ci n’ayant fait que respecter l’objet social assigné à l’UNADFI en portant à la connaissance du public des éléments de réflexion permettant d’alimenter un débat démocratique, lequel se doit d’être ouvert à la critique, à l’interrogation et à la réflexion.

Enfin, le « sérieux de l’enquête » n’est pas utilement contesté par la partie civile, puisque les propos d-incriminés, sortis de leur contexte, relèvent en réalité d’un simple témoignage, émanant d’une personne apte à donner un avis sur le fonctionnement des Ecoles STEINER WALDORF puisque Grégoire PERRA a d’abord été  élève dans deux Ecoles STEINER WALDORF, puis professeur dans ces écoles, membre de la Société Anthroposophique en France et enfin a travaillé non seulement pour la Fédération des Ecoles STEINER WALDORF mais encore pour la Société Anthroposophique pour réformer la formation anthroposophique de manière générale et au sein des Ecoles STEINER WALDORF en particulier, étant observé qu’il était légitime pour la présidente de l’UNADFI, spécialiste au surplus de la lutte contre les mouvements sectaires, de donner la parole à Grégoire PERRA dans le cadre de son association, et que Marie DRILHON n’ayant fait que recueillir le témoignage, présenté comme tel, de Grégoire PERRA, n’avait pas à en vérifier la véracité.

L’excuse de bonne foi pouvant ainsi être admise, il convient de renvoyer les prévenus des fins de la poursuite.

Sur l’action civile :

L’association FEDERATION DES ECOLES STEINER-WALDORF EN FRANCE est recevable en sa constitution de partie civile, mais elle doit être déboutée de toutes ses demande en raison de la relaxe prononcée.

PAR CES MOTIFS :

Le tribunal, statuant publiquement, en premier ressort et par jugement contradictoire à l’égard de Grégoire PERRA, Marie JOIN LAMBERT, Catherine CORDONNIER épouse PICARD prévenus, et de l’association FEDERATION DES ECOLES STEINER-WALDORF EN FRANCE, partie civile (article 424 du code de procédure pénale),

Renvoie Grégoire PERRA, Marie JOIN LAMBERT, Catherine CORDONNIER épouse PICARD des fins de la poursuite,

Reçoit l’association FEDERATION DES ECOLES STEINER-WALDORF EN FRANCE en sa constitution de partie civile,

La déboute de ses demandes en raison de la relaxe prononcée. »

Les responsabilités

Certes, la joie de la victoire du juste est sans prix. Elle irradie de l’intérieur, pour ainsi dire. Mais doit-elle occulter pour autant la responsabilité morale de ceux qui lui ont causé du tort en lui imposant cette procédure ? Je ne le crois pas. C’est pourquoi les responsables doivent être désignés.

La responsabilité morale du procès inique qui m’a été intenté est tout d’abord collective et institutionnelle : parce qu’elle sont compromises depuis leur fondation (lire à ce sujet les directives de Rudolf Steiner commentées ici) dans une logique de dissimulation et de mensonge, les écoles Steiner-Waldorf ne peuvent pas faire autrement que de tenter d’empêcher la manifestation de la vérité dès qu’elle se produit. Il était donc en quelque sorte inévitable que l’on me traîne en justice pour avoir parlé.

Les anthroposophes dans leur ensemble non plus ne peuvent être complètement dédouanés de ce qui s’est passé. Certes, sans doute par choix plus stratégique qu’éthique, la Société Anthroposophique ne s’est pas associée à la plainte de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France. Bien lui en a pris. Il ne s’agissait pas de démontrer une collusion que précisément mon témoignage dénonçait. Mais qui ne dit mot consent ! A ma connaissance, aucun responsable de cette Société, ni même aucun anthroposophe, n’a élevé publiquement la voix pour dénoncer cette action judiciaire, alors même que nombreux parmi eux étaient ceux qui avaient entre leurs mains les éléments leur permettant de conclure à ma bonne foi, voire à la pertinence de certains de mes propos. En effet, mon article intitulé Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée, qui dénonçait depuis avril 2010 l’endoctrinement des élèves à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf, n’avait-il pas été mis à disposition des membres de la Société Anthroposophique dans leur bulletin interne ? Fallait-il être totalement stupide pour croire au qualificatif de « pamphlet » utilisé par la Fédération pour discréditer par avance mon témoignage argumenté et précis, ou d’une immense insincérité envers soi-même ? Or le premier principe du respect de la liberté de penser est de permettre à ceux qui pensent différemment de nous de s’exprimer, même lorsque ce qu’ils disent nous déplaît ou nous dérange. A quoi sert donc d’ergoter durant des décennies à propos du concept « d’individualisme éthique », qui est la clef de voûte de laPhilosophie de la Liberté de Rudolf Steiner, si c’est pour être incapable de prendre position en son âme et conscience contre l’injustice le moment venu ?

Le fait que soient venues assister à mon procès certaines personnes que l’on peut qualifier « d’hurluberlus de l’anthroposophie », présents à toutes les réunions et s’illustrant par un psychisme particulièrement confus, me donne même à penser que, outre certaines écoles Steiner-Waldorf, la date et le lieu de ce procès ont été divulgués dans certains cercles de la Société Anthroposophique. Probablement lors de l’Assemblée Générale de cette dernière, à l’occasion des questions diverses, où ce genre de choses sont annoncés ordinairement.

Ce qui m’est  apparu au sortir de cette épreuve est la dangerosité des écoles Steiner-Waldorf. Une dangerosité que je n’avais visiblement pas sondé suffisamment profondément lorsque j’avais rédigé mon témoignage. En effet, que les institutions représentatives de cette « pédagogie » cherchent à faire taire l’expression sincère des expériences négatives de ceux qui sont passés par leurs « écoles » est très grave ! Cela constitue une volonté de mettre une chape de plomb sur un vécu déjà difficile et compliqué à démêler. Je connais des êtres fragiles – et fragilisés par ce que leur scolarité Steiner-Waldorf leur a fait subir – qu’une telle épreuve aurait pu conduire au suicide. Car il est infiniment douloureux de se voir interdire l’expression et la reconnaissance de ce que l’on a eu à supporter dans son enfance et son adolescence. Pour ma part, la rédaction de ce témoignage n’était pas seulement un devoir civique, mais une nécessité intérieure qui a demandé des années de maturation avant de pouvoir s’accomplir. Ceux qui souhaitent exprimer tout le bien qu’ils pensent de leur scolarité au sein des écoles Steiner-Waldorf peuvent le faire sans encourir de procès. Pourquoi les anciens élèves qui, comme moi, souhaitent dire honnêtement ce que leur scolarité a aussi comporté de très problématique n’auraient pas le droit de le faire, eux-aussi ?! Or je ne suis pas seul, loin s’en faut, à devoir exprimer des reproches au sujet de ma scolarité Steiner-Waldorf. Par ma relaxe, la voie est désormais également ouverte à ceux qui voudront le faire sans crainte.

Que ce procès fut une erreur tant stratégique que éthique est maintenant une évidence. Celle-ci aurait pu s’imposer aux esprits des dirigeants de la Fédération, s’ils avaient eu un peu plus le sens des réalités et davantage de sens moral. Et surtout s’ils n’avaient pas été comme envoûtés par ce qu’ils croyaient être des renseignements de première main leur permettant de remporter infailliblement la victoire, alors qu’ils auraient du savoir au fond de leurs cœurs que rien ne pouvait reposer sur de tels fondements, profondément viciés dès le départ. La nature même des personnes qui venaient les leur offrir comme sur un plateau d’argent – ou qu’ils sont allé solliciter – aurait du les alerter, si une part d’eux-mêmes n’avaient pas été semblable à ces êtres.

Mais toute chose à un sens. Ce procès également. S’il a eu lieu, c’est qu’il devait se tenir. Parfois, ce sens ne se perçoit pas dans les causes et les motivations d’un événement, mais dans ses effets. Les motivations de ce procès étaient honteuses. Mais son effet est d’une part qu’il a rendu ma parole légitime de façon désormais incontestable, et d’autre part qu’il a renforcé ma détermination à témoigner au sujet des écoles Steiner-Waldorf à un point que je n’aurais pas imaginé moi-même au moment où je rédigeais mon témoignage, jusqu’à ce que la société prenne ses responsabilités à ce sujet.

 

VI. En conclusion ? 

Gagner le procès que m’avait intenté la Fédération des écoles Steiner-Waldorf fut une forme d’exploit. Certes, à part quelques proches et quelques représentants des associations et des institutions chargée de la lutte contre les sectes, il n’y avait pas grand monde pour y assister. Cela n’enlève pourtant rien à son importance, dont il est possible qu’on se rende compte à l’avenir. Tout d’abord, ce fut un exploit juridique : j’ai gagné en premier instance, là où le Député Jacques Guyard, membre de la Commission d’Enquête Parlementaire, avait perdu quelques années plus tôt. J’ai gagné non seulement parce que je bénéficiais des services d’un excellent avocat, qui a tout de suite compris quel était l’angle de défense à adopter, mais aussi parce que j’ai fait preuve d’une pugnacité sans faille, préparant mon dossier avec avec conscience et détermination, jusque dans les moindres détails. Ce fut aussi un exploit psychologique  : en toute modestie, il fallait beaucoup de courage pour affronter un procès commandité par une dérive sectaire où j’avais été placé depuis mon enfance, puis pour voir défiler à la barre mes anciens professeurs, mes anciens collègues, mon ancienne compagne, c’est-à-dire toute ma vie passée, pour déverser leurs mensonges. Enfin, ce fut un exploit au sens où les choses se sont déroulées de telle manière que tout s’est finalement retourné contre mes accusateurs : ce sont eux qui ont été confondus dans leurs mensonges et leurs contradictions internes ! Cela n’aurait pas été possible si je n’avais pas moi-même auparavant affronté ces contradictions avec la force de la pensée dont je suis capable. Enfin, ce fut un exploit moral : car c’est à une ignoble calomnie qu’il me fallait faire face. Certes, une calomnie en partie fondée sur des éléments réels, mais surtout sur des affabulations et des mensonges sciemment orchestrés par des esprits dérangés et malveillants. Je peux le dire : il n’est pas facile d’avoir affronter ses part d’ombres et les fautes de son passé. Mais je l’ai fait ! Et c’est parce que j’ai eu cette capacité que je n’ai pas pu être atteint, ni déstabilisé, ni instrumentalisé le jour du procès, et que l’avocat de la partie adverse a même renoncé à me poser des questions. Il m’a fallu également une profonde maîtrise de moi-même pour ne pas chercher à me défendre ou à argumenter en face des calomnies que l’on déversait contre moi à l’aide de témoignages dénaturés, tronqués, ou décontextualisés. Mais je savais que le faire ne pourrait que donner prise à la Fédération et à son redoutable avocat, décentrant les débats. C’est pourquoi j’ai tenu bon, acceptant que des torrents d’infamie se déversent contre ma personne sans ouvrir la bouche à ce sujet, pendant plusieurs heures.

Aujourd’hui, ma victoire est acquise. Elle signifie bien plus que le fait d’avoir pu éviter une condamnation injustifiée. Tout d’abord, elle représente pour moi la légitimation par la société d’une démarche de pensée authentique, d’une réflexion honnête qui m’avait tant coûtée et qui a été le fil rouge de mon existence pendant des années. La voir reniée et condamnée par la Justice m’aurait sans doute brisé. Ensuite, cette victoire représente mon droit légitime à m’exprimer à l’avenir à ce sujet. Enfin, elle signifie une mise à distance radical de ce monde de l’Anthroposophie, c’est-à-dire une libération définitive.

En revanche, je sais que je dois désormais vivre le reste de mon existence avec d’effroyables ennemis. Des ennemis guettant le moindre de mes propos, épiant mes faiblesses, scrutant sans cesse les angles d’attaques possibles, afin de m’atteindre un jour d’une manière ou d’une autre, par voie de Justice ou d’une autre façon. Le savoir me condamne à vivre dans une certaine crainte, car je sais que jamais je ne serais à l’abri des actes d’un fou galvanisé jusqu’à l’extrême par les calomnies déversées à mon encontre dans le vaste milieu anthroposophique par les relais de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf. La société n’ayant pas encore bien pris conscience du danger et de la puissance que représentent le courant anthroposophique et le New-Age dans son ensemble, il est possible que je ne bénéficie pas de la protection suffisante le jour venu, si ce jour devait venir. Les mails vindicatifs que je reçois parfois, par l’intermédiaire de mon blog, me rappellent sans cesse que des rumeurs ont sciemment été mise en circulation parmi ces gens afin de tenter de minimiser l’impact de ma victoire juridique et la portée de mon témoignage, quitte à prendre d’énormes risques que les choses ne dégénèrent. Certes, jamais de telles menaces larvées ne me conduiront à me taire, car j’ai toujours préféré la vérité à mon confort, voire à ma vie. Mais je ne peux pas exclure non plus que cela ne finisse par porter atteinte à la durée normale de mon existence. Si tel s’avérait être le cas, je pourrais cependant quitter ce monde avec la satisfaction d’avoir fait tout ce que j’avais pu, et même au-delà !

Le droit de témoigner

A travers ce récit de ma vie, il me semble important que la société civile et ses instances représentatives sachent désormais que  :

  • l’enfermement mental provoqué sur les élèves des écoles Steiner-Waldorf est selon moi cause de souffrances psychologiques profondes et porte atteinte à leur dignité, à leur liberté intérieure, même s’ils ne s’en rendent pas nécessairement compte en raison du caractère subtil de l’endoctrinement subi ;

  • que les parents qui mettent leurs enfants ont le droit de savoir quelle est la véritable nature de cette pédagogie, qui est cachée au départ à tous ceux qui ne sont pas des anthroposophes, ou qui n’est pas divulguée de manière suffisamment claire et explicite ;

  • que les écoles Steiner-Waldorf ne peuvent selon moi exister et maintenir leur « pédagogie », telle que l’a transmise Rudolf Steiner, qu’en s’appuyant sur des transgressions de la loi et en négligeant sciemment d’informer correctement leurs autorités de tutelles.

Je revendique le droit à l’expression du point de vue qui est le mien sur ces écoles, lequel est sérieux, réfléchi, documenté et issu d’une expérience personnelle qui me permet de comprendre les choses de l’intérieur et d’en témoigner. Je ne prétends pas détenir la vérité absolue, mais tenter honnêtement de m’en approcher et avoir légitimement le droit de faire part de cette démarche d’investigation, compte tenu de la vie qui a été la mienne chez les anthroposophes.

L’avenir d’un combat

Je suis conscient que mon blog, ainsi que mon article paru sur le site de l’UNADFI, ont contribué dans une mesure importante à la prise de conscience de la société au sujet des écoles Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie. Celle-ci ne peut aller qu’en s’amplifiant. Si le cours des événements prenait une tournure juste, je pense que l’on devrait s’acheminer vers une interdiction pure et simple de ces écoles. Car ces institutions ne font pas que dispenser une pédagogie problématique contenant un enseignement insidieux de l’Anthroposophie. Il s’agit également de structures potentiellement dangereuses pour les enfants, comme tout mon récit n’a cessé de le démontrer par de multiples exemples. Elles sont également allées si loin dans leurs stratégie systématique de dissimulation – notamment parfois de faits délictueux – qu’elles sont comparables, toutes proportions gardées, à un mode d’organisation de type mafieux. Ainsi, leur interdiction devrait, selon moi, s’imposer.

Cependant, je suis au clair avec le fait que ce genre d’occurrence n’adviendra pas de mon vivant. Les écoles Steiner-Waldorf continueront d’exister en France et dans le monde bien après ma mort, quelle que soit mon heure. Tout au plus aura-t-on peut-être pu obtenir, en France, la suppression de leur statut d’écoles privées sous contrat avec l’Education Nationale, qui est un véritable scandale. Ainsi, mon combat ne peut se limiter à ma personne, ni ne peut se définir comme un combat solitaire, même s’il est complètement indépendant. Ce que je fais, dit et écrit s’inscrit dans une entreprise qui me dépasse : celle d’une prise de conscience générale, qui se déploiera probablement pendant plusieurs siècles, avant de parvenir jusqu’à sa forme d’expression la plus affirmée. Je n’en suis qu’un des précurseurs.

Aujourd’hui, je suis heureux de constater que, presque chaque semaine, je reçois le témoignage de quelqu’un que mes écrits ont aidé à cette prise de conscience : anciens élèves, parents d’élèves, anciens membres d’une institution anthroposophique, anciens adeptes, etc. Chacun me fait part de son combat, ici ou là, sous des formes très diverses : combat contre le mensonge, combat pour faire valoir ses droits, combat pour reconstruire sa vie, combat pour aider un proche, combat pour faire sortir un élève, etc. Bien que je ne puisse suivre personnellement chacun de ces combats individuels, je les sais tous reliés à mon travail et à ma vie. Je les porte solidairement dans mon cœur, car j’y vois l’amorce d’un grand mouvement de fond qui, au delà des victoires et des défaites de chacun, montre qu’un changement profond et irréversible s’est opéré. Chacun fait ce qu’il peut là où il est. Mais au delà des limites de chaque cas et de chaque individu, se détermine le type de société – et même de civilisation – dans laquelle nous allons vivre demain. S’agira-t-il d’une civilisation new-age dont l’Anthroposophie sera la colonne vertébrale ? Ou bien notre civilisation restera-t-elle attachée à la culture de la raison et de la liberté des sujets, avec la vérité comme horizon ? Chacun des combats en cours ou à venir est une manière de répondre oui ou non à cette question.

Et moi ?

Mon aventure dans le milieu anthroposophique a donc commencé à l’âge de neuf ans et s’est terminé 35 ans plus tard, à quarante-quatre ans, avec la fin de ma relation avec ma dernière compagne. Certes, depuis 2009, j’ai déjà fait beaucoup de chemin dans cette importante entreprise de reconstruction de ma vie que constitue la sortie d’une dérive sectaire. Se rends-t-on compte de ce que représente cette tâche ? Sans chercher à me plaindre, je dois dire qu’elle est énorme. Il sagit en effet pour moi de tout reconstruire ! Absolument tout !

Il m’a d’abord fallu et il me faut encore reconstruire toutes mes relations sociales : anciens camarades de classe, amis, connaissances, relation amoureuse, etc. Puis toutes mes habitudes économiques, médicales, etc. : ne plus consommer de produits issus de l’agriculture biodynamique, ne plus acheter de produits Weleda, ne plus consulter de médecin anthroposophe ou d’homéopathes proche de la mouvance new-age, etc. Changer également toutes mes habitudes culturelles : mes lectures, mes spectacles, mes goûts, mes centres d’intérêts, etc. Changer enfin non seulement mon comportement, mais également de nombreuses habitudes de vie : ne plus méditer comme méditent les anthroposophes, ne plus manger comme mangent les anthroposophes, ne plus dormir comme dorment les anthroposophes, ne plus juger comme jugent les anthroposophes, etc. De plus, c’est la tournure-même de ma pensée qui, pendant une trentaine d’année, a été marquée par les lectures et les idées anthroposophiques C’est pourquoi je dois la surveiller avec vigilance : bien souvent, dans certaines conversations, ou lors de certaines réflexions, je me surprends à penser comme penserais un anthroposophe, suivant en cela un schéma bien précis qui me détermine sans que je m’en rende compte. Non pas que cette façon de penser soit toujours mauvaise ou fausse ! Mais il est problématique qu’elle me dirige malgré moi.

Tout cela, je dois le faire pour moi-même. Mais également avec la conscience que la manière dont je parviendrais ou non à cette reconstruction de ma vie après l’Anthroposophie est quelque chose qui aura du sens au-delà de ma personne. Ma vie chez les anthroposophes a constituée à ce jour la quasi-totalité de mon existence. Y-a-t-il une autre vie possible au-delà de celle-ci ? Et quelle sera-t-elle ?

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Responses

  1. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.

  2. Témoignage puissant et riche. Mon propre instinct et mes « sensations » m’ont fait me poser des questions quant à ces fameux manques d’informations et cette impression de « flou » pénible que laisse suinter le jardin d’enfant où j’ai inscrit ma fille de 3 ans. J’ai ete charmee par la pedagogie innovante affichee mais derangee par son silence dans la réalité de son quotidien. Votre long temoignage que j’ai lu avec une attention soutenue me parle, me donne des éléments et repond à mes intuitions. Je sais que ce n’est pas cela que je veux pour ma fille. Cette façade trompeuse et hypocrite est intolérable.

  3. […] et d’où je parle. J’ai vécu 30 ans dans l’Anthroposophie et je connais bien mon sujet : Ma vie chez les anthroposophes. Je précise que la Justice a reconnu la légitimité de mon propos, car la Fédération des […]


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