Publié par : gperra | 12 octobre 2012

La statue de Gudea

Cette statue mésopotamienne du gouverneur de la cité-État de Lagash, en basse Mésopotamie, exposée actuellement au Louvre et probablement sculptée entre 2141 à 2122 av. J.-C. semble, si on la regarde bien, nous adresser un message des plus contemporains. En effet, elle représente un homme tenant entre ses mains jointes un vase d’où jaillit une source. Son attitude est pieuse, fervente. Comme si le personnage se sentait en possession d’un trésor plus précieux que l’or ou l’argent : l’eau, qui permet la fécondité de la terre, qui donne la vie. A notre époque où les problèmes de réchauffement climatique et de désertification des sols deviennent si prégnants, cette statue du fond des âges ne nous rappelle-t-elle pas quelle valeur essentielle l’homme a pu attribuer à cet élément, et dont-il devrait peut-être se ressouvenir ? Cependant, loin de se borner à sa fonction sanitaire et écologique, cette sculpture évoque l’eau en l’enchâssant dans un complexe réseau symbolique qu’il nous semble essentiel de tenter de mettre à jour.

La statue représente donc un homme debout, vêtu d’une toge qui le recouvre presque entièrement, à l’exception de son bras droit et de ses pieds. Une coiffe circulaire imposante couvre sa tête. Ses deux mains se rejoignent au niveau de son estomac, tenant ce qui semble être une fiole. De cette dernière jaillit une source, coulant le long de son vêtement, où sont gravés de nombreux signes de l’écriture cunéiforme. Cette eau est sculptée avec la technique du bas relief, contrairement au reste de la sculpture, comme si elle se situait à mi-chemin entre les signes cunéiformes et la représentation réaliste d’un liquide. Sa réalité est donc intermédiaire entre le symbole et la représentation sensible.

Mais ce n’est qu’en comprenant comment cette eau est placée dans le reste de la sculpture du prince Gudea que l’on peut approcher sa véritable signification. En effet, le corps de ce personnage laisse transparaître un mystère. On remarquera l’imposante carrure de ses épaules, presque monstrueusement musclées. En fait, il est possible d’inscrire l’ensemble de la poitrine de Gudea dans un rectangle dont les bras formeraient les côtés. En revanche, la tête est marquée par la figure de la sphère : son visage est rond comme celui d’un enfant, ses yeux grands ouverts et presque exorbités tracent deux petits cercles, son menton lui-même est arrondi, tandis que la coiffe vient orner le tout d’un cercle parfait. Un deuxième rectangle, plus allongé, suivant les contours de la toge, partant du haut de la poitrine jusqu’aux pieds, est inscrit dans ce corps.

Deux figures géométriques aux significations presque opposées sont donc clairement signifiées : la sphère, symbole du « céleste », occupe principalement l’espace de la tête. Le cube, ou le rectangle, symbole du « terrestre », occupe quant à lui le reste du corps. Entre les deux, presque pas de jonction : la tête n’a pas de cou ! Seuls les arrondis des puissantes épaules semblent témoigner d’un espace où, dans le corps humain, le Ciel et la Terre veulent se rejoindre et fusionner.

Du cou jusqu’au pied, un long rectangle. Des épaules jusqu’aux coudes, les bords extérieurs d’un autre rectangle, occupant seulement l’espace de la poitrine. Comme si ce corps était inscrit dans une croix surmontée d’une sphère, à la manière des croix égyptiennes.Les pieds sont eux-mêmes placés à l’intérieur d’un dernier petit rectangle. Comme pour signifier que l’homme doit avoir, littéralement parlant, « les pieds sur terre », c’est-à-dire que la partie de son corps qui assume la relation au sol doit s’inscrire pleinement dans la réalité terrestre.

Au centre, ce vase d’où l’eau jaillit. Comme si le cœur était le lieu d’où l’élément qui unit la Terre au Ciel et le Ciel à la Terre pouvait faire son apparition. En effet, l’eau n’est-elle pas ce qui relie le domaine atmosphérique, où elle est présente sous forme de nuées, à l’élément terrestre, où elle pénètre sous forme liquide ?

Nous pouvons être frappés par le regard de ce prince : grand ouvert, empli d’une présence solennelle. Et en même temps habité d’une profonde douceur. Comme si ce qui jaillissait de son cœur n’était pas seulement l’eau, mais sa présence pleine et entière au monde qui l’entoure. Une manière d’opérer le lien magique entre l’intériorité sacrée de l’âme et la possibilité de faire jaillir l’élément liquide ? Ou bien de nous rappeler qu’être entièrement présents, qu’occuper notre corps (et la situation que nous pouvons embrasser du regard) de tout notre être  est ce qui permet à l’homme de devenir une source de vie pour ce qui l’entoure ?

Licence Creative Commons
La statue de Gudea de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
Fondé(e) sur une œuvre à https://gregoireperra.wordpress.com/.
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