Publié par : gperra | 28 décembre 2010

Le milieu anthroposophique : une animalisation de la vie de la pensée !

Le milieu anthroposophique : une animalisation de la vie de la pensée !

par Grégoire Perra

Conférence tenue en avril 2010 au Siège de la Société Anthroposophique

2, rue de la Grande Chaumière

75006 Paris

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Ou pourquoi j’ai démissionné

Dans le présent article, mon objectif est triple. D’une part, poursuivant les recherches entamées dans mes précédents travaux sur la nature humaine de la pensée, chercher à comprendre son envers, c’est-à-dire la forme de pensée qui n’accède pas à sa pleine humanité et sombre de ce fait dans l’« animalité ». D’autre part, comprendre pourquoi l’Anthroposophie s’est, à mon sens, perdue en un siècle. En effet, ma thèse est que soumise à un puissant « processus d’animalisation de la pensée » sécrété par le « milieu anthroposophique », la substance spirituelle originelle de l’Anthroposophie s’est figée dans des représentations et des types de comportements d’un groupe d’êtres humains vivant de plus en plus à l’écart des autres, de leur temps et d’eux-mêmes. Enfin, montrer que ma démission de la Société Anthroposophique n’a pas été motivée par des affects personnels, ou par les menaces à ma liberté d’expression, ou les coups bas que j’ai subis, mais bien plutôt parce que j’ai su reconnaître dans ces manifestations la marque d’un esprit systématiquement cloisonné que je ne veux plus jamais ni cautionner, ni subir, et auquel je veux encore moins appartenir.

La question de la pensée

Pour arriver à comprendre le drame qui a frappé l’Anthroposophie et qui a conduit à la situation actuelle, il est nécessaire de commencer par examiner la nature de la pensée. En effet, c’est par la pensée que devait s’incarner l’Anthroposophie. C’est une drôle de chose que la pensée : elle nous accompagne du matin au soir, nous nous identifions à elle, et pourtant nous ne savons pas grand-chose à son sujet. Dans mon dernier article, j’ai évoqué cette forme particulière de pensée qu’on peut appeler avec Platon « le dialogue de l’âme avec elle-même1 ». Dans son ouvrage posthume2, la philosophe Hannah Arendt appelle cela le « deux en un », qui n’est pas une marque de shampooing, mais le processus qui consiste pour la pensée à se retourner sur elle-même, à se dédoubler tout en gardant son unité, pour créer ce dialogue silencieux que l’on s’adresse à soi-même. Dans un tel dialogue de la pensée et du Moi qui lui répond, peut apparaître ce que Platon appelait « la lumière du Bien », ou du Vrai, c’est-à-dire la conviction profonde que ce que nous avons pensé est en lien avec le réel, lui correspond intimement. C’est dans de telles circonstances de la vie intérieure que nous pouvons savoir ce que nous avons à faire ou à ne pas faire, comme Socrate face à la proposition de fuir hors d’Athènes, un jour avant son exécution capitale. J’ai également essayé de montrer que ce « dialogue de l’âme avec elle-même » constitue la base d’une nouvelle forme de méditation, distincte de la méditation orientale telle que la caractérise par exemple Matthieu Ricard3. En effet, la méditation orientale repose sur l’acte consistant à libérer le mental, à effacer la voix de l’égo qui parle dans notre tête, pour s’éveiller au flux ininterrompue de la conscience pure. La nouvelle forme de méditation fondée sur le dialogue de l’âme avec elle-même consiste au contraire à intensifier la vie des pensées afin de les rendre présentes à soi-même, de faire dialoguer la pensée humaine et le Moi qui lui répond. Cette forme de pensée constitue à mon sens la racine platonicienne de toute l’Anthroposophie.

Les concepts et les représentations

Dans son Abécédaire, à la lettre A comme Animal, Gilles Deleuze nous dit qu’il y a une « inhumanité propre à la pensée humaine »4. On pourrait aussi dire qu’il existe une « animalité de la pensée ». De quoi s’agit-il ?

Dans l’Anthroposophie, il existe une distinction fondamentale qui, si l’on ne l’a pas saisie, fait qu’au fond on n’y comprend strictement rien, quelle que soit la somme de connaissances qu’on emmagasine à son sujet. Il s’agit de la distinction entre les concepts et les représentations, particulièrement explicite dans l’ouvrage de base de Steiner intitulé La Philosophie de la Liberté. Les représentations sont les repères fixes et sensibles avec lesquels nous comprenons le monde5. « Sensibles » car une représentation a toujours un caractère imagé. Par exemple, la représentation de la beauté correspondra pour certains à quelque chose qui brille, ou si vous êtes japonais à une jeune fille en kimono qui marche le long d’uneallée de cerisiers en fleurs quand le vent fait voler les pétales autour d’elle. Dans l’Hippias majeur, Platon attire l’attention sur cette différence entre notre représentation de belles choses et l’Idée (le concept) du Beau, en demandant ce qu’il peut y avoir de commun entre une belle jeune fille, un beau chaudron et une belle jument6. Le concept est une intuition pure, sans caractère sensible. Prenons par exemple le concept « grand ». À ce mot, vous avez immédiatement une ou plusieurs représentations dans votre esprit : par exemple celle de la tour Eiffel, ou du Mont Blanc. Mais vous pouvez aussi vous dire que la tour Eiffel est petite par rapport au Mont Blanc. Ce concept de grandeur n’est pas dans l’une ou l’autre représentation, mais il s’agit d’un type de rapport entre deux choses. Se demander quelle est la différence existant entre ce qui est « grand » et ce qui est « immense », permet également de saisir intuitivement la nuance particulière du concept de « grandeur », qui n’est pas le même que celui de « l’immensité ». Puis la chose se complique quand on dit que de quelqu’un qu’il a fait quelque chose de « grand ». Ou quand on parle de la « grandeur d’âme», la magnanimité. Ou encore que l’on dit d’un acte : « C’est géant ! ». Il ne s’agit-là plus d’un rapport spatial, mais de quelque chose d’indéfinissable qui caractérise en profondeur une chose, un être ou un acte. Un ami pratiquant l’art du sabre japonais, le Iaï, m’a récemment raconté que son maître lui avait montré une figure simple nommée « Shinogu ». Il s’agissait de couper en deux son adversaire, puis de reculer et d’exécuter un autre mouvement. Mais ensuite, ce maître lui a montré une dizaine d’autres figures très différentes sans rapports évidents entre elles, en lui disant : « ça aussi c’est Shinogu !». Si bien qu’au bout d’un moment, mon ami a compris que « Shinogu » n’était pas une figure précise, mais plutôt une attitude intérieure spécifique pouvant donner naissance à une quantité de figures martiales différentes. Le concept, c’est exactement cela par rapport à la représentation : une intuition indicible qui peut prendre la forme de nombreuses représentations, mais qui ne se réduit à aucune d’entre elles. Le concept n’est pas chose abstraite, ni affaire d’intellectuels. Il est en fait plus proche de la volonté que de l’abstraction. On travaille autant avec les concepts dans un art martial qu’en Philosophie.

En règle générale, nous ne pensons plus qu’avec des représentations. Lorsque nous étions petits, nous saisissions les concepts pour identifier les mots qu’on nous disait et comprendre leurs sens. Nous n’aurions jamais pu apprendre à parler sans saisir les concepts à l’état pur. Mais une fois constitué notre bagage de représentations, pour nous situer dans la vie et faire ce que nous avons à faire, celui-ci n’augmente plus, ou très peu. Les représentations sont « ce dans quoi sont venus se loger et se figer les concepts » à un moment donné de notre vie, comme des enveloppes. Cet ensemble une fois constitué éprouve de plus en plus d’hostilité à faire rentrer en son sein, non seulement de nouvelles représentations, mais surtout de nouveaux concepts. Il devient hermétique. Nous le voyons au fait que nous avons de plus en plus de mal à apprendre ou à intégrer des idées nouvelles. Notre système de représentations se ferme naturellement sur lui-même et devient imperméable aux concepts.

C’est ici que nous pouvons saisir le lien entre la pensée et l’animalité : dans ce processus par lequel les représentations s’amalgament entre elles pour former un système fermé. Il s’agit d’un processus de « territorialisation », concept que j’emprunte à Gilles Deleuze dans son Abécédaire et dans Milles Plateaux7, lorsqu’il montre que les « animaux à territoires » se reconnaissent au sein de leur territoire mais plus en dehors. Car le territoire est vraiment « le domaine de l’avoir », du marquage, à la frontière duquel les animaux projettent un ensemble de signes qui sont comme la naissance de l’art. Par le marquage de leur territoire, les animaux indiquent ce qui leur appartient et qu’ils peuvent reconnaître. Autrement dit, ils font dans l’espace avec des signes ce que nous faisons dans notre esprit avec nos représentations. Ces dernières sont en effet ce qui nous permet de reconnaître ce que nous connaissons déjà, d’intégrer l’inconnu au déjà connu. Le système représentatif est l’animalité de notre pensée8.

La déterritorialisation des représentations

Un système de représentation n’est pas seulement ce qui se passe dans un esprit humain isolé, mais possède un caractère collectif. Nous partageons tous plusieurs systèmes de représentations : celui de notre langue, de notre nationalité, de notre religion si nous en avons eu une, ou de nos valeurs, de notre corps de métier, de nos études, etc. Tous ces systèmes relativement clos ont une certaine tendance à se reproduire eux-mêmes à l’identique à travers les générations humaines. Ainsi une religion, qui se transmet par la famille. Ou le système de représentations d’une nation, lequel se ferme par rapport aux autres qui lui sont proches9. Généralement nous n’appartenons pas à un seul système de représentations, mais plusieurs cohabitent dans notre esprit et nous mettent en relation avec des cercles plus ou moins vastes. Nous passons de l’un à autre et gardons une certaine mobilité mentale. Cela nous aide à ne pas trop perdre contact avec le réel, puisque ces systèmes ont pour fonction le vivre et le travailler en commun. Nous devons aussi aux penseurs, aux inventeurs, aux rénovateurs de renouveler sans cesse, de régénérer ces systèmes de représentations dans lesquelles nous vivons. En outre, comme il existe chez l’animal, dit Gilles Deleuze, un « vecteur de sortie du territoire », une impulsion pour se déterritorialiser et se reterritorialiser ailleurs, chez l’homme existe aussi un vecteur de « déterritorialisation spirituelle », de sortie hors de nos représentations. C’est l’envie d’apprendre, de découvrir, de s’enrichir, de bousculer ses idées pour en acquérir de nouvelles, de se remettre en question, de changer sa propre vie et sa façon d’être. Ce vecteur surgit bien souvent en situations de crise, lorsque notre survie est en jeu, quand nous n’avons plus le choix, qu’il nous faut nous adapter, apprendre de nos erreurs ou périr. Mais il n’est pas naturel ni facile pour l’homme. Si on nous laisse tranquille, nous ne voulons pas sortir de nos représentations !

La descente dans l’animalité de la pensée

Le problème qui se pose dès lors que nous ne sortons plus de nos représentations, que nous ne nous déterritorialisons plus en esprit, est que notre pensée « s’animalise ». Elle se « bestialise », ou s’abêtit. Les personnes rigides dans leurs représentations deviennent ainsi bêtes et méchantes, agressives quand elles ne comprennent pas quelque chose, féroces par rapport aux idées nouvelles. Il me semble que la territorialisation des représentations se compose de plusieurs stades de dégénérescence de la pensée, de naufrages dans une sorte d’animalité de l’esprit humain. Je dénombre cinq traits majeurs :

    • L’enfermement : La pensée ne peut plus accueillir la nouveauté du monde, elle ne veut plus rencontrer que ses propres représentations qu’elle préfère au réel. C’est le premier stade de dégénérescence. On perd toute curiosité authentique, on juge les gens et les situations au lieu de chercher à les appréhender, on croît connaître la totalité du monde alors même qu’on s’en isole dans un espace ou des cercles de plus en plus confinés, on n’adapte plus nos représentations à la réalité mais cette dernière à nos représentations.
    • L’insincérité à l’égard de soi-même : Être incapable de se déterritorialiser en pensée, c’est devenir incapable de se remettre en question. Et du coup, c’est se perdre soi-même. Une amie me disait qu’elle aimait bien partir loin et seule en voyage car la perte de tous ses repères et de toutes ses habitudes l’obligeaient à se remettre en question, à dialoguer avec elle-même, et qu’elle revenait ainsi changée, plus forte. Plus forte en fait de son « soi », de ce rapport à son propre Moi qui ne peut se faire que par la sortie volontaire momentanée hors de ses représentations, par le dépaysement. Le dépaysement est l’une des virtualités de la déterritorialisation de nos représentations. Incapables de faire ce genre d’actes de la pensée, on ne peut que devenir insincère à soi-même et aux autres. C’est ainsi que se forment ces êtres à l’intelligence animale redoutable que sont les gens avides de pouvoir, c’est-à-dire en quête perpétuelle de territoires où ils peuvent « se représenter », à défaut de savoir être « eux-mêmes ». Car « soi-même », c’est un concept et non une représentation. C’est une intuition indicible qui monte des profondeurs et s’actualise tant bien que mal dans nos vies.
    • L’incapacité à la culpabilité : Être enfermé dans un système de représentations, c’est n’avoir comme ultime but et comme unique échelle de valeur que la perpétuation de ce dernier. Or la morale, ou la moralité véritable, provient toujours d’un effort pour se placer au-dessus de son propre système de représentation, par la perception sensible d’autrui, du mal qu’on lui fait en tant que personne réelle. « La morale n’appartient pas à la Culture, elle est ce qui permet de la juger » écrit le philosophe Emmanuel Levinas10. Autrement dit, la dimension morale apparaît précisément par la sortie hors de notre système de représentations, et non en appliquant rigidement les maximes de celui-ci. Les développements philosophiques assez étranges de Lévinas sur le visage sont compréhensibles à partir de cet éclairage. En effet, selon lui, c’est la nudité du visage d’autrui qui nous fait saisir son altérité et nous inspire du respect. Les récits de guerre nous racontent en effet qu’il est très difficile de tuer quelqu’un en le regardant dans les yeux. Si nous sommes sensibles à la singularité d’un visage, nous sortons des représentations dans lesquelles on avait enfermé l’autre. Nous avons alors l’intuition de son « concept », de son être véritable. Mais si nous sommes incapables de sortir de nos représentations quand nous sommes en contact avec autrui, nous ne pouvons être moral envers lui, puisque nous ne le rencontrons pas vraiment.
    • La folie : Quand on ne peut plus sortir de ses représentations, on se met à vouloir agrandir son territoire sans en sortir. On combinant sans arrêt les représentations, on construit des échafaudages de belles pensées avec lesquels on a l’impression de saisir l’univers. Cela donne les beaux parleurs, les envoûteurs, les faiseurs de discours. Mais souvent ces gens sont fous. On les voit, le regard errant, avec leurs petits carnets où ils notent sans arrêt plein de choses.
    • La reproduction vampirique : Lorsqu’un seul système de représentations parvient à occulter tous les autres et qu’il ne se renouvelle plus, l’animalité de la pensée est poussée à son paroxysme : un enfermement bestial à l’intérieur de soi-même et d’un cercle clos de personnes qui « se reconnaissent » les unes des autres. Le seul but de ces personnes est alors de reproduire, au sens d’une sexualité de l’esprit, leur système de représentations. Comment ? Par vampirisme! J’emprunte là encore ce concept à Gilles Deleuze lorsqu’il écrit dans Milles Plateaux que le vampire ne se reproduit pas par filiation mais par contagion. Le roman Dracula de Brames Stoker11 décrit symboliquement ce processus. Quand le jeune secrétaire venu d’Europe occidentale arrive dans le château du comte Dracula, il est d’abord frappé par le fait que son hôte semble pétri de vieilles manières désuètes. C’est un vieillard aux habitudes de l’ancien temps. Mais la nuit, il se transforme en vampire qui suce le sang de ses victimes jusqu’à ce qu’elles meurent et deviennent elles-mêmes vampires. Un système de représentations qui n’a plus d’autre but que de se reproduire lui-même « pue le vieux » et fait tout pour vider de leur substance vitale les êtres jeunes entrés dans son territoire. Par exemple, en les gavant de conférences, de réunions, de colloques, etc. Ou en leur faisant partager tous ces petits radotages de vieux sur le monde actuel qui va vers la décadence, faisant ainsi mourir intérieurement les gens en les étouffant de représentations qui ne respirent plus.

Comment se libérer des vampires ?

Nous venons donc d’explorer cette animalité de la pensée humaine jusqu’aux obscures profondeurs où elle devient une forme de sexualité vampirique, de « reproduction draculéenne ». La question est maintenant de savoir comment se libérer des vampires qui hantent ces territoires exsangues de l’esprit humain ? Pour cela, il nous faut décrire ce qu’est la pensée dans son essence la plus pure et la plus humaine. Après l’animalité de la pensée, examinons l’humanité de la pensée. On s’imagine que penser, c’est seulement combiner entre elles des représentations avec plus ou moins d’intelligence. Mais au fond, la vraie pensée, c’est beaucoup plus que cela ! Penser, c’est faire monter des profondeurs de soi-même un concept. Oui, le vrai concept vient des profondeurs de soi. Émile Benveniste, dans son livre Problèmes de linguistique générale12, parle de « volition obscure » pour caractériser la pensée qui existe avant même la représentation. Cette pensée à l’état de pure volonté, avant son existence langagière, nous la sentons bien lorsque nous avons un mot sur le bout de la langue, ou au moment précis où nous venons de saisir une idée. Ce n’est que lorsque le concept, qui vit dans nos profondeurs sous une forme absolument insaisissable, rencontre la représentation adéquate, que l’homme pense en étant pleinement lui-même, pleinement humain. C’est là qu’il devient libre. Libre parce que le concept juste lui permet de se situer par rapport à la situation qui se présente à lui. Je crois que c’est en ce sens que Steiner peut écrire dans la Philosophie de la Liberté :

« Du sein de l’ordre imposé émergent des esprits libres, des hommes qui ont su se trouver eux-mêmes dans cette confusion de moeurs, de lois, de pratiques religieuses, etc. (…) Le concept d’ être humain n’aura pas été pensé jusqu’au bout, tant qu’on n’aura pas découvert que l’esprit libre est la suprême expression de la nature humaine. (…) C’est pur idéal, dira-t-on. Sans doute, mais un idéal qui travaille en toute réalité dans la profondeur de notre être et s’efforce de remonter à la surface. (…) c’est l’homme lui-même qui doit relier son propre concept avec la perception homme13. »

Autrement dit, le concept de liberté qui vit dans les profondeurs de notre être, sous la surface, aspire à remonter des profondeurs. Ce processus consiste notamment à savoir reconnaître comment l’être humain perçoit à l’intérieur de lui les concepts qui appartiennent à la réalité du monde :

« Notre individualité les rencontre et ne saisit [des choses] tout d’abord que ce que nous avons désigné sous le nom de perception. Mais à l’intérieur de notre moi réside la force capable d’atteindre aussi l’autre partie de la réalité14. »

L’autre partie de la réalité résidant à l’intérieur du Moi, ce sont les concepts. Plus nous sommes forts et éveillés à notre être intime, plus nous pouvons entendre résonner les concepts en face de chaque situation de la vie, nous permettant de les comprendre dans leurs singularités. Mais lorsque nous ne pensons qu’avec des représentations, nous ne pouvons juger les situations qu’en les rangeant dans des généralités. Si la Philosophie de la Liberté s’attarde tant sur la description de la nature des concepts et de notre perception « duelle » de la réalité (en nous mêmes sous forme de concepts, et par nos sens sous forme de perceptions), c’est précisément parce que réunir les concepts qui montent des profondeurs de nous-mêmes aux représentations adéquates est ce qui permet à l’homme de devenir libre. On comprendra mieux ce phénomène si l’on considère l’exemple d’un enfant qui, mis en face de certaines situations ou de certains propos, sent qu’ils ne sont pas justes sans savoir pourquoi. L’enfant sait souvent au fond de lui-même s’il est mis dans une situation anormale ou indigne. Ou si on lui dit un mensonge. Mais il faudra que le concept correspondant à sa situation puisse remonter des profondeurs de son être pour rétablir la vérité. C’est ce qui arrive par exemple avec les enfants victimes d’inceste ou de pédophilie. Ils savent au fond d’eux-mêmes que ce qu’on leur a fait est indigne, mais souffrent car les pervers pédophiles ont fait en sorte que, dans leurs systèmes de représentations, les enfants considèrent cet acte comme normal. Plusieurs années de maturation pourront s’avérer nécessaires pour que le concept qui bouillonne dans les profondeurs trouve le chemin des représentations justes. Tout concept qui vient des profondeurs de nous-mêmes veut trouver sa représentation adéquate et se manifestera sous forme de colères, de dépressions ou d’actes compulsifs tant qu’il n’aura pas pu le faire.

Il existe cependant une espèce particulière de vampires, de prédateurs, dans ces territoires fermés sur eux-mêmes : ceux qui connaissent instinctivement le processus de « remonté du concept » par lequel on devient pleinement libre, et qui font tout pour le contrecarrer en eux-mêmes et chez les autres. Je les appelle les « geôliers ». En effet, ces gens-là sentent avec un flair aiguisé, avant même que le principal intéressé ne s’en aperçoive, qu’un concept libérateur veut remonter à la surface. Ils font alors tout, soit pour le bloquer à l’intérieur, soit pour le dévier vers une représentation inadéquate. Ils sont experts en la matière, car ils ne cessent de le pratiquer sur eux-mêmes : chaque fois qu’un concept dérangeant venu des profondeurs remonte à la surface, ils le repoussent au fond d’eux-mêmes ou le dévient. En plus de priver des êtres humains de leur liberté, ces gens portent donc la responsabilité de rendre ainsi d’autres êtres humains malades, fous ou violents, ou de constituer des communautés malsaines, des « milieux fermés ».

L’Anthroposophie et le « milieu anthroposophique »

Le « milieu » est une idée philosophique que je construis sur la base des travaux de l’éthologue Jakob Johann von Uexküll15 d’une part, et du structuralisme de Claude Lévi-Strauss de l’autre. Le premier a en effet montré que l’animal n’est pas un être disjoint de son environnement, qu’il fait corps de telle manière avec ce dernier qu’il en est en quelque sorte indissociable. A cela, on peut ajouter que sa volonté ne saurait être libre, car l’animal n’interpose aucune représentation entre ses perceptions et les impulsions de son instinct. Il ne peut donc se placer en face du monde. C’est pourquoi il est dans le monde, ou du monde. Il est un avec son milieu. La même chose se produit dans une large mesure entre l’homme et son environnement social immédiat. Claude Lévi-Strauss a en effet montré que les sociétés humaines s’organisent en fonction de logiques inconscientes qui dépassent souvent de loin les capacités de représentations d’un simple individu16. C’est la raison pour laquelle les membres d’une société plongent si facilement dans des rôles et des déterminations par lesquelles ils se définissent tout entiers, sans même s’en rendre compte. Ainsi, les êtres humains s’adonnent bien souvent aux déterminations spécifiques de leur milieu social. Le milieu est donc ce dans quoi l’homme s’intègre inconsciemment, de la même façon qu’un animal fait corps avec son environnement spécifique. Le milieu est un organisme de représentations partagées collectivement sous le mode de l’imprégnation inconsciente.

Pour y voir un peu clair dans la situation actuelle de l’Anthroposophie sur la Terre, presqu’un siècle après la mort de Steiner, il faut selon moi cesser de se complaire dans les diverses divagations ésotériques concernant le « karma de la Société Anthroposophique », ou autres choses du même tonneau, lesquelles nous arrachent à la réalité des faits et nous emportent dans de vaporeuses et confortables considérations proches de la Science-Fiction. Si l’on veut garder les pieds sur terre, il faut commencer par distinguer l’Anthroposophie du « milieu anthroposophique ». Ce dernier désigne le groupe de gens qui tournent autour de cette œuvre depuis une bonne centaine d’années maintenant, et qui ont leurs modes de vie et leurs institutions alternatives. Il est plus large que le cercle des membres de la Société Anthroposophique. Ces gens ont une cosmétique spécifiques (les produits Weleda et Wala) ; une agriculture spécifique (la Biodynamie) ; une pédagogie spécifique (la pédagogie Waldorf) ; une finance spécifique, la banque NEF (en France) ; une pharmacologie et une médecine spécifiques, ainsi qu’une fédération médicale spécifique (l’APMA) ; une architecture au style et aux principes spécifiques ; des arts spécifiques (l’Eurythmie, le chant Werbeck, la peinture Haushka, etc.) ; des méthodes de bien-être spécifiques ; une astrologie spécifique ; des voyages organisés spécifiques ; des méthodes de méditation spécifique ; une diététique spécifique ; des thérapies psychiques spécifiques ; un culte chrétien spécifique (la Communauté des Chrétiens) ; une littérature pour la jeunesse spécifique ; des colonies de vacances spécifiques (les colonies Iona) ; des maisons de retraites spécifiques, etc. Dans certains lieux de France où d’ailleurs, la concentration de toutes ces institutions et pratiques ont pu générer des systèmes sociaux anthroposophiques entièrement clos sur eux-mêmes, des sortes de « villages Steiner ». Leurs comportements et leurs moeurs sont également quelque peu différents, ainsi que leur façon de s’habiller et même leur langage ! Ces gens-là, avec parfois une arrogance extrême, croient constituer une sorte « d’îlot de culture » au sein de la civilisation actuelle en marche vers la décadence et se disent prêt à en prendre la relève le moment venu. Un grand drame selon moi est qu’à l’heure actuelle l’Anthroposophie et le « milieu anthroposophique » se sont complètement confondus, au point qu’il est presque impossible d’approcher l’une sans se faire happer par l’autre.

Une première approche superficielle permet déjà de percevoir dans ce milieu des comportements hautement problématiques comme : le jugement systématique d’autrui ; le désintérêt pour le monde actuel ; l’auto-référenciation en circuit fermé ; la surintellectualisationet l’insensibilité ; la négligence à l’égard de sa propre vie et de sa propre destinée (souvent au profit de celle d’une institution anthroposophique) ; la maladresse relationnelle et sociale ; l’hypocrisie, la malhonnêteté, l’inhumanité et l’immoralité ; l’incapacité d’assumer réellement l’Anthroposophie et de la mettre en relation avec le monde ; la passivité corporelle (comment peut-on accepter de faire de si interminables réunions sans songer à ce que cette attitude corporelle prolongée provoque de néfaste sur le psychisme !?) ; la difficulté à penser par concepts ; la faiblesse de caractère, lorsqu’il s’agit de dire non à des personnes (parasites sociaux) ou à des forces (passions, pulsions antisociales) qui veulent entrer dans les âmes ou dans les organismes sociaux liés à l’Anthroposophie ; le conformisme de l’opinion commune, qui consiste à admettre et à répéter sans réflexion des « idées anthroposophiques reçues » ou des « opinions anthroposophiques » ; la fascination pour toutes les formes de médiumnisme et l’infiltration du milieu par toutes sortes de courants spirituels plus ou moins new-age, ou de sectes. En outre, dans ce milieu, la liberté intellectuelle est périlleuse et soumise au bon vouloir de certaines personnes, tandis que la liberté individuelle – c’est-à-dire la liberté de notre être intérieur – est entravée et contrôlée par un complexe réseau social, et des mécanismes sournoisement inconscients tenant chacun dans un certain état de surveillance ou d’auto-surveillance.

Le « milieu anthroposophique », une chute dans les représentations

Si nous en sommes là, c’est parce que le « milieu anthroposophique » est en quelque sorte le territoire où les concepts de l’Anthroposophie sont tombés à l’état de représentations. Pour affirmer une telle chose, je me fonde sur ma fréquentation de 31 années de ce milieu, puisque je suis entré dans une école Waldorf à l’âge de 9 ans, puis j’ai été employé des éditions Triades, enseignant des écoles Steiner de Verrières et Chatou, membre de la Société Anthroposophique depuis 1994, de l’Ecole de Science de l’Esprit, de la Section des Belles Lettres, et même occasionnellement « Lecteur » de la Classe, ayant collaboré étroitement avec le Comité Directeur depuis 5 ans. C’est fort de cette longue expérience que je m’autorise aujourd’hui à écrire publiquement que le « milieu anthroposophique » actuel est une forme d’incarnation dégénérative très poussée de ce qui fut un jour l’Anthroposophie à l’état de concept. A la place s’est formé un système de représentations fermé sur lui-même. Dans la pensée de Steiner, il y a toujours eu une sorte d’équilibre entre concepts et représentations. Il est plutôt conceptuel dans ses livres, plutôt dans les représentations dans ses conférences. Mais en un siècle, l’Anthroposophie est presque entièrement tombée exclusivement du côté des représentations. Par exemple, quand on parle de « Michael », on ne caractérise plus vraiment cette subtile mutation des consciences de l’époque moderne mais, en forçant le trait, un ange avec une grosse épée. On peut même dire qu’avec le « Prokofievisme »17, qui a exercé une influence beaucoup plus profonde qu’on ne le croit ces vingt dernières années, l’Anthroposophie sombre plus bas encore dans les représentations, car là il ne s’agit même plus de penser en images, mais en icônes. Le « prokofievisme » est une mutation iconique de toute l’Anthroposophie ! Le « milieu anthroposophique » est donc selon moi complètement atteint par ce processus d’animalisation de la pensée.

Afin de constater de la façon la plus concrète possible ce phénomène, qu’il me soit permis d’appliquer les concepts de la première partie de cet article à mon vécu du « milieu anthroposophique ». Pour ce faire, il me sera nécessaire de procéder par évocations d’anecdotes ou de vécus particuliers. Mais il faut que soit ici très clair dans l’esprit du lecteur que je ne procède pas ainsi pour faire quelques allusions que ce soit à des personnes ou des institutions que d’aucuns pourraient reconnaître, dans ce petit milieu où tout se sait et où la notion même d’intimité de la vie privée est constamment mise à mal, mais parce que les faits que je mentionne ont valeur de symptômes ! Procédons donc avec courage à cette symptomatologie de l’animalisation de la pensée au sein du « milieu anthroposophique » :

  • Symptômes de l’enfermement en lui- même du « milieu anthroposophique » : Ici je peux multiplier les exemples à foison ! Par exemple : une formatrice à la pédagogie Waldorf, à qui on faisait remarquer que certains enfants d’aujourd’hui disent « Moi » ou « Je » bien avant l’âge de trois ans et qui a répondu : « Ah non, ce n’est pas possible, Steiner a dit que l’enfant n’avait pas conscience de lui-même avant trois ans ! S’ils disent « moi », c’est donc nécessairement sans le penser vraiment ». Mais, et si les enfants d’aujourd’hui n’étaient plus tout à fait les mêmes que ceux d’il y a un siècle ? S’ils s’éveillaient beaucoup plus tôt et précocement à eux-mêmes ? Ou encore si Steiner lui-même s’était trompé ? À aucun moment cette formatrice n’a eu envie de sortir de ses représentations pour se confronter au réel, pour entrer au contact avec ce qui était hors de son territoire représentatif. Elle a vaguement concédé une adaptation, non pas dans sa représentation au réel, mais du réel à sa représentation ! Ce processus d’enfermement, je l’ai également rencontré lorsque j’ai voulu publier dans une maison d’édition anthroposophique mon livre coécrit avec Christophe Dekindt sur le cinéma d’action américain18 et qu’on m’a répondu : «Vous voulez publier un livre sur le cinéma dans une maison d’édition anthroposophique, mais vous n’y pensez pas ! Les anthroposophes ne vont pas au cinéma, et ceux qui vont au cinéma ne s’intéressent pas à l’Anthroposophie. » Quel constat honnête, mais accablant quant à la fermeture de leur système de représentationsJ’ai également vécu cette complète fermeture à la vie du présent lorsque j’ai fait partie du Comité de Rédaction d’une revue anthroposophique française, et que j’ai été sidéré de voir que la seule forme de curiosité qui s’y exerçait était celle du jugement.Une autre fois, devant l’assemblée des lecteurs de la Classe de l’Ecole de Science de l’Esprit qui gloussaient en écoutant une conférence de Steiner où celui-ci fustigeait les théosophes de son époque qui pouvaient tout connaître d’un personnage antique comme Lycurge, mais absolument rien savoir de leurs contemporains, j’ai demandé combien de personnes de ce cercle connaissaient le personnage télévisé du Docteur House et combien avaient participé à une quelconque manifestation de soutien pour Anna Politovskaïa : seuls cinq personnes sur quarante ont levé la main !Encore un exemple : l’été 2009, j’ai participé à un congrès sur le cinéaste A. Tarkovski, au cours duquel j’ai pu assister à une conférence stupéfiante où le conférencier n’arrêtait pas de dire que Tarkovski « lui avait permis de comprendre l’Anthroposophie ». Quelle horreur ! C’est bien plutôt l’Anthroposophie qui aurait l’aider à comprendre Tarkovski ! Imaginez une université de biologie où au lieu d’étudier les cellules, les microbes et les bactéries on étudierait les microscopes ! C’est exactement ce qui se passe quand on fait de l’Anthroposophie un objet d’étude alors qu’il devrait seulement être un instrument de connaissance du réel !Un dernier exemple : il y a une expression que j’ai souvent entendue chez les anthroposophes : le « monde extérieur ». Sous la plume de Steiner, ce terme désignait le monde accessible aux sens. Mais par un étrange glissement sémantique qui s’est produit en cent ans, il s’est mis à désigner tout ce qui se situe en dehors du petit monde des anthroposophes.
  • Symptômes de l’insincérité à l’égard de soi-même dans le « milieu anthroposophique » : par son implantation pratique, l’existence de ses diverses associations ou institutions, de la Société Anthroposophique également, ce milieu est devenu une réalité économique et sociale importante capable de générer des postes, des salaires, des fonctions de représentations. Quand on observe les choses d’assez près comme j’ai pu le faire, on s’aperçoit que ces diverses possibilités de représentations sociales suscitent clairement des appétits, des combats, des coups tordus, des formations de cliques pour accéder à ces fonctions de pouvoir ou d’intérêt. Il n’est qu’à regarder la manière dont se déroulent les processus de nominations par exemple à la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf, ou ailleurs, pour se rendre compte à quel point le « milieu anthroposophique » est avancé dans « loi de la jungle sociale » où les plus cruels et les plus insincères atteignent leurs buts. De même, une amie proche du Goethéanum me racontait comment certains cercles de rassemblement des jeunes ressemblaient aujourd’hui à des haras d’élevage de jeunes poulains susceptibles de se positionner pour la relève des « vieux ».
  • Symptômes de l’immoralité bestiale du « milieu anthroposophique » : Une vendeuse d’une librairie anthroposophique – ayant de ce fait une position stratégique d’écoute de toutes les rumeurs et récits qui peuplent ce milieu – qui avait fait la formation de professeurs Waldorf, à qui je demandais un jour si elle comptait devenir enseignante dans une école Steiner, m’a aussitôt répondu : « Ah certainement pas ! Dans ces écoles règne un climat moral absolument épouvantable entre professeurs, ce ne sont que récits sordides et sanglants qui me viennent en écho de toutes parts ! » Rester dans un système fermé de représentations anthroposophiques génère nécessairement des comportements sanguinaires, précisément par incapacité à s’élever moralement au-dessus de ses représentations pour percevoir l’autre. Beaucoup de gens qui travaillent dans des institutions anthroposophiques savent bien de quoi je parle !
  • Symptômes de la folie douce des anthroposophes : Un jour, un très haut responsable de la Société Anthroposophique Universelle qui songeait à prendre du large m’a dit : « Tu comprends, j’en ai marre de tous ces zinzins ! ». Cette phrase résume tout. Effectivement, l’enfermement dans un système de représentations, quel qu’il soit, diffuse dans ses membres une sorte de folie plus ou moins douce qui finit par se généraliser.
  • Symptômes d’un milieu vampirique : Je voudrais donner un exemple particulièrement criant de cette reproduction vampirique des représentations dans le « milieu anthroposophique » : un haut responsable de l’Anthroposophie s’est un jour permis de dire, devant témoins, que les élèves Walforf « portent dans leur karma de rencontrer l’Anthroposophie ». En effet, par l’imprégnation d’un certain nombre d’idées omniprésentes dans ce qu’on leur enseigne, du décorum des écoles, de leurs rituels, les élèves en question subissent un préconditionnement à approcher les modes de vie et les représentations des anthroposophes ! Ce n’est pas du tout parce qu’ils « le porteraient dans leur karma » que certains vont ensuite s’intéresser à l’Anthroposophie, mais parce qu’on a mis en place autour d’eux tout un système représentatif qui les isole déjà du monde et du réel pour les faire entrer, sans même qu’ils s’en aperçoivent, dans des modes de vie anthroposophiques. Un autre exemple : une amie élevée dans une famille d’anthroposophes « pure et dure » me disait que ses parents lui avaient toujours présenté la Réincarnation comme une vérité absolue et universellement admise. C’est en se rendant compte peu à peu que son éducation l’avait en fait coupée du monde et des autres qu’elle s’était éveillée à une colère qui était là dès sa petite enfance, sans qu’elle en sache le pourquoi : l’indignation que ses parents lui aient menti sur la relativité de cette représentation. Car les systèmes de représentations sont nécessairement relatifs : cela, nous le savons tous au fond de nous-mêmes ! « La relativité des représentations » est un concept qui coexiste dans notre intériorité la plus sacrée avec le concept de « la valeur de la vérité » sans contradiction aucune. Pour ma part, j’ai aussi ressenti cette atteinte à ma liberté, à mon être intime quand, dans l’école Steiner ou j’ai fait ma scolarité, on nous distillait des éléments doctrinaux, notamment dans les périodes d’étude du Perceval ou du Faust de Goethe, qui ne sont bien souvent pas du tout de vraies études d’œuvres, mais l’occasion d’inculquer certains concepts anthroposophiques de base. C’est-à-dire d’endoctriner. Il aura fallu vingt ans pour comprendre qu’on m’avait fait ainsi prendre le pli de certaines représentations contre ma liberté, en profitant de ma malléabilité psychique d’adolescent.Ce milieu peut également être qualifié de vampirique en ce sens que les institutions qui en font partie exigent bien souvent de leurs employés, même bénévoles, qu’ils se dévouent et se tuent à la tâche. Elles ne demandent pas d’argent, mais c’est presque pire !
  • Symptômes de la présence des anthroposophes-geôliers : Je me souviens avoir proposé à un haut responsable de la Société Anthroposophique Française de constituer un groupe de travail pour questionner certains présupposés et certaines habitudes comportementales des anthroposophes : leur aversion pour la psychanalyse, leur haine du Rock, leur tendance à l’homophobie, leur condamnation feutrée de l’avortement, leur forme de mépris pour le corps, pour le sport, leur goût pour les formes sociales sanglantes que prennent les rapports professionnels dans les institutions issues de l’Anthroposophie, leurs rapports de vénération à leurs dirigeants, leur tendance à s’épuiser « volontairement » dans le travail bénévole au service des institutions anthroposophiques, etc. Autant de représentations – et de comportements qui en découlent – faisant partie de ce milieu et imprégnant les esprits de ceux qui le fréquentent. Il m’a aussitôt pris à part en me disant de ne pas imposer aux autres mon problème personnel et m’a proposé rien de moins qu’une petite « thérapie psychanalytique anthroposophique » en tête-à-tête… Comme si le malade n’était pas le milieu, mais celui qui y diagnostique la présence de la maladie. Ce qui pourrait se résumer par l’intention suivante : « Exprime toi, puisque tu ne peux pas faire autrement, puisque ça monte de toi, mais au moins que ça ne se voit pas et que je puisse contenir et contrôler tout ça en vase clos entre toi et moi. » Le « milieu anthroposophique » tout entier est à mon sens dirigé par des êtres que l’on peut appeler des geôliers. Ce sont eux qui tiennent aujourd’hui ce groupe humain.Dans la pédagogie Waldorf, les pédagogues utilisent des mots courants dans une autre acception pour en dissimuler le cœur ésotérique aux parents. Ainsi la prière devient des « paroles ». Bien sûr, il y avait sans doute dans le projet initial de Steiner la volonté de ne pas fonder une nouvelle religion, mais de proposer une « religiosité non confessionnelle », délicate à définir et difficile à mettre en place. Il n’est cependant possible d’accéder à un tel idéal que si l’on fait constamment l’effort de sortir des représentations pour accéder aux concepts. Au contraire, la pédagogie Waldorf a complètement plongé dans les formes représentatives religieuses chrétiennes : on célèbre avec les élèves presque toutes les fêtes chrétiennes, on prie en début de chaque cours et de chaque repas, le professeur joue bien souvent un rôle de pasteur, voire de gourou, bien davantage que celui d’enseignant à l’égard de ses élèves. Mais on ne dit jamais aux parents ni aux élèves qu’ils vivent une éducation chrétienne, on leur parle juste de principes d’éducation différents. Comme ces choses ne sont pas nommées, qu’on dévie donc les concepts vers des représentations inappropriées, on égare les gens, on les empêche de prendre conscience de la réalité de ce qu’ils vivent et de se situer en leur âme et conscience par rapport à celle-ci. Bref, on porte atteinte à leur liberté !

Le « milieu anthroposophique » : une crucifixion du Verbe de la pensée vivante !

Une petite gravure de Rembrandt représente le Christ au moment où il est présenté à la foule de Jérusalem par Pilate, et que celle-ci hurle de le crucifier. Ce qui est saisissant dans ce tableau qui était présent à Paris dans l’exposition « La Nouvelle Jérusalem », c’est l’expression de chacun des visages qui regardent Jésus. Chaque personnage est comme figé dans son intériorité, et éprouve face à cet être ligoté qui se tient sur le portique une sorte de haine mêlée d’incompréhension. A mon sens, Rembrandt a ici voulu faire bien plus que d’illustrer une scène des évangiles et de la vie religieuse chrétienne. Il a voulu approcher comment chaque être peut être placé dans sa vie face au Verbe, c’est-à-dire cette puissance qui est exigence de renouvellement, d’élévation au-dessus de ce qu’on est et dans lequel on se sent bien, de sortie hors de nos représentations. Le Verbe n’est pas autre chose que le « vecteur de déterritorialisation de nos représentations » que j’évoquais au début de mon article. La foule autour du Christ forme un milieu, celui de Jérusalem. Mais on pourrait aussi dire l’archétype de tout milieu. Et ce milieu souhaite crucifier le Verbe. Cette image nous montre que tout milieu – s’il n’est plus pénétré de mouvement et de vie, s’il n’a plus la volonté de se déterritorialiser – porte en lui la tendance à crucifier le Verbe, à haïr la force de renouvellement de la pensée et de l’âme qui est en nous. Ainsi, le « milieu anthroposophique » est à mon sens devenu, par son incapacité à la remise en question de soi-même, par l’interdiction qui y règne d’oser le faire, un puissant vecteur d’animalisation de la capacité de l’homme à s’élever librement vers la spiritualité. Pourtant, c’est le processus que tentait de décrire Steiner lui-même dans son cycle d’étude sur l’Apocalypse de Jean :

« Vous pouvez vous faire une image de la chose. Représentez-vous aujourd’hui toutes vos formes humaines faites de caoutchouc, et à l’intérieur de ces corps humains en caoutchouc votre force psychique qui, but de temps, leur imprime cette forme humaine. Imaginez que nous éliminions cette force de l’âme : les corps de caoutchouc se recroquevilleraient et reprendraient des formes animales. À l’instant où l’âme serait enlevée à ces corps humains de caoutchouc, l’homme vous révélerait sa forme animale. Ce que l’homme a conquis, c’est comme quelque chose qu’il peut produire aujourd’hui par sa force personnelle. Si vous pouviez observer ce qu’il produisait jadis dans son corps astral, vous verriez sa ressemblance avec l’animal. Il y a vraiment quelque chose comme une force intérieure qui donne aujourd’hui à l’homme de caoutchouc sa forme présente. Imaginez cette force disparue, représentez-vous l’homme privé de la force fécondante du Christ – il retombe à l’instant à la forme animale. Ainsi en adviendra-t-il de ceux qui retomberont à un niveau du passé; Ceux-là formeront ensuite un monde qui se situera pour ainsi dire en dessous du niveau du monde actuel, un monde de l’abîme, où l’être humain aura repris la forme animale19. »

Ce qui est ici appelé « la force fécondante du Christ » désigne à mon sens la force de renouvellement intérieure, le principe de déterritorialisation hors de nos représentations, cette « humanité de la pensée » que j’ai cherché à caractériser. L’ironie du sort est donc que le « milieu anthroposophique », à qui a été confié sous forme de symboles l’avertissement solennel quant au danger d’animaliser son être intérieur par perte du Verbe, est précisément devenu aujourd’hui ce qui favorise le processus d’animalisation de la pensée ! La chose est grave en ce que l’animalisation de l’ensemble du corps humain qui donnera naissance plus tard, selon les écrits « prophétiques » de Steiner, à une « race des méchants », commence très probablement par celui de la pensée. Certes, d’autres milieux repliés sur leurs représentations sont aussi frappés de cette maladie, au point que cela commence non seulement à se voir dans leurs mœurs, leurs vêtements, leurs langages et leurs comportements, mais également par des signes plus adhérents encore aux corps, comme les démarches, les traits ou les expressions des visages. Il est ainsi à craindre que la faiblesse à aller vers l’autre, vers ceux qui n’appartiennent pas au « milieu anthroposophique », que l’on observe déjà dans la difficulté des anthroposophes à côtoyer les gens dits « normaux », ou des anciens élèves Waldorf pour se lier avec des personnes n’ayant pas partagé leur type de scolarité, produira si elle se prolonge dans le temps une forme de « communauté consanguine ». C’est pourquoi il y a de bonnes raisons de penser que le « milieu anthroposophique » actuel pourrait devenir l’un des germes d’une communauté physiologique dépravée de l’avenir. La particularité de ceux qui, sur des générations, se seront laissés prendre par le « milieu anthroposophique » pourrait être, selon moi, d’en arriver à façonner une « communauté mauvaise de l’insincérité à l’égard du spirituel », précisément parce que de très nombreuses connaissances et modes d’accès à la connaissance du spirituel leur ont été donnés au départ.

Une démarche et non une oeuvre

Si l’on y réfléchit bien, on s’apercevra que l’une des causes principales de l’enfermement de la pensée propre au « milieu anthroposophique » tient très probablement à l’existence d’une Société Anthroposophique ayant commis l’erreur de se donner la mission de cultiver et de transmettre l’œuvre de Rudolf Steiner, alors qu’elle aurait bien plutôt consister en la recherche du spirituel. Apparemment, Steiner lui-même souhaitait qu’on ne confonde pas les deux sens possibles du terme « Anthroposophie », laquelle veut être l’étude du réel et non le label désignant l’ensemble de ses publications. On devrait ainsi prendre beaucoup plus au sérieux le petit passage d’une conférence où il a déclaré :

«  Lorsqu’on veut parler d’une chose et la présenter, on est bien obligé de se servir d’un nom. Mais je peux vous l’assurer, le mieux serait que nous n’ayons pas de nom pour désigner ce que nous faisons ici au Goethéanum, et si on pouvait l’appeler une fois ainsi, une autre fois autrement. Il ne s’agit pas , en effet, d’un système d’idées comme on en trouve d’habitude dans toutes les conceptions du monde, mais d’une démarche, d’une recherche, d’une certaine approche de la vie, que l’on pourrait désigner des façons les plus diverses20. »

Très tôt, l’Anthroposophie a été réduite à une œuvre alors qu’elle aurait dû rester une démarche. Elle est ainsi tombée du domaine du concept vivant et multiforme (pouvant prendre plusieurs noms différents) à celui de système de représentations mortes. En soi, il est profondément malsain de réunir dans une association pérenne un ensemble de gens étudiant l’œuvre d’un seul auteur ! Trouve-t-on des Heideggerriens ne lisant qu’Heidegger ? Ou des Platoniciens n’étudiant que Platon ? Bien sûr que non ! Si tel était le cas, on ne pourrait leur accorder d’être des philosophes. Ce serait contraire à l’esprit de notre temps, lequel veut l’ouverture de notre pensée à l’ensemble de notre culture. La constitution de communautés centrées sur une seule œuvre appartient à un passé révolu de l’humanité. Mais aujourd’hui le mal est fait. Il est même institué. Dès lors qu’un système de représentations s’est entièrement enfermé dans une « animalité de la pensée », comme c’est le cas pour l’Anthroposophie dans le « milieu anthroposophique » d’aujourd’hui, partout dans le monde, il faut être lucide sur le fait qu’il n’y a plus aucun espoir de changement interne. Et je ne parle pas que de la Société Anthroposophique, mais également de tous les petits groupes plus ou moins dissidents qui ont élu l’Anthroposophie comme unique système de représentations. L’enfermement de la pensée d’une collectivité autour d’un seul système de représentations est en soi mortifère ! Il y a beaucoup de belles choses dans l’Anthroposophie, mais on peut dire que l’animalité de la pensée s’en est entièrement emparé ! Celui qui a écrit la Philosophie de la Liberté21, et qui décrit admirablement ce processus par lequel les concepts remontent des profondeurs de soi, a donné naissance à un milieu, un territoire, qui porte fondamentalement et systématiquement atteinte à la liberté et à la pensée pleinement humaine ! C’est pourquoi les comportements de ceux qui appartiennent au « milieu anthroposophique » font souvent froid dans le dos, car on est vraiment ici dans les zones les plus ténébreuses de l’animalité de la pensée, de la haine de la liberté et de l’irrespect pour l’autonomie d’autrui.

Que faire ?

On pourrait se dire : il n’y a qu’à changer telle ou telle personne, tel ou tel comité directeur, et y mettre de bonnes personnes à la place. Si l’on pense cela, c’est qu’on a pas compris ce que signifie cette « animalité de la pensée » que je tente de décrire. Il s’agit d’un système de représentations exclusif qui s’empare des êtres et façonnent leurs comportements à leur insu. Il existe plusieurs races de poissons qui, lorsqu’il n’y a plus de mâles dans un banc, « choisissent » la plus grosse femelle du groupe. Celle-ci mute alors en une semaine pour devenir un mâle et féconder les autres femelles. La même chose se produirait pour un système de représentations fermé dont on remplacerait les dirigeants : il en naîtrait d’autres qui finiraient par avoir plus ou moins le même comportement. Un système de représentations se reproduit lui-même dans ses membres ! Dans le langage des représentations chrétiennes-ésotériques de l’Anthroposophie, on pourrait parler de « possessions ». Une sorte d’être animal collectif invisible s’empare, à des degrés divers, des êtres humains constituant le « milieu anthroposophique », pénétrant de manière inconsciente et insidieuse leurs comportements, leurs psychismes, ravageant les existences et pourrissant les relations inter-humaines. Je crois pour ma part que le vrai courage consiste aujourd’hui à savoir quitter ce territoire mortifère et toutes ses représentations, ou presque, en n’emportant avec soi que des « aptitudes ». Aussi peu de représentations que possible dans ses bagages vers d’autres territoires, seulement des aptitudes ! C’est ainsi que l’on peut espérer quitter l’animalité de la pensée, ne pas devenir soi-même un vampire, et accéder à l’humanité de la pensée.

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1Grégoire Perra, Le dialogue de l’âme avec elle-même, parus dans les Nouvelles juillet 2009

2Hannah Arendt, La vie de l’esprit, Ed. P.U.F.

3Matthieu Ricard, L’art de la méditation, Ed. NIL.

4Gilles Deleuze, L’Abécédaire, Editions Montparnasse.

5Lire à ce sujet mes articles: La racine philosophique de l’anthroposophie et le retour des sorciers, L’Homme des Lumières et le Réenchantement du Monde, puis De l’idéalisme à l’anthroposophie, le lien entre l’activité pensante et la perception du spirituel, et enfin Le dialogue de l’âme avec elle-même, parus dans les Nouvelles de mars-avril et de juillet-août 2008, mars-avril et juillet 2009.

6Platon, Hippias majeur, 288e – 289 c.

7Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Editions de Minuit.

8Quand on a repéré ce phénomène, on est sidéré d’observer à quel point la plupart des gens sont paresseux à sortir de leurs représentations et préfèrent au contraire s’y vautrer au point d’abandonner toute pensée. Si je l’avais voulu, j’aurais pu facilement obtenir un franc succès en faisant des conférences pour anthroposophes où je me serais contenté de présenter certaines des représentations qu’ils connaissent bien, comme le corps ethérique, le corps astral, la réincarnation ou ce genre de choses. J’aurais pu même le faire sans articuler ces représentations avec la moindre pensée : j’aurais néanmoins probablement conquis mon auditoire qui aurait pris plaisir à reconnaître dans mon discours des références qu’il connaissait déjà. Au lieu de cela, non seulement j’ai toujours essayé d’articuler une pensée, mais en plus j’ai souvent sciemment évité d’utiliser certains termes renvoyant à des représentations figées. Au contraire, j’en construisais d’autres afin de viser leurs concepts : il est normal que je ne sois pas devenu une superstar du milieu anthroposophique…

9Les Japonais ont ainsi inventé une écriture spécifique, le Kanji, pour signifier les emprunts langagiers qu’ils faisaient à d’autres langues, les mots « étrangers ». Une manière somme toute élégante de marquer les termes nouveaux d’une certaine extraterritorialité.

10Emmanuel Lévinas, Humanisme de l’autre homme, Ed. Fata Morgana, p. 54-56.

11Bram Stoker, Dracula, Ed. J’ai lu.

12Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Ed. Gallimard, p. 63-64.

13Rudolf Steiner, La Philosophie de la Liberté, E.A.R., p. 159-160.

14Rudolf Steiner, Philosophie de la Liberté, E.A.R., p. 112.

15Jakob Johann von Uexküll, Milieu animal et milieu humain, Ed. Rivages, 2010.

16Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Plon, 1955.

17Les écrits de Sergeï Prokofieff, en particulier Rudolf Steiner et les Mystères angulaires de notre temps, ainsi que La divine Sophia et l’être Anthroposophie, Editions Paul de Tarse.

18Christophe Dekindt et Grégoire Perra, Du Spirituel au Cinéma, Ed. Pic de la Mirandole.

19Rudolf Steiner, L’Apocalypse, Ed. Triades, p. 142.

20Lire à ce sujet Rudolf Steiner, L’éducation de l’enfant, Ed. Triades Poche, p. 78.

21Rudolf Steiner, La Philosophie de la liberté, E.A.R.

Contrat Creative Commons
Le milieu anthroposophique : une animalisation de la vie de la pensée ! by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 Unported.

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Responses

  1. […] un autre article, une “animalisation de la pensée” (Lire à ce sujet mon article : Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée). Ce processus conduit donc naturellement à ce que les autres, ceux qui sont différents, qui […]

  2. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.


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