Publié par : gperra | 28 juillet 2016

Songe de la Cruauté

La question est de savoir où chacun puise sa force. Que faut-il pour que mon identité revienne vers moi pour m’édifier, une fois qu’elle a été jeté dans le monde ?

Ais-je besoin que mon corps porte les vêtements et les couleurs de ma communauté, prenant soin toutefois d’en laver régulièrement la crasse et la sueur que j’y aurais immanquablement déposées ? 

Dois-je laisser sous forme de métal doré une part de moi-même dans un coffre que je n’ouvrirais qu’aux heures les plus sombres de la nuit pour me délecter seul de son contenu brillant ?

Faut-il me faire construire une pyramide sur la terrasse de laquelle je vivrais désormais éternellement, me gardant bien d’en descendre plus que nécessaire, tout en contemplant d’en haut la croissance des champs où mon peuple travaillerait ?

Dois-je choisir des animaux que certaines parties de mon corps devront endosser, aiguisant mes canines comme celles du jaguar, deployant ma chevelure comme les plumes du condore, ou lubrifiant ma peau comme celle du serpent ?

Ou bien me faut-il des prisonniers nus chargés de cordes, que je ferais mener au sacrifice en buvant à chacun des pas qui les rapprochent du supplice la peur qui débordera immanquablement de leurs coeurs ?

Non, car j’ai un jour vu jouir debout une femme qui avait pu abaisser jusqu’au sol son ennemi vaincu, laissant ruisseler son sang le long de sa gorge en se léchant les épaules. Et ce spectacle m’a horrifié !  Je ne chercherais pas ma force en buvant à cette coupe-là ! S’élever en écrasant les os de celui qui s’écroule sous ses pieds n’est pas le chemin de mes pas.

Et s’il me faut trouver pour cela d’autres puits de confiance que ceux qui sont offerts aux bêtes, j’irais boire jusqu’aux sables du désert !

Publié par : gperra | 22 juillet 2016

Songe de la Beauté

Il y eut la première fois que le cœur se mit à frémir devant le cours d’une rivière où la lumière blanche d’une fin d’après-midi s’éparpillait sur des milliers de vaguelettes. Il y eut les feuilles rouges d’un arbre, comme un saignement qui n’en finissait pas. Il y eut l’immense voie-lactée surplombant une montagne enneigée, arrêtant le temps au sein même de la nuit. Il y eut le pelage d’un guépard se fondant dans la savane vibrante de chaleur.

Le genre humain était alors nomade et la beauté aussi. Elle apparaissait parfois au cours d’une journée de marche, comme on croise un autre voyageur sur son itinéraire. Mais lorsqu’ils s’arrêtaient pour la saluer, les premiers hommes ne trouvaient pas de mots. Et la beauté continuait sa route, pour les retrouver en d’autres lieux, où ils ne l’attendaient pas. 

Parfois, il fallait marcher des mois entiers pour la revoir. Et parfois elle revenait encore et encore jusqu’à ce que le soleil se couche, comme si elle voulait lasser de sa présence pourtant inlassable.

Qui peut expliquer ce  qui se produisit le jour où l’humanité devint l’amie de la beauté ? Quand elle paraissaît, le cœur semblait vouloir se saisir du monde et n’en rien lâcher, jusqu’au plus petit éclat de couleur, jusqu’à la moindre brindille couchée par le vent. Tout semblait entrer en lui et déborder dans son être. Soudain, l’existence contenait bien plus que ce que l’on avait jamais attendu d’elle !

Et pourtant, la beauté ne laissait rien d’elle-même après son passage, sinon cette impression d’avoir séparé des côtes qui autrefois étaient soudées les unes aux autres, comme une armure fendue de toutes parts.

Les hommes voulurent alors la retenir et la garder par des oeuvres de leurs mains. Et elle se laissa prendre, ou plutôt fit semblant. Car même dans ces apparences où elle semblait demeurer, la beauté surgissait et disparaissait, comme un éclair dans la nuit. Toujours libre, toujours évanescente.

Jamais elle ne cessera de passer en ce monde ! Et jamais nous ne cesserons de la croiser, de la suivre, de la perdre et de la retrouver, pour autant que nous soyons en chemin. 

Publié par : gperra | 18 juillet 2016

 Songe d’une Montagne

Les montagnes n’étaient pas présentes lors du commencement, mais se dressèrent farouchement jusqu’à lui ! Bien qu’on l’ait oublié, elles furent jadis maîtresses du monde, faisant descendre leurs glaciers jusque dans les plaines afin de les sanctifier par le froid, les préparant à devenir le théâtre de la vie.

Cependant, une fois leur don accompli, beaucoup d’entre elles ne purent renoncer à leur puissance. Profondément enfoncées dans le monde, elles écrasèrent le sol de leurs présences, tout comme les esprits de ceux qui s’approchaient d’elles pour les vénérer, exigeant des cultes et des sacrifices. Et la tyrannie des montagnes s’étendit sur la terre entière.

Mais celles dont les cimes étaient élancées purent s’élever au-dessus d’elles-mêmes, prolongeant de blancheur universelle leurs crêtes ciselées, désirant la bonté plutôt que la domination.

Car les cimes des montagnes couvertes de neiges éternelles est la part de la terre qui dialogue encore avec la lumière, le vent et l’éternité. Quand les rayons roses du couchant colorent leurs faces, avant que n’apparaissent les premières étoiles, une conversation rudement menée depuis l’aurore se clôt par un accord : chaque jour, ces montagnes se chargent d’obtenir un compromis avec le ciel, pour que la grande aventure des existences singulières puisse continuer.

C’est ainsi qu’aujourd’hui encore descendent  des montagnes blanches les eaux du renouveau. Sur leurs flancs, la vie est parfois si puissante que son bourdonnement fait vibrer chaque être dans la fraîcheur matinale.

Longtemps, les hommes ont appris à prier devant les montagnes en tremblant. Mais quand eux-mêmes seront devenus montagnes, élevant la cime de leurs personnalités jusqu’à la blancheur de la vraie pensée, nulle peur n’encombrera plus leurs prières, et le bien s’écoulera de leurs mains.

Publié par : gperra | 17 juillet 2016

À Huascaran, au Pérou

Publié par : gperra | 15 juillet 2016

Songe de la Faiblesse 

Au commencement, rien n’indiquait sa faiblesse. Son intelligence, sa volonté, son audace l’accompagnaient comme un ouragan. Les lâches s’écartaient de son chemin. Les idiots n’osaient pas le suivre. L’injustice le craignait et reculait quand il s’avançait vers elle en la regardant ardemment droit dans les yeux.

Il découvrit la science avec passion : la décomposition de la lumière, le tableau périodique des éléments, la relativité restreinte et la relativité générale fortifiaient son esprit. La photographie ouvrit son regard à chaque histoire qui sommeille en tout visage, et au dialogue de la lumière avec les surfaces.

Quand il voulu construire une famille, ce fut pour l’idéal d’ouvrir le monde à des êtres meilleurs que lui-même, respectant leur intelligence et leur dignité par delà leurs corps d’enfants.

Mais la faiblesse peut exister et attendre son heure au sein même du feu de l’idéal. Le passionné de sciences donna son argent aux voyantes qui lui promettaient la célébrité, en lettres rouges sur fond blanc. Et celui qui croyait en ses enfants comme un germe de nouvelle civilisation les délaissa pour des filles sans cervelles qui lui ouvraient leurs cuisses, ou bien des portes scintillantes menant aux marches ébréchées de la gloire.

Apparemment proche et pourtant bien loin des grands de ce monde, le petit homme voulu croître comme une montagne en se donnant le vertige de leurs amitiés, tandis qu’il rétrécissait comme un nain solitaire crispé sous sa montagne de quartz et de manganèse.

Quand une sorcière posa ses mains sur son cerveau pour y implanter ses griffes, il ne senti même pas les ongles qui traversaient ses neurones, y injectant lentement le noir venin de l’égoïsme. C’est sans remords qu’il abandonna la meilleure partie de lui-même à son pouvoir, sans se soucier du devenir de ceux qu’il avait aimé.

Il cessa d’être le chevalier que la vie lui avait offert de devenir et ne quitta plus la sombre citadelle où il s’était enfermé, levant puis brisant le pont-levis qui conduisait vers les autres hommes.

Lui qui avait voulu faire table-rase d’une famille de maltraitance se retrouva festoyant au banquet cannibale de ses aïeux, qui autrefois abandonnèrent eux-aussi la chair de leur chair.

Et ce coeur qui avait jadis brûlé pour la justice et pour la vérité entra tiède et sans lumière dans la froide obscurité de l’après-vie, remettant une dernière fois son être entre de mauvaises mains.

Publié par : gperra | 7 juillet 2016

Songe du Voyage

Pourquoi voyager ? Peut-être parce que tout à commencé il y a très longtemps par une défaite. Au commencement, ce sont en effet les Hommes qui ont perdu la guerre, et le monde qui a dominé sur eux. Sans le savoir, les vaincus ont déposées les armes à ses pieds, accepté de payer le tribu exigé, tandis qu’un grand nombre d’entre eux devenaient docilement les fonctionnaires de son empire. 

Les rebelles se souviennent pourtant encore des temps où le monde n’était pas leur patrie, quand ils arpentaient fièrement les vallées de la pensée dans leurs armures de grandeur. Qui aurait alors osé les défier ?! 

Aujourd’hui, le monde ne cesse de se rétrécir et de se diviser en mondes toujours plus petits, toujours plus restreints les uns que les autres. Mais c’est pourtant toujours le même monde qui change simplement de visages pour mieux se quereller avec lui-même. Car le monde jouit de se haïr. Il ne se divise que pour mieux régner sur nous.

Dès mes premières années, je l’ai senti peser de tout son poids pour tenter de courber ma nuque vers son sol. Sans les grands chercheurs et leurs livres, sans les explorateurs des étoiles, sans les découvreurs de roches et de bactéries, comment aurais-je pu voir autre chose que mes propres pieds immobiles ?

Mais je me suis lassé des cercles revenant inlassablement au point de nulle part, et des promenades le long d’un lac d’eau stagnante. Le jour où j’ai décidé de voyager fut celui du grand Non, prononcé ouvertement à la face d’un règne qui n’avait que trop duré. Depuis, je fais de ma vie ce à quoi elle devait ressembler, par le renouvèlement obstiné  du départ.

Car celui qui embarque sait qu’il se rassemble lui-même. Et celui qui revient comprends qu’il a désormais le pouvoir de changer son propre monde d’un simple regard, marqué par les improbables couleurs d’autres fleurs et d’autres continents. 

Vaincre le monde n’a sans doute jamais été à la portée de quiquonque. Mais partir loin de chez soi pour se rapprocher de soi-même est un défi qu’il ne peut décliner.

Publié par : gperra | 4 mai 2016

Un souvenir

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Publié par : gperra | 30 avril 2016

Songe du Vol

La première propriété est le corps, dont on s’enveloppe, que l’on apprend à habiter, que l’on façonne de jour en jour, de muscles en muscles. Dans sa chair, l’être vivant se déploie, ignorant tout de la complexité des tissus et des fluides qui l’animent. La bête qui le mange ne sait rien non plus de cette étrange sensation d’exister à laquelle elle vient de mettre fin. Car nul ne peut regarder en face l’habitant qu’il déloge quand il le tue, à moins d’être traversé par le sacré comme un éclair qui s’abat dans la nuit. Ainsi, le premier vol, celui de la viande, est-il accompli en toute innocence, les yeux rivés sur l’égoïsme souverain du ventre qui n’accomplit que sa fonction. La fierté du lion repu n’a rien de coupable.

La deuxième propriété est celle des lieux que nous occupons, ainsi que des objets que nous fabriquons ou possédons. La plage de roche ou se vautre l’otarie, l’ombre de l’arbre ou se couche chaque jour le léopard haletant, le nid fait de salive et de brindilles, la fourmilière, la place au fond de la classe ou au premier rang, la cabane de joncs près de la rivière… Là notre souffle se complaît, là nous nous sentons exister un peu plus tranquils, comme si le monde attenuait soudain par endroits sa cruelle inimitié. Celui qui prends de force ces territoires à leurs hôtes, celui qui chasse du nid leurs occupants pour s’y lover lui-même, celui qui dort dans le lit plus grand ou trop étroit d’autrui, imagine-t-il la déchirure qu’il provoque en renvoyant ses victimes vers une hostilité qu’elles croyaient  vaincue ? Perdre une maison où l’on avait grandis, voir des soldats tirer au sort la tunique qui porte encore l’odeur de son corps et la forme de ses épaules,  constater la disparition de la guitare sur laquelle on avait appris à jouer,  tels sont les facettes du seul vol qui fut condamné par Dieu, tandis que les autres bénéficiaient indûment de son indulgence.

La troisième propriété est celle des liens humains que nous tissons, cette autre chair dont notre être véritable se revêt, resplendissante comme la neige des sommets immaculés : familles, amis, cercles.

La plupart recevront tout cela comme de riches héritages auxquels ils n’auront rien à ajouter, sinon le devoir de les perpétrer. Nés dans une communauté de rites et de sang où leurs personnalités auront eu le loisir de se dissoudre, ils mourront également entourés d’un groupe qui recueillera leurs mémoires et leurs cendres. Leurs métiers seront ceux de leurs pères. Leurs tombes seront celles de leurs ancêtres. Leurs pensées se transmettront de notaires en notaires.

Mais d’autres ne recevront du ventre dont ils ont été jetés ni les familles, ni les amis, ni les cercles dont ils auraient du hériter. Comme, à l’aube des temps, l’être humain dépourvu d’outils se dressa nu parmi les animaux dotés de tous les instruments pour s’enfoncer aisément dans l’existence, aujourd’hui surgissent au milieu de leurs semblables certains hommes aussi pauvres que leurs ancêtres des plaines africaines. Comme si les dieux avaient à nouveau tout distribué avant la fin du grand partage, les voici dépourvus de tous les liens qui les placeraient au chaud parmi leur espèce. Toute leur vie, ils devront construire ce qui aux autres est donné. Par quel courage de titan affrontent-ils cette insolente injustice ?  Est-ce le désir de fuir l’hiver d’une mordante solitude, présente dès leurs origines ? Ou bien est-ce le feu d’un profond respect pour leur propre vie ? Comment pourraient ils le savoir !? Pourtant, ils voudront construire le nid du couple où la famille inattendue pourra éclore. Pourtant, ils creuseront le terrier de l’amitié où le froid n’entrera pas. Pourtant, ils exploreront la vallée perdue où leur vraie profession et leurs vrais collègues se cachent peut-être, loin de tous les sentiers. Au terme du voyage, seule leur propre pensée leur appartiendra peut-être. Et si nul choeur éploré ne viendra chanter à leurs funérailles, ni ne deposera de pièces d’or dans leurs bouches, ils emporteront cependant fièrement dans leurs tombes ce que leurs simples mains de bâtisseurs auront appris à façonner.

C’est pourquoi le troisième vol est celui de ceux qui ne savent rien bâtir, mais s’emparent de ce que d’autres ont construit. Comme le fauve saute à la gorge pour faire ruisseler les veines, comme le cambrioleur emporte les biens d’autrui dans son fourgon, certains volent les liens dans lesquels d’autres ont rayonnés. Ils s’emparent de tendres affections qu’ils ont détournées, de passions qu’ils n’ont pas éprouvées, de victoires qu’ils n’ont pas remportées, d’amitiés qu’ils n’ont pas forgées, de chansons qu’ils n’ont pas composées, de clubs de danse où ils n’étaient qu’invités, de journaux qu’ils n’ont pas fondés, d’entreprises qu’ils n’ont pas montées, de festivals qu’ils n’ont pas créés, de pensées dont ils n’ont jamais accouchées. Jusqu’aux noms par lequels ils se font appeler ! Et dans cette chair volée demeure inchangée leur profonde infirmité.

Publié par : gperra | 24 avril 2016

Songe de la Parenté

Nos frères et nos sœurs sont ceux auprès desquels nous nous construisons. Nos proches, parfois si différents ! Ils sont le grand cadeau que nous mettons parfois si longtemps à accepter. À leur contact se révèle peu à peu notre singularité, s’affirme notre vrai tempérament, s’esquisse furtivement notre propre destinée, se découvrent nos limites, dans le jeu, dans le conflit, dans l’éloignement ou dans l’entraide.

Les animaux sont comme les frères et les soeurs de toute l’humanité. Nous nous construisons depuis toujours au contact de ces compagnons si proches et pourtant si différents. Nous avons grandis ensembles, même si nous nous mangeons. Nous ne savons peut-être pas encore nous aimer comme nous le devrions, mais nous savons depuis longtemps déjà nous adopter les uns les autres. Enfants sauvages ou chats d’appartements, nous tétons goulument aux mamelles de la même grande louve nocturne. Nous partageons la même maladresse et commettons les mêmes balourdises. Nous rivalisons de la même intelligence, de la même cruauté et de la même noblesse. Et si l’animal se blottit à nos côtés les yeux dormants, tandis que les nôtres s’éveillent à la comparaison, cela ne signifie nullement qu’il ne sente pas, comme nous, cette étrange différence et cette profonde parenté, comme parfois, au sein du rêve, affleure le pressentiment d’importantes réalités. Eux et nous sommes de la même portée !

Nos grands-parents, les végétaux, vivent parmi nous, mais dans un autre temps que nous. Leurs corps lents et ridés nous étonnent, mais ils ne sont pas des étrangers ! Ils nous rendent visite, s’installent en bordure de nos demeures ou à la périphérie de nos villes, calmes et bienveillants, regardant notre croissance fougueuse à l’aune d’une époque qui fut la leur et dont ils ne veulent pas encombrer nos consciences trop jeunes. Aux repas de famille, ils nous apportent les présents sucrés dont nous nous régalons, sans rien attendre en retour, sans se joindre à des chamailleries qui ne regardent que nous et qui les épuiseraient. Ce monde est désormais le nôtre. Si nous le leur demandons, ils sont pourtant prêts à nous raconter leurs souvenirs et leurs périples, de continents en continents, tant qu’il en est encore temps, afin de nous édifier.

Nos aïeux sont les roches, les eaux, les nuées et les étoiles. Bien qu’ils constituent chaque particule de ce qui nous entoure, nous venons à eux si rarement, comme nous venons parfois sur les tombes, les jours de recueillement. De cette parenté éloignée n’est restée pour nous que des noms. De beaux noms gravés dans les veines de la terre, des inscriptions laissées dans un immense et radieux cimetière, des photos de mariages sédimentées, des médailles de guerre scintillantes retrouvées dans le grenier galactique… Ces noms de nos ancêtres venus des extrémités du cosmos et des lointains des temps, que nous déchiffrons peu à peu lorsque nous apprenons à lire le grand livre du monde, armés de notre intrépide curiosité.

Mais qui sont nos parents ? Qui sont ceux qui, chaque jour, nous élèvent, nous torchent, et s’efforcent de nous conduire au meilleur de nous-mêmes, sans trop s’exaspérer ? Sans doute ceux qui vivent dans l’attention aux valeurs et dans l’amour, puisque c’est dans les valeurs que nous nous grandissons.

L’amour, qui est précisément la mesure sans jugement de l’écart entre les valeurs et nous, la vision claire mais non désespérée du long chemin encore à parcourir, le roseau d’or avec lequel l’architecte conçoit les plans de la future ville en arpentant le sol rocailleux de l’existence présente.

Publié par : gperra | 9 avril 2016

Batman VS Superman : Rédemption et Résurrection

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Le film qui vient de sortir ces dernières semaines, juste avant Pâques, contient un certain nombre de thématiques et de symboles qui, entremêlés, donnent un message intéressant à mettre en lumière. Mais pour cela, utilisons notre méthode habituelle par étapes, à savoir l’observation successive :

– des personnages et du récit ;
– des thématiques philosophiques explicites ;
– des symboles et des images prégnantes ;
– du message issu de l’interpenétration des trois niveaux précédents.

Quatre personnages aux problématiques étranges

Le premier personnage de ce film est Batman, alias Bruce Wayne. Entrepreneur le jour et justicier masqué la nuit, Bruce Wayne a vu mourir ses parents devant ses yeux lorsqu’il était enfant. Adulte, il utilise son argent et ses capacités physiques pour terroriser les bandits en utilisant les mêmes méthodes qu’eux. Une problématique morale caractérise son destin : comment la confrontation au phénomène de  déchéance et de corruption progressive de l’être humain peut-il éviter de contaminer celui-là même qui veut le combattre, en raison du constat de l’impuissance de l’homme bon à éradiquer définitivement le Mal sur Terre ? Ainsi, pour Batman, nul homme ne reste bon. D’ailleurs, c’est ce constat qui le fait lui-même sombrer dans des méthodes douteuses pour combattre le crime, devenant pour cela lui-même un criminel. Ainsi, la corruption qu’il voulait combattre l’atteint également. Il le sait, car il est lucide par rapport à lui-même. C’est la connaissance de cette loi de l’existence qui lui fait prendre la décision de tenter d’eliminer Superman. Car si un être possédant de tels pouvoir est à son tour corrompu, il deviendra necessairement le pire des tyrans.

L’autre personnage de l’histoire animé d’une problématique existentielle est Alexandre Luthor.  Son père est un grand entrepreneur qui a connu la dictature en Allemagne de l’Est. Lui-même en a retenu l’indignité foncière de l’Homme à être soumis à une autorité dictatoriale. Sa problématique donc est prométhéenne : donner à l’humanité le pouvoir de n’être soumise à aucun joug, fusse-t-il divin. C’est pourquoi il perçoit l’arrivée de Superman, l’Homme-Dieu, comme une menace fondamentale, que celui-ci soit bon ou mauvais. Alexander Luthor, sous les traits d’un dangereux psychopate, représente d’une certaine façon l’athéisme des temps modernes (pour des yeux américains). On peut même préciser qu’il est une forme d’incarnation caricaturale de la pensée de Feuerbach ou de Nietzsche. Son projet est de susciter la haine de l’humanité envers les « Dieux » et les « méta-humains », quitte à déclencher artificiellement une guerre avec ces derniers.

Nous avons ensuite la problématique de Superman, l’Homme-Dieu. Celle-ci concerne son lien avec le monde. Est-il ou non du monde ? Doit-il ou non rendre compte de ses actions envers la communauté ? Et s’il n’est pas de ce monde, peut-il inscrire légitimement son action dans celui-ci ? Car, dans le monde, aucune action n’est simple : elle s’inscrit toujours une trame complexe où le caractère moral de ses effets est incertain. Son amour pour Loïs Lane le conduira, à la fin du film, à conclure : « C’est mon monde ! », juste avant de se sacrifier pour celui-ci.

Symboles et images marquantes du film

Les symboles sont nombreux dans ce film, mais faciles à repérer.

La symbolique du démon est bien évidement présente autour du personnage de Batman, avec son costume : masque noir et ses ailes de chauve-souris. Son lien aux ténèbres et aux souterrain renforce cette symbolique. Une symbolique connexe lui est également associée dès les premières secondes du film : celle de la Chute. Sa propre « chute » est celle qui l’a conduit hors de l’innocence de l’enfance lors du meurtre de ses parents et l’a confronté à l’existence du Mal, le conduisant littéralement parlant à tomber dans un trou (une grotte) proche du cimetière.  Il représente, en quelque sorte, l’humanité déchue, expulsée violemment du Paradis (de l’enfance), ne pouvant de ce fait que sombrer toujours plus bas sur le plan moral. Même sa conscience claire de ce processus n’est pas susceptible de le sauver.

Quant à Superman, il est associé à la figure christique. Percu comme le Sauveur, son royaume (son origine) n’est pas de ce monde (il vient de la planète Krypton), mais il finit par aimer le monde au point de se sacrifier pour lui. On notera d’ailleurs, au moment de sa mort, comment le réalisateur à su suggérer une magnifique descente de croix, alllant jusqu’à placer de façon subliminale, en arrière-fond, deux poteaux en forme de croix, signifiant une sorte de Golgotha des temps modernes. À la toute fin du film, sa Résurrection est quant à elle signifiée par les quelques parcelles de la poignée de terre jetées par Loïs Lane sur son cercueil, se mettant soudain à s’affranchir des lois de la pesanteur, une fraction de seconde avant le générique de fin.

A travers le monstre kryptonnien émergeant d’une chrysalide où ont été refondue les cellules du corps du général Zod, nous avons la mise en place de la symbolique du Jugement Dernier et de la Résurrection de la chair.

Enfin, lorsque Alexander Luthor verse son sang sur la créature auquel il donne naissance, nous avons l’image du pacte faustien.

Le message du film

Que veut nous dire ce film a travers cet entrecroisement complexe de thématiques et de symboles chrétiens, dans une intrigue qui est bien souvent difficile à suivre (il m’a fallu le voir trois fois pour être sur de bien l’avoir saisie) ?

À mon sens, il s’agit essentiellement de rejouer une thématique pascale, comme l’indique d’ailleurs la date de la sortie du film, une semaine avant la grande fête chretienne. (Tout comme Deadpool était un film spécialement conçu pour la Saint Valentin).

La confrontation de Batman (l’humanité déchue) avec Superman (le Christ), conduit le premier à retrouver la foi en l’humanité  : « Il y a encore du bon en l’homme », s’ecrit-il dans son costume de démon (suprême ironie du réalisateur, brouillant définitivement les repères moreaux après avoir joué avec eux ?). Quand à Superman, sa Résurrection, esquissée à la toute fin du film, evoque la parole de l’Évangile : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » 

Ce film recatualise donc avec des super-héros une ancienne thématique religieuse de la chrétienté : la rédemption de l’Homme pêcheur par le Sacrifice et la Résurrection du Christ.

Que faire de tout cela ?

Lorsque j’étais anthroposophe, repérer ce genre de symbolique christique était pour moi de la plus haute importance. J’y voyais une confirmation que ces symboles occultes et leur signification ésotérique devaient avoir de l’importance, puisqu’ils étaient réutilisés par l’industrie cinématographique contemporaine. J’y voyais également le signe que ces symboles étaient des clefs ouvrant la perception de pans mysterieux de la réalité où le mystère pascal devaient effectivement se rejouer chaque année, conformément à la doctrine anthroposophique.

Mais loin de constituer une confirmation, ces utilisations d’une symbolique ésotérique chrétienne dans les films de super-heros n’est-elle pas surtout le signe que l’on veut faire perdurer un mode de pensée qui a été celui de l’humanité durant des millénaires, et dans laquelle elle retombe volontiers si on l’y pousse un peu ?

Et quand bien même cette symbolique de l’opposition entre le Bien et le Mal, de la Chute et de la Rédemption, du Péché et de la Grâce, correspondrait effectivement à une problématique réelle dans les profondeurs de l’âme humaine, à quoi servent vraiment ces symboles, pour qui veut vivre sainement et librement sa vie ? Car s’ils permettaient, au meilleur des cas, d’identifier en soi des réalités enfouies loin sous la surface, force est de constater que ces symboles ont une fâcheuse tendance à ne plus désigner qu’eux-mêmes, accaparant et tirant à eux toute l’attention, là où ils auraient dû uniquement permettre, comme les mots, d’identifier des phénomènes. Aussi, vivre sans eux, et surtout refuser leur emprise fascinatoire, semble être ce qu’il y a de mieux à faire.

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