Publié par : gperra | 23 novembre 2018

Valencia

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Publié par : gperra | 18 août 2018

Songe d’une Toge

Quand la main ou le bras, la poitrine où les hanches, le bassin ou le torse sont enveloppés, effleurés, doucement portés ou caressés par l’étoffe, il semble que le corps revienne paisiblement à lui-même.

Car elle ne dort que d’un oeil, la main qui s’étend nonchalamment dans l’écharpe qui la retient en suspend contre la poitrine : son propre poids qui tend le drap la fascine ! La voici qui prends conscience d’exister, peut-être à part entière, peut-être éprouvant encore sourdement son attachement au reste du corps.

La volupté de la toge éveille en effet chaque partie à elle-même, disloquant cet ensemble qui pourtant maintient encore rêveusement son unité. La personne drapée est là, affirmant la possession du corps par son âme. Mais n’est-ce pas plutôt celle-ci que le corps happe, la faisant chuter dans la mer de la multiplicité des sensations ?

La tête dont les yeux étrangement songeurs ne regardent ni dedans ni dehors mais semble adonnée voluptueusement à sa rondeur n’ignore-t-elle pas superbement le cou qui la porte ? Et les bras ne s’élancent-ils pas d’eux-mêmes dans le vent et dans la lumière ?

La silhouette toute entière pourrait-elle ainsi devenir une meute de membres et d’organes réclamant chacun leurs territoires et se livrant à des guerres fratricides, affaiblissant jusqu’aux frontières de sa peau et les remparts des tissus qui la bordent ? Non car la toge enveloppe et contient ce qu’elle a fragmenté, comme un empire assemblant ses contrées sous une même loi mais accueillant tout les dieux et toutes les langues, refusant la contradiction de la chair et de l’esprit.

Ainsi est-ce sans doute pour cela que la toge devait disparaître. Et que le Crucifié qui hurle jusqu’aux cieux qu’il n’est pas sa propre viande qui saigne devait remplacer dans les temples les statues de marbres si magnifiquement vêtues d’un majestueux silence, serreinement emplies d’amour de soi et du monde.

Publié par : gperra | 16 août 2018

Songe d’Artemis

Voici les terres où les montagnes sont couvertes de pins droits, de roches nues et de ruisseaux glacés qui disent à l’homme de regagner son monde, lorsque l’éclat de la lune leur confère la parole.

Que ferait la pensée dans ces territoires où la faim est la seule loi ? Que ferait l’habitude de l’âtre lorsque le vent – charriant de lourds nuages – met chaque créature en alerte et éveille cet obscur sentiment de pouvoir à chaque instant être arraché à sa propre existence ? Que signifierait notre désir d’amitié lorsque seuls les liens de l’allaitement et du sexe relient ici entre eux les êtres ?

Le vertige de la nuit dans ces espaces où la sensation de n’être que soi-même n’a plus aucun sens ouvrait encore autrefois les portes donnant sur les parties sauvages de nous-mêmes. Nous sentions alors galoper sous les étoiles cette force vierge qui connaissait la proximité du commencement de la vie et l’intimité de la mort imminente.

Pour croire, il suffisait en ce temps-là de sentir. La foi n’avait rien de ces décisions volontaires où le repentir ressemble à une auto-assignation à comparaître. Et la forêt n’avait presque pas besoin de temples pour indiquer les lieux où elle voulait que soient déposées ses offrandes.

Mais les routes ont peu à peu élargie la conscience du monde et la forme de toute croyance. Le dieu qui ne voulait dépendre d’aucuns paysages ni d’aucunes terres a pris lentement la place de ces anciens visages qui n’avaient d’humains que la face. Et la déesse des choses violentes s’en fût elle-aussi, déposant en nous son étrange nostalgie qui s’éveille parfois lorsque nous rêvons que nous pourrions la suivre en nous unissant au cortège des bêtes qui forme un cercle hurlant autour de son corps en fuite.

Un jour pourtant viendra peut-être où le dieu unique et tout-puissant que notre tête a savamment placé aussi haut que possible n’aura lui non plus aucune évidence sensible à nous offrir. Car lorsque les voyages s’étendront jusqu’aux planètes et à d’autres soleils, comment les cieux pourront-ils encore offrir leur asile aux concepts deïfiés que nous nichons aujourd’hui de force dans ses plus obscures anfractuosités ? Et lorsque la relativité de toute verticale aura été éprouvée par ceux qui auront goûté au cosmos, comment la vieille transcendance pourra-t-elle encore traverser nos os ?

Publié par : gperra | 14 août 2018

Songe de Sparte

Était-ce un fleuve de feu que l’on pouvait parfois ressentir dans ses cuisses lorsque l’on parcourait autrefois les sentiers sinueux de Laconie ? Était-ce la voix des montagnes elles-mêmes qui traversait son corps de bas en haut lorsque le marcheur levait les yeux jusqu’à leurs cimes vertes et sombres ? Etait-ce cette puissance surgissant du sol qu’il sentait donner forme aux images flottantes dans l’enceinte de son esprit et qu’il voulait ensuite peindre ou fixer dans la pierre ?

Mais comment ne pas s’apercevoir que ce qui élevait ainsi l’homme dans une nouvelle et féroce dignité devenait le fantôme de soi-même en se changeant en pensées ?

Lorsque Sparte un jour décida d’abandonner les images, ce ne fut pas par haine de cette étrange lumière orange du soir qui semblait arracher les objets à la réalité tout en leur conférant l’espace d’un instant une netteté inégalée. Ce fût pour qu’un peuple au moins reste fidèle à cette gerbe prodigieuse que la terre grecque avait fait venir au monde et qui allait tout changer.

Et pourtant, si c’est à la volonté qu’est donné le pouvoir de construire l’univers qui lui convient, elle fermera tout accès à ce qui n’est pas rouge sang. Les mots ne franchiront plus le mur des dents serrées. Le crâne deviendra casque, enserrant le cerveau dans un corset de rituels où l’homme ne respire plus. Et bientôt l’enfant a peine sorti du ventre – qui n’a pas à proclamer ses promesses avant l’heure – sera précipité dans le ravin meurtrier du jugement.

Tout se dresse, se fige et se meurt dans le fer. Mais il est une plus grande volonté que la volonté qui s’adore ! Et il est une plus belle fidélité que celle de tenir ses positions !

Car celui qui façonne et ouvrage les pierres des routes où se poseront ensuite ses propres pas explore des pays qu’il n’aurait pas imaginé traverser, avec des compagnons différents de ceux du petit régiment qui lui était attribué. Laissons donc notre propre volonté nous surprendre ! Et ne forgeons pas de cuirasses que nous ne pourrons plus ôter !

Publié par : gperra | 11 août 2018

Songe d’Asclépios

Au petit matin, seul sur la plage que l’aurore avait choisit pour paraître, le disque incandescent du soleil faisait ruisseler vers moi une rivière de lumière chevauchant les eaux bleues-pastèles de la mer. Et voici que mon corps semblait pris dans un flux rectiligne qui le submergeait du désir d’être toujours dressé face à la vie comme un fier guerrier dans son armure de bronze.

J’étais alors tellement adonné à la puissance du jour que j’en aurais volontiers oublié la provenance nocturne de cette lumière dorée. Pourtant, cette boisson du ciel mêlée de miel n’aurait jamais pu m’être offerte sans que la veille ne se fasse en moi la quiétude de la mer aux vagues roses où je m’étais plongé.

Car la paix n’est rien d’autre que la satiété de la beauté des paysages : ils mentent, ces hommes qui prétendent la donner dans l’attouchement d’un regard ou l’imposition de leurs mains ! Seules peuvent l’offrir ces terres qui semblent distendre le lien qui les amarre au monde.

Ainsi le dieu guérisseur que l’on venait de loin trouver à Épidaure n’était-il peut-être rien de plus que les collines, que les arbres et que les flots de cette contrée. Lorsqu’il montrait parfois son visage, au coeur de la nuit, dans les rêves du dormeur fatigué par la douleur et terrassé par la fatalité, il avait dans les yeux le miroitement d’une source qui avait longuement serpenté sous la terre. Et le murmure du filet d’eau glacé qui parcourait le temple sous la nuit etoilée resonnait dans son coeur comme la voix d’un ami dont le nom lui était inconnu, mais qui veillait sur sa vie.

Aujourd’hui, il n’est plus de pays où nous devons nous rendre lorsque nous cherchons l’amour, la guérison ou un simple conseil de sagesse, puisque nous avons compris que les dieux ne sont les seigneurs d’aucun lieux et que nul astre ne cherche sa demeure sous les cieux. Pourtant, celui qui vit est encore celui qui voyage et celui qui retrouve la santé sait se tenir debout quand le soleil se lève pour lui sur la mer.

 

Publié par : gperra | 11 août 2018

Moi

Publié par : gperra | 6 août 2018

Songe d’Aphrodite

Les vagues étaient froissées par le vent, formant les mêmes plis que les étoffes détrempées moulant le corps des jeunes filles sculptées. Peut-être était-ce l’intensité turquoise de la baie qui faisait poindre en moi ce sentiment de féminité souveraine du paysage devant lequel je me trouvais ? Car si une femme se dressait dans le monde avec autant de force que cette couleur, qui pourrait encore lui contester sa présence ou vouloir la diminuer ?

En effet, l’émotion de l’eau émeraude s’engouffrant entre les bras de la terre jusqu’aux plages de Corinthe n’était pas celle du bleu de la haute mer, gonflée de ses vastes profondeurs mouvantes ! Elle avait le surprenant éclat des oranges encore vertes dans le feuillage épais des orangers, qui se dissimulent jusqu’au jour où elles prennent soudainement l’apparence de petits soleils sucrés.

Ce vert qui flamboyait à l’extrême limite du bleu m’étonnait bien davantage que ne l’aurait fait son frère le rouge, s’avançant dans la bataille avec le cliquetis des armes et un terrible cri de guerre sur son char de métal giclant de lumière ! Bien au contraire, il me fallait venir jusqu’au sanctuaire de cette sensation qui ne clamait pas son mystère, mais qui demeurait à distance sur la montagne sacrée, protégée dans sa citadelle où il me fallait déposer les armes de mon intelligence avant d’entrer.

Ainsi, j’acceptais d’être sans voix en voulant l’approcher, ayant si peu touché à l’acte d’enfanter qu’être humble devant elle s’imposait. Et si daventure je devais l’évoquer au cénacle d’un banquet, j’attendais que vienne mon tour après que tous aient parlé, laissant le sentiment de sa beauté me traverser, faisant paraître les mots justes avançant uns à uns vers son autel.

Alors face à la mer de sa silhouette dressée, je laissais mon coeur tranquillement se poser, soulevé par ses bras attentionnés, bercé par le bruit de l’eau cadencée. Lui seul était digne de la célébrer ! Non pas dans la solitude d’un crâne emmuré, croyant pouvoir renaître par sa seule volonté, mais dans l’assurance des liens dont tout mon corps est tissé.

Depuis ce jour, je décidais de prendre soin de sa poitrine, blessée par le glaive de l’apôtre sans mère qui voulait tout régenter, sourd à la douceur et aux voix mélodieuses des sirènes. Car je connaissais la monstruosité de ceux qui veulent procréer en dehors du flot de la vie, dont l’écume se pare de rose dans le couchant, comme le sang des étoiles se mettant à chanter.

Publié par : gperra | 5 août 2018

Songe du Langage

Parce que le langage est né en nous au temps de notre animalité, le masculin et le féminin le submergèrent tout entier, au point de rendre méconnaissable ce qui devait être le simple effleurement délicat des choses et non leur viol répété.

Nous ne nous étonnons que trop rarement de ce que la Lune ait un vagin quand nous l’évoquons, ou de ce que les rayons du Soleil soient à nos yeux les jets de sa semence. Pourtant, ces corps parcourent l’immensité absolument dénués de ces organes dont nous les avons parés. Jusque dans nos prières Dieu se montre sexué, sans même que nous en soyons troublés !

Peut-être dans cent mille ans viendra-t-il une nouvelle espèce d’homme, dont la silhouette et le visage seront plus éloignées encore du singe que nous ne l’avons jamais été ? Un homme qui saura parler, penser et prier sans cette chair sexuée qui contraint son langage à ramper confusément le long des choses et à s’enrouler autour de leurs troncs ?

À quelle poésie sa parole redressée pourra-t-elle alors donner naissance, privée du pouvoir de laisser notre propre empreinte et l’odeur de nos aisselles sur tout ce que nous nommons ?

Les poèmes auront-ils la simple grâce et la luminosité des équations de Thalès ? Seront-ils charpentés comme les plans de bataille d’Alexandre, implacablement adaptés au terrain de chaque situation ? Seront-ils aussi infatigables qu’une discussion dans laquelle Socrate nous aurait entraînés, délivrée du cycle des heures et des nécessités du souffle ?

Ou bien les mots garderont-ils quelque chose de cette bête que nous seront peut-être encore un peu, en ce temps où le singe de nouveau aura été déposé, comme une peau morte se déssechant à quelques pas de notre forme renouvelée, prête à retraverser tout les continents, comme nos ancêtres partis d’Afrique autrefois l’avaient fait ?

Publié par : gperra | 30 juillet 2018

Songe de Zeus

Il fut un temps où le peuple qui aimait les images n’avait pas encore d’images. Il n’y avait que ce nouveau territoire à explorer, bordé par une mer d’un bleu intense sous le soleil vivifiant.

Ils ne tournèrent pas leurs yeux loin vers les étoiles et profondément dans les racines de la vie, comme l’avaient fait avant eux ceux qui vivaient près du grand fleuve traversant le désert. Mais ils dressèrent leurs âmes, comme des chiens à l’affût, en direction de la brise rasant les collines, vers la sève qui gonflait les troncs des oliviers et faisait flamboyer le vert-argenté de leurs feuillages, vers l’éclat rose de la lune miroitant sur l’écume des vagues dans les baies et vers les larges faisceaux d’ivoire qui descendaient du soleil à travers les trouées de nuages.

Ce faisant, ils scrutaient aussi leurs coeurs. Car ils sentaient s’y former des impressions qui étaient comme des voyages au-delà d’eux-mêmes, des rencontres qui les façonnaient, des murmures que les paysages leur adressaient. Plus tard seulement ces impressions prirent des corps, des visages et des postures qui se figèrent dans la pierre sculptée.

Parfois de noires volutes gonflaient le ciel tout entier, désorientant et boulversant leur univers familier, obscurcissant soudain le jour d’une semi-nuit qui faisait douter de la poursuite du cours-même du temps, comme si l’orage l’avait assassiné. Et tandis que tout autour d’eux était secoué et plaqué au sol par le vent, les éclairs sillonnant l’espace se répercutaient avec puissance dans leurs poitrines, comme si la voix d’un père en colère les ramenait violemment à eux-mêmes, dans la terrible proximité de la mort immédiate et blanche.

Puis les trombes d’eau se déversaient, comme les larmes innombrables de l’enfant qui reconnaît sa faute et s’effondre pour l’accepter. La végétation détrempée, comme un corps de femme couvert de sueur après l’amour – les cheveux défaits, les joues en feu et le visage ruisselant – sentait l’émotion d’avoir été fécondée la submerger.

Ainsi naquit la figure du père des dieux, celui qui remettait tout en ordre dans le cosmos et dans les vies humaines, après en avoir secoué les fondements jusqu’à presque les arracher, cependant que ses eaux tombées au sol faisaient tout renaître et fleurir, engrossant le présent d’une promesse d’avenir inespérée.

Et tandis que je voyais l’orage s’éloigner et le soleil revenir paisiblement sur Athènes, je rendis hommage à ces tempêtes qui avaient traversé mon existence et permis qu’un nouvel ordre puisse désormais y régner, plus beau et plus clair que mon ancien monde ne l’avait jamais été.

 

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Publié par : gperra | 27 juillet 2018

Songe d’Athéna

Elle avait atteint des tailles bien supérieures à celles des simples mortels, sculptée par des maîtres à l’art inégalé, qui lui avait donnée la démesure d’une idée. Elle avait la splendeur d’une image à qui la vie avait été conférée, tandis que les images se meurent d’ordinaire recroquevillées.

Elle émergeait du combat de la lumière contre l’obscurité, des titans contre les divinités, de la pesanteur contre la légèreté. Elle se dressait comme la victoire sur notre bestialité, du fantassin contre le centaure suant et rusé. Et la bêtise se sentait pétrifiée quand elle posait ses yeux gras sur la poitrine sanctifiée de la déesse, dont la tête coupée de la gardienne des morts interdisait l’accès !

Elle régnait sur la ville, du haut de ce promontoire qu’on aurait cru surgi de la terre par un décret du ciel, la pointe de sa lance dorée luisant jusqu’à la mer aux puissants flots nacrés.

Et pourtant, après que quelques siècles eurent passées, que son temple plusieurs fois fut pillé, que son prodigieux élan vertical ne fût plus qu’un vestige fracassé, il ne restait plus d’elle qu’un petit rectangle encore intact où sa juste silhouette avait été préservée.

J’y voyais son casque posé contre sa lance descendant jusqu’au sol comme un fin rayon de clarté, quelque chose de triste peut-être en cette tête penchée, sans savoir pourquoi cette femme de pierre me troublait.

Et je me demandais qui avait pu ainsi façonner celle qui depuis toujours vit dans mes pensées, avec une telle netteté que je croyais qu’on me l’avait arrachée.

Je ne pleurerais pas ta chute, ni la mort de ta splendide cité, puisque tu as survécu dans ce petit rectangle qu’aucun barbare n’a brisé, gardant le trésor de ceux qui connaissent ta marche aux pas légers et ton regard aux yeux pers qui les traverse tout entier, quand leurs vies te sont dédiées.

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