Publié par : gperra | 28 décembre 2010

Tolkien et la jouissance de la nature

À l’occasion de la sortie du second volet cinématographique de la trilogie du Seigneur des anneaux dans les salles obscures le 18 décembre, il semble important de nous interroger sur la nature d’une oeuvre qui a marqué près de trois générations de lecteurs dans le monde entier. Cependant son mystère n’est pas des plus aisés à découvrir. Il fait partie des rares livres qui, après de nombreuses lectures, continue de dévoiler ses secrets, comme s’il grandissait avec nous. À la lumière de l’anthroposophie elle-même et de la métamorphose de la sensibilité qu’elle produit chez ceux qui se consacrent longtemps à son étude, cet ouvrage ne cesse de révéler des aspects spirituels profonds, insoupçonnés de prime abord. Certes, quand une énigme nous résiste, on voudrait savoir une fois pour toutes de quoi il retourne. Nombreux sont sans doute ceux qui aimeraient être en mesure de porter un jugement catégorique sur une telle œuvre, à l’image de cet éminent anthroposophe de Dornach qui la qualifiait de « fantaisie débridée1». Mais la science de l’esprit n’est justement pas une pensée qui se complaît dans des affirmations de ce genre, survolant les questions. C’est au contraire une pensée qui creuse ses sujets de l’intérieur. Ou, pour reprendre les termes employés par Gérard Klockenbring commentant l’une des quatre œuvres majeures de Rudolf Steiner : « la Philosophie de la Liberté n’est pas une philosophie qui englobe, c’est une philosophie qui perce ! »

Nous voudrions ainsi montrer par un examen attentif de l’œuvre comment l’attrait que celle-ci exerce repose bien sur une perception du monde suprasensible par l’auteur : Tolkien possédait manifestement une clairvoyance des forces invisibles présentes dans la nature qu’il a voulu exprimer à travers des images empruntées à la tradition folklorique, mais en les remaniant pour correspondre à l’esprit de notre époque, telles que ses Elfes, ses Nains, ses Trolls, etc. Cependant, cette clairvoyance est en elle-même problématique, car obtenue par le biais d’un exercice initiatique pratiqué d’une manière équivoque, donnant de ce fait des résultats ambigus dont il s’agit de peser l’impact sur l’âme.

Le pouvoir des Rôdeurs

Pour percer à jour l’œuvre de Tolkien, nous nous proposons donc de l’aborder en prenant le risque de plonger à l’intérieur, cheminant avec ses nombreux personnages et suivant ses multiples péripéties. Dès lors, il est vrai que nous risquons tout simplement de nous y perdre, comme si nous étions soudain entrés dans une salle emplie de trésors miroitant de toutes parts. Pourtant, il semble que nous commençons à saisir un fil directeur quand nous nous intéressons au personnage d’Aragorn. Dans cette histoire, celui-ci n’est autre que l’héritier de la couronne des Rois Anciens, accomplissant de hauts faits et menant à son terme la lutte contre les puissances des ténèbres qui menacent d’asservir le monde des hommes. Mais surtout, c’est à travers lui que nous sommes introduits à la question cruciale de la perception du monde suprasensible. En effet, les Rôdeurs sont décrits comme des hommes qui ont appris, au cours de leurs pérégrinations solitaires dans les Terres Sauvages, à être attentifs aux faits de la nature, à côtoyer les bêtes et à les comprendre, à prévoir les changements du temps, etc. Autrement dit, ils ont développé une grande qualité d’attention et d’observation. Mais celle-ci n’est pas seulement tournée vers les sens extérieurs. En effet, comme le révèle Aragorn en parlant de ses ennemis, les Cavaliers Noirs de Mordor, nous possédons des organes grâce auxquels nous pouvons sentir la présence des autres êtres vivants :

« Les sens aussi, il en est d’autres que la vue ou l’odorat. Nous pouvons sentir leur présence — elle a troublé nos cœurs dès notre arrivée ici, avant même que nous ne les eussions vus ; ils sentent la nôtre encore plus vivement2. »

Il s’agit en quelque sorte de diriger l’écoute intérieure vers ce ressenti fugace des impressions qui émanent des êtres et des lieux. C’est ainsi qu’après la première attaque des Cavaliers, Aragorn peut juger avec certitude de l’éloignement momentané de ses ennemis :

« (…) Je ne comprends pas pourquoi ils sont partis et ne reviennent pas à l’attaque. Mais il n’y a aucun sentiment de leur présence dans les environs immédiats3. »

En déployant ainsi cette faculté, Aragorn est devenu capable de percevoir avec une certaine clarté les présences sans même recourir aux sens extérieurs. Car, à travers ce que son cœur ressent lorsque ses sens s’adonnent avec attention aux phénomènes, le domaine de l’âme peut affleurer jusqu’à sa conscience. Une autre scène l’exprime de façon plus nette encore :

« (…) Seul Aragorn était silencieux et inquiet. Après un moment, il quitta la Compagnie et s’en alla vers la crête ; là, debout dans l’ombre d’un arbre, il inspecta le sud et l’ouest, l’oreille tendue. Puis il revint au bord de la combe et regarda d’en dessus les autres qui bavardaient en riant.

— Qu’y a-t-il, Grand-Pas ? lui cria Merry. Que cherchez-vous ? Serait-ce le vent d’est qui vous manque ?

— Non certes, répondit-il. Mais il me manque quelque chose… Je suis déjà venu dans le pays de Houssaye en maintes saisons. Il n’y demeure plus de gens, mais bien d’autres créatures vivent ici en tout temps, particulièrement des oiseaux. Pourtant, le silence règne partout, sauf chez vous. Je le sens. Il n’y a pas un son sur plusieurs milles à la ronde, et vos voix semblent faire résonner le sol. Je ne comprends pas. (…) J’ai une impression de vigilance aux aguets que je n’ai jamais eu ici auparavant4. »

Il est intéressant de bien comprendre comment Aragorn exerce ici son mode de perception de l’invisible. Il commence par s’isoler pour observer et écouter. Puis il se rend attentif à ce que lui-même ressent en s’adonnant à cette écoute. C’est alors qu’il perçoit ce que ses sens seuls ne saurait lui permettre de connaître. Il a en quelque sorte développé une attention extrême consistant à s’imprégner de ce que ses perceptions lui livrent, puis à tourner celle-ci vers son monde intérieur ainsi stimulé. Il est surprenant de constater que cet exercice ressemble à s’y méprendre à l’un de ceux décrits par Steiner dans Comment parvient-on à des connaissances des mondes supérieurs ? :

« L’élève en science occulte est incité à créer dans sa vie des moments où, dans le silence et la solitude, il se plonge en lui-même. (…) Il doit (…) faire résonner dans le plus grand calme intérieur l’écho de l’expérience qu’il a vécue, de ce que le monde extérieur lui a dit. (…) Chaque fleur, chaque animal, chaque acte lui révèlera, dans le calme de tels instants, des secrets insoupçonnés. Et par là il est préparé à voir de nouvelles impressions du monde extérieur avec des yeux tout autres qu’auparavant5. »

Entre ce que fait Aragorn et ce qu’indique Steiner, nous pouvons constater un grand parallélisme : il s’agit dans les deux cas de créer un espace de recueillement intérieur où l’écho des expériences sensibles acquises au contact de la nature pourra se prolonger dans l’âme. Mais est-ce pour autant que Tolkien rejoindrait un chemin de développement intérieur semblable à celui que l’anthroposophie propose ?

L’exercice de l’écoute intensive

Pour répondre à cette question, il nous faut examiner encore d’autres moments où cet exercice apparaît dans l’œuvre de l’auteur anglais et observer quelle tournure il prend. Il en est en effet de nouveau question dans une scène où Aragorn utilise ses dons de pisteur pour localiser ses ennemis en fuite :

« (…) Il s’allongea sur le sol, l’oreille pressée contre le gazon. Il resta là sans mouvement si longtemps que Gimli se demanda s’il s’était évanoui ou s’il s’était rendormi. Les premières lueurs de l’aube parurent, et une lumière grise les entoura lentement. Il finit par se relever, et ses amis purent alors voir son visage : il était pâle et tiré, et l’aspect en était troublé. (…) « La rumeur de la terre est faible et confuse, dit-il. Rien n’y marche sur bien des milles autour de nous. Les pas de nos ennemis sont faibles et lointains6.»

Là encore, il s’agit pour Aragorn d’écouter. Mais cette écoute est si profonde et si prolongée qu’elle prend la forme d’une transe. Dans cet état de semi-conscience où l’âme se détache du corps pour y revenir péniblement ensuite — comme en attestent les traits tirés de son visage — la rumeur de la terre lui parvient alors même qu’aucun son physique ne saurait traverser de telles étendues. Il est très probable que c’est à ce genre d’exercice que s’est livré l’auteur lui-même, franchissant ainsi un seuil au-delà duquel il devenait capable de détacher son âme des limites du corps, mais sacrifiant pour cela une partie de sa conscience diurne. Tolkien évoque cette particularité de son exercice dans un autre court passage où Frodon le Hobbit tente de deviner qui le poursuit dans l’obscurité des cavernes de la Moria :

« Il écouta. Il concentra toute sa pensée sur l’écoute et sur rien d’autre durant deux heures interminables ; mais il n’entendit aucun son, pas même l’écho imaginaire d’un pas. Sa veille était presque terminée, quand, très loin, (…) il crut voir deux pâles points de lumière, presque comme d’yeux brillants. Il sursauta. Sa tête avait dodeliné7. »

En dirigeant toute l’énergie de la conscience sur l’écoute au point de l’épuiser, il est en effet possible de créer une sorte d’état paradoxal entre la veille et le sommeil à partir duquel certaines impressions suprasensibles peuvent se frayer un passage en nous. Cela peut même permettre d’acquérir un certain don de prédiction, de médiumnité (comme c’est le cas de la plupart des Rôdeurs). Mais un problème majeur se pose, car cette atténuation de la conscience revient à laisser la porte de l’âme grande ouverte à toutes sortes d’êtres qui vivent dans les mondes de l’Esprit. Ainsi, dans l’œuvre de Tolkien, certaines visions imaginatives troublantes laissent penser que l’auteur a plus ou moins perçu que des êtres suspects tentaient de s’introduire dans son âme, comme en atteste l’impression qui se dégage de la description des yeux hypnotisant du dragon Glaurung du Silmarillion8, de l’Orque à la langue rouge, à la peau basanée et aux yeux d’un noir de charbon qui se glisse dans la salle de Mazarboul9, ou du terrible Balrog surgissant des ténèbres de Khazad-Dum :

« Quelque chose montait derrière eux. On ne pouvait voir ce que c’était : cela ressemblait à une grande ombre, au milieu de laquelle se dressait une masse sombre (…). Elle arriva au bord du feu et la lumière disparut comme si un nuage s’était penché dessus. (…) Les flammes montèrent en ronflant pour l’accueillir et l’enlacer ; et une fumée noire tournoya dans l’air. Sa crinière flottante s’embrasa et flamboya derrière elle10. »

Ce livre est ainsi truffé d’apparitions qui correspondent très probablement aux formes que prennent les entités nuisibles lorsqu’elles se glissent dans la psyché humaine afin de la subjuguer, révélant les dangers que court celui qui atténue volontairement sa conscience diurne pour y laisser fluer des impressions spirituelles.

La jouissance de la nature et les tentateurs de l’âme

D’autre part, cette écoute spirituelle pratiquée et décrite dans le Seigneur des Anneaux semble avoir été orienté dans une voie qui la distingue radicalement de celle que voudrait prendre la science spirituelle, car son but ultime n’est pas tant la connaissance que la jouissance de la nature. C’est précisément ce contre quoi Rudolf Steiner mettait vigoureusement en garde :

« (…) Mais ce n’est pas aux affaires de son moi propre qu’il doit s’adonner en de tels instants. Cela produirait l’inverse de l’effet recherché. (…) Celui qui veut seulement jouir d’une impression après l’autre émousse sa faculté de connaissance. Celui qui, après la jouissance, fait en sorte que la jouissance lui révèle quelque chose, préserve et éduque sa faculté de connaissance. Il lui faut seulement s’habituer non pas seulement, par exemple, à laisser résonner l’écho de la jouissance, mais, en renonçant à prolonger cette jouissance, à élaborer par une activité intérieure la jouissance ressentie. C’est là un très grand écueil, source de danger. Au lieu d’accomplir un travail intérieur, on peut facilement tomber dans l’attitude inverse et vouloir après coup uniquement goûter jusqu’au bout pleinement la jouissance. Il ne faut pas sous-estimer que s’ouvrent ici à l’élève en science de l’occulte des sources infinies d’erreurs. Car il doit se frayer un chemin entre une foule de tentateurs de son âme. Tous veulent endurcir son moi, l’enfermer en lui-même. (…) La jouissance est pour lui un messager qui lui enseigne le monde ; mais après avoir reçu l’enseignement de la jouissance, il progresse jusqu’au travail (…)11. »

De l’œuvre de Tolkien, nous pouvons dire qu’elle procure l’immense jouissance spirituelle de la nature. Certes, nous devrions apprendre à exercer plus souvent notre attention sur ce qui nous entoure, distinguant ce que nous murmure nos cœurs dans les diverses circonstances de l’existence. Les merveilles de la nature commenceraient alors à livrer leurs aspects cachés : la beauté d’un ciel lavé par la pluie, l’enchantement des premières étoiles qui percent le bleu profond du soir, la gloire joyeuse de l’aurore qui point, la douceur du vent nocturne en été, etc. C’est ainsi que les lecteurs du Seigneur des anneaux ont peut-être pu voir leur sensibilité amplifiée et élargie par ces splendides descriptions. Certains passages relèvent même de l’extase, comme le séjour dans la Maison d’Elrond où Frodon éprouve des sentiments d’une plénitude incomparable :

« Au début, la beauté des mélodies et les mots entrelacées en langues elfiques, même s’il les comprenait peu, le tinrent sous le charme aussitôt qu’il eut commencé d’y prêter attention. Les mots semblaient presque prendre forme, et des visions de terres lointaines et de choses brillantes qu’il n’avait encore jamais imaginées s’ouvrirent devant lui ; et la salle éclairée par le feu devint comme une brume dorée au-dessus des mers écumeuses qui soupiraient au bord du monde. Puis l’enchantement se fit de plus en plus semblable à un rêve jusqu’à ce qu’il sentît qu’une rivière sans fin d’or et d’argent roulait sur lui son flot gonflé, trop immense pour qu’il pût en embrasser le dessin : elle devint partie de l’air vibrant qui l’entourait et elle le trempait et le noyait. Il sombra rapidement sous son poids brillant dans un profond royaume de sommeil12. »

En s’adonnant à cette évocation, il est possible de ressentir une beauté si intense que nous pouvons avoir l’impression que le temps lui-même s’est évanoui : nous sommes comme emportés par un expérience intérieure qui nous entraîne loin de la vie terrestre. Mais le risque de s’en abandonner à la pure délectation n’est pas mince, car il revient à succomber à ces tentateurs qui se glissent dans l’âme en profitant de l’atténuation de la conscience. Le Seigneur des anneaux — malgré sa révélation des immenses richesses intérieures que l’on peut acquérir en contemplant méditativement l’univers sensible — est en quelque sorte intimement mêlé à l’influence d’esprits qui veulent enfermer le Moi dans la jouissance. La vie spirituelle ainsi procurée est un pur ravissement au sens exact du terme, c’est-à-dire un rapt. Nous nous y immergeons dans une mer scintillante et voluptueuse où le cœur s’exhale dans la beauté des apparences, au risque de s’y complaire à jamais. C’est pourquoi cette forme de clairvoyance ne devrait pas devenir un modèle de pratique spirituelle, ce que le livre a pourtant tendance à susciter.

NOTES :

1) « Es ist aber eine wilde Phantasie », cité par Crispin Villeneuve, Star Splangled Grammar, The Anthroposophical review, vol. 5 n°2, The Spirit of English, 1983.

2) J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Éditions Christian Bourgeois, 1992, page 215.

3) Ibid., page 223.

4) Ibid., p. 314.

5) Rudolf Steiner, Comment parvient-on à des connaissances des mondes supérieurs ?, Éditions Novalis, p. 35 et 36.

6) Opus cité note 2, p. 463.

7) Ibid., p. 349.

8) Tolkien, Le Silmarillion, Éditions Pocket, Christian Bourgeois, p. 289.

9) Opus cité note 2, p. 356.

10) Ibid., p. 361.

11) Opus cité note 5.

12) Opus cité note 2, p. 260.

Contrat Creative Commons
Tolkien et la jouissance de la nature by Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

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