Publié par : gperra | 1 septembre 2012

Extraits édifiants des « Conseils » de Rudolf Steiner aux professeurs de l’école Waldorf de Stuttgart

Extraits édifiants des « Conseils » de Rudolf Steiner aux professeurs de la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart

commentés et analysés sous l’angle du regard d’un ancien élève et professeur Steiner-Waldorf, ancien anthroposophe

par Grégoire Perra

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Petit florilège pour mettre l’eau à la bouche :

 

 

« L’État nous prescrit de mauvais objectifs d’enseignement, de mauvais objectifs finaux. Ces objectifs sont les plus mauvais qu’on puisse concevoir. » (p. 70)

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« Gardons le secret pour tout ce que nous avons à résoudre à l’école. » (p. 84)

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« Tout médecin étranger serait source de difficultés. » (p. 86)

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« Il faut que les élèves aient toujours l’ambition de défendre leur maître et soient heureux d’avoir ce maître. » (p. 89)

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« Évitez que l’on entende le mot prière dans la bouche d’un professeur. Et vous aurez déjà neutralisé pour une bonne part le préjugé selon lequel il s’agit d’une affaire anthroposophique. » (p. 94)

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« Nous ne devons pas craindre de parler aux enfants de territoire atlantéen. » (p. 100)

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« A l’air quaternaire, l’homme est encore, dans sa forme extérieure, apparenté à la méduse dans sa substance. » (p. 100)

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« Ce serait merveilleux que vous arriviez à vous déshabituer de parler de la pesanteur. La pesanteur n’est qu’un slogan » (p. 101)

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« Il semble que la Terre tourne, alors qu’elle ne fait que suivre. » (p. 106)

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« Pour nous, ces livres [les manuels] n’existent que pour nous informer sur les faits. Il en va de même pour l’histoire. Tout les jugements qui lui sont incorporés ne sont que du verbiage. En histoire naturelle encore plus. » (p. 124)

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« Toute la flore du carbonifère n’existait pas physiquement. » (p. 128)

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«  Nous réalisons en fait  les intentions des dieux. » (p. 132)

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« Les appréciations des bulletins doivent être aussi bonnes que possibles. » (p. 139)

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« Celui qui ne fait pas l’eurythmie est exclu de l’école. » (p. 144)

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« Pour la cleptomanie, on obtiendra un bon résultat en laissant l’enfant assis un quart d’heure, en tenant ses propres pieds, ses orteils avec ses mains comme punition. » (p. 148)

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« Si quelqu’un a des cheveux plats, il s’appropriera l’écriture du maître. Un enfant avec des cheveux ébouriffés n’aurait pas fait cela. » (p. 154)

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« La culture mahométane est ahrimanienne [satanique], mais l’attitude d’âme des musulmans est luciférienne. » (p. 156)

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«  C’est une caractéristique des élèves Waldorf d’être très jaloux de leurs propres professeurs, de ne faire grâce qu’à leurs propres professeurs, de considérer qu’eux-seuls font ce qui est juste. Monsieur A. (professeur de l’école Waldorf) n’est déjà plus un homme, les enfants le considèrent presque comme un Saint. » (p. 170)

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« Plus nous nous fermerons vis-à-vis de l’extérieur, mieux cela vaudra. » (p. 188)

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« Tricoter développe de bonnes dents. (p. 195)

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« Les enfants n’auront pas compris les mots, mais cela ne fait rien. Nous savons qu’il ne s’agit pas d’apporter seulement ce que les enfants comprennent, mais aussi bien des choses qui ne sortiront à la lumière que plus tard dans les âmes des enfants. (p. 199)

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« Nous devons chercher soigneusement ce que nous faisons de mal lorsque nous recevons des compliments de la part de ceux qui sont dans l’éducation actuelle. » (p. 201)

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« Notre idée était de réaliser une sorte de centralisation de tout ce qui touche aux finances. Tout l’argent donné pour notre cause anthroposophique se dirige vers une caisse centrale. On a dû fonder à Dornach un certain nombre d’organismes. C’est seulement formel. » (p. 225)

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« Un professeur [de classe], s’il a l’espace nécessaire, pourrait même avoir cent élèves. » (p. 226)

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« Nous devons laisser [le mot] anthroposophie de côté. » (p. 226)

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« Nous devrons toujours essayer d’obtenir de l’argent de la collectivité » (page 229)

 

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« Nous n’avons pas le droit de laisser les fonctionnaires de l’État pénétrer dans ce qui fait la substance de notre institution. S’ils veulent observer l’école, qu’ils le fassent, qu’ils viennent traîner leurs guêtres ici. » (p. 234)

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« Du point de vue physiologique, la gymnastique est une barbarie. » (p. 250)

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« Si nous devons un jour abandonner l’école Waldorf, cela signifiera ôter le sol sous les pieds à notre mouvement anthroposophique tout entier » (p. 253)

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«  Nous n’arriverons à nos fins que si nous négocions [avec les autorités] lors d’entretiens sérieux de personne à personne ; rien ne devrait se passer par téléphone. Une certaine sécurité résultera de l’ambiance que nous créerons lors d’un entretien personnel grâce à toute les possibilités d’accentuation des phrases et des mots. » (p. 264)

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« Le monde extérieur peut exiger telle ou telle chose pour un tel groupe ; sur le plan intérieur, seul ce que je viens de dire est justifié. » (p. 264)

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« Il faut se faufiler. Il faut être conscient que c’est nécessaire au moins pour atteindre notre but, parler aux gens, et intérieurement les duper. » (p. 264)

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« Je vais choisir dans chaque classe plusieurs élèves que l’on devrait traiter sur le plan corporel. Il faudrait instituer la fonction de médecin de l’école et lui donner une forme qui la fasse accepter par l’opinion publique. » (p. 320)

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« Aujourd’hui, on doit enseigner en ayant conscience qu’avec chaque enfant il s’agit d’effectuer un sauvetage, qu’il faut amener chaque enfant à trouver en lui, au cours de sa vie, l’impulsion du Christ, à effectuer en lui une re-naissance. »  (p. 33 de Pour approfondir la pédagogie de Rudolf Steiner)

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« Si ce lien [entre l’École Waldorf et la Société Anthroposophique] est établi de manière officielle, il est possible que l’on torde le cou à l’École Waldorf à cause de cela. » (p. 74 de Pour approfondir la pédagogie de Rudolf Steiner)

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Je publie et commente ici des extraits du livre édité par la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf en France : Conseils, Réunions avec les professeurs de l’école Waldorf de Stuttgart. Pour bien comprendre l’importance de ce livre et de ces extraits aujourd’hui, il faut savoir que celui-ci joue pour les anthroposophes à peu près le même rôle que les Hadiths pour les Musulmans. Si Nature Humaine constitue le « Coran » des pédagogues Steiner-Waldorf, les Conseils en seraient les Hadiths, jouant un rôle semblable à ces recueils de sentences du Prophète dans la tradition islamique. Les Hadiths évoquent essentiellement les gestes et les paroles de Mahomet et servent aux experts de la loi et à ceux de la théologie à trancher les questions juridiques nouvelles qui n’existaient pas du temps du Prophète. De même, les Conseils servent de directives aux enseignants Steiner-Waldorf purs et durs, afin qu’ils gèrent leurs écoles d’une certaines manière et enseignent d’une certaine façon. Peu de pédagogues au sein d’une école Steiner-Waldorf les connaissent, mais ceux qui en ont la maîtrise occupent toujours des postes clefs et veillent à leur application la plus stricte possible. Ils sont généralement des membres de la Section Pédagogique de l’École de Science de l’Esprit, appartenant à la Société Anthroposophique.

Il y a peu de temps encore, ces Conseils étaient transmis par le biais d’une tradition orale interne à ces écoles, ce qui en rendait difficilement accessible le contenu à un public extérieur et aux institutions. Dans les années 70-80, la plupart des pédagogues Steiner-Waldorf français avaient en effet effectuée leur formation pédagogique en Allemagne, à la « prestigieuse » formation dispensée par la première école de Stuttgart. Ils étaient ainsi plongés au cœur de cette tradition orale encore vivace. Le temps passant, avec la mise en place de formations pédagogique en France (à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou et à Didascali dans le Sud de la France), un affaiblissement du rôle directeur de ces Conseils se fit cependant sentir. Les directives ne pouvaient plus être seulement transmises par une tradition orale en provenance de l’Allemagne. Il fallait renouveler cette dernière en rendant accessible le texte allemand à un lectorat de pédagogues anthroposophes français. Aussi, la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf en France pris le risque calculé de réaliser leur publication. Calculé et mesuré, car peu de personnes autres qu’un public déjà converti prendrait la peine de se procurer à grand frais (27 Euros chaque volume) ces documents difficiles à lire et à comprendre quand on n’est pas anthroposophe de longue date, documents uniquement édités par la Fédération et disponibles dans les seules librairies anthroposophiques. Certes, leur caractère particulier pouvait se révéler compromettant s’ils tombaient entre des mains extérieures, mais c’était un risque à prendre, se disaient-ils probablement, sans quoi la pédagogie Steiner-Waldorf risquait de s’éloigner insensiblement des voies tracées par le Maître.

Ou peut-être les personnes qui ont édité ces textes étaient-elles à ce point déconnectées de la vie réelle et des exigences sociales de notre temps qu’elles n’ont pas su voir ce qu’une telle publication pouvait comporter de compromettant, rendant public des propos, des méthodes et des stratégies qui n’auraient jamais du l’être ? Ou peut-être escomptaient-elles que cet ouvrage resterait un document interne, malgré sa publication ?

Quoiqu’il en soit, leur lecture est tout simplement édifiante ! On peut dire de ces Conseils qu’ils ne font pas que déterminer une méthode. Ils aident à la mise en place d’un état d’esprit. Ce dernier n’est rien d’autre que la profonde ambivalence, la sournoiserie, la duplicité chevillée au corps et la défiance quasiment charnelle à l’égard des institutions extérieures, perçues comme des ennemies potentielles. Leur lecture jette également une lumière particulière sur la personnalité et le caractère de Rudolf Steiner lui-même, que je n’avais pas découverte jusqu’à présent : un homme arrogant, caractériel, de moralité douteuse, habile stratège en communication, mettant sciemment en place des techniques de manipulation et de dissimulation, insensible, persuadé de posséder la vérité, méprisant à l’égard de l’humanité en général, parlant des enfants comme on parlerait d’animaux de laboratoire, considérant les acquis des sciences de son temps comme des inepties au regard de son anthroposophie, traitant ses propres collaborateurs comme des sous-fifres, réitérant à de nombreuses reprises sa volonté de fermeture à l’égard de la société qui l’entoure, etc. Ces extraits montrent en outre clairement que le projet initial de cette pédagogie consistait à enseigner de manière « prudente » (comme le dit Rudolf Steiner lui-même) l’anthroposophie aux enfants, ainsi que je le démontre dans mon article paru sur le site de l’UNADFI (L’endoctrinement des élèves à l’anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf). Il montre aussi que la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart, qui a servi de modèles à toutes les autres (qui n’en sont que des copies) a reçu des consignes précises de fermeture à l’égard de la société et des institutions, pouvant aller jusqu’à des méthodes de tromperie organisée.

Extrait page 39 :

« – Rudolf Steiner : Comme professeur de religion, vous ne faites pas partie de l’école. Vous enseignez comme si vous étiez le pasteur d’une église anthroposophique à l’extérieur et que vous veniez dans l’école. »

Éléments d’explication : Cette petite phrase de Rudolf Steiner est adressé à un professeur chargé de « l’enseignement religieux libre » au sein de la première école Waldorf. Steiner en effet avait décidé d’accueillir dans son école des cours de religion dispensés par les hommes d’églises de différentes confessions (catholique ou protestante). Mais pour les enfants n’adhérant à aucune de ces confessions extérieures, et pour ceux qui appartenaient à des familles d’anthroposophes, il avait prévu ce qu’il appelait un « enseignement religieux libre » : en réalité, un enseignement de la conception anthroposophique du monde, accompagné d’un culte dominicale de son cru centré sur la figure du Christ. Il existe donc une culte Waldorf. Une messe propres aux écoles Steiner-Waldorf ! Cet extrait est intéressant à deux titres. Tout d’abord, il montre que Steiner a parfaitement conscience que l’anthroposophie est une nouvelle religion et la Société Anthroposophique une église, dont les membres sont des « pasteurs ». Ensuite, nous voyons comment il demande à un professeur qui, par ailleurs, enseigne dans l’école, de changer de casquette à certaines heures pour devenir auprès des élèves un représentant de « l’église anthroposophique ». Mais comment ne pas se rendre compte de la position intenable et de la profonde ambiguïté que cela est susceptible de produire auprès des élèves ? En effet, comment un individu qui, tout au long de la journée, est perçu par les élèves comme un professeur appartenant à l’école, peut-il devenir soudainement à certaines heures un intervenant extérieur ? Aucun enfant ne peut comprendre un tel changement de statut ! Aussi l’enseignement anthroposophique dispensé de cette manière et dans un tel contexte ne pourra-t-il être perçu que comme une matière comme les autres par les enfants, qui ne pourront plus distinguer ce qui appartient au domaine scolaire et ce qui relève de la religion anthroposophique. Surtout quand cet enseignement s’accompagne d’un nouveau culte mis en place au sein même de l’école. Le caractère confessionnel de cet enseignement de l’anthroposophie est en outre renforcé par le fait que Steiner ne tolère pas que les enfants qui assistent à l’enseignement religieux libre puissent assister à un autre enseignement confessionnel : « Nous ne devons pas céder sur ce point : c’est l’un ou l’autre » (page 80). Contrairement aux discours incessants des anthroposophes selon lequel l’anthroposophie ne serait pas une confession mais une base scientifique de connaissance de la nature humaine et de l’univers, capable d’embrasser toutes les religions en se plaçant au-dessus de ces dernières, nous voyons ici que Rudolf Steiner savait avoir fondé une nouvelle religion, dont l’enseignement n’était pas susceptible de se mêler à celui des autres confessions.

J’ai moi-même assisté, lorsque j’étais élève en 11 et 12ème classe à Verrières-le-Buisson, à ce qu’on y appelait des « cours de religion », lesquels étaient la suite de cet « enseignement religieux libre ». Les cours en question étaient dispensés par le plus anthroposophes des pédagogues et consistaient à nous inculquer une vision anthroposophique du monde dans différents domaines. J’y apprenais notamment que les Japonais n’avaient aucun sens du Moi et risquaient de nous envahir un jour. Jamais nous n’y avons étudier les autres religions, comme l’Islam, le Taoïsme, le Shintoïsme, etc., en dépit de l’intitulé du cours. Il n’y avait cependant pas de partie cultuelle, sans doute parce qu’il fallait tout d’abord y préparer les esprits.

Cette position de Rudolf Steiner à l’égard de son « enseignement religieux libre » est révélatrice de son manque de clarté fondamentale à l’égard de la place de l’anthroposophie dans sa pédagogie. Conçue à la fois comme une science, une confession, une source d’inspiration pour des réalisations pratiques, l’anthroposophie et la Société Anthroposophique n’ont jamais eu de liens institutionnels tout-à-fait nets avec les institutions de pédagogie Steiner-Waldorf. On comprends ici pourquoi.

Extrait page 70 :

« – Rudolf Steiner : La possibilité d’ouvrir l’école Waldorf doit être mise à profit pour exercer une action réformatrice, révolutionnaire sur l’institution scolaire. (…) l’école Waldorf sera une preuve pratique de la capacité de l’orientation anthroposophique à engendrer des réalisations. (…) Il est cependant nécessaire que nous fassions des compromis. Des compromis sont indispensables, car nous ne sommes pas encore suffisamment avancés pour accomplir un acte véritablement libre. L’État nous prescrit de mauvais objectifs d’enseignement, de mauvais objectifs finaux. Ces objectifs sont les plus mauvais qu’on puisse concevoir (…) »

Éléments d’explication : L’attitude de Rudolf Steiner à l’égard des institutions est ici explicite. Elle permet de comprendre le positionnement intérieur des pédagogues anthroposophes jusqu’à aujourd’hui, à savoir le « compromis » avec des institutions perçues comme fondamentalement mauvaises, mais auxquelles on accepte de rendre des comptes, ou de suivre certaines de leurs directives, pour avoir les autorisations nécessaires, en attendant d’être devenus suffisamment puissants socialement et politiquement pour n’avoir un jour de compte à rendre à personne. Pour Steiner, l’État est le Mal en matière de pédagogie ! Cette attitude de défiance profonde est souvent présentée en interne comme une revendication de la liberté dans le domaine de l’enseignement. En réalité, elle manifeste surtout le désir profond, inscrit au cœur de cette pédagogie, de se couper de toutes les institutions extérieures, du reste de la société et du monde, pour créer un univers à part, un « monde anthroposophique pour enfants », où le pédagogue finit par avoir tout pouvoir sur les enfants. Dans un pays ou un contexte social particulier, dès qu’il est possible aux pédagogues anthroposophes de mettre en place leur pédagogie sans avoir de compte à rendre à personne, sans avoir même à accepter de visites des inspecteurs ou des services sociaux, ils le font. Mais comment ne pas percevoir les graves dérives que cela peut occasionner ? Une école vivant en autarcie n’est-elle pas le meilleur moyen de soumettre les élèves qui y sont scolarisés à la toute puissance de leurs professeurs ?

Et que penser des jardins d’enfants Steiner-Waldorf, parfois eux-mêmes isolés au sein même de l’école où ils sont construits, elle-même isolée du reste de la société, où la jardinière est bien souvent seule toute la journée avec le groupe d’enfants qu’elle a en charge ? N’est-ce pas ici la porte ouverte aux pires dérives ? Comment peut-on fermer ainsi les yeux sur le fait que tout être humain, dans le cadre de l’exercice de sa profession, surtout lorsqu’il est au contact d’enfants, a nécessairement besoin de travailler en relation constante avec d’autres collègues, sous la supervision de relais institutionnels vigilants ? Ne voit-on réellement pas ce que ce désir d’isolement peut comporter de dangereux ?  Cependant, la volonté profonde d’autarcie, comme on le voit dans cet extrait, est inscrite dès l’origine dans la pensée pédagogique de Rudolf Steiner. Il est donc à ce titre personnellement responsable des dégâts humains que cette attitude aura pu occasionner par la suite.

Extrait page 83 :

« – X : Il semble recommandable de tenir une sorte de journal de classe. (…)

– Rudolf Steiner : (…) Pendant que l’on est avec les enfants en tant que professeur, on ne devrait jamais faire quoi que ce soit d’autre. (…) Lorsqu’on pénètre dans la pièce, on est avec les enfants jusqu’au moment où l’on en sort. Ne rien faire, absolument rien pendant les cours qui détourne du contact direct avec les enfants.

– X : Peut-être peut-on faire cela pendant les récréations ?

– Rudolf Steiner : A quoi cela sert-il donc de toujours noter des choses ?

– X : Doit-on également ne pas noter les absences des élèves ?

– Rudolf Steiner : Voilà encore une chose dont on n’a, au fond, pas besoin. »

Éléments d’explication : Je me suis toujours demandé pourquoi les pédagogues anthroposophes rechignaient à ce point à tenir des cahiers de texte et des carnets d’absences, alors même que cela est obligatoire et que ces outils pédagogiques sont d’une grande utilité. Dans les écoles Steiner-Waldorf où j’ai été élève et où j’ai travaillé, personne ne remplissait le cahier texte, ni même ne relevait correctement les absences des élèves. Lorsqu’une inspection étaient annoncée, les professeurs passaient leurs récréations et leurs soirées à travailler sans relâche pour élaborer en catastrophe de faux cahiers de textes et de faux relevés des absences. Quand j’ai un jour insisté en collège pédagogique pour qu’on cesse cette supercherie, je me suis fait très mal voir. L’explication de cette attitude réside dans ces deux réponses de Rudolf Steiner reproduites ici. Dans un premier temps, il explique qu’il ne veut absolument pas que le professeur relâche un seul instant son attention de la classe, ce qui pourrait éventuellement se comprendre pédagogiquement. Mais ensuite, en refusant que ces cahiers soient remplis pendant les récréations, il révèle ses véritables motivations : sa défiance profonde à l’égard de tout ce qui passerait par la forme écrite. Il préfère que toutes les informations passent par la forme orale et informelle. On pourrait penser qu’il exprime là sa réticence à l’égard de l’écriture en générale, perçue comme ahrimanienne (satanique). Mais n’est-ce pas aussi une manière habile de ne rien objectiver, de tout laisser dans l’informel, et de ne pas permettre de regard extérieur sur ce qui se passe dans les classes ? Des traces écrites seraient en effet susceptibles de rendre perceptibles un jour aux regards extérieurs ce qui se passe réellement dans ces classes de ces établissements Steiner-Waldorf. N’est-ce pas par ce biais que les inspecteurs des Pays-bas ont un jour trouvés des propos racistes dans le cahier de texte d’un élève ? En outre, le non-contrôle des absences n’a-t-il pas un caractère profondément dangereux ? Laisser aussi peu de traces écrites que possible n’est-il pas le moyen le plus sûr de ne pas être pris la main dans le sac ? A voir ici la mauvaise foi de Rudolf Steiner, telle qu’elle transparaît dans sa manière de répondre aux questions, donnant tout d’abord une excuse pour refuser la proposition, puis une autre complètement différente lorsqu’une solution est proposée, on peut se demander si le gourou n’avait pas l’objectif inavoué de permettre aux institutions scolaires qu’il fondait d’échapper à tout contrôle par le refus de laisser des traces écrites.

Extrait pages 84-85 :

« – Rudolf Steiner : Gardons le secret pour tout ce que nous avons à résoudre à l’école. Tenons-nous en à une sorte de secret professionnel de l’enseignant. Ne parlons pas aux gens de l’extérieur, excepté aux parents qui viennent nous poser des questions, et parlons-leur seulement de leurs propres enfants afin de ne pas donner matière à commérage. (…) C’est un poison pour notre entreprise quand elle est ainsi l’objet de commérages. »

Éléments d’explication : On pourrait lire ce passage comme un rappel à l’exigence du secret professionnel. Mais alors, Rudolf Steiner aurait évoqué la nécessité, pour le respect des enfants, que ne soient pas divulguées d’informations pédagogiques les concernant. Il n’en fait rien ici. Le seul motif de cet avertissement est la protection de l’institution qu’il fonde. Ainsi, il fait en sorte que les pédagogues anthroposophes considèrent qu’un secret absolu doit entourer leur école. Il leur interdit ainsi toute communication spontanée avec l’extérieur. Il les retranche de la société. Là encore, c’est donc la logique de l’isolement qui est mise en œuvre.

Un exemple puisé dans mes souvenirs d’ancien professeur Steiner-Waldorf permettra de percevoir jusqu’où est allé cette logique d’isolement initié par Rudolf Steiner, quelques 90 ans après la fondation de la première école Waldorf. Lors des réunions hebdomadaires rassemblant l’ensemble des professeurs de l’école (appelées le « Collège pédagogique » ou « Grand collège »), tous les enseignants sont assis en cercle dans une salle. Un Président de séance, généralement désigné à l’année, est chargé de diriger les débats et de faire respecter l’ordre du jour. A ses côtés se tient un secrétaire, qui prend des notes sur un cahier dévolu à cet effet. Ces notes serviront aux éventuels collègues absents qui voudraient s’informer de la teneur de la réunion qu’ils ont ratée, ou bien permettront de revenir sur les débats et les décisions prises s’il en était besoin plus tard. A côté de ce secrétaire de séance se tient généralement aussi une troisième personne, chargée d’écouter les débats et de signifier au secrétaire qu’il doit cesser de noter ce qui se dit lorsque le contenu serait susceptible de devenir compromettant s’il en venait à être connu par des instances extérieures. En effet, ces cahiers sont susceptibles d’être présentés à tout inspecteur qui en ferait la demande inopinée. C’est la raison pour laquelle les réunions auxquelles j’assistais en tant que professeur étaient très souvent interrompues par une petite voix répétant continuellement : « ça, tu ne notes pas ! ». Cette phrase revenait tellement souvent qu’on avait l’impression d’une scansion venant rythmer les prises de paroles. Mais cette logique de dissimulation allait encore plus loin pour les réunions des professeurs chargés de la direction de l’école (appelées « Collège interne » ou « Collège de direction »). Là, on avait carrément mis en place un système de double prise de note. Il existait un premier cahier, où n’étaient notés que les titres des sujets abordés, sans aucune précision sur ce qui avait été dit. Il était prévu que seul ce cahier de note serait communiqué à d’éventuels inspecteurs le cas échéant. Mais il existait aussi un deuxième cahier de notes, où figuraient toutes les délibérations et les décisions du « Collège Interne ». Ce cahier devait rester secret pour toute instance extérieure à l’école. Il était également impossible aux professeurs qui n’appartenaient pas au « Collège Interne » d’y avoir accès. Un jour, une collègue de l’école de Chatou, qui attendait son tour à la photocopieuse tandis qu’un membre du « Collège Interne  » faisait une photocopie de ce fameux cahier, fut stupéfaite de lire sur la page attenante qui débordait hors de la machine une série de remarques grossière et désobligeantes à son sujet, allant jusqu’à l’insulte. « C’est donc ça qu’ils pensent et qu’ils disent de moi pendant leurs réunions ! Après toutes ces années de dévouement à cette école ?! » me confia-t-elle, effondrée. C’est la raison pour laquelle ce cahier n’était pas laissé en libre consultation dans la salle des professeurs, comme c’était le cas pour les autres cahiers du « Grand Collège », ou ceux des différents « Collèges de niveaux ». Ce cahier secret ne quittaient pas la personne du président du Collège Interne, qui ne devait jamais s’en séparer et avait pour impératif de l’enfermer dans le coffre de son véhicule personnel durant les récréations. Cette pratique, que j’ai moi-même observé lorsque j’étais en poste à l’école Perceval de Chatou, était également en vigueur à l’école de Verrières-le-buisson, comme me l’a confirmé un témoignage interne bien renseigné. On voit donc que cette logique de dissimulation atteint de telles proportions et est si profondément inscrite dans les habitudes des dirigeants de ces écoles qu’elle ne consiste même plus seulement à cacher la réalité interne d’une école Steiner-Waldorf aux regards de la société extérieure, mais à voiler certaines réalités à la plus grande partie des professeurs eux-mêmes. Il y a ainsi constitution de deux niveaux de confidentialité dans ces écoles. Seul un petit groupe d’initiés qui les dirigent ont une connaissance pleine et entière de ce qui s’y passe réellement. Et peut-être – ce n’est qu’une supposition – celle de sombres secrets qu’ils voudraient emporter avec eux dans leurs tombes, s’ils le peuvent ?

Extrait page 86 :

«  – Rudolf Steiner : Les visites médicales telles qu’on les pratique dans les écoles nous introduiraient dans un système trop normatif. Nous préférons nous passer maintenant d’un médecin scolaire, car le docteur Noll [disciple anthroposophe] ne peut pas être ici ; avec lui, ce serait en effet autre chose. Tout médecin étranger serait source de difficultés. »

Éléments d’explication : Là encore, Rudolf Steiner refuse ce qu’il considère être l’intrusion d’un regard extérieur au sein de son école. Même sous la forme d’un médecin scolaire effectuant une visite médicale, la société extérieure ne doit selon lui pas franchir les portes d’une institution scolaire Waldorf. C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui encore, les écoles Steiner-Waldorf s’arrangent pour avoir des médecins anthroposophes attitrés afin de remplir la fonction de médecin scolaire. Mais est-il facile à ces derniers d’accomplir des taches comme la vaccination des élèves, alors que les écrits de Rudolf Steiner s’opposent à cette pratique ? Ou de se conformer à d’autres normes médicales émanant de la société civile et des institutions extérieures, contre lesquelles le Maître se serait prononcé ? Par exemple de déclarer tous les cas de coqueluche lorsqu’une épidémie se produit ? On peut se demander si cette exigence absolue d’avoir uniquement un médecin scolaire anthroposophe n’était pas, chez Rudolf Steiner, un stratagème permettant aux institutions scolaires qu’il fondait de pouvoir s’affranchir d’un contrôle sanitaire dont il récusait les principes.

Extrait page 89 :

« – X : J’ai en 8ème classe un garçon mélancolique et retardé. Je voudrais le faire redescendre en 7ème.

– Rudolf Steiner : Il faudrait faire en sorte d’amener l’enfant à vouloir lui-même redescendre. Vous devriez lui parler de manière à amener sa volonté à ce qu’il le demande lui-même. »

Éléments d’explication : On remarquera tout d’abord la manière dont l’enseignant parle de son élève en utilisant la catégorie anthroposophique de « mélancolique ». Il ne s’agit pas d’une manière de dire que l’enfant serait triste ou taciturne, mais que l’ensemble de son comportement – et même de son être profond – répondrait à ce que Steiner appelle le « tempérament mélancolique ». Ce terme est une reprise des quatre tempérament de l’antiquité gréco-latine : colérique, sanguin, flegmatique et mélancolique, associés au quatre éléments (feu, air, eau et terre). Les pédagogues Steiner-Waldorf usent en effet de ces concepts comme s’ils étaient la clef de compréhension de tous les enfants. Cela prends même souvent les allures de classification et d’étiquetage des êtres humains, au mépris de leurs individualités. Dans ces écoles, on choisit de mélanger ou de séparer les tempéraments, un peu comme on le ferait avec des têtes de bétail présentant des spécificités diverses. Dans l’esprit d’un enseignant Steiner-Waldorf, un enfant n’a parfois même plus de prénom : il est juste « le mélancolique » ou « le colérique » de la classe. Comme si l’immense diversité des personnalités et des comportements humains pouvaient se réduire à ces quatre types. On voit ici comment le professeur désigne l’élève en le qualifiant de « mélancolique et retardé », comme s’il avait tout dit à son sujet avec ces seuls mots magiques.

Il faut bien comprendre que ce que les écoles Steiner-Waldorf affirment haut et fort lorsqu’elles déclarent qu’elles tiennent compte des individualités ou des personnalités de chaque enfant se réfère en réalité à ces quatre tempéraments. Pour un anthroposophe, le mot « personnalité » désigne en effet la conjugaison de deux ou trois tempéraments dans un même individu. Un tel est un « mélancolique » teinté de « flegmatisme », un autre est un « sanguin » à tendance « colérique », etc. Toute les combinaison sont possibles. Il ne s’agit pas de la personnalité au sens où pourrait l’entendre tout-un-chacun, c’est-à-dire ce que peut avoir de réellement personnel un être humain, mais de catégories générales désignant des aspects comportementaux et physiologiques. Cette façon de considérer les enfants, avec le recul, me semble surtout être une manière de rabaisser sa dignité, car on choisit de le considérer sous le seul angle de ce qui le détermine de manière inconsciente. Si ces tempéraments correspondent à quelque chose de réel – ce qui n’est pas certain – il désigne principalement ce qui dans l’être humain est de nature animale et instinctive. Considérer que c’est ce qui constitue l’essence de la personnalité humaine est au fond une insulte à ce qui fait vraiment l’homme, à savoir la conscience qu’il a de lui-même, le recul de soi à soi, ou, comme le dit l’anthropologue Jean Piveteau, la « capacité de prendre sa propre pensée comme objet » (Lire à ce sujet son remarquable livre intitulé La main et l’hominisation).

Mais la réponse de Steiner est encore plus stupéfiante que la question qu’on lui pose. Il suggère de parler à l’élève de manière à faire en sorte que ce dernier en vienne à décider lui-même de son redoublement. Pour que quelqu’un accepte une décision qui va lui être imposée bien qu’elle soit susceptible de lui déplaire, les anthroposophes cherchent ainsi toujours à amener la personne concernée à prendre la décision d’elle-même. J’ai connu ce cas de figure notamment dans des processus de licenciements : à la fin des entretiens, la personne visée finissaient toujours par penser que sa démission serait une bonne chose pour elle. La perversité de ce procédé est tel que la victime finit par croire que le mal qu’on lui fait subir est au fond « pour son bien ». On lui aura juste dit ce qu’il fallait pour qu’elle en arrive d’elle-même à la décision désirée. Steiner dévoile ici une manière de procéder qui relève clairement de la manipulation mentale. Et il préconise de l’utiliser sur un enfant !

Extrait page 89 :

« – Rudolf Steiner : On doit donner l’impression de céder aux enfants, mais ne pas céder du tout en réalité (…) Il faut que les élèves aient toujours l’ambition (…) de défendre leur maître et soient heureux d’avoir ce maître. On peut développer ce sentiment même chez les plus indisciplinés. »

Éléments d’explication : Durant les heures de vie de classe des écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, les enseignants calquaient souvent leur comportement à l’égard des élèves sur le modèle de ce « conseil » de Rudolf Steiner. Les élèves faisaient des propositions, émettaient des critiques, ou des souhaits. L’enseignant leur disait alors qu’il les avait entendu, compris, et que sa décision tiendrait compte de ce qu’ils venaient d’exprimer. Puis il décidait au final ce qu’il avait prévu de faire de toute façon. Ce procédé est également utilisé à l’égard des parents d’élèves. Lorsque ceux-ci viennent parfois se plaindre, même d’un fait grave, on se donne toutes les peines du monde pour leur expliquer qu’on a bien reçu le message. Puis on en fait rien, tandis que les parents repartent, confiants que les choses vont à présent changer. Ceux-ci repartent satisfaits, persuadés que leur parole n’est pas tombée dans les oreilles de sourds, tandis qu’en réalité rien ne sera fait de ce qui a été dit. Tout continuera selon le plan prévu. La parole des plaignants aura tout simplement été enterrée aussitôt qu’entendue. Les anthroposophes ont ainsi un véritable don pour faire croire aux gens qu’ils ont été entendus.

Par ailleurs, on voit comment Steiner indique ici aux enseignants qu’il faut faire en sorte que les enfants deviennent de véritables prosélytes de leurs professeurs. Le simple respect pendant les heures de classe ne lui suffit nullement : il veut que les élèves soient habités par une admiration constante envers leurs maîtres. On voit clairement dans ces phrases qu’il veut diriger leurs émotions, provoquer chez eux des sentiments bien précis. Leurs intériorités n’ont pour lui rien d’inviolable, mais sont conçues comme une sorte de champs d’expérimentation où l’on peut faire naître les pensées que l’on souhaite. Comme la dévotion inconditionnelle. Le professeur Steiner-Waldorf reçoit donc ici du fondateur de cette « pédagogie » la directive de faire en sorte que ses élèves soient fanatiques de leurs enseignants, et le restent même après les cours ! Comment ne pas penser à une manipulation de type sectaire ?

Extrait pages 93-94 :

« – Rudolf Steiner : Pour cet enseignement [« religieux libre », c’est-à-dire un enseignement de l’anthroposophie aux enfants, accompagné de rituels], on pourrait aussi familiariser les enfants avec les strophes du Calendrier de l’âme.

– X : Ne sont-elles pas trop difficiles ?

– Rudolf Steiner : Pour nous, il ne doit jamais rien y avoir de trop difficile pour les enfants (…) Je voudrais bien savoir ce qui pourrait être plus difficile pour les enfants que le Notre père. Et le Credo ? (…) Il ne contient au fond rien qui ne soit naturel, mais les gens ne sont pas encore avancés à vingt-sept ans pour le comprendre, et après, ils n’apprennent plus rien de la vie. On peut aussi réciter les strophes du calendrier de l’âme avec les enfants avant le cours. »

Éléments d’explication : Cet extrait est issu d’un long passage où Steiner développe le programme de son « enseignement religieux libre ». A la manière fréquente dont il intervient dans les Conseils au sujet de ces cours de religion anthroposophique destinés aux élèves, on comprends qu’il est au cœur de son projet pédagogique. En France, les écoles Steiner-Waldorf ont renoncé à les mettre en place de la manière prévue par le Maître, sans doute parce que des cours explicitement consacrés à l’enseignement de l’anthroposophie auraient rendu trop évidente le caractère de dérive sectaire de leur pédagogie aux yeux des institutions. Néanmoins, il faut réaliser que, dès lors que toute liberté serait donnée à ces écoles, comme elles le réclament, de tels cours seraient sans aucun doute réintroduits. A ma connaissance, ils auraient d’ailleurs lieu dans certaines écoles de France, mais avec des élèves fiables dont les parents sont convaincus et sous le sceau du secret le plus absolu. Ainsi, une stagiaire venue visiter l’école Michaël de Strasbourg il y a quelques années me racontait qu’elle avait eu accès à tous les cours, sauf à une heure hebdomadaire où il lui avait été strictement interdit de venir.

Ici, Steiner recommande pour ce cours la récitation ou l’étude des strophes mantriques de son ouvrage intitulé le Calendrier de l’âme. Ce dernier est à ce point abstrait et incompréhensible que même un pédagogue anthroposophe ne peut s’empêcher de s’interroger sur le bien-fondé de cette proposition destinée à de jeunes élèves. Ce qui provoque une réaction passablement irritée de Rudolf Steiner, visiblement très mécontent qu’on lui oppose une telle objection. Quand il s’agit d’enseigner l’anthroposophie, la question de la maturité des élèves semble n’avoir plus aucune importance pour lui. Et s’ils ne comprennent pas, faisons leur réciter ce Calendrier ! On voit aussi l’arrogance du Maître dans sa réponse, comparant son ouvrage au Notre Père et au Credo. En outre, on peut remarquer ici comment Steiner considère comme absolument « naturelles » les idées religieuses contenues dans le Credo : il est à ce point convaincu de ses idées anthroposophiques au sujet du Christ qu’il n’a plus le moindre sens de la relativité culturelle de sa doctrine ésotérique chrétienne. Enfin, on voit apparaître ce que j’appellerais son mépris du genre humain en général, considéré comme incapable d’apprendre au-delà de 27 ans. Il s’agit d’une référence à un point de sa doctrine selon laquelle l’intelligence de la vie se développe sans effort jusqu’à l’âge de 27 ans, puis nécessite des efforts et l’apport de l’anthroposophie au delà de cet âge. Que les anthroposophes se demandent un jour honnêtement s’ils ont rencontré beaucoup de gens qui n’auraient plus rien appris de la vie après leur vingt-septième année !

Extrait page 94 :

« – Rudolf Steiner : Pour ces paroles, ne dites jamais « prière », dites « paroles d’ouverture de l’école ». Évitez que l’on entende le mot prière dans la bouche d’un professeur. Et vous aurez déjà neutralisé pour une bonne part le préjugé selon lequel il s’agit d’une affaire anthroposophique. La plupart des fautes commises chez nous sont dues à des mots. »

Éléments d’explication : Pour dissimuler que les enfants des écoles Steiner-Waldorf disent chaque matin des mantras de Rudolf Steiner, les enseignants de cette pédagogie nomment ceux-ci « les paroles ». Cette terminologie masque leur nature anthroposophique. Nous voyons ici comment Steiner met en place une stratégie de dissimulation de l’anthroposophie aux yeux de la société civile par une subtile modification terminologique. Elle est typique de ces écoles où, par exemple, au lieu de nommer l’anthroposophie, on évoquera une anthropologie pour qualifier les fondements de cette pédagogie. Au lieu de parler des corps constituants de la nature humaine selon l’anthroposophie (physique, étherique, astral, moi, etc), on parlera d’éducation globale, terme consensuel aujourd’hui.  Les anthroposophes diffèrent des autres dérives sectaires en ce qu’ils sont de redoutables communicants, capables de cacher ce qu’ils sont derrières des termes acceptables, voire même à la mode. Leurs méthodes sont bien davantage sournoises que coercitives. Pour déjouer ce piège, il convient d’être extrêmement vigilant et de se demander, chaque fois que l’on entend un mot utilisé par les anthroposophes, ce qu’ils mettent véritablement derrière celui-ci.

Extrait page 100 :

« – X : Comment peut-on, dans l’enseignement de la géologie, établir un lien entre la géologie et la chronique de l’Akasha ?

– Rudolf Steiner : Il serait naturellement bon que vous procédiez ainsi : d’abord faire prendre conscience aux enfants de la stratification, leur donner une notion de la formation des Alpes.  (…) Ensuite nous éveillons l’idée que l’est de l’Amérique et l’ouest de l’Europe sont liés (…) Partant de ces notions, nous essayons de montrer de façon appropriée que cela s’élève et s’enfonce de manière rythmique. (…) Nous pouvons ensuite essayer d’éveiller chez les enfants une représentation de l’aspect différent qui se présentait lorsqu’une partie était engloutie tandis que l’autre émergeait. (…) Nous essayons donc d’établir un lien entre ces choses, mais nous ne devons pas craindre de parler aux enfants de territoire atlantéen. Nous ne devons pas omettre cela. Nous pouvons même prendre appui dessus dans le contexte historique. Seulement il vous faudra alors désavouer la géologie habituelle. Car la catastrophe atlantéenne doit être placée au VIIème ou VIIIème millénaire. »

Élément d’explication : Quelle différence entre ce genre d’enseignement et celui du Créationnisme ? A priori aucune, sauf en ce qui concerne la méthode. Contrairement aux créationnistes qui affirment d’emblée que Dieu a créé en sept jours la Terre, le Ciel et l’ensemble des êtres vivants, et se placent également en contradiction ouverte avec les notions élémentaires de la géologie moderne, Rudolf Steiner procède d’une manière beaucoup plus subtile pour inculquer aux élèves l’existence du continent englouti de l’Atlantide. Ce procédé consiste à commencer par suggérer cette idée aux enfants à partir de l’évocation de certains faits. L’enseignant Steiner-Waldorf ne dit pas immédiatement qu’un continent atlantéen a autrefois existé entre l’Europe et l’Amérique. Mais il le suggère à partir de données présentées de manière à ce que les enfants en arrivent eux-mêmes à cette conclusion. Il ne donne que des faits, puis indique comment il faut selon lui les relier entre eux : la conclusion qui s’impose sera juste un dernier pas qu’il reviendra aux enfants de faire, afin qu’ils aient l’impression d’avoir eu cette idée eux-mêmes. On notera le vocabulaire utilisé par Steiner : « nous éveillons l’idée », ou encore « nous pouvons ensuite essayer d’éveiller chez les enfants une représentation », etc. Comme j’ai essayé de le montrer dans mon article Une emprise et un endoctrinement presque indétectables, cette pratique consiste à donner aux enfants l’impression que l’idée leur est venue spontanément et non qu’elle provient de leur professeur. Chez les pédagogues anthroposophes, éveiller une idée veut en réalité dire : l’implanter dans l’inconscient des élèves par manipulation rhétorique !

Lors d’une séquence de cours d’une école Steiner-Waldorf, cela peut se passer de la manière suivante : le professeur commence à parler de la dérive des continents. Puis il évoque la Pangée, le continent unique originel. Il montre que les plaques continentales émergent du fond des océans ou s’y enfoncent de manière cyclique. Le professeur émet alors l’hypothèse de l’existence d’un continent englouti entre l’Europe et l’Amérique. A l’appui de cette hypothèse, il évoque le récit d’un dialogue de Platon parlant de l’Atlantide (dans le Timée ou le Critias). Il dit alors que Platon savait des choses anciennes que ses contemporains avaient oubliées, par des voies mystérieuses. Lorsque des élèves un peu plus éveillés (ce qui est rare dans une telle école) lui font parfois remarquer qu’il s’agit d’un mythe et non d’une vérité scientifique, il se contente de prendre lui-même un air mystérieux et acquiesce, tout en jetant à l’enfant qui l’a interpellé un regard qui fait bien comprendre au reste de la classe que leur camarade n’est pas quelqu’un de très ouvert. C’est une des manières par laquelle, en France, le pédagogue anthroposophe appliquera la consigne de Rudolf Steiner selon laquelle : « il vous faudra alors désavouer la géologie habituelle ». Mais dans les pays où la vigilance des institutions au sujet de l’enseignement de ce genre de conceptions pseudo-scientifiques est plus relâchée, comme aux Etats-Unis, le professeur pourra même se permettre de dénigrer ouvertement le point de vue de l’élève qui a émis l’objection.

Extraits pages 101 à 106 :

«  – Rudolf Steiner : A l’air quaternaire, vous avez la première et la deuxième faune de mammifères, et il vous suffit simplement de compléter ce qui vaut pour l’homme. (…) Vous avez les plus anciens des amphibies et des reptiles. L’homme est encore, dans sa forme extérieure, apparenté à la méduse dans sa substance ; il n’a qu’une organisation d’amphibie.

– X : Mais il y avait encore à cette époque une « respiration de feu » ?

– Rudolf Steiner : Mais ces monstres respirent aussi le feu, l’archéoptéryx par exemple.

– X : Ainsi, les animaux dont on voit aujourd’hui les ossements au musée respiraient encore le feu ?

– Rudolf Steiner : Oui (…).

– X : On ne devrait donc nullement parler de la pesanteur ?

– Rudolf Steiner : Ce serait merveilleux que vous arriviez à vous déshabituer de parler de la pesanteur. On peut y arriver si on ne parle que de phénomènes. Ce serait le mieux, car la pesanteur n’est qu’un slogan. (…)

– X : Pourrions nous entendre davantage de détails sur le mouvement des planètes ? On a fait allusion a beaucoup de choses, mais nous n’avons encore aucune notion claire du véritable mouvement des planètes et du soleil »

– Rudolf Steiner : Voici comment les choses se passent en réalité. Maintenant, il faut s’imaginer simplement que le mouvement en pas de vis se continue. (…) Ainsi, nous n’avons pas des planètes qui se meuvent autour du soleil, mais ceci : Mercure, Vénus et la Terre suivent le Soleil, et les trois autres, Mars, Jupiter, Saturne le précèdent. (…) De ce point-ci on regarde vers le Soleil, et cela a pour effet qu’il semble que la Terre tourne, alors qu’elle ne fait que suivre »

Éléments d’explication : Au cours de ces quelques pages, Rudolf Steiner aborde avec ses disciples pédagogues de nombreux points de vue anthroposophiques sur des questions scientifiques courantes qui devront être abordées lors des cours de sciences avec les élèves. Il leur assène donc pèle-mêle : que l’homme a existé à l’ère quaternaire sous la forme d’une méduse, que les dinosaures ne respiraient pas de l’air mais du feu, que la loi de la chute des corps n’est pas une loi naturelle, que la Terre ne tourne en réalité pas autour du Soleil, et une quantités d’autres idées du même acabit. Il a ici, entouré de ses fervents disciples, le mérite d’être clair et de s’opposer radicalement à bon nombre de conceptions scientifiques élémentaires couramment admises. Ainsi, quand les professeurs de sciences des écoles Steiner-Waldorf enseignent, il faut savoir qu’ils le font avec de telles idées saugrenues en tête. Ils ne doivent pas nécessairement les divulguer telles quelles, mais leurs cours ont pour fonction de permettre aux enfants de s’approcher au plus près de ces « vérités anthroposophiques » remettant en cause toutes les conceptions modernes. Que ces idées soient vraies ou fausses n’est pas la question ici. Il est en effet possible que Steiner ait eu des intuitions scientifiques véritables. Ce que je dénonce, c’est sa volonté de les inculquer aux enfants, de le faire à leur insu et sans leur donner les moyens de prendre conscience du caractère atypique de ce genre de conceptions scientifiques. Qu’on mesure ici l’arrogance incommensurable et la coupure intellectuelle radicale qu’il fallait à Rudolf Steiner pour imaginer une pédagogie où serait enseignée ses propres conceptions dans l’ensemble des domaines scientifiques ! Et quelle duplicité il fallait pour échafauder des méthodes permettant de le faire à l’insu de tous ! C’est à peine croyable tellement la chose est énorme ! Mais peut-être est-ce cette énormité qui, conjuguée à la subtilité des procédés mis en oeuvre et aux capacités séductrices des anthroposophes, a permis que le système perdure pendant presque un siècle ?

Ce genre d’enseignement doctrinal se fera donc plus ou moins discrètement, en fonction de la réceptivité des élèves et du type de surveillance exercé par les autorités compétentes. Il semble donc très important de dire et de faire savoir que l’enseignement des sciences, dans les écoles Steiner-Waldorf, n’est pas loin s’en faut qu’une question de méthodologie, mais de contenus ! Il ne s’agit pas seulement d’enseigner aux enfants les sciences autrement, en privilégiant l’expérimentation et la sensibilité sur la théorie, comme le disent les pédagogues de ces écoles pour faire la promotion de leurs institutions. Mais il s’agit d’inculquer aux élèves, autant que faire se peut, des conceptions scientifiques de l’anthroposophie, comme le fait que la Terre ne tourneraient pas autour du Soleil, que l’homme primordial était une méduse flottant dans la masse d’albumine qui constituait la Terre à l’origine, que les dinosaures crachaient du feu comme des dragons, que la loi de la pesanteur n’existe pas, que la loi de la conservation de l’énergie est une ineptie, qu’il n’y a pas de forces électriques, que le cœur n’est pas une pompe, que les Égyptiens ont construit les pyramides à l’aide des sons, etc. Autant de conceptions que les écoles Steiner-Waldorf n’ont sans doute pas la franchise de dire aux parents ni aux inspecteurs.

Extrait page 124 :

« – X. : Doit-on présenter aux enfants l’aspect historique, le cheminement de l’individualité de Zarathoustra jusqu’à la manifestation du Christianisme ? L’histoire des deux enfants Jésus ?

– Rudolf Steiner : Il faut clore l’enseignement religieux en transmettant aux enfants ces relations, très prudemment bien entendu. »

Éléments d’explication : Pour les anthroposophes, il existe non pas un mais deux enfants Jésus. L’âme de Zarathoustra, personnalité historique du VIème siècle avant J-C, se serait réincarnée dans l’un de ces deux enfants. C’est donc cet élément de sa doctrine ésotérique que Rudolf Steiner préconise d’enseigner « prudemment » aux enfants, dans le cadre de l’enseignement religieux anthroposophique de son école. Lire à ce sujet notamment : Le Mystère des deux enfants Jésus, EAR, ou Le Cinquième Évangile, Ed. Triades. La « prudence du serpent », comme le dit l’Evangile… Cette métaphore prend ici tous son sens.

Extrait pages 124-127 :

« – Rudolf Steiner : En ce qui concerne les livres, je vous prie de bien tenir compte de ceci : je voudrais qu’ils soient pris en compte seulement pour votre information relative aux faits. Vous pouvez tout simplement considérer que les méthodes que l’on y suit, même dans la manière de considérer les choses, sont pour nous à éviter absolument. (…) Pour nous, ces livres n’existent que pour nous informer sur les faits. Il en va de même pour l’histoire. Tout les jugements qui lui sont incorporés ne sont que du verbiage. En histoire naturelle encore plus. (…)

– X. : Quel aspect l’homme a-t-il à cette époque ?

– Rudolf Steiner : A l’ère primitive, il est encore presque entièrement de substance éthérique. (…) Il n’a encore aucune densité. Il devient plus dense à l’ère hyperboréenne. Seules vivent ces formes animales qui sont en réalité une précipitation. (…) Mais il ne porte pas en lui de substance qui pourrait rester après lui. C’est pourquoi il ne subsiste pas de restes. Il vit à travers toutes ces époques et n’acquiert une densité extérieure qu’à peu près à l’ère cénozoïque. »

Éléments d’explication : Selon l’anthroposophie, ce n’est pas l’homme qui descend du singe, mais ce dernier qui descend de l’homme. Et non seulement le singe, mais tous les animaux. A la question de savoir pourquoi on ne trouve aucun reste fossile de cet ancêtre humain originel de tous les animaux, Rudolf Steiner réponds ici que ce dernier était constitué d’une substance quasi immatérielle ne pouvant fossiliser. Les animaux, en revanche, étaient selon lui constitués d’une substance plus dense le leur permettant.

Mais ce qu’il faut surtout remarquer dans ce passage est la manière dont l’enseignant Steiner-Waldorf reçoit la consigne de s’appuyer sur les manuels scientifiques dans l’unique but de présenter aux élèves certains faits, comme les squelettes de dinosaures ou les fossiles de plantes. En revanche, il leur dit explicitement que l’interprétation de ces faits devra contredire les hypothèses scientifiques de son époque et aller dans le sens des théories spiritualistes de l’anthroposophie. Cependant, ces interprétations seront également avancées de manière « prudente » aux élèves. On remarquera le ton presque haineux employé par Rudolf Steiner pour caractériser les hypothèses scientifiques divergentes des « vérités » de l’anthroposophie. Ainsi, dans les écoles Steiner-Waldorf, il peut arriver que les enseignants s’appuient sur des manuels scolaires pour dispenser leur enseignement. Les élèves pourront même être eux-mêmes en possession de ces manuels. Mais ce n’est pas pour autant que le programme de l’Education Nationale sera respecté. En effet, l’enseignant Steiner-Waldorf a pour consigne de ne retenir du programme officielle que l’évocation de certains faits précis, qu’il commentera à sa manière et intégrera dans un schéma conceptuel anthroposophique. Je me souviens de la manière dont on nous enseignait les sciences naturelles lorsque j’étais en 11ème (seconde) et 12ème classe (1ère). Le professeur nous avait par exemple exposé comment se produit la « gastrulation » lors de l’embryogenèse. Les faits évoqués correspondaient parfaitement à ceux que l’on aurait pu lire dans un manuel officiel. Mais pour notre professeur, la description de ce fait servait surtout de base pour étayer la démonstration selon laquelle des « forces cosmiques » se mettait à agir dans l’embryon à partir d’une certaine période de son développement. Pour être précis, il nous expliquait qu’on pouvait lire dans le geste de repli des tissus embryonnaires sur eux-mêmes un mouvement d’intériorisation, lequel soulignait la prégnance émergente du principe du « Moi » dans les organismes animaux. Or le « Moi » est un concept anthroposophique désignant une entité suprasensible. Pour ceux qui ne sont pas familiers de ce genre d’idées complexes, disons simplement qu’elles sont typiquement anthroposophiques. Il nous demandait même explicitement de ne pas noter ce genre de considérations dans nos cahiers de périodes, mais nous disait que cela devait rester entre nous.

Extrait page 127-128 :

« – X : Comment est-il possible qu’il y ait des vestiges de plantes au carbonifère ?

– Rudolf Steiner : Ce ne sont pas des vestiges de plantes. Ce qui a l’apparence de vestiges de plantes a pris naissance par exemple parce que le vent souffle et rencontre des obstacles bien déterminés. Disons que le vent souffle et produit quelque chose comme des formes de plantes, qui se sont conservées exactement comme les empreintes d’animaux (période hyperboréenne). C’est une sorte de cristallisation-plante. C’est une cristallisation avec des formes de plantes.

– X : Ainsi donc les arbres n’existaient pas du tout ?

– Rudolf Steiner : Non, ils étaient présents en tant que formes d’arbre. Toute la flore du carbonifère n’existait pas physiquement. »

Éléments d’explication : Rudolf Steiner ne pensait pas que la Terre ait connue une évolution remontant à des millions d’années en arrière. Selon lui, notre planète est beaucoup plus jeune que ne le disent les géologues. Son évolution se compte en centaines de milliers d’années certes, mais pas en dizaines de millions. De même, la fin de l’évolution terrestre aura lieu, pour l’anthroposophie, plus tôt qu’on ne le croit. Au début de l’évolution de la Terre, il n’existait aucune substances solides. Tout était « éthérique ». Or c’est dans une phase où tout était encore éthérique que serait apparu le règne végétal. Mais alors, comment expliquer l’existence de fossiles de plantes datant de cette époque, qui, eux, sont tout ce qu’il y a de plus matériels ? C’est la question que lui pose un de ses disciples pédagogues, qui devra probablement enseigner prochainement la géologie aux enfants de la première école Waldorf. L’explication de Steiner consiste à maintenir sa thèse d’une existence immatérielle originelle de la Terre tout en justifiant l’existence de fossiles. Ainsi, un pédagogue Steiner-Waldorf doit-il constamment jongler dans sa tête entre des thèses contradictoires. Ici, nous voyons qu’il doit composer entre les données concrètes de la géologie et les affirmations de l’anthroposophie. La réponse de Steiner est peut-être une habile pirouette, peut-être une vérité, mais ce n’est pas cela qui importe ici. Ce qui importe, c’est que cet extrait révèle la méthode avec laquelle les enseignants Steiner-Waldorf vont devoir se positionner face aux données de la science qu’ils doivent enseigner. Ils ne les nient pas, ce qui est habile. Mais quand ils le peuvent, ils leur donnent un autre type d’explication, parfois complètement farfelu.

Extrait page 132 :

« – Rudolf Steiner : Au sein du corps des professeurs, nous devons toujours retenir que nous, les hommes, ne sommes pas là pour nous-mêmes, mais pour réaliser les plans divins sur le monde. Gardons en conscience le fait que, lorsque nous accomplissons telle ou telle chose, nous réalisons en fait  les intentions des dieux, que nous sommes, en quelque sorte, les réceptacles destinés à réaliser les courants qui viennent d’en haut et veulent devenir réalité dans le monde ; ne cessons à aucun instant de ressentir tout le sérieux et tout le caractère sacré de notre tâche. »

Éléments d’explication : Cette admonestation de Rudolf Steiner révèle sans ambiguïté possible que la soit-disant « méthode pédagogique Waldorf » est surtout une affaire de religion et non de pédagogie. Les pédagogues sont au service des dieux ! Enseigner dans une école Steiner-Waldorf est un sacerdoce panthéiste. Nous sommes ici dans une démarche d’ordre cultuelle, pas dans l’optique d’une pédagogie innovante qui se fonderait sur une exploration anthropologique. Quand la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf continue de présenter ses écoles et sa pédagogie comme elle le fait encore aujourd’hui, elle ment, elle dissimule le caractère religieux et missionnaire de son entreprise, que les paroles de Steiner dévoilent pourtant clairement.

Les mots employés sont forts : le pédagogue Steiner-Waldorf est un « réceptacle ». Il ne doit « pas être là pour lui-même » ! Cette phrase est sans doute l’une de celle qui aura eu le plus d’effets malsains sur le long terme : elle est responsable du fait que les pédagogues d’une école Steiner-Waldorf doivent se donner corps et âmes à leur institution, ne plus penser à eux-mêmes pour s’offrir totalement à la collectivité. Les dégâts d’une telle attitude sont parfois effroyables : épuisement progressif du corps enseignant, disparition de la vie privée de ces derniers au profit de la « vie de l’école », avec toutes les répercussions que cela entraîne. Car il est absolument essentiel de savoir ne pas se perdre ni s’oublier soi-même dans son métier, surtout lorsque l’on est enseignant. Contrairement à ce que dit Rudolf Steiner, il faut avoir une vie privée, il faut savoir aussi être égoïste ! Le droit du travail, fruit des luttes syndicales du XXème siècle, vise précisément à protéger le salarié d’un investissement excessif dans son travail, qu’il soit volontaire ou contraint. Car ce type d’investissement l’amènerait à s’oublier lui-même et à ne plus faire attention à sa propre santé, tant physique que mentale. En outre, l’état d’épuisement conduit bien souvent à ne plus savoir évaluer proprement les risques et les dangers. Demander aux enseignants de disparaître dans leur travail au point de n’être plus qu’un « réceptacle des dieux » est une consigne d’ordre sectaire, pas un programme pédagogique. Il s’agit de quelque chose de dangereux, tant sur le plan de la santé que des répercussions possibles sur le rapport de l’enseignant aux élèves. Comment s’étonner ensuite que l’on trouve fréquemment, dans ces écoles, des enseignants qui reçoivent des salaires bien inférieurs aux heures qu’ils ont réellement effectuées, en dépit de toutes les consignes des conventions collectives et du droit élémentaire du travail ? Comment s’étonner également de ce que bon nombre d’écoles Steiner, dont les plus importantes en France, n’aient même pas signé de convention collective ? Comment s’étonner enfin de ce que l’on trouve tant d’enseignants qui finissent leurs carrières en mauvaise santé, ou complètement épuisés, aigris, détruits, usés par les « longues nuits sans sommeil » ? Ou qui auront parfois nouées des relations problématiques ou illicites avec des élèves, faute d’avoir su conserver en dehors de l’école une vie personnelle qui les aurait préservé de ce genre de tentation ? Une telle consigne de Rudolf Steiner pousse vers l’illégalité. Or elle n’est pas un simple mot d’ordre du fondateur, mais détermine bel et bien un état d’esprit, une ambiance, qui est celle de la collectivité enseignante de ces écoles. En effet, lorsque vous y travaillez, il est très mal vu de vouloir préserver sa vie privée. Celui qui persistera dans cette optique le paiera cher, car il enfreint (parfois sans le savoir) un dogme anthroposophique. Pour l’heure, il y a eu à ma connaissance très peu de conflits ayant débouché sur des règlements prud’homaux, en raison de l’emprise psychologique que ces écoles parviennent à conserver sur ceux qui ont travaillé en leur sein. Jusqu’à leur faire oublier ou négliger leurs droits ! Mais avec l’arrivée d’une génération d’enseignants qui sera moins prête à entrer dans la logique du sacrifice qui a été celle de ses aînés, les choses pourraient bien changer. Bien qu’aveuglés par la doctrine anthroposophique et embrigadés lors de leur formation pédagogique, les jeunes enseignants des écoles Steiner-Waldorf, édifiés par le spectacle du naufrage de leurs collègues plus âgés, refuseront sans doute d’aller aussi loin dans l’abandon de leurs vies personnelles au profit des « dieux », de la « pédagogie » ou de quelque impératif idéaliste qu’on ne manquera pas de leur présenter dans le cadre de l’anthroposophie. C’est du moins tout le bien que l’on puisse leur souhaiter, même si le risque n’est pas mince qu’ils deviennent les cibles des pédagogues anthroposophes purs et durs, bien souvent membres des collèges de direction, qui tenteront coûte que coûte d’imposer leur manière de voir et de vivre.

Extrait page 134 :

« – Rudolf Steiner : Il faut veiller à ce que rien de ce qui est traité ne disparaisse rapidement de la mémoire des enfants, et on doit obtenir cela non par la répétition, mais dès qu’on présente les récits pour la première fois. »

Éléments d’explication : Pour marquer ainsi la mémoire des enfants comme le voudrait Steiner, ne faut-il pas nécessairement avoir recours au procédé du suggestionnement et de l’emprise ? Aujourd’hui encore, je suis sidéré par la façon dont les récits mythologiques de mon professeur de classe sont restés intégralement dans ma mémoire. On pourrait se contenter d’y voir un bénéfice scolaire. Mais on devrait plutôt se demander si mon professeur n’a pas raconté ces récits en y faisant délibérément pénétrer une part trop importante de sa propre subjectivité. Je me souviens en effet avec quelle exaltation il rentrait dans ces histoires. Il semblait plus à son aise dans le monde fantastique des mythes et des contes que dans le monde réel. Les autres matières semblaient pour lui parfaitement secondaires, voire superflues. L’enseignement de l’orthographe ne paraissait jouir d’aucune considération à ses yeux, ce qui me vaudra toutes ma vie d’importantes lacunes dans ce domaine. Visiblement, l’enseignement des sciences lui coûtait. Mais lorsqu’il racontait un mythe, ses yeux se mettaient à briller, sa parole s’enflammait, au point que la première rangée d’élèves était continuellement dérangée par un flot ininterrompu de postillons venant s’échouer sur les tables. Ils les essuyait machinalement de la main, comme un essuie-glace, et reprenait le cours de son récit. Dans certaines réunions de parents, j’ai ainsi assisté à la manière dont d’autres professeurs de classes s’exaltaient en racontant comment leurs élèves « buvaient leurs paroles » lorsqu’ils racontaient des histoires, même à des âges avancés où cette tendance aurait du paraître suspecte d’un point de vue psychologique. Je crois qu’il y a ainsi une sorte de plaisir très problématique du professeur de classe Steiner-Waldorf à s’immerger complètement dans les récits merveilleux et d’y entraîner sa classe avec lui, comme s’il parvenait par ce biais à fusionner de manière communautaire avec ses élèves, en les entraînant avec lui dans l’imaginaire. Je me demande si nous ne sommes pas là en présence d’une forme d’addiction, comparable à celle que peux exercer l’emprise des jeux vidéos. Et je m’interroge sur la dimension sexuelle et pulsionnelle que peux représenter un tel rapport aux élèves, avec lesquels l’enseignant partage quelque chose qui s’apparente à un fantasme prolongé.


Extrait page 135 :

« – Rudolf Steiner : (…) E.E., le « bolcheviste », s’est nettement amélioré. Chez lui, il y a une anomalie des méninges, une formation anormale de la tête et des méninges. Il a des crampes spasmodiques ; peut-être est-ce une lésion due à un accouchement par forceps, mais cela peut aussi être héréditaire. Il s’agit là d’une élimination du corps éthérique. »

Éléments d’explication : Tout d’abord, on notera ici de quelle manière peu respectueuse Rudolf Steiner se permets de surnommer un enfant en l’étiquetant politiquement. De plus, il faut savoir que, dans la bouche d’un anthroposophe, le terme « bolcheviste » équivaut non seulement à une insulte, mais est une manière d’insinuer que la personne serait possédée par les forces du Mal (Lire à ce sujet ce que dit Serge Prokofieff au sujet du Léninisme dans son ouvrage intitulé Les sources spirituelles de l’Europe de l’Est, Ed. Paul de Tarse). Qualifier ainsi un enfant en plein collège est un manque de respect et de déontologie inqualifiable. Malheureusement, cette attitude n’est pas restée propre à Rudolf Steiner. Elle a été reprise par certains de ses disciples : dans l’une des écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, je me souviens avec quel ton haineux une professeur d’Histoire-Géographie avait qualifié, en pleine réunion, des élèves qui contestaient la qualité de son enseignement de « communistes », devant leurs parents scandalisés.

Mais ce qui est également choquant, dans cet extrait, est la manière dont Rudolf Steiner joue ici au médecin et livre un diagnostique qui servira de base au projet pédagogique concernant l’élève. N’y-a-t-il pas ici un grave problème déontologique à énoncer un diagnostique médical radical à une communauté enseignante quand on n’est pas médecin soi-même ? Dans les écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, il arrivait malheureusement fréquemment que des enseignants s’expriment de la même manière que le fait Steiner dans cet extrait. On évoquait des dysharmonies constitutionnelles pour expliquer telle difficulté scolaire ou tel trouble du comportement. Or cette attitude, qui était déjà problématique sur le plan moral à l’époque de Steiner, est devenue aujourd’hui condamnable sur le plan professionnel, puisqu’elle contrevient aux règles du secret médical. Ainsi, nous pouvons comprendre pourquoi, dans les écoles Steiner-Waldorf, on ne sait bien souvent pas distinguer de façon adéquate ce qui relève du pédagogique et ce qui relève du médical. Ou pourquoi on se permets parfois d’évoquer, dans certaines réunions, comme le fait ici Steiner, des éléments des dossiers médicaux des parents, sans que ceux-ci n’aient donné leur accord au médecin anthroposophe de l’école, qui est bien souvent aussi leur médecin de famille, pour divulguer de telles informations.

Trop d’enseignants règlent encore leur conduite sur le modèle de leur Maître, un homme qui, en raison de ses dons supposés de clairvoyance, se croyait autorisé à se positionner à la fois comme médecin et comme pédagogue.

Extraits page 139 et page 348 :

« – Rudolf Steiner : (…) Ces bulletins, dans la mesure où les prescriptions en usage l’autorisent, ne doivent parler des enfants que d’une façon générale. L’élève doit être caractérisé, et c’est seulement quand une discipline est particulièrement remarquable qu’il faut la mentionner. Les appréciations doivent être aussi bonnes que possibles, et au moment du passage dans la classe supérieure, on doit faire aussi peu que possible mention de niveaux différents. Lors de l’entrée dans une autre école, il faut fournir les éléments de contrôle exigés. »

« – Rudolf Steiner : Je voudrais maintenant vous demander si nous établirons à nouveau les bulletins comme l’an dernier. Rédiger ainsi les bulletins est une bonne manière. Exactement comme l’année dernière.

– X : Nous les avons rédigé de manière optimiste.

  • Rudolf Steiner : (…) On repoussera beaucoup de gens si l’on formule les phrases de manière trop sévère. (…) Exprimer de manière positive même les défauts. »

Éléments d’explication : Ceux qui ont déjà eu une fois entre les mains un bulletin scolaire rédigé par un professeur de classe Steiner-Waldorf et ses collègues auront sans doute été frappé par le fait qu’on n’y trouve aucune notion de niveau scolaire, ni d’acquisitions de compétences, ni de résultats, mais une sorte d’étrange portrait psychologique de l’élève, souvent dithyrambique. En France, les parents ayant poussé à ce que les bulletins correspondent davantage aux normes standards attendues, on ne trouve plus guère de bulletins Waldorf absolument purs, en ce sens que quelques notations y sont désormais introduites. Cependant, la logique qui préside à leur rédaction est restée la même. Quelle est cette logique et quels sont ses effets ? La consigne fournie ici par Rudolf Steiner nous permet de l’appréhender. Elle consiste à considérer les bulletins Steiner-Waldorf comme quelque chose de radicalement différent des bulletins traditionnels. On ne note pas l’élève, on ne mentionne pas les différentes matières, on dresse un portrait psycho-spirituel général le plus élogieux possible de ce dernier, etc. Exactement comme le préconise ici Steiner.

Comme on le voit dans cet extrait, cette méthode n’est pas sans arrières-pensées mercantiles, puisqu’il s’agit de « ne pas repousser » les parents par des appréciations négatives sur leurs enfants. En effet, j’ai souvent pu observer, en tant que professeur-Waldorf, à quel point les parents étaient flattés par ce que les professeurs écrivaient au sujet de leurs enfants sur les bulletins. Ils avaient l’impression que leur progéniture était exceptionnelle. Quel parent peut résister à ce genre d’apologie de la chair de sa chair ? 

Bien évidement, cette manière de procéder pose souvent un problème lors du départ d’un élève vers une autre institution scolaire. Steiner dit à ce sujet de « fournir les éléments de contrôle exigés ». En clair, il demande aux professeurs, qui ne se sont jamais souciés réellement du niveau scolaire de leurs élèves, puisque tel n’est pas l’objectif de cette « pédagogie », d’inventer de toutes pièces des documents afin de les transmettre aux autres institutions scolaires qui en font la demande pour accueillir le nouvel arrivant. C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui encore, lorsqu’un élève quitte une école Steiner-Waldorf pour réintégrer le circuit scolaire ordinaire, les professeurs Steiner-Waldorf rechignent à remplir des bulletins où ils doivent introduire des appréciations qu’ils n’ont pas l’habitude de fournir, et mentionner des notes qui ne correspondent en fait à aucune évaluation effectuée. Mais comme il faut bien se plier à cette exigence – s’il ne sont pas parvenu à convaincre l’élève et/ou ses parents de rester – ils doivent fournir les pièces nécessaires. Ils n’ont donc pas d’autre solution que de « fabriquer » ex-nihilo des bulletins traditionnels, avec des évaluations classiques improvisées. Parfois, certains professeurs ont si peu l’habitude de ce genre d’exercice qu’ils sont totalement désemparés.

Comment les professeurs Steiner-Waldorf s’y prennent-ils ? Lorsque j’ai travaillé dans ces écoles, je me suis bien vite aperçu que les bulletins « normaux », avec des notes, rédigés par les professeurs Steiner-Waldorf en plus des bulletins « Waldorf », étaient bien souvent excellents : les élèves avaient des notes très élevées et de remarquables appréciations. Pourtant, cela ne correspondait absolument pas à leurs niveaux réels. Car ces élèves travaillaient très peu, les professeurs étant tellement occupés par les diverses réunions de la vie de l’école qu’ils n’avaient tout simplement plus le temps de leur donner des devoirs et de les corriger. Mais les professeurs, dans un soucis de cohérence interne que l’on peut comprendre, avaient voulu faire ressembler les bulletins normaux aux bulletins Waldorf. Lors du passage des épreuves du baccalauréat, presque tous les élèves avaient mention favorable ou très favorable, en vue de leur donner le coup de pouce nécessaire à l’oral. Mais cela posait de graves problèmes, car les enfants et leurs parents étaient persuadés que les très bonnes notes inscrites sur les bulletins normaux correspondaient à un niveau réel. Quels n’étaient pas leur désenchantement et leur colère lorsqu’ils s’apercevaient que ces appréciations et ces notes élogieuses étaient factices ! Le problème apparaissait notamment lorsque, voyant ces bon bulletins, certains parents du Collège allaient trouver les professeurs pour leur faire part de leur intention de scolariser prochainement leurs enfants dans le système scolaire normal, puisque leur niveau acquis le leur permettait désormais. Voici un exemple d’une scène à laquelle j’ai assisté, montrant ce qui peut se produire dans ce genre de cas de figure où le parent vient trouver le professeur après avoir reçu l’excellent « bulletin normal » de son enfant :

« – Bonjour Jean-Pierre, tu vas bien ? (dans les institutions Steiner-Waldorf, il n’est pas rare que les parents tutoient et fassent la bise aux professeurs de leurs enfants en les rencontrant chaque matin, comme s’il s’agissait d’une grande famille). Dis-moi, le dernier bulletin de mon fils étant excellent, je me suis dis que ce serait le moment de l’envoyer dans le système public. Tu sais que son projet est d’intégrer une section sport-études. Rien ne s’y oppose je crois.

Le professeur en question se montra alors très embarrassé et répondit :

– Oui il a un bon bulletin, mais tu sais il va avoir du mal dans le système traditionnel…

– Tu plaisantes ! répondit le parent. Je ne comprends pas comment mon fils pourrait avoir des difficultés dans le système scolaire traditionnel avec une moyenne générale de 14/20 !

– Oui, c’est vrai, on lui a mis 14, mais tu comprends… En fait il n’a pas vraiment 14 ! Il a 14 oui,  mais ici, à l’école… Il n’aurait pas forcément 14 ailleurs… Tu comprends ?

– Non, je ne comprend pas !

– Enfin, tu sais bien…., lui répondit le professeur Steiner-Waldorf de plus en plus embarrassé. On lui a donné 14 de moyenne générale parce qu’ici c’est un bon élève et qu’on pensait qu’il allait rester à l’école. Mais si tu le mets maintenant dans le système normal, il n’aura pas 14 ! Il va se planter, ça va  être trop dur pour lui car il n’a pas le niveau. Tu saisis… ?

– Comment peut-il se planter et ne pas avoir le niveau avec 14 de moyenne générale !? s’exclama le parent. Il a 14 ou il n’a pas 14 ???

– Oui il a 14, mais ici… Enfin bon, je t’aurais prévenu… ajouta le professeur avant d’esquiver la suite de la conversation. »

Les parents retirèrent l’enfant de l’école et découvrir qu’effectivement, leur fils eut toutes les peines du monde à intégrer une scolarité normale. Même la façon dont il avait appris les mathématiques était différente des mathématiques enseignées dans le public. Les termes qu’il avait appris étaient un jargon propre à la pédagogie Steiner-Waldorf et non aux mathématiques, pourtant universelles. « C’est le roi comme ça ! » s’exclamait l’enfant quand on lui parlait des divisions, faisant le geste d’un roi tenant un sceptre avec ses deux poings fermés pour partager son royaume avec ses enfants (les poings serrant le sceptre imaginaire formant les deux points de la division), face à son nouveau professeur incrédule. J’ai retranscrit ce dialogue, car il est révélateur du fond du problème, à savoir que Rudolf Steiner a voulu faire en sorte que le système d’évaluation propre à sa « pédagogie » ne corresponde à aucune norme scolaire extérieure. Il n’a pas compris – ou pas voulu comprendre – que l’évaluation est de fait une mise en relation d’un élève et d’une institution scolaire particulière avec l’ensemble du système éducatif d’une société ! Qu’est-ce que noter, sinon introduire un élément d’objectivité externe dans le travail effectué, et de distance dans le rapport pédagogique qui s’est tissé entre le professeur et l’élève ? Évaluer les élèves est au contraire, pour Steiner, une démarche superflue qui devrait surtout demeurer une sorte d’affaire privée entre le professeur et ses élèves. Il le dit d’ailleurs très clairement dans une des dernières conférences de Nature Humaine :

« Le maître devrait se dire : à quoi bon faire passer un examen à cet enfant ? Je l’ai eu constamment sous les yeux, et je sais parfaitement ce qu’il connaît et ce qu’il ignore ! » (Rudolf Steiner, Nature Humaine, Ed. Triades, page 233).

A mon sens, cette logique pédagogique est une aberration ! Elle représente une dangereuse clôture de l’enseignant avec ses élèves dans une intimité où n’interviendrait aucune mise à distance, aucun recul permis par l’entremise d’un tiers extérieur.

N’est-ce pas précisément une logique que l’on ne peut que qualifier de dérive sectaire, en ce sens où nous voyons comment est consommée la coupure entre l’école Steiner-Waldorf et les normes de la société ? Steiner montre ici en effet clairement qu’il voulait faire coexister, sans contact entre elles, la logique des bulletins en vigueur dans le système scolaire traditionnel et la logique des bulletins appliquée dans le système scolaire Waldorf. Il y a des bulletins Waldorf et des bulletins normaux. Mais il n’existe aucune passerelle entre ces deux logiques différentes, si bien que le professeur Steiner-Waldorf n’a pas d’autres solutions, lorsqu’un élève part pour le système scolaire ordinaire, que de tricher et d’inventer des bulletins qui ne correspondent à rien. Dans certaines écoles où j’ai travaillé, la schizophrénie entre les deux logiques étaient telle que les professeurs Steiner-Waldorf en étaient venu à rédiger en même temps deux types de bulletins : le Waldorf et le normal. Tout deux étaient remis aux parents, qui étaient complètement perdus. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les écoles Steiner-Waldorf font tout pour empêcher leurs élèves de partir, car ils savent que la confrontation avec le système extérieur est impossible, sauf lors de certains paliers qui permettent quelques équivalences, c’est-à-dire de sauver les apparences.

A ce sujet, nous pouvons évoquer la question de la réussite des élèves au Baccalauréat en France. Les parents qui se renseignent à ce sujet voient en effet affichés des taux de réussite absolument remarquables pour certaines écoles. Mais il y a une chose qu’ils ne prennent pas en considération, car il est difficile de la connaître si l’on n’est pas au coeur du système. Les taux de réussite au Baccalauréat sont en effet calculés sur les élèves inscrits jusqu’à la dernière année dans la scolarité Steiner-Waldorf (12ème). Ils ne prennent pas en compte les élèves qui quittent en cours de route l’école, par exemple en Seconde, ou avant. Or le pourcentage de ces élèves, d’après mon expérience, peut être très important. Dans ma propre classe de l’école de Verrières-le-Buisson, tandis que nous étions encore une classe d’une trentaine d’élèves en 11ème (Seconde), nous n’étions plus que douze en 12ème (Première). Cette hémorragie soudaine n’était pas, la plupart du temps, le fait des élèves ni de leurs parents, mais le résultat d’entretiens systématiquement organisés au cours desquels on avait poussé vers la sortie les mauvais élèves. Ceci explique pourquoi le taux de réussite de ma classe au Baccalauréat avoisinait les 100% : tous les éléments susceptibles de le faire baisser avaient été préalablement écartés en amont. De même, dans une autre école Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, on divisait en deux les classes à partir de la Seconde. Les « bons » formait un groupe auquel on donnait ses chances au Baccalauréat. Les autres entraient sans le savoir dans une sorte de « voie de garage » dont la sortie prématurée de l’école était la clef. On me demandait ainsi d’assurer les cours de Français de ces élèves, alors que je n’avais aucune des compétences requises, ma spécialité étant la Philosophie. Ainsi, on comprends pourquoi les écoles Steiner-Waldorf peuvent afficher de tels taux de réussite au Baccalauréat : sur un échantillon des 10 meilleurs élèves d’une classe qui en comptait 30 à l’origine, il est facile d’obtenir 90% de succès. Mais en réalité, seuls 9 sur 30 auront réussi. Les autres auront quitté auparavant le circuit traditionnel pour s’engager, tantôt dans des filières professionnelles, tantôt pour avoir leur Baccalauréat en intégrant l’Éducation Nationale et en redoublant plusieurs fois si nécessaire.

Extrait page 140 :

« – Rudolf Steiner : On peut donner des exercices particuliers à certains enfants de la 4ème classe, par exemple à E.E. une maxime comme : « En apprenant, l’homme acquiert de la force vitale ». Vous pouvez la lui faire dire le matin, dans le premier cours. Pour F.R. : « Je veux faire attention à moi en parlant et en pensant ». Pour A.S. : « Je veux faire attention à moi en parlant et en agissant. (…) En 5ème classe, il y a H.A. (…). Il devrait réciter : « Apprendre, être attentif, déployer du zèle, que ce soit écrit dans mon cœur. »

Éléments d’explication : Nous voyons ici intervenir directement dans le processus pédagogique une pratique méditative ésotérique des anthroposophes, à savoir la récitation de mantras. Rudolf Steiner recommande aux pédagogues Steiner-Waldorf d’imaginer pour chaque élève un mantra particulier correspondant à ses difficultés personnelles. Le mantra est une sentence de sagesse que l’on s’adresse à soi-même dans l’intimité de la conscience. Ce n’est donc pas la même chose que les leçons de morale que les élèves du siècle dernier devaient parfois recopier de nombreuses fois en guise de punition, comme « Je dois être sage en classe ». En effet, ces leçons de morale n’exigeaient pas d’entrer aussi profondément dans l’intimité de la conscience des élèves. Il s’agissait simplement de quelque chose qui concernait le comportement de la personne. En introduisant comme il le fait l’usage individualisé du mantra avec des élèves de Collège dans le cadre scolaire, Rudolf Steiner les habitue à une pratique ésotérique qui est celle des anthroposophes. Il leur apprend donc à méditer comme méditent les anthroposophes. Or ce genre de procédé est toujours d’actualité aujourd’hui dans les écoles Steiner. Je me souviens ainsi comment, au cours d’une fête de la Saint-Michel qui avait lieu à l’école Perceval de Chatou, nous avions notamment demandé aux élèves de la Première Classe (CP) de retenir par cœur les mantras suivants :

– « Ta parole est ton épée, frappes toujours avec justice. »

– « Habilles ton cœur de blanc, tu seras une lumière dans l’obscurité. »

De plus, si nous examinons les mantras individualisés proposés par Rudolf Steiner dans l’extrait que nous avons cité, nous voyons que ces derniers sont construits autour de l’idée de tripartition de la nature humaine (pensée, cœur, volonté) qui est l’un des leitmotiv fondamentaux de l’anthroposophie. Il utilise même le terme de « force vitale », qui chez les anthroposophes est une autre façon de désigner les « forces éthériques ». Ainsi, au-delà de l’intérêt pédagogique ou psychologique (discutable) que pourrait éventuellement représenter de tels mantras pour les élèves, ils ont aussi et peut-être surtout pour fonction d’introduire des éléments de base de la doctrine anthroposophique dans l’esprit des jeunes élèves.

Extrait pages 144 et 146 :

« – Rudolf Steiner : L’eurythmie est obligatoire, il faut y prendre part. Celui qui ne fait pas l’eurythmie est exclu de l’école. (…) On peut adresser aux parents toutes les quatre semaines une circulaire sur le règlement de l’école, et y dire que l’eurythmie est une matière obligatoire. »

Éléments d’explication : Cet extrait est intéressant en ce sens qui montre que l’eurythmie a bel et bien été imposé par Rudolf Steiner dans sa pédagogie, en dépit des fortes réticences qu’il a suscité dès le départ, tant chez les élèves que chez les parents. Et pour cause : non seulement l’utilité de l’eurythmie est très contestable, mais il s’agit surtout d’une manière presque évidente d’enseigner l’anthroposophie aux élèves. Sur cette question se référer à mon article intitulé L’Eurythmie dans les écoles Steiner-Waldorf : de l’anthroposophie à visage presque découvert.

Extrait page 147 :

« – Rudolf Steiner : En 7ème et en 8ème classe, on pourrait enseigner ce qui se trouve dans les Fondements de la question sociale. »

Éléments d’explication : L’ouvrage de Rudolf Steiner intitulé Les Fondements de la question sociale, paru aux Éditions E.A.R., est un ouvrage d’anthroposophie sociale exposant le programme politique des anthroposophes (instaurer une « tripartition sociale »). On voit ici clairement que Steiner envisage sans état d’âme l’enseignement d’une partie de sa doctrine à des élèves de Collège.

Extrait page 148 :

« – Rudolf Steiner : Pour la cleptomanie, on obtiendra un bon résultat en laissant l’enfant assis un quart d’heure, en tenant ses propres pieds, ses orteils avec ses mains comme punition. Du point de vue du renforcement du vouloir, c’est aussi un remède contre la cleptomanie. »

Éléments d’explication : Cet extrait, avec d’autres du même genre, montre que Steiner préconisait d’opérer des rituels magiques sur des élèves, imposés sous forme de punition, pour traiter leurs problèmes de comportement. Rien d’étonnant, lorsque l’on sait que le principale livre de Rudolf Steiner, LInitiation (Ed. Triades notamment) est une sorte de manuel d’exercices méditatifs en vue de devenir un « magicien blanc », comme cela est dit clairement à la fin de l’ouvrage. Lorsque j’étais élève à l’école de Verrières-le-Buisson, une vieille jardinière d’enfant d’origine russe nous avait même raconté comment Rudolf Steiner opérait parfois des séances d’exorcisme sur des élèves dont on suspectait qu’ils étaient possédés par des démons, en les attachant sur une chaise et en leur fouettant les jambes avec des branchages. Le Maître aurait cependant demandé de garder le secret le plus absolu sur cet événement, mais cette pratique finit par être connue oralement par la communauté des professeurs Steiner-Waldorf. Une autre fois, elle m’avait raconté que Madame Simone Rihouët-Corroze, une proche de Marie Steiner, qui a introduite l’anthroposophie en France, aurait surpris Rudolf Steiner en train de s’amuser à léviter pour monter un grand escalier. Quand on sait cela et qu’on lit l’extrait ci-dessus, la possibilité de l’existence de pratiques rituelles magiques intégrées à la pédagogie Steiner-Waldorf n’a plus rien d’étonnant. Ce qui est très grave, c’est la préconisation par Steiner du recours délibéré à des situations humiliantes pour traiter les comportements déviants des élèves, comme de les obliger à rester longuement courbés sur une chaise en tenant leurs propres orteils pour guérir la cleptomanie. Imaginez que l’on apprenne de nos jours qu’un professeur aurait pratiqué un tel rituel magico-thérapeutique sur un élève ! Ne serait-il pas aussitôt interrogé par la Brigade des Mineurs ? Comment la Fédération des Écoles Steiner peut-elle donc éditer de tels « conseils » aujourd’hui ? Ne sait-t-elle pas que la cleptomanie ne se soigne pas par la magie, mais par des thérapies cognitives et comportementales adaptées ? Il faut donc mesurer le danger que représente le fait de confier des enfants à des pédagogues dont certains croient inconditionnellement à ce qu’a dit Steiner et pourraient tout-à-fait décider un jour de se mettre à pratiquer eux-mêmes ce genre de rituels ou d’exorcismes pour traiter les problèmes qu’ils rencontrent chez des enfants indisciplinés. Ici, la pédagogie Steiner-Waldorf révèle incontestablement son caractère potentiellement dangereux et moyenâgeux. Le fait que la Fédération de écoles Steiner-Waldorf n’ait même pas pris soin de mettre une note à ce passage pour prendre les distances nécessaires par rapport à cette recommandation de Rudolf Steiner en dit long sur son sens critique et son appréhension de la réalité contemporaine.

Extrait page 154 :

« – Rudolf Steiner : J’ai fait aujourd’hui une visite intéressante en 8ème classe. Comment s’appelle ce garçon ? Il écrit exactement comme vous, monsieur Stein. O.N. imite votre écriture. C’est là un fait intéressant. Si quelqu’un a des cheveux plats, il s’appropriera l’écriture du maître. Un enfant avec des cheveux ébouriffés n’aurait pas fait cela. »

Éléments d’explication : Cet extrait est révélateur de la manière dont Rudolf Steiner avait fini par développer ce que j’appellerais volontiers un délire de catégorisation spirituelle des individus, à partir de critères de plus en plus loufoques. Ici, les enfants aux cheveux plats se voient attribuer une excellente faculté d’imitation. Une autre fois, ce sont les blonds qui se verront attribuer une intelligence supérieure, au détriment des bruns. On pensera également aux catégories des quatre tempéraments, déjà évoquée dans le commentaire d’un précédent extrait de cet ouvrage, pour lesquelles Rudolf Steiner donne des indications morpho-physiologiques. Il indique même les tessitures des voix en fonction des tempéraments. Ce qui est dramatique, c’est que ce mode de pensée consistant à considérer les élèves en fonction de critères physiques extérieurs permettant de déterminer leurs intériorités est devenu une forme de manie également chez les professeurs Steiner-Waldorf, jusqu’à aujourd’hui. Où est le respect de l’individualité des élèves quand on prends ainsi l’habitude de juger de ce qu’ils sont au fond d’eux-mêmes et de leurs facultés à partir de ces signes corporels ?

Extrait page 156 :

« – Rudolf Steiner : Le mahométisme est la première manifestation ahrimanienne après le mystère du Golgotha. Le Dieu de Mahomet, Allah, est une copie ahrimanienne, ou un reflet ahrimanien des Elohim, mais saisi de manière monothéiste. Il les désigne toujours comme une unité. La culture mahométane est ahrimanienne, mais l’attitude d’âme des musulmans est luciférienne. »

Éléments d’explication : Lucifer et Ahriman sont dans la pensée de Rudolf Steiner les deux entités du Mal. Ahriman est un autre nom pour désigner Satan. Lucifer est le séducteur. Ce sont en même temps des catégories par lesquelles l’anthroposophie prétends pouvoir saisir dans leur polarité de nombreux phénomènes de l’existence, notamment des attitudes humaines. J’ai souvent eu l’occasion de constater comment les anthroposophes finissaient par appréhender et juger tout ce qui les entouraient avec ces deux catégories majeures de leur doctrine. Ici, un jugement est porté sur les Musulmans et leur Dieu. Il n’est pas resté lettre morte chez les anthroposophes. J’ai en effet souvent pu constater dans leurs cercles des manifestations d’islamophobie. Dans une école Steiner-Waldorf en France, j’ai ainsi eu connaissance de cas d’élèves qui avaient allarmé la communauté enseignante d’une petite école provinciale parce qu’ils avaient manifesté leur désir de s’intéresser à l’Islam. Cela n’a rien d’étonnant lorsque l’on lit ce genre de propos de Rudolf Steiner, qui ne contiennent aucune forme d’appel à la tolérance ni à la compréhension, bien au contraire, et que l’on sait quelle place exclusive il accorde au christianisme dans sa doctrine ésotérique.

Extrait page 170 :

« – Rudolf Steiner : C’est une caractéristique des élèves Waldorf d’être très jaloux de leurs propres professeurs, de ne faire grâce qu’à leurs propres professeurs, de considérer qu’eux-seuls font ce qui est juste. (…) Cela apparaît aussi dans l’attitude en cours. Monsieur A. n’est déjà plus un homme, ils le considèrent presque comme un saint. »

Éléments d’explication : Cette déclaration de Rudolf Steiner montre que ce dernier était parfaitement conscient de la séduction et de l’emprise que sa pédagogie peut produire sur les élèves, en provoquant un lien affectif anormalement intense entre le professeur et ses élèves. J’ai détaillé dans mon article intitulé Une emprise et un endoctrinement presque indétectables quels procédés sont mis en place pour produire cet effet problématique constituant selon moi une forme d’atteinte à la liberté intérieure des enfants et pouvant générer de graves dérives. Le fait de le dire avec une certaine forme d’humour, comme il le fait ici, est conçu pour désamorcer la prise de conscience d’une anormalité qui devrait pourtant être perçue comme telle. Ce procédé était souvent utilisé dans les écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé. Par exemple, il arrivait qu’un des enseignants du Collège de Direction évoque spontanément le fait que les élèves abandonnaient toute pudeur en cours, s’embrassant ou se caressant à la vue de tous. Mais il présentait le fait sous la forme d’un constat amusé, ajoutant que cette présence manifeste de libido était la preuve que l’école n’était pas une secte. Aujourd’hui, je dirais au contraire que ce genre de gestes des élèves étaient plutôt le signes que ces derniers ne faisaient plus la distinction, lorsqu’ils se trouvaient dans l’école, entre la sphère publique et la sphère privée.

Mais cette remarque de Rudolf Steiner fait écho non seulement à l’attachement affectif que les enfants scolarisés dans une institution Steiner-Waldorf développent envers leurs professeurs, mais aussi envers leur école. En effet, ce sont de véritables liens d’amour qui peuvent unir un enfant à une école Steiner-Waldorf. Les pédagogues anthroposophes ne s’y sont pas trompés et on fait un instrument de promotion de leur pédagogie, comme en témoigne cette récente affiche d’annonce des portes ouvertes d’une institution Steiner-Waldorf d’Île-de-France :

Verrieres-le-Buisson-20130213-00059

Sur un fond rouge qui tranche et attire le regard, un visage d’enfant coiffé d’une couronne déclare fièrement « J’aime mon école ! ». Le slogan est clair et percutant. Il intrigue. Il provoque même, car il va à contre-courant de ce que disent ordinairement les enfants au sujet de l’école :

« Un enfant qui prétend aimer son école ?! Qu’est-ce que cela ? Mes enfants me disent plutôt chaque jour : « J’suis malade ! J’veux pas y aller ! » Ah s’il existait une école qui me débarrasse du fardeau d’avoir à traîner ma progéniture geignarde chaque matin jusqu’à sa salle de classe, je serais ravi de l’y envoyer ! »

Tel est à peu près le discours que développera en son fort intérieur le parent interloqué. Les pédagogues anthroposophes ne s’y sont pas trompés et en on fait un instrument de promotion de leur « pédagogie ». Mais que se cache-t-il sous une telle affiche aux abords attractifs et séduisants ? Pouvons-nous, en l’observant, percer les apparences jusqu’à la réalité qui se cache derrière, et non celle qui voudrait être mise en avant ?

Remarquons tout d’abord comment l’affiche sait habilement jouer d’une réalité que l’on peut effectivement rencontrer rapidement quand on approche une école Steiner-Waldorf. Car il est exact que les enfants scolarisés dans ce genre d’institutions développent, non seulement envers leurs professeurs, mais aussi envers leur école, un sentiment qui s’apparente à de l’amour. Lorsque parfois des reportages télévisés offrent l’occasion à des enfants de s’exprimer sur leur scolarité dans une institution Steiner-Waldorf, on les voit tenir des discours aux accents très sincères, affirmant qu’ils se sentent bien dans leur école, qu’ils s’y épanouissent, qu’ils y découvrent plein de chose passionnantes, etc. Ils déclarent aussi fréquemment qu’avant d’y venir, lorsqu’ils étaient scolarisés dans le public, ils détestaient l’école, alors que maintenant ils l’aiment. « J’aime mon école ! » ou « J’aime mes professeurs ! » est donc bien le type de discours que les enfants scolarisés dans ces écoles tiennent fréquemment. Est-ce spontané ? Oui, dans une certaine mesure. Les enfants qui tiennent ce genre de propos ne récitent pas des discours qu’on leur aurait imposé de force. Ils semblent parler avec leur cœur. Lorsque j’étais moi-même élève, j’ai fait moi-aussi de telles déclarations et aurais répondu avec la même assurance si on m’avait interrogé pour la télévision. Les mots qui seraient sortis de ma bouche à cette occasion auraient été les miens, tout en étant également ceux que j’aurais entendu de mes parents, qui les auraient eux-mêmes entendus de mes professeurs lors des réunions de parents. Les pédagogues anthroposophes sont en effet habiles pour diffuser des discours convaincants qui seront repris par les personnes concernés le moment venu. Néanmoins, personne ne m’aurait obligé à les tenir et j’aurais été convaincu de leur véracité.

La question n’est cependant pas de savoir si un enfant qui dit « aimer son école » est sincère, mais pourquoi il en vient à faire une telle déclaration d’amour !? N’est-il pas en effet suspect qu’un élève en vienne si tôt dans sa vie à prendre fait et cause pour l’institution qui le scolarise ? Cela ne traduit-il pas chez l’enfant un investissement affectif disproportionné ? Cela ne trahit-il pas le fait qu’on lui a fait percevoir son école comme étant « à part », « différente », « pas comme les autres », comme les termes de cette publicité le stipulent ? A mon sens, cet attachement à une singularité revendiquée comme exceptionnelle, lorsqu’elle est exprimée par des enfants, est déjà le signe d’une dérive. Si le public regardait ce genre de campagne publicitaire avec davantage de sagacité, celle-ci ne constituerait pas une promotion efficace, mais un signal d’alerte inquiétant. Car tout en elle devrait inquiéter ! Ne devrait-on pas trouver étrange, venant de gens qui se prétendent « pédagogues »,  cette représentation d’un enfant coiffé d’une couronne et drapé d’une cape rouge, à l’image d’un enfant-roi ? Ne pourrait-on y voir aussi le symbole d’une volonté d’ancrer le psychisme de l’élève dans le Moyen-Âge, les mythes et les légendes de la Table Ronde, comme le font aussi certaines obédiences d’extrême-droite ? Ou de le faire se prendre au jeu d’être ce qu’il n’est pas, comme une sorte de super-héros, dont la cape est l’apanage ? N’est-ce pas là la représentation d’un être qui préfère jouer plutôt que de travailler, comme si l’affiche était celle d’un atelier théâtre et non d’une école ? Son regard à la fois hautain et songeur n’est-il pas la marque d’un psychisme qui se complaît dans l’imaginaire et dans la surestime de soi ? Ses yeux presque exorbités, formant un regard fixe et perdu, comme hypnotisé, ne ressemblent-ils pas à ceux d’un enfant déjà marqué d’une étrange tendance mystique ?

Pourtant, nombreux sont les parents qui se contenteront du raisonnement simpliste du genre : « Les enfants de cet établissement ont l’air contents d’aller à l’école, ils le disent, donc ça doit être une bonne école, sinon ils diraient qu’ils ne veulent pas y aller ». Ils ne réfléchiront pas au fait qu’il n’est en fait pas normal que les enfants soient si tôt impliqués dans la défense et la promotion de « leur école ». Car aucune école n’appartient aux enfants qui y sont scolarisés. L’école est l’école des adultes et de la société. Pas celle des enfants ! Elle est faite pour eux mais n’est pas à eux ! Quand un enfant en vient à dire qu’il aime « son » école, cela signifie qu’il s’est approprié affectivement quelque chose qui en réalité n’est pas de son ressort ! Il est bon que les enfants pleurent quand ils vont à l’école pour les premières fois : cela signifie que l’école marque le passage de sa famille vers la société. Mais quand l’école devient pour un enfant « son école », comme ses parents sont « sa famille », cela veut dire que quelque chose n’est plus à sa place. L’enfant qui dit « J’aime mon école ! » plutôt que « J’aime ma maman ! » témoigne de ce qu’on a substitué dans son esprit ce qui devrait normalement revenir à sa mère pour le dériver vers une institution et tout ce qui la sous-tend. En l’occurrence, l’Anthroposophie. L’Éducation Nationale a sans doute beaucoup de défauts, mais pas celui de développer chez les enfants qui sont scolarisés chez elle un sentiment d’appartenance identitaire d’ordre familial ou communautaire. Car l’école doit rester l’école, et rien de plus. Ce n’est ni un château-fort à défendre, ni une religion à répandre par une croisade, ni une grande famille dans laquelle on croit se sentir bien. C’est un lieu où l’on vient travailler et appRendre, parce qu’il le faut pour devenir des êtres humains d’aujourd’hui. Cet enfant qui dit « J’aime mon école ! » révèle simplement qu’il évolue dans une structure où le principe de plaisir est prévalent, où l’attachement affectif a débordé hors du cadre de ce qui est normal. On a fait en sorte que sa personnalité se construise sur un processus d’identification problématique à son établissement scolaire. On lui a dit qu’il était unique et différent parce qu’il était dans une école « pas comme les autres ». On a valorisé chez lui le fait d’être retranché du reste de la société. On a magnifié son individualité en le plaçant sur le piédestal de la pédagogie Steiner-Waldorf, tandis qu’on lui a soufflé que ceux qui n’ont pas cette chance seraient des moutons. On l’a gonflé d’un orgueil qui fera de lui plus tard un prosélyte. On a posé sur sa tête une couronne de pacotille qui lui procure l’impression d’être un roi, alors qu’il s’agit en réalité d’un joug par lequel les anthroposophes pourront un jour contrôler son esprit. Quand il proclame qu’il « aime son école », l’enfant révèle donc qu’il s’est fait embrigader. Aux adultes de le comprendre.

Extrait page 188

« On demande s’il faut organiser à l’école un poste de secours public [une infirmerie en cas d’urgences], ce qui permettrait d’avoir les pansements, etc., à meilleur marché.

– Rudolf Steiner (…) Il serait sans aucun doute souhaitable d’avoir un lieu où l’on puisse conduire un enfant. En revanche, il n’est pas très souhaitable que tout cela soit mis en place avec intrusion de l’extérieur. (…) Plus nous nous fermerons vis-à-vis de l’extérieur, mieux cela vaudra. »

Élément d’explication : Plus nous nous fermerons vis-à-vis de l’extérieur, mieux cela vaudra… Cette phrase de Rudolf Steiner dit tout. L’école Steiner-Waldorf est bel et bien conçue, dès le départ, avec un volonté d’ostracisme, de coupure sectaire à l’égard du reste de la société, perçue comme hostile. Ici, c’est la médecine de la société qui est présentée comme une intrusion non souhaitable. Que craint Rudolf Steiner lorsqu’il va jusqu’à refuser qu’un médecin ou un infirmier non-anthroposophe soit présent dans l’enceinte de son école ? Sans doute les irrégularités et les graves manquements qu’il serait dès lors à même de constater. Dans l’école Steiner-Waldorf où j’ai fait ma scolarité, je me souviens que l’indigence de l’infirmerie était un sujet de plaisanterie constant de la part des élèves :

« Que tu te fasses très mal ou que tu ais un petit bobo, la seule chose qu’ils ont a te proposer là-bas c’est de la pommade à l’arnica et des granules d’homéopathie, me disait un jour un de mes camarades. Et c’est la secrétaire-comptable qui s’occupera de te soigner ! Mieux vaut pour toi qu’il ne t’arrive rien de grave ! »

Le problème du suivi médical se posait également pour la question de la croissance et de la nutrition des élèves. En effet, dans la conception des professeurs anthroposophes, l’enfant sait naturellement ce qu’il doit manger et en quelles quantités, en vertu d’une sorte d’instinct infaillible. C’est pourquoi, lorsqu’ils servent les enfants, au cours de repas qui ont lieu dans les classes, les professeurs demandent chaque fois à l’enfant :

« Comment veux-tu manger aujourd’hui ? Comme un éléphant, comme un lion ou comme une petite souris ? »

Et ils lui versent dans l’assiette la quantité correspondante. Mais cette méthode s’avère particulièrement dangereuse dès lors qu’un enfant présente un trouble du comportement alimentaire, comme une prédisposition à l’anorexie, ou à l’obésité (ce qui n’est pas rare dans un échantillon donné de population). Le médecin anthroposophe de l’école n’étant pas nécessairement au fait de notions de bases comme la courbe de l’IMC – ou plutôt ayant rejeté ce genre de connaissance aux profit de notions médicales anthroposophiques, selon lesquelles le poids d’un être humain dépends de son tempérament – la détection de ces cas particuliers sera parfois faite bien tardivement, voire pas du tout. Les problèmes pourront en outre être aggravés par la répugnance des anthroposophes à faire manger aux enfants (et aux adultes) des protéines d’origine animale dans les menus de leurs cantines. Lorsque j’étais moi-même élève, nous n’avions ainsi de la viande qu’une seule fois par semaine ! En outre, ces dernières années, est venue se greffer une nouvelle croyance anthroposophique qui pourrait avoir des effet désastreux : l’incitation à cesser de s’alimenter afin de se nourrir de lumière. Cette croyance est relayé par un livre publié aux éditions anthroposophiques Aethera (filiale des éditions Triades) : Se nourrir de lumière. L’expérience d’un scientifique. de Michaël Werner / Thomas Stöckli. Éditions AETHERA.  Lorsque je faisais ma formation à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou, le directeur-formateur, qui dirige également les éditions Triades, nous faisait l’apologie de cette nouvelle façon de s’alimenter et précisait que certaines personnes particulièrement spirituelles y parvenaient. Il ajoutait que cela confirmait les découvertes de Rudolf Steiner selon lesquelles ce ne sont pas les calories contenues dans les aliments qui nourrissent l’être humain, mais les impressions sensorielles que nous éprouvons en ingérant de la nourriture. Certains des élèves de l’Institut, en poste dans des institutions scolaires Steiner-Waldorf, étaient particulièrement enthousiasmés par cette théorie. Je n’ose imaginer ce que seraient susceptibles de provoquer comme dégâts sur les enfants les éventuelles initiatives de personnes fanatiques de ce genre d’élucubrations, à qui est confié le soin de la surveillance des repas dans les classes. Je mentionne ces éléments pour montrer quels problèmes graves et quels dangers potentiels a pu provoquer cette défiance initiale de Rudolf Steiner à l’égard de l’intervention d’une médecine « extérieure » à l’école et des conceptions courantes de la médecine (non-anthroposophique), dont les écoles Steiner-Waldorf ont malheureusement hérité.

Extrait page 195 :

« – Rudolf Steiner : (au sujet des travaux manuels) Tricoter développe de bonnes dents. »

Éléments d’explication : Cette petite phrase est un exemple typique de la pensée medico-magique que peuvent avoir les pédagogues anthroposophes. En effet, Rudolf Steiner leur a donné des quantités d’indications farfelues de ce genre. Certes, il est possible – sait-on jamais ? – qu’on découvre un jour une relation étroite entre la pratique du tricot chez les jeunes enfants et la prévention des caries à l’âge adulte. Mais ne serait-il pas plus judicieux de tenir surtout compte de la relation avérée entre l’hygiène bucco-dentaire et la prévention des caries ? A l’époque de Rudolf Steiner, cette indication était tout autant utile qu’à la notre, voire bien davantage. Mais la clairvoyance de Rudolf Steiner ne semble pas lui avoir permis de mettre le doigt sur ce genre de priorité en matière d’hygiène. On trouve dans Nature Humaine (Ed. Triades) une affirmation du même genre, lorsque Steiner établit un parallèle entre la bonne mémoire et le rachitisme des enfants, oubliant juste de mentionner qu’il serait peut-être prioritaire, dans ce genre de cas, d’examiner la question de leur alimentation :

« Voici par exemple ce que le maître doit pouvoir faire : il faut que, au début de l’année scolaire, il jette une sorte de regard circulaire sur l’ensemble de ses élèves, en particulier si ceux-ci se trouvent au début des phases de développement qui, comme je vous l’ai dit, s’ouvrent à neuf et à douze ans. Il faut ensuite qu’il passe en revue leur évolution corporelle et prenne note de leur aspect. A la fin de l’année scolaire ou à un autre moment, il lui faut procéder à une nouvelle revue, et constater les changements survenus. Ces observations le renseignent : tel ou tel n’a pas grandi au cours de l’année aussi bien qu’il aurait dû, tel autre s’est trop allongé. Il lui faut alors se demander : comment, au cours de l’année scolaire ou du prochain trimestre, dois-je rétablir l’équilibre entre la créativité et la mémoire afin de compenser ces anomalies. » (page 204)

A lire ce passage, on a véritablement l’impression que Rudolf steiner concevait les corps des enfants comme constitués d’une sorte de pâte élastique sur laquelle l’enseignant pouvait intervenir par simple modification de ses cours. On constate également qu’il néglige complètement des notions médicales fondamentales, comme la corrélation entre l’alimentation et la croissance de l’enfant. Dans l’Allemagne des années vingts, connaissant des situations de famine, l’évocation de cette notion n’était pourtant pas un luxe. Le problème est que les pédagogues anthroposophes, confortés par certains discours des médecins anthroposophes et par la lecture de propos de Steiner comme ceux que nous citons, ont la tête remplie d’idées de cette nature, pouvant s’avérer potentiellement dangereuses. On est véritablement dans le registre d’une superstition médicinale de type moyenâgeuse qui a délibérément fait l’impasse sur les grandes découvertes médicales et les normes d’hygiène du XXème siècle.

Extrait page 199 :

« – Rudolf Steiner : Nous vivons à une époque où les hommes sont face au danger de perdre leur âme à cause du courant matérialiste. C’est quelque chose de grave. (…) Voilà ce que j’ai ressenti de manière si vvante à la fin de la première année scolaire, ce que je voulais dire par les paroles graves que j’ai prononcées ce matin en présence des enfants. Les enfants n’auront pas compris les mots, mais cela ne fait rien. Nous savons qu’il ne s’agit pas d’apporter seulement ce que les enfants comprennent, mais aussi bien des choses qui ne sortiront à la lumière que plus tard dans les âmes des enfants. »

Éléments d’explication : Steiner explicite ici un procédé que j’ai souvent vécu au cours de ma scolarité dans une école Steiner-Waldorf. Il s’agit de la méthode d’endoctrinement subliminale que j’ai cherché à décrire dans mon article paru sur le site de l’UNADFI, et dont je pense être parvenu à mieux préciser la nature avec le concept de « fausses réminiscences », élaboré dans mon article intitulé Une emprise et un endoctrinement presque indétectable. Nous voyons ici que la chose était pratiqué par Rudolf Steiner lui-même dans la première école Waldorf. En effet, Steiner faisait parfois des conférences d’anthroposophie aux enfants, comme celle de ce 24 juillet 1920 où il fustige le matérialisme. Bien évidement, ce genre de conférence d’anthroposophie est déjà si complexe à saisir pour un adulte cultivé qu’elle passera nécessairement complètement au-dessus de la tête des enfants. Et Steiner le sait très bien. Mais cela ne le gêne nullement, car son but n’est pas de s’adresser à leurs raisons, mais à leurs inconscients. Comme il le dit de façon métaphorique : il implante des germes qui fleuriront plus tard dans leurs esprits. Quand nous étions élèves à l’école de Verrières-le-Buisson, il arrivait ainsi souvent que nos professeurs, soit dans le cadre du cours, soit à l’occasion de moments de rassemblements solennels de toute l’école, nous tiennent ainsi de longs discours auxquels nous ne comprenions pas grand chose et dont il ne restait après coup que peu de traces dans nos mémoires. Il s’agissait bien sûr de véritables conférences d’anthroposophie, à ceci près que les professeurs prenaient garde à ne pas employer trop directement une terminologie anthroposophique, qui aurait pu nous alerter. Nous avions rapidement tout oublié de ce qui nous avait été dit, mais quelque chose était à cette occasion entré dans notre inconscient. Et nous étions habitués à un certain type de discours. Il faudrait que le lecteur parvienne à ressentir, même s’il ne l’a pas nécessairement vécu, ce que peut comporter de profondément perturbant une situation où l’enfant est placé au cœur d’un moment collectif empreint d’une grande solennité, au cours duquel on lui dit des paroles qu’il n’est pas en mesure de comprendre. Il entend des mots qu’il laisse entrer en lui mais dont son esprit n’a pas les moyens de se saisir. L’adulte qui agit ainsi court-circuite délibérément la raison de l’enfant pour s’adresser directement à l’inconscient. Il fait comme si la pensée de l’enfant était une partie négligeable de l’être auquel il s’adresse. Selon moi, ce procédé comporte vraiment quelque chose de dégradant, d’humiliant, et constitue ce qu’il faudrait appeler une forme de « viol psychique », de « maltraitance psychologique et intellectuelle ». C’est au contraire le fait de s’adresser avec respect à la raison d’un enfant lorsqu’on lui parle qui fera peu à peu de ce dernier une individualité libre et épanouie, comme l’ont bien montré, par exemple, les travaux de Françoise Dolto.

Extrait page 201 :

« – Rudolf Steiner : Si, dans notre cœur, nous ne renonçons nous-mêmes à rien de la conception que nous devons avoir [en tant que professeurs d’une école Waldorf], tout compliment qui nous vient du monde pédagogique actuel sur ce qui se passe à l’école Waldorf doit nous être plus tragique que réjouissant. Si des gens actifs dans la vie pédagogique actuelle nous louent, nous devons penser que quelque chose ne va pas chez nous. Nous n’avons pas besoin de repousser systématiquement tout compliment, mais nous devons alors chercher soigneusement ce que nous faisons de mal lorsque nous recevons des compliments de la part de ceux qui sont dans l’éducation actuelle. Telle doit être notre conviction profonde. »

Éléments d’explication : Nous voyons dans cet extrait l’attitude intellectuelle typique de Rudolf Steiner. En dehors de son anthroposophie et de la « pédagogie » qui s’en inspire, tout est un tissus d’inepties ! Pire encore, les pédagogues anthroposophes doivent considérer avec mépris toute appréciation extérieure de leur pratique. Eux-seuls sont dans le vrai ! Eux-seuls ont une compréhension juste de ce qu’ils font de génial ! Toute recherche intellectuelle en matière de pédagogie qui ne s’inspirerait pas de l’anthroposophie ne peut rien dire de pertinent ! Toute innovation pédagogique qui ne se ferait pas dans le cadre de la pédagogie Waldorf ne saurait être bénéfique aux enfants ! Tel est le geste de fermeture culturelle et intellectuelle intégral que Rudolf Steiner a imprimé à sa « pédagogie » dès sa fondation. Comment s’étonner dès lors qu’elle se soit coupé du monde ? Comment les successeurs de Steiner pouvaient-ils se dégager d’une arrogance intellectuelle aussi profondément ancrée dans la doctrine du Maître ? Certes, les pédagogues anthroposophes français savent à l’occasion se revendiquer du courant des pédagogies parallèles, comme celles de Freinet ou de Montessori, pour se chercher des alliés. Mais en réalité, ils n’accordent aucune forme d’estime ni d’intérêt à ces autres pédagogies alternatives. Ils peuvent engager un dialogue avec des chercheurs universitaires en matière de science de l’éducation, comme ils l’ont fait il y a quelques années avec leur recherche-action dirigée par René Barbier. Mais ils n’attendent au fond pas le moindre enrichissement de ce dialogue et ne sont certainement pas prêts à accepter les remises en questions qui pourraient émerger d’un échange de points de vue. Le seul but poursuivi à travers ce genre d’initiatives est de trouver une caution extérieure officielle pour promouvoir et légitimer ce qu’ils font déjà dans leurs écoles. Et ils ont bien l’intention de continuer à faire comme ils ont toujours fait, jusqu’à la fin des temps, sans le moindre changement. Lorsqu’un changement ou une adaptation intervient dans une école Steiner-Waldorf, elle est en fait presque toujours commandée par les circonstances extérieures et doit selon moi être comparée aux stratégies de ces animaux qui savent faire le mort le temps que le danger soit passé.

Extrait page 214 :

« – Rudolf Steiner : Il faudrait trouver de l’argent. (…) Si les gens doivent d’entrée de jeu payer pour l’école Waldorf de Stuttgart, nous ne réussirons vraisemblablement pas à en obtenir beaucoup. Il faudrait alors s’attacher à recevoir de l’argent grâce à des idées. Toutes sortes de choses sont à l’étude, mais ce n’est pas si rapide. Nous avons à Dornach quelque chose de très prometteur, un savon à barbe et la lotion capillaire Verlockung [commercialisée plus tard par la firme Weleda sous l’appellation de « lotion capillaire », encore en vente aujourd’hui]. On ne peut pas trouver les choses assez rapidement pour avoir déjà à l’automne une salle de gymnastique et une salle pour l’eurythmie et le chant. Il faudrait d’abord que les chauves aient des cheveux ! »

Éléments d’explication : A l’automne 2011, sur toutes les pancartes publicitaires d’Île de France, la firme Weleda a fait la promotion de ses produits sous le slogan : « En accord avec l’être humain et avec la nature, dès 1921 ». Ce passage est intéressant en ce qu’il révèle à quelle fin les produits commercialisés sous la marque Weleda ont été créé par Rudolf Steiner. Tout simplement pour récolter les fonds nécessaires à ses autres réalisations anthroposophiques, comme la « pédagogie » Waldorf. En effet, lorsque j’étais membre de l’École de Science de l’Esprit, j’ai assisté à des réunions où l’on nous exposait que la firme Weleda avait subventionné telle ou telle initiative d’orientation anthroposophique, avec des montants très importants. Les bénéfices générés par cette firme sont en effet suffisamment colossaux pour qu’elle se permette d’être un soutien actif sur le plan financier des diverses institutions du « mouvement anthroposophique ». Mais ce faisant, elle ne perdra pas au change, puisque l’expansion du « mouvement anthroposophique » signifie pour elle un accroissement de sa clientèle. Il s’agit d’un serpent qui grossit tout en se mordant la queue.

Extrait page 224 et 225 :

« – Rudolf Steiner : N’est-ce pas, si nous fondons l’Association Pédagogique Mondiale, celle-ci devrait avant tout avoir la libre disposition de ses moyens, si bien que l’Université libre de Dornach pourrait aussi être alimentée par cet argent. Notre idée était de réaliser une sorte de centralisation de tout ce qui touche aux finances. Nous tendions vers un financement central, de telle sorte que tout l’argent donné pour notre cause anthroposophique se dirige vers une caisse centrale. (…) De la même façon, on a dû fonder à Dornach un certain nombre d’organismes. C’est seulement formel. (…) Les choses que nous dirigeons doivent être fondées de manière à avoir en fin de compte un écoulement vers une administration centrale. (…) Nous avions conçu le projet de faire converger tout ce que nous evenons vers une caisse centrale unique qui donnerait ensuite selon les besoins. (…) L’Association Pédagogique Mondiale peut être fondée en ayant dans ses statuts une clause selon laquelle ses finances peuvent alimenter aussi bien une école primaire que la caisse de l’Université libre. »

Éléments d’explication : Nous avons ici une trace de la façon dont Rudolf Steiner concevait les liens qui doivent unir toutes les différentes institutions issues du « mouvement anthroposophique » à la Société Anthroposophique et son Université libre (de Science de l’Esprit), à savoir une étroite solidarité financière. Dans l’esprit du fondateur de l’anthroposophie, le fait que ces institutions possèdent des statuts associatifs particuliers n’a qu’une valeur « formelle ». En réalité, c’est toute l’anthroposophie, avec ses multiples ramifications, qu’il conçoit comme une vaste pompe à finances mondiale drainant les ressources vers une administration centrale. Bien évidement, avec les lois qui sont les nôtres aujourd’hui, un tel objectif ne pourrait être réalisé que dans l’illégalité. Toutefois, rien n’interdit que les mêmes personnes soient présentes dans différents organismes du « mouvement anthroposophique », ou les dirigent, tout en étant des membres de la Société Anthroposophique. Il y a ainsi constitution d’un réseau. Rudolf Steiner ne semblait avoir aucune notion de la nécessaire indépendance et autonomie des institutions. En mélangeant les flux financier, en faisant porter plusieurs casquettes aux mêmes personnes, il voulait créer une sorte de vaste entité polycéphale nommée Anthroposophie. On ne peut la comparer à une pieuvre, car la pieuvre possède une seule tête et une pluralité de membres. En revanche, l’hydre Anthroposophie a plusieurs têtes, mais un seul ventre, que chacune de ces têtes nourrit, au bénéfice de toutes les autres.

Extrait page 225 :

« – Rudolf Steiner : Je suis bien placé pour raconter comment des articles que j’ai publiés ici et là de manière anonyme ont été reçu et comment la chose s’est aussitôt retournée lorsque l’auteur fut mentionné. »

Éléments d’explication : Afin de diffuser ses idées, Rudolf Steiner avoue avoir utilisé un procédé qui nous renseigne sur son honnêteté intellectuelle. En effet, il lui arrivait d’écrire des articles pour des revues sans mentionner son identité. Mais quand parfois les journalistes qui avaient lu les articles en question reconnaissaient l’auteur et comprenaient qu’on avait ainsi tenté de les flouer, cela se retournait naturellement contre Rudolf Steiner. Cette pratique étrange de Rudolf Steiner révèle selon moi plusieurs choses. Premièrement, son désir impérieux de promouvoir certaines idées en allant jusqu’à tenter de les introduire par effraction dans les organes de presse. Ce procédé est grave, car il signifie que la personne qui le met en œuvre est persuadée d’être en possession d’une vérité à l’état pur, parfaitement indépendante de la personne qui l’a conçue et qui l’énonce. Or sur cette Terre, il n’existe jamais de vérité à l’état pur ! Toutes ne sont pas nécessairement subjectives, mais toutes sont nécessairement  marquées du sceau de celui qui les exprime. Penser être en droit de faire totalement abstraction de soi dans le processus d’expression d’une idée est une forme d’orgueil incommensurable, de présomption démentielle et diabolique ! Deuxièmement, ces tentatives de Rudolf Steiner montrent que ce dernier se plaçait dans la logique selon laquelle « la fin justifie les moyens », qu’il était capable d’avoir recours à la tricherie et à la dissimulation pour atteindre ses buts et diffuser ses idées. Est-il utile de dire que cette manière de penser signifie pour celui qui l’adopte une corruption morale très profonde, peut-être l’une des pires qui soient ?

Extrait page 226 :

« – X : Serait-il permis de citer le nom anthroposophie ?

– R. Steiner : Nous devons laisser anthroposophie de côté. »

Éléments d’explication : Chaque terme de la réponse employé ici par Rudolf Steiner est signifiant. Il ne demande nullement de laisser de côté l’anthroposophie, puisqu’il ne cesse au contraire de réitérer lors de ce conseil la nécessité de s’appuyer sur la doctrine anthroposophique pour tout ce qui concerne la pédagogie Waldorf. Il demande de mettre « anthroposophie » de côté, c’est-à-dire uniquement le mot. Le terme anthroposophie sera donc mis volontairement « de côté » lorsqu’il s’agira de présenter les écoles Steiner-Waldorf à un public extérieur. A peine cinq jours auparavant, au cours du conseil du jeudi 24 juillet 1920, Rudolf Steiner affirmait pourtant avec force :

« L’important est la présence claire de l’esprit anthroposophique sur lequel devra se fonder la descendance de l’école Waldorf » (page 200).

Ce qui veut dire qu’il demande aux pédagogues de son école de mentir par omission, d’occulter une réalité très importante que les parents qui envisagent d’inscrire leurs enfants dans ce genre d’écoles seraient pourtant en droit de savoir. Nous n’avons donc plus à nous étonner de la stratégie de communication des écoles Steiner-Waldorf jusqu’à aujourd’hui. Nous pouvons comprendre pourquoi elles rechignent à parler ouvertement du fait qu’elles se fondent sur l’anthroposophie : les pédagogues Steiner-Waldorf ne font qu’appliquer cette consigne précise de leur gourou à la page 226 des Conseils. Cette malhonnêteté foncière consistant à ne pas se présenter à visage découvert ouvre un champs de question qui n’est pas seulement communicationnel, mais éthique. Le philosophe français Emmanuel Lévinas nous a en effet rendu attentif à la nécessité d’exposer la nudité de son visage à autrui afin de pouvoir entrer avec lui dans une relation d’ordre éthique, faite de respect. Mais que se passe-t-il quand – comme le font les écoles Steiner-Waldorf – on cache délibérément son visage, on présente un masque pour aller vers l’autre ? On entre alors tout simplement dans une logique où la dimension éthique est profondément souillée, où le respect d’autrui est bafoué, où l’autre devient une proie.

En outre, Steiner dit bien de « laisser de côté » le mot anthroposophie. Décodé, ces propos signifient : pour le moment, vous ne parlez pas d’anthroposophie ! Vous tenez aux parents et aux autorités des discours où vous évitez autant que possible de mentionner l’existence de l’anthroposophie ! Si on vous questionne à ce sujet, vous dites qu’il s’agit d’une étude de la nature humaine ! Ca ne mange pas de pain et ça ne fait peur à personne. Mais surtout vous ne commencez pas à parler d’occultisme ni d’ésotérisme, sinon vous allez faire fuir tout le monde ! Vous gardez tout cela pour vous dans un coin de votre esprit. Un jour peut-être, quand nous auront essaimé un peu partout dans le monde et que nous seront si puissants politiquement que plus personne ne pourra s’opposer à nous, nous pourrons brandir ouvertement le mot « anthroposophie ». Alors il sera trop tard pour s’opposer à nous. Mais d’ici là, si vous ne voulez pas éveiller prématurément la méfiance des gens, laissez le mot anthroposophie de côté !

Extrait page 226 :

« – Rudolf Steiner : A mon avis, un professeur [de classe], s’il a l’espace nécessaire, pourrait même avoir cent élèves  ; mais pour la simple raison que nous n’avons pas l’espace, tout simplement parce que nos salles de classe sont trop petites, nous devrions avoir davantage de professeurs. »

Éléments d’explication : « Accueillir chaque enfant comme une personne unique ». Tel est le slogan qu’on peut lire encore aujourd’hui sur le site de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf. Mais en même temps, on lit dans les principes fondateurs de cette pédagogie que rien ne s’opposerait à la constitution de classes d’une centaine d’élèves, dont un seul professeur aurait la charge. Comment expliquer une telle contradiction flagrante entre les principes d’application de cette pédagogie et ses ambitions éducatives ? En effet, tout pédagogue réaliste sait pertinament qu’il est impossible d’avoir une attention particulière pour chaque élève quand les effectifs d’une classe sont trop élevés. Comment Rudolf Steiner, qui n’était pas dépourvu de sens pratique, pouvait-il affirmer sans broncher quelque chose d’aussi contradictoire ? Tout simplement parce que sa pédagogie n’est en réalité pas une démarche d’attention réelle à l’individualité unique de chaque enfant, mais une pédagogie de masse. « Nous aimons les classes bien remplies ! » disait un jour, lors d’une réunion d’information aux parents, la directrice d’une école Steiner-Waldorf dans laquelle j’ai travaillé. En effet, certaines classes pouvaient accueillir pas moins de cinquante élèves. Une telle manière de procéder ne s’expliquait pas seulement par une volonté de renflouer les caisses de l’école, mais parce que la méthode pédagogique employée consistait en une gestion de groupes, et non d’individus. Plus le groupe est important, plus cette logique est amplifiée. En effet, le socle de cette pédagogie est l’imitation (lire à ce sujet mon article L’imitation dans les écoles Steiner-Waldorf, une atteinte à la qualité de sujet). Lorsque l’on fait « imiter » des élèves, on doit les inviter à se fondre dans une dynamique de groupe, dissoudre leurs individualités dans des rituels collectifs. De ce point de vue, on pourrait comparer certaines séquences de cours dans les écoles Steiner-Waldorf à ces spectaculaires rassemblements de gymnastique organisés par les autorités communistes chinoises. Emportés par des gestes identiques répétés par la foule dans laquelle elles se perdent, les personnes oublient d’être des « mois » singuliers. Ainsi, les « parties rythmiques » et les « chants collectifs », omniprésents dans cette pédagogie, permettent d’expliquer qu’il soit effectivement théoriquement possible, selon les propres termes de Rudolf Steiner, d’accueillir jusqu’à une centaine d’élèves par classe.

En outre, de telles pratiques ont ceci de particulièrement pernicieux qu’elles peuvent effectivement donner l’impression à celui qui y est plongé d’être pris en compte individuellement, alors qu’il n’en est rien. En effet, la pratique de rituels collectifs possède la capacité d’atteindre chacun des participants dans son intimité. Je pense que cette fameuse « imitation » joue sur des ressorts psychiques inconscients ancrés dans la toute petite enfance. L’élève d’une classe Steiner-Waldorf est ainsi invité à se fondre dans un groupe qui devient pour lui une sorte de seconde matrice, ou de substitut de sein maternel. Il fusionne psychiquement. On peut dès lors comprendre pourquoi Rudolf Steiner a tant insisté pour que soit présente, de la 1ère à la 4ème classe, dans chaque école pratiquant sa pédagogie, une reproduction de la Madone à l’enfant du peintre Raphaël, souvent placée au-dessus du tableau pour qu’elle soit en permanence en évidence. Cette Madone est l’expression symbolique de ce que les élèves sont en train de vivre et qu’on veut implanter comme normalité dans leurs esprits : l’idée qu’ils sont comme des nourrissons dans les bras d’une mère. La mère, c’est le groupe-classe comprenant le professeur. Mais c’est aussi l’école Steiner-Waldorf sans son ensemble en tant qu’institution. Ainsi, la pédagogie Steiner-Waldorf est en réalité une pédagogie de la masse et non une pédagogie respectueuse du principe de l’individualité. L’intérêt récent des autorités pédagogiques chinoises pour la pédagogie Waldorf doit à ce titre être considéré comme un signe hautement révélateur.

Extrait page 231-232 :

« – Rudolf Steiner : Les gens comprennent que l’on ait besoin d’une maison de convalescence, ils comprennent moins que l’on ait besoin d’une école, mais ils ne comprennent pas que l’on ait besoin du fondement de tout cela, que l’on ait besoin du bâtiment de Dornach. (…) On m’a demandé s’il n’était pas possible de faire de l’eurythmie qui serait thérapeutique. Je vais en faire l’essai. Vous allez voir, là, tous les gens vont venir. »

Éléments d’explication : La dernière phrase du texte, placée dans son contexte, révèle dans quel état d’esprit Rudolf Steiner a fondé certaines branches du mouvement anthroposophique, comme l’eurythmie thérapeutique. Tout simplement pour amasser de l’argent ! Ayant compris que les gens étaient à son époque davantage sensibilisés aux questions de santé qu’aux questions éducatives ou purement artistiques, il se propose ici de fonder rapidement une nouvelle méthode thérapeutique pour surfer sur cet intérêt collectif et récolter des fonds. Ainsi, il pourra espérer financer toutes ses autres activités et institutions anthroposophiques, jusqu’au bâtiment du Siège de la Société Anthroposophique Universelle. Certes, le but ne semble pas avoir été celui d’un enrichissement personnel, mais il est permis de s’interroger sur l’honnêteté d’une démarche de fondation d’une nouvelle méthode thérapeutique dans une précipitation consécutive à une préoccupation financière.

Extrait pages 233-234 :

« – Rudolf Steiner : Nous ne restons pas fidèles à notre principe en travaillant pour que nos grandes classes soient reconnues par l’État. (…) Dès que nous commençons à négocier avec l’État, nous nous plaçons sous sa dépendance. Celui-ci posera aussi vraisemblablement la condition qu’un fonctionnaire de l’éducation modelé par l’État fasse son apparition pour notre examen de sortie. Nous n’avons pas le droit de laisser ces gens pénétrer dans ce qui fait la substance de notre institution. S’ils veulent observer l’école, qu’ils le fassent, qu’ils viennent traîner leurs guêtres ici. »

Éléments d’explication : Cet extrait révèle toute la dimension de la défiance profonde et viscérale de Rudolf Steiner envers l’État. Celle-ci s’est bien évidement communiqué aux pédagogues anthroposophes jusqu’à aujourd’hui. Lorsque j’étais élève, certains de nos professeurs n’hésitaient pas à nous parler de l’État et des institutions publiques dans des termes aussi agressifs que ceux employés par Rudolf Steiner dans cet extrait. Cela provoquait dans nos esprits d’enfants une perception selon laquelle tout ce qui était extérieur à l’école consistait en un environnement hostile et foncièrement mauvais. Notez le vocable vindicatif utilisé ici par le fondateur de la pédagogie Steiner-Waldorf !

Pourtant, les pédagogues Steiner-Waldorf sont également au premier rang de ceux qui réclament comme un dû le fait que les institutions publiques subventionnent leurs écoles. Cette contradiction s’explique lorsque l’on s’aperçoit qu’elle était déjà présente chez Rudolf Steiner. Celui-ci déclare en effet dans le même conseil du 29 juillet 1920 : « Nous devrons toujours essayer d’obtenir de l’argent de la collectivité » (page 229). Ainsi, les pédagogues anthroposophes réclament sans cesse des subventions de la collectivité, tout en méprisant les institutions qui la représentent. Ils prennent l’argent qu’on leur donne, tout en considérant que celui-ci provient d’une forme d’incarnation du Mal sur la Terre. Cette attitude fait penser à celle du chien qui mords la main de celui qui le nourrit, ou en tout cas qui voudrait le faire. Cela allait si loin dans l’esprit de Rudolf Steiner qu’il envisageait même de faire financer le siège de la Société Anthroposophique (Goetheanum) par une souscription publique : « J’étais depuis longtemps favorable à ce que l’on défende en Suisse l’idée que nous pourrions achever magnifiquement la construction du Goetheanum si chaque citoyen suisse donnait un seul mark pour cela » (page 229). Le bâtiment d’une nouvelle religion financé par le contribuable ! On croit rêver. Et pourtant, c’est bien la présomption incommensurable du fondateur de cette pédagogie qui pousse aujourd’hui encore les anthroposophes à oser réclamer, partout où cela est possible, une reconnaissance institutionnelle pour ce qui ne peut qu’être qualifiée de religion privée à caractère de dérive sectaire.

Bien évidement, une telle attitude contradictoire entre la haine des institutions représentant la collectivité d’une part et la volonté systématique d’obtenir d’elles des subsides de l’autre ne peut que conduire à une hypocrisie profonde. Et c’est bien ce que sont devenus au fil du temps, pris par cette logique malsaine inaugurée par Steiner, la plupart des représentants des institutions scolaires Steiner-Waldorf : des hypocrites, des personnes capables de toutes les courbettes et adaptations nécessaires pour obtenir les accords, la reconnaissance et les subventions qu’ils désirent pour leurs écoles, mais qui intérieurement méprisent ceux qui accèdent à leurs demandes.

Extrait page 234 :

« – Rudolf Steiner : La fondation d’une 9ème classe n’a de sens véritable que si nous avons en vue la fondation d’une université totalement libre. »

Éléments d’explication : Steiner réponds ici à une question concernant la fondation des « Grandes classes » de son école, ce qui correspond au lycée. Sa réponse peut paraître anodine, mais elle est pourtant d’une immense portée et en dit long sur ces écoles. Il dit en effet explicitement que le projet de fonder un lycée Steiner-Waldorf n’a de sens que s’il est accompagné de la fondation d’une nouvelle institution universitaire parallèle à l’Université traditionnelle. Cette question lui est d’ailleurs posée en lien avec celle de l’examen de fin d’études. Steiner lui est hostile et préférerait que les élèves de son école n’aient pas à le passer. En effet, il a bien conscience que le contenu de l’enseignement qui leur est dispensé ne pourra pas cadrer avec les exigences de l’Éducation Nationale. Ce qui est logique, puisqu’on enseigne aux élèves de l’anthroposophie, plus ou moins ouvertement.

Lorsque j’étais moi-même élève sortant des « Grandes Classes » de mon école Steiner-Waldorf, je me souviens m’être dit que ce que je désirais profondément était à présent de trouver un lieu d’enseignement où seraient approfondies toutes les notions (anthroposophiques) que nous avions abordées sous forme d’esquisses pendant des années, à travers les différents cours dispensés dans mon école. Je voulais approfondir la zoologie anthroposophique que nous avait fait approcher notre professeur de Sciences Naturelles, lorsqu’il avait mis en relation l’évolution des espèces animales avec les douze signes du Zodiac ! Je voulais apprendre à repérer les figures de Lucifer et d’Ahriman dans la littérature, comme nous l’avions fait en étudiant le Faust de Goethe ! Je voulais faire de l’Eurythmie ! Je ne donnais pas précisément le nom d’anthroposophie à ce type de connaissances et de pratiques. Mais nul doute que s’il avait existé en France, à l’époque, une « université libre » dispensant des cours d’anthroposophie, je me serait précipité en abandonnant tout désir d’études universitaires classiques. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à vouloir suivre, dès 19 ans, les cours et les conférences dispensés au Siège de la Société Anthroposophique, à Paris. Si les formations dispensées au Goetheanum avaient été plus accessibles financièrement, nul doute que je m’y serait inscrit. Heureusement pour moi, les anthroposophes n’étant pas encore parvenu à instituer l’équivalent d’une université en France, je dû me contenter d’un investissement moindre que celui auquel j’aurais été prêt. Je pu donc devenir étudiant en Philosophie à la Sorbonne, ce qui, peu à peu, m’ouvrit l’esprit à une autre forme de culture que celle des anthroposophes (Lire à ce sujet l’anecdote que je raconte dans mon article intitulé Les alibis du milieu anthroposophique : « à l’Education Nationale, ce n’est pas mieux ! »)

Je pense que la formation pédagogique dispensé à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou est ce qui s’approchait le plus, en France, d’une telle université anthroposophique, à l’exception peut-être du Foyer Michaël. Certes, cette formation existait lorsque j’avais 18 ans et j’en avais entendu parler. Mais elle consistait en une formation à temps plein sur quatre années pour laquelle il fallait débourser des sommes faramineuses. N’étant ni rentier ni subventionné par mes parents, la perspective de me la payer était inconcevable. Je fus donc sauvé par le fait qu’à cette époque, les dirigeants de cet Institut n’avaient pas eu l’idée de mettre en place une formation par week-ends mensuels, permettant à ceux qui voulaient la faire de travailler pour payer les frais de scolarité élevés demandés. C’est pourquoi, lorsque je commençais cette formation à l’âge de 35 ans, j’eus véritablement l’impression d’avoir trouvé ce qu’au fond j’avais toujours cherché depuis la fin de ma scolarité, sans l’avoir trouvé. Je suivais tout les cours avec passion et enthousiasme. Aussi étais-je très apprécié de mes formateurs. Mais après les deux premières années, passé l’effervescence de la découverte et des nouvelles notions abordées, la plupart des étudiants s’apercevaient que les formateurs de cette institut ne faisaient que répéter des choses qu’ils avaient déjà dites, sans introduire de nouveautés. Certains l’acceptaient, d’autres partaient. Beaucoup continuaient en se disant qu’ils n’avaient pas investit autant de temps et d’argent pour flancher avant la remise du diplôme. Pourtant, ces répétitions continuelles prenaient les allures d’un bourrage de crâne, d’un martèlement incessant des mêmes idées finissant par briser les esprits. Ce qui indique bien quel est le caractère que doit nécessairement prendre une université anthroposophique : celle de la répétition inlassable des mêmes « vérités » de Rudolf Steiner ! Toute dynamique véritablement universitaire, c’est-à-dire de recherche et de découvertes incessantes, est en effet exclue d’une université anthroposophique, en raison du fait même que l’anthroposophie n’est pas une science, mais une religion (Lire à ce sujet mon article Qui sont les anthroposophes ?). La religion répète ses contenus dans des rituels. La science renouvelle ses contenus dans des recherches. L’anthroposophie est une religion qui répète son propre contenu, inlassablement.

Ainsi, nous voyons comment Rudolf Steiner était lui-même parfaitement conscient, dès le départ, que la fondation d’un lycée Steiner-Waldorf n’avait de sens que s’il existait un débouché universitaire sous forme d’université anthroposophique. Telle est la logique interne profonde de ce système éducatif : le Lycée Waldorf nécessite une Université Anthroposophique. Toutes le reste n’est qu’aménagements, compromis et constitution de façades.

Extrait page 237 :

« – Rudolf Steiner : Il s’agit du fait que le professeur responsable des ateliers que nous avions jusqu’alors n’a pas pu réaliser ce que l’on attendait de lui. Il faut donc penser à le remplacer. (…) Je ne sais pas dans quelle mesure tout le monde est au courant (…)

  • X : Y-a-t-il des raisons de l’exclure en tant que personne, ou bien pourrait-on l’employer à un autre endroit, par exemple à la bibliothèque ?

  • Rudolf Steiner : N’est-ce pas, il est difficile de tout résumer en une formulation claire et nette. Je crois qu’il lui est difficile d’adhérer à tout l’esprit de l’école parce qu’il n’a pas encore pour cela l’esprit en lui. (…) Cette personne se croit poète, mais il se fait énormément d’illusions. Il me fait de la peine, parce que je crois qu’il va développer un fort ressentiment. (…) Il est terriblement difficile de laisser la pitié jouer un rôle dans un domaine où l’objectivité est indispensable. (…) J’avais l’impression que c’était l’opinion de tout le collège ; j’ai pensé au début que c’était décidé. Mais je vois maintenant qu’il n’en va pas ainsi ; il est donc bon que nous nous soyons entretenus et que nous ayons appris qu’il n’en allait pas ainsi. »

Éléments d’explication : Ce conseil du vendredi 30 juillet 1920 statut sur une procédure de licenciement. Il s’agit du premier professeur Steiner-Waldorf à être renvoyé par ses collègues. Il y en aura tant d’autres ! La manière dont les choses se passent et ce qui est dit alors doit nous intéresser, car tout y est hautement révélateur de traits caractéristiques de la pédagogie Waldorf dans ce cas de figures.

Tout d’abord, Rudolf Steiner commence par énoncer une décision qu’il estime déjà prise, à partir d’un constat déjà validé (« Il faut donc penser à le remplacer »). Cependant, aucun précédent conseil ne semble avoir été consacré à ce problème. De fait, la chose semble s’être réglée dans les couloirs entre certaines personnes qui ont pris la décision sans en référer aux autres. Celles-ci veulent maintenant l’entériner. « Je ne sais pas dans quelle mesure tout le monde est au courant » : tout semble s’être décidé en catimini. Puis la rumeur de ce projet de licenciement paraît avoir gagné tout l’établissement. En effet, d’après mon expérience, c’est bien souvent de cette manière que les décisions de licenciements sont prises dans les écoles Steiner-Waldorf : quelques professeurs très influents et hauts placés prennent la décision ensemble, en parlent à d’autres afin de les convaincre, et ne viennent porter la proposition au Collège des professeurs que lorsqu’ils sont assurés de l’emporter. Parfois, la rumeur atteint les oreilles de l’intéressé avant même que la décision ne soit actée, le ou la plongeant dans des abîmes d’anxiété épouvantables.

Nous assistons ensuite à un exposé, par Rudolf Steiner, des motifs de cette proposition de licenciement. Ceux-ci sont pour le moins étranges. Steiner commence par expliquer que ce professeur s’investissait beaucoup, avait à cœur de bien faire avec les élèves, mais qu’il n’avait pas de compétences artisanales suffisantes. Jusqu’ici, il serait possible de le suivre, encore que la mesure puisse paraître rude. (Elle semble d’ailleurs soulever l’incompréhension de certains membres du Conseil). Mais après cela, Steiner s’engage dans un véritable procès de la personnalité et de la spiritualité de cet employé de la première école Steiner-Waldorf. Il commence par dire que cette personne ne se lie pas de manière correcte à l’esprit de l’école car il « n’a pas encore l’esprit en lui ». Ainsi, pour Steiner, être professeur dans une école Steiner-Waldorf n’est pas simplement une question de compétences, ni même d’adhésion formelle aux croyances de l’anthroposophie. On voit ici qu’être professeur Stener-Waldorf relève d’une sorte d’onction spirituelle. Il doit avoir « l’esprit en lui » ! Un peu comme les premiers Chrétiens recevait le Saint-Esprit par le baptême, les professeurs Steiner-Waldorf doivent recevoir (si possible par leur formation pédagogique, ou leurs lectures anthroposophiques) l’onction spirituelle des entités cosmiques qui adombrent cette « pédagogie ». Ou celle de Rudolf Steiner. Ceci est grave car, bien évidement, cela ne peut que donner lieu à de véritables procès en sorcellerie dès lors qu’un professeur se trouve placé dans la ligne de mire de ses collègues pour telles ou telles raisons. Il faut avoir soi-même assisté à l’un de ces conseils d’un Collège Interne (Conseil de Direction) d’une école Steiner-Waldorf, pour se rendre compte comment certaines réunions, dont l’ordre du jour est de statuer sur le départ d’un collègue, peuvent rapidement se muer en tribunal inquisitorial. La réunion prends alors l’allure d’une assemblée ecclésiastique devant statuer sur une sorte d’excommunication. Les pires choses sont dites sur la personne que l’on compte renvoyer, au point que l’image qui se dessine d’elle est parfois celle d’un possédé capable de nuire spirituellement à l’entité de l’école. Les anthroposophes ne font ici que suivre leur pente naturelle, qui est le jugement systématique d’autrui (Lire à ce sujet mon article Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique). Mais dans le cadre d’un contexte professionnel, ce penchant à la médisance devient un fléau ! Emporté par un mouvement de haine collective, chacun y va de son élucubration spiritualiste pour condamner le professeur désigné. Après avoir statué sur le fait que le professeur possède ou ne possède pas en lui l’ « esprit de l’école », on se met à juger sa vie et sa personnalité, tout comme le fait ici Steiner : « Cette personne se croit poète, mais il se fait énormément d’illusions ». Des éléments les plus intimes sur sa vie privée peuvent alors être dites en pleine réunion, sans la moindre pudeur ni retenue ! Les paroles de Rudolf Steiner, que nous citons également dans cet extrait, selon lesquelles « la pitié » ne doit pas entrer en ligne de compte lorsque l’on statue sur le départ d’un collègue, sont en l’occurrence prises pour argent comptant. Elles permettent à certains d’abandonner toute décence dans leurs accusations.

Mais le comble est parfois atteint lorsque le Collège Interne « invite » ensuite le collègue en question, pour lui faire part des motifs de la décision qui va lui être annoncée. La séance tourne alors bien souvent au lynchage ! Je vais ici décrire les événements tels que me les ont dépeints d’anciens collègues qui ont eu à les subir. Je précise expressément ici que ce ne fut pas mon cas. La personne vient, sans trop savoir ce qui va lui être reproché, puisqu’aucune notification officielle ne lui a été signifiée. Elle est la plupart du temps seule, placée au centre des tous les membres du Collège Interne. Ceux-ci peuvent être au nombre d’une douzaine. On la fait s’asseoir de l’autre côté de la pièce, afin qu’une fois tous les professeurs assis, ceux-ci lui barrent physiquement l’accès à la porte de sortie. Puis, après un préambule assez bref destiné à mettre la personne en confiance, les hostilités commencent : chaque professeur incrimine tour à tour l’accusé. Au début, le professeur cherche à se défendre, à argumenter en sa propre faveur. Mais peu à peu, confronté à des accusations qui deviennent de plus en plus graves et touchent à des aspects intimes de sa personnalité, ne rencontrant aucune bienveillance, il ne peut que s’effondrer en larmes. Les coups n’en redoublent que davantage. Cela peut parfois durer des heures ! Une sorte de folie collective semble s’être emparée du collège des accusateurs, un peu comme dans la pièce de théâtre d’Arthur Miller intitulée Les sorcières de Salem. Personne n’interviendra pour calmer le jeu. Le Président du Collège, à qui incombe pourtant la responsabilité de la tenue de la réunion, reste dans le meilleur des cas silencieux. Il sait que s’il s’interpose, il sera la prochaine victime. La personne sort brisée, durablement détruite. Suite à cela, elle démissionne bien souvent d’elle-même. Sa volonté est anéantie. Et si cela n’est pas suffisant, si le professeur s’entête à rester, on le reconvoque. Parfois le « processus de séparation » (c’est le terme utilisé) peut durer des mois et s’étaler sur une dizaine de réunions similaires, soit en présence de l’ensemble du « Collège Interne », soit avec une commission. Parfois, ces séances de torture psychique répétées n’ont même pas pour finalité d’obtenir la démission du professeur : elles sont simplement un moyen pour le Collège Interne d’affirmer son autorité lorsque celle-ci est contestée. De nombreux professeurs y sont alors convoqués pour y subir l’épreuve. La composition du « Collège Interne », ou « Collège de Direction », pouvant être amenée à changer en quelques années, il peut très bien arriver qu’un professeur ayant lui-même subi ce genre de traitement peu de temps auparavant se retrouve du côté des accusateurs après, adoptant aussitôt les mêmes comportements, devenant d’autant plus féroce qu’il s’est senti humilié quand il était de l’autre côté.

Lorsque l’on lit les interventions de Rudolf Steiner dans ce conseil du 30 juillet 1920, on comprend comment une telle monstruosité comportementale a pu voir le jour. Elle était au fond inévitable. Certes, on peut regretter que Rudolf Steiner n’ai pas possédé la déontologie professionnelle qui lui aurait permis de s’abstenir de porter un jugement sur le fait que ce professeur faisait de la poésie. Ceci était une affaire strictement privée et n’aurait jamais du être évoquée lors d’un conseil. On peut aussi déplorer son verdict concernant le fait que ce professeur n’avait pas, selon lui, « l’esprit en lui ». Peut-être l’exemple donné par le Maître aurait-il alors été moins délétère. Mais je crois que des dérives ultérieures du même genre n’auraient pas manquer de survenir. En effet, dans une école Steiner-Waldorf, la confusion entre une institution pédagogique et un mouvement religieux est la règle, faisant du métier du professeur Steiner-Waldorf une forme de sacerdoce. L’enseignant ne doit pas seulement avoir des compétences, il doit avoir reçu l’onction de l’Esprit, qu’il doit porter en lui. Il ne doit pas simplement chercher à s’intégrer dans une équipe pédagogique, il doit s’efforcer d’appartenir à une communauté spirituelle. Ce qui conduit logiquement à des « procès en sorcellerie » dès lors qu’il est nécessaire de procéder à un licenciement. Or ce genre d’excommunications, prononcées à l’encontre de personnes qui ne vivent plus que pour ce système de croyances qu’est l’anthroposophie, qui éprouvent une forme de foi absolue pour leur vocation pédagogique au service d’une institution Steiner-Waldorf, qui se sont attachées affectivement à leur école en raison de la nature des liens qui s’y déploient, plus affectifs que professionnels, sont susceptibles de détruire les individus. Steiner le sait, et c’est pour cela qu’il dit que ce professeur va développer « un fort ressentiment », au point des risquer de devenir « un ennemi de l’école ». Mais comme les écoles Steiner-Waldorf se tiennent autant que possible éloignées de la connaissance des règles courantes du droit du travail dans leur fonctionnement quotidien, personne ne songe à s’y défendre avec les armes et la protection que la collectivité pourrait leur offrir. En revanche, les directions des écoles savent très bien s’offrir les services de bons avocats lorsque cela est nécessaire.

Extrait page 243 :

« – X : Le nouveau professeur devrait-il être anthroposophe, ou peut-il s’agir de quelqu’un de l’extérieur ?

  • Rudolf Steiner : Je ne suis pas intransigeant là-dessus. »

Éléments d’explication : Pour se défendre contre l’accusation de sectarisme, les écoles Steiner-Waldorf font souvent valoir le fait qu’elles recrutent parfois des professeurs non-anthroposophes. Elles brandissent cela comme une preuve de leur ouverture d’esprit. Ici, Rudolf Steiner donne l’exemple. Il se défends de toute intransigeance. Je pense qu’au contraire, il est inconséquent. Et que cette inconséquence provoque précisément l’esprit sectaire qu’il récuse. En effet, accueillir un professeur non-anthroposophe dans une communauté pédagogique fondée sur l’anthroposophie, où tous les professeurs utilisent dans leur travail quotidien des notions ésotériques, récitent des mantras au début de chaque réunion, croient à la réincarnation, aux êtres des éléments et à la nature solaire du Christ, ne peut pas constituer un milieu d’accueil neutre ! Le nouveau professeur, s’il veut s’intégrer pleinement dans la vie de cette école, devra nécessairement devenir à son tour anthroposophe. Et s’il ne le fait pas, il sera obligatoirement perçu comme une menace pour l’identité de l’école, comme je le montre plus en détails dans mon article intitulé Les pressions du milieu anthroposophique. Le problème prends des allures de harcèlement sectaire dès lors que la nature anthroposophique de l’institution a été masquée ou minimisée lors de l’entretien d’embauche.

Extrait page 250 :

« – Rudolf Steiner : Du point de vue physiologique, la gymnastique est une barbarie. »

Éléments d’explication : Rudolf Steiner à toujours détesté le sport et la gymnastique. Il la déconseille vivement, dès 1903, aux méditants de sa première école ésotérique (Lire à ce sujet Leçons ésotériques, tome I, Ed. E.A.R.). Dans Nature Humaine, Steiner déclare même :

« Prétendre que l’homme descend de l’animal, c’est du darwinisme théorique. Quant au darwinisme pratique, c’est le sport, cette institution d’une éthique qui ramène l’homme au rang de l’animal. » (page 230)

Ici, s’adressant aux professeurs, il leur transmet cette aversion. Telle est sans doute la raison pour laquelle les cours de sport étaient réduit à la portion congrue dans l’école Steiner-Waldorf où j’ai effectué ma scolarité. Nous n’en avions que deux heures par semaines, auxquelles il fallait soustraire la bonne demi-heure nécessaire pour se rendre à pieds au gymnase. Dans les petites classes, on ne pouvait pas parler de sport, mais plutôt d’activité de plein air qui consistait à marcher ou à trottiner en forêt. Ou en des jeux comme des balles au prisonnier. Ce n’est qu’à l’âge de 20 ans, lorsque je suivi des cours de sport dispensés en milieu universitaire, que je découvris la notion d’effort musculaire et d’entretien physique.

Pour substituer une gymnastique anthroposophique à la gymnastique traditionnelle, Rudolf Steiner a mis en place la gymnastique Bothmer. Elle est bien souvent enseignée aux élèves des écoles Steiner-Waldorf lorsque cela est possible, comme en Allemagne. En France, trop peu de professeurs étaient formés à cette discipline pour que la chose soit envisageable. J’ai pratiqué assidûment la gymnastique Bothmer pendant un temps lorsque j’étais anthroposophe et je peux certifier qu’elle ne contient aucune notion d’efforts musculaire ni de dépense calorique. A vrai dire, elle est plus proche de l’Eurythmie qu’autre chose.

Quand on voit certaines photographie de Rudolf Steiner lui-même, devenu obèse à certaines périodes de sa vie, on ne peut s’empêcher de penser que la pratique d’une véritable gymnastique lui aurait fait le plus grand bien.

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Extrait page 252 :

« – Rudolf Steiner : Il m’est difficile de prendre position par rapport à des statuts, parce que les statuts me sont indifférents. On peut seulement agir comme la vie l’exige, jour après jour. Il est indispensable d’avoir des statuts pour le monde extérieur, pour avoir l’air de quelque chose. C’est pourquoi il m’est toujours difficile de prendre position par rapport à des statuts, parce que cela m’est beaucoup trop indifférent. Je ne crois pas que rien d’essentiel puisse être changé par des statuts. »

Éléments d’explication : Cette phrase est connue des anthroposophes avertis et exerce une action puissante au sein des institutions anthroposophiques. Elle possède un contenu très séduisant et son caractère pernicieux n’est pas facile à percevoir. En effet, on peut la comprendre comme une invitation à ne pas se laisser piéger par la logique du droit, qui fige les réalités, pour rester ouvert au mouvement souple et imprévisible de la vie. Cependant, la véritable pensée de Rudolf Steiner se dévoile lorsqu’il nous dit que les statut ont une utilité « pour le monde extérieur ». Ainsi, le respect des formes de la légalité n’est pour lui qu’une question d’apparences, une manière de donner le change et d’obtenir que les autorités de la société civile laissent tranquilles les institutions qu’il fonde. Encore une fois, tout est une question de façade ! Cet « anarchisme steinerien » est surtout une attitude d’hypocrisie. Malheureusement, cette doctrine est devenu le socle idéologique sur lequel se positionnent les institutions Steiner-Waldorf vis-à-vis des autorités extérieures. Leur respect de la légalité n’est pas conçu comme une forme de devoir éthique, mais comme une contrainte à laquelle il faut se conformer, en apparence. Or, contrairement à ce que dit Steiner, je crois que la question des statuts est loin de pouvoir se réduire à une dimension formelle. Certes, il faut parfois prendre de la distance par rapport à la manière dont la logique de l’esprit juridique peut s’introduire dans notre manière de vivre les situations. Mais il est essentiel de comprendre que les règles et les statuts nous fournissent les repères sans lesquels il ne saurait exister de vie sociale saine. Nous devons être cohérent et loyaux vis-à-vis des institutions. Mais pour Steiner, l’État est le Mal en matière de pédagogie. En ce cas, ne rien réclamer aux institutions eût été de sa part une attitude logique. Demander des subventions à des institutions que l’on méprise est grave, tant sur le plan légal que moral.

De plus, cette arrogance consistant à se croire au-dessus des règles, qui est celle de Rudolf Steiner dans ce passage et qui est devenue celle des anthroposophes et de leurs institutions, peut naturellement conduire à de graves dérives. Chacun ne se sent-il pas en effet autorisé à enfreindre les lois et les règlements dès lors qu’il pense agir en conformité avec les exigences de la vie ? Qui fixera la limite ? La Philosophie de la liberté de Rudolf Steiner intervient ici comme la pire des cautions intellectuelles, car cet ouvrage développe la conception selon laquelle l’individu véritablement libre a la capacité de se situer lui-même au-dessus des commandements de la morale en puisant directement dans la substance spirituelle de l’univers. Que peut donner ce genre de conceptions dans le cadre d’un travail mettant en relation des adultes avec des enfants ou des adolescents, dont certaines règles visent à assurer leur protection ?

Extrait page 253 :

« – Rudolf Steiner : Si nous devons un jour abandonner l’école Waldorf, cela signifiera ôter le sol sous les pieds à notre mouvement anthroposophique tout entier. L’école Waldorf doit être quelque chose qui réussisse par son propre contenu, car c’est une preuve par l’exemple. »

Éléments d’explication : Cet extrait montre clairement quel était le but recherché par Rudolf Steiner en fondant la « pédagogie » Steiner-Waldorf : promouvoir l’anthroposophie ! Remarquons les termes précis utilisés par Rudolf Steiner : l’école Waldorf est le « sol » de l’anthroposophie. Elle ce sur quoi s’appuie ce mouvement religieux à caractère de dérive sectaire pour s’étendre dans la société. Les écoles sont son sol nourricier ! Effectivement, comme je l’ai démontré dans mon article paru sur le site de l’UNADFI, ces écoles sont organisées de manières à sensibiliser le plus grand nombre de gens possibles aux prémisses des thèses de Steiner et aux modes de vie des anthroposophes. La citation de Steiner que nous publions ici montre qu’il s’agissait d’une démarche consciente et calculée de sa part. Les pédagogues anthroposophes qui appartiennent à la Section Pédagogique de l’École de Science de l’Esprit, ou qui exercent des fonction de représentation officielle, le savent.

Extrait page 264 :

« – Rudolf Steiner : Nous n’arriverons à nos fins – de telle sorte que l’on ait en cela une certaine sécurité pour l’existence réelle de l’école – que si nous négocions [avec les autorités] lors d’entretiens sérieux de personne à personne ; je voudrais faire expressément la remarque – nous devons parler très clairement – que rien ne devrait se passer par téléphone. Une certaine sécurité résultera de l’ambiance que nous créerons lors d’un entretien personnel grâce à toute les possibilités d’accentuation des phrases et des mots, à toutes les possibilités d’un entretien. Si nous nous contentons de faire une demande, nous ne pourrons absolument pas empêcher qu’elle soit traitée de manière bureaucratique (…). »

Éléments d’explication : Celui qui connaît de l’intérieur la manière dont les écoles Steiner-Waldorf sont parvenues à s’implanter dans la société, en obtenant les autorisations et même parfois le soutien de diverses autorités administratives, jusqu’aux plus élevées, ne peut qu’être stupéfait. Comment en effet une telle « pédagogie », dont il est pourtant clair, si on cherche un peu, qu’elle s’appuie sur l’anthroposophie, mouvement spiritualiste et occultiste, à pu faire l’objet des accréditations qui ont été obtenues, dans notre pays pourtant laïque ? Lorsque j’étais élève à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou, certains formateurs, qui avaient eu affaire aux Ministères et aux services de Rectorats, nous racontaient souvent avec fierté certains de leurs entretiens, au cours desquels ils étaient parvenus à retourner les situations en faveur des institutions Steiner-Waldorf. Le plus grand exploit dans ce domaine a sans doute été obtenu en France avec Jack Lang et M. Groscolas. En effet, après que ce dernier eut reçu les rapports des différents inspecteurs ayant visités les écoles Steiner-Waldorf de France, il avait d’après mes renseignements pris la ferme décision de les faire fermer. Mais, suite à une lettre de Raymond Burlotte et à un entretien qui a probablement suivi, sa position s’est radicalement infléchie. Il en vint même à prétendre, comme le relate Paul Ariès dans son ouvrage intitulé Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, que les défauts constatés par les inspecteurs ne provenaient pas de la pédagogie Waldorf, mais de ce que les professeurs de ces écoles n’étaient pas assez bien formés à leur propre pédagogie. Il y avait de quoi halluciner et s’imaginer je ne sais quelle corruption, ou pression politique. Mais je ne crois pas que ce soit nécessairement le cas. En effet, comme le dit à demi-mots Steiner dans l’extrait que nous citons, les pédagogues anthroposophes doivent privilégier l’entretien direct afin de faire jouer certains ressorts qui ne peuvent se déployer que dans un tel contexte. Il parle même ouvertement d’accentuations des mots et des phrases, ce qui est probablement une allusion à certaines techniques de suggestion et d’hypnose. Connaissant le pouvoir de séduction des anthroposophes, il me semble qu’il faudrait considérer la possibilité que jouent, au cours de ces entretiens, des forces de suggestions occultes, permises par des procédés d’influence psychique s’appuyant sur une certaines manières de parler, de regarder son interlocuteur, de lui serrer la main, etc. (Lire à ce sujet mon article Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique). Je ne fais pas mention ici de pouvoirs magiques, encore que ceux-ci ne soient pas complètement à exclure. Je pense plutôt à des techniques connues depuis la nuit des temps par ceux qui savent diriger et conditionner des groupes humains. Ceux qui ne croient pas à l’efficacité de telles techniques ne prendront pas au sérieux mon avertissement. Il me semble pourtant de la plus grande importance. En outre, il faut savoir que les anthroposophes ont une extraordinaire capacité d’adaptation aux systèmes de représentations de leurs interlocuteurs. S’ils sont en présence d’un élu, ils lui parleront le langage d’un élu. S’ils sont en présence d’un inspecteur, ils sauront lui dire ce que veut entendre un inspecteur. S’ils sont en présence d’un juge, ils lui parleront comme il faut parler à un juge. Cette capacité est à mon sens à mettre sur le compte des travaux philosophiques de Steiner, lesquels invitent ceux qui le lisent à savoir se hisser au-dessus des représentations (Lire à ce sujet mon article Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée, et Le dialogue de l’âme avec elle-même). En sachant ainsi deviner dans quel système de représentations évolue celui à qui ils ont affaire, les pédagogues anthroposophes sauront lui tenir exactement les discours qui sont susceptibles de le satisfaire. Comme la plupart des individus ne sont pas habitués à se distancier par rapport à leurs propres systèmes de représentations, ce procédé peut être redoutablement efficace.

Extrait page 263 et 264 :

« – Rudolf Steiner : Le monde extérieur peut exiger telle ou telle chose pour un tel groupe ; sur le plan intérieur, seul ce que je viens de dire est justifié. (…) Séparez bien les éléments existant nécessairement dans une institution exotérique, indispensables vis-à-vis du monde extérieur, des éléments que le monde rend simplement indispensables, de ce qui doit exister intérieurement entre nous. »

Éléments d’explication : Dans mon article intitulé Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée, écrit alors que j’avais bien pris la distance juste envers le milieu anthroposophique, mais que mon travail critique sur Rudolf Steiner lui-même n’en était encore qu’à ses débuts, j’émettais l’hypothèse selon laquelle le terme de « monde extérieur », utilisé fréquemment par les anthroposophes pour désigner tout ce qui n’appartient pas au milieu anthroposophique, provenait d’un glissement sémantique qui se serait opéré depuis un siècle. Or je constate ici que ce vocable était présent chez Steiner dès l’origine, dans un sens que je croyais qu’il n’avait pris qu’ultérieurement. Ceci confirme que ce n’est pas les successeurs de Steiner qui ont rendu l’anthroposophie sectaire, mais bel et bien Rudolf Steiner lui-même.

Extrait page 266 :

« – Rudolf Steiner : Il faut se faufiler ; il faut être conscient de ce que, dans la vie, on fait cela non pas de l’intérieur, mais de l’extérieur avec une certaine réserve mentale (reservatio mentalis). Il faut être conscient, non de l’intérieur, mais de l’extérieur, que c’est nécessaire au moins pour atteindre notre but, parler aux gens, et intérieurement les duper. »

Éléments d’explication : Cet extrait fait frémir toute personne doté d’un sens moral. Quand je l’ai lu pour la première fois, je n’en croyais pas mes yeux. Malgré tout mon sens critique au sujet de ces écoles je me disais : ce n’est pas possible ! Steiner ne peux pas avoir dit ça ! Il n’était pas cynique et manipulateur à ce point ?! Et pourtant, il faut se rendre à l’évidence : Steiner donne ici clairement aux pédagogues Steiner-Waldorf la consigne de chercher à « duper» les représentants de l’État pour parvenir à faire en sorte que les écoles Steiner-Waldorf soient autorisées un peu partout en Allemagne. Comment s’étonner ensuite que ces pratiques soient devenues une manière d’exister de ces écoles, comme je le dénonce dans mon article paru sur le site de l’UNADFI ? Que Steiner utilise ici des termes savants et latins (« reservatio mentalis ») pour conférer une certaine respectabilité à ses propos ne fait que renforcer leur caractère répugnant. Cet homme était donc capable d’appeler ouvertement ses disciples au mensonge et à la tromperie ! Tout ceci ne ressemble-t-il pas davantage à l’énoncé de directives d’une entreprise criminelle qu’à l’expression de principes d’un mouvement pédagogique ? Tout ce qu’il faut espérer, c’est qu’un jour des écrits comme ceux de Roger Rawlings, de Yves Casgrain, de Alicia Hamberg, de Pete Karaiskos, de Dan Dugan, de Lydie Baumann-Baie ou les miens ne leur permettront plus de « se faufiler » comme ils le font.

Rudolf Steiner donne même, dans ce passage, une recette en ce qui concerne cette duperie. Il dit aux pédagogues anthroposophes de ne pas craindre d’utiliser un des termes à la mode à l’Éducation Nationale à ce moment-là, comme celui « d’école unitaire », même si ces termes désignent exactement le contraire de ce qui constitue le projet pédagogique Waldorf (sic). Il leur conseille de se réclamer de ce slogan, pour faire ensuite ce que bon leur semblera sous cette couverture. Ainsi, lorsque l’on a affaire à un représentant d’une école Steiner-Waldorf, il faut apprendre à se méfier des termes qu’il utilise, et savoir aller regarder avec circonspection la réalité qui se cache derrière leur utilisation.

Extrait page 268 :

« – Rudolf Steiner : En traitant les Alpes, vous pouvez évoquer de manière répétée le fait qu’une sorte de croix est en fait présente dans la structure de la Terre, croix que les formations montagneuses extérieures esquissent. (…) Vous pouvez d’une très belle manière montrer aux enfants deux anneaux se rencontrant en croix comme structure de la Terre. Vous obtenez par là la représentation de la Terre comme un corps doté d’une organisation interne. »

Éléments d’explication : Dans la cosmologie ésotérique de Rudolf Steiner, la Terre est un organisme vivant où l’Esprit du Christ s’est incarné après la Résurrection. Un organisme doué de vie et de respiration. L’Épître de Pâques de la Communauté des Chrétiens, écrit par Rudolf Steiner, mentionne ainsi clairement la « respiration de la Terre ». Ainsi, insister pour démontrer aux enfants que la Terre toute entière est marquée d’une sorte de croix, formée par les chaînes montagneuses, est une manière de les préparer à cette idée que la Terre est le corps de l’entité christique.

Extrait page 297-299 :

« – Rudolf Steiner : Les murs ne doivent pas nous apparaître comme murs ; ils devraient avoir des images. (…)

– X. : Je voulais suspendre des reproductions des vitraux de Dornach.

– Rudolf Steiner : Renoncez-y pour quelques temps. »

Éléments d’explication : Dans cette cathédrale de l’anthroposophie qu’est le Goetheanum de Dornach, Rudolf Steiner a fait réaliser de gigantesques vitraux colorés qui ornent les murs de la salle principale. Ces vitraux sont monochromes, réalisés par le biais d’une technique particulière consistant à creuser le verre pour obtenir des teintes dégradées et des motifs. Chacun représente sous forme symbolique des éléments très ésotériques de la doctrine anthroposophique. Par exemple, le vitrail rouge qui se trouve à l’entrée représente le processus initiatique confrontant l’entité humaine à Lucifer et Ahriman. Le vitrail bleu, placé quant à lui à l’intérieur de la salle, représente la vie prénatale de l’entité humaine, son voyage à travers les sphères célestes avant de venir s’incarner sur la Terre. Ce sont ces vitraux dont un professeur Steiner-Waldorf voudrait placer des reproductions dans les salles de classe ! Or la réponse de Rudolf Seiner est très intéressante. Il lui dit d’y renoncer, car il est bien conscient que ce serait une manière trop directe et trop visible d’apporter l’anthroposophie aux élèves. Mais il précise bien que ce renoncement est momentanée : « renoncez-y pour quelques temps« . Autrement dit : si nous nous faisons chopez maintenant à endoctriner ouvertement nos élèves avec de l’ésotérisme, nous devrons fermer l’école. Mais attendez que la pédagogie Steiner-Waldorf se soit partout répandue et que nous soyons si puissants que même les Ministres nous mangerons dans les mains, et plus rien ne s’opposera au fait de remettre votre proposition à l’ordre du jour.

Ce qui est absolument sidérant dans cet extrait – mais qui traverse en fait tous ces « conseils » comme un fil directeur – c’est la capacité de Rudolf Steiner à parler à ses disciples de manière codée, par sous-entendus qu’eux-seuls pouvaient comprendre. Il est rare qu’il leur dise tout-à-fait ouvertement d’être malhonnêtes, de frauder les institutions, de tromper les gens, etc. Pourtant le message est clair et la consigne bien comprise… Lorsque Steiner dit à ses disciples pédagogues de ne pas parler de prières mais de « paroles » pour ne pas que l’on repère qu’il s’agit de mantra anthroposophiques que l’on fait réciter aux élèves (p. 94), le message est parfaitement bien passé. Lorsqu’il dit qu’il faut instituer la fonction de médecin scolaire de telle sorte qu’elle soit acceptable par l’opinion publique (p. 320), tout le monde a compris. Lorsqu’il dit aux pédagogues de la première école Steiner-Waldorf que l’Etat préconise les pires choses qui soient en matière de pédagogie, mais qu’il va falloir « faire des compromis » (p. 70), chacun sait ce que cela veut dire. Tout a été dit à mots couverts. Le procédé est très habile :

– d’une part, les consignes malhonnêtes demeurent dans le domaine de l’informulé et sont donc moins susceptibles d’être repérées ;

– d’autre part, ceux qui les reçoivent les assimilent sans qu’elles ne passent tout-à-fait par la partie consciente de leurs psychismes. Ils les comprennent à demi-mots. Ils les exécuteront également dans un état où l’on peut dire qu’ils ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Et les transmettront de la même manière.

En ce qui me concerne, je trouve que cette manière de procéder est ce qui rapproche très clairement le fondateur de l’anthroposophie d’un dirigeant de secte.

Extrait page 303 :

« – Rudolf Steiner : [à une jeune professeur venant d’intégrer l’équipe pédagogique] Vous êtes toute jeune encore et belle comme le jour pour un professeur de l’école Waldorf ; vous devez encore attendre que les enfants viennent vous voir de près. »

Éléments d’explication : Quel sacré dragueur ce Rudolf ! Et quel dommage que les éléments de recherches historiographiques réalisés dernièrement en Allemagne ne soient pas encore disponibles en France, venant éclairer d’un jour étonnant certaines facettes méconnues du personnage ! Certes, les anthroposophes connaissent plus ou moins sa liaison avec la Doctoresse Ita Wegmann. Mais ils seraient sans doute surpris par ce qui leur reste encore à découvrir, et qui cadre davantage avec les types de relations que l’on peut s’imaginer exister entre un gourou et ses adeptes.

Extraits page 303 et 332 :

« – Rudolf Steiner : (…) Que font les enfants lorsqu’ils sont agités ?

– X. :. Ils parlent, bavardent, font du vacarme.

– Rudolf Steiner : (…) Récemment, lorsque j’étais là, les enfants étaient magnifiquement calmes.

– X. : Ils ont eu peur de vous, les autres l’ont dit après coup.»

« – Rudolf Steiner : (…) J’attire votre attention sur le fait que nous sommes face à quelque chose d’important pour nous. Mademoiselle Lang est un professeur diplômé en Wurtemberg. Si l’on nous juge, on inclinera à attribuer la discipline énergique à la formation pédagogique au Wurtemberg. Lorsque les trois sages [inspecteurs] sont venus nous inspecter il y a quelques temps, l’un d’eux dit avoir vu, en particulier chez Madame K., l’absence de discipline chez ceux qui n’ont pas le diplôme. Ils l’avaient remarqué en voyant un professeur qui avait passé les examens selon les règles. »

Éléments d’explication : Durant toute la lecture de ces 377 pages des « Conseils », on est frappé par la récurrence de la question de la discipline, dont font part chaque enseignant de cette première école Steiner-Waldorf. Chaque fois, Rudolf Steiner réponds en préconisant non pas des mesures disciplinaires ni un renforcement de l’autorité, mais des stratégies détournées comme de susciter l’intérêt dans le cadre du cours, ou ce genre de choses. Mais le problème persiste, inchangé, un an après. Ici, le ton change, car l’indiscipline constitutive de cette « pédagogie » risque de poser des problèmes officiels. Les inspecteurs venus visiter l’école ont en effet rapidement remarqué la faiblesse des professeurs purement Waldorf à instaurer un rapport d’autorité entre eux et les élèves. En effet, on ne peut être à la fois dans l’autorité et dans la séduction…

Cette lecture fait écho à mon souvenir d’ancien élève Steiner-Waldorf. Je revois le plafond de notre salle de cours, en 8ème classe, littéralement recouvert de petites boules de papiers mâché enduites de salive que mes camarades projetaient à l’aide de sarbacanes aussitôt que notre « maître » avait le dos tourné. Je me souviens des cours d’Allemand, où ne restaient que deux à trois élèves, les reste de la classe étant occupé à bavarder et à fumer, assis sur le rebord de la grande fenêtre, tandis que le professeur faisait mine de les ignorer. Je me souviens des récréations, laissées sans surveillance, tandis que des scènes de « chasse à l’homme » et de « passages à tabac » avaient lieu un peu partout. Je me souviens comment nous construisions des cabanes en bois dans la forêt, avec parfois des parties creusées qui constituaient des caves, où certains allaient fumer, au risque de périr enfumés si un incendie se déclarait. « C’était tous les jours Sa Majesté des mouches », le film de Peter Brook, me disait dernièrement une amie professeur de Français qui a fait une partie de sa scolarité à Verrières-le-Buisson en même temps que moi… Ainsi, la même faiblesse constitutive vis-à-vis de la discipline semble bien être le fil qui relie mon école à la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart, à travers les décennies. Pourquoi cette absence et cette incurie ? Nous pouvons le comprendre si nous réfléchissons au rôle de la discipline. Celle-ci pose en effet des limites dans le rapport psychique susceptible de s’instaurer entre l’enseignant et ses élèves. Elle empêche la fusion. Elle permets également à ceux qui doivent la respecter de poser en eux-mêmes des frontières qui vont séparer le domaine des pulsions de l’inconscient et celui de la vie sociale. La discipline crée une extériorité. Plus exactement, elle oblige le psychisme à séparer l’intériorité de l’extériorité. Mais dans le cadre d’une pédagogie associée à une entreprise spiritualiste d’ordre mystique, ce n’est pas ce qui est recherché. On préférera en effet au contraire façonner des êtres qui ne savent pas très bien distinguer entre leur monde intérieur et la réalité extérieure, faute d’avoir appris à le faire quand cela aurait du être fait. Ainsi l’élève Steiner-Waldorf est-il en quelque sorte préparé, par l’absence de discipline permanente qui règne bien souvent dans son établissement, à une configuration psychique qui est de nature mystique, c’est-à-dire qui mélange l’intériorité et l’extériorité. Autrement dit, celle des anthroposophes.

Dernière remarque au sujet de cet extrait : Rudolf Steiner fait peur aux enfants. Intéressant.

Extrait page 320 :

« – Rudolf Steiner : Je vais choisir dans chaque classe plusieurs élèves que l’on devrait traiter sur le plan corporel. Il est clair pour K.R. qu’il lui faudrait un traitement adapté. Il lui faudrait un régime précis et ce que j’ai dit. Il faudrait instituer la fonction de médecin de l’école et lui donner une forme qui la fasse accepter par l’opinion publique. Il faut créer cette fonction particulière de médecin scolaire. »

Éléments d’explication : Pendant les réunions avec les professeurs de cette première école Steiner-Waldorf, nous voyons Rudolf Steiner établir quantités de diagnostiques médicaux au sujet de divers enfants, puis prescrire des médications. L’un est suspecté d’avoir des vers dans les intestins expliquant sa faiblesse intellectuelle (p. 316) : Steiner prescrit du vermifuge. Un autre se plaint d’une discrimination entre les riches et les pauvres dans l’école : Steiner diagnostique la nécessité d’un traitement du sang et préconise de lui poser des ventouses (p. 320), mais se ravise en se rendant compte du tollé que cela provoquerait si la nouvelle s’en ébruitait. Un autre encore est agité : Steiner diagnostique une « hystérie masculine caractérisée ». Un autre encore a des « crampes spasmodiques » : Steiner les impute à « une formation anormale de la tête et des méninges » (p. 135). Un autre encore a des difficultés à établir un calcul statistique : Steiner diagnostique une pathologie légère qu’il nomme « infantilisme », causé par un cerveau « plus petit que la normale » (p. 345), provenant par hérédité de sa mère. Un autre a des crises d’asthme la nuit : Steiner préconise de le traiter avec des doses modérés d’arsenic, sous la forme « d’eau de Levico » deux fois par semaine (p. 346). La liste pourrait continuer longtemps, dévoilant un Steiner proposant très souvent des soins médicaux pour traiter des problèmes pédagogiques, sans être lui-même aucunement médecin.

Mais comment faire en sorte que les enfants de l’école Steiner-Waldorf suivent ces prescriptions médicales relevant de l’exercice illégal de la médecine sans se faire prendre ? Tout simplement en instituant la fonction de médecin scolaire Steiner-Waldorf. Celui-ci sera officiellement le prescripteur des médicaments, alors qu’en réalité, les ordonnances proviennent soit de Rudolf Steiner lui-même, soit du collège des professeurs. Ce passage révèle donc une pratique frauduleuse caractérisée dont Rudolf Steiner semble avoir été parfaitement conscient du caractère illégal. Cet homme aurait donc sans doute du finir en prison si ces « Conseils » avaient été publiés de son vivant et lus comme ils auraient du l’être.

Qu’en est-il aujourd’hui de cette pratique de prescriptions médicales officieuses et illégales par le ou les professeurs Steiner-Waldorf, utilisant la caution d’un médecin scolaire acquis à la cause anthroposophique ? Les écoles Steiner-Waldorf se sont-elle sur ce point démarquées du Maître, ou bien ont-elles perpétué cette pratique inaugurée par lui ? Sachant que de nombreux professeurs de ces écoles sont également férus des théories médicales spiritualistes du fondateur de l’anthroposophie, la question pourrait être posée.

Extrait page 352 :

« – X : Les élèves ont demandé à la bibliothèque s’ils pouvaient lire certains de vos ouvrages. Peut-on donner aux plus âgés quelque chose de tourné vers le domaine social ?

  • Rudolf Steiner : Si nous ouvrons la 10ème classe, nous devrons avoir une action éducative par l’étude des textes. D’une manière générale, il est trop tôt pour donner ces choses. Il serait par contre peut-être possible de donner certains cycles s’ils étaient imprimés. Le Christianisme comme fait mystique, peut-être également la Théosophie. Il faut composer des introductions.

On demande si les élèves peuvent assister à des conférences de Rudolf Steiner.

  • Rudolf Steiner : Pensez vous qu’une conférence de ce genre soit très instructive ? Peut-être ne pouvons-nous éviter de laisser cela à la discrétion des parents. Nous ne pouvons pas édicter de règle. Les parents doivent pouvoir le faire et en prendre eux-mêmes la responsabilité. »

Éléments d’explication : Rudolf Steiner n’était donc nullement opposé au fait que ses ouvrages les plus ésotériques soient mis entre les mains des élèves Steiner-Waldorf dans le cadre d’une bibliothèque de l’école. Il préconisait même de réaliser des « introductions » à leur intention. Ceci mérite d’être souligné, car les pédagogues Steiner-Waldorf proclament souvent haut et fort que Rudolf Steiner aurait interdit d’enseigner l’anthroposophie aux élèves. Visiblement, sa position n’a pas été constante sur ce sujet. Ici, quand la question lui est poséde savoir si des élèves pourraient venir assister à ses conférences, nous voyons qu’il ne voit aucune contre-indication pédagogique à la chose, mais qu’il souhaite que les parents en prennent la responsabilité juridique. Mais de toute façon, la question est insoluble ! Si les professeurs Steiner-Waldorf cachent l’existence de l’anthroposophie aux élèves, ils dissimulent ce qui permets de comprendre toutes les spécificités et les bizarreries qui constituent l’environnement quotidien des élèves. Ce faisant, ils imposent comme normalité quelque chose qui ne l’est pas. Et ils créent un mystère qui ne manquera pas d’exciter un jour la curiosité des élèves, comme c’est visiblement le cas pour ces élèves de 10ème classe de la première école Steiner-Waldorf. Et si au contraire les professeurs Steiner-Waldorf parlent d’anthroposophie aux élèves, ils les endoctrinent. (Lire à ce sujet mon article : Les pressions du milieu anthroposophique). Ce qui montre bien que, par essence, un mouvement ésotérique ne peut ni ne doit être à l’origine d’une pédagogie et fonder des écoles.

Pourquoi l’anthroposophie est-elle potentiellement dangereuse en tant que doctrine pour des jeunes élèves ? Ayant été familiarisé (consciemment) à cette doctrine par mes enseignants en 10ème classe – c’est-à-dire à l’âge où les élèves de cette première école Waldorf sont venus formuler la requête de pouvoir lire du Steiner – je pense qu’il m’est permis d’avancer quelques réponses. D’autres camarades de classe ayant été dans ce cas de figure, j’ai aussi pu observer ce que l’anthroposophie avait causé chez eux comme dommages durables sur leur maturation psychique. Lire de l’anthroposophie à cet âge-là produit selon moi un effet néfaste, en ce sens que le contenu est bien trop compliqué pour qu’un adolescent puisse s’en saisir. Du coup, l’esprit est comme fasciné et envoûté par quelque chose qui le dépasse. En outre, son contenu mystique entre trop fortement en résonance avec les états limites que peut connaître l’adolescent et peut conforter sa difficulté naturelle à entrer en contact avec la réalité. Le problème me semble particulièrement épineux lorsque Rudolf Steiner évoque la perception des auras, comme dans Théosophie. En effet, avec cette notion, l’adolescent est à mon sens sollicité à s’autosuggestionner pour percevoir ces réalités invisibles que Rudolf Steiner décrit comme des évidences. Il peut aussi se perdre dans des spéculations qui prennent la forme de rêveries imagées. La question de la réincarnation peut se révéler également particulièrement problématique, à une époque de la vie où la recherche de son identité est une préoccupation primordiale. Rechercher qui l’on est en s’imaginant avoir été tel ou tel personnage historique, ou avoir vécu à telle ou telle époque, n’apportera bien évidement aucune solution à cette quête identitaire, mais contribuera à laisser dans un état flottant la personnalité. En outre, le rapport au corps sera relâché, tandis que l’adolescent a, au contraire, besoin de se construire par un travail d’appropriation de son corps. La réduction du sport à la portion congrue dans les écoles Steiner-Waldorf sera bien sûr un facteur aggravant. L’anthroposophie favorisera enfin l’usage de raisonnements déconnectés du réel par l’emploi des catégories anthroposophiques, comme « luciférien » et « ahrimanien », ou les quatre tempéraments. Une manière de penser qu’on se peut que qualifier de fanatique peut ainsi s’installer, consistant à porter des jugements catégoriques sur tout, à penser détenir la vérité sur un nombre considérable de sujets dont on n’a réalité aucune connaissance approfondie. Enfin, comme l’anthroposophie est une doctrine qui n’a pas de connections avec la culture – qui constitue une forme de culture hors-sol, à l’écart de tout ce qu’on peut apprendre à l’université ou ailleurs – cela peut provoquer chez l’adolescent et le jeune qui l’étudie une forme de clivage intérieur. Il raisonne avec une partie de son esprit avec l’anthroposophie, mais est incapable de partager ses pensées avec ceux qui l’entourent. L’autre partie de son esprit sera quant à elle normale, mais ne sera pas investie par la l’adolescent. Ceci provoque à mon sens la formation d’une personnalité à tendance schizoïde, ainsi qu’une forme de mise en retrait par rapport aux autres et à la vie de son époque, auxquelles il devrait au contraire apprendre à se lier pour s’épanouir.

Extrait page 12 du livre intitulé Pour approfondir la pédagogie de Rudolf Steiner :


« L’activité pédagogique s’insère dans le combat spirituel présent de l’humanité contemporaine. La civilisation contemporaine ne tire pas son origine et sa forme de la connaissance de la véritable nature de l’homme en devenir. Elle est née des forces de décadence du passé. C’est pourquoi les éléments d’anéantissement qu’elle engendre : télévision, cassettes vidéo, « musique » pop et « musique » rock, bruit assourdissant de la circulation et les milles autres phénomènes de la civilisation destructeurs, attaquent massivement l’homme en devenir dans les jardins d’enfants et toutes les classes des écoles, et lui portent dommage. » Jörgen Smit

Éléments d’explication : A partir de ce point de notre étude, notre travail s’appuie désormais sur la publication intitulée Pour approfondir la pédagogie de Rudolf Steiner, publié par la Section Pédagogique de l’École de Science de l’Esprit, au Goetheanum de Dornach. Ce document complète en effet utilement la lacune de la non-publication du tome II des Conseils. Il contient de nombreuses phrases de Rudolf Steiner qui ne figuraient pas dans le tome I et des éléments d’explication très intéressants. Ce petit livre de couleur rose m’avait été remis personnellement, de manière très solennelle, par un professeur de l’École Perceval de Chatou, après que j’eus manifesté le désir de prendre en charge la question de la pratique spirituelle au sein de l’activité pédagogique de l’école. Il était sensé resté un document confidentiel, que je ne devais communiquer à personne, conformément au secret ésotérique qui doit entourer les publications de l’École de Science de l’Esprit. La possession de ce livre faisait donc de moi un porteur d’une mission ésotérique au sein même de l’école et me distinguait de mes autres collègues qui n’avaient pas eu cet honneur.

Dans cet extrait que nous reproduisons, la rhétorique utilisée par l’un des grands dirigeants de la pédagogie Waldorf dans le monde est saisissante. Nous voyons que les termes utilisés sont ceux du « combat ». La logique de propagation de cette pédagogie est donc martiale. Le pédagogue anthroposophe se croit en effet engagé dans une guerre : celle des forces d’avenir contre les forces de décadence issues du passé, celle du Bien contre le Mal. Cette croyance en une sorte de confrontation eschatologique dont la pédagogie Waldorf serait l’une des clefs place effectivement le pédagogue de ces écoles dans une logique de fanatisme. Mais elle lui fait aussi considérer tous les apports culturels nouveaux comme des sortes d’émanations des puissances sataniques. Ici, c’est le pop et le rock qui sont nommément cités. Ecouter ce genre de musique est en effet considéré par les anthroposophes comme une forme de possession. Dans certains congrès anthroposophiques auxquels j’avais participé, on nous expliquait que les forces de décadence de la musique rock provenaient de ses origines africaines. On nous disait que le rythme même du rock était inadapté aux « corps etheriques » des occidentaux et nous faisait « sautiller comme des nègres », selon les termes employés par Rudolf Steiner lui-même. Mais au-delà de cette manifestation évidente de racisme teinté d’ésotérisme, je crois que ce que les anthroposophes détestent surtout dans ce genre de musique et de danse pour la pulsion de vitalité et de libération dont elle est porteuse. En effet, à mon sens, l’anthroposophe est un être dont les forces vitales sont comme amoindries, endormies, paralysées. Il y a quelque chose du zombie dans la manière dont il traverse l’existence. Le rock agit au contraire sur la vitalité corporelle et émotionnelle comme une puissante stimulation libératrice. Il s’agit d’une musique qui invite à trouver en soi une énergie corporelle qui semble venir de nos profondeurs intimes et personnelles. Elle est aussi une forme de relation à l’autre que ne connaissent jamais les anthroposophes, empêtrés dans l’hypocrisie et les faux-semblants qui constituent leurs rapports sociaux. Il est donc logique qu’elle soit perçue comme une menace, au même titre que toutes les activités contemporaines où s’expriment aujourd’hui la créativité, comme la télévision ou le cinéma. En lisant Jörgen Smit, on a pas seulement l’impression d’entendre un vieux grincheux des années trente ou cinquante, pestant contre la modernité. L’anthroposophie et la pratique continuelle des méditations qu’elle propose semble avoir provoqué chez lui une forme d’autisme, ou de tempérament autistique, au point que même le « bruit de la circulation » constitue pour lui une forme d’agression insupportable. On a vraiment l’impression, à le lire, que la seule existence digne d’être vécue serait celle d’une vie paysanne, à la campagne, à proximité d’une église, dans un calme et un recueillement qui lui permettrait de s’adonner toute la journée aux exercices méditatifs recommandés par Rudolf Steiner. Le problème est que cette mentalité rétrograde et cette volonté de se couper du monde contemporain est l’idéal de vie que les pédagogues anthroposophes voudraient non seulement pour eux-mêmes, mais également inculquer aux enfants des institutions scolaires qu’ils dirigent, soit disant pour préserver leurs âmes des méfaits du monde moderne.

Extrait page 18 du livre intitulé Pour approfondir la pédagogie de Rudolf Steiner :

« Faisant appel à la responsabilité de chacun pour l’œuvre commune, [Rudolf Steiner] leur demanda [aux enseignants] d’implorer chaque soir, avant leur méditation personnelle, les entités de la Troisième Hiérarchie d’accompagner de leur aide les tâches du lendemain, et le matin, après la méditation, de se savoir unis à elles. A cette époque, les deux textes de méditation pour les maîtres n’avaient pas encore été transmis. Il était évident que le maître, anthroposophe actif, cultivait une vie méditative. »

Éléments d’explication : L’exigence de méditation est constitutive du travail du pédagogue Steiner-Waldorf, ce qui montre bien qu’il s’agit d’une activité religieuse, d’un sacerdoce qui doit devenir quotidien. Ici, la chose a le mérite d’être dite. Il faut en effet méditer matin et soir lorsqu’on est enseignant Steiner-Waldorf, sans parler des mantras qui sont dit collectivement lors des réunions comme les « Collèges pédagogiques », les « Collège de direction » et autres commissions d’une école, avec les « paroles » que l’on fait dire aux élèves et que l’on dit avec eux en début de matinée et dans certains cours. C’est pourquoi, il doit y avoir au sein d’une école Steiner-Waldorf une quantité de récitations de prières et de mantras à peine inférieure à celle d’un monastère ou d’un ashram. Il n’y aurait rien à redire à cela, si les choses étaient claires dès le départ au sujet de cette exigence « évidente », comme le dit ici le texte, d’une pratique méditative, et qu’on la mentionnait explicitement :

– aux nouveaux professeurs non-anthroposophes que l’on recrute ;

– aux élèves et à leurs parents lorsqu’ils se renseignent pour intégrer cette structure scolaire ;

Mais ce n’est pas ce qui est fait. L’exigence de méditer de la manière dont le demande ici Steiner n’est jamais dite ouvertement. Elle plane pourtant de manière silencieuse et invisible sur l’ensemble du personnel de ces écoles. En apparence, on ne fait que le leur conseiller, afin de respecter leur liberté (bien théorique) de le faire ou de ne pas le faire. Mais dans les faits, celui qui avoue ne pas se livrer à des méditations anthroposophiques quotidiennes alors qu’il travaille dans une école Steiner-Waldorf depuis plus de deux ans, et que le « conseil » lui a été prodigué un certain nombre de fois, s’expose à la vindicte de ses collègues. Ceux-ci ne lui diront cependant jamais la véritable raison pour laquelle il est devenu la cible permanente de leur mécontentement, car ce serait faire l’aveu du fait qu’ils pratiquent une pression sectaire qui va à l’encontre de leur principe affiché de respecter la libre volonté d’autrui. Peut-être même certains sont-ils incapables de s’avouer à eux-mêmes pourquoi ils se mettent à agir ainsi. Pourtant, qu’elle soit consciente ou inconsciente, la raison de ce harcèlement tient au fait qu’une école Steiner-Waldorf perdrait son identité telle que l’a définie le Maître si un trop grand nombre de ses enseignants ne méditaient pas comme il le leur a recommandé. Steiner aurait du être ici beaucoup plus clair et faire inscrire dans les statuts de l’institution qu’il fondait que la pratique de la méditation y était une obligation professionnelle ! Il n’a pas voulu le faire, car il savait qu’il se fermait ainsi la porte au recrutement potentiel de professeurs non-anthroposophe, dont son école pourrait avoir besoin, et que l’on pouvait toujours espérer convertir dans un deuxième temps. Nous voyons ici comment, de manière effroyable, la volonté affichée de respecter la liberté d’autrui se transforme finalement en son contraire, c’est-à-dire en pressions sectaires sur le personnel qui ne médite pas.

Les heures des professeurs Steiner-Waldorf consacrées à ces « méditations professionnelles » (c’est le nom qui leur est donnée dans le cadre de l’Ecole de Science de l’Esprit) devraient même être comptabilisées et rémunérées,  puisqu’elles ont, dans les faits, un caractère obligatoire et qu’elles empiètent lourdement sur la vie privée. Comme devraient l’être d’ailleurs dans ces écoles les heures consacrées aux réunions, aux commissions, aux surveillances des cantines et des récréations, au nettoyage des classes, aux entretiens avec les parents, etc. Dire que tout personnel embauché à l’école est au courant de cette demande d’investissement bénévole puisque cela est (parfois) indiqué dans les contrats de travail n’est en rien une pratique légale, comme devrait s’en apercevoir les instances dirigeantes de ces écoles si elles avaient un minimum de connaissance de la législation en vigueur en matière de droit du travail !

Extrait page 22 du livre intitulé Pour approfondir la pédagogie de Rudolf Steiner :

« Rudolf Steiner a forgé le mot de « Eigenrat » (conseil propre?). On peut comprendre le cercle des participants au collège, groupés autour d’un point central, comme l’image d’une réalité suprasensible. On peut ressentir le centre comme étant le lieu où provient le rayonnement  de « l’Esprit de l’École » qui concerne tous les êtres liés à l’école. En effet, « union signifie la possibilité qu’une entité supérieure s’exprime à travers les constituants qui sont réunis. C’est là le principe général de toute forme de vie ». Dans l’effort de discernement pour la résolution du problème, le « Eigenrat » pourra commencer à parler à travers ceux qui sont perméables à « l’Esprit de l’École ». Cette décision ne découle pas de l’addition de tout ce qui est déjà connu ni d’un accroissement de cette somme, mais se présente comme qualitativement autre : comme une manifestation de « l’Esprit de l’Ecole ». » Johannes Tautz

« Il faut que les choses soient dites aujourd’hui : pour notre école Waldorf à Stuttgart, par exemple, un Être spirituel de l’École Waldorf est vraiment présent ; il est indépendant du corps professoral, mais ce dernier établit des liens de vie avec lui. Dans cette relation, il apparaît de plus en plus clairement qu’éventuellement tel ou tel maître peut être plus ou moins compétent. Mais cet Être a sa propre vie. » Rudolf Steiner 

Eléments d’explication : Dans ce passage est exprimé clairement ce que signifie pour un pédagogue anthroposophe le fait de participer à des réunions comme des « collèges de niveaux », des « collège pédagogiques », des « conseils de directions », ou le « conseil d’administration ». Il ne s’agit pas tant de participation à des instances fonctionnelles d’une institution que de cérémonies cultuelles. Participer à l’un ou l’autre des organes de direction d’une école Steiner-Waldorf est un mode de communion sacramentelle avec un Esprit. C’est une pratique rituelle qui a un caractère sacré. C’est pourquoi le but de ceux qui y participent n’est pas tellement de tenter de résoudre les affaires de la vie courantes que d’accomplir un culte. Ceci explique en partie le peu de soucis d’efficacité de ces instances dirigeantes, lorsqu’on les connaît de l’intérieur. Car il est surtout important pour les pédagogues anthroposophes d’être là à ces conseils ou à ces réunions, même s’il ne se dit rien d’important, même quand l’ordre du jour est vide, même quand les propos tenus n’ont pour unique fonction que de meubler un vide. Dans l’une des écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, ces « collèges pédagogiques » rassemblant tous les profeseurs de l’école étaient devenus à ce point ennuyeux et inutiles que bon nombre de professeurs avaient décidé de ne plus s’y rendre. Ils « votaient avec leurs pieds », comme le dit une expression courante. Ils ne voulaient plus assurer leur présence que lors des « collège de niveaux », où le fait de se rassembler avec des collègues ayant en charge les mêmes élèves avaient encore un sens et une utilité. Mais les « collèges pédagogiques » étaient surtout perçu comme une obligation dont plus personne ne percevait le sens, qui ennuyait tout le monde. D’autant plus que l’ambiance de ces réunions étaient bien souvent épouvantables, les pédagogues anthroposophes purs et durs qui y étaient présent déversant sans cesse leur acrimonie contre les jeunes professeurs absents « qui ne comprenaient pas que ce collège pédagogique était le cœur de l’école ! ».  Aussi, la direction de l’école avait même pris des mesures coercitive pour obliger tous les professeurs à venir, en plaçant le « collège pédagogique » avant les « collèges de niveaux », le jeudi soir. Ceux qui, comme moi, tentèrent de résister à cette mesure absurde n’attirèrent les pires ennuis.

On comprends pourquoi dès lors que l’on sait que le « collège pédagogique » n’est pas une réunion à caractère fonctionnelle, mais une communion sacramentelle avec « l’Esprit de l’École ». Cette communion sacramentelle est sensée permettre à certains pédagogues particulièrement réceptifs à cet Esprit d’être inspirés par Lui lorsqu’un problème est posé à la collectivité enseignante. Ainsi, les pédagogues anthroposophes comptent surtout sur des inspirations divines pour résoudre des problèmes pédagogiques lorsqu’ils se posent, un peu comme les Quakers attendent d’être possédés par l’Esprit Saint lorsqu’ils sont assemblés pour l’office dominnical. Certes, le pédagogue anthroposophe qui se croit inspiré par « l’Esprit de l’École » ne manifestera pas extérieurement cet événement par des crises de tremblement, mais il signifiera parfois à ses collègues qu’une intuition supérieure l’a traversé et qu’il faut l’écouter avec attention. C’est la raison pour laquelle, dans ces écoles, il arrive que certaines personnalités deviennent des figures charismatiques et même des gourous vis-à-vis de leurs autres collègues. Une vieille pédagogue anthroposophe de l’école de Verrières-le-Buisson m’avait ainsi raconté comment un pédagogue anthroposophe français particulièrement éminent, auteur de livres sur la méditation et le karma, avait intégré l’équipe enseignante en commençant par exiger qu’au sein même de l’école une « chambre de méditation » lui soit affectée. Au début, il était écouté comme un dieu lorsqu’il prenait la parole dans les différents collèges. Mais quand on finit par s’apercevoir que cette « chambre de méditation » servait aussi à inviter toute la gente féminine enseignante de l’école, cela finit par provoquer un scandale et une opposition qui obligea le gourou à démissionner. Le « coureur de jupons anthroposophiques » ne le pardonna d’ailleurs jamais complètement à l’école de Verrières-le-Buisson. Ainsi, nous voyons comment cette croyance en un « Esprit de l’École » capable d’inspirer les professeurs réunis dans des collèges qui sont en réalité des assemblées cultuelles  finit par créer d’importantes dérives à caractère sectaire.

Extrait page 33 du livre intitulé Pour approfondir la pédagogie de Rudolf Steiner :

« Aujourd’hui, on doit enseigner en ayant conscience qu’avec chaque enfant il s’agit d’effectuer un sauvetage, qu’il faut amener chaque enfant à trouver en lui, au cours de sa vie, l’impulsion du Christ, à effectuer en lui une re-naissance. » Rudolf Steiner 

Éléments d’explication : Cette petite phrase révèle deux aspects de la pédagogie Waldorf qui ne sont jamais annoncés clairement aux parents lorsqu’ils viennent inscrire leurs enfants, à savoir que cette « pédagogie » est conçue comme un processus initiatique et que son but est de « sauver des âmes », plutôt que de les éduquer et de les instruire. Le processus initiatique, tout d’abord, doit conduire à une « re-naissance ». Nous sommes ici plongés au coeur du jargon des confréries occultes, visant à créer un homme nouveau en provoquant une seconde naissance spirituelle grâce à un processus initiatique, prenant souvent des formes symboliques. Le « sauvetage », ensuite, se rapproche davantage du vocabulaire des congrégations religieuses : il faut sauver les âmes en perdition en les libérant du Mal. Ici, le Mal est l’intelligence humaine, que Rudolf Steiner conçoit comme un élément conduisant inévitablement au matérialisme, à l’incapacité de reconnaître l’existence de Dieu, qu’il considère être une « maladie ». Le seul problème est que ce discours n’est ni adressé à une confrérie occulte, ni à des adeptes d’une congrégation religieuse chrétienne, mais à des enseignants, en vue de leur donner un conseil de nature pédagogique. Nous voyons ici à quel point Steiner allait loin dans la confusion entre une entreprise à visée pédagogique prenant en charge l’éducation des enfants et les buts d’une société secrète initiatique. L’école Waldorf n’est au fond pas une institution scolaire, mais une organisation occulte, spiritualiste et initiatique. Dans les écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, il m’est ainsi souvent arriver d’entendre mes collègues parler du fait qu’ils avaient réussi à sauver l’âme de tel ou tel élève. Ils semblaient en éprouver une immense fierté. C’étaient un peu comme s’ils avaient épousés des rôles de baptistes, ou d’exorcistes, tout en étant pédagogues. Grâce à l’onction de « l’Esprit de l’École Waldorf », et à la sainte méthode pédagogique que leur avait révélé Rudolf Steiner, ils se croyaient investis du pouvoir de sauver les âmes des enfants et des adolescents qui leur étaient confiées, afin que leurs prochaines incarnations sur Terre ne les conduisent pas sur un chemin de déchéance où elles perdraient leur humanité. Lorsqu’ils parlaient de certains élèves dont ils ne parvenaient pas à gérer le comportement, le vocable qu’ils employaient était très proche de celui de la possession.

On devrait pourtant réaliser à quel point il est dangereux à un enseignant de se croire capable de sauver spirituellement les âmes de ses élèves ! Ou de s’imaginer que ces derniers seraient « perdus » sans la pédagogie Waldorf. Car cette conviction est très proche d’une forme de délire de toute-puissance ! Elle conduit l’enseignant à penser que le « Salut » des âmes de ses élèves serait entre ses mains. Et que toute résistance à ce qu’il propose serait une damnation. Il se prends pour un prêtre de l’Église Anthroposophique. Ni Steiner ni ses disciples pédagogues n’ont compris un principe pédagogique essentiel, qui est qu’une vie humaine n’est entre les mains de personne d’autre que celui qui la vit. Même un prêtre, à mon sens, ne peut d’ailleurs « sauver » qui que ce soit. Un pédagogue encore moins. Quelle que soit la qualité de mon enseignement ou mon impact sur mes élèves, je dois me rappeler que leurs vies et leurs destins leur appartiennent. Il n’est en mon pouvoir ni de les sauver ni de les damner. Personne ne devrait d’ailleurs se croire capable d’une influence si profonde sur un être humain. Vouloir agir à ce niveau d’intimité ne peut que conduire celui qui s’engage dans cette voie dans une entreprise de manipulation mentale et de violation des individualités.

Extrait page 72 du livre intitulé Pour approfondir la pédagogie de Rudolf Steiner :

« Quand vous étudiez, comme nous l’avons fait, l’enseignement sur la nature humaine, c’est tout d’abord une expérience consciente. Si vous en faites ensuite un objet de méditation, un processus de digestion se déroule en vous, dans votre âme et dans votre esprit, et qui fait de vous un éducateur, un enseignant. Tout comme le métabolisme fait de vous un homme vivant, cette digestion par la méditation d’un véritable enseignement sur la nature humaine fait de vous un éducateur. (…) En approfondissant intérieurement, par la méditation, l’enseignement anthroposophique sur la nature humaine, vous pouvez être amené, quand vous aurez 40 ou 45 ans à vous transformer en 5 minutes en l’homme nouveau que vous devez être quand vous enseignez, et qui, dans la vie extérieure, est tout à fait différent de ce que vous étiez auparavant. » Rudolf Steiner 

Éléments d’explication : Nous avons ici un exposé clair du caractère essentiellement magique de la formation pédagogique que propose le fondateur de la pédagogie Steiner-Waldorf. Il suffit en effet selon lui de méditer les contenus des livres comme Nature Humaine pour devenir un éducateur. Ou trouver des solutions aux problèmes pédagogiques rencontrés, sous forme d’illuminations et d’inspirations qui surviendront le matin au réveil, si l’éducateur a médité correctement le soir. On ne comprends ce passage que si l’on sait que Rudolf Steiner utilise le mot méditation dans un sens qui n’est pas celui couramment utilisé. Il ne s’agit pas pour lui de méditations au sens de « réflexions approfondies », mais plutôt de « prières » ou « d’incantations intérieures ». La méditation anthroposophique n’a rien d’une réflexion intellectuelle. Elle est plutôt proche de la méditation bouddhiste à partir de mantras. La seule différence est que les mantras anthroposophiques du pédagogue Steiner-Waldorf sont les conférences de Nature Humaine. C’est la raison pour laquelle ce livre est inlassablement lu et relu dans les différents collèges des professeurs d’une école Steiner-Waldorf : il ne s’agit pas pour les professeurs de tenter d’en comprendre les idées, mais de se répéter continuellement entre eux les phrases de cet ouvrage, comme les méditants bouddhistes répètent les mantras de la langue sanskrite. D’ailleurs, les idées de ce livre sont tellement confuses qu’il est à mon sens impossible d’en saisir  quoi que ce soit. A ma connaissance, une seule personne en France avait vaguement compris quelque chose à ce livre, à savoir Raymond Burlotte, le Directeur de l’Institut Rudolf Steiner de Chatou. Mais quasiment personne ne parvenait à retenir quelque chose des cours qu’il donnait pour expliquer les contenus de l’ouvrage, comme je m’en suis aperçu lorsque j’ai effectué ma formation Steiner-Waldorf dans cet institut. Tout les autres formateurs ou pédagogues que j’ai connu quand je travaillais dans ces écoles ne faisaient que répéter sans intelligence ce qu’ils y lisaient, ou élaboraient des gloses complexes pour faire leurs intéressants.

Cette pratique absurde s’explique par l’indication que donne ici Steiner, selon laquelle la méditation anthroposophique des contenus pédagogiques de Nature Humaine aurait une forme d’effet magique. En effet, il suffit selon lui de les méditer pour qu’un mystérieux processus se produise à l’intérieur de l’enseignant, comparable à la digestion. Cette « assimilation digestive » des méditations sur la Nature Humaine permettrait ainsi non seulement à l’enseignant Steiner-Waldorf de trouver des solutions pédagogiques sous formes d’inspirations matinales, mais également de devenir un « homme-nouveau ». Cette évocation d’un « homme nouveau », que le pédagogue Steiner-Waldorf pourrait devenir en cinq minutes grâce à la méditation – un pédagogue parfait – est sans doute la plus inquiétante. Ce genre de croyance fait penser aux transformations des supers-héros dans les films ou les bandes dessinées. Ne sommes-nous pas là, à nouveau, dans une forme de délire de toute-puissance ? En effet, il est grave de croire qu’il faille devenir quelqu’un d’autre, ou un surhomme, quand on enseigne. Il faut au contraire être soi-même au sens le plus noble du terme. Le plus grave, c’est que je crois bien que Rudolf Steiner décrit ici un processus réel, quand il dit que la méditation anthroposophique inlassablement répétée fait du pédagogue anthroposophe quelqu’un d’autre. J’ai souvent pu observer comment mes collègues les plus investis dans l’anthroposophie finissaient par ne plus être eux-mêmes à certains moments. Ils pouvaient ainsi prendre des décisions qui ne correspondaient en rien à leurs intimes convictions, ou à leurs habitudes, et faire des choix importants dans lesquels on ne les reconnaissaient pas. La méditation anthroposophique avait comme provoqué en eux une forme d’emprise qui les déssaisissait de leur être véritable. Aussi, lorsqu’ils étaient en présence d’élèves, ils n’étaient effectivement plus eux-mêmes, mais des archétypes de ce qu’est sensé être un « vrai pédagogue Steiner-Waldorf ». Ils se conformaient entièrement à cette image au point de disparaître derrière elle. « Telle professeure de l’école de Verrières-le-Buisson, lorsqu’elle est dans sa classe avec ses élèves, est presque parfaite ! » me disait un jour un collègue admiratif. Or cette conception est grave, car il ne faut pas chercher à correspondre à une image idéale de professeur lorsqu’on enseigne. Personne ne peut être parfait dans sa profession ! Personne n’est une reproduction de l’enseignant idéal ! Chacun cherche simplement à faire du mieux qu’il peut, à partir de ce qu’il est. Mais quand le jeu consiste à correspondre à un archétype, à se transformer en pédagogue Steiner-Waldorf « en 5 minutes », comme Spiderman enfile son costume, cela met les élèves en présence d’un adulte qui est engagé dans un processus d’auto-contemplation permanente de l’image qu’il veut donner de lui-même. Et qui juge ses collègues par rapport à cet archétype. Cela provoquait aussi des phénomènes d’admiration et de vénération, par toute la communauté enseignante, et même des parents, de certains collègues considérés des professeurs Steiner-Waldorf modèles. Dans ces écoles, j’ai pu voir comment certaines mamans étaient capable de « s’offrir » à ces professeurs Steiner-Waldorf « parfaits », un peu comme les jeunes filles fans de Harry Potter souhaitent se donner à l’acteur Daniel Radcliff. Et j’ai aussi vu certains de ces « pédagogues » de pas repousser ce genre d’avances lorsqu’elles se présentaient. Le pire est qu’il existe bien un tel archétype du pédagogue anthroposophe, dont on pourrait aller jusqu’à décrire le mode de vie, la manière de parler et la tenue vestimentaire. S’y conformer fait de la personne qui accepte ce processus un être parfaitement déconnecté de lui-même et de la société qui l’entoure. Une personne sous emprise, comme je l’ai décrit dans mon article intitulé L’emprise de l’anthroposophie.

Extrait page 74 du livre intitulé Pour approfondir la pédagogie de Rudolf Steiner :

« Une institution telle que l’École Waldorf, qui a dans les faits un caractère anthroposophique, devra évidemment s’intégrer un jour au travail anthroposophique dans son ensemble. Seulement, en ce moment, si ce lien est établi de manière officielle, il est possible que l’on torde le cou à l’École Waldorf à cause de cela. (…) Je crois que vous devriez choisir cette forme : d’une manière individuelle, ceux des maîtres qui le veulent deviennent membres de l’Université Libre de Science de l’Esprit en indiquant qu’ils veulent être reliés au Goetheanum de telle sorte que soit également prise en compte leur qualité de maîtres de l’École Waldorf. Je crois que ceci peut répondre à tous vos souhaits ; tout le reste n’est absolument pas indispensable pour le moment. » Rudolf Steiner, Réunion pédagogique du 5 février 1924

Éléments d’explication : Cette phrase de Rudolf Steiner montre indiscutablement qu’il a donné aux pédagogues de ses écoles des consignes précises de dissimulation, en toute connaissance de cause. Dissimulation non seulement du lien de ces écoles à la doctrine anthroposophique, mais aussi et surtout de leurs liens institutionnels avec la Société Anthroposophique et son École de Science de l’Esprit. Il a même élaboré une stratégie rusée en ce sens, consistant à ne pas rattacher directement le collège des professeurs de l’École Waldorf à la Section Pédagogique de l’École de Science de l’Esprit, ce qui aurait été trop visible, mais à demander aux enseignants de ces écoles de devenir membres de la Société Anthroposophique à titre individuel et privé, tout en mentionnant leur profession. Cette consigne permettait ainsi de brouiller les pistes et de continuer à pouvoir prétendre aux yeux du monde que l’École Waldorf est parfaitement indépendante sur le plan institutionnel de la Société Anthroposophique. Ce qui est bien sûr faux. D’ailleurs, comme les termes utilisés dans ce passage le montrent, le projet à long terme de Steiner est bien de rattacher ces écoles à la Société Anthroposophique. Mais il doit différer pour tromper les autorités et faire en sorte qu’elles ne s’aperçoivent pas que cette prétendue initiative pédagogique est en réalité un sous-marin de l’institution de l’Anthroposophie. Dans la réalité, la Section Pédagogique est bien l’organe institutionnel officieux qui gère, de près ou de loin, les écoles Waldorf au niveau mondial. Il y a quelques années, en France, la dirigeante de la Section Pédagogique et la Présidente de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf étaient d’ailleurs une seule et même personne, par commodité. De même, pendant de nombreuses années, lorsqu’un problème survenait dans une des écoles Steiner-Waldorf de France et que la solution nécessitait un arbitrage extérieur, c’est vers cette instance dont le siège est en Suisse que l’on se tournait.

Est-il encore nécessaire de faire la preuve de cette logique de dissimulation et de mensonge à l’œuvre dans les écoles Steiner-Waldorf ? N’apparaît-elle pas sans fard dans l’extrait que nous citons ? Les pédagogues anthroposophes se sont-ils à ce point enfoncés dans des pratiques honteuses dérivées de cette consigne de leur Maître qu’ils sont devenus incapables de ressentir son caractère profondément immoral et sa non-viabilité sur le long terme ? Croient-ils vraiment qu’un mensonge est susceptible de durer éternellement ?

 

Conclusion: une libre vie de l’esprit ?

Cette étude n’aurait jamais pu voir le jour sans le laborieux travail de traduction réalisé par Benoît Journiac, pédagogue anthroposophe français zélé, qui a ainsi rendu accessible au public et aux autorités ces propos hautement problématiques du fondateur de la pédagogie Steiner-Waldorf. Qu’il soit donc remercié, même si telle n’était probablement pas du tout on intention, bien au contraire ! Certes, nous pouvons regretter le retard de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf à publier le tome II de ces « Conseils », qui nous aurait sans doute encore réservé d’autres perles du genre de celles que nous avons trouvé et qui en disent long sur la véritable nature de cette « pédagogie ». Maintenant, il y a malheureusement peu de chances qu’il le soit. Toutefois, le lecteur intéressé pourra se référer au remarquable travail de Roger Rawlings sur son site Waldorf Watch, qui a consacré sa vie à dénicher et à commenter l’intégralité des écrits peu connus de Rudolf Steiner, dont ces « Conseils ».

Dans la conclusion de notre présent travail, nous voudrions ouvrir une réflexion sur ce qui nous semble être le fond du problème. Je veux parler du concept steinerien de « libre vie de l’esprit ». En effet, c’est au nom de cette idée que Rudolf Steiner s’est cru en droit de fonder cette école et cette « pédagogie ». C’est parce qu’il était convaincu de ce principe qu’il a voulu faire en sorte qu’elle se ferme délibérément aux regards et aux contrôles des autorités extérieures, des institutions de la société, cloisonnant les élèves et les professeurs dans une proximité et une promiscuité délétères, leur donnant pour seul horizon son anthroposophie, etc. Steiner ne faisait pas partie des gourous ayant bâti des sectes autour de concepts fumeux auxquels ils ne croient pas vraiment eux-mêmes. Il était au contraire persuadé du bien fondé de son idée de « libre vie de l’esprit » ! Celle-ci semble même l’avoir habité comme une idée fixe dont il était fanatique. Que vaut en réalité un telle idée ?

La « libre vie de l’esprit » s’inscrit chez Rudolf Steiner dans le contexte global de sa « tri-articulation de l’organisme social », qui voudrait affranchir radicalement la vie culturelle, artistique, intellectuelle et pédagogique des tutelles étatiques et économiques. La vie culturelle devrait selon lui être parfaitement indépendante de l’État comme des entreprises. A première vue, cette idée pourrait paraître séduisante. Elle semble s’inscrire dans le cadre d’une revendication de la liberté de pensée et d’expression. Nous aurions ainsi une sorte de paradoxe saisissant : un gourou fondateur d’une dérive sectaire se réclamant sincèrement de l’idéal de la liberté de pensée ! Cependant, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que cette notion steinerienne est plus problématique qu’il n’y paraît. En effet, sa « libre vie de l’esprit » est déjà faussée sur le plan de la recherche intellectuelle : Steiner revendiquait le droit d’écrire et de penser ce qu’il voulait, mais en s’imaginant que la recherche intellectuelle individuelle pouvait s’affranchir de toute validation par ses pairs. Il voulait pouvoir développer sa conception du monde, l’anthroposophie (ce que personne ne l’empêchait de faire), mais s’imaginait que la reconnaissance des institutions de la vie culturelle et intellectuelle à son endroit aurait du être inconditionnelle et immédiate. Or ce n’est pas ainsi que fonctionne la vie intellectuelle ! Lorsqu’une théorie ou une conception nouvelle est émise, en science comme en art, sa reconnaissance institutionnelle dépendra de l’intérêt que pourra lui accorder la communauté intellectuelle de son temps. Parfois, une telle reconnaissance ne viendra pas du vivant de la personne. On peut le déplorer, mais c’est le jeu. En outre, toute personne qui propose des idées nouvelles doit les inscrire intellectuellement dans son époque. Ainsi Schopenhauer, qui n’a pas été reconnu de son vivant, s’inscrivait dans une filiation directe avec la philosophie de Kant, dont il se voulait une forme de prolongement, bien qu’il fut en fait tout-à-fait original par rapport à lui. Toute recherche intellectuelle valable doit pouvoir s’inscrire dans celle de son temps. Steiner n’a pas su faire cela. Non pas qu’il n’ait pas eu la connaissance de cette vie culturelle et intellectuelle de son époque (il avait une phénoménale capacité de lecture !). Mais il n’en avait pas la compréhension. Lorsque je lis par exemple les écrits philosophique de Steiner, je suis stupéfait de voir que les notions centrales de la philosophie contemporaine semblaient complètement lui échapper. Il avait certes lui-même des choses à exprimer, provenant de ce qu’il avait perçu et compris. Mais il était incapable de relier correctement ses propres conceptions à la vie intellectuelle de son temps. Ses jugements sur le sujet étaient en effet trop rapides, trop catégoriques, trop surs d’eux-mêmes. Il n’y a qu’à voir avec quelle suffisance et quelle rapidité il règle son compte au bon vieux Kant. Il était bien trop empressé à défendre des conceptions. Il se croyait en guerre. Il ne connaissait pas le geste fondamental de la philosophie consistant à pouvoir temporiser un problème avant de chercher à le solutionner. Il philosophait à coups de hache. Il ne savait pas rentrer avec humilité dans la subtilité d’une pensée autre que la sienne. Sa manière de procéder est celle de la vaste synthèse de la pensée des autres, parfois géniale, mais toujours trop extérieure. On pourra à ce titre comparer de manière fructueuse le travail d’un philosophe de l’histoire de la philosophie comme Karl Jaspers, et le travail réalisé par Rudolf Steiner dans ses Énigmes de la Philosophie (Ed. E.A.R.). Tandis que le premier sait entrer avec exactitude dans les textes anciens pour tenter d’en extraire l’esprit en s’appuyant sur la lettre, Steiner propose pour chaque philosophe de courtes synthèses, parfois très pertinentes, mais qui prennent les allures d’un jugement définitif sur les auteurs et leurs doctrines. Il ne sait pas (ou ne veut pas) inscrire sa propre pensée dans les pas de celle d’un autre. Or tout le problème est là. Celui qui pense doit savoir penser avec les autres et entrer dans leurs pensées pour éventuellement exprimer la sienne. Comme le fait par exemple Gilles Deleuze avec Spinoza au début de sa carrière. Toute la vie culturelle et intellectuelle est basée sur ce principe fondamental, que Rudolf Steiner semble avoir toute sa vie été incapable de comprendre. A mon sens, cette incompréhension regrettable reposait sur une forme d’orgueil de la pensée, qu’il n’a pas su (ou voulu) repérer ni combattre. Ainsi, sa conception d’une « libre vie de l’esprit » était- elle faussée dès l’origine. Car la liberté dans le domaine intellectuel et culturel ne consiste pas à pouvoir émettre comme bon nous semble les idées qui nous chante, mais à pouvoir inscrire sa pensée dans les pas de celle des autres. Une pensée valide est une pensée qui procède d’une filiation. Mais la pensée de Rudolf Steiner est une pensée sans père. D’une manière que l’on peut considérer comme pathétique, on voit pourtant le jeune Steiner tenter de se trouver un père en dédiant ses premiers écrits philosophiques à des penseurs reconnus comme Eduard von Hartmann ou Haeckel. Mais ceux-ci ne s’y sont pas trompé et l’ont toujours rejeté. La seule filiation qu’il cru pouvoir parvenir à établir fut avec la pensée théosophique de H.P. Blavatsky. Mais cette pseudo-filiation était en réalité une adoption, laquelle a d’ailleurs tragiquement fini par une sorte de « meurtre du père » : alors que son ésotérisme de Steiner doit énormément à celui de Blavatsky, Steiner s’est employé méthodiquement, à partir de 1913, à effacer toutes traces de ces emprunts en changeant sa terminologie. Comme s’il avait voulu devenir  coûte-que-coûte son propre père en ce qui concerne sa doctrine.

Nous venons donc de voir en quoi le concept steinerien de « libre vie de l’esprit » est en réalité une idée fausse, une erreur de la pensée sur le plan de la vie culturelle et intellectuelle. Steiner a été prisonnier toute sa vie d’une telle erreur. Examinons à présent en quoi il s’agit également d’une erreur, sans doute encore plus grave, sur le plan de la pédagogie. En effet, selon Steiner, une « libre vie de l’esprit » consiste sur le plan pédagogique a pouvoir proposer de nouvelles méthodes sans avoir aucun compte à rendre aux institutions de la société. Comme l’écrit Richard Gabert dans son introduction aux Conseils :

« Rudolf Steiner n’avait fondamentalement pas l’intention de reculer d’un seul pas en ce qui concernait sa revendication d’un enseignement délivré de la tutelle de l’État ; il ne laissa jamais le ministre dans le doute à ce sujet. Il l’a exprimé clairement dans le nom École libre Waldorf. Mais, vu les lois existantes, on ne pouvait s’entendre qu’avec des compromis. (…) Il fallait que le programme soit libre pour être seulement adapté aux besoins profonds d’enfants en train de grandir. » (Conseils, pages 27 et 28).

On pourrait facilement adhérer inconditionnellement à cette idée que la pédagogie ne devrait avoir aucun compte à rendre à personne en raison du fait qu’elle doit être fondée sur les besoins de la nature humaine et non sur la reconnaissance des institutions. Cependant, l’être humain ne tombe pas du ciel. Il est aussi un être dont la nature est d’être en relation avec ses semblables. Il est ainsi en droit d’être dans une structure scolaire qui ne le coupe pas du monde et du reste de la société. Vivre dans un univers à part, déconnecté des exigences de la vie sociale et culturelle de son époque, comme le sont bien souvent les écoles Steiner-Waldorf, est une forme de maltraitance sociale, psychique et intellectuelle. Je parle d’expérience. Si l’on veut tenir compte des besoins profonds de l’être humain lorsqu’on élabore un projet pédagogique, on peut le faire. Mais jamais en se croyant autorisé à s’affranchir intégralement de la société dans laquelle on vit, ni en se fermant délibérément par rapport cette dernière et en organisant une institution du mensonge et du faux-semblant pour échapper aux contrôles lorsque ceux-ci se produisent. Car au bout du compte, en croyant se rendre ainsi indépendantes de la tutelle étatique et sociétale pour ne se fonder que sur les besoin de la nature humaine, les écoles Steiner-Waldorf se sont en réalité assujetties à d’autres tutelles institutionnelles et à une autre société : celles des anthroposophes. Il y a bien un État (et même une administration centrale) qui gouverne en sous-main les écoles Steiner-Waldorf : le Goetheanum ! Il y a bien un Ministère qui leur donne des directives et y effectue des contrôles : la Section Pédagogique de l’École de Science de l’Esprit, et/ou la Fédération ds Écoles Steiner-Waldorf ! Et il y a bien une société dans laquelle les écoles Steiner-Waldorf s’intègrent : le milieu anthroposophique ! Ceci a beau être souterrain et officieux, ce n’en est pas moins réel. Ainsi, sur le plan de la théorie comme sur le plan de la pratique, le concept de « libre vie de l’esprit » a largement démontré son inconséquence.

Pour conclure cette étude, je souhaiterais à présent m’interroger sur sa réception. Le public extérieur comme les autorités compétentes trouveront sans doute un grand intérêt à voir que le système qui régit les écoles Steiner-Waldorf a sciemment été organisé dès sa fondation, par Rudolf Steiner lui-même, sous la forme d’une entreprise de dissimulation. Dissimulation qui servait à masquer les liens étroits, non seulement avec l’anthroposophie en tant que doctrine, mais aussi en tant qu’institution. « Nous devons laisser anthroposophie de côté » (p. 226) répond Steiner à un professeur qui lui demande s’il est possible de faire mention du terme. Ce qui veut dire : n’en parlez pas, cachez cela ! Il ne s’agit donc pas d’une dérive ultérieure, mais d’un principe fondateur. Une école qui s’érige et perdure dans le temps avec pour principe de cacher sa vraie nature au monde ! Comment une telle aberration a-t-elle pu durer aussi longtemps ? Il fallait vraiment que les hommes et les sociétés du XXème siècle manquent incroyablement de vigilance pour laisser passer quelque chose d’aussi énorme. Ou bien est-ce la ruse et la duplicité des anthroposophes qui ont été prodigieusement efficaces ? Pourtant, quoiqu’il arrive dans un avenir immédiat, quel que puisse être l’issue de mon procès avec la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf ou celui des autres personnes qui prendront la plume après moi, il est clair que cela ne pourra pas durer. Il faudra bien, tôt ou tard, que les écoles Steiner-Waldorf sortent leur anthroposophie de sa cachette ! L’étau d’ailleurs se resserre.

Mais qu’en sera-t-il de la réception de cette étude pour les premiers concernés, à savoir les élèves ou anciens élèves Steiner-Waldorf, ou les anthroposophes ? Devant des citations aussi précises et révélatrices, ne devront-ils pas ouvrir les yeux, eux-aussi ? Malgré mon optimisme, je sais qu’il y a très peu de chance pour que cela se produise. En effet, il faut réaliser que l’adhésion a ce système de croyances qu’est l’anthroposophie, ainsi que la foi inconditionnelle dans les écoles Steiner-Waldorf, repose sur la construction complexe d’un système de représentations subtil. Ainsi, en critiquant la notion le « libre vie de l’esprit », nous avons contribué à rectifier l’une de ces représentations faussées. Mais il en existe de nombreuses autres ! Et elles s’appuient toutes les unes sur les autres dans l’esprit d’un adepte. Par exemple, il serait nécessaire de réfléchir au concept de religiosité, qui est au cœur du projet de cette pédagogie. En effet, il semble que l’intention initiale de Rudolf Steiner ait été de mettre en place une sorte de religiosité non-confessionnelle, dont les enfants de cette structure scolaire auraient été les premiers bénéficiaires. C’est ce qu’il appelle les cours de « religion libre ». Cette ambition reposait sur la conviction que la nature humaine a un besoin profond de religiosité. Ce qui est effectivement possible. Lorsqu’on lit les commentaires de Steiner sur la mise en place du culte dominical qu’il a créée pour cette institution scolaire, on comprends qu’il cherchait effectivement à mettre en place une forme de pratique religieuse universelle. Mais en fait, celle-ci devint naturellement le culte des enfants d’anthroposophes. Car en réalité, il n’est pas possible que la religiosité s’exprime de manière universelle, indépendamment d’une confession particulière dans laquelle et à travers laquelle elle serait présente. Il n’y a pas de religiosité sans religion ! Ou du moins, l’être humain est bien loin de pouvoir réaliser cette potentialité de sa nature. Mais tant que l’adepte de l’anthroposophie veut encore croire, au fond de lui-même, à cet idéal, sans prendre conscience de son impossibilité effective, il se condamne à fermer les yeux sur la nature confessionnelle et religieuse de l’anthroposophie, et sa présence dans les écoles Steiner-Waldorf. Voici donc une autre des représentations qui soutiennent l’édifice de la foi inconditionnelle dans les écoles Steiner-Waldorf. Bien souvent, elle est loin de parvenir à la conscience. Il s’agit plutôt de quelque chose qui habite sourdement les profondeurs obscures de l’âme, ou de l’inconscient. C’est pourquoi, en lisant mon article, l’anthroposophe ou l’ancien élève Steiner-Waldorf ne pourra qu’avoir des réactions de protection comme : « Ces phrases sont tirées de leurs contextes ! », ou « Steiner n’a jamais voulu dire cela ! », etc. Comme ces réactions seront relayées par les pontes de l’anthroposophie, dont la mission est de hurler bien fort ce genre d’arguments afin d’annihiler l’éveil de l’activité pensante des ouailles et des cercles rapprochés, peu de gens seront en mesure de tirer profit de mon étude. Mais peu importe. Il est important qu’elle existe et qu’elle soit à la disposition du public. Un jour, la vérité porte ses fruits. Malgré ses supposés dons de clairvoyance, Rudolf Steiner n’avait visiblement pas pu prévoir l’avènement de l’internet et ce que cela allait signifier pour la stratégie de dissimulation qu’il avait mise en place. Aujourd’hui, les témoignages sur ces écoles ne restent plus isolés et ne tombent pas nécessairement dans l’oubli, comme ils l’ont fait durant tout le siècle passé. Et quel que soit le pouvoir des institutions anthroposophiques, leur bras n’est pas assez long pour empêcher, partout dans le monde, que la vérité ne soit publiée.

Licence Creative Commons Extraits édifiants des « Conseils » de Rudolf Steiner aux professeurs de l’école Waldorf de Stuttgart de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé. Fondé(e) sur une œuvre à https://gregoireperra.wordpress.com/. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à https://gregoireperra.wordpress.com/.

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Responses

  1. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.

  2. Il est clair, d’après les extraits des « Conseils » que Steiner a donné aux enseignants des écoles Waldorf, que ce dernier n’était pas dépourvu de tares morales. Si on lit un des premiers ouvrages théosophico-anthroposophiques de Steiner, appelé « Comment acquérir des connaissance sur les mondes supérieurs ou l’Initiation », on s’aperçoit que Steiner indique les conditions morales requises et indispensables à celui qui voudrait devenir un initié et un clairvoyant correctement développé. Comme on le constate Steiner lui-même ne satisfait pas ces conditions et par conséquent on doit en conclure, sans porter aucun jugement sur la clairvoyance ou l’initiation en elles-mêmes, qu’il n’était ni initié, ni clairvoyant, selon ses propres critères !


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