Publié par : gperra | 4 mai 2012

Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique

Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique

1) Rapports aux autres dans l’Anthroposophie

Amitié imposée

Quand je suis devenu anthroposophe, j’ai rapidement été frappé par la facilité avec laquelle des personnes que je ne connaissais pratiquement pas se considéraient comme « mes amis ». Toutes les lettres qu’on m’adressait se terminaient par la formule de l’amitié et bon nombre de personnes, que je n’avais pourtant vu qu’une seule fois, venaient vers moi en se déclarant mes amis, cherchant à instaurer d’emblée des liens affectifs. Le cas le plus marquant pour moi fut celui de Bodo Von Plato, l’un des directeurs de la Société Anthroposophique Universelle, qui avait été mon professeur d’Allemand et d’Histoire à Verrières-le-buisson, mais que je n’avais pas revu depuis vingt ans et avec lequel je n’avais eu que des relations de professeur à élève. Lors d’un congrès, celui-ci vint vers moi pour m’expliquer que notre relation amicale était ancienne et profonde et qu’elle était destinée à grandir encore. Nous ne nous connaissions pourtant pratiquement pas et n’avions guère pris plus de deux cafés ensembles. Ainsi, chez les anthroposophes, tout se passe souvent comme si l’amitié découlait immédiatement du fait même d’appartenir à la Société Anthroposophique. De ce fait, c’est toute la structure des relations inter-humaines qui est profondément perturbée et faussée. En quittant cette institution, j’ai du réapprendre par moi-même à partir de zéro ce que la notion d’amitié voulait réellement dire.

Fraternité suggérée

Un niveau supplémentaire est franchi avec l’École de Science de l’Esprit, dont les conférences-rituels (que les anthroposophes appellent des « lectures ») commencent presque toujours par la formule « Chères Frères et Sœurs1 ». Rien n’est jamais réellement précisé sur cette apostrophe. On ne sait pas si elle désigne des « frères » et des « sœurs » au sens des congrégations religieuses du Moyen-âge, ou bien la constitution d’une nouvelle forme de fratrie « karmique ». Probablement un peu des deux. Appartenir à la « Classe » (autre nom pour l’École de Science de l’Esprit) inaugure ainsi sous un mode implicite des types de rapports humains d’ordre familiaux. Les anthroposophes sont censés devenir notre famille. On leur doit donc, ainsi qu’à l’institution à laquelle ils appartiennent, le même dévouement qu’à une structure familiale. Là encore, ce genre de procédé perturbe à mon sens grandement les relations inter-humaines. Non seulement cela provoque une forme d’abandon à la communauté, mais cela affecte la notion même de liens familiaux authentiques. Ainsi, ma compagne de l’époque où j’étais anthroposophe se mit d’elle-même à affirmer que le Président de la Société Anthroposophique en France était « mon père spirituel », et ne l’appela bientôt plus que par ce qualificatif. Quand j’allais voir Antoine Dodrimont à l’occasion de l’une ou l’autre de ces nombreuses réunions qu’il imposait à mon emploi du temps, elle expliquait à mes amis qui téléphonaient pour prendre de mes nouvelles que j’étais « allé voir mon père spirituel ». Avait-elle décidé d’elle-même de cette appellation, ou bien lui avait-elle été suggérée ? Je découvrais en effet plus tard qu’elle avait eu de nombreux entretiens sur « mon évolution morale », sans m’en avertir. Tout ceci montre clairement comment bon nombre d’anthroposophes finissent très vite par considérer les autres anthroposophes comme une famille de substitution. Il m’aura là-aussi fallu du temps, après ma démission, pour comprendre que notre famille, quel qu’elle soit et quels que soient ses défauts, son passé ou ses insuffisances, est notre famille, et que nulle autre ne peut s’y substituer.

Séduction permanente

Je me suis également aperçu, avec le recul, que les attitudes sociales de nombreux anthroposophes consistent à utiliser les codes de la séduction. Dans ce milieu, tous le monde vous fait continuellement du charme, comme s’il s’agissait d’un mode de communication parfaitement commun. Ainsi, très souvent, certains anthroposophes, qu’ils soient hommes ou femmes, fixent-ils longuement leur interlocuteur du regard, lui sourit, le touche, lui parle avec l’attitude d’un être qui serait tout amour à son égard. Bien sûr, quand on les connaît mieux, on s’aperçoit que ces personnes sont loin d’être « tout amour », mais plutôt « tout jugement ». L’une des activités favorites de bien des anthroposophes consiste en effet à chercher et à trouver les défauts intimes des personnalités des uns ou des autres, parfois avec un flair aiguisé. Dans l’une des familles d’anthroposophes où je dînais régulièrement après la sortie de ma scolarité, ce jeu occupait la presque totalité des conversations, les parents faisant même participer les enfants. Il en était de même dans une revue anthroposophique à laquelle je collaborais pendant deux ans : la rédaction ne parvenait jamais à s’élargir au-delà de quatre membres car, chaque fois qu’une recrue potentielle était mentionnée, l’équipe s’évertuait à lui trouver les défauts le rendant indigne d’un tel honneur. A mon sens, tout ceci est parfaitement caractéristique du milieu des anthroposophes : ils semblent toujours pleins de compréhension envers tout le monde en façade, mais par derrière personne ne trouve jamais grâce à leurs yeux. Cette démarche se voit en outre accentuée par le fait que Rudolf Steiner a proposé de nombreux éléments permettant de juger les personnalités en fonction de certaines caractéristiques physiologiques : si vous avez trop de taches de rousseur, c’est que vous avez peu exercé votre activité pensante dans une vie antérieure ; si votre tronc est proportionnellement plus étiré que vos jambes, c’est que vous êtes resté trop longtemps dans une certaine partie du monde spirituel avant de naître ; si vous êtes blond, c’est que votre psychisme est semblable à un marécage où les pensées stagnent ; si vous avez une mâchoire proéminente, c’est que vous êtes un être volontaire, etc. (Lire à ce sujet le livre intitulé La Réincarnation, de Gunther Wachsmuth, aux Editions Triades). Dans l’une des écoles Steiner-Waldorf où j’ai exercé, on se servait de ces catégories pour élaborer ce que Steiner appelle des « images d’élèves ». Les professeurs se réunissaient et évoquaient ensemble les caractéristiques physiologiques d’un ou plusieurs élèves, afin de se faire à leur sujet une « idée plus juste de leurs êtres profonds ». Bien évidement, de tels procédés peuvent s’avérer très problématiques dès lors qu’ils sont pratiqués dans une optique de jugement sur les personnalités, voire d’évaluation des capacités scolaires.

Pour revenir à cette tendance à la séduction que j’ai souvent observé chez certains anthroposophes, je pense qu’elle peut s’expliquer par la marque personnelle que Steiner a laissé sur ses disciples. Celui-ci était en effet un être tout entier tendu dans le désir de séduction, comme l’écrit Stefan Zweig dans son ouvrage intitulé Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, paru aux Editions Belfond :

« Personnellement, il (Rudolf Steiner) ne donnait pas comme Herzl l’impression d’un chef, mais plutôt celle d’un séducteur. Dans ses yeux sombres résidait une force hypnotique, et je l’écoutais mieux, avec un sens critique plus en éveil, quand je ne le regardais pas, car son visage émacié d’ascète, marqué par la passion spirituelle, était bien propre à exercer un pouvoir de conviction – et pas seulement sur les femmes. (…) Je ne prétends pas porter de jugement sur l’anthroposophie, car aujourd’hui encore ce qu’elle veut et ce qu’elle signifie n’est pas très clair pour moi ; je suis même porté à croire que pour l’essentiel la séduction qu’elle exerçait était lié non pas à une idée, mais à la personne fascinante de Rudolf Steiner. » (p. 150-151)

Dissimulation systématique

Cette séduction permanente, dont Rudolf Steiner serait l’origine, va de paire avec un art consommé de la dissimulation. Celle-ci commence dans tous les rapports que les anthroposophes ont avec le public ou les institutions extérieures. Ainsi, les agriculteurs biodynamistes ne parlent pas des pratiques magiques qui sont les leurs, mais présentent leur méthode en le rapprochant le plus possible de celui des agriculteurs biologistes. La Biodynamie serait juste selon eux une agriculture biologiste améliorée. De même, les pédagogue anthroposophes ne parlent pas ouvertement du fait que leur pédagogie est intrinsèquement liée aux idée de karma, ou de réincarnation, et qu’on ne peut la pratiquer sans être complètement imprégné des conceptions ésotériques de Rudolf Steiner. Ou encore, les médecins anthroposophes affirment que leur formation médicale anthroposophique vient « en complément » d’une formation médicale ordinaire, alors que le terme juste et conforme à la réalité serait sans doute plutôt « en contradiction ».

La dissimulation est également une pratique systématique des anthroposophes, qui considèrent souvent que le savoir anthroposophique constitue une sorte de doctrine secrète qu’il ne faut pas communiquer trop spontanément aux personnes non-initiées. Cela tient aussi au fait qu’on ne peut pas communiquer un élément de la doctrine en question sans communiquer tous les autres, puisque ceux-ci sont nécessairement interconnectés. Aussi, il n’est pas possible de transmettre à proprement parler l’anthroposophie, c’est-à-dire de communiquer vers l’extérieur l’un de ses éléments, car il faudrait en même temps la transmettre toute entière. Il faut donc que la personne extérieure entre dans l’anthroposophie s’il veut la connaître. Pour être plus précis encore, on peut dire que l’anthroposophie n’est pas assimilable, ou « comestible ». En effet, lorsque une connaissance émanant de telle ou telle discipline scientifique est communiquée, vous pouvez d’ordinaire l’assimiler, l’ingérer. Ingérer une connaissance signifie la faire devenir sienne. L’idée que j’ai véritablement assimilé n’est plus partie intégrante du contexte ou de l’ensemble dont elle faisait partie. En la comprenant, je l’ai sorti de ce contexte auquel elle appartenait pour la faire devenir, sous une autre forme, une partie de mon propre système de représentation. Ainsi, je peux assimiler une des idées de Platon, qui me fera comprendre quelque chose de la réalité, sans nécessairement avoir à avaler en même temps toute la doctrine platonicienne. En revanche, lorsque vous tentez d’assimiler une notion anthroposophique, même la plus insignifiante, vous devez aussi prendre dans vos pensées l’ensemble du système de représentations de Rudolf Steiner. L’anthroposophie nécessite non seulement de prendre en soi des connaissances anthroposophiques, mais aussi « l’estomac anthroposophique » qui permets de les assimiler. Autrement dit, pour comprendre l’anthroposophie, vous ne pouvez pas rester vous-mêmes. Il est nécessaire de devenir un anthroposophe pour assimiler de l’anthroposophie. Ce qui, épistémologiquement parlant, n’est absolument pas normal ! Cette « sagesse » ne peut donc pas aller vers l’extérieur, il faut que l’extérieur vienne à elle. Quand des éléments de l’anthroposphie sont communiqués dans les médias, il s’agit toujours d’allusions qui suggèrent de s’intéresser à cet ensemble. L’anthroposophie est donc nécessairement dissimulée. Elle reste le « domaine réservé » des anthroposophes. La dissimulation devient plus grande encore quand on devient membre de l’École de Science de l’Esprit, puisqu’on est alors dépositaire d’un autre type de savoir anthroposophique, qu’il est interdit de communiquer tel quel aux anthroposophes ordinaires.

Dans les institutions et associations issues de l’anthroposophie, cette pratique de la dissimulation devient un mode courant de communication. Il permet de cacher un certain nombre de choses embarrassantes. Un jour, un anthroposophe me confiait en aparté que le meilleur moyen de contrecarrer l’impact d’une divulgation compromettante était de « faire circuler rapidement une rumeur contenant un élément de vérité » à son sujet. Ce milieu possède de véritables experts dans ces pratiques. Je dois dire que je n’ai rencontré dans aucun autre cercle de personnalités aussi douées pour ce genre d’exercice, qui semble être chez certaines personnes de l’ordre de la seconde nature. Toute ma scolarité, puis tout au long de mon parcours dans leurs milieux, j’ai assisté à de beaux discours, capables d’embobiner tout le monde ! A chaque fois, ces beaux discours avaient en réalité pour unique fonction de faire passer la pilule sur des réalités difficiles à avaler, ou pour créer un écran de fumée sur des situations compromettantes.

Une autre technique de dissimulation des anthroposophes consiste à multiplier les versions adressées à chacun afin de rendre impossible une perception claire de la réalité. Par exemple, quand un fait dérangeant survient dans une école Steiner-Waldorf et qu’il est nécessaire aux professeurs de tout faire pour éviter qu’il ne s’ébruite afin que la réputation de l’école ne soit pas mise en cause, un processus très habile est parfois mis en place pour brouiller les pistes. Ainsi, on donnera plusieurs versions différentes du même fait à des personnes différentes ! Une version sera donnée aux parents concernés par l’événement, une autre sera donnée au collège de niveau concerné, une autre encore au collège de tous les professeurs, une autre encore sera inscrite sur le cahier de compte-rendu des collèges, une autre enfin aux autorités extérieures si il en était besoin, etc. Ce terrible procédé permet que personne n’y voit clair au sujet de l’événement en question et rende très difficile une investigation ultérieure qui surviendrait le cas échéant. En cherchant à recouper les versions, tout le monde finira par se taper la tête contre les murs et croira même avoir imaginer les faits. Les anthroposophes brisent ainsi le fil de la pensée de ceux à qui ils s’adressent et qu’ils veulent embobiner pour masquer quelque chose. Perdant les différents interlocuteurs en les plaçant dans un labyrinthe de versions différentes, il devient impossible à qui que ce soit de recomposer le fil directeur d’un événement ni de reconstruire sa logique.

Ainsi, si vous avez un jour un conflit grave avec une institution issue de l’anthroposophie, je vous recommande de ne RIEN croire sur parole et de vérifier systématiquement toute affirmation, même implicite. Si l’on vous dit qu’untel aurait dit tel ou tel chose, vérifiez directement auprès de la personne ! Si l’on vous donne une lettre où il est indiqué dans son intitulé que celle-ci aurait été transmise à tel ou tel groupe de personnes, vérifiez si ces personnes l’on bien reçu ! Si l’on vous certifie que telle ou telle information a bien été transmise aux responsables, n’en croyez rien et adressez une copie vous-mêmes de votre courrier avec AR à ces personnes responsables ! Si une personne vous déclare être de votre côté, même avec des mots chaleureux et touchants, vérifiez qu’il ne crache pas sur vous dans votre dos et qu’il ne travaille pas à vous discréditer à votre insu, etc.

Ce genre de procédés est sans doute une des raisons pour lesquels certaines réalités ont réussi à échapper à la vigilance de la société civile. Même les Ministères s’y sont laissé prendre : on nous faisaient parfois le récit d’entrevues avec les responsables des cabinets, et on nous racontaient comment ceux-ci avaient été « retournés ». Certains anthroposophes peuvent ainsi parfois être de redoutables séducteurs, d’autant qu’ils ont conscience de ce qu’ils font et du risque de dérive sectaire des institutions qu’ils protègent. Peut-être font-ils le mauvais calcul consistant à croire qu’ils auront le pouvoir de changer les choses en interne, négligeant de voir à quel point rien ne change dès lors qu’on laisse les anthroposophes prendre en charge leur devenir ? Ou bien veulent-ils tout simplement profiter le plus longtemps possible d’un système qui leur procure certains avantages ? Cependant, cette conscience fait d’eux des gens aux apparences posées et aux discours modérés, accroissant leur capacité à convaincre.

2) Rapports à soi-même dans l’Anthroposophie

Un souci permanent des apparences et du contrôle de soi

La séduction permanente que nous venons de décrire va de paire avec un soin permanent des apparences sur le plan social. Chez de nombreux anthroposophes, on ne divorce pas, quand bien même il n’y a plus rien entre les personnes depuis bien longtemps. On fera très attention à paraître mener un bon train de vie, même quand on n’a pas les revenus qui le permettent. J’ai ainsi connu une famille d’anthroposophes qui se payait les services d’une femme de ménage alors que ce poste ne correspondait absolument pas à ses revenus. J’ai aussi connu une famille qui avait su dépenser une fortune pour installer une vasque vive dans son jardin2, mais n’avaient pas gardé le moindre centime pour les études des enfants. Tous ces exemples, que je pourrais multiplier, montrent que le souci des apparences est tel qu’il en devient déraisonnable et qu’il induit souvent le sacrifice de son bien-être ou de celui des proches.

Selon moi, ce souci exagéré des apparences sociales est à mettre à mettre sur le compte des pratiques méditatives anthroposophiques. Parmi les très nombreux exercices donnés par Rudolf Steiner, les plus particulièrement recommandés sont les « Six exercices3 », consistant à prendre peu à peu le contrôle du flux de ses pensées, de sa volonté, de ses humeurs, de ses réactions de crédulité ou d’incrédulité, etc. A mon sens, de tels exercices, dont le but est soi-disant de favoriser l’éclosion de la clairvoyance, ont surtout pour effet de provoquer chez ceux qui s’y adonnent une forme d’auto-contrôle coercitif permanent, accompagné d’une diabolisation de ses révoltes internes. D’ailleurs, rien que dans le livre intitulé l’Initiation, les exercices de ce genre sont si nombreux qu’une vie entière ne suffirait pas pour les mettre tous en œuvre dans le sens indiqué. Quand on cherche à les pratiquer, il n’y a tout simplement plus de temps pour se laisser aller à être soi-même. C’est comme si une seconde nature venait s’ajouter à celle de l’anthroposophe, se substituant à tout mouvement spontané de la personnalité. Les anthroposophes appellent cela le « moi supérieur » :

« La première tâche [de l’élève en occultisme] consiste maintenant à greffer sur ce moi supérieur tout son développement futur, c’est-à-dire à le considérer réellement comme son être véritable et à se comporter en conséquence. Il se pénètre toujours plus de l’idée et du sentiment vivant que son corps physique et ce qu’il appelait auparavant son moi ne sont plus qu’un instrument du moi supérieur4. »

Le disciple de l’anthroposophie doit donc apprendre à renoncer à sa personnalité et à obéir à cette seconde nature que la pratique continuelle des exercices aura implantées en lui. On pourra sans doute m’objecter que ce n’est pas ce que Rudolf Steiner avait voulu dire dans ce passage : il n’empêche que c’est bien ainsi que cela se passe dans la réalité. Ainsi, tout mouvement de colère, ou de révolte contre les aberrations du milieu anthroposophique, sera qualifié de « manifestation du double », c’est-à-dire de la part démoniaque de nous-mêmes qui serait au pouvoir des entités lucifériennes et ahrimaniennes. Chaque fois que je remarquais quelque chose qui me scandalisait dans le milieu anthroposophique, mon ex-compagne anthroposophe ne cessait de me répéter de ne pas me laisser envahir par les forces du Mal. En définitive, avec ce genre d’argumentation, c’est toute forme de colère et même de spontanéité qui doivent aussitôt être réprimées.

Imitation de la figure de Rudolf Steiner

Ceux qui ont rencontré les anthroposophes auront sans doute remarqué les mines austères et les expressions sombres que certains arborent en permanence. Ils auront peut-être fait le lien avec l’expression qu’on retrouve sur presque chaque photographie d’époque de Rudolf Steiner. Tout se passe en effet comme si certains anthroposophes vouaient une telle fascination pour ce personnage que, sans s’en rendre compte, ils en avaient imité jusqu’aux traits de visage. Mais cette imitation est-elle vraiment inconsciente ?

Lors des lectures de l’École de Science de l’Esprit, le lecteur doit lire des conférences de Rudolf Steiner, comme si ce dernier était présent en chaire. Prêter ainsi sa voix à Rudolf Steiner, dans une sorte de cérémonie où le lecteur assume, pour un temps, la position qui fût celle du Maître n’est pas à mon sens sans provoquer des perturbations psychologiques importantes, tant chez ceux qui se livrent à l’exercice que chez ceux qui y assistent. N’est-on pas en effet amener à se poser la question de savoir qui parle à ces moments-là ? J’ai souvent observé comment certains anthroposophes hauts placés se livraient à une sorte d’imitation plus ou moins consciente des postures ou des propos de Rudolf Steiner. La photographie de ce dernier trônant toujours quelque part dans les institutions anthroposophiques, ou chez les particuliers, tout se passe comme si elle exerçait un pouvoir permanent de fascination conduisant certains anthroposophes à s’adonner à une sorte de mimétique faciale, comme s’ils voulaient reproduire sur eux-mêmes son air à la fois grave, sévère et sentencieux. Comme si tout ces gens vivaient en permanence avec un fantôme. Rudolf Steiner hante littéralement les anthroposophes. Toutefois, ce n’est pas son esprit, mais plutôt sa personnalité qui imprègne ainsi les façons d’agir, les mimiques, les manières de parler. Dans ce que les anthroposophes appellent « l’art de la parole », et qu’ils veulent présenter comme une pratique de la diction et de la récitation5, je me suis aperçu par les confidences des instructeurs qu’il s’agissait surtout de reproduire les intonations et le phrasé de Rudolf Steiner quand il était encore vivant (ce qui explique le ton « gaullien » grandiloquent à la limite du supportable que ces récitations poétiques peuvent parfois présenter). Le phénomène de fascination pour le gourou originel se voyant amplifié par les pratiques de l’École de Science de l’Esprit, Rudolf Steiner est devenu une figure d’envoûtement mortuaire des anthroposophes, imprégnant jusqu’aux traits des visages et s’incrustant profondément dans les expressions.

Les anthroposophes et la santé

L’anthroposophie induit à mon sens chez ses membres et sympathisants des comportements problématiques sur le plan de la santé. J’ai souvent rencontré des anthroposophes qui se soignaient mal, qui différaient leurs soins quand ils en avaient besoin, ou qui ne se soignaient tout simplement pas, ou encore qui choisissaient des formes de soins par des remèdes de médecines douces même lorsqu’ils avaient des maladie graves. J’ai par exemple connu une personne qui, atteinte d’un cancer aux poumons, persistait à vouloir se soigner qu’à partir de produits à base de plantes médicinales. Une autre, atteinte d’un cancer du sein, a refusé jusqu’au bout l’opération nécessaire et a fini ses jours dans d’atroces souffrances lorsque la maladie s’est métastasée. Une autre encore, victime d’une occlusion intestinale, a attendu une dizaine de jours avant d’être conduite aux Urgences, où il a fallu qu’elle soit opérée in extremis des intestins, qui commençaient à se nécroser.

De nombreux anthroposophes non seulement se soignent bien souvent à l’homéopathie pour presque tous les cas pathologiques, mais n’acceptent la plupart du temps que les remèdes fabriqués par la firme Weleda. En outre, ils s’opposent bien souvent à la pratique des interventions chirurgicales, qu’ils considèrent « karmiquement contre-nature ». La formulation la plus claire de cette attitude dangereuse se trouve dans le livre récent d’une anthroposophe très prisée de ce milieu qui prétend avoir des visions du Christ et affirme que seul l’intervention de ce dernier peut constituer une forme de remède approprié :

« Bien des interventions de la médecine conventionnelle peuvent ainsi mener à l’inverse de l’impulsion thérapeutique recherchée, à sa voir un empêchement du projet karmique proprement dit6. »

Ainsi, l’intervention médicale est-elle perçue par certains anthroposophes comme un risque majeur pris sur le plan karmique. C’est pourquoi beaucoup préfèrent ne pas se soigner, et ne pas se faire opérer. Cette conception va même jusqu’à considérer la médecine traditionnelle comme étant anti-christique, comme l’écrit assez clairement Judith von Halle :

« Du fait du manque manifeste de connaissance concernant les racines spirituelles des causes de nos maladies, une part très importante de la médecine conventionnelle se trouve actuellement en bonne voie – même si, incontestablement, c’est involontaire – de renverser l’impulsion christique de guérison en son contraire7. »

On comprend dès lors que de nombreux anthroposophes soient souvent contre la vaccination obligatoire de leurs enfants et fassent parfois tout ce qui est en leur pouvoir pour échapper à un acte médical qu’ils considèrent comme une grave intrusion dans le karma de leur progéniture :

« C’est sans doute dans ce contexte qu’il convient de considérer de plus près la politique de vaccination (…). Un enfant peut ainsi être confronté, aujourd’hui, du fait de l’obligation d’être vacciné, à un destin qui n’est aucunement le sien, soit qu’il se voit implanter le germe d’une maladie qui ne serait pas du tout entré en contact avec lui pour des raisons karmiques, soit que son destin soit absolument empêché par l’immunisation, parce que la maladie prévue pour lui par des raisons karmiques ne se déclare pas et doit être réservée à une prochaine vie dans laquelle, en fait, tout autre chose devait déjà s’accomplir à cause des nouvelles conditions engendrées par sa vie présente8. »

La même aversion est aussi présente chez bien des anthroposophes envers les antibiotiques, qu’ils refusent souvent de prendre, puisqu’ils sont considérés comme une atteinte à la vie. Là encore, les propos de Edith von Halle sont édifiants et illustrent parfaitement que j’ai rencontré durant de nombreuses années dans le milieu anthroposophique :

« Le médecin introduit donc de l’extérieur quelque chose dans l’homme, il le traite par un côté qui n’a absolument rien à voir avec la cause spirituelle karmique de sa maladie. S’il administre un antibiotique, le nom nous donne déjà une idée de ce qui se passe dans l’organisme du patient : anti bios. En tant que moyen dirigé contre la vie, celui-ci ne tue pas seulement le microbe ciblé, mais tue aussi (…) toute autre vie présente dans l’organisme humain (…)9. »

Les interventions chirurgicales, les vaccins, les antibiotiques sont donc considérés par bien des anthroposophes comme des manifestations anti-christiques qu’il faut absolument éviter pour préserver son karma. Ces conceptions conduisent, comme j’en ai été témoin, à des comportements irresponsables à l’égard de ses propres pathologies ou de celles de ses proches, sans parler de celles des enfants.

A cela s’ajoute des indications thérapeutiques de Steiner qui aujourd’hui me semblent proches du délire. Par exemple, ayant d’important problème de surpoids, j’ai un jour demandé conseil à un ami médecin anthroposophe. Il m’a conseillé de manger beaucoup d’aliments grillés, car ces produits introduiraient dans mon corps un processus de combustion qui faciliterait l’élimination de mes graisses. Ce n’est bien sur qu’en abandonnant ce genre de méthode ahurissante et en suivant un régime équilibré que je parvenais à retrouver un poids normal. Ce même ami médecin, à qui je demandais comment il se soignait quand il était lui-même malade, me répondait que Steiner avait recommandé que les médecins anthroposophes se soignent eux-mêmes par une simple modification de leur alimentation. Il ajouta : « quand je me sens grippé, c’est que j’ai besoin de lumière, alors je mange beaucoup de confiture de mûres, car ces fruits concentrent la lumière solaire (sic). »

Ce n’est qu’en quittant ce milieu et ses méthodes thérapeutiques douteuses que bon nombres de maladies que je traînais depuis des années ont trouvé leur guérison. Par exemple, comme je l’ai dit, mon problème d’obésité, mais aussi une infection grippale, qui revenait tous les trois mois environ, même en été, pour laquelle mon médecin anthroposophe m’avait donné pendant dix ans les mêmes poudres Weleda. Après avoir pris une fois des antibiotiques, cette infection n’est jamais revenue. Cet négligence à l’égard de la question de la santé est en outre redoublée par la faible considération que bien des anthroposophes vouent à leur corps, considéré comme une simple « enveloppe », ou un « vêtement ». Je me souviendrais toujours du discours d’une dirigeante, expliquant aux jeunes anthroposophes à quel point elle ne se reconnaissait pas dans ce corps qu’elle contemplait chaque matin dans la glace au moment de s’habiller : ses dents noires et ses vêtements usés d’un autre âge illustraient son discours de la manière la plus écœurante qui soit.

Certes, nous ne sommes pas, comme chez les témoins de Jehova, en présence d’interdits médicaux absolus. Mais il s’agit néanmoins de considérations et de comportements qui, sachant s’habiller d’un langage pseudo-scientifique et d’arguments métaphysiques relatifs au karma ou au Christ, prennent la forme d’idées fixes extrêmement contraignantes. Il m’aura fallu beaucoup de patience et de capacité de persuasion pour inciter l’anthroposophe atteinte d’un grave cancer des poumons dont j’ai parlé plus haut à accepter la chimiothérapie qui lui était recommandée plutôt que de poursuivre ses traitements à base de décoctions de plantes. Cela était d’autant moins facile que circulait dans le milieu anthroposophique des rumeurs selon lequel il existerait dans les cliniques anthroposophiques proches du Goetheanum des remèdes contre le cancer (et même contre le Sida!), à base de gui, mais que ceux-ci « avaient été interdit à l’importation par la législation française, trop liberticide ». Ces fantasmes font considérer le Goetheanum et ses institutions attenantes contre un centre de guérison spirituelle et physique auquel il faudrait se rendre, comme une sorte de pèlerinage, pour recouvrer la santé.

Je ne me place pas ici dans une optique de préférence de l’allopathie contre l’homéopathie, ou inversement, considérant chaque adulte libre de ses choix et orientations médicales. Ce que je cherche à décrire, c’est le rapport psychologique malsain de nombreux anthroposophes à l’égard de la maladie et de la souffrance. En effet, leur façon de voir les choses les conduit à les endurer bien au-delà de ce qui est raisonnable, comme si la maladie était une sorte de bénédiction (Lire à ce sujet : La maladie, une bénédiction…, duDr Mees, aux Editions Les Trois Arches. 260 pages), une rédemption, dont la guérison risquerait de les priver. A mon sens, la mauvaise santé conforte la capacité d’emprise du milieu anthroposophique : vivant en permanence dans un état de santé délétère, certains anthroposophes sont des êtres faibles que la souffrance désolidarise de leur propre existence. Ils ne parviennent plus à se poser dans le monde de façon forte et sereine, et considèrent leur propre vie comme quelque chose auquel ils accordent peu de prix, ce qui en facilite le don inconditionnel à d’autres. A mon sens, les comportements de dévouement fanatique à la cause anthroposophique s’expliquent par un état de santé précaire ou morbide perdurant sur des années.

J’ai souvent observé comment les parents fréquentant des anthroposophes sont orientés pour la santé de leurs enfants vers de tels thérapeutes qui, en raison de leurs conceptions, soignent à mon sens mal.

Retrouver le rapport avec soi-même

L’ensemble des procédés qui viennent d’être décrits produisent selon moi une profonde perturbation du rapport à soi-même. A force de fréquenter le milieu anthroposophique et les modes de vie de ses membres, on finit par ne plus savoir ce qui se passe en soi, à ne comprendre ni ses émotions, ni ses désirs, ni ses souffrances, ni même ses propres pensées (lire à ce sujet mon article : L’emprise de l’Anthroposophie). Me libérer du milieu des anthroposophes fut ainsi, en ce qui me concerne, une réappropriation de mon psychisme, une mise en cohérence avec moi-même. A ce sujet, il me paraît important de souligner que mes écrits sur ce sujet n’ont pas pour motivation un quelconque désir de vengeance, mais plutôt la nécessité de témoigner d’une cohérence retrouvée. En dénonçant ces choses, c’est comme si je pouvais enfin me mettre en accord avec la part profonde de moi-même qui a toujours su que ce que j’avais vécu parmi les anthroposophes n’était pas normal. La part de moi qui a toujours senti que ce milieu avait constitué une grave atteinte à ma liberté et à ma conscience. Je ne ressens donc rien de cette vengeance qui serait sensé animer mes actions, mais plutôt le bonheur d’avoir réussi à aller jusqu’au bout de quelque chose qui faisait partie de moi. Jusqu’au bout d’une prise de conscience que des anthroposophes ont voulu brider durant de nombreuses années. Peu de temps après ma démission de la Société Anthroposophique, je ne cessais de faire des rêves où je m’évadais de cryptes obscures habitées par des morts-vivants pour émerger à la belle lumière du soleil. Ce rêve récurrent traduit mieux que je ne peux le faire avec mes mots le sentiment libérateur que j’éprouve aujourd’hui. Se libérer de l’anthroposophie, c’est se retrouver soi-même !

Le lecteur pourra prolonger utilement la lecture de cet article par celui intitulé L’emprise de l’anthroposophie.

1 Rudolf Steiner, Leçons ésotériques de la 1ère classe, Ed. EAR, p. 419 (par exemple).

2 Un gadget à la mode chez les anthroposophes, sensé éthériser l’eau qu’elle brasse par des mouvement rythmiques en forme de lemniscate.

3 Rudolf Steiner, Les six exercices, Ed. Les Trois Arches.

4 Rudolf Steiner , L’Initiation, Ed. Triades, p. 167.

5 Evelyne Guillotto, Exercices d’art de la parole, Ed. Académie d’Art de la Parole

6 Judith von Halle, Maladies et guérisons, Éditions Novalis, p. 32

7 Judith von Halle, Maladies et guérisons, Éditions Novalis, p. 159

8 Judith von Halle, Maladies et guérisons, Éditions Novalis, p. 160-161

9 Judith von Halle, Maladies et guérisons, Éditions Novalis, p. 162

Licence Creative Commons
Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
Basé(e) sur une oeuvre à gregoireperra.wordpress.com.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à https://gregoireperra.wordpress.com/.

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Responses

  1. […] ou de famille déplacées hors de leur contexte naturel (Lire à ce sujet mon article : Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique). Reprocher à l’autre, pour l’atteindre et le culpabiliser parce qu’il dérange, […]

  2. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.


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