Publié par : gperra | 10 mai 2012

L’emprise de l’anthroposophie

L’emprise de l’anthroposophie

 

 

Je voudrais ici réaliser une tentative de description de ce qui se produit selon moi à l’intérieur du psychisme de l’anthroposophe quand celui-ci laisse peu à peu l’anthroposophie l’envahir. Il s’agit bien sûr d’un cas d’extrême emprise, qui ne se réalise bien souvent que partiellement, mais qui peut servir de modèle théorique pour comprendre le phénomène :

L’envahissement de la vie intellectuelle

Tout d’abord, l’esprit du fervent disciple de l’anthroposophie est peu à peu saturé et encombré par un immense édifice intellectuel qui ne laisse place à rien d’autre que lui-même. De ce fait, toute curiosité pour autre chose s’éteint progressivement. Aujourd’hui, je suis effaré de constater à quel point les apports d’éléments nouveaux étaient de l’ordre de l’exception dans ce milieu que j’ai fréquenté durant tant d’années et comment on y fonctionnait avec les mêmes références inlassablement répétées. La plupart des conférenciers refaisaient pendant trente ans la même conférence ! Toute nouveauté, quand par miracle elle apparaissait, était aussitôt jugée à l’aune des références et des critères de l’anthroposophie. Ainsi, cette émule de Rudolf Steiner appréhende désormais tout à l’aide de catégories anthroposophiques dans lesquelles il parvient à ranger chaque phénomène : « luciférien », « ahrimanien », « christique », « ethérique », « astral », « tripartite », « michaëlique », etc. A propos de chaque sujet ou événement, il évoque un propos de Steiner. Son langage se charge d’un vocabulaire nouveau, incompréhensible aux non-initiés. La langue allemande devient pour lui un nouveau « sanskrit » et il récite autant que possible ses mantras une première fois dans la langue germanique, puis une autre dans sa propre langue. Parfois même, il éprouve le besoin de le dire une fois encore en allemand, afin que celui-ci résonne en dernière instance dans sa tête dans la langue de Goethe. Une certaine distance avec le reste du monde s’installe définitivement : dépositaire de connaissances à caractère sacré que les autres ne partagent ni ne comprennent, il se met à considérer ces derniers avec un certain mépris. Son Maître ayant parlé d’une quantité incommensurable de sujets, il a tendance à développer une volonté mortifère d’omniscience : il veut avoir l’impression de tout connaître, de tout maîtriser par son savoir. On pourrait confondre cet aspect de son psychisme au désir d’érudition des Humanistes, mais ce serait ne pas percevoir qu’il s’agit chez lui d’une forme de volonté intellectuelle délirante. Il oublie qu’en tant qu’être humain, on ne peut tout simplement pas tout connaître sur tout ! D’ailleurs, il ne cherche que rarement à s’intéresser ni à approfondir vraiment les sujets qu’il veut connaître, mais se contente des avis que Rudolf Steiner a prononcé à leurs égards. Il traverse ainsi la vie avec des jugements tout faits qu’il plaque sur un grand nombre de sujets dont il croit de ce fait posséder la maîtrise. Ajoutons qu’il développe une forme de fascination pour un certain nombre de figures symboliques auxquelles l’anthroposophie accorde une grande importance : la lemniscate, la croix, le pentagramme, le triangle, le cercle, l’hexagone, certaines images utilisées dans les Paraboles des Evangiles, ou l’Apocalypse, ou d’autres cosmologies. Ces symboles sont pour lui des objets de dévotion mystique absolue.

L’envahissement de la vie culturelle

Ensuite, cette invasion de la vie intellectuelle se prolonge par celle de la vie culturelle. La personne se met à n’avoir plus d’autres activités et sorties que celles proposées par l’anthroposophie : eurythmie, peinture, théâtre, chant (Werbeck), gymnastique (Bothmer) ou autres, doivent être marquées du sceau du milieu anthroposophique. Les voyages culturels organisés par des associations ou des « tours-operators » anthroposophiques auront sa préférence, quoique les lieux visités soient à peu près toujours les mêmes, ainsi que les commentaires proposés à leur sujet. Le cinéma ne fait pas exception : le cinéaste anthroposophe Andreï Tarkowski devient le cinéaste exclusif de l’adepte inconditionnel de l’anthroposophie, le seul dont il accepte d’aller voir les créations. De même que Joseph Beuys pour la sculpture. Ses références culturelles positives sont toujours les mêmes : Goethe, Schiller, Novalis, Wolfram von Eschenbach, Grimm, les Templiers, le Manichéïsme, les Esséniens, la Bible, les mythes grecs, égyptiens ou indiens, etc. Ses références culturelles négatives également : Kant, les philosophes matérialistes, l’Académie de Gondischapur, Lord Bacon de Verulam, Averroes, etc. Il ne les a pas nécessairement étudié ni approfondi, mais il répète les commentaires que l’on fait ordinairement sur ces sujets dans le milieu anthroposophique. Une profonde défiance à l’égard de toute production culturelle qui ne serait pas issue de l’anthroposophie en découle : tout est considéré comme suspect, ou susceptible d’émaner des puissances maléfiques. Même les jouets ou livres pour enfants n’y font pas exception (Lire à ce sujet le livre de Pierre Bercut Le jeu et les jouets, Ed Novalis, ou bien l’article de cet auteur paru dans la revue n°38 de l’Esprit du Temps à l’été 2001, qualifiant de « poison pour l’âme de nos enfants » la saga des Harry Potter). Suivant l’exemple de son nouvel entourage, il décidera de se séparer de sa télévision et n’aura bientôt plus la moindre idée des intérêts communs ou des modes suivies par ses contemporains. Il se mettra à croire que notre civilisation va inéluctablement vers la décadence et que la race humaine risque de péricliter, y compris physiologiquement, sans l’anthroposophie. Il est persuadé que la science moderne est responsable de ce processus, qu’elle est une impasse, que ses voies sont corrompues et ses résultats un tissus d’erreurs (Lire à ce sujet les écrits sur l’épistémologie de Pierre Bercut, personnage représentant décidément remarquablement par ses propos ce que nous cherchons à décrire dans ce paragraphe, en particulier son article intitulé Les impasses fondamentales de la science moderne dans la revue Esprit du Temps n°43 de l’année 2002). La science moderne serait l’œuvre d’Ahriman, c’est à dire de Satan. Il se méfie particulièrement de la médecine contemporaine et lui préfère les pratiques de la médecine anthroposophique, basée sur la « science spirituelle » de Rudolf Steiner.

L’envahissement de la vie sociale

Puis, c’est la vie sociale elle-même qui est progressivement envahie : toutes les institutions fréquentées sont anthroposophiques (sa banque, l’école de ses enfants, sa maison de retraite, son magasin bio, son médecin, et même son église avec la Communauté des Chrétiens, etc), tandis qu’il n’a bientôt plus d’autres amis que des personnes appartenant à l’un des cercles de l’anthroposophie (Lire à ce sujet mon article : Qui sont les anthroposophes ? Les cinq cercles du milieu anthroposophique). S’il adhère à la conception développé par Rudolf Steiner dans son cycle de conférences sur le Karma, il considère que ses liens actuels avec des personnes non-anthroposophes ne sont que les résidus de liens anciens contractés dans des vies antérieures – liens destinés à disparaître –  tandis que ses liens avec des anthroposophes sont seuls porteurs d’avenir. C’est pourquoi il n’a aucun scrupule à rompre avec ceux qui ne partagent pas sa conception anthroposophique du monde. Son emploi du temps est d’ailleurs bientôt surchargé d’activités ou de diverses réunions où il ne fréquente plus que des anthroposophes. Réunions auxquelles il a de plus en plus de mal à refuser de se rendre, devant se justifier laborieusement auprès de personnes qui, de toutes façons, font mine de ne pas comprendre ses arguments, et n’ont aucune indulgence à l’égard de son éventuel désir de souffler un peu ou de prendre momentanément du recul.

L’envahissement de la vie corporelle

Enfin, la sphère de l’intimité corporelle elle-même est atteinte. Autant que possible, il mange des produits biologiques de la marque Demeter. Dans sa salle de bain, les produits Weleda ou Hauschka supplantent peu à peu tous les autres. S’il adopte la conception steinerienne selon laquelle les toilettes fréquentes retirent à l’être humain des forces éthériques, il ne se douche bientôt plus qu’une fois par semaine, ce qui finit parfois par incommoder son entourage. Pour la même raison, il change de vêtements avec cette fréquence hebdomadaire. Les couleurs de ces derniers sont le gris (principalement), le noir, le bleu (parfois), le rouge, le violet, le rose, le mauve et le pourpre.

Si cet adepte est une femme, elle porte presque exclusivement des robes ou des jupes, bannissant le pantalon jugé inapproprié. Elle s’interdit également les cheveux courts, coupe développant selon Rudolf Steiner une agressivité masculine inadaptée à son sexe (Lire à ce sujet l’article de Rudolf Steiner intitulé Cheveux courts, cheveux longs ?, paru dans la revue l’Esprit du Temps n°8 de l’Hiver 1993). Elle ne s’épile jamais sous les aisselles, ce qui ne l’empêche pas d’exhiber ses touffes velues en été, à l’image d’une enseignante que j’ai bien connue, qui écœurait ses élèves lorsqu’elle levait les bras pour écrire au tableau. Elle considère l’avortement comme une sorte de crime karmique (Lire à ce sujet l’article de la revue n°36 de l’Esprit du Temps de l’Hiver 2000 intitulé Des enfants s’annoncent… Témoignages. Avec des extraits de l’ouvrage « Entretiens avec ceux qui ne sont pas nés » Verlag Urachaus 1994). La contraception est « naturelle » et pour le moins aléatoire : si elle n’adopte pas la méthode Ogino, elle choisit de se faire poser un stérilet en cuivre et refuse les dispositifs modernes performants par crainte de perturber les rapports de son corps aux rythmes cosmiques.

Pour satisfaire aux recommandations du Maître concernant les conditions de la vie méditative, l’adepte s’efforce de devenir strictement végétarien. Cependant, cette tentative étant réalisée dans une méconnaissance totale des règles élémentaires de l’équilibre alimentaire et en suivant les conseils les plus douteux des diététiciens anthroposophes, il est parfois conduit sur le long terme à mettre en danger sa santé. Il se soigne d’ailleurs le plus souvent possible par le biais des médecines douces, même en cas de maladies graves. La proscription de la viande est en outre accompagnée par celle de l’alcool. Ce n’est pas seulement de sa consommation personnelle qu’il bannit cet ingrédient, mais il le refuse absolument à toutes les occasions de la vie sociale : fêtes, mariages, célébrations etc. Ce refus peut même aller si loin que la fermentation naturelle d’une salade de fruits est susceptible de lui poser problème. Sa vie pratique est en outre envahie d’une foule de conseils et de recommandations, venant de Rudolf Steiner ou de ses continuateurs, réglementant chacun de ses aspects (voir la liste de ces « recommandations » dans mon article intitulé Qui sont les anthroposophes ?). Cela peut concerner le temps maximal d’infusion d’une tisane au delà duquel des esprits ahrimaniens (sataniques) sont susceptibles de s’introduire dans son breuvage, à la manière dont il faut éteindre la flamme d’une chandelle pour ne pas contrarier l’esprit élémentaire du feu qui s’y est lié, en l’occurrence et la mouchant et non en la soufflant. Ces conseils sont la plupart du temps transmis oralement, mais on en trouve un certain nombre sous forme écrite. Par exemple, s’il fait sienne la critique développée par Steiner dans les dernières conférences de Nature Humaine selon laquelle tout mouvement corporel répétitif serait à proscrire, il ne pratique aucun sport conventionnel et les interdit de même à ses enfants, préférant avoir « un corps le plus possible au repos », ainsi que son Maître le recommande dans certaines conférences du premier tome des Leçons ésotériques. Ce genre de recommandations sont bien souvent appliquées comme des impératifs catégoriques dans les institutions anthroposophiques. Cela permet de comprendre par exemple pourquoi le sport est déconsidéré et réduit au minimum dans les écoles Steiner-Waldorf, au détriment de l’épanouissement du bien-être corporel des enfants (Lire à ce sujet mon article paru sur le site de l’UNADFI), ou pourquoi on force les gauchers à utiliser leur main droite, ainsi que Steiner le suggère dans les conseils qu’il a donné aux professeurs de la première école appliquant sa pédagogie (Lire à ce sujet mes commentaires des extraits de l’ouvrage intitulé Conseils, tome 1, publié par la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf), ou pourquoi il est nécessaire d’incinérer certaines personnes et d’en enterrer d’autres après leur décès, en fonction de certains aspects de leurs personnalités, ou encore qu’il faut éviter de consommer des pommes de terre car ce féculent rendrait matérialiste…

L’envahissement de la vie morale

Mais ce qui est surtout terrifiant, c’est la manière dont l’anthroposophie parvient en finalement peu de temps à imposer subrepticement à ce disciple une autre personnalité que la sienne, un masque qui va recouvrir son être véritable. Cette fausse personnalité est incapable de remises en questions, même élémentaires. Le comportement devient rigide, les manières d’être n’évoluent plus. Les souffrances de plus en plus importantes qui en résultent sont acceptées sans révolte. Tout ce qui pourrait venir perturber le fonctionnement psychique de la personne – et la faire devenir différente de ce qu’elle est – est rejeté avec mépris. Même la mauvaise santé ne constitue plus un signal d’alerte audible. Quand il fait parfois la démarche de chercher de l’aide pour soulager ses souffrances, il est conduit vers des thérapeutes et des médecins anthroposophes qui lui donneront toutes sortes de remèdes et de conseils étranges, et l’orienteront dans des formes de travail sur lui-même dont la perception des dommages que le milieu anthroposophique peut causer à sa vie sera exclue. Il vit dans l’attente d’événements dont Rudolf Steiner a annoncé la venue et à propos desquels il ne cesse de se perdre en conjectures : la « culmination michaëlique », le retour de Manès, la venue du Maïtreya Bouddha, la future incarnation d’Ahriman, l’apparition de ce que Steiner appelle les occultismes « hygiénique, mécanique et thérapeutique », le déclenchement d’une guerre entre les États-Unis et la Chine, etc. Ces prophéties le placent dans une situation d’attente angoissée dans laquelle il oublie de vivre sa propre vie. Il développe un tempérament austère, morose, taciturne. L’humour devient pour lui un sujet grave et quasiment mystique (à l’image du séjour pour la jeunesse sur « l’humour cosmique », organisé par la Société Anthroposophique en août 2007). Les commissures de ses lèvres sont la plupart du temps tirées vers le bas, tandis qu’il soulève de plus en plus souvent son menton de manière hautaine en plissant les yeux d’un air circonspect. Son regard ne s’éclaire plus que lorsqu’il parle de « science spirituelle ». Ses réactions face aux difficultés et aux imprévus de l’existence sont de moins en moins spontanées. Il ne sait plus se positionner rapidement face aux situations de la vie. Dans les écoles de pédagogie steinerienne où j’ai travaillé, il arrivait ainsi que les collègues anthroposophes discutent pendant des heures dans le but de rechercher la manière appropriée de réagir, non par soucis de l’acte juste, mais tout simplement parce qu’ils s’avouaient parfaitement désemparés devant des cas qui auraient sans doute pu être résolus en moins de cinq minutes avec du simple bon sens, ou une connaissance minimale des réalités sociales ordinaires.

L’envahissement de la vie sexuelle

Ce manque de spontanéité peut aller si loin qu’il affecte sa vie sexuelle : s’il adopte les conseils prodigués par l’anthroposophe Athys Floride dans son ouvrage sur la sexualité du point de vue de l’anthroposophie (Le mystère de la sexualité et l’avenir de l’humanité, publié aux Editions Novalis), il s’oblige à un entretien avec sa partenaire avant et après l’acte. S’il désire un enfant et qu’il a lu ce que Steiner a écrit au sujet des conditions favorables à l’incarnation de l’âme humaine, il adopte certaines représentations et certains états psychiques au moment même de la conception (Lire à ce sujet le livre de Marie-Françoise Cuvillier, La descente vers la Terre ou la vie avant la vie, conférence faite à Paris en 1987, publiée aux Éditions Les Trois Arches). Il pense donc de manière anthroposophique avant, pendant et après l’acte sexuel.

L’envahissement de soi

Il développe en outre une étrange tendance à se réfugier dans des images intérieures anthroposophiques face à chaque situation de sa vie personnelle ou du monde. Par exemple, s’il rencontre une difficulté, il pense qu’il faut lui faire face en visualisant intérieurement une scène où l’archange Michaël terrasse le dragon. S’il a connaissance d’une crise quelconque dans la société moderne, il pense que le meilleur remède consiste à opposer à cet événement une image issue de la littérature biblique, anthroposophique ou bien de la vie de Rudolf Steiner. Il fait ainsi penser à une sorte de mollusque psychique qui se recroqueville dans son univers intérieur dès lors qu’il se heurte au contact d’une réalité trop dure pour lui. L’anthroposophe fanatique se mure dans ses habitudes et ses méditations quotidiennes, bien souvent toujours les mêmes (La Rose-Croix, les six exercices, la Pierre de Fondation, les lectures des mantras de la Classe, la rétrospective de la journée, le Semainier, les Douze Harmonies Zodiacales). Avant chaque repas, il veut prononcer un bénédicité, souvent de Rudolf Steiner. Cette habitude est pour lui impérative, même lorsqu’il se trouve au restaurant : s’il déjeune avec des anthroposophes, il peut aller jusqu’à réciter une prière ou entonner un chant rituel en chœur avec eux, sous les yeux médusés des serveurs et des autres convives. La pratique continuelle de ces exercices, récitations, prières et méditations finit par créer un « Surmoi anthroposophique », par lequel il est constamment surveillé dans ses moindres faits et gestes (Lire à ce sujet mon article : Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique). Son seul but est de convertir quiconque aux points de vues de Rudolf Steiner, utilisant les manières de séduction et de duplicité propre au milieu auquel il appartient désormais.

Son estime de lui-même devient fonction de la position hiérarchique qu’il occupe au sein du cercle des dirigeants du milieu anthroposophique. Il juge rapidement chacun et éprouve en définitive peu de sympathie pour le genre humain. Son cœur devient froid comme la pierre, parfaitement insensible aux souffrances qu’il peut provoquer volontairement chez quelqu’un dès lors que cette personne est considérée comme une entrave ou une menace pour la communauté où l’institution anthroposophique dont il fait parti. Il considère d’ailleurs celle-ci comme sa famille et peut s’effondrer en larmes dans l’éventualité qu’il pourrait en être exclu. Dans le cas où il intègre l’École de Science de l’Esprit, cette distance à l’égard d’autrui peut même devenir schizophrénique, puisqu’il a le devoir de ne pas révéler certains secrets, y compris aux anthroposophes ordinaires. Cette nécessité du secret le prédispose à vivre dans le mensonge. S’il fait partie d’une institution issue de l’anthroposophie, la nécessité de la protéger en dissimulant certaines choses aux yeux du monde extérieur et des autorités fera de cette tendance au mensonge une véritable seconde nature (Lire à ce sujet mon article publié sur le site de l’UNADFI, ou Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique). Il la vit cependant sans culpabilité, se considérant comme le serviteur d’une cause supérieure dont il doit assurer le triomphe pour le salut ultérieur de l’humanité : s’il faut tricher ou dissimuler aujourd’hui, se dit-il, n’est-ce pas au fond en raison du manque d’ouverture à l’anthroposophie d’un monde actuel foncièrement mauvais et décadent ? Sa fonction de dirigeant lui commande de se familiariser avec une sorte de double langage destiné à rendre acceptable les concepts et les pratiques de l’anthroposophie tout en dissimulant leur nature : les messes anthroposophiques de l’Ecole de Science de l’Esprit s’appellent des « lectures », l’application du dogme de la tripartion humaine en pédagogie se nomme « éducation globale », les prières anthroposophiques imposées aux élèves dans les écoles Steiner-Waldorf deviennent les « paroles », etc. De plus, sa conception de la réincarnation lui faisant considérer son parcours terrestre comme une longue existence interrompue par quelques séjours dans l’au-delà, il perds de vue le caractère unique de sa propre vie, la responsabilité vis-à-vis de ses actes (qu’il pense toujours avoir l’occasion de corriger ultérieurement), et surtout le sentiment moral selon lequel le peu de temps que nous passons sur terre doit consister autant que possible à être honnête envers soi-même et envers les autres.

Plus grave enfin, s’il adhère à l’idée selon laquelle il existe des démons capables de prendre possession des êtres humains (que Steiner développe notamment dans son cycle de conférences intitulée Le Cinquième Evangile, paru aux Editions Triades), il en vient à s’imaginer que certaines personnes de son entourage sont des possédés, en particulier ceux qui contestent ou combattent l’anthroposophie. (Certains enseignants m’ont raconté que, dans la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart, Rudolf Steiner en personne avait procédé à des rituels d’exorcisme sur certains élèves turbulents dont se plaignaient les professeurs, en les attachant à une chaise et en leur fouettant les jambes avec des branchages). Mais s’il a en plus connaissance de l’affirmation du Maître (lâchée dans le cycle de conférences donné aux prêtres de la Communauté des Chrétiens et qui circule en secret parmi les anthroposophes, Rudolf Steiner ayant expressément recommandé qu’elle ne parvienne pas aux oreilles profanes), selon laquelle des enfants naissent aujourd’hui sans être des humains véritables (Lire à ce sujet Apocalypse et action pastorale, paru aux E.A.R), il considère que certains hommes ne sont humains qu’en apparence, puisque des démons auraient pris la place de leurs « Moi » avant la naissance. On peut dès lors imaginer à quelles extrémités dangereuses pourrait le conduire une telle idée. Étant persuadé que les exercices de méditation ou la simple lecture des ouvrages de Rudolf Steiner lui permettent d’entrer en contact avec le monde spirituel, il croit parfois avoir des inspirations dont il se sent traversé et qu’il n’hésite pas à proclamer immédiatement aux personnes qui l’entourent, même lorsque le propos n’a aucun rapport avec la conversation en cours. Ainsi, cet ancien ami anthroposophe qui au cours d’un repas s’était soudain mis à faire un discours au sujet du Christ étherique à deux invitées non-anthroposophes interloquées. Justifiant a-posteriori son étrange comportement, il affirma que s’il avait pu tenir un tel propos, ce ne pouvait être que parce que ces deux personnes avaient besoin de l’entendre. Ainsi, l’adepte pratiquant l’anthroposophie se sent-il autorisé à dire ce qu’il souhaite sans tenir compte d’aucun contexte dès lors qu’il pense qu’une intuition transcendante se fait entendre dans son esprit. Il appelle cela de la « fantaisie morale » (Lire à ce sujet la Philosophie de la Liberté).

Une amie qui me connaît bien et qui regardait dernièrement des photographies de mon enfance et de mon adolescence me déclarait : « tu vois, quand je regarde celui que tu étais sur ces photos, je te retrouve, je vois ta vraie personnalité, avant que tu ne deviennes un anthroposophe. Celui que tu étais devenu dans l’anthroposophie, ce n’était pas toi. Tu avais endossé une personnalité faussement sûre d’elle-même, faisant des discours anthroposophiques à tout propos, n’ayant plus d’humour, etc. C’est aussi ce qui m’étais arrivé à moi, bien que je n’ai pas adhéré autant à leur doctrine : j’étais devenue une personnalité chagrine, peu sociale, acrimonieuse, alors qu’au fond je suis une personne qui aime aller vers les gens, faire des voyages, s’intéresser à d’autres cultures… ». Or le fait que la véritable personnalité soit ainsi recouverte d’une sorte de chape de plomb n’est pas sans conséquences graves. Bien souvent, elle ne parvient à survivre que par des comportement pulsionnels. Les véritables personnalités enfouies des individus s’extériorisent par instants sous la forme de poussées à caractère problématique. « Après des congrès comme celui-ci, quand je rentre chez moi, j’ai toujours besoin de me vautrer dans des abîmes de sensualité ! » me déclarait ainsi un haut dirigeant du milieu. En effet, ce n’est bien souvent qu’en s’adonnant à de telles échappatoires qu’il peut par moments se soulager du poids de l’édifice intellectuel monstrueux qui l’écrase et du contrôle social permanent qui l’étouffe.

Lorsque je repense aujourd’hui à certaines des personnes que j’ai fréquenté pendant des années dans le milieu anthroposophique, je ne peux que constater à quel point elles étaient si peu en relation authentique avec elles-mêmes. Surtout lorsque celles-ci avaient des postes de représentation ou de responsabilité ! Un chaman ou un sorcier qui les observerait prononcerait sans doute à leur encontre un verdict radical et dirait : « Mais ces gens-là sont morts en réalité ! Leurs âmes sont mortes ! Leurs cœurs battent dans leurs poitrines, du sang coule dans leurs veines. Comme nous, ils mangent et dorment, prient et parlent, mais ils sont morts ! Depuis longtemps ils ne font plus vraiment partie des vivants ! » Oui, au bout du compte, c’est réellement à la mort de l’âme que conduit l’anthroposophie. Les parents devraient y réfléchir avant de confier leurs enfants à de tels êtres sous emprise.

Certes, le cas que nous venons de décrire est assez rare : j’ai rencontré finalement assez peu d’anthroposophes qui adoptaient entièrement ce comportement. Mais j’en ai aussi rencontré qui allaient au-delà. Il est surtout problématique que ce dernier soit, consciemment ou inconsciemment, vécu et présenté comme un modèle de vie dans le milieu anthroposophique. Bien peu s’y conformeront totalement, mais beaucoup chercheront à y tendre. Et ceux qui voudront s’en éloigner ou se positionner contre lui, soit le feront avec une certaine culpabilité, soit seront perçus comme des « ennemis » par les anthroposophes de leur entourage, qui feront tout ce qu’ils pourront pour les « remettre dans le droit chemin ».

Le lecteur intéressé pourra compléter utilement la lecture de cet article par celui intitulé Les pressions du milieu anthroposophique.

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L’emprise de l’Anthroposophie de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
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  1. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.


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