Publié par : gperra | 15 août 2015

Songe d’un peintre de paysages

Le voyage est un combat contre chaque lieu où l’on se pose. Car chacun d’eux est un petit tyran qui s’impose puissamment dans les âmes. Avec ses rues, ses pierres, sa topographie, son histoire, sa rivière, la texture de l’air qu’on y respire, le lieu veut me modeler. Il fera de moi ce qu’il a fait de chaque plante et de chaque pierre qui est arrivée ici : un membre de son corps de titan assoupi. S’il parvient à m’endormir en me berçant de son murmure, il avalera mon corps dans son tronc en m’etouffant. Il façonnera mon langage, et jusqu’à la forme des os de mes enfants, si j’accepte de m’établir. Et bientôt, moi qui suis citoyen du monde et enfant des étoiles, c’est par ce territoire que je me définirais moi-même. Son idole, parfois grotesque, nichée dans un creux du mur de la maison, exigera son culte journalier.

Mais avec l’être humain commence la lutte ! Inégale au départ, car l’enfant s’enracine aussitôt là où il vit. Son regard s’aggrippe à tout ce qu’il voit, sa peau boit l’air du lieu, sa bouche goûte chaque rayon, tandis que son coeur tombe amoureux de la terre sur laquelle il apprend à marcher, comme un puissant charme auquel il ne peut résister.

L’exploration sera la première riposte ! Car en s’engouffrant seul dans les chemins de traverses, en pénétrant dans les cabanes abandonnées, en partant à la découverte d’arbres que personne ne regarde ni n’escalade, le jeune homme commence à rompre l’enchantement. En l’étreignant de toutes ses forces, il opprime la poitrine de cet être incapable d’un amour aussi fort ni aussi grand.

Le grand vaincoeur est le peintre de paysages. Avec son chevalet de fortune et ses pinceaux ébouriffés, son acte va bien plus loin que de fixer sur la toile une partie du monde sur laquelle son regard s’est posé pour en garder la trace. Chacun de ses tableaux est un triomphe sur le lieu, observé avec tant d’attention qu’il en capte l’invisible vibration. En s’immergeant dans les couleurs des arbres, dans le mouvement de l’eau qui circule entre les pierres, dans le bruissement des feuilles, dans la courbe de la colline et dans le songe de cette vache allongée, jusqu’aux formes éphémères des nuages qui passent, au point de les recréer, le peintre de paysages affirme la liberté humaine jusque dans la sensibilité. En se liant au lieu, il s’en délie. En le peignant, il en devient le maître, car il reprend possession de lui-même.

La lutte est celle des gladiateurs et le combat est à la vie, à la mort. Et pourtant, nul ne sortira blessé ni amoindri de cet affrontement. Car dans le paysage couché sur la toile, le lieu peut enfin cesser de proférer son chant ensorcelant, pour prononcer des paroles de simple amitié. Et l’homme, ce vagabond de toujours, ce marcheur qui se souvient encore de la lumière des étoiles sur les rives des mers occidentales, peut reprendre son chemin.

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