Publié par : gperra | 28 décembre 2010

Réflexion sur la culmination anthroposophique : Les évangiles, les contes, Goethe, Tolkien et la suite…

Un vieux club de philosophie :

Pour ceux qui s’interrogent sur la grave question de la prédiction par Rudolf Steiner d’une culmination du mouvement anthroposophique pour la fin du siècle dernier, il y a certes de nombreux signes inquiétants concernant son éventuelle réalisation1, mais également, sur un autre plan, des pistes de réflexion encourageantes. Parmi ces premiers, il y a le fait que l’anthroposophie n’est pas et semble loin de pouvoir devenir quelque chose de populaire. Ce n’est pas parler contre elle que de faire le constat objectif qu’elle est de loin, parmi toutes les formes de spiritualité ayant cours actuellement, l’une des plus difficiles à acquérir, des plus exigeantes, tant du point de vue moral que du point de vue intellectuel. Ne serait-ce que pour l’aborder et ensuite persévérer dans son étude, il faut une certaine culture, qu’elle soit philosophique, scientifique, littéraire, historique, religieuse, etc. Or si nous regardons autour de nous, nous pourrons constater qu’une telle culture tend à disparaître dans la population européenne. À tous points de vue, les bases qui rendent possible l’acquisition de l’anthroposophie ne seront bientôt plus réservées qu’à une certaine élite minoritaire. Et cette tendance ne semble pas prête de s’inverser, bien au contraire. Est-ce à dire que le destin de l’anthroposophie serait de devenir un savoir précieux préservé par quelques sages érudits dans des lieux privilégiés, comme cela semble devoir être déjà plus ou moins le cas ? Souvenons-nous des termes employés il y a un an par la journaliste du Monde défendant la Société Anthroposophique contre les accusations mensongères qui lui était faîtes : « un vieux club de philosophie », c’est ainsi qu’était caractérisé ce mouvement. Et qu’on le veuille ou non, ce constat fait par bienveillance, dans le but de défendre et non d’attaquer, a quelque chose de parfaitement juste. C’est en effet précisément l’aspect que semble destiné à prendre ce mouvement, à plus ou moins brève échéance, à l’échelle mondiale.

Ou un mouvement populaire ?

Pourtant, la nécessité que l’anthroposophie devienne quelque chose de partagé par un nombre suffisamment grand de personnes n’a jamais cessé d’être répété par Rudolf Steiner. Songeons par exemple à ce qu’il écrit en préambule dans Comment parvient-on à des connaissances sur les mondes suprasensibles ?:

« Jamais l’être humain n’aurait réussi à créer la science, l’industrie, le commerce, les rapports juridiques de notre époque s’il n’avait partout exercé sa faculté de critiquer, s’il n’avait tout mesuré à l’aune de son jugement. Mais ce que nous avons gagné en civilisation extérieure, nous avons dû le payer par tout ce que nous avons perdu en connaissance supérieure, en vie spirituelle2. »

L’anthroposophie avait donc dès ses origines un but, assigné par son fondateur, qui devait consister à incarner un pôle de résistance à la pente de la civilisation actuelle. Imaginons un instant ce que cela représenterait et à quel point nous en sommes éloignés : en opposition aux modes de vie et de pensée propagés par la civilisation technicienne et matérialiste qui s’est développée depuis le XVe siècle, l’anthroposophie devrait développer les bases d’une culture spirituelle suffisamment répandue pour faire contrepoids ! La question se pose alors : Rudolf Steiner pouvait-il ignorer que l’évolution naturelle de la civilisation condamnait l’ensemble de son œuvre à devenir petit à petit inaccessible au plus grand nombre, rendant vaine par avance l’impulsion dont elle est porteuse ? Le caractère réaliste du personnage nous invite plutôt à considérer que, sans ignorer cette difficulté qui semble à première vue insurmontable, celui-ci avait des raisons suffisamment fondées pour pouvoir croire au projet qu’il énonçait. Cependant, celles-ci n’étaient peut-être pas de l’ordre des réalités extérieures, mais de profonds secrets ésotériques.

Le double geste du Christ :

Quelles étaient donc les raisons que Steiner avait de croire à la faisabilité de son projet ? Pour répondre à cette interrogation, il semble nécessaire d’entreprendre un détour et de nous replonger dans l’histoire de l’humanité pour considérer certains faits. En premier lieu, l’apparition du christianisme au cours des quatre premiers siècles. En effet, nous découvrons, après la mort du Christ, une religion qui se répand de manière extrêmement rapide :

« (…) Cette impulsion du Christ vit tout d’abord en ayant pour défenseurs des gens dont on peut vraiment dire qu’ils sont très simples et intellectuellement parlant incultes, qu’ils savent du monde bien peu de choses par rapport à ce que portent en eux les Grecs et les Romains cultivés, si nombreux. (…) Et l’on voit alors un étrange spectacle : ces êtres simples, primitifs, qui sont les porteurs du christianisme sous sa première forme, le propagent avec une rapidité relativement grande dans tout le sud de l’Europe3. »

Nous ne nous rendons plus toujours compte aujourd’hui de ce trait essentiel des paroles consignées dans les évangiles : le Christ parlait un langage accessible même pour les esclaves de son époque. Et pourtant, à travers les images de ses paraboles, nous savons par les études de Steiner que de très profonds secrets sur le devenir de l’homme et celui de l’univers étaient exprimés ! Toujours d’une grande simplicité, d’un abord immédiat, les paroles du Messie enseignaient aux âmes modestes un savoir que même les grands initiés des temps anciens n’avaient pas toujours pu approcher. Car à travers elles, c’est l’être-même du Ressuscité qui se communiquait aux consciences et aux âmes. Comme le dit Steiner dans le Cinquième Évangile :

« Qu’est-ce qui habitait les hommes incultes qui, venant d’est en ouest, s’introduisent dans le monde grec et romain si hautement cultivé ? Qu’est-ce qui habite les hommes qui introduisent le christianisme dans le monde germanique, dans le monde étranger ? (…) Qu’est-ce qui agit dans ces âmes, si ce ne sont ni des impulsions intellectuelles, ni même des impulsions morales ? Qu’est-ce donc ? — C’est le Christ lui-même qui va d’un cœur à l’autre, d’une âme à l’autre, qui peut parcourir le monde et y agir, peu importe que les âmes le comprennent ou non tout au long de cette évolution au cours des siècles4 ! »

Le christianisme originel portait en lui une force qui peut nous laisser rêveurs : tout en contenant ce qui est peut-être le plus profond et le plus complexe secret du cosmos, le Mystère du Fils, il s’est révélé en même temps d’une popularité si forte qu’il a gagné en quelques siècles à peine toute le bassin méditerranéen et fut bientôt reconnue par les empereurs romains eux-mêmes ! Comment un tel prodige a-t-il été possible ? Si nous y réfléchissons, le christianisme véritable contient toujours une sorte de double mouvement. Comme l’a un jour magnifiquement exprimé Peter Tradowsky au cours du Congrès du Kleebach de 1998 :

« Le Christ accompli deux actes : d’une part, il relie l’homme à son origine et de l’autre, il unit les hommes entre eux. »

Il faut remarquer que ces deux aspects forment au fond un seul et même geste. C’est d’un même mouvement que le Christ se relie à l’origine, qu’il collecte, rassemble et condense en lui, puis que ce trésor intérieur métamorphosé devient ensuite une richesse accessible pour tous les hommes. Là réside la marque du christianisme authentique. Rudolf Steiner a ainsi montré, à de nombreuses reprises, comment tous les plus grands et anciens courants de Mystères ont comme conflués vers la personne du Christ : le courant d’Abel et celui de Caïn, celui de la Grèce et celui des Hébreux, celui du Bouddha et celui de Socrate, etc. Ensuite, le Christ, dans son propre être, procéda à une synthèse de tous ce passé qu’il éleva à un niveau supérieur. De cette élévation naquit une substance nouvelle qu’il devenait possible de partager entre les hommes.

L’exemple de Christian Rose-Croix :

Or ce geste n’est pas réservé à la seule entité du Christ. En effet, un courant au moins, apparu sur la scène historique, l’a déjà réalisé. Ce fut celui des Rose-Croix. Souvenons-nous en effet que lors de l’incarnation du jeune Christian Rose-Croix au treizième siècle, celui-ci a vécu en son âme une synthèse des cultures atlantéennes et post-atlantéennes :

« Dans ce collège des douze, on ne trouvait qu’une clairvoyance à l’état de souvenir et une sagesse intellectuelle. Les sept successeurs des sept Rishis se souvenaient de leur sagesse ancienne, et les cinq autres représentaient la sagesse des cinq cultures post-atlantéennes. Ainsi les douze représentaient l’ensemble de la sagesse atlantéenne et post-atlantéenne. (…) Ce treizième [Christian Rose-Croix] grandit dans les soins et l’éducation prodiguée par les douze et il reçut de chacun la sagesse qui pouvait lui être donnée5. »

Mais ensuite cette antique sagesse ressurgit renouvelée par la sorte de résurrection que Christian Rose-Croix traverse :

« [les douze instructeurs] avaient pour but d’opérer une synthèse de toutes les religions et savaient que ce but ne serait pas atteint par une quelconque théorie mais par les conséquences de la vie spirituelle. Et c’est pourquoi le treizième recevait une éducation dans ce sens. (…) Il y avait en lui une image réfléchie de la sagesse des douze. (…) Pendant plusieurs semaines, le treizième retransmit sous une forme nouvelle toute la sagesse qu’il avait reçu des douze. Cette forme semblait venir du Christ lui-même6. »

Or cette nouvelle sagesse rosicrucienne s’est ensuite répandue exotériquement dans toutes les contrées européennes à travers ces merveilleux contes dont les Frères Grimm ont pu consigné une partie :

« D’où venaient donc les rhapsodes des VIIe, VIIIe ou XIIe siècles qui partirent dans le monde pour susciter les formes de pensées qui permettent à présent aux âmes de pouvoir saisir autre chose ? Où était le centre dont venaient ces rhapsodes ? Où avaient-ils appris à offrir de telles images aux hommes ? Dans les mêmes temples que nous devons considérer comme les écoles des Rose-Croix. Ils étaient les élèves des Rose-Croix7 (…). »

Ceux qui ont eu la chance d’étudier ces contes en détail, à la lumière de la science de l’esprit, auront pu en effet se rendre compte que les secrets ésotériques les plus sérieux y ont pris les vêtements d’images les plus simples. Les lois de la réincarnation, les moyens de lutter contre l’influence luciférienne, les rapports de l’âme et de l’esprit, etc., y sont exprimés sous forme d’histoires que l’on écoutait le soir à la veillée.

La voie de l’exégèse et celle de la synthèse :

Nous pouvons donc nous demander si, malgré les apparences extérieures décourageantes, l’anthroposophie n’est pas au fond destinée à accomplir le même geste accompli par le Christ et Christian Rose-Croix en leurs temps. En effet, à y regarder de près, l’anthroposophie n’est encore, dans une large mesure, qu’une vaste tentative pour synthétiser les grands Mystères passés de l’humanité. Parmi ceux qui étaient proches de Rudolf Steiner, beaucoup ont dû éprouver la joie intérieure de sentir revivre en leurs âmes l’antique courant de sagesse auquel ils avaient appartenu dans une incarnation précédente. D’une certaine façon, nous pouvons dire que c’est le cas de beaucoup de personnes qui aujourd’hui sont liés à ce mouvement : l’anthroposophie leur donne les moyens de faire ressurgir de leurs profondeurs inconscientes ce qui les a autrefois comblé dans une vie précédente, les aidant ainsi à supporter l’âpreté de notre époque matérialiste. Autrement dit, la majeure partie de la littérature anthroposophique actuellement à notre disposition se rattache à la première moitié du geste que doit accomplir la science spirituelle. Pourtant, il ne s’agit pas seulement de rassembler ce grandiose passé ésotérique, mais de se l’approprier, de l’intérioriser, de le couler dans son propre être afin qu’il ressurgisse sous une forme nouvelle, accessible à la population contemporaine. Nous pouvons ainsi mieux comprendre l’insistance avec laquelle Steiner incitait ses auditeurs à ne pas se contenter d’emmagasiner des idées, mais de les faire leurs afin qu’elles deviennent la substance de leur propre vie :

«Je n’ai pas voulu que vous emportiez tout ce que j’ai dit ici dans vos têtes, pour réfléchir simplement dessus. Ce que je voudrais, c’est que vous l’emportiez dans vos cœurs, et que vous le réalisiez pratiquement. Car ce que l’homme promène dans sa tête, voyez-vous, il le perd en chemin. Mais ce qu’il porte dans son cœur, il le gare avec lui dans toutes les situations où il est amené à agir8. »

Telle est la voie pour que s’accomplisse le geste christique que nous avons signalé. Tout commence par la pensée. Mais ensuite, il existe deux chemins possibles : soit garder l’anthroposophie dans sa tête pour en faire des commentaires, des exégèses et des résumés, soit lui faire prendre le chemin du cœur, afin qu’elle devienne un élément de la vie pratique. Un bon nombre d’ouvrages qui, aujourd’hui, se réclament de l’anthroposophie ont d’une certaine façon pris le premier chemin, c’est-à-dire celui de l’exégèse. Lorsque les notions spirituelles font l’objet d’un tel traitement, elles deviennent des abstractions vidées de leur sens, des commentaires brillants et creux. Ceux qui pratiquent ce genre de dissertations savantes prétendent certes vivre intérieurement les concepts qu’ils pensent : ils ne se rendent pas toujours compte qu’il ne font en fait que jouir mystiquement des mots qui résonnent dans leurs crânes. Ainsi, le véritable chemin de l’anthroposophie est sans doute plutôt celui de la synthèse. Non pas une synthèse théorique, mais accomplie dans les cœurs et les actes. Au fond, il est probable que les paroles de Steiner que nous venons de citer s’adressaient autant aux personnes présentes autour de lui le 15 octobre 1922 qu’à tous ceux qui allaient devoir cultiver l’anthroposophie avant la fin du siècle, c’est-à-dire avant son retour.

L’avenir et la spécificité de la science spirituelle :

Il est donc possible de concevoir la culmination anthroposophique, dont Steiner annonçait l’aurore pour la fin du siècle denier, comme une « synthèse cardinale » des anciens Mystères. Mais quel est l’esprit qui devra animer celle-ci ? Si nous considérons que la culmination anthroposophique aura pour tâche essentielle de combattre les conséquences de l’incarnation d’Ahrimane9, il devient possible de comprendre ce qui différenciera cette culmination de ce que les Rose-Croix ont accompli autrefois. Comme l’écrit Rudolf Steiner :

« (…) Sans cesse, l’homme est le point d’impact des assauts de Lucifer du côté volitif et d’Ahriman du côté pensant10. »

Les anciens contes forgés par les Roses-Croix avaient pour mission essentielle de contrer l’influence luciférienne dans la volonté. Il s’agira à présent de vaincre la domination ahrimanienne dans la pensée. En effet, quel est le trait caractéristique de la personnalité de Rudolf Steiner, le distinguant des autres grands initiés ? Quelle est la spécificité de ce qu’il veut apporter au monde ? Quoi qu’il puisse paraître téméraire de se risquer à définir un individu, nous pouvons esquisser ce qui nous semble être une réponse toute simple : Rudolf Steiner est un homme dont l’esprit était continuellement à l’écoute du moment présent, des remarques que lui adressaient ses proches, des questions qui venaient à lui, de ce qui se jouait sur la scène ou dans les coulisses de la vie politique internationale, etc. Un esprit éveillé en lequel presque toutes traces de l’influence ahrimanienne, qui clôt les yeux de l’âme et obstrue l’intelligence des événements de la vie, était absente. Comme il le dit lui-même en présentant les exercices destinés à développer l’esprit d’à-propos, la vigilance, la mémoire, etc., contenus dans Études Psychologiques:

« La préoccupation du mouvement anthroposophique doit être de lancer dans la vie des gens vraiment pratiques. L’essentiel n’est pas de croire ceci ou cela, mais d’arriver à bien voir les choses. La manière dont la science spirituelle pénètre notre âme pour la rendre active et pour élargir notre champs de vision est beaucoup plus importante que toutes les théories qui s’élèveraient vers le spirituel en faisant bon marché de la réalité sensible. (…) C’est une mission importante du mouvement anthroposophique que de rendre la pensée humaine assez mobile, assez exercée pour voir l’esprit derrière les choses. Si l’anthroposophie allume en nous cette faculté, elle fondera une nouvelle culture où l’on ne verra jamais plus les gens pousser les wagons de l’intérieur11 ! »

L’anthroposophie est essentiellement ce courant culturel qui vise à rendre la pensée mobile et en prise avec le réel, s’opposant à celui qui voudrait la figer et la déconnecter de la vie. La grande confrontation annoncée avec Ahrimane se produira sur ce terrain. À notre connaissance, l’image la plus parlante que la littérature ait fourni pour caractériser l’emprise ahrimanienne sur l’esprit humain est celle que nous livre Tolkien lorsqu’il décrit la transformation intérieure qui a fait de l’un de ses personnages autrefois grand et sage, un être mauvais :

« Et [Saroumane] devint de plus en plus ainsi ; son visage tel que je m’en souviens — il y a bien longtemps que je ne l’ai vu — devint comme des fenêtres dans un mur de pierre : des fenêtres avec des volets intérieurs. (…) Il a un esprit de métal et de rouages ; et il ne se soucie pas des choses qui poussent, sauf dans la mesure où elles lui servent sur le moment12. »

Contre cette influence ahrimanienne qui ferme les sens pour plonger l’esprit dans de complexes rouages cérébraux négligeant le vivant, il s’agira, pour toute l’humanité, d’ouvrir les volets des yeux et de l’âme pour y laisser pénétrer la lumière de l’Esprit !

La voie des images :

Mais quelle forme peut prendre une telle culture de la pensée mobile qui serait en même temps d’un large accès populaire ? Il semble que l’une de réponses à cette question soit donnée par Steiner dans Les forces formatrices :

« Ce qui importe avant tout, c’est de travailler à rendre imagés nos propres concepts ; celui qui s’adonne sérieusement à cette élaboration de concepts imagés ne peut plus dire qu’il ne comprend pas la science spirituelle. (…) C’est l’homme total dans la plénitude de son être, qui se réalise de la sorte13. »

Lorsque les concepts ont été engagés sur le chemin de la synthèse spirituelle, ils deviennent naturellement des images. Non pas des symboles, qui en tant que tels sont justement des ustensiles de la spéculation abstraite, mais des images, c’est-à-dire les corps vivants des concepts dont l’âme a été fécondée. Ce sont les résultats de ce travail que l’anthroposophie, ayant complètement accompli le geste christique qu’elle se proposait de faire, pourra mettre au monde. Un peu à la manière des rosicruciens qui ont composé et raconté les contes, lequels ont gagné l’Europe entière jusqu’à la Russie, il se peut que les anthroposophes aient la mission d’écrire et de diffuser ce qui pourrait être appelé de « nouveaux contes ». À notre connaissance, il n’existe pas encore de tentatives abouties en ce sens. Les contes-romans de Michaël Ende, l’auteur de l’Histoire sans Fin, s’en approchent sans doute, mais force est de constater que les images qu’il invente ont trop souvent un caractère symbolique abstrait, sauf peut-être en ce qui concerne la description qu’il fait des Fleurs du Temps poussant dans le Temple du Cœur humain dans Momo14. C’est ici que nous pouvons comprendre la force que pourrait effectivement avoir l’anthroposophie, car la popularité de ce genre d’ouvrage est déjà colossale alors même qu’il n’en existe que de pâles esquisses ou de sombres contrefaçons, comme la série des Harry Potter15. Quoiqu’il ne faille pas diaboliser ces œuvres, il s’agit de comprendre que leur popularité correspond à une attente profonde. Une fois venus, les « contes » dont nous parlons, s’il est possible de les appeler ainsi, seront si rayonnant de sagesse anthroposophique qu’ils écraseront de leur supériorité spirituelle ces imitations actuelles.

D’autre part, comme les contes qui servaient de support aux veillées et qui ont peut-être été le véritable ciment social, de la fin du moyen-âge jusqu’au XVIIIe siècle, ces créations anthroposophiques susciteront probablement le besoin spontané de se réunir pour les partager ensemble, les écouter, les étudier et les méditer. Ils seront la base de nouveaux liens sociaux fondés sur le désir de l’âme de se tourner vers l’Esprit, s’opposant ainsi à l’atomisation des individus dans une société sans rencontres réelles. Toutefois, il ne s’agira pas de proposer des rêveries visant à arracher l’homme de la Terre. Bien au contraire, il faudra renforcer le sens de l’observation aimante du monde et la pénétration profonde de la vie des concepts. Le cas de Tolkien, que nous nous sommes permis de citer, peut s’avérer judicieux à étudier. En effet, on trouve chez celui-ci une démarche très proche de ce que nous cherchons à décrire. Son amour de la nature, sa méfiance vis-à-vis de l’intellectualisme qui gagnait le monde, etc., sont des signes clairs qu’il avait reconnu l’adversaire de notre civilisation. Mais Tolkien ne puise pas à la vie des concepts pour combattre Ahrimane : il s’appuie sur les résurgences de ses sentiments d’enfant au cœur ouvert observant la nature dans un état semi-rêveur. Il pensait que le seul moyen de lutter contre le pouvoir d’Ahrimane devait consister à se tourner vers les forces du passé où l’homme n’était pas aussi incarné que de nos jours, comme le montre bien ce remarquable personnage de Gandalf qui est au fond un Merlin revenant des temps moyenâgeux afin de livrer bataille contre le matérialisme. Mais la science de l’esprit ne devra pas imiter cet exemple. Comme l’écrit Steiner :

«[au cours de son développement occulte] l’être humain ne doit jamais perdre la maîtrise consciente de lui-même. (…) Il serait grave qu’il tombe dans la rêverie16. »

Ce n’est pas une rêverie sur la nature empreinte de nostalgie qui devra servir d’arme contre le danger ahrimanien qui menace notre monde, mais au contraire, à la manière de Goethe, une observation sensible des phénomènes naturels sachant y déceler la vie de manière précise tout en prenant le vêtement d’images simples et chaleureuses. Comme nous avons essayé de le montrer dans un autre cadre17, on peut retrouver dans le Faust I et II, sous forme imaginative et poétique, les découvertes que Goethe a consigné dans le Traité des Couleurs, la Métamorphose des Plantes et ses autres écrits scientifiques. C’est cet exemple qu’il s’agira pour l’anthroposophie de suivre.

Enfin, une autre nuance importante devra être observé par rapport à la démarche de Tolkien. En effet, chez celui-ci, les images ont une telle force qu’elles finissent par s’imposer et valoir pour elles-mêmes. Créant un monde né de sa fantaisie afin de pouvoir y couler les sentiments qu’il éprouvait face à la beauté de la nature, Tolkien s’est en quelque sorte englué dans sa propre création imaginative. Ceux qui auront lu son œuvre de façon répétée auront sans doute remarqué comment les images finissent parfois par s’imposer dans l’esprit du lecteur comme de vastes et saisissants tableaux, invitant à se perdre dans ces fresques splendides. En revanche, lorsque Rudolf Steiner parle, dans la Science de l’Occulte18, de ce qu’il appelle l’Imagination, il prend soin de préciser qu’au bout d’un certain temps, les images que l’élève en occultisme a conçu dans son esprit doivent être énergiquement repoussé, afin de permettre l’éclosion d’un stade supérieur de la clairvoyance appelé l’Inspiration. Il ne s’agira donc pas de rester dans le monde des images, mais de s’en servir comme d’un support, d’un repoussoir pour aller plus loin. Aussi, il est probable que les images nées de cette nouvelle culture anthroposophique auront un caractère provisoire. Non pas le caractère provisoire du symbole destiné à laisser place à l’abstraction, mais celui d’une substance imaginative qu’il faudra en quelque sorte broyer dans les consciences, comme les moulins écrasaient le grain afin qu’il devienne la matière dont on fait le pain. Elles inciteront naturellement, de par leur propre configuration, à un travail intérieur en vue de développer l’Inspiration.

* * *

Le double geste du Christ, consistant en une synthèse du passé donnant naissance à une force qui relie les hommes entre eux, semble donc être le modèle de ce que pourra accomplir l’anthroposophie pour contrer l’influence ahrimanienne. À travers ce qui sera peut-être de belles et simples histoires susceptible d’être appréciées par tout un chacun, quel que soit son niveau d’érudition, une certaine culture capable de rendre mobile et libre la pensée fera son apparition sur la scène de l’Histoire. L’anthroposophie y sera vivante et permettra à ceux qui veulent s’engager sur un chemin spirituel d’y trouver leur nourriture, au moins pour leurs premiers pas. Une autre similitude rapprochera sans doute ce phénomène de celui qui s’est produit avec Christian Rose-Croix. En effet, Steiner indique que ce n’est pas seulement un enseignement que diffuse ce maître spirituel, mais que son corps éthérique accompagne désormais tous ceux qui entreprennent un développement ésotérique dans le sens du christianisme :

« Tout ce qui est enseigné comme théosophie d’orientation anthroposophique est renfoncé par le corps éthérique de Christian Rose-Croix et ceux qui répandent ces enseignements sont adombrés par ce corps éthérique qui agit, que Christian Rose-Croix soit incarné ou pas. (…) On peut comprendre cette individualité et devenir conscient que son esprit s’exprime encore et toujours. En nous approchons de ce grand guide nous recevons des forces. Du corps éthérique de ce Grand Guide nous pouvons compter sur beaucoup de force et de soutien, si nous lui demandons son aide19. »

Si cette nouvelle culture de la pensée se déploie comme elle le devrait, nous sommes en droit de supposer qu’elle sera si liée, dans son principe même, à l’esprit de Rudolf Steiner, qu’un phénomène analogue à ce qui s’est produit pour Christian Rose-Croix aura lieu. Le corps éthérique de Rudolf Steiner vivra dans toutes ces créations à venir qui serviront de supports à la nouvelle culture et d’armes contre Ahrimane.

Grégoire Perra

1 Voir notamment l’article de Christian Lazaridès dans l’Esprit du Temps n°30, Été 1999 : Les éclipses de l’été 1999 et l’hypothétique « culmination michaélique ».

2 Rudolf Steiner, Comment parvient-on à des connaissances des mondes supérieurs ?, traduction de Geneviève Bideau, Éditions Novalis, Montesson, imprimé à Joué-lès-Tours, ISBN : 2-910112-00-4, 1993, page 30.

3 Rudolf Steiner, Le Cinquième Évangile, traduction de Henriette Bideau, Éditions Triades, Paris, imprimé à Clameçy (58500), ISBN : 2-85248-135-9, 1989, page 13.

4 Rudolf Steiner, Le Cinquième Évangile, traduction de Henriette Bideau, Éditions Triades, Paris, imprimé à Clameçy (58500), ISBN : 2-85248-135-9, 1989, page 19.

5 Rudolf Steiner, Le christianisme ésotérique et la direction spirituelle de l’humanité, traduction de Christian Lazaridès, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, imprimé en Suisse, ISBN : 2-88189-040-7, 1989, pages 82 et 83.

6 Rudolf Steiner, Le christianisme ésotérique et la direction spirituelle de l’humanité, traduction de Christian Lazaridès, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, imprimé en Suisse, ISBN : 2-88189-040-7, 1989, page 84.

7 Rudolf Steiner, Ésotérisme de l’évangile de Marc, Traduction de Claudine Villetet, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève (Suisse), imprimé à page Clamecy (58500), ISBN : 2-88189-128-4, 1998, page 273.

8 Rudolf Steiner, Rapports entre générations et les forces spirituelles qui les régissent, traduction de Raymond Burlotte, Éditions Anthroposophiques Romandes, Suisse, 1975, page 231.

9 Voir : Rudolf Steiner, Lucifer et Ahriman, leur influence dans l’âme et dans la vie, traduction de Germaine Claretie, Éditions Anthroposophiques Romandes, Suisse, imprimé en Suisse, ISBN : 2-881189-019-9, 1999, page 32 et suivantes.

10 Rudolf Steiner, Les forces formatrices et leur métamorphose, traduction de Germaine Claretie et Georges Ducommun, Éditions Anthroposophique Romandes, Genève (Suisse), imprimé à Benteli-Berne (Suisse), ISBN : 2-88189-048-2, 1989, page 161.

11 Rudolf Steiner, Études psychologiques, Culture Pratique de la pensée, La Nervosité et le Moi, Les Tempéraments, Traduction de Mireille Delacroix, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, imprimé à Chirat (France), ISBN : 2-88189-065-2, 1994, page 38.

12 J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, livre III chapitre 4, traduction de Francis Ledoux, Édition Christian Bourgeois, imprimé à Lonrai (61250), ISBN : 2-267-01125-5, 1992, page 512.

13 Rudolf Steiner, Les forces formatrices et leur métamorphose, traduction de Germaine Claretie et Georges Ducommun, Éditions Anthroposophique Romandes, Genève (Suisse), imprimé à Benteli-Berne (Suisse), ISBN : 2-88189-048-2, 1989, pages 171 et 172.

14 Michaël Ende, Momo, Éditions Stock Mon Bel Oranger, pages 187 à 192.

15 Voir à ce sujet l’article de Pierre Bercut paru dans l’Esprit du Temps n°38, Été 2001 : Harry Potter, un poison pour l’âme de nos enfants.

16 Rudolf Steiner, Comment parvient-on à des connaissances des mondes supérieurs ?, traduction de Geneviève Bideau, Éditions Novalis, Montesson, imprimé à Joué-lès-Tours, ISBN : 2-910112-00-4, 1993, page 68.

17 Grégoire Perra, Faust et la Nature, Maîtrise de Théâtre, sous la direction de Monique Banu-Borie, Institut d’Études Théâtrales, septembre 1995, disponible à la Bibliothèque Gaston Baty de Paris III ainsi qu’à la Bibliothèque du Siège de la Société Anthroposophique en France.

18 Voir : Rudolf Steiner, La science de l’occulte dans ses grandes lignes, traduction de Paul-Henri Bideau, Éditions Novalis, Montesson, imprimé à Joué-lès-Tours, ISBN : 2-910112-31-4, 2000, page 344.

19 Rudolf Steiner, Le christianisme ésotérique et la direction spirituelle de l’humanité, traduction de Christian Lazaridès, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, imprimé en Suisse, ISBN : 2-88189-040-7, 1989, pages 88 et 103.

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