Publié par : gperra | 4 août 2017

Songe d’un paysage au bout du monde

C’était un paysage au bout du monde, non loin du lieu où le détroit de Magellan s’ouvrait sur cet autre océan si longtemps ignoré des navigateurs. Cette terre m’apparut brusquement au détour d’un chemin, comme la citadelle du seigneur d’un royaume caché, qui attendait de me rencontrer.

Lorsque je croisais son regard, ce paysage me fit bien comprendre qu’il serait malvenu de l’aborder avec les grossières manières de chasseurs-cueilleurs que nous n’avons pas encore cesser d’être. Car il est temps pour les enfants de la terre de se dresser désormais dans de vraies pensées, sans costumes étriqués pour danser aux salles de bals illuminées des idées, ni cravates de députés endimanchés pour prendre la parole à l’assemblée de notre nouvelle majorité, solennellement proclamée.

Il n’avait nul besoin du masque d’un dieu pour m’aborder, ni de mon front se courbant jusqu’au sol pour venir me saluer.

La silhouette du prince de la vie en personne se dessina dans cette majestueuse étendue colorée.  Il se tenait devant moi, avec son coeur empli de bonté palpitant dans ce lac d’emmeraude immaculé, avec ses jambes granitiques vigoureusement campées dans ces hautes montagnes aux cimes enneigées, comme un légionnaire qui jamais ne recule dans les combats de justice où il est engagé. Son visage grave et paisible resplendissait dans le soleil qui imbibait les brumes jusqu’à les saturer.

Au moment où il tourna dans ma direction sa face d’or et de fer, le temps malheureusement me manquait pour engager la conversation avec cet être qui connaissait les sentiers que j’allais à présent traverser.  Mais il est des rencontres où aucune parole n’a besoin d’être prononcée pour sentir qu’une frontière vient d’être passée, le passeport dûment tamponné, ouvrant sur un nouveau pays aux contrées insoupçonnées.

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Publié par : gperra | 3 août 2017

Retour sur les nuées

Publié par : gperra | 2 août 2017

Torre del Paine

Publié par : gperra | 31 juillet 2017

Les fantômes des terres australes

Ils ont disparu des terres australes, ceux qui marchaient le torse nu dans la neige, attentifs à la douceur mauve des nuages.

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Leurs feux ne s’élèvent plus dans la nuit pour célébrer le ciel paisible qui se rapprochait d’eux au point de les toucher quand ils haussaient leurs coeurs à peine un peu plus haut, dans la prière ou dans le chant.

Ceux dont les salons reluisaient des reflets du bois sculpté, du cuivre ouvragé et du verre étincelant les ont chassé comme des animaux dont on pouvait trancher les parties du corps en pensant que bientôt viendrait l’heure du thé.

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Pourtant, on ne meurt pas facilement dans ces contrées où le temps s’endort pour s’enrouler dans les glaces flottantes du pôle. Ainsi ce peuple invisible continue-t-il à marcher dans la neige au bord du détroit où la mer scintille, comme il l’a fait durant des millénaires, sans comprendre cette absence de chair et de cris d’enfants qu’il ressent parfois dans son être comme une faim qu’il ne peut satisfaire.
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La propriété, venue des contrées par delà les mers, l’a assassiné, sans comprendre que le nouveau monde où elle a posé le pied ne permet de posséder que l’histoire qu’on laisse derrière soi à chaque pas en avant, courageusement posé dans la neige face au vent.

Aujourd’hui, j’avance contre le vent glacé, laissant derrière moi quelques empreintes que parfois la neige ne recouvre pas. Je suis seul, mais il m’arrive d’entendre les chants  de ceux qui marchaient autrefois le torse nu dans la neige, les yeux plongés dans le gris-mauve du ciel descendu jusque dans leurs coeurs pour y allumer des feux dans la nuit du bout du monde.
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Publié par : gperra | 24 juillet 2017

Songe de la Guérison

Au commencement des temps, l’Irreversibilité monta sur le trône de l’Univers, interdisant à toutes choses de redevenir ce qu’elles étaient, malgré leur profond désir de retourner se blottir dans la chaleur de l’oeuf dont elles étaient issues. Jamais la vitre brisée ne retrouvera sa transparence, ni le corps veilli son enfance, ni l’esprit usé son innocence.

Mais la Guérison aimait les enfants de la Terre et employa sa ruse pour leur venir en aide, sans pour autant briser la grande loi d’acier. Elle seule savait que ce qui nous fonde ne demeure pas tant en notre origine qu’en notre avenir, et que la pureté ne consiste pas tant à retourner à la blancheur d’antan que de nettoyer chaque jour la plaie pour permettre à la chair de surmonter la déchirure.  Car celui qui guérit fait bien plus que revenir à son point de départ : il devient davantage que ce qu’il était, meurtri mais plus grand, couvert de cicatrices mais empli de la mémoire des combats, abaissé jusqu’à la poussière de la souffrance mais élevé jusqu’à la lumière de la délivrance.

Avant la maladie, ou avant la blessure, nous flottions dans l’apesanteur des courants célestes où naviguaient insouciantes les rieuses baleines de nuages blancs. Par l’irreversibilité, un poids que nous n’aurions jamais imaginé nous a tiré jusqu’au noyeau de lave incandescent du monde, nous plaquant contre le sol jusqu’à la suffocation et l’agonie. Par la guérison, nous montons aujourd’hui sur des échasses qui rapprochent notre poitrine du Soleil pour courir plus vite que le vent.

Guérir soi-même et avoir vu guérir les autres fortifie la vraie patience, la foi sans dieu qui connait la victoire des petits actes répétés déplaçant les faiblesses que l’on croyait à jamais immobiles, coulées au fond de notre être comme des épaves de paquebots rouillés souillant les eaux de notre océan de vie. La guérison n’est pas en notre pouvoir et pourtant dépends de ce que nous faisons. Elle n’est pas entre nos mains et pourtant passe par nos gestes. Elle est avec nous sans nous appartenir.

En moi coule ce torrent d’eau claire sur lequel flamboie le soleil levant. Il est si fort qu’il déplace les roches qui parfois tombent dans son lit pour obstruer son cours, les repoussant sur les berges. J’ai guéri tant de fois que je connais la puissance de ses flots, même si parfois ses crues me surprennent encore. Je sais que je guérirais de tout, même de mon propre décès pourtant  prononcé en bonne et due forme, tant que mon cœur aura le désir de venir voir les lions de mer monter sur les berges des ports de la côte du Pacifique pour défier les chiens qui gardent les pêches de leurs maîtres endormis.

Publié par : gperra | 21 juillet 2017

Au dessus de Santiago du Chili

 

 

 

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Publié par : gperra | 12 juillet 2017

Songe du Ciel

J’avais franchi le ruisseau qui me séparait de la colline surplombant le village au milieu du désert, bordés de volcans. Les pierres du gué étaient glissantes.

J’allais revoir le firmament, comme on retrouve un ami perdu de vue depuis son enfance. Un peu gêné, j’hésitais à entamer une discussion avec cette immensité silencieuse qui me laissait l’initiative du premier mot. Je me demandais comment aborder le Ciel après une si longue séparation sans être envers lui d’une maladresse insondable, lui adressant des prières sans avoir eu la politesse de faire auparavant sa connaissance, ou bien détaillant les coutures de ses vêtements sans prendre la peine de le regarder dans les yeux ?

Irrévérencieusement, mes yeux le regardaient de tous côtés. Je me disais que si le Ciel était la demeure de Dieu, celui-ci laissait sa chambre dans un fouillis surprenant que sa mère n’aurait probablement pas toléré, éparpillant ses étoiles dans un désordre qui ne pouvait rien imposer à personne. Obstinément, le Ciel refusait la pompe cerémonielle qui lui aurait assurée pour toujours cette vénération qu’on lui voue alors qu’il n’a pourtant rien demandé. Et s’il n’était rien d’autre que cette vertigineuse invitation au voyage que l’on saisit dès lors que s’évanouit l’illusion d’optique de l’équidistance des astres, je me demandais où nous mèneraient ces traversées pour lesquelles nos corps n’avaient pas été préparés ?

Pour l’heure, je me tenais sous sa voie lactée, magnifiquement dessinée d’un bord à l’autre. Devais-je lui confronter mon esprit comme le firent les premiers hommes, scrutant dans la nuit cet éparpillement incongru pour y déceler des figures et des lois cachées, refusant férocement cette anarchie provocatrice de points scintillants jetés aux quatre vents ? Ou bien devais-je ouvrir les portes de mon cœur à une volonté qui ruisellerait de ces lumières descendues de si haut pour venir se blottir dans mes yeux et guider ma vie ?

Je n’avais pas les réponses à ces énigmes. Je demeurais embarassé sous la voûte étoilée. Moi qui n’aime rien tant que les soupes bon marché des vendeurs ambulants au bord des routes andines non goudronnées, je me sentais comme l’invité par erreur d’un hôtel de luxe où les serveurs poussent avec déférence les chaises sous les fessiers des convives lorsqu’ils s’assoient. Mais je pouvais sentir la fierté de mon existence dans un monde qui depuis ses origines assume sa complexité, par respect pour nos esprits que la simplicité ne peut qu’avilir, puisque nous sommes faits pour aller de questions en questions.

Je ne connais pas le nom du Ciel. Peut-être personne ne lui en a-t-il d’ailleurs jamais donné. Ou bien ce nom ne peut-il être prononcé qu’après la mort, pour n’être entendu de personne d’autre que de soi-même et en aucun cas répété, échappant ainsi aux causeries mondaines des ambassades et des conciles. Mais je reviendrai à sa rencontre, à chaque ville en bordure du désert sur ma route de voyageur émerveillé, car j’ai plaisir à sa conversation qui n’élude pas ce qui me dépasse et pourtant me concerne.

Publié par : gperra | 10 juillet 2017

Songe de la Lune

Les horizons s’étaient frangés de jaune à l’approche de l’aube. Mais du côté où la Lune se couchait, le ciel se drapait de mauve certi dans le bleu sombre, comme un évêque dont la procession était terminé.

L’astre nocturne était plein comme un ventre de femme enceinte, qui n’avait cependant aucune intention d’accoucher. Car sa lumière blanche et mystérieuse éclairait le vaste désert de sel d’Uyuni, qui fût autrefois la mer agitée sur laquelle s’étendait son règne sans partage. Elle n’aura pas d’autre enfant que cette immensité stérile. Après elle s’arrêtera sa lignée !

Plus personne ne se souvient de ces nuits terribles d’autrefois, où des vagues immenses étaient lancées dans la verticale pour défier les étoiles, tandis que mugissaient dans les profondeurs les monstres marins des temps anciens. De ces soulèvements indomptables ne restent plus aujourd’hui que ces blanches étendues mortes et nervées. Le sel immobile a remplacé les flots agités, comme une colère retombée que plus personne n’écoute. Sa conquête est sienne. Mais nul ne félicite la Lune de cette victoire où se reflète à l’infini sa propre image nacrée.

Ce matin-là, je me tenais au milieu du désert, entre le coucher de la Lune et le lever du Soleil. Jamais elle n’avait été plus souveraine. Et jamais elle ne le sera davantage. La Lune pouvait desormais disparaître derrière les montagnes avec la certitude d’un accomplissement parachevé.

Et pourtant, juste avant son majestueux effacement solennel, elle ne put s’empêcher de jeter un œil inquiet vers l’autre horizon, là où semblait se dessiner comme une petite couronne dorée. Car au moment même où son regard se troublait, elle crut voir jaillir une sorte d’eclaboussure d’or d’une intensité inégalée.

Le Soleil levant naîssait, sans empire ni héritage. Il s’affirmait sans avoir fait ses preuves, ni présenté ses titres de noblesse. Mais il disait au monde une parole que lui seul pouvait prononcer : Je suis la nouveauté !

Publié par : gperra | 28 juin 2017

Songe d’une Immersion

Entre les deux montagnes jaillissent les eaux volcaniques, chaudes et vaporeuses, couleurs de fleurs jaunes et orangées. Je suis ici un réfugié, loin du combat qui fait rage dans la vallée, sur un autre continent. Je n’ai pas déserté la bataille. Mais j’ai droit à cette halte loin de tout.

Peu à peu la nuit tombe. La chaleur de l’eau est mon manteau, tandis que la brise froide de la nuit s’étend, montant de la cascade en contrebas. L’eau m’a gardé des heures durant. J’y ai laissé mon cœur se parler à lui-même, à son propre rythme cadencé. Il sait que la grande offensive va venir, celle qui peut tout détruire par le feu des bouches des vieux dragons édentés.

Je me parle à moi-même, seul face à mes pensées, pesant ma propre destinée. Mais par delà ma solitude, un autre sentiment peu à peu s’est imposé : l’eau est là aussi qui écoute et recueille. Elle est l’oreille du monde, profondément bienveillante, emportant ce qu’elle entend vers des lieux inconnus, dans un ruissellement que nul ne peut épier.

Peu à peu, les premières étoiles ont paru au-dessus de moi, perçant les nuages. Les paroies des montagnes à l’entour ont perdu leurs vertes parures légères, pour le noir grave et immensément sérieux de leurs flancs verticaux tournés vers la nuit sacrée. Je laisse flotter mon corps dans l’obscurité, saturé d’existence et pourtant immergé dans l’au-delà, dérivant dans la barque qui passe paisiblement d’un monde à l’autre.

L’eau seule peut desormais me confesser ou me baptiser. Aucun prêtre en soutane noire et mitée ne posera plus jamais la main sur cette part de moi qui sait prier.

Publié par : gperra | 20 juin 2017

Songe d’une Mère

L’accouchement est peut-être ce moment où l’amour d’une mère pour son enfant comprends​ qu’il devra s’élever au dessus du temps, comme les yeux de la grenouille émergent au-dessus de la surface verdâtre du marais, tandis que son corps plonge tout entier dans son épaisseur trouble. Ou peut-être ce sentiment se dessine-t-il plus tard, comme l’évidence d’une équation résolue qu’il suffisait d’entourer ?

Quelle est la cause de cette élection, qui fera de cet être de porcelaine un zénith orientant dans une seule direction une vie de jeune femme qui avait pourtant commencée ouverte à tous les vents du large ? Pourquoi cet indéfectible serment se prononce-t-il en son âme en cet instant où la mère doit soutenir la nuque de son enfant pour l’approcher de son propre visage, et lui dire son prénom dans le souffle d’un murmure chantant ? Pourquoi est-ce lui plutôt qu’un autre qui, parmi les milliards d’astres errants que contient l’Univers, deviendra ce centre de gravité d’où jaillit la douce lumière d’une étoile immobile ?

Car la fidélité à son enfant est bien plus que la pulsion de la femelle qui tourne son flanc vers ses petits pour leur tendre ses mamelles. Elle n’aura pour limites ni le sevrage ni la maturité ! La mère offrira cette part d’elle-même qui dispense le soin et la protection, même lorsque depuis bien longtemps ses seins ne contiendront plus de lait et que les dangers qui le menaceront seront devenus si différents de ce qu’ils étaient lorsque ce corps à peine séparé du sien pouvait encore être contenu dans le creux d’un bras replié.

Que signifie la trahison de cette fidélité, lorsqu’elle advient chez celles ou ceux qui renient cette part d’eux-mêmes qui a choisi d’être humble devant l’existence et sans fractures face à soi-même ? Que dit la voix de la conscience quand elle crie la culpabilité de l’abandon jusque dans les rêves d’un bagage oublié sur le quai d’une gare, cognant soudain violement contre la poitrine du voyageur assoupi dans son wagon aux rideaux tirés ?

La mère sait bien que cet attachement qui n’aura pas de fin ne peut être brisé sans ébranler les piliers du cosmos, puisque cette affectation pour son enfant relie la Terre et les Cieux bien plus efficacement que ne le ferait un Dieu en s’incarnant dans la chair à grand renfort de roulements de tambours et de coups de trompettes d’argent.

Toujours à côté de toi, dit le coeur d’une mère, j’assisterai à tes combats de titan et à tes travaux de mortel, pour me les raconter en secret avant même qu’ils ne soient un jour publiés à la face du monde entier. Car j’ai été avertie de ton renom à venir bien avant qu’un ange essoufflé n’atterrisse lourdement dans la cour de mon jardin pour m’ennuyer de ses déclarations fracassantes. Et personne ne pourra m’empêcher d’être au pied de ta croix lorsque tu saigneras, ou quand tu auras soif de ces pluies d’orages qui nettoient jusqu’au ciel lui-même, même si je suis depuis longtemps passée sur l’autre rive, puisqu’il n’existe aucune eau que je ne saurais traverser pour te rejoindre lorsque j’entends ta voix me réclamer.

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