Publié par : gperra | 6 août 2018

Songe d’Aphrodite

Les vagues étaient froissées par le vent, formant les mêmes plis que les étoffes détrempées moulant le corps des jeunes filles sculptées. Peut-être était-ce l’intensité turquoise de la baie qui faisait poindre en moi ce sentiment de féminité souveraine du paysage devant lequel je me trouvais ? Car si une femme se dressait dans le monde avec autant de force que cette couleur, qui pourrait encore lui contester sa présence ou vouloir la diminuer ?

En effet, l’émotion de l’eau émeraude s’engouffrant entre les bras de la terre jusqu’aux plages de Corinthe n’était pas celle du bleu de la haute mer, gonflée de ses vastes profondeurs mouvantes ! Elle avait le surprenant éclat des oranges encore vertes dans le feuillage épais des orangers, qui se dissimulent jusqu’au jour où elles prennent soudainement l’apparence de petits soleils sucrés.

Ce vert qui flamboyait à l’extrême limite du bleu m’étonnait bien davantage que ne l’aurait fait son frère le rouge, s’avançant dans la bataille avec le cliquetis des armes et un terrible cri de guerre sur son char de métal giclant de lumière ! Bien au contraire, il me fallait venir jusqu’au sanctuaire de cette sensation qui ne clamait pas son mystère, mais qui demeurait à distance sur la montagne sacrée, protégée dans sa citadelle où il me fallait déposer les armes de mon intelligence avant d’entrer.

Ainsi, j’acceptais d’être sans voix en voulant l’approcher, ayant si peu touché à l’acte d’enfanter qu’être humble devant elle s’imposait. Et si daventure je devais l’évoquer au cénacle d’un banquet, j’attendais que vienne mon tour après que tous aient parlé, laissant le sentiment de sa beauté me traverser, faisant paraître les mots justes avançant uns à uns vers son autel.

Alors face à la mer de sa silhouette dressée, je laissais mon coeur tranquillement se poser, soulevé par ses bras attentionnés, bercé par le bruit de l’eau cadencée. Lui seul était digne de la célébrer ! Non pas dans la solitude d’un crâne emmuré, croyant pouvoir renaître par sa seule volonté, mais dans l’assurance des liens dont tout mon corps est tissé.

Depuis ce jour, je décidais de prendre soin de sa poitrine, blessée par le glaive de l’apôtre sans mère qui voulait tout régenter, sourd à la douceur et aux voix mélodieuses des sirènes. Car je connaissais la monstruosité de ceux qui veulent procréer en dehors du flot de la vie, dont l’écume se pare de rose dans le couchant, comme le sang des étoiles se mettant à chanter.

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Publié par : gperra | 5 août 2018

Songe du Langage

Parce que le langage est né en nous au temps de notre animalité, le masculin et le féminin le submergèrent tout entier, au point de rendre méconnaissable ce qui devait être le simple effleurement délicat des choses et non leur viol répété.

Nous ne nous étonnons que trop rarement de ce que la Lune ait un vagin quand nous l’évoquons, ou de ce que les rayons du Soleil soient à nos yeux les jets de sa semence. Pourtant, ces corps parcourent l’immensité absolument dénués de ces organes dont nous les avons parés. Jusque dans nos prières Dieu se montre sexué, sans même que nous en soyons troublés !

Peut-être dans cent mille ans viendra-t-il une nouvelle espèce d’homme, dont la silhouette et le visage seront plus éloignées encore du singe que nous ne l’avons jamais été ? Un homme qui saura parler, penser et prier sans cette chair sexuée qui contraint son langage à ramper confusément le long des choses et à s’enrouler autour de leurs troncs ?

À quelle poésie sa parole redressée pourra-t-elle alors donner naissance, privée du pouvoir de laisser notre propre empreinte et l’odeur de nos aisselles sur tout ce que nous nommons ?

Les poèmes auront-ils la simple grâce et la luminosité des équations de Thalès ? Seront-ils charpentés comme les plans de bataille d’Alexandre, implacablement adaptés au terrain de chaque situation ? Seront-ils aussi infatigables qu’une discussion dans laquelle Socrate nous aurait entraînés, délivrée du cycle des heures et des nécessités du souffle ?

Ou bien les mots garderont-ils quelque chose de cette bête que nous seront peut-être encore un peu, en ce temps où le singe de nouveau aura été déposé, comme une peau morte se déssechant à quelques pas de notre forme renouvelée, prête à retraverser tout les continents, comme nos ancêtres partis d’Afrique autrefois l’avaient fait ?

Publié par : gperra | 30 juillet 2018

Songe de Zeus

Il fut un temps où le peuple qui aimait les images n’avait pas encore d’images. Il n’y avait que ce nouveau territoire à explorer, bordé par une mer d’un bleu intense sous le soleil vivifiant.

Ils ne tournèrent pas leurs yeux loin vers les étoiles et profondément dans les racines de la vie, comme l’avaient fait avant eux ceux qui vivaient près du grand fleuve traversant le désert. Mais ils dressèrent leurs âmes, comme des chiens à l’affût, en direction de la brise rasant les collines, vers la sève qui gonflait les troncs des oliviers et faisait flamboyer le vert-argenté de leurs feuillages, vers l’éclat rose de la lune miroitant sur l’écume des vagues dans les baies et vers les larges faisceaux d’ivoire qui descendaient du soleil à travers les trouées de nuages.

Ce faisant, ils scrutaient aussi leurs coeurs. Car ils sentaient s’y former des impressions qui étaient comme des voyages au-delà d’eux-mêmes, des rencontres qui les façonnaient, des murmures que les paysages leur adressaient. Plus tard seulement ces impressions prirent des corps, des visages et des postures qui se figèrent dans la pierre sculptée.

Parfois de noires volutes gonflaient le ciel tout entier, désorientant et boulversant leur univers familier, obscurcissant soudain le jour d’une semi-nuit qui faisait douter de la poursuite du cours-même du temps, comme si l’orage l’avait assassiné. Et tandis que tout autour d’eux était secoué et plaqué au sol par le vent, les éclairs sillonnant l’espace se répercutaient avec puissance dans leurs poitrines, comme si la voix d’un père en colère les ramenait violemment à eux-mêmes, dans la terrible proximité de la mort immédiate et blanche.

Puis les trombes d’eau se déversaient, comme les larmes innombrables de l’enfant qui reconnaît sa faute et s’effondre pour l’accepter. La végétation détrempée, comme un corps de femme couvert de sueur après l’amour – les cheveux défaits, les joues en feu et le visage ruisselant – sentait l’émotion d’avoir été fécondée la submerger.

Ainsi naquit la figure du père des dieux, celui qui remettait tout en ordre dans le cosmos et dans les vies humaines, après en avoir secoué les fondements jusqu’à presque les arracher, cependant que ses eaux tombées au sol faisaient tout renaître et fleurir, engrossant le présent d’une promesse d’avenir inespérée.

Et tandis que je voyais l’orage s’éloigner et le soleil revenir paisiblement sur Athènes, je rendis hommage à ces tempêtes qui avaient traversé mon existence et permis qu’un nouvel ordre puisse désormais y régner, plus beau et plus clair que mon ancien monde ne l’avait jamais été.

 

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Publié par : gperra | 27 juillet 2018

Songe d’Athéna

Elle avait atteint des tailles bien supérieures à celles des simples mortels, sculptée par des maîtres à l’art inégalé, qui lui avait donnée la démesure d’une idée. Elle avait la splendeur d’une image à qui la vie avait été conférée, tandis que les images se meurent d’ordinaire recroquevillées.

Elle émergeait du combat de la lumière contre l’obscurité, des titans contre les divinités, de la pesanteur contre la légèreté. Elle se dressait comme la victoire sur notre bestialité, du fantassin contre le centaure suant et rusé. Et la bêtise se sentait pétrifiée quand elle posait ses yeux gras sur la poitrine sanctifiée de la déesse, dont la tête coupée de la gardienne des morts interdisait l’accès !

Elle régnait sur la ville, du haut de ce promontoire qu’on aurait cru surgi de la terre par un décret du ciel, la pointe de sa lance dorée luisant jusqu’à la mer aux puissants flots nacrés.

Et pourtant, après que quelques siècles eurent passées, que son temple plusieurs fois fut pillé, que son prodigieux élan vertical ne fût plus qu’un vestige fracassé, il ne restait plus d’elle qu’un petit rectangle encore intact où sa juste silhouette avait été préservée.

J’y voyais son casque posé contre sa lance descendant jusqu’au sol comme un fin rayon de clarté, quelque chose de triste peut-être en cette tête penchée, sans savoir pourquoi cette femme de pierre me troublait.

Et je me demandais qui avait pu ainsi façonner celle qui depuis toujours vit dans mes pensées, avec une telle netteté que je croyais qu’on me l’avait arrachée.

Je ne pleurerais pas ta chute, ni la mort de ta splendide cité, puisque tu as survécu dans ce petit rectangle qu’aucun barbare n’a brisé, gardant le trésor de ceux qui connaissent ta marche aux pas légers et ton regard aux yeux pers qui les traverse tout entier, quand leurs vies te sont dédiées.

Publié par : gperra | 27 juillet 2018

Songe d’Apollon

Le vieux soleil jauni est bien haut dans le ciel, à distance de notre humanité abandonnée. Mais lorsqu’il se redouble dans un manteau de nuages qui frôle les montagnes, il inonde le monde de sa blancheur par de larges raies, droites et décidées, traçant ses cordes d’argent dans le ciel irrisé. C’est alors un dieu jeune qui, pour quelques instants, révèle sa présence avant de disparaître, ne sachant que naître et non pas perdurer.

Il est la matrice de tout les signes, l’instructeur de toutes les pythies. Et pourtant, il ne cesse jamais de dire que ses signes ne sont rien sans sa présence. Et que ceux qui ne savent vivre que de signes perdent leur propre présence à la vie.

Un jour que la jeune fille ravie par les prêtres à son champs et à sa famille était dans le temple, prête à recevoir le frisson d’un oracle prenant possession de son corps en la violant une nouvelle fois de l’intérieur, quelque chose la retint soudainement en elle-même. Car celui qui était venu de loin écouter sa parole était beau ! Et elle ne ressentit alors nul autre message que son propre amour faisant trembler ses lèvres et frémir ses joues quand elle comprit, dans son regard qui croisait le sien, que lui-aussi connaissait le même trouble au même moment.

Quand il vint de nuit l’enlever sur son cheval et partir loin du temple qui flanquait la montagne aux majestueuses paroies verticales, il crut commettre le pire des sacrilèges. Et pourtant, ce jour-là, le dieu des signes avait trouvé en leurs coeurs le vrai manteau de nuages où il désirait depuis longtemps paraître, faisant vibrer ses cordes de lumière qui chantaient en eux la musique du désir et de la liberté.

Ne cherches plus de signes, toi que la pythie enlace dans ta chevauchée, sa tête blottie contre ton dos, souriant de ton audace inégalée ! Regardes le matin naître sur de nouvelles contrées, où les montagnes sont belles et de tout temples lavées !

 

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Publié par : gperra | 25 juillet 2018

Mon Acropole

Publié par : gperra | 17 juillet 2018

Songe du Mont Olympe

L’ombre de la fin d’après-midi était venue rafraîchir la pierre de la montagne sur laquelle je me tenais assis, face à la mer. Jamais peut-être sinon dans mon enfance l’existence n’avait été si puissamment savoureuse. J’étais comblé du goût de la pêche, de l’odeur des figues, du froissement d’ailes des cigales, du parfum des chèvres et du grondement de la source en contrebas. De petites fleurs violettes rayées de mauve parsemaient le chemin qui se dirigeait vers la montagne où auraient autrefois vécu les Dieux.

J’étais monté jusqu’à sentir ma volonté épouser la forme de mes os et me donner le signal du retour, que j’ai su écouter. Je dû accepter que mon corps ne soit plus dans l’ascendance de sa force, mais seulement dans celle de l’experience.

Je me demandais pour quelle raison la vie semblait vouloir nous enseigner autre chose que ces simples et fabuleuses sensations ? N’étaient-elles pas pleines d’un miel aussi parfait que l’or ? Ne suffisaient-elles pas à justifier le monde ?

Pourquoi fallait-il que l’âme qui est en moi me conduise vers le goût d’autres fruits que ceux des arbres vers lesquels je pouvais tendre les mains ? Et pourquoi étais-je pris dans ce flux dont le cours dessinait mon histoire au fil des années ? Le temps seul d’un jour de randonnée n’avait-il pas l’unité accomplie d’un orbe auquel rien n’avait besoin d’être ajouté ?

Je ne savais pas même si, une fois que tout serait accompli, mon récit prendrait la forme si splendidement structurée d’une icône, plaçant au centre de la toile ma figure en majesté, entourée de chaque grands événements dans sa petite case attitrée. Ou bien s’il tiendrait en quelques phrases d’un jugement vite expédié, comme le font les hommes à l’égard des autres hommes.

Mais que m’importait mon nom sur la couverture de ce livre que les autres éditeraient ! J’avais quant à moi d’autres monts à franchir, à questionner et à aimer. Et si j’ignorais à qui ma vie serait contée, je savais que ce jour gorgé de milles éclats descendrait la nuit au plus profond de moi, faisant renaître dans mon regard cette part d’Olympe que j’avais gravie et non rêvée.

Cet hydromel-là ne pouvait être frelaté !

Publié par : gperra | 15 juillet 2018

Songe de la Pauvreté

Sur les bords de la grande mer qui chante l’éveil de la pensée, la pauvreté s’était lentement établie, là où de puissants empires s’étaient jadis dressés, puis effondrés.

Seules leurs langues majestueuses avaient traversées les siècles. Le Grec qui plisse le regard jusqu’à ce qu’apparaisse la ligne de demarcation entre la silhouette de la montagne bleue et le voile de brume argenté qui la recouvre au petit matin. Et le Latin, pesant comme la pierre et fort comme la catapulte qui la propulse au loin dans les airs.

Mais elles ne charriaient plus dans leurs mémoires ni les noms des empereurs qui les avaient jadis parlées, ni la carte des routes ouvertes contre toute attente jusqu’aux confins du monde connu, ni la grâce des aqueducs surplombant les villes de leurs arcs qui ne disparaissent pas une fois la pluie passée.

Dans les petites maisons écrasées par le soleil vivaient à présent les pauvres gens, pour qui le jour des oranges était une fête et le costume du dimanche plié dans un tiroir un trésor bien gardé.

Dans les villes où s’étaient autrefois déployées des consciences voyant plus loin que leurs murailles et les frontières de leurs existences, la pauvreté avaient inexorablement resserrés tout les périmètres. L’inquiétude pour la survie des enfants aux ventres tordus par la faim exprimait seule encore le soucis d’aller plus loin que soi.

Car la misère avait aussi rétrécit toutes les idées. Les statues des victoires aux ailes déployées qui ornaient autrefois les proues des navires avides d’aventures gisaient à présent dans la boue noire des ports délaissés.

Pourtant la mer aux inombrables lèvres de lumière, apparaissant et disparaissant, ouvraient encore l’esprit des désespérés à d’autres rivages et à d’autres destinées. Ma famille est venue de ces terres sans héritages, jusqu’au pays où le mouvement et la lumière venaient d’être capturées. La terre des cerveaux libres, lavés des vieilles icônes enluminées, leur ouvrait sa porte et redressait peu a peu la tête de ceux qui avaient émigré.

La pauvreté est peut-être toujours la perte d’empires passés, mais la conquête de royaumes où naîtront d’autres manières d’exister.

 

 

 

 

Publié par : gperra | 15 juillet 2018

Retour à Cetara en 2013

Publié par : gperra | 9 juillet 2018

Songe du Drame

Parfois le drame entre dans le cours de nos vies, comme une tache d’encre noire violemment étalée, surgissant dans le flot linéaire d’une belle écriture aux fines lettres ciselées, déformant ces vaguelettes jusque-là parfaitement maîtrisées. Malgré nos efforts pour intégrer sa féroce difformité menaçant jusqu’au support où se racontent nos existences – trouant le papier qui ne peut l’absorber – nous mettons un temps infini pour imaginer à quel mot cette tache pourrait ressembler.

C’est au prix de rodéos qui nous brisent les vertèbres et nous projettent jusqu’au ciel que nous parvenons parfois à domestiquer cet animal fou couvert de sueur, longtemps après que le drame soit passé, déployant la puissance de l’écriture qui fait de nous de glorieux héros de la pensée.

Parfois l’irréparable surgit sans que nous n’ayons la moindre part dans son avènement. Alors nous ne cessons de vouloir tisser des liens entre lui et nous, cherchant à faire entrer ce barbare inconnu dans la famille en le mariant avec l’une de nos filles, à la manière des prudents rois d’autrefois.

Et parfois nous sommes celui qui a invité le drame à la fête que nous avions préparée, nous demandant ensuite jusqu’au fond de la détresse comment dénouer cette alliance que nous n’aurions jamais désiré contracter, et qui incurve notre destinée vers des routes où nous n’aurions pas voulu aller.

Mais quels que soient le poids des orages et la froideur de la pluie qu’il va déverser sur mes vêtements, au point de défaire toutes les protections qui me couvraient – tandis que je suis encore loin et que la nuit va tomber – je sais que le drame me rappelle à mon coeur. Et que ce coeur était fait pour aimer.

Ainsi, je traverserais l’obscurité qui s’est soudain abattue sur mes chemins et qui resserre contre moi l’opressante forêt. Car désormais la lumière de mon coeur éclaire avec douceur les liens dont je suis fait, me ramènant où je devais aller. Elle m’accompagne jusqu’à la porte de la ville que jamais je n’aurais pensé pouvoir retrouver.

Seuls les liens qui nous tiennent à ceux que nous aimons – ou devons aimer, comme des ammarages que nous avions oublié – sont plus fort que le drame.

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