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L’Anthroposophie et ses ramifications

La plupart des gens connaissent les émanations de l’Anthroposophie comme des choses séparées les unes des autres : écoles Steiner-Waldorf, NEF, Weleda, Communauté des Chrétiens, Biodynamie, etc. En réalité, ces institutions sont étroitement interconnectées. Leur distinction n’est qu’apparente et officielle. Ce qui les relie n’est pas seulement une doctrine commune, l’Anthroposophie, que ces institutions tentent toujours de cacher, de minimiser, ou de présenter sous un jour trompeur. Ce sont aussi des liens assurés par des personnes et une institution interne de la Société Anthroposophique : l’École de Science de l’Esprit. Le procédé est simple : certaines personnes appartenant à ce réseau secret dispensant un culte anthroposophique spécial vont s’arranger pour diriger plusieurs institutions anthroposophiques à la fois. N’ayant plus aucune vie personnelle, il leur est possible de porter simultanément plusieurs casquettes de chef. Parfois, ces personnes ne sont pas officiellement aux commandes des institutions anthroposophiques qu’elles dirigent, mais ce…

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Publié par : gperra | 5 avril 2014

Le premier anniversaire du procès du 5 avril 2013

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C’était il y a un an, jour pour jour. La Fédération des Écoles Steiner-Waldorf allait jusqu’au bout de sa funeste entreprise consistant à m’assigner en diffamation, ainsi que l’UNADFI, devant la XVIIème chambre correctionnelle de Paris, réclamant jusqu’à 50 000 Euros de dommages et intérêts. Jusqu’au dernier moment, ni les scrupules moreaux ni la conscience de la stupidité d’un tel acte n’auront arrêté les dirigeants de la Fédération et leurs avocats.

"Si j’étais à leur place, jamais je n’aurais fait de procès !" disait à plusieurs reprises mon avocat au cours de la préparation qui précéda cet événement. Car la défaite de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf fut sans doute l’une des plus cinglante qu’eut à subir ce mouvement qui se prétend "pédagogique", non seulement en raison du verdict lui-même, qui l’a débouté définitivement, mais aussi et surtout par ses conséquences ultérieures, à la fois morales et politiques.

En effet…

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Le document que nous publions ci-dessous fait partie des plus compromettants qui existent au sujet de la pédagogie Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie. Il s’agit d’un extrait des "conseils" que Rudolf Steiner a donné aux professeurs de la première école Waldorf de Stuttgart, lors de sa fondation. Nous avons commenter et publier dans un autre article de larges extraits de ces "conseils" et révéler leur caractère hautement problématique. Comme ce conseil fait partie du deuxième tome de cet ouvrage, que la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf n’a jamais eu le courage de publier (et pour cause !), il n’était pas parvenu entre mes mains jusqu’à aujourd’hui. On y voit avec quelle haine féroce Rudolf Steiner avait en considération le peuple farnçais, sa langue et sa culture. On y voit également quel chauvinisme bête et étroit régnait  non seulement dans ses propos, sous couvert de considérations spirituelles, mais aussi dans son entourage, constamment…

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Publié par : gperra | 13 mars 2014

Pierre Rabhi, la Biodynamie et l’Anthroposophie

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Parmi les personnalités en vogue actuellement, on trouve Pierre Rabhi. Celui-ci est devenu, en quelques années, une figure de proue de la défense de l’environnement, se posant en "serviteur de la Terre-Mère", ainsi que l’indique le sous titre donné réçemment à son ouvrage "Du Saharah aux Cévènnes, itinéraire d’une homme au service de la Terre-Mère". France Inter a consacré une émission entière à cet homme, dont on trouve actuellement les ouvrages mis en avant dans de nombreuses librairies.

Ce que l’on sait moins, ce sont les liens qui existent entre Pierre Rabhi, la Biodynamie, les Écoles Steiner-Waldorf et l’Anthroposophie. Certes, lorsque Rabhi est interrogé, il affirme qu’il n’est pas anthroposophe. Pourtant, dans un de ses livres, il déclare avoir pratiqué la Biodynamie, la méthode d’agriculture magico-religieuse de Rudolf Steiner, qu’il qualifie lui-même de "méthode de sorciers". Il fut donc très tôt initié, ainsi qu’il le raconte dans son ouvrage…

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Publié par : gperra | 27 février 2014

Biodynamie et Anthroposophie

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Dernièrement, certains médias se sont fait largement échos du procès d’Emmanuel Giboulot, un agriculteur biodynamiste qui risquerait la prison pour avoir refusé de répandre certains pesticides dans ses champs. Cet homme devient ainsi une sorte de héros de la cause biologique et de l’agriculture alternative. Le site du Cercle Laïque pour la Prévention du Sectarisme s’est fait écho de cette affaire et je ne peux que renvoyer à son remarquable article pour de plus amples informations. Mais au delà de ce cas particulier, il me semble que se pose la question de la vraie nature de la Biodynamie et de ses liens avec l’Anthroposophie.

Quels sont ces liens ? S’agit-il seulement d’une référence à la doctrine de Rudolf Steiner ? Je voudrais ici tenter de répondre à ces questions en m’appuyant sur mon vécu d’ancien anthroposophe et d’ancien élève Steiner-Waldorf.

Quand les anthroposophes parlent au public et aux médias de…

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Le Festival pour la Paix, la Mémoire et la Justice Sociale en Colombie s’est achevé ce dimanche au lieu-dit La parole errante de la ville de Montreuil. Durant trois jours, cet événement a su présenter à un public enthousiaste diverses manifestations, combinant de manière agréable débats de fonds sur la situation politique actuelle, performances culturelles et moments festifs.

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Ce festival avait ceci de particulier qu’il se voulait être à la fois une forme d’encouragement et de témoignage de solidarité envers les pourparlers de paix qui ont lieu actuellement à La Havane pour obtenir une sortie de la situation de guerre qui mine la Colombie depuis si longtemps, mais également le lieu d’un regard réflexif (et parfois critique) à ce sujet. La possibilité d’une sortie de la Colombie de la guerre suscite certes un immense espoir, en particulier auprès de sa jeune génération, venue nombreuse à ce festival. Pour autant, la paix elle-même, dans toute sa dimension, ne se réalisera sans doute pas, même si les pourparlers actuels aboutissaient avec des garanties suffisantes. Ceux-ci n’en seraient que la condition préalable. Mais pourront-ils aboutir sans l’intérêt de la communauté internationale, sans ce regard moral porté de l’extérieur qui a su jouer un rôle déterminant dans d’autres conflits interminables de par le passé, comme les conflits irlandais ou palestinien ? Rien n’est moins sûr. C’est sans doute pour cela que la présence massive, au cours de ce festival, de la jeune génération colombienne, composée à la fois d’étudiants colombiens et d’enfants d’exilés, jouera sans doute à l’avenir un rôle majeur dans l’éveil moral nécessaire du monde à cette réalité.

Lors de l’inauguration de ce festival fut projeté L’Homme aux serpents. J’avais envie de parler de ce film sur mon blog, car celui-ci m’a plu non seulement pour ce qu’il présente de la Colombie actuelle, mais également pour la dimension philosophique et humaine dont il est porteur. En effet, nous y suivons les péripéties de Franz Florez, un universitaire qui a consacrée sa vie à la défense et à la protection des diverses espèces de serpents qui peuplent le vaste territoire colombien. On pourrait ne voir en ce documentaire d’Éric Flandrin qu’un plaidoyer pour la protection de la faune et la flore amazonienne, au milieu d’un conflit armée. Et ce serait déjà fort intéressant. Mais, à mon sens, cette œuvre va bien au-delà de la simple dimension écologique !

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En effet, à travers le périple de Franz, nous suivons les traces d’un homme habité par "une cause". Celle-ci semble l’avoir saisi relativement jeune, au cours de ses études. Cet homme a en effet été jusqu’à sacrifier sa vie personnelle et familiale pour vivre dans un autobus rafistolé de brics et de brocs, le "Serpentarium", qui sillonne ce pays en guerre, présentant les divers spécimen de reptiles qu’il contient, non seulement aux populations locales, mais également aux différents protagonistes du conflit armée. Risquant sa vie presque chaque jour, faisant face à des difficultés matérielles et financières quotidiennes, parvenant à frayer son chemin par delà les embûches et les imprévus de tout ordres, Franz est habité de ce qu’il faut bien appelé une forme de foi : "Les serpents nous aideront !" répète-t-il souvent, lorsqu’il est aux portes du danger, comme si l’espèce elle-même veillait sur son combat personnel en leur faveur. Et effectivement, ce sont souvent la curiosité et la fascination pour ces animaux par les personnes qu’il rencontre qui deviennent son meilleur laisser-passer, alors même que les situations semblaient a-priori inextricables.

Ce qui est particulièrement touchant au cours de ce documentaire, ce sont les rencontres de Franz avec d’autres Colombiens investis également, chacun à leur manière, d’une cause qu’ils défendent. Il y a tout d’abord ce vieil homme, propriétaire d’un territoire intact, qui a su refuser depuis des décennies les ponts d’or qu’on lui offrait pour vendre son bien, luttant au contraire pour préserver cette nature magnifique où il a le sentiment que l’être humain peut vivre une existence empreinte de dignité. Il y a également cet indigène, ami de Franz, qui rejette radicalement ce qu’a pu apporter la civilisation occidentale et "les petits frères", c’est-à-dire les hommes dont le mode de vie est basé sur l’idéologie du développement et non la protection de la Terre-mère.

En outre, au détour de ses voyages, nous assistons à sa rencontre avec des guérilleros de l’E.L.N., vivant dans la forêt depuis des décennies. Eux-aussi sont animés par la cause politique et sociale qu’ils défendent. Mais cela ne les empêche pas de comprendre celle de Franz et de ne pas s’opposer à son travail et de protection des diverses espèces de reptiles menacés, allant jusqu’à accepter qu’il pose des cameras-espions sur leur territoire afin de recenser ces animaux. Bien sûr, les compétences de Franz seraient appréciés par les guérilleros, qui n’ont pas manqué de lui proposer de les rejoindre. A quoi celui-ci a répondu : "Si je me lie à vous, je met en péril mon travail. Vous avez votre cause, laissez-moi la mienne !". En effet, ce n’est pas la justesse ou la noblesse d’une cause qui, en elle-même et pour elle-même, peut décider qu’on y consacre (ou sacrifie) sa vie, mais bien plutôt l’existence d’une sorte de lien préalable au fond du cœur de chaque individu. C’est la reconnaissance de ce lien préalable qui seule peut éveiller une vocation ! Tout autre manière d’obtenir l’engagement d’autrui relève de la diversion, voire de la manipulation.

De même, les compétences de Franz seraient appréciées par l’armée régulière, qui lui propose également de travailler pour elle. Ce que celui-ci refuse, en dépit de la sécurité matérielle que cela lui procurerait, tout simplement parce que "cela ne lui plairait pas" ("Pero, no me gusta !"). C’est à cette occasion que nous est présentée brièvement une rencontre qui ouvre des réflexions vertigineuses, si l’on est attentif à ce qui se joue derrière les quelques secondes de ce film qui peuvent paraître anodines et passer inaperçues. En effet, Franz se retrouve face à face, ou plutôt nez-à-nez, à un haut gradé de l’armée régulière : une sorte de colosse de chair et de détermination guerrière qui n’a visiblement pas la moindre sensibilité aux thèmes du défenseur des reptiles, alors que les simples soldats y sont quant à eux toujours ouverts, comme des enfants qui s’émerveillent dans les zoos. "Les serpents ?!" grogne ce chef militaire, "cela ne nous a jamais posé aucun problème, peut-être parce que nous puons trop ou faisons trop de bruit avec nos bottes quand nous passons dans la jungle !". Son indifférence est imperturbable, granitique. On sent que cet être est lui aussi investi de quelque chose que l’on pourrait comparer à une "cause", mais qu’il faudrait sans doute plutôt appeler un "but", ou un "objectif" : l’élimination par tous les moyens de la rébellion armée ! La différence avec les protagonistes que nous avons rencontré jusqu’ici est que ce chef semble poursuivre son objectif comme s’il n’était plus lui-même qu’une imposante masse de volonté, à la fois bête et redoutablement intelligente, comparable à une machine se mettant en branle de manière impitoyable et efficace quand elle est en fonction, et s’avachissant sans doute de manière tout autant bestiale face à son écran de télévision, ses bières et ses autres plaisirs de la chair dès lors qu’il est momentanément démobilisé. Il faut le dire, une telle détermination fait froid dans le dos de toute personne sensible !

Ainsi, au-delà du combat écologique que ce film nous présente, j’invite tout ceux qui auront la chance de le voir et feront pour cela les efforts nécessaires (il ne sera encore projeté que quelques séances au Nouvel Odéon, à Paris) de se rendre attentifs à cette dimension humaine, psychologique et morale que mon article a tenté de souligner : la manière dont l’être humain peut se saisir d’une "cause" et la façon dont il va vivre avec elle.

Ce film prenait tout son sens dans le contexte du Festival pour la Paix en Colombie, dans la mesure où il nous montre que la question de l’engagement intérieur des individus revêt dans ce pays une dimension que nous ne connaissons plus guère en Occident, où peu de gens doivent mettre leur vie en jeu au service de ce qu’ils défendent. La découverte de cette qualité morale de l’être humain, sans laquelle l’existence perdrait sans doute une grande partie de son sel, sera peut-être l’apport culturel décisif que la Colombie aura un jour à apporter aux autres pays du monde, comme prix de ses longues souffrances et de ses luttes. Et on se rendra sans doute compte que cette richesse-là  est immensément plus précieuse que celle de ses gisements d’or, ou d’émeraudes, pour lesquelles certains pays, ou certaines multinationales, ou encore certains groupes mafieux, pillent actuellement ses forêts, éventrent et polluent ses sols, réduisent à la misère et à la barbarie une grande partie de sa population, comme l’a montré un autre documentaire remarquable projeté lors de ce festival : Pour tout l’or de la Colombie.

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Bien que mon rapport a l’idée de "Karma" ou de "destin" ait nécessairement bien changé depuis ma sortie de l’Anthroposophie et du monde des anthroposophes, je dois admettre que la vie manifeste parfois des surprises pleines de sens, à travers le mystérieux jeu des coïncidences dont elle est capable. Samedi dernier, je dînais en effet chez une ancienne amie de mes années d’études, une de celles avec qui il m’est possible de discuter des heures durant sans lassitude aucune, parce qu’il existe entre nous une compréhension et une confiance qui permettent la vraie relation entre les esprits. N’ayant suivi que de très loin l’affaire de mon procès, elle me demanda de lui raconter dans le détail l’audience du 5 avril 2013 et ma victoire finale sur la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, ce que je fis volontiers.
*
Mon récit fut ponctué de sa part de formidables éclats de rire, tandis…

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Prendre du recul est un phénomène étrange où le temps et les mystérieuses ressources de la pensée humaine œuvrent de concert. Pour moi, qui a quitté le monde des écoles Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie il y a maintenant plus de 4 ans, certaines réalités de plus en plus subtiles commencent à m’apparaître, que j’aurais été incapable de percevoir auparavant. Je voudrais, dans cet article, décrire l’une d’entre elles.

Ce que je voudrais tenter de caractériser aujourd’hui, c’est la façon dont la vie et le temps ne parviennent pas à faire leur travail quand on est dans le milieu anthroposophique. J’ai déjà brièvement décrit cette impression dans le compte rendu de mon procès du 5 avril 2013, à l’issue duquel la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf a été déboutée de sa plainte en diffamation. Je décrivais en effet l’impression qu’ont produit sur moi les anthroposophes et les professeurs Steiner-Waldorf présents dans…

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Publié par : gperra | 5 février 2014

Un secret de polichinelle

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Dans mon article paru sur le site de l’UNADFI, je donne comme exemple d’une proximité douteuse entre professeurs et élèves, dans les écoles Steiner-Waldorf, le cas d’une relation illicite entre un jeune enseignant et une élève mineure, relation dont j’ai été le témoin lorsque j’étais moi-même enseignant dans une de ces institutions :

"J’ai par exemple été témoin, lorsque j’enseignais dans l’une de ces écoles, d’une relation illicite qui s’était nouée entre un enseignant et une élève des grandes classes. Ils avaient commencé à sortir ensemble lorsque l’élève était en 10e classe (Troisième) et cette histoire a perduré jusqu’en 12e classe (Première ou Terminale). Tous les professeurs des classes du Lycée, dont certains étaient membres du Comité Directeur de l’école, étaient au courant. Comment auraient-ils pu l’ignorer, puisque ce professeur et cette élève avaient fini par vivre ensemble dans le même appartement. Lorsque ce professeur a quitté l’école après…

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Publié par : gperra | 2 février 2014

Les eaux amères de Campiglia Marittima

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Saurais-je un jour pourquoi la magie de l’eau agit si profondément sur moi ? Mes rencontres avec une mer, une rivière, une cascade, un lac, eurent bien souvent pour moi d’importantes significations. Ces moments furent en effet des sortes de trouées de ma vie, des fenêtres ouvertes sur le temps, hors du temps, des moments de prescience, des chants d’un futur, proche ou lointain, qui s’annonçait. Ainsi qu’une voix, qui murmurait du plus profond de moi-même, à travers le bruissement des vagues, le grondement d’une chute, ou le bouillonnement d’une cascade.

En juillet 2012, au Brésil, l’océan m’avait pris dans ses bras de force et de courage, pour porter mon cœur dans la bataille d’une épreuve de justice, afin que j’en sois le vainqueur. En août 2013, la mer italienne me fit découvrir ce que signifie l’amertume.

Campiglia Marittima est un petit village, perché sur une montagne, à proximité d’anciennes carrières. De ses murailles, on voit la mer.

Elle était pourtant bleutée, calme et belle, sous un ciel étincelant. Mais son sel me brûlait, me pénétrait avec intensité, me saisissait tout entier, me faisait pleurer. Et plus encore que cela, il me plongeait au plus profond d’un sentiment d’amertume.

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Qu’est-ce que l’amertume ? On la confond facilement avec la tristesse, ou les regrets. Mais il s’agit de quelque chose de bien plus mystérieux. Elle est bien plus que le chagrin.

L’amertume fut tout d’abord pour moi la sensation du poids des souffrances prochaines. Je sentais la douleur à venir comme une promesse de brûlure de sel. Je la savais avec certitude. Et pourtant voulant tant l’éviter ! Et dans cette souffrance, je savais qu’il me faudrait être seul. Même le sentiment d’un dieu silencieux m’accompagnant dans l’épreuve devait s’estomper. Seul et empli de sel, devais-je être.

Mais cette amertume, qui attaque la gorge, était aussi salutaire. Car elle est également le sentiment qui nous dit que nous ne sommes plus tout-à-fait nous même. L’avertissement que nous nous sommes perdus en chemin. Et qu’il va falloir se mettre en route se retrouver ! L’amertume est un saisissement pour que nous nous ressaisissions. Il faut la boire jusqu’au bout !

J’ai plongé dans les eaux amères. J’y suis resté jusqu’à ce que mon cœur en déborde. Et leur oracle s’est accompli. Pendant des mois, j’ai senti le sel : sur ma route, dans ma bouche et dans mes yeux. Il m’a brûlé jusqu’au sang. Il m’a trempé dans les larmes. J’ai été, une nouvelle fois dans ma vie, saisit tout entier dans l’amertume, afin de m’y découvrir. Finalement, je suis sorti du sel, autre que je n’étais. Davantage moi-même, peut-être. Plus résolu, certainement, à être celui que je dois être, ou que j’ai toujours été. Et non celui que l’on voudrait que je sois. Et pour cela, marcher résolument vers mes buts.

Le 2 février 2014

Publié par : gperra | 27 janvier 2014

Un peu de narcissisme et d’autodérision

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http://www.youtube.com/watch?v=JbtYH_VX4XM&feature=youtu.be

(lien Youtube vers une séance photo, avec progression)

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Les écoles Steiner-Waldorf revendiquent une certaine spécificité en matière de notation et d’évaluation des élèves. Cette pédagogie prétend en effet assouplir la logique trop coercitive de la notation, en vigueur dans les établissements traditionnels, afin de soustraire les élèves à l’esprit de compétition nocif qui règnerait dans les institutions classiques. Cette prétention fait une forte impression sur les parents d’élèves, dont certains ont pu constater les dégâts d’une logique de la notation trop intensive opérée sur leur progéniture. Ainsi, de nombreuses familles se tournent vers les écoles Steiner-Waldorf, séduites par leur discours au sujet d’une absence de notation des élèves, visant à favoriser leur épanouissement, ou de notations progressives précédées d’évaluations. Dans son écrit de septembre 2012 intitulé "Contribution de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France dans le cadre de la concertation pour la refondation de l’école de la République", la Fédération en question propose d’abandonner la…

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Publié par : gperra | 12 janvier 2014

Mon recueil de citations de Victor Hugo en 2014

2014

«Fortune, je te suis ; la victoire est mon titre.

J’ai trop cru les destins, que Mars soit mon arbitre. »

Victor Hugo, César passe le Rubicon, Premières Publications, Poésie, Éditions du Seuil, p. 62

2014

« Quelque jour viendront les douleurs.. (…)

Quelque jour viendra la sagesse. »

Victor Hugo, Le Jeune Homme, Premières Publications, Poésie, Éditions du Seuil, p. 67

2014

« L’alcyon, quand l’Océan gronde,

Craint que les vents ne troublent l’onde

Où se berce son doux sommeil ;

Mais pour l’aiglon, fils des orages,

Ce n’est qu’à travers les nuages

Qu’il prend son vol vers le soleil ! »

Victor Hugo, Le Poète dans les Révolutions,

Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 89

2014

« O ruisseau ! Qui cherches les mers,

Coule vers l’océan du monde

Sans craindre d’y mêler ton onde ;

Car ses flots ne sont pas amers. »

Victor Hugo, A mes Odes, Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 108

2014

« Du bras dont il venge ses droits,

Le Seigneur soutient ceux qu’il aime,

Et les aide à porter la croix. »

Victor Hugo, La Mort de Mademoiselle de Sombreuil, Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 119

2014

« Plus tôt que je n’ai dû, je reviens dans la lice ; Mais tu le veux, ami ! Ta muse est ma complice ; Ton bras m’a réveillé ; c’est toi qui m’a dit : Va ! Dans la mêlée jetons ensemble un gage. De plus en plus elle s’engage »

Victor Hugo, A M. Alphonse de L., Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 121

2014

« Le temps amène la justice :

Laisse tomber l’orage et grandir ton laurier. »

Victor Hugo, A M. Alphonse de L., Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 123

2014

« Reine, comme toi, sans asile,

La Vertu, que la terre exile,

Dans ton grand cœur retrouve un ciel ! »

Victor Hugo, Au Colonel G.-A Gustaffson, Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 130

2014

« C’est qu’il faut un chaos à qui veut faire un monde. »

Victor Hugo, Fin, Odes et Ballades,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 138

2014

« Dieu, par qui tout forfait s’expie,

Marche avec celui qui le sert. »

Victor Hugo, La Lyre et la Harpe,

Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 140

2014

« Soutiens ton frère qui chancelle,

Pleurs si tu le vois souffrir. »

Victor Hugo, La Lyre et la Harpe,

Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 141

2014

« Brave la haine empoisonnée !

Le nocher rit des flots mouvants,

Lorsque sa poupe couronnée

Entre au port à l’abri des vents. »

Victor Hugo, Le Génie, Odes et Ballades,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 145

2014

« Que l’antique audace assoupie

Se réveille au cœur du guerrier ! »

Victor Hugo, Le Chant de l’arène, Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 149

2014

« Rayonne, il en est temps !

Et, s’il vient un orage,

En prisme éblouissant change le noir nuage.

Que ta haute pensée accomplisse sa loi. »

Victor Hugo, A mon ami S.-B., Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 155

2014

« Étoile, étoile, lève-toi ! »

Victor Hugo, A mon ami S.-B., Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 155

2014

« Il laisse au gré du vent le jonc courber sa tête ;

Il sera la grand chêne, et devant la tempête

Il saura rompre et non plier. »

Victor Hugo, Au Vallon de Chérizy, Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 160

2014

« L’avenir sans fin s’ouvre à l’être illimité. »

Victor Hugo, La Matin, Odes et Ballades,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 162

2014

« Un ange sur mon cœur ploie aujourd’hui ses ailes. »

Victor Hugo, Actions de Grâces,

Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 167

2014

« Vous avez dans le port poussé ma voile errante ;

Ma tige a refleuri de sève et de verdeur ;

Seigneur, je vous bénis ! De ma lampe mourante

Votre souffle vivant rallume la splendeur. »

Victor Hugo, Actions de Grâces, Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 167

2014

« Mais si de son glaive de flamme

Le malheur déchire ton âme,

Ami, c’est pour la féconder ! »

Victor Hugo, A Ramon, Duc de Benav, Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 172

2014

« Çà qu’on selle,

Écuyer,

Mon fidèle

Destrier.

Mon cœur ploie

Sous la joie,

Quand je broie

L’étrier. »

Victor Hugo, Le pas d’arme du Roi Jean,

Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 189

2014

« Quelquefois les brigands surpassent

En audace les chevaliers.»

Victor Hugo, La légende de la Nonne,

Odes et Ballades, Poésie, Éditions du Seuil, p. 192

2014

« Je préfère la liberté, même dangereuse.»

Victor Hugo, Préface de Février 1829,

Les Orientales, Poésie, Éditions du Seuil, p. 210

2014

« Dieu sait atteindre qui le brave.»

Victor Hugo, Le Feu du Ciel, Les Orientales, Poésie, Éditions du Seuil, p. 217

2014

« Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.»

Victor Hugo, I., Les Feuilles d’Automne,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 277

2014

« Jetant et ramassant,

pareil au laboureur qui récolte et qui sème,

Vous avez pris des lieux et laissé de vous-même

Quelque chose en passant.»

Victor Hugo, A un Voyageur, Les Feuilles d’Automne, Poésie, Éditions du Seuil, p.282

2014

« Un métal dans tes veines coule ;

Ta tête ardente est un grand moule

D’où l’idée en bronze jaillit !»

Victor Hugo, I., Les Feuilles d’Automne,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 284

2014

« Vois-tu briller là-bas cette profonde étoile ? »

Victor Hugo, XII, Les Feuilles d’Automne,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 289

2014

« Mais qui sait comment Dieu travaille ?

Qui sait si l’onde qui tressaille,

Si les cris des gouffres amers,

Si la trombe aux ardentes serres,

Si les éclairs et les tonnerres,

Seigneur, ne sont pas nécessaires

A la perle que font les mers ! »

Victor Hugo, Napoléon II, Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 336

2014

« Être un gond de la porte, une clef de la voûte ;

Si l’on est grand et fort, chaque jour dans sa route,

Écraser les serpents tout gonflés de venin ;

Être arbuste dans l’herbe et géant chez les nains. »

Victor Hugo, A Canaris, Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 340

2014

« Pour que la goutte d’eau sorte de la poussière,

Et redevienne perle en sa splendeur première,

Il suffit, c’est ainsi que tout remonte au jour,

D’un rayon de soleil ou d’un rayon d’amour.»

Victor Hugo, XIV., Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 343

2014

« Ne vous endormez pas ! Travaillez sans relâche !

Car les grands ont leur œuvre et les petits leur tâche.

Chacun a son ouvrage à faire. Chacun met

Sa pierre à l’édifice encor loin du sommet.»

Victor Hugo, XVI., Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 346

2014

« L’aurore s’allume

L’ombre épaisse fuit ;

Le rêve et la brume

Vont où va la nuit.»

Victor Hugo, XIX., Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 347

2014

« L’esquif cherche un môle,

L’abeille un vieux saule,

La boussole un pôle,

Et moi la vérité ! »

Victor Hugo, XIX., Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 347

2014

« Vérité, beau fleuve

Que rien ne tarit !

Source où tout s’abreuve,

Tige où tout fleurit !

Lampe que Dieu pose

Près de toute cause !

Clarté que la chose

Envoie à l’esprit.»

Victor Hugo, XIX., Les Chants du Crépuscule,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 347

2014

« Tout frappe à ta porte bénie.

L’aurore dit : Je suis le jour !

L’oiseau dit : Je suis l’harmonie !

Et mon cœur dit : Je suis l’amour !»

Victor Hugo, Autre chanson, Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 350

2014

« Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre

Du vase où je m’abreuve et que j’ai bien rempli.

Mon âme a plus de feu que vous n’avez de cendre !

Mon cœur a plus d’amour que vous n’avez d’oubli !»

Victor Hugo, XIX., Les Chants du Crépuscule,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 347

2014

« Alors je disais aux étoiles :

O mon astre, en vain tu te voiles,

Je sais que tu brilles là-haut !»

Victor Hugo, A Mademoiselle J., Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 351

2014

« Alors je disais à la rive :

Vous êtes la gloire et j’arrive,

Chacun de mes jours est un flot ! »

Victor Hugo, A Mademoiselle J., Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 351

2014

« Vivre ensemble, d’abord !

C’est le bien nécessaire et réel !

Après on peut choisir au hasard,

Ou la terre, ou le ciel !»

Victor Hugo, XXVII, Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 353

2014

« Que le souffle embrasé de midi dans les champs,

Et l’ombre et le soleil et l’onde et la verdure,

Et le rayonnement de toute la nature

Fassent épanouir, comme une double fleur,

La beauté sur ton front et l’amour dans ton cœur !»

Victor Hugo, Espoir en Dieu, Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 355

2014

« Soyez comme l’oiseau, posé pour un instant

Sur des rameaux trop frêles,

Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant,

Sachant qu’il a des ailes !»

Victor Hugo, Dans l’Église de…, Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 360

2014

« Heureux qui peut aimer, et qui dans la nuit noire,

Tout en cherchant la foi, peut rencontrer l’amour !

Il a du moins la lampe en attendant le jour.»

Victor Hugo, Que nous avons le doute en nous, Les Chants du Crépuscule, Poésie, Éditions du Seuil, p. 364

2014

« Voici le temps de respirer les roses,

Dans ce calme sourire empreint de vague flamme,

Et d’ouvrir bruyamment les vitres longtemps closes.»

Victor Hugo, Avril, Les Voix intérieures, Poésie, Éditions du Seuil, p. 392

2014

« On ne franchit pas tout d’un vol.

Peu d’oiseaux traversent l’océan sans reposer leur aile. »

Victor Hugo, Pensar, Dudar, Les Voix intérieures, Poésie, Éditions du Seuil, p. 406

2014

« Pour juger un destin il faudrait en connaître

Le fond mystérieux ;

Ce qui gît dans la fange aura bientôt peut-être

Des ailes dans les cieux. »

Victor Hugo, A Olympio, Les Voix intérieures, Poésie, Éditions du Seuil, p. 411

2014

« Cette âme se transforme, elle est tout prêt d’éclore

Elle rampe, elle attend,

Aujourd’hui larve informe,

et demain dès l’aurore

papillon éclatant ! »

Victor Hugo, A Olympio, Les Voix intérieures, Poésie, Éditions du Seuil, p. 411

2014

« Soyons grands.

Le grand cœur à Dieu même est pareil. »

Victor Hugo, A Olympio, Les Voix intérieures, Poésie, Éditions du Seuil, p. 413

2014

« Dans les temps contraires,

Chacun travaille et chacun sert.

Malheur à qui dit à ses frères :

Je retourne dans le désert ! »

Victor Hugo, Fonction du Poète, Les Rayons et les Ombres, Poésie, Éditions du Seuil, p. 421

2014

« Levez les yeux !

Levez la tête !

La lumière est là-haut ! Marchez ! »

Victor Hugo, Fonction du Poète, Les Rayons et les Ombres, Poésie, Éditions du Seuil, p. 424

2014

« Aimer, c’est avoir dans les mains

Un fil pour toutes les épreuves,

Un flambeau pour tous les chemins,

Une coupe pour tous les fleuves ! »

Victor Hugo, Mille chemins, un seul but,

Les Rayons et les Ombres,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 447

2014

« Aimer, c’est comprendre les cieux.

C’est mettre, qu’on dorme ou qu’on veille,

Une lumière dans ses yeux,

Une musique en son oreille ! »

Victor Hugo, Mille chemins, un seul but,

Les Rayons et les Ombres,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 447

2014

« Aimons ! Soyons deux ! Le sage

N’est pas seul en son vaisseau.

Les deux yeux font le visage ;

Les deux ailes font l’oiseau.

Soyons deux ! »

Victor Hugo, A Louis B.,

Les Rayons et les Ombres,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 449

2014

« Toute larme, enfant,

Lave quelque chose. »

Victor Hugo, A L.,

Les Rayons et les Ombres,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 459

2014

« Et tu ne comprends pas que ton destin, à toi,

C’est de penser !  »

Victor Hugo, Sagesse,

Les Rayons et les Ombres,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 463

2014

« Blâmer tout, c’est ne comprendre rien.»

Victor Hugo, Sagesse,

Les Rayons et les Ombres,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 463

2014

« Les âmes humaines d’or et de plomb sont faîtes.  »

Victor Hugo, Sagesse,

Les Rayons et les Ombres,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 463

2014

« En l’éprouvant toujours,

Dieu semble dire à l’homme :

Fais passer ton esprit à travers le malheur ;

Comme le grain du crible, il sortira meilleur. »

Victor Hugo, Sagesse,

Les Rayons et les Ombres,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 464

2014

« N’allume aucun enfer au tison d’aucun feu. N’aggrave aucun fardeau. »

Victor Hugo, Sagesse,

Les Rayons et les Ombres,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 465

2014

« Chante l’amour à voix basse,

Et tout haut la liberté ! »

Victor Hugo, L’Art et le Peuple,

Les Châtiments, Poésie, Éditions du Seuil, p. 508

2014

« Laissez entrer en vous, (…)

Tout ce qui luit dans les ténèbres,

Tout ce qui sourit dans les pleurs. »

Victor Hugo, XXIV, Les Contemplations, Poésie, Éditions du Seuil, p. 668

2014

« Mourir, c’est connaître ;

Nous cherchons l’issue à tâtons.

J’étais, je suis, et je dois être.

L’ombre est une échelle. Montons. »

Victor Hugo, Magnitudo Parvi, Les Contemplations, Poésie, Éditions du Seuil, p. 695

2014

« Que le mal détruise ou bâtisse,

Rampe ou soit roi,

Tu sais bien que j’irai, Justice,

J’irai vers toi ! »

Victor Hugo, Ibo, Les Contemplations,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 736

2014

« Et si vous aboyez, tonnerres,

Je rugirai. »

Victor Hugo, Ibo, Les Contemplations,

Poésie, Éditions du Seuil, p. 738

Originally posted on La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf:

Au cours de l’année 2001, la Fédération des écoles Steiner-Waldorf avait entrepris un important travail de lobbying auprès de l’opinion public et des instances de la République Française, afin de contrecarrer (notamment) les affirmations du rapport d’enquête parlementaire sur les sectes et l’argent qui venait d’être publié quelques temps auparavant. Une grande campagne de pétition en faveur de ces écoles avait été lancée. Et la récolte fut abondante ! De nombreuses signatures, dont parfois certaines des plus improbables, comme celle du chanteur Renaud, furent recueillies. C’est dire à quel point la Fédération avait (et a sans doute encore) le bras long, à la fois dans l’opinion, la presse et même chez certains hommes politiques. Pour avoir suivi tout ceci de l’intérieur à l’époque des faits, je me souviens comment certains professeurs très au courant me racontaient comment la Fédération était même parvenu à toucher l’entourage proche de Ségolène Royal, qui…

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Publié par : gperra | 31 décembre 2013

2013 en révision

Les lutins statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2013 de ce blog.

En voici un extrait :

Le Musée du Louvre accueille chaque année 8.500.000 visiteurs. Ce blog a été vu 87  000 fois en 2013. S’il était une exposition au Louvre, il faudrait à peu près 4 ans pour que chacun puisse la voir.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

Publié par : gperra | 24 décembre 2013

Merci pour vos témoignages !

Originally posted on La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf:

Depuis plusieurs mois, par l’intermédiaire de mon blog, je suis amené à recevoir de nombreux témoignages bouleversants concernant les écoles Steiner-Waldorf et l’Anthroposophie : ceux de parents ayant pris conscience de la vraie nature de ces écoles et qui ont du lutter pied à pied, chaque jour, des mois durant parfois, pour en arracher leurs enfants, en déjouant des pièges vicieux qui leur étaient tendus ; ceux de familles ou de femmes tombées sous la coupe d’un gourou anthroposophe local, qui sont parvenues à sortir de son emprise et de la forme d’esclavage à laquelle elles avaient été réduites, cependant brisées et meurtries au plus profond d’elles-mêmes, dans leur chair ou dans la chair de leur chair ; ceux de salariés ou d’anciens salariés d’institutions anthroposophiques qui tiennent à me raconter ce qu’ils ont enduré et ce qu’on leur a fait subir ; ceux de couples dont l’un des conjoints…

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Il y a quelques jours, j’ai eu l’occasion de voir, dans le cadre du festival Le Jour le plus Court, une série de trois documentaires colombiens proposés par l’association Le Chien qui aboie au cinéma La Clef. Il s’agissait de trois courts-métrages de la réalisatrice colombienne Marta Hincapié. Le premier, La Pena Secreta, a reçu le prix du meilleur court-métrage du festival "Panorama du cinéma colombien de Paris", en 2013.

Ces trois films ont suscité pour moi des réflexions que j’ai eu envie de partager. Le premier documentaire traite de la question de l’accompagnement des malades atteints de cancers, jusque dans les phases de l’évolution de la maladie qui côtoient l’approche de la mort. Tiberio Álvarez Echeverri est en effet médecin thanatologue. Il suit des personnes atteintes de cancers a priori incurables. Il écoute, avec tact, les blessures intimes de chacun. Il questionne ses malades sur leur peur de la mort. Sur leur désir de vivre encore. Sur leur foi. Sur la prise de leurs traitements. Etc. On assiste donc, dans le cabinet de médecin, aux visites médicales de ces personnes condamnées par la maladie et qui le savent. On entre dans l’intimité des échanges qu’elles peuvent avoir avec leur médecin et à la manière dont celui-ci parvient à leur parler -  et faire parler – de leur maladie et d’eux-mêmes. Le fait de se savoir condamné place en effet l’être humain qui subit une telle épreuve dans un rapport  très particulier à lui-même et à sa propre vie. Mais pour celui qui accompagne de tels êtres, cela le place dans une obligation morale de trouver les mots justes, l’attitude appropriée, une acceptation de la situation qui ne soit pas résignation à la mort, mais une forme autre d’amour de la vie.

A la fin du documentaire, nous assistons à une sorte de tour de magie, réalisé par le docteur lui-même. La signification de ce dernier revêt une valeur symbolique. Il déchire une carte de jeu en plusieurs morceaux, en expliquant qu’il s’agit de l’état dans lequel lui parvienne initialement ses patients : des êtres fragmentés et abîmés dans les différentes dimensions de leurs êtres : sociale, économique, psychologique, spirituelle, etc. Il explique que son travail consiste à les aider à rétablir cette unité, que l’approche de la mort rend nécessaire. Et, devant la caméra de la réalisatrice, il reconstitue, comme par miracle, la carte déchirée.

Il m’a semblé que ce documentaire ouvrait un champs de réflexion riche de sens, précisément en ce qu’il montre un rapport intéressant d’un homme à la dimension spirituelle. Une dimension que nous ne connaissons pas nécessairement en Europe. En effet, trop souvent, ceux qui veulent développer une dimension spirituelle dans leurs vies le font en tentant d’inféoder les autres dimensions de l’existence humaine à la spiritualité, ou à la religion. Ainsi, les dimensions sociale, psychologique ou économique se voient comme niées, reléguées au rang de choses sans importance  au regard de la vie spirituelle, à laquelle on est sensé se consacrer, se dévouer. La croyance devient ainsi une négation des autres aspects de l’existence, une négation de la souffrance, du doute, etc. Mais ce médecin semble esquisser une attitude qui consiste à maintenir l’autonomie de ces différents plans de l’existence humaine, sans que l’un d’entre eux ne vienne dicter son hégémonie aux autres, sans qu’il ne s’arroge le droit à l’exclusivité du sens. les relier ne veut pas dire pour lui les confondre !

Le deuxième documentaire, A solas, évoque la vie de la pianiste Teresita Gómez. Petite fille noire adoptée, elle fréquentait le Palais des Beaux Arts, où son père était gardien. Devenue plus tard une virtuose, elle raconte comment elle s’est formée de manière autodidacte. L’un des passages particulièrement saisissant du film est le moment où elle nous décrit comment, petite fille noire qui n’avait pas le droit de s’exercer sur un instrument, elle a appris à laisser la musique entrer en elle, pour la reconstituer ensuite intérieurement. Elle a donc du apprendre à jouer d’un piano intérieur avant de pouvoir s’exercer sur un piano matériel.

Lorsqu’il lui fut enfin permis de pratiquer sur un piano, cet instrument ne fut en définitive que le prolongement physique de la musique intérieure qu’elle avait pu recréer en elle-même. A la fin du film, elle nous explique que le jour où elle cessera de jouer de son instrument sera un beau jour, car elle se retrouvera en quelque sorte de nouveau seule, seule avec son "piano intérieur".

Enfin, le dernier court-métrage, intitulé Los Demonios Sueltos, évoque les événements politiques sanglants de 1947, lorsque la violence bi-partidiste en Colombie explose. Jorge Eliecer Gaitán, le leader du parti Libéral, est assassiné brutalement. Le film raconte comment une jeune fille entreprend un long voyage pour assister à l´enterrement de son grand-père, un chef libéral du département d´Antioquia. Elle s’appelle María Teresa Uribe de Hincapié. Elle est la mère de la réalisatrice du documentaire. En tant que sociologue et professeur universitaire, elle a consacré sa vie à la recherche sur ces sujets traitant de la violence politique et sociale qui a secoué la Colombie, et que l’on voudrait effacer de la mémoire collective. Au-delà de la magie des paysages d’Amérique Latine que ce documentaire nous permet de découvrir, nous sommes rendus sensibles, grâce à ce témoignage, à la manière dont une dimension morale peut saisir la vie d’un leader politique. Bien que celui-ci soit farouchement anticlérical et areligieux, on peut sentir que son engagement revêt, là-encore, ce qu’il faut bien appeler une dimension spirituelle, mais pas au sens où nous sommes habitué à l’entendre. Il s’agit de la dimension spirituelle qui anime un être dévoué à ce qu’il sait être une cause juste, et du dévouement à ceux qui souffrent, ou sont humiliés.

Ainsi, à travers ces trois documentaires, nous abordons ce que nous pouvons appeler "la spiritualité" à travers trois dimensions distinctes de la vie humaine : la médecine, l’art et la politique. A chaque fois, nous découvrons que cette dimension parvient à se manifester à travers les êtres, non pas en raison de leurs systèmes de croyances, mais par le rapport à eux-mêmes et aux autres, fait de sincérité et de profondeur morale, qu’ils sont parvenus à établir. Ainsi, bien que la Colombie et l’Amérique Latine en général soient encore marquées par une forte domination de la tradition catholique, ou par d’autres religions émergentes, il semble s’esquisser dans ces contrées l’émergence d’une ouverture toute nouvelle à la dimension spirituelle. Celle-ci n’est plus, ou ne sera plus, comme elle le fut depuis des millénaires, un principe négateur des autres dimensions de la vie, et en définitive des individus mais, au contraire, une manière pour ces derniers de vivre leurs vies en étant pleinement réceptifs à tout ce que celles-ci contiennent.

Pour conclure, je voudrais évoquer la manière très spéciale dont, dans le premier et le dernier documentaire, les protagonistes évoquent certains mythes grecs. Par exemple, comment ce médecin anesthésiste parle de Morphée et de Thanatos. Ou comment Maria Hincapié se réfère, pour se comprendre elle-même, au mythe de la naissance d’Athéna, sortie directement de la tête de Zeus. Ces références aux mythes ne sont visiblement pas, comme elles le sont trop souvent pour nous dans la vieille Europe, des liens intellectuels. Dans la bouche de cet homme et de cet femme, ces mythes prennent une signification concrète et vitale. Ils ne prennent pas l’aspect d’abstractions desséchées ! Ils s’ancrent dans leurs vies et ne constituent pas un bagage de symboles qui les arracheraient à leurs existences, comme peuvent le faire les différentes doctrines mystiques. Cette façon de penser, si l’on y réfléchit bien, est profondément novatrice.

Le premier documentaire sera de nouveau visible à La Clef ces prochains jours : lien.

Originally posted on La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf:

Xavier de la Porte est un ancien élève d’une école Steiner-Waldorf. Ce chroniqueur de France-Culture dans l’émission "Ce qui nous arrive sur la toile" ne s’en cache pas. Dans une récente chronique, il établit un parallèle entre le fait de soustraire les enfants, lors de leur parcours pédagogique, à la présence des nouvelles technologies, et leur succès ultérieurs dans le domaine de ces dernières lorsqu’ils deviendront adultes. Xavier de la Porte affirme ainsi :

"Dans les écoles Waldorf (suivent les principes pédagogiques du penseur allemand Rudolf Steiner  qui a fondé l’anthroposophie au tout début du 20ème siècle), on valorise le développement sensible, l’apprentissage par l’art, par le corps, mais surtout, on n’utilise pas l’ordinateur (et on conseille aux parents d’en éloigner les enfants, ainsi que de la télévision d’ailleurs). Or un quart des 160 écoles Waldorf que comptent les Etats-Unis sont situées dans le Nord de la Californie et…

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Publié par : gperra | 11 décembre 2013

Sennheiser : le son, le sang, le sexe et le moi.

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La composition de cette publicité nous indique tout d’abord un circuit du regard tracé par la couleur bleu-clair : il commence au niveau du casque qui est sur la tête de l’homme, se prolonge par le fil qui descend vers son épaule, se poursuit par la marque de la "griffure", puis vire à gauche vers le "tatouage" de son épaule ("Bob Sinclar"), avant d’aller jusqu’au casque qui flotte dans la partie gauche de l’affiche. Ou bien, une fois le regard arrêté sur la griffure, il remonte vers le visage de la femme, dont les lèvres et les cils sont de cette couleur inhabituelle pour du maquillage. En bas de l’affiche, une longue barre horizontale redouble ce circuit bleu clair et l’associe à la marque Sennheiser, inscrite en blanc.

Un autre circuit du regard est instauré par la couleur blanche, présente en bas à droite ("Sennheiser"), un peu plus haut au centre, sur fond bris ("Gagnez des casques avec Bob Sinclar…"), et enfin en haut à gauche, en gros caractères ("Sennheiser, pour l’amour du son").

Sur le plan symbolique, plusieurs éléments sont présents dans cette publicité :

- l’expression d’agressivité sur le visage de l’homme. Elle suggère une sorte d’animalité virile, prolongée par le fait que cet homme se présente torse nu ;

- l’expression identique d’agressivité animale sur le visage de la femme. Cette attitude prend un caractère sexuel d’ordre sado-masochiste par l’acte de griffer jusqu’au sang. Cette forme de sexualité est cependant présentée de manière feutrée et acceptable grâce au concept de "l’amour" (du son), présent dans le slogan de cette affiche ;

- la griffure de couleur bleu clair. Elle crée une forme d’interrogation prolongée dans l’esprit de celui qui regarde l’affiche, puisqu’elle représente une sorte de contradiction au sein même du réel. D’une part, une griffure est sensée produire un saignement de couleur rouge et non bleue. D’autre part, griffer est un acte par lequel on retire quelque chose (en l’occurrence de la peau) et non par lequel on ajoute (ici, de la peinture bleue) ;

- la chevelure noire. A la fois lisse et droite, elle n’est pas sans rappeler la forme des sillons sur un disque vinyle, comme si ce personnage féminin vu de profil était une musicalité faite femme ;

- le tatouage en forme de signature "Bob Sinclar". Il est l’expression d’une identité qui veut s’affirmer dans sa singularité.

La combinaison de chacun de ces éléments nous permets de comprendre le dispositif symbolique extrêmement subtil mis en place dans cette affiche. En effet, le son du casque posé sur les oreilles de l’homme semble procurer à ce dernier une sensation intime très puissante. Elle suscite en lui une réaction de plaisir animal et sexuel. La "femme-vynile" est en quelque sorte l’incarnation même du son, venant se coller à sa peau nue pour le griffer, dans une étreinte sensuelle et sauvage.

Comment comprendre cette symbolique de la griffure, qui est le trait de génie de cette affiche ? Toute impression sonore procure une sensation de cette sorte. La qualité acoustique des nouveaux casques – en particulier de cette marque – nous donne effectivement l’impression que le son nous atteint jusque dans notre intimité, nous griffe. C’est d’ailleurs au fond le propre de toute sensation, qu’elle soit visuelle, acoustique ou olfactive, etc : la sensation ne reste pas quelque chose d’extérieure à nous-même, mais nous pénètre jusqu’au cœur, jusqu’au sang. La sensation est une blessure pour l’âme. Nous avons simplement oublié d’être attentifs à la manière dont les impressions sensorielles nous touchent. C’est pourquoi la plupart ne nous font presque plus rien, à moins d’être amplifiées par la technologie. Ici, la publicité rappelle que le son peut nous affecter jusqu’au sang, c’est-à-dire s’immiscer dans le flux même de notre vie. Qui n’a jamais ressenti, en écoutant une musique, que celle-ci entrait en nous au point de nous donner l’impression d’être l’expression même de nos émotions les plus secrètes ? Ou qu’une phrase musicale correspondait à un épisode de notre destinée au point de s’y confondre ?! Point n’est cependant besoin de casque dernier cri pour cela : il suffit de donner toute notre attention, dont nous sommes si avares.

Cliché 2013-12-11 12-41-10

L’union de l’homme et de la femme, du sang et du son, de l’auditeur et de la musique, se cristallise au centre des deux visages, dans ces deux bouches ouvertes qui semblent se compléter pour n’en faire plus qu’une. Leur aspect félin donne l’impression d’un acte sexuel empreint d’animalité brute, comme si la puissance du son parvenait à éveiller les instincts primaires de notre nature, tapis dans l’inconscient.

Sennheiser-bob-sinclar

Dans la seconde affiche de la même marque, que nous présentons maintenant, la symbolique de la griffure a disparue. En revanche, l’association du sang et du son demeure. Elle est même renforcée par l’apparition de la couleur rouge, présente à la fois au niveau du fil du casque, ainsi que des ongles et des lèvres de la femme. Le fil se prolonge, à droite de l’affiche, par un modulateur qui rappelle les régulateur des systèmes médicaux de transfusion sanguine des hôpitaux. La main de la femme, posée sur la poitrine de l’homme, à l’endroit exact de son cœur, renforce cette symbolique de l’association du sang et du son. La femme sent, sous sa main, le cœur de l’homme battre d’un flux sanguin chargé d’émotions, tandis que sa bouche ouverte suggère l’émanation d’un chant, ou d’un cri, envoyé à l’homme en pleine face. Ce dernier en est comme assommé, ou hébété.

Le nom même de l’homme ("Bob Sinclar"), écrit cette fois en lettres rouges (et non plus bleues claires comme dans la première affiche) dans le prolongement du fil, suggère en outre l’idée que c’est son identité qui est en jeu. Il signe avec son propre sang. Le pacte qui s’esquisse avec cette technologie est d’ordre symbolique. Son propre "moi" lui est comme procuré par la musique qu’il entend. C’est son identité qui pénètre dans son sang par la puissance du son ! Comment comprendre une telle proposition ? Ne faut-il pas nous interroger sur la symbolique et la mythologie associées au sang ? Le pacte avec Méphistophélès n’est-il pas signé par Faust avec son propre sang ?  Le sang n’est-il pas le support corporel de notre être intime ? En effet, le sang n’est-il pas le porteur non seulement de nos émotions, de nos sentiments, mais également de cette impression subtile d’être celui ou celle que nous sommes ? Aussi, quand nous écoutons une musique, ne devient-elle pas parfois, en nous pénétrant, l’expression d’une part de nous-même ? Quand nous entendons une voix puissante qui nous est adressée, ne nous sentons-nous pas saisis intérieurement ? Pouvons-nous comprendre cette publicité en la situant dans la mystique de "l’Appel", dont les sectes et les religions ont su également faire un certain usage ?

Ainsi, en associant les thématique de la puissance émotionnelle du son, de la vie intime du flux sanguin, du plaisir sexuel animal et de l’identité profonde de la personne, la marque Sennheiser joue habilement sur des registres psychiques d’une dimension vertigineuse, en vue de provoquer l’acte d’achat.

Publié par : gperra | 1 décembre 2013

Rencontre avec Hernando Franco (III)

Rencontre avec Hernando Franco (III)

Je suis revenu de mon périple à travers les différents pays d’Amérique Latine le 23 décembre 1973. Je posais de nouveau le pied en Colombie après plus de trois ans d’absence. Trois jours plus tard, je trouvais un travail hautement qualifié dans un institut de sondage. Cet institut fut chargé de réaliser les sondages sortis des urnes lors de l’élection présidentielle de 1974 et avait annoncé la victoire de López Michelsen. Nous réalisions également des enquêtes d’opinion. J’étais alors bien rémunéré.

Es-tu revenu directement à la politique ?

Non, il me fallait observer et comprendre les évolutions significatives que mon pays avait traversées en mon absence. J’ai donc tout d’abord milité avec un parti nommé ANAPO, qui s’était engagé dans une voie sociale démocrate peu défini, mais qui avait l’avantage de toucher de nombreuses catégories de la population colombienne. Je parlerais aujourd’hui volontiers de « chavisme de troisième catégorie ».

Pendant un an et demi, j’ai commencé à prendre contact avec le mouvement paysan, qui était entré dans la vie politique nationale de façon fracassante, avec des actes d’occupation des terres des grands propriétaires fonciers. Ce qui provoqua immanquablement des réactions violentes de la part des forces répressives. Ces paysans s’en prenaient ainsi en effet au noyau même de l’hégémonie politique colombienne, qui est une forme d’alliance entre la grande bourgeoisie, l’armée et les grands propriétaires fonciers. Nous faisions partie d’un groupe marxiste-leniniste appelé ORP. Je collaborais aux actions de formations des cadres du mouvement paysan. Nous avions le bonheur de voir peu à peu des masses paysannes, au départ analphabètes, s’approprier des concepts philosophiques, anthropologiques, sociologiques, etc. Les idées révolutionnaires devenaient ainsi une force concrète de transformation des existences. Ce souvenir est un acquis qui ne peut m’être ôté.

Au cours de ces années de lutte, je découvrais toute la violence de l’appareil répressif, de la société et des grands propriétaires fonciers à l’égard des masses paysannes. Ce n’était plus pour moi une abstraction. Je découvrais ainsi que la violence de la répression – avec son lot de tortures et d’ignominies – ne s’appliquait pas qu’aux révolutionnaires et aux militants politiques, mais au peuple paysan colombien dans son ensemble. J’ai pu observer les ravages opérés par la production de la marijuana, avant celle de la feuille de coca. Sans parler de la présence des paramilitaires, parfaitement acceptée par les pouvoirs politiques régionaux. Toute contestation devenait ainsi punissable de mort. La proximité avec le monde paysan m’a donc fait découvrir une réalité qui m’a profondément bouleversée.

Pendant ces années là, j’ai pu travailler à côté de dirigeants du mouvement paysan comme Froilan Rivera et Miguel Gamboa. Malgré les divergences politiques qui ont surgis entre nous ultérieurement, je tiens à rendre hommage à leur abnégation et à la qualité de leur engagement pour la cause révolutionnaire.

Pendant deux années consécutives, je travaillais comme cadre supérieur de cet institut de sondages que j’ai évoqué plus haut. Cependant, mon engagement dans la vie politique prenait une telle ampleur que je ne pouvais continuer à m’investir dans mon travail avec l’intensité qui était exigée. C’est pourquoi je me décidais, fin 1975, à postuler à un poste de professeur à l’Université Nationale, en ingénierie économique.

En 1977, nous avons dissout l’ORP et créé un nouveau mouvement nommé Démocratie Populaire, en lien avec le mouvement paysan. Ma tâche à Bogota consistait à étendre l’organisation aux quartiers populaires et chez les jeunes. Nous participions ainsi à la vie politique urbaine locale, notamment en présentant des listes lors des élections. Je devenais un homme public. Je devais donc faire attention à ma personne publique et à la manière dont j’apparaissais aux yeux des autres.

As-tu apprécié cette nouvelle activité professorale ?

Oui, mais mon esprit était ailleurs, à savoir dans mes engagements politiques. La politique possède en effet la redoutable particularité de tout envahir, de ne laisser subsister aucun espace à soi. Quand on est pris par elle, il faut y penser en permanence, du matin au soir. L’évolution des rapports de force étant constante, il est nécessaire d’être très vigilant, afin de ne jamais se laisser surprendre par l’ennemi. L’objectif de ce dernier étant de nous faire disparaître, il est impossible de baisser la garde ne serait-ce qu’un instant. En outre, il faut être capable de pouvoir se positionner rapidement sur une multitude de sujets complexes qui font leur apparition chaque jour sur la scène politique. Cela nécessite d’avoir des équipes qui travaillent en permanence, de consulter rapidement des spécialistes, etc. Il faut constituer une sorte de gouvernement de l’ombre. La vie personnelle est de ce fait ajournée. Mais c’est aussi ce qui donne le courage de mourir pour la cause que l’on défend, si les circonstances l’exigent.

Comment réagissaient les militaires ?

Au cours de ces années de lutte, il m’est arrivé souvent d’avoir à me cacher. Mais je n’ai été qu’une seule fois en prison. En effet, le pouvoir militaire colombien réagit bien souvent de manière nerveuse et irrationnelle, ce qui a pour conséquence de créer une situation très tendue. Il était alors nécessaire de prendre le chemin de la clandestinité, le temps que la situation s’apaise. Pour comprendre cela, il faut tenir compte du fait que le pouvoir militaire colombien n’est pas, comme en Europe, inféodé aux institutions du pays. Il fait un peu ce qu’il veut, de manière très autonome. Même le Ministre de la Justice ne peut s’opposer à certaines de décisions de ce pouvoir militaire. Des cadres juridiques spécifiques, comme le « Statut de Sécurité », donnent aux militaires tous les droits.

C’est pourquoi j’ai dû parfois me cacher pendant plusieurs jours. A certaines occasions, j’étais accueilli chez une artiste contemporaine nommée Feliza Bursztyn, une femme généreuse et à qui je voue une grande admiration. Comme je passais ce temps de dissimulation à l’observer travailler dans son atelier, celle-ci me familiarisa aux principes de l’art moderne. Grâce à la fréquentation de ses travaux, je comprenais que la beauté des choses ne consiste pas tant dans la manière dont elles sont représentées que dans le regard que l’on pose sur elles.

Une nuit, après avoir réintégré mon domicile, après plusieurs jours où j’avais dû rester caché dans son atelier, je fus cpturé par les militaires et détenu dans un de leurs camps. On me relâcha au bout de trois jours, non sans m’avoir imposé volontairement, aux yeux des autres détenus, une accolade avec un chef. Ce geste était destiné à jeter le soupçon sur moi après ma sortie, conformément aux méthodes que ces gens-là employaient.

Et ta vie personnelle durant ces années ?

Elle fut marquée par la naissance de Sebastian, puis par mon divorce avec Marthe. Nous nous étions connus quelques mois avant mon départ pour l’Europe, au deuxième semestre de l’année 1969. Elle était une jeune enseignante, en conflit avec son institution. Un ami commun m’avait invité à discuter de cette lutte avec elle. C’est ainsi que nous nous étions rencontré et qu’avait commencé notre relation de dix années. Puis notre rêve commun se brisa. Pour autant, nous restâmes toujours en bons termes et Marthe m’apporta tout son soutien dans les épreuves difficiles qui allaient survenir plus tard.

Malgré notre divorce et l’éloignement, je tenais à marquer ma présence paternelle auprès de mon fils Sebastian de manière constante. Quand j’étais avec lui en Colombie, j’allais le chercher chez lui pour le conduire à l’école, ou bien je l’amenais à la piscine, etc. Une fois réfugié en Europe, ce fut plus difficile. Mais je maintenais le lien, qui impliquait de prendre le train une fois par mois pour lui rendre visite en Suisse, où Marthe était revenue, alors même que je n’avais que très peu de moyens financiers. Je tenais à être présent en tant que père devant mon fils. Concernant Marthe, il s’agissait d’une personnalité très ferme, dont le lien profond avec la Colombie s’est avéré indestructible. Elle avait rencontré la gauche révolutionnaire colombienne à partir de son vécu de jeune suissesse catholique, ce qui permet d’entrevoir la révolution intérieure qu’elle a été capable d’effectuer. Ensemble, nous avons partagé la découverte enthousiasmante des idées de Mai 68, auxquelles elle adhérait avec conviction.

Je rencontrais Inès en 1977. C’était à l’occasion du Quatrième Congrès du Mouvement Paysan. Nous avons tout d’abord collaboré ensemble en tant que camarades de lutte, avant d’entamer une relation plus intime, en 1979. Avec elle entra également dans ma vie, comme un cadeau, sa fille prénommée Karibania. Mon fils Joachim naquit de cette union en 1981. Inès était une personnalité très engagée dans le mouvement de défense des populations locales indigènes. Elle était également une militante féministe convaincue. J’appréciais particulièrement chez elle la manière dont elle savait se mettre en accord avec ses propres convictions, sans accepter la moindre concession à ce qu’elle estimait juste. Ou seulement très peu. Elle savait être conséquente envers elle-même. Mais parfois, cela pouvait même se retourner contre moi ! Car Inès n’hésitait pas à contester publiquement des décisions que j’avais prises dans le cadre de mes activités politiques, lorsqu’elle estimait qu’elle ne pouvait taire ses critiques. Comme nous étions en couple et que la plupart de mes camarades ne concevait pas que la compagne d’un dirigeant politique puisse avoir des prises de position personnelles indépendamment de celles de son compagnon, il arrivait fréquemment qu’on me tienne pour responsable de ses propos, alors qu’il n’en était rien, ce qui me mettait dans l’embarras. En ce sens, je peux dire qu’Inès était une authentique féministe, c’est-à-dire quelqu’un pour qui le droit élémentaire des femmes à détenir une pensée autonome était de l’ordre de l’évidence. Elle était aussi une personnalité d’une grande droiture, en qui je savais pouvoir compter, quelles que soient les circonstances. Peu de personnes possèdent cette forme de fiabilité qui ne faillit pas lorsque survient l’épreuve.

Dans quel état d’esprit étais-tu en 1981, peu avant les événements de l’affaire Gloria Lara ?

A cette époque, nous avons eu des divergences au sein du mouvement de la Démocratie Populaire, en particulier avec Miguel Gamboa et Froylan Rivera. Le noyau de ces divergences résidait dans le type d’organisation qu’il fallait adopter pour avancer dans le sens d’un renforcement de l’organisation démocratique du peuple colombien. Ils ont pris le chemin de militer au sein du Parti Libéral de Luis Carlos Galán. Nous ne pouvions suivre une telle direction. Nous avons alors donné naissance à un petit journal nommé « Cause communiste ». Nous avons également fusionné notre propre organisation avec un autre groupe politique nommé PTC. Mais cette décision s’avéra contre-productive, car le groupe en question apportait avec lui, pour le dire de façon élégante, plus de vices que de vertus. Ces difficultés me fatiguaient.

Je me trouvais donc dans une situation de remise en cause idéologique profonde de mes propres convictions politiques. Je m’apprêtais en effet à rompre avec la conception léniniste du Parti. La force du léninisme réside dans le fait que cette doctrine permet à une petite structure politique d’agir de manière très efficace, grâce à la discipline et à l’organisation structurée qu’elle impose. Cependant, le revers de la médaille est une forme de rigidité et de fermeture aux idées nouvelles. L’organisation politique léniniste est nécessairement marquée, selon moi, d’un certain conservatisme, d’une tendance au soupçon de trahison des principes fondamentaux, etc. La lutte politique et les rapports de force au sein-même de l’organisation deviennent ainsi un frein considérable à la cause qui est poursuivie. Je crois que les idées d’Antonio Gramsci, que j’avais rencontrées au cours de mon séjour en France, avaient lentement mûries et fait leur chemin dans mon esprit. Par essence, elles signifiaient l’abandon du léninisme. En effet, selon ce penseur, la conquête du pouvoir passe par celle des esprits, avant celle de l’État. L’hégémonie qu’il visait était en premier lieu culturelle et politique.

Cette décision, longuement réfléchie, me mit dans une situation délicate, y compris vis-à-vis de ma propre organisation, à un moment crucial où j’aurais eu besoin de tout son soutien.

Nous allons à présent aborder le déclenchement de l’affaire Gloria Lara. Est-il possible pour toi de le faire en évoquant les faits dans leur succession chronologique, tels que tu les as vécus, en te souvenant avec précision des émotions et des pensées qui ont été les tiennes à l’époque ?

Il faut que tu comprennes qu’un militant politique révolutionnaire comme je l’étais apprend à faire abstraction de sa propre personne. Aux moments de crises, nous revêtons une armure de chevalier. Nous traversons les événements de notre propre vie en les analysant avec rigueur, même lorsque ceux-ci ont des conséquences directes sur nos existences. Nous ne nous apitoyons par sur nos petites personnes. Nos sentiments personnels passent volontairement à l’arrière-plan. Aujourd’hui encore, lorsque je relis les articles que j’ai pu écrire et faire publier lors des événements de l’affaire Gloria Lara, je me sens en parfait accord avec ce que j’avais pu penser à l’époque. Aucun sentiment personnel n’y transparaît, sinon celui de l’indignation face à une injustice. D’ailleurs, je me refuse à ce que mes relations amicales soient fondées sur la seule compassion, ou d’autres sentiments de ce genre. A mon sens, c’est le partage des pensées qui permet l’amitié véritable, pas la communion des sentiments. Ici, en Europe, nous n’acceptons pas l’amitié de ceux qui ne font que prendre en pitié les « pauvres petits réfugiés politiques colombiens » que nous sommes. Car nous ne sommes pas que cela ! Nos amis doivent également partager nos luttes et nos espoirs ! Ce sont les idées partagées qui fondent la relation humaine véritable et durable. Elles seules permettent que chacun se place sur un pied d’égalité vis-à-vis de l’autre. Alors oui, je veux bien évoquer ces faits de la manière dont tu souhaites que je le fasse, mais en tenant compte de ce paramètre que je viens d’évoquer.

Quel a donc été ton tout premier sentiment en apprenant que tu étais accusé de ce meurtre, ainsi que d’autres membres de ton organisation ?

Je me trouvais dans un quartier populaire de Bogota avec mon ami Miguel Vargas lorsque la nouvelle est apparue sur les écrans de télévision. L’avis de recherche concernant ma personne s’affichait sur le petit écran. Je me souviens avoir dit aussitôt à mon compagnon : « Cette affaire va bouleverser nos existences ! Il est possible que les militaires nous prennent tout, même nos vies. Mais il y a une chose qu’ils ne pourront pas nous prendre ! Et c’est « ce que nous avons vécu ». Ce qu’ils ne pourrons jamais nous enlever, c’est d’avoir vu les masses paysannes s’approprier les idées révolutionnaires et chercher à se mettre debout, pour leur propre avenir et celui de leurs enfants. C’est d’avoir partager des amitiés profondes dans le cadre d’une lutte à laquelle nous croyions. Certes, lors du déclenchement de cet événement, tout était contre nous et nous désignait comme criminels : la radio, la télévision, l’État, etc. C’était incroyablement dur, mais pas insupportable. Je pouvais le supporter en tant que combattant. Tout comme Inès, je n’étais pas « une feuille au vent ».

A suivre…

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Dans un précédent article, j’ai décrit comment se passe la "fête" de la "Spirale de l’Avent" dans une école Steiner-Waldorf, et les présupposés ésotériques anthroposophiques qui sous-tendent cette tradition scolaire. Cependant, cette "fête" se déroule également au "Jardin d’enfants". Elle marque donc les élèves de ces écoles durablement, puisque ceux-ci seront amenés à la vivre pendant près de 15 années consécutives, s’ils ont fait l’intégralité de leur parcours scolaire dans une école Steiner-Waldorf.

Pourtant, les "pédagogues" de ces écoles sont très avares d’explications envers les parents qui posent légitimement des questions au sujet de ce drôle de rituel. En effet, le jour en question, lorsque les parents amènent leurs enfants à l’école, ils arrivent devant le Jardin d’enfant et découvrent que toutes les fenêtres ont été recouvertes de tissus ou de papier noir, afin de créer une obscurité totale à l’intérieur du bâtiment. Ce jour là, ils n’ont pas…

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En fouillant dans mes archives, j’ai découvert un long document que j’avais rédigé en juillet-août 2007, quelques mois après mon départ de l’école Perceval de Chatou, où j’avais été professeur pendant quatre ans. Je le publie car beaucoup des choses qui y sont exposées témoignent de ce qui se peut réellement se passer au sein d’une école Steiner-Waldorf. Le fait d’avoir écrit ces observations à chaud a permis qu’elles ne s’effacent pas de ma mémoire des années plus tard. En me relisant aujourd’hui, je suis effaré de la situation interne de cette école. J’avais oublié à quel point ce qui s’y passait était grave. Cécile Acremant, qui était alors ma compagne anthroposophe, ancienne élève de cette école, fille d’un membre de la Direction, a participé activement à la rédaction de ce document, adhérant à l’époque à ses affirmations et à ses conclusions, me précisant certains faits dont elle avait été…

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Publié par : gperra | 17 novembre 2013

Les vagues de Copacabana

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La célèbre plage de Copabana à Rio do Janeiro est surtout connue à travers certains clichés associés à la fête, au plaisir des sens débridés, au luxe, etc. Somme toute, on véhicule de cet endroit, partout dans le monde, une image associée à une certaine superficialité mondaine et latino-américaine.

Et pourtant, une plage peut être bien plus qu’un lieu de bronzage, de séduction et d’apparences. N’est-ce pas l’endroit où la terre, le ciel et la mer se rencontrent ? Je voudrais dans cet article tenter d’évoquer ce que fut pour moi cette plage magnifique il y a plus d’un an, lors de mon voyage au Brésil, et l’impression profonde qu’elle m’a laissé.

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A cette époque de ma vie, je me préparais à affronter le procès en diffamation que la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf m’avait intenté. Tout mon être était tendu dans la perspective de cet événement, dont je savais à quel point il s’annonçait périlleux. Être accusé injustement et traîné dans la boue alors que j’avais accompli honnêtement mon devoir en prenant la plume était quelque chose qu’il me fallait gérer au quotidien. Chaque jour, je devais porter ce fardeau d’un combat qui m’était imposé, du défi qu’il me fallait relever, de la bassesse et de la malhonnêteté d’une procédure qui m’était infligée par des gens puissants, riches et sournois. Je n’étais pas seul face à l’épreuve. Mais je savais que je serais seul à combattre le moment venu. Et que je serais alors autant face à mes adversaires que face à moi-même. Car je connaissais les ruses et le caractère machiavélique de la stratégie de la partie adverse, qui allait tenter d’utiliser les failles de mon être et de mon passé pour me présenter comme un monstre, un fou ou un affabulateur, afin de décrédibiliser coûte-que-coûte mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI. Je les connaissais bien, pour les avoir fréquentés durant des décennies, et je savais de quoi ils étaient capables. Je pouvais aisément deviner que ces gens étaient prêts à tout pour défendre le mensonge dont ils se nourrissent pour exister, quitte même à chercher à détruire socialement et psychologiquement un individu. C’est-à-dire de commettre ce qu’il faut bien appeler un meurtre social. "Tuer" pour survivre ne leur posait aucun problème de conscience. La suite des événements devaient confirmer mes craintes, bien qu’ils en furent finalement pour leur frais en raison du triomphe final de la justice et de la vérité.

Ainsi, ce beau jour de juillet 2012, c’est les épaules lourdes d’un combat à venir que j’entrais dans les eaux bleu-turquoise de Copacabana, en cette saison hivernale du Brésil où la plage est encore peu fréquentée. Je pouvais avoir de ce fait l’impression qu’il n’y avait que moi et l’océan, qui bientôt m’enveloppait. Des hautes vagues venaient me frapper de plein fouet tandis que je m’avançais dans les flots. Elles me rappelaient les moments heureux de mon enfance, sur une plage méditerranéenne, où je pouvais passer des journées entière à affronter la mer.

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Ce jour-là pourtant, quelque chose se passa pour moi qui était bien plus qu’un jeu ou une simple baignade. J’eus la sensation très nette que les flots dans lesquels j’étais plongé n’étaient pas que de simples remous d’une baie au bout du monde, mais les émissaires de l’immense Océan Atlantique, dont ils étaient le prolongement. Chaque vague qui frappait ma poitrine était comme une accolade de cet être vaste, puissant et infini. Ce contact m’emplissait de forces et de courage. De énergies profondes me traversaient, qui n’étaient pas seulement celles d’une étendue d’eau physique, mais qui semblaient provenir des profondeurs mouvantes et infinies de la vie elle-même. Je m’en abreuvais, je m’en gorgeais, je m’en saturais. Je me fortifiais au contact d’une immensité qui était bien plus que spatiale et aquatique, mais spirituelle, pour autant que ce mot n’oriente pas l’esprit du lecteur vers une sorte d’abstraction, tandis qu’il s’agissait bien plutôt d’une présence totalement ancrée dans la réalité de cet océan.

L’Océan ! La sonorité seule peut-être de ce mot, avec toute la poésie qui lui est naturellement associée, peut sans doute traduire ce que je cherche ici maladroitement à décrire. Ce jour-là, l’Océan était mon allié, mon ami ! Il m’offrait son accolade comme un Seigneur prend dans ses bras son chevalier le jour de la bataille, en le regardant droit dans les yeux. C’était comme s’il emplissait tout mon corps de sa confiance et de son estime pour la justesse de la cause que j’aurais à défendre. Il murmurait à mon cœur des mots d’amour et d’encouragement, que je serais bien incapable de transposer en termes du langage humain, mais qui venaient des profondeurs marines et divines avec une violence guerrière fraternelle. Et cette force, je l’emportais avec moi !

Il est possible que je ne revienne jamais au Brésil. Mais je n’oublierais pas que ce pays lui-même m’a aidé dans une lutte qui fut l’une des plus importantes de ma vie. Car je crois qu’il faut rendre hommage au lieux autant qu’aux personnes, lorsque la rencontre que nous avons avec eux ressemble à celle que nous pourrions faire avec l’un de nos semblables qui nous a épaulé dans la difficulté. Aussi, lorsque vous entendrez parler de cette plage de Copacabana comme on l’entend toujours, c’est-à-dire associée aux sempiternels clichés bien connus, il me plairait de penser que certaines personnes averties sauront que ce lieu fait partie de ces endroits du monde qui, parfois, permettent à l’espace de l’âme, à la réalité physique et à la dimension sacrée de l’univers de ne faire plus qu’une.

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Mohammed Taleb n’est pas un anthroposophe, mais un proche des anthroposophes et de l’Anthroposophie. Un très proche, un tout proche, qui prends parfois ses distances, mais qui sait rester dans les parages. Pour quelles raisons ? Par solidarité entre tous les ésotérismes, certainement. Par affinités intellectuelles aussi, bien qu’il s’inscrive plutôt dans le courant d’une mystique islamiste, dont il a fait la promotion durant de nombreuses années à travers des conférences et des séminaires qu’il tenait dans une librairie proche de Jussieu, à Paris.

Invité dans l’émission Les Racines du Ciel, ce dimanche 27 octobre 2013, sur France Culture, le voilà qui se lance dans un discours promotionnel de l’Anthroposophie. Comme il s’agit d’une personnalité capable d’un discours philosophique assez élaboré, il lui est possible de présenter Rudolf Steiner et sa doctrine comme une démarche épistémologique inspirée des travaux scientifiques de Goethe, notamment. Il est également dans ses cordes…

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Publié par : gperra | 26 octobre 2013

Analyse cinéphilosophique de Mortal Instruments

Photo : The Mortal Instruments : La Cité des ténèbres

Ce film agité à l’histoire confuse jouant sur un décorum et des costumes gothiques sur fond de magie et de sorcellerie s’est avéré plus profond qu’il ne le paraissait, suite à un travail d’analyse qui a permis de relier les différents plans de cette œuvre de seconde zone. Il est issue d’une trilogie romanesque de Cassandra Clare intitulée La Cité des Ténèbres.

Le premier plan est une histoire ésotérico-historique complexe, dans la lignée du Da Vinci Code de Dan Brown. Au Moyen-Âge, les Croisés auraient fait alliance avec un ange (Hazriel), lequel versa son propre sang dans une coupe. Tout les êtres humains (appelés dans ce film "les terrestres") qui boiront dans cette coupe deviendront des "chasseurs d’ombres", c’est-à-dire des êtres possédant certains pouvoirs surnaturels leur permettant de combattre et de vaincre les démons. Cependant, les démons ne sont pas les seules créatures surnaturelles qui peuplent le monde : il existe aussi les vampires, les loups-garous, les "frères-silencieux" ou les sorcières, avec lesquels sont établis cependant des protocoles de non-agression réciproques. Les "chasseurs d’ombres" doivent leurs pouvoirs de la maîtrise des runes, avec lesquelles ils se tatouent le corps. Toutes ces créatures surnaturelles ont en commun de s’habiller de manière gothique, comme pour signifier que cette mode ne signifie pas nécessairement une croyance ou une pratique satanique, mais juste une façon pour ceux qui s’adonnent à des systèmes de croyances magico-religieux de tout ordre de montrer qu’ils appartiennent à un genre marginal, une caste à part. Les "chasseurs d’ombres" ne sont cependant pas des croyants : l’histoire du sang de l’ange versé dans la coupe est transmise comme un mythe auquel aucun d’eux ne croient plus vraiment. "Depuis des années que je chasse les démons, je n’ai jamais vu un seul ange", dit Jace  Weyland, un des protagoniste faisant partie de ce clan. Cependant, toutes les religions semblent avoir des liens avec les "chasseurs d’ombres", puisque les différents sanctuaires des multiples confessions religieuses leur servent de "caches d’armes". Ainsi, sous l’autel de chaque église se trouverait un arsenal conséquent, de même que dans les temples shintoïstes, ou autres. Les "chasseurs d’ombres" symboliserait donc une sorte d’ordre secret qui subsume les différentes religions, un eu comme les Théosophes ou les Anthroposophes pensaient pouvoir se placer au-dessus des différentes confessions religieuses grâce à leur ésotérisme (alors qu’ils sont eux-mêmes une simple religion intellectualisée). Le pouvoir des "chasseurs d’ombres" se transmet héréditairement, ou bien par conversion, en buvant à la coupe de l’ange.

Cependant, la lignée des "chasseurs d’ombres" menace de s’éteindre. Retrouver la coupe où l’ange a versé son propre sang est donc nécessaire pour grossir les rang d’un clan sur le déclin. Un "chasseur d’ombre" particulièrement idéaliste nommé Valentin Morgenstern se procure cette coupe que l’on croyait perdue. Mais au lieu de l’utiliser comme il le devrait, ce dernier tente de s’en servir pour créer une nouvelle race de "chasseurs d’ombres", plus performante et douée de pouvoirs plus puissants. Il se livre à des actes de profanation, avec sa compagne enceinte, Jocelyne Fray. Il boit son propre sang à la coupe sacrée et le fait boire également à sa femme, tandis qu’elle attend un enfant. La fille qui naîtra de cette union sacrilège, Clary Fray, est effectivement douée de pouvoirs hors du commun. Mais sa mère, qui réalise l’abomination de son acte, s’enfuit loin de son mari avec son enfant et la coupe, qu’elle veut dissimuler à Valentin. Elle refait sa vie avec un homme, Luke Garroway… qui se trouve être un bon compagnon, mais aussi un loup-garou. Pour protéger sa fille de ses propres pouvoirs latents, elle lui impose un sortilège d’amnésie, qu’elle doit renouveler chaque année.

Voilà pour la trame ésotérique du film. Celle-ci s’inscrit dans une histoire psychologique plus classique. Une adolescente (la fille de Valentin qui a grandit) vit en compagnie de sa mère et de son beau-père, qu’elle apprécie (sans savoir encore qu’il est un loup-garou). Elle a un bon ami d’enfance, Simon Lewis, qui est amoureux d’elle sans oser lui avouer, mais ce n’est pas réciproque. Elle rencontre un jeune homme blond habillé en gothique (qui est en fait Jace, un "chasseur d’ombre"), avec lequel le courant passe très bien. Le jour de son anniversaire, elle désobéit à sa mère et sort en boite (gothique). (Là, elle assiste au meurtre d’un démon par des "chasseurs d’ombres"). Pendant ce temps, sa mère se suicide. (En réalité, elle avale une fiole pour ne pas révéler aux démons qui l’ont retrouvé où se trouve la coupe de l’ange, qu’elle a cachée). C’est à ce moment que resurgit dans la vie de la jeune fille son véritable père biologique (Valentin). Mais elle se rends compte qu’il n’est pas vraiment son père, seulement son géniteur, puisqu’il n’a pas accès à ses pensées les plus profondes. Bref, une sorte de drame ordinaire de famille recomposée, sur fond de crise d’adolescence et de reconnaissance de paternité.

La thématique psychologique qui traverse tout le film – et qui semble en être le message – est plus subtile. Une fois décryptée, on pourrait la résumer de la manière suivante : les personnages doivent apprendre à faire preuve de courage. Plus précisément, le courage de reconnaître les sentiments profonds qui existent au fond de leurs cœurs. Ainsi, Clary doit admettre qu’elle fait vraiment confiance à son beau-père (bien qu’elle ait eu des doutes en découvrant sa nature de loup-garou). Jace doit accepter d’avoir des sentiments et des émotions, qu’il a bien du mal à s’avouer à lui-même. Il doit  aussi retrouver la foi, puisqu’il ne croit pas aux anges. Un autre "chasseur d’ombre", Alec, refuse de percevoir les sentiments amoureux qu’il éprouve à l’égard d’une membre de son équipe. Le vieux gardien de la citadelle des "chasseurs d’ombres" (Hodge) doit reconnaître que ce qu’il croit être un sortilège qui l’empêche de sortir du bâtiment n’est rien d’autre qu’une phobie qui le hante. La mère de la jeune fille, Jocelyne, doit avoir le courage de comprendre que c’est elle-même qui n’est pas prête à avouer à sa fille que celle-ci possède certains pouvoirs, et non l’inverse. Le meilleur ami, Simon, devra avouer à la jeune fille qu’il a des sentiments pour elle et reconnaître qu’il sait que ce n’est pas réciproque. En résumé, tout le monde dans ce film a quelque chose à s’avouer à lui-même, mais n’en a pas le courage. D’ailleurs, la jeune fille est remarquée par le "chasseur d’ombre" parce qu’elle possède "un courage hors du commun", comme cela est dit à trois reprises au cours du film.

Cette thématique du courage est reprise au niveau symbolique, lorsque nous observons avec attention la statue de l’ange Hazriel qui trône dans la salle de la citadelle des "chasseurs d’ombres" : dans une main il porte une coupe, tandis qu’il tient de l’autre une large épée. Il ne s’agit donc pas d’Hazriel, mais bien plutôt de Saint-Michel, qui est précisément  l’Archange du courage. A ceci près que Saint-Michel devient ici le porteur d’une sorte de Graal, dans lequel il aurait versé son propre sang pour le donner aux Croisés. Ainsi, cet ange serait une sorte de Christ michaëlique.

Le film et ses multiples péripéties, accompagnées de rebondissements permanents (et bien souvent inutiles), montrera donc comment chaque personnage parvient finalement à trouver la vérité de ses propres sentiments au fond de lui-même, ce qui lui permet de retrouver la confiance en soi et en l’autre, qui étaient perdues. C’est peut-être cela que le film désigne comme étant "la foi". Une belle image de ce processus nous est donné à travers un portail magique qui téléporte les "chasseurs d’ombres" dans le lieux de leurs pensées les plus intimes, là où ils désirent vraiment aller. Ce portail est en réalité un accès à la vérité des profondeurs de sa propre intériorité.

Il est étonnant de voir un tel film sortir pendant cette période de l’année qui succède précisément à la Saint-Michel (29 septembre). Car derrière une symbolique confuse et un jeu somme toute assez malsain avec des symboles magiques et ésotériques, ce film évoque bel et bien une caractéristique profonde de ce temps de l’année : l’accès aux profondeurs de l’intériorité, par la force du courage, afin d’y puiser, par la reconnaissance de la vérité de nos sentiments profonds, la force de confiance qui nous permet d’affronter nos "démons" intérieurs.

Toutefois, ce propos demeurerait parfaitement dissimulé au spectateur qui regarderait ce film sans effectuer le travail d’analyse conscient auquel nous venons de nous livrer. Ce qui ne veut pas dire que le dit propos, qui est présent derrière les symboles mis en place, ne marquerait pas inconsciemment ceux qui regardent ces images sans réfléchir à leurs contenus. Cependant, le fait même qu’ils demeurent inconscients en ferait une force de suggestion, une puissance d’envoûtement, et non un message. D’ailleurs, le fait que ce film joue sciemment sur la mode des tatouages pour l’associer à des pratiques magico-ésotériques, dans le cadre d’une recherche identitaire adolescente, est peut-être ce qui me dérange le plus.

The Mortal Instruments : La Cité des ténèbres1 ou La Cité des ténèbres : La Coupe mortelle au Québec (The Mortal Instruments: City of Bones) est un film fantastique germano-américain réalisé par Harald Zwart sorti en 2013 et adapté de la série de romans La Cité des ténèbres de Cassandra Clare.

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Commençons par observer dans quel circuit le regard de celui qui regarde cette affiche est pris. En effet, toute publicité est construite à partir d’un schéma graphique qui organise les mouvements du regard de manière à l’intégrer dans un parcours qui lui permet de circuler sans pour autant songer à s’échapper, un peu comme les différents tunnels que l’on observe dans les cages des furets dans les animaleries.

Nous remarquons tout d’abord un grand cercle, formé d’un côté par l’écriture située en haut à gauche, et de l’autre se poursuivant par la courbe de la bouteille d’orangina, en bas à droite. Le jet de bulles qui surgit de la bouteille prolonge quant à lui ce grand cercle en haut à gauche, tandis que le pied de l’ours est comme posé sur un prolongement invisible de ce cercle, en bas à gauche. La feuille de vigne, qui cache le sexe de l’ours, est situé au centre de ce cercle.

L’écriture bleue de l’inscription, située en haut à droite ("Orangina naturellement") appelle le regard dans une ligne transversale qui traverse le cercle vers l’ensemble bleu qui se trouve en bas à gauche de l’affiche, à savoir la couleur du papier collé sur la bouteille d’orangina géante. Au centre de ce papier bleu, nous voyons une petite bouteille d’orangina. Celle-ci appelle de nouveau vers le regard vers sa réplique, qui se trouve dans les mains de la femme ressemblant à une secrétaire comptable sortant de son travail, assise sur les genoux de l’ours et suçant le liquide de sa bouteille par le biais d’une paille. Le regard est ainsi de nouveau ramené au centre de l’affiche, sur la petite bouteille. Suivant le trajet de la paille, il atteint le visage de la femme. A son tour, les yeux de cette dernière, tournés langoureusement vers la gueule de l’ours, nous indique la direction de l’animal. Nous contemplons alors l’ensemble du corps puissant et sexué de ce dernier, avant de revenir, par l’extrémité de ses pattes, sur le grand cercle que nous évoquions pour commencer.

Remarquons à présent les couleurs de l’affiche : le bleu évoquant l’eau, l’orange évoquant le soleil et le fruit, le blanc du glaçon sur lequel est assis l’ours, évoquant la pureté et la fraîcheur. Sans oublier le brun profond de la fourrure de l’ours, ni le vert foncé de la feuille de vigne ! Ce sont là des couleurs chaleureuses, puissantes ! Elles tranchent avec le gris du costume de la secrétaire comptable, triste et terne. Comme si l’on voulait nous dire que, pour puiser à cette source de chaleur et de vitalité dont le reste de l’affiche est porteuse à travers ses couleurs, il fallait que cette femme boive de l’orangina, afin d’aspirer en elle ce qui fait défaut à son être.

Observons maintenant le jeu des symboles mis en place à travers les images utilisées. L’ours incarne l’animalité à l’état brut. Mais la manière dont son corps est stylisé suggère la virilité. La femme, quand à elle, est placée dans une posture et à une échelle (par rapport à l’ours) qui évoque une régression à un stade infantile. Le rapport de l’ours (animal viril adulte) à la femme (enfant asexué placé sur les genoux de l’ours et le regardant amoureusement) suggérerait probablement une idée insupportable de pédophilie, qui est comme atténuée par la présence, sur le sexe de l’animal, d’une feuille de vigne, comme pour dire : cet animal étant chaste, ne pensez surtout pas à mal en voyant cet "enfant"  sur ses genoux ! En outre, on peut aussi se demander si, en sexualisant ainsi les corps d’animaux dans cette publicité, mais aussi dans d’autres partant du même principe (la femme-giraffe, la femme-gazelle ou pieuvre, l’homme-léopard ou tigre, etc), la marque n’a pas ici tenté de flirter avec l’idée de zoophilie ? Quand aux autres symboles, nous trouvons le soleil levant, porteur de l’idée de vitalité et de renouveau, ou encore le jaillissement du liquide de la bouteille, qui peut avoir une connotation sexuelle, avec une potentielle allusion à une éjaculation.

Oranginadeer

Arrêtons nous à présent sur les concepts mis en œuvre. "Orangina naturellement" évoque un double sens : "évidement" et "proche de la nature", ou encore "proche de notre nature". Comme si cette boisson possédait la vertu de nous mettre en contact plus étroit avec notre propre nature. Aussi, par le biais d’un glissement sémantique habile, la boire (et l’acheter) deviendrait un acte "naturel". Quelle est cette "nature" à laquelle cette boisson gazeuse donnerait accès ? L’animalité de notre être, l’enfant enfoui en nous, le jaillissement de la puissance solaire et sexuelle, ainsi que le suggèrent les symboles utilisés. Tout un programme !

Enfin, réfléchissons à la sensation, ou aux sensations, que cette publicité suscite en nous. En effet, en dernière instance, la publicité cherche à provoquer en nous la réminiscence d’une ou plusieurs sensations. Comme des madeleine de Proust si l’on veut. Elle nous invite pour cela à puiser dans nos souvenirs, où sont engrammées de nombreuses sensations, dont certaines seront proches de celles du produit. La fraîcheur, le goût de l’orange, la lumière du soleil levant, sont les sensations que cette publicité éveille. Nous n’avons guère besoin d’avoir déjà gouter à de l’orangina pour avoir quasiment sont goût dans la bouche. Mais la publicité évoque aussi cette étrange combinaison de l’ours et de l’enfant, de l’animalité brute et de l’enfant doux qui sont en nous. Douceur du sucre (renvoyant à celle de l’enfance) qui compose la boisson, brutalité de l’effet pétillant du gaz (renvoyant à celle de l’animal).

Or la combinaison de l’enfant et de l’animal n’est-elle pas ce qui compose le psychisme paradoxal de l’adolescent, à la fois nostalgique de certains états d’abandon de son enfance qu’il vient de quitter, mais sentant l’éveil de sa propre sexualité, comme une force pure de nature animal ? Cette boisson, l’orangina, cible en effet principalement les adolescents. Comme si tous les symboles mis en jeu à travers cette affiche renvoyaient à un état paradoxal qui est le leur et dans lequel ils peuvent se reconnaître ainsi inconsciemment. Acheter cette boisson deviendra donc bien plus qu’un acte de consommation, mais le signe d’appartenance à une classe d’âge. Ou du moins, c’est exactement ce que voudrait parvenir à réaliser la marque.

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Originally posted on La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf:

Capture du 2013-09-12 05:37:43

Poutine déclare que les écoles Steiner-Waldorf seront les écoles du futur

Voici le genre de vidéos que l’on peut trouver sur le site ECSWE, qui se charge de la promotion de la pédagogie Steiner-Waldorf sur le continent européen.

Selon le dictateur Vladimir Poutine, les écoles Steiner-Waldorf sont les écoles du futur !

Le futur… tel que cette sinistre personne le conçoit. En effet !

On remarquera sur cette image et dans la vidéo dont elle est extraite le décorum de la salle de cours, avec ses teintes roses et sa porte avec l’angle coupé, ses fresques murales au lavis, les voilages aux fenêtres, etc. Typiquement anthroposophique ! Jusqu’aux vêtements des enseignantes, qui ne ressemblent à rien, sinon à l’accoutrement des vieilles filles allemandes qui ont dévouée leur vie à l’anthroposophie… Partout, dans tout les pays, sur tout les continents, dans chaque école Waldorf, c’est toujours les mêmes décors, la…

Voir l'original 76 mots de plus

Publié par : gperra | 14 juillet 2013

Annonce du verdict du 24 mai 2013 sur le site de l’UNADFI

http://www.unadfi.org/La-federation-des-ecoles-Steiner

La « fédération des écoles Steiner-Waldorf en France » déboutée

L’UNADFI a été assignée pour diffamation par l’association « Fédération des Écoles Steiner-Waldorf en France » pour avoir publié sur son site le témoignage de Grégoire Perra, ancien membre d’une école Steiner Waldorf.

Dans son jugement rendu le 24 mai 2013, la 17e chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris a statué publiquement sur la relaxe de Grégoire Perra et de Catherine Picard (directeur de publication) et Marie Drilhon pour l’UNADFI : « L’excuse de bonne foi pouvant être admise, il convient de renvoyer les prévenus des fins de toute poursuite ».

Le tribunal a notamment conclu que :

  • « loin d’être le fruit d’une « haine féroce », le témoignage rédigé par Grégoire Perra (…) est le fruit d’une réflexion philosophique sur l’anthroposophie elle-même et sur ses modes de propagation, notamment au sein des Ecoles Steiner Waldorf. »
  • « non seulement l’UNADFI a fait droit à la demande de droit de réponse formulée par la partie civile, mais aucune animosité personnelle n’est établie de la part de Catherine Picard et Marie Drilhon à l’encontre de la partie civile, celles-ci n’ayant fait que respecter l’objet social assigné à l’UNADFI en portant à la connaissance du public des éléments de réflexion permettant d’alimenter un débat démocratique, lequel se doit d’être ouvert à la critique, à l’interrogation et à la réflexion. »

La « Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf en France » n’ayant pas fait appel, ce jugement est définitif.

Le témoignage est toujours consultable sur le site de l’UNADFI : L’endoctrinement à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf.

Publié par : gperra | 2 octobre 2012

Ma vie chez les anthroposophes

Ma vie chez les anthroposophes

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Le projet de raconter dans le détail le récit de mon parcours dans le milieu anthroposophique depuis l’âge de neuf ans est un projet ancien. Il avait simplement été retardé par le procès que la Fédération, des écoles Steiner-Waldorf m’avait intenté, suite à la parution de mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI. Depuis plusieurs années, je prends en effet des notes, retrouve de vieux souvenirs, qu’il me semble de plus en plus important de donner à connaître à ceux qui veulent connaître la vérité sur les écoles Steiner-Waldorf et l’anthroposophie. Bien sûr, mon but n’étant de nuire à personne, mais d’exposer des faits significatifs, j’ai décidé d’occulter tous les noms. Si certaines personnes se reconnaissaient et se sentaient blessées, qu’elles sachent que telle n’était pas mon intention.

Je pense que ce récit pourra permettre à ceux qui le souhaiteront de se faire une image plus précise et plus juste de ces écoles, venant compléter mon témoignage publié sur le site de l’UNADFI. Je ne prétends nullement détenir une vérité absolue sur ce sujet, mais simplement la mienne, celle qui traverse mon vécu. Mon projet n’est pas non plus de me présenter comme une victime ou de désigner des bourreaux. Ayant été parmi eux, j’ai aussi été l’un d’eux. Certes, je n’y étais pas moi-même. Car ce milieu, comme tout milieu à caractère de dérive sectaire, ne permet pas de l’être. Cependant, si quelque chose en moi ne s’était pas opposé de toutes ses forces, jamais je n’aurais pu en partir. Ce petit quelque chose qui a finalement pu faire entendre sa voix, je pense pouvoir dire que c’est mon être profond et véritable. Celui que les anthroposophes n’ont pas su atteindre ni éteindre. Celui qui a résisté à leur emprise.

Cependant, malgré cette résistance, qui n’a pu percer que vers la fin, il m’est pratiquement impossible de dire ce qui a été de mon fait et ce qui, dans mes actes comme dans les événements que j’ai traversés, appartient au milieu anthroposophique. Cette réalité de mon passé n’est pas toujours simple à porter.  Il arrive même parfois que cela m’effraie tout autant que cela m’interroge. Ou que je sois empli d’une immense pitié, ou d’une profonde colère, quand j’ai connaissance de personnes qui sont dans un état similaire à celui qui a été le mien. En témoignant ainsi, je ne me cherche donc aucune excuse. Bien au contraire, j’essaie de rendre compte de manière honnête des faits. Lorsqu’il est impossible à une conscience humaine de démêler ce qui est de sa responsabilité et ce qui est celle de son entourage, elle peut encore s’en remettre au pouvoir du récit. Si la cohérence de son chemin de vie ne lui apparaît pas, elle peut au moins tâcher d’en laisser une trace aussi clair que possible à ceux qui pourront un jour, peut-être, comprendre.

I. Ma scolarité Steiner-Waldorf

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Le choix de mes parents

Je suis entré à l’Ecole Steiner de X. en 1979, à l’âge de 9 ans. Mes parents, déçus par l’Education Nationale, avaient cherché une année entière une autre institution scolaire où ils pourraient m’inscrire, moi et ma sœur. Pour cela, ils avaient été visiter d’autres établissements dits de pédagogie parallèle, comme les systèmes Freinet et Montessori. Finalement, leur choix s’était porté sur l’Ecole Steiner, car il s’agissait de la seule structure offrant une prise en charge complète de l’élève du C.P. au Lycée. Tandis qu’avec les autres écoles, il aurait à un moment ou un autre fallu réintégrer le système classique. Mon père disait avoir été également sensible au fait que cette école semblait présenter une pédagogie globale et cohérente, ne mettant pas seulement en avant des spécificités dans les méthodes d’apprentissage, mais affirmant prendre en compte l’enfant dans son intégralité, cherchant l’épanouissement de son individualité dans le respect de sa singularité. Ce discours était d’une grande portée sur mes parents, pour qui l’Education Nationale ne permettait pas l’affirmation du caractère unique de chacun, mais la formation et l’orientation des enfants en fonction des besoins de la société et des décisions de l’Etat. Onze ans après les événements de mai 68, cette institution avait à leurs yeux le tort de ne pas avoir compris l’importance de l’individualité et le refus du « moule ». Dans le contexte de l’époque, le fait que cette école soit hors-contrat n’avait éveillé chez mes parents aucune méfiance.

Rituels et cérémonies

Je fis donc ma première rentrée à l’Ecole de X. en 1979. J’entrais en « quatrième classe », selon la nomenclature spécifique de ces établissements. Le premier jour d’école débutait par une cérémonie rassemblant toute l’école autour des enfants entrant en "première classe". Aucune introduction ni explication n’avait été donné à ma classe au sujet de la cérémonie que nous allions vivre. Nous plongions directement dans l’élément cultuel et cérémoniel de cette école (Lire à ce sujet mon article L’imitation dans les écoles Steiner-Waldorf : une atteinte à la qualité de sujet). Je me sentais complètement perdu, désorienté, intimidé, suivant dans un lieu nouveau une classe composée d’enfants que je ne connaissais pas, assistant à un rituel qui m’était totalement inconnu. Des bougies éclairaient la vaste salle. Au cours d’une sorte de rituel, chaque enfant de la "première classe" était solennellement présenté à celui qui allait devenir son "professeur de classe" pendant huit années. Le futur élève, qui attendait dans une pièce attenante avec les autres, franchissait le seuil de la pièce à l’énoncé de son nom, devait s’avancer vers son professeur sous le regard de toute l’école, et venir saluer ce personnage qui l’attendait, debout, l’air grave. Le professeur (ce peuvent être aussi les élèves de la "douzième classe") lui donnait alors un petit cadeau symbolique dont je ne me souviens plus précisément la nature (cela peut être une fleur, ou une pierre précieuse, etc.). Lorsque tous les enfants furent ainsi passés, les uns après les autres, le jeune professeur se mit à raconter une histoire : "l’Escargot d’Or". Celle-ci était sensée représenter le devenir d’une âme humaine allant à la rencontre du monde. Elle était racontée chaque année, à l’occasion de cette cérémonie. Puis la classe sortit, sous la conduite de son professeur, telle un troupeau à la suite de son berger, tandis que le reste de l’école se mit à entonner un chant. Ma sœur, qui faisait son entrée en première classe, s’éloigna avec ce cortège.

Puis ce fut au tour des autres classes de regagner leurs salles de cours. Je suivis mon groupe. Une fois dans la classe, tous les élèves se tinrent debout derrière leurs chaises, les bras en croix sur la poitrine, se mettant à réciter avec le professeur une prière, dont je n’avais jamais entendu parlé. Je tachais d’imiter mes camarades et remuais les lèvres en faisant semblant de réciter avec les autres. Il s’agissait d’un texte dont Rudolf Steiner était l’auteur, invoquant l’Esprit de Dieu, la lumière du Soleil et les forces bénissantes de l’Univers afin de nous aider à "apprendre à travailler". Le rituel étant répété chaque matin, je finissais par apprendre par cœur ce que mon professeur appelait « les paroles », oubliant la question de leur sens, qui s’était posé dans ma tête d’enfant le premier jour. Cette question fut tout de même assez intense pour que je puisse m’en rappeler aujourd’hui encore : étais-je d’accord pour dire moi-aussi de telles "paroles", pour participer à cette étrange prière collective dont personne ne m’avait averti, ni mes parents ? En effet, mon père étant anarchiste, méprisant les conventions sociales et les rituels religieux, comment aurait-il pu accepter ma participation à ce rituel, lui qui s’était tant insurgé contre les conventions dans l’enseignement public ? N’avait-il par préféré l’école Steiner à la pédagogie Montessori en raison de la trop grande déférence qu’on y accordait à ses yeux à l’étiquette et aux règles de politesse ? N’avait-il pas décidé, en accord avec ma mère, que je ne sois pas baptisé, afin de me laisser la possibilité plus tard de choisir librement ma confession religieuse, si d’aventure je voulais me convertir à l’une d’elle ? Et pourtant, les rituels et les prières surabondaient dans cette école aux apparences bohèmes : non seulement au début du premier cours de la matinée, mais aussi au début d’après-midi, des repas à la cantine, etc. La vie sociale de l’école était ainsi rythmée de prières et de récitations sacrées, lues à voix haute dans le recueillement collectif, sans que jamais ne soit apportées d’explications sur leur nature. Comme cette pratique semblait aller de soi, je ne prenais même pas la peine d’en parler à mes parents. J’acceptais le fait-accompli de façon de plus en plus inconsciente et mécanique. Comme aucun mot d’adultes n’avaient été posés sur la situation, suivant en cela le procédé de "l’imitation" propre à cette pédagogie, je ne trouvais pas, moi non plus, les mots pour en parler à mes parents. Les pédagogues anthroposophes savent ainsi imposer avec une certaine douceur leur mode de vie. Ils ne pratiquent pas la coercition pour ne pas susciter d’opposition consciente.

Quel rôle joue la présence continue de rituels dans cette institution scolaire ? On peut certes considérer leur fonction de « marqueurs de passages », comme il en existe dans les sociétés traditionnelles. Ils peuvent aussi « rendre les présences sensibles », c’est-à-dire permettre d’être là de manière consciente, à l’inverse de ces institutions où les professeurs peuvent faire cours en ayant oublié de se présenter. En ce sens, on pourrait penser qu’ils s’opposent au sentiment d’anonymat, voire d’insignifiance, que l’on peut rencontrer dans les institutions scolaires classiques. Ce sentiment que personne ne nous regarde, ni ne prend jamais la peine de se placer avec tout son être en face à nous. En comparaison, les rituels de l’École Steiner-Waldorf, solennels et chaleureux, s’adressant individuellement aux élèves, peuvent donner à ces derniers l’impression d’être accueillis, perçus, compris et acceptés dans leur être le plus intime au sein d’une communauté bienveillante et sage. Ce sont des moments forts, parfois bouleversants. L’impression qu’ils produisent marque en profondeur. Aujourd’hui encore, elle est inscrite en moi. Je sens comment elle m’incitait à m’abandonner intérieurement à l’institution scolaire, comme si cette dernière incarnait quelque chose de la Providence divine veillant sur les destinées.

Le problème est qu’on joue ici avec une impression qui n’est à la portée d’aucune communauté éducative. Précisément parce que les enseignants sont des hommes et non des Dieux, c’est-à-dire des êtres susceptibles d’erreurs de jugement, ne sachant jamais tout de leurs élèves, ne pouvant pas être constamment attentifs à leur devenir, à moins d’oublier de vivre leur propre vie. Ainsi, certains professeurs jouaient-ils le rôle de véritables parents à l’égard des élèves, s’occupant constamment d’eux, se souciant en permanence de leur scolarité et de leurs vies personnelles, même après les cours. Ils devenaient un substitut familial aux yeux des enfants. En ce qui me concerne, cette impression était si forte – car continuellement réactivée par les rituels – qu’elle m’accompagnait durant toute ma scolarité, jusqu’à mes années de lycée. J’étais alors persuadé que mes professeurs connaissaient mieux que moi mes besoins psychiques, et que le plan scolaire que je suivais, jusque dans ses moindres détails, avait été conçu pour les satisfaire avec une sagesse bien supérieure à la mienne. Par exemple, j’étais persuadé que même les chants choisis par le professeur de la chorale correspondaient aux types de sentiments que je devais éprouver en fonction de mon âge et de mon parcours scolaire. Rien d’étonnant à cette impression, lorsque l’on sait que les couleurs de chacune des classes sont choisies en fonction de l’âge des enfants, suivant des indications ésotériques de Rudolf Steiner. Même si les professeurs ne donnent pas d’explications aux élèves au sujet de ces changements du décorum, nous sentions bien que tout ceci était pensé et répondait à une cohérence cachée. L’école devenait ainsi pour moi une sorte d’incarnation de la Providence divine. Ou plutôt une "Providence pédagogique". Par ces procédés cérémoniels-initiatiques conjugué à un dévouement aux aspects maternels des professeurs, les élèves étaient ainsi invités à vivre leur scolarité avec l’impression constante que leur parcours scolaire et les initiatives de leurs professeurs s’inscrivaient dans le plan d’une logique supérieure, à laquelle ils pouvaient se fier absolument. Cette attitude comportait d’important risques de passivité intérieure, de suivisme et de docilité à l’égard d’autres hommes, se posant comme des sages maîtres de leurs destinées.

Le rôle pernicieux de l’imitation

Ainsi, la pédagogie Steiner-Waldorf consiste-t-elle à faire entrer les enfants dans des pratiques pédagogiques très particulières, et même des rituels, sans que jamais, au cours de la petite enfance, on ne donne la moindre explication à leur sujet aux élèves. Par exemple, pas un mot sur l’eurythmie ni sur sa fonction. Lorsque nous réalisions des mouvements ou des figures dans les cours d’eurythmie, je me souviens que nous passions l’essentiel de notre temps à nous déplacer sans comprendre pourquoi d’un point à un autre de la salle, ou à faire certains gestes avec les bras dans le même état d’esprit. Pas un mot non plus sur les différentes "fêtes" (en réalité des cérémonies religieuses) ou sur leur déroulement : nous allumions les bougies, chantions ou suivions les processions sans avoir d’idées précises sur ce envers quoi devait porter ces marques de dévotions. Je me souviens comment, le premier jour de mon arrivée en "quatrième classe" (CE2), je me suis retrouvé complètement perdu à assister à la cérémonie d’accueil des élèves de "première classe" (CP), sans que rien ne m’ait été dit sur l’événement en question. Aucune explication non plus concernant l’enseignement des langues étrangères, qui pourtant, à cette époque, était une véritable spécificité dans le primaire. Le professeur arrivait dans la classe et commençait son premier cours de l’année sans même spécifier quelle langue il enseignait. Je me souviens ainsi que, le premier jour, un cours d’anglais ayant succédé à un cours d’allemand, j’avais eu toutes les peines du monde à comprendre qu’on avait changé de langue. Aucun des professeurs ne s’était présenté ni n’avait ne serait-ce qu’ennoncé sa matière. Ils avaient immédiatement commencé par raconter une histoire dans leurs langues respectives. Le soir, je devais effectuer comme devoir des traductions de quelques phrases dans chacune des langues. Mais je n’avais même pas compris le concept de langue étrangère, que je confondais avec celui de "codes" ! Aussi, je cherchais dans les dictionnaires comment chaque lettre de la langue allemande ou anglaise pouvait être remplacée par une lettre de la langue française (!). Jusqu’à ce que, horripilé par mes échecs, ma mère ne vienne à mon secours et m’explique les éléments essentiels que mes enseignants auraient dû m’apporter pendant le cours. Idem pour les cours de flûte : pendant toute l’année, je devais simplement faire comme les autres : boucher les trous de mon instrument et souffler à l’intérieur aux mêmes moments que les autres élèves.

Dans cette pédagogie, le procédé de non explication et de non contextualisation, ou de reproduction sans réflexion, que les pédagogues-anthroposophes nomment "imitation", était employé pour tous les cours et toutes les activités de l’école : pas un mot sur la spécificité de la technique du Lazure dans la peinture, de la nécessité d’utiliser des crayons de cire en ne laissant aucun blancs sur la feuille lorsqu’on dessine, sur la nature de la gymnastique Bothmer (qui n’a en fait de gymnastique que le nom), sur l’interdiction de jouer au ballon, sur la nécessité de faire tout le temps des rondes, sur les cérémonies comme celles de l’Avent, de la Saint-Jean, etc. Ce n’est pas que, arrivé en "quatrième classe", j’aurais raté des explications qui seraient intervenues précédemment. De telles explications n’avaient en fait jamais été données. Pourtant, je n’étais pas le seul nouvel élève venant d’autres écoles à entrer dans ma classe cette année-là, ni les années suivantes. Mais aucune explication ne leur était donnée non plus. Les pédagogues Steiner-Waldorf s’enorgueillissent de cette pratique en prétendant qu’elle permet de faire entrer leurs enseignements dans le psychisme des enfants sans stimuler le pôle intellectuel, en passant prioritairement (voire exclusivement) par ce qu’ils appellent les pôles rythmique et volontaire. Ils se fondent en cela sur les recommandations de Rudolf Steiner dans son ouvrage intitulé Nature Humaine. Mais cette pratique constitue en réalité une violation de la conscience des enfants, un court-circuitage délibéré de leur pensée. Devenant un exécutant de consignes qui n’ont même pas été énoncées, mais qu’il faut reproduire par imitation du professeur, puis des autres enfants, l’élève Steiner-Waldorf s’habitue ainsi à ne pas se poser de questions, à faire ce qu’on lui dit de faire, à dissoudre son individualité dans la volonté du groupe. Un film comme La vague, qui décrit une expérience de dérive totalitaire expérimentale menée par un enseignant dans une université américaine, permet de comprendre la nature pernicieuse et même dangereuse de cette pratique pédagogique des écoles Steiner-Waldorf. En effet, pour permettre à ses étudiants de comprendre la nature du nazisme, le professeur  d’histoire Ron Jones demanda à sa classe de reproduire sans réfléchir des gestes particuliers, afin de créer une ambiance de fusion psychique des individus dans un groupe. Cette tentative, pourtant conçue comme une expérimentation, faillit très mal finir, tant il est facile à des êtres humains de se prendre à ce genre de jeu. Nous pouvons donc imaginer les dégâts durables susceptibles d’être occasionnés sur des enfant. Le rapport des inspecteurs de l’IME de Saint-Julien de Sault, dans l’Yonne, constate à ce sujet :

"La méthode d’enseignement ne ressemblent en aucune façon à une méthode active. On assiste plutôt à un bourrage de crâne. Les jeunes sont transformés en de simples exécutants, gentils mais béats. On ne leur demande surtout pas de réfléchir." (cité par Paul Ariès dans Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, p. 230)

L’effet le plus problématique de ce procédé pédagogique de reproduction sans explication ni contextualisation des pratiques collectives se produit à mon sens lors des enseignements des contes et des mythes dans les "petites classes" (primaire). En effet, lors d’une "période" de récits mythologiques, comme la mythologie celtique en "quatrième classe" (CE2), l’enseignant Steiner-Waldorf commence directement son cours par le récit du mythe, sans dire quoi que ce soit de son contexte culturel et historique. Paul Ariès écrit au sujet de cette absence de contextualisation des mythes :

"On peut regretter, ici, que les récits et contes n’aient point été analysés. Quelle conceptions de l’homme ou du cosmos véhiculent-ils ?" (p. 231)

Je me souviens ainsi d’un échange que nous avions entre élèves au moment de la récréation, après le premier cours, lorsque notre "maître" nous avait fait le récit (merveilleux !) de la création du monde par les De Danaan dans la mythologie celtique. Nous avions débattu ensemble plusieurs minutes sur la question de savoir si notre professeur nous avait fait le récit de ce qui s’était réellement passé lors de la création du monde, ou bien s’il ne s’agissait que d’une histoire, d’un "mythe". Nous étions incapables de trancher. En ne donnant ainsi aucun moyen de situer les contes et les mythes qu’il raconte aux enfants, l’enseignant Steiner-Waldorf se rend-il compte qu’il entretient une grave confusion entre le réel et l’imaginaire, qui  peut avoir des conséquences psychiques désastreuses sur certains enfants plus tard ? En effet, ceux qui auront le moins les pieds sur terre, les enfants les plus rêveurs, auront ainsi parfois des séquelles consistant à ne plus très bien savoir faire la part des choses entre le réel et l’imaginaire dans certaines circonstances, ou à confondre leurs désirs et la réalité. Sans parler de ce que cela peut donner sur les cas d’enfants atteints de pathologies psychiques non encore détectées, comme il en existe malheureusement dans toutes les classes.

Généralement, les personnes qui n’ont pas vécu leur scolarité dans une institution Steiner-Waldorf ne se rendent pas compte de la manière dont les enfants y vivent les contes et les mythes. Ils s’imaginent qu’ils les ont reçus comme eux-mêmes les ont vécus au cours de leurs scolarité, c’est-à-dire des histoires auxquelles on croit comme on croit au père Noël (c’est-à-dire avec scepticisme). Comme à des "histoires" au sens où l’on dit parfois de quelqu’un qu’il raconte des histoires. Mais la notion même d’histoires au sens d’un récit imaginaire n’est pas établie dans les écoles Steiner-Waldorf. Les enfants croient affectivement aux dieux ou aux personnages des mythes et des contes qu’on leur raconte ! Ils les aiment ! Ceux-ci font partie de leur vie, presque de leurs familles ! Je me souviens encore avoir été bouleversé toute la journée lorsque mon professeur de classe nous avait fait le récit de la capture du Dieu Loki par les Ases, au cours de la "période" de "mythologie nordique" en "quatrième classe". Le soir en m’endormant, je repassais cette scène dans mon esprit tout en pleurant, tant je m’étais attaché à cette divinité. C’est pourquoi le sentiment du merveilleux qui entoure le récit des mythes et des contes est si fort dans le souvenir des élèves Steiner-Waldorf. Ils les ont en effet vécus sous le mode de réalités affectives, non d’histoires. Les enfants ne croient pas nécessairement que les dieux existent, mais ils s’y attachent comme à des personnes réelles. Or les mythes n’étant pas seulement présents lors des récits des mythologies, mais dans tous les contenus d’enseignement, même les sciences, cela crée un attachement émotionnel d’ordre subjectif avec ce que les professeurs présentent à leurs élèves. Le rapport de l’IME de Saint-Julien de Sault remarque :

"Tous les programmes d’enseignement dans les différents champs disciplinaires sont basés sur des thèmes mythiques et mystiques." (cité par Paul Ariès dans Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, p. 230)

Pour être complet, il faut mentionner que ce procédé de non contextualisation et de non explication que nous avons tenté de décrire n’est valable que pour les "Petites classes". Celles-ci sont en effet placées, d’après les propos de Rudolf Steiner, sous le principe de l’autorité, comme il l’écrit dans Nature Humaine. Mais dans les "grandes classes" (le lycée), le principe directeur change. Aussi, il est alors fréquent que les enseignants Steiner-Waldorf se mettent à fournir certaines explications. Par exemple en interprétant les mythes et les contes avec les élèves, en faisant part du symbolisme des couleurs et des formes mis en œuvre dans les décorations de leur environnement scolaire, en expliquant la raison de la présence de l’eurythmie et ses prétendus bienfaits, etc. Les adolescents sont alors bien souvent enthousiasmés par de telles explications, comme je m’en suis aperçu lorsque j’enseignais dans ces écoles. En effet, ils les vivent comme une marque de respect retrouvé : enfin, on leur explique quelque chose, enfin, on leur donne les moyens de comprendre ce qu’auparavant ils ne faisaient que reproduire ou écouter béatement ! Je me souviens ainsi de mon enthousiasme lorsque notre professeur d’Histoire, en "neuvième classe" (4ème), nous avait raconté le conte cathare de "L’homme de toutes couleurs" (publié par les Éditions anthroposophiques Iona, dans Contes merveilleux des pays de France). Son interprétation exposait comment chacune des images de ce récit pouvait être comprise comme une des étapes d’un processus initiatique. Mais ces explications étant en réalité des prémisses de la doctrine anthroposophique, les jeunes adolescents ne se rendent pas compte que ce qu’ils vivent comme une dignité retrouvée est en fait un nouveau moyen de les placer sous influence, une atteinte plus pernicieuse encore à leur liberté de penser. Ainsi, par cette pratique d’une pédagogie en deux temps, le premier placé sous le signe d’une autorité qui écarte toute contextualisation ou explication, le deuxième qui fournit au contraire des explications à caractère anthroposophique, une méthode est sciemment instaurée qui porte atteinte à l’intégrité psychique des élèves et à leur liberté intérieure.

Un jour, on se rendra sans doute compte que de telles pratiques comportent des éléments hautement pernicieux pour les esprits des enfants. Sans doute seront-elles alors interdites. Car on aura compris qu’il s’agit de procédés par lesquels on habitue des êtres humains à abdiquer leur pensée. Un pli est pris très tôt : celui d’entrer dans des pratiques collectives ou des "histoires", sans que la réflexion ne soit à l’œuvre, sans que la pensée ne puisse s’en saisir. En outre, il se trouve que certaines de ces pratiques ou des références enseignées sont celles de la religion Anthroposophie. On aura donc ainsi habitué, et même obligé des élèves à accepter sans réfléchir (le mot est faible, il faudrait plutôt dire "sans pensée", ou "dans un état de non-pensée") les rituels, les coutumes et les modes de vie des anthroposophes. Le rapport des inspecteurs qui ont visité l’école Steiner-Waldorf de Sorgues en décembre 1999 rejoint ce constat accablant :

"(…) Les élèves ne sont jamais en contact avec des écrits porteurs de sens, aucune trace de problèmes (…), aucune trace d’apprentissage scientifique (…), aucune question posée par les élèves, conduite exclusivement magistrale n’offrant pas l’opportunité d’intervenir (…). Les élèves ne sont jamais mis en situation de réfléchir, de mobiliser leur savoir pour réaliser une tâche (…). On est toujours dans une pédagogie de l’imitation très directive qui interdit toute créativité. Les productions stéréotypées en témoignent." (cité par Paul Ariès dans Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, pp. 229-230)

Pour l’heure, la société civile n’a pas réagit à ces pratiques pédagogiques. Non seulement elle ne les a pas interdites, mais elle les subventionne même parfois. Selon moi, ce fait n’est pas seulement à mettre en relation avec leur savante dissimulation par les institutions qui les mettent en œuvre. Cela tient également au fait que la société actuelle n’a pas encore bien compris ni intégré la notion de dignité de l’individu pensant. Cela fait en effet à peine quelques siècles que l’Occident a découvert le concept de "sujet", c’est-à-dire d’individu libre par l’exercice de sa raison. Mais il semble que nous n’ayons pas encore compris entièrement, au niveau sociétal, ce qu’une telle valeur implique comme exigences. Que des individus devenus adultes décident délibérément d’abdiquer leur raison et leur liberté en entrant dans des groupes et des mouvances, comme l’anthroposophie, où la liberté de pensée est en réalité interdite, comme j’ai pu en faire l’expérience, est une chose profondément triste. Mais, par respect pour leur liberté, sans doute est-il impossible de leur interdire d’abdiquer leur liberté. Car cet abandon de l’état de sujet est leur choix. A ceci près qu’ils auront bien souvent été trompés pour en venir peu à peu à accepter cet état. Pour parler de choix, il faudrait en effet que les deux possibilités, celle de préserver sa qualité de sujet et celle de perdre cette dernière, aient été présentées clairement comme des alternatives distinctes. Rien de tel avec l’anthroposophie, où l’on vous convainc au contraire que vous allez acquérir une "pensée libre", une "pensée vivante", une "pensée du coeur", alors qu’on vous fait rentrer dans des pratiques et des rituels qui finiront par enténébrer, brouiller et briser la pensée. Mais c’est à chacun de faire l’effort de vigilance de s’informer sur les risques qu’il prend en entrant dans tel ou tel groupe. Et à la société de permettre à chacun que cette information soit accessible (comme l’a fait l’UNADFI en publiant sur son site mon témoignage sur les écoles Steiner-Waldorf). En revanche, que des enfants soient pré-conditionnés à une telle abdication de la pensée, à l’abandon de l’état même de sujet, devrait être immédiatement condamné. C’est pourquoi, il est probable que l’on s’étonnera, un jour, de ce qu’une telle "pédagogie" ait pu être tolérée pendant si longtemps.

Les "fêtes" de l’Ecole

Je découvrais ensuite qu’à coté des différents rituels de passages, qui rythment les journées dans une institution scolaire Steiner-Waldorf, existent aussi de très nombreuses fêtes religieuses chrétiennes, mises en relation avec le cours de l’année dans son lien avec le vécu de l’ambiance des saisons. En effet, l’école célèbre une grande quantité de fêtes chrétiennes, dont la préparation demandait un temps important pris sur le temps scolaire. Ici, je voudrais ouvrir une parenthèse, car le mot "fête" est en réalité une tromperie. Tout comme le mot "paroles", les pédagogues Steiner-Waldorf l’utilisent à des fins de communication. Ce terme sert d’ordinaire à désigner un rassemblement festif ou commémoratif. Mais pour caractériser ce qui se passe dans ces écoles et qui y est appelé "fête", je pense que les mots "rituels" ou "cérémonies" seraient plus proches de la réalité.

La première fête chrétienne importante de l’année est la Saint-Michel, suivie de la "Fête des Lanternes" (la Saint-Martin), puis de la "Kermesse" de l’Ecole (généralement placée en ouverture de la fête de la "Spirale de l’Avent"), puis les quatre semaines de l’Avent précédant Noël, puis encore Pâques, la Saint Jean, etc. Dès que commençait la "période de l’Avent", nous passions environ trois quarts d’heure (sur les deux heures du "cours principal" de la matinée, qui avait lieu de 9h à 11h) à entonner des chants sur Marie et la venue sur Terre de l’enfant Jésus. Je connais aujourd’hui encore par cœur ces chants religieux. Il en allait de même avec des chants sur l’Archange Michaël avant la "fête de la Saint-Michel". Une petite bougie était allumée sur nos tables d’écoliers, tandis que nous chantions en chœur « Marie allait par la forêt » et « Les anges par nos campagnes », etc. En outre, au début de chacune des quatre semaines de l’Avent, le lundi matin, toute l’école se rassemblait dans un espace commun pour assister à l’allumage successif des quatre bougies placées sur une grande couronne confectionnée en branches de sapins, qui ornait le hall du grand bâtiment. On y lisait en ouverture un mantra de Rudolf Steiner :

"Admirer le Beau

Préserver le Vrai

Vénérer le Noble

décider le Bien.

Cela mène l’Homme

Aux buts dans la vie

A la paix dans le cœur

Au clair dans la pensée

Lui donne confiance

Au Règne divin

En tout ce qui est

Dans l’Univers

Au fond de l’Âme."

Ce rituel avait lieu chaque semaine. Une autre "fête" importante de la vie scolaire de l’école était la « Spirale de l’Avent ». Elle nécessitait la mise en place d’un cérémoniel conséquent, dont voici la description. Dans une salle spécialement préparée pour l’occasion, les professeurs avaient réalisé une grande spirale avec des branches de sapin. Son centre se situait au milieu de la salle. Les fenêtres de celle-ci étaient recouvertes de rideaux noirs, afin de créer une obscurité presque totale. Le matin, les enfants y pénétraient dans un silence intégral, avec dans les mains une petite bougie que leur Maître ou leur Maîtresse leur avait donnée. Ils voyaient scintiller, au centre de la spirale, la flamme d’une grande bougie. Chacun leur tour, les enfants devaient marcher vers ce centre en suivant scrupuleusement le tracé de la spirale, allumer leur bougie avec la flamme qui s’y trouvait, se retourner et faire le chemin inverse, tandis que le reste de l’assistance entonnait un chant religieux. L’impression produite par un tel rituel est très puissante. Elle est censée représenter le chemin interne que l’âme doit suivre à l’approche de l’hiver, afin de trouver en elle-même la "Lumière". Là encore, il s’agit d’une conception spécifique aux anthoposophes, selon laquelle l’intériorisation de l’âme, à cette période l’année, se réalise sous l’influence du signe de la Balance, dont la spirale est l’archétype (Lire à ce sujet Les douze harmonies Zodiacales de Rudolf Steiner, Ed. Triades, ou Le Calendrier de l’âme, Ed. E.A.R.)

Un autre rituel important était "le feu de la Saint-Jean". Le samedi le plus proche du jour le plus long de l’année, les élèves se réunissaient autour d’un grand feu. Nous formions autour de lui un cercle, tandis que nous entonnions des chants. Puis, une fois que le feu avait diminué, chaque élève devait sauter au-dessus des flammes. Cela s’apparentait pour nous à un jeu, mais nous sentions bien qu’il comportait aussi une dimension symbolique et sacrée. Plus tard, j’apprenais que ce dispositif mis en place par les professeurs avait pour fonction de symboliser l’élévation de l’âme humaine à ce moment précis de l’année, comme Steiner l’explique dans l’ouvrage Quatre imaginations cosmiques d’archanges, aux Éditions Triades, ou comme le stipule l’épître de la période de la Saint-Jean de la Communauté des Chrétiens, également écrit par Rudolf Steiner.

Nous vivions ainsi dans une sorte d’ambiance religieuse permanente, éprouvant intérieurement les ambiances des temps de l’année dans un état de vénération mystique, tandis que notre raison était quant à elle très peu stimulée par les cours, déjà considérablement raccourcis par les "fêtes" elles-mêmes et les nombreuses activités artistiques du programme Steiner-Waldorf. Cet environnement créait alors en moi une sorte d’hypertrophie de mes dispositions à la religiosité, à la rêverie nébuleuse, à l’abandon de mon esprit dans les douceurs de la dévotion. Devenu adulte, après avoir décidé d’abandonner la communauté anthroposophique et ses modes de vies composés de rituels, je rencontrais d’importantes difficultés à me défaire de ces habitudes. En effet, ce pli était si fortement imprimé en moi que je devais constamment faire des efforts pour ne pas abdiquer l’usage de ma raison, ou me plonger dans une vie organisée selon d’incessants rituels. Je devais lutter pour ne pas m’accoutumer à une passivité intérieure et à une absence de jugement que j’aurais eu tendance à considérer comme la norme d’une vie harmonieuse. Je devais aussi constamment me secouer pour faire des choses nouvelles, comme de partir en voyage ou entreprendre de découvrir des horizons qui m’étaient inconnus, comme si mon idéal de vie était celui d’un monastère rythmé par les prières, les récitations de mantras et les "fêtes". Je ne suis pas de ceux qui pensent que la religion serait par essence quelque chose de nuisible, un opium développant nécessairement la soumission. Mais je crois qu’il est néfaste de développer la religiosité en étouffant l’essor de la raison, qui permet à l’individu de devenir autonome et responsable. Or l’école Steiner-Waldorf développe de manière unilatérale une religiosité débordant sur tous les domaines de la vie scolaire. Même dans les cours de sciences, on nous apprenait à observer les expériences avec une attitude de dévotion. Je peux même dire que cette ambiance suscitait en moi, par moments certains états psychiques anormaux. Ainsi, je me souviens que, lors d’un récit légendaire qui servait d’introduction au cours de Géographie, j’ai eu la nette impression de sortir de mon corps et de m’extraire du cours du temps. C’est du moins ainsi que je me représentais la chose, une fois revenu à moi-même.

Les mythes et les contes

De mes quatre premières années de ma scolarité dans cette école, je garde surtout le souvenir de l’importance que prenaient les récits de contes et de mythes. Ceux-ci prenaient l’essentiel de la matinée (le "cours principal") et étaient relayés, en après-midi, par des cours de peinture où nous reprenions les motifs que nous avions abordés le matin. Nous écoutions les récits des grandes mythologies, celtique, nordique, grecque, égyptienne, puis nous en peignions certaines scènes après le repas. Au premier rang de la classe, suçant mon pouce jusqu’à un âge très avancé, j’écoutais en rêvant le professeur, qui déployait ces fresques dans mon imaginaire. Lui même était tellement exalté par ces récits qu’il en postillonnait continuellement, au point que les élèves de la première rangée devaient s’abriter derrière leurs cahiers. Par moment, il s’arrêtait pour étaler d’un revers de main les postillons qui s’était accumulés sur les tables, provoquant des haut-le-cœurs chez les filles. On pourrait certes se réjouir de ce que l’imagination soit ainsi nourrie et stimulée. Mais l’envers de la médaille était que nous ne faisions pas grand chose d’autre en cours, que nous n’apprenions quasiment rien dans les autres matières. Notre raison était comme endormie. Cela provoqua chez moi une sorte de prolongement indéfini de l’état rêveur de la petite enfance, ainsi qu’une atrophie des facultés réflexives et volontaires. On ne nous demandait jamais aucun effort de mémorisation. Il n’y avait jamais aucun contrôle ni aucune sanction, conformément à la doctrine de cette école qui se refusait à introduire la notation jusqu’à un âge très avancé. Nous étions habitués à jouir des beaux récits qu’on nous proposait, sans avoir à faire par ailleurs aucun effort. Je devenais une sorte de consommateur d’imaginaire, un "drogué de mythes".

A l’âge de 25 ans, il m’est arrivé une petite histoire qui mérite d’être racontée. Notre professeur de classe, qui avait poursuivi son activité à l’école en question, se vit en proie aux critiques de nombreux parents, lui reprochant ce qu’ils estimaient être son incompétence, son manque d’autorité, etc. Pendant les "fêtes de trimestre", sa classe était en effet réputée pour se comporter comme une bande de petits singes sauvages. Ces remarques l’avaient blessé et il se posait des questions sur ses capacités enseignantes. Il eu alors l’idée de me faire venir chez lui, ainsi qu’un autre élève de ma promotion, pour nous demander notre avis sur la question. "Courageusement", il avait choisi pour cela ses deux meilleurs élèves, ceux qu’ils savaient acquis inconditionnellement à sa personne. Voulant lui venir en aide en étant toutefois honnête, je me souviens lui avoir parlé de sa manière de raconter les contes et les mythes. Je lui disais à quel point ces récits étaient inscrits profondément en moi, et combien j’avais la nostalgie d’un tel état. Il en ressortit tout ragaillardi, déclarant qu’il allait "encore accentuer cet aspect de son enseignement". Cet homme a fini sa carrière sur un rapport d’inspection le déclarant tellement incompétent qu’il mettait ses élèves en danger.

Je ne me rendais cependant pas compte que la manière même de  raconter les mythes de notre enseignant consistait à y introduire constamment des interprétations anthroposophiques… Ce n’est que plus tard, en lisant moi-même ces contes dans leurs versions originales et en étudiant des livres anthroposophiques, comme Mythes et Légendes et leurs vérités occultes ou La sagesse cachée de contes de Grimm, que je me suis aperçu de ce procédé insidieux.

Les travaux manuels

La pédagogie Steiner-Waldorf comporte dans son programme un nombre impressionnant d’activités manuelles et de travaux artisanaux : menuiserie, tricot, couture, jardinage, cuisine, modelage, forge, cuivre, etc. Ce programme peur séduire les parents qui se disent que leurs enfants deviendront ainsi doués de leurs mains et seront capables de réaliser un grand nombre de choses sur le plan pratique. Le discours que les pédagogues anthroposophes avaient tenu à mes parents étaient de cet ordre. Ils affichaient leur volonté d’équilibrer le développement du pôle intellectuel, hypertrophié à notre époque, en compensant par des activités manuelles et artisanales diverses et variées. Cependant, ces cours furent pour moi, jusqu’à la "neuvième classe", les pires moments de ma scolarité. Non pas que je n’aimais pas me servir de mes dix doigts, bien au contraire ! Mais les pédagogues de mon école avaient une manière effroyable d’enseigner ces activités. En effet, toutes les activités de ce genre normalement sont faites pour développer, chez ceux qui s’y adonnent, un certain sens de la créativité, de l’ingéniosité, combinés à un amour authentique des matériaux (bois, cuivre, tissus, etc). Mais du fait que ces pédagogues étaient des anthroposophes, leur rapport personnel à ces activités était marqué par une forte psychorigidité. Ainsi, tous les élèves devaient réaliser le même objet à l’identique. Obsédés par l’idée que les enfants réalisent un bel objet, conforment à leurs critères, le professeur récupérait à la fin de chaque séance le travaux de l’élève afin de lui "avancer". Par "avancer", le professeur entendait surtout "corriger" ce qu’avait fait l’élève, c’est-à-dire réaliser elle-même l’objet parfait qu’elle avait en tête. Parfois, lorsqu’elle repérait une erreur dans l’ouvrage, il arrivait  au professeur de travaux manuels de défaire entièrement ce qu’avait fait l’élève pour le refaire complètement à sa place. Ainsi, tous les enfants se retrouvaient avec quasiment le même objet sans personnalité, qu’ils étaient d’ailleurs incapables de reconnaître si ce dernier se mélangeait avec ceux de leurs camarades. Lors des "Portes-ouvertes", lorsque les élèves exposaient leurs travaux, il fallait mettre une étiquette afin qu’ils sachent lequel leur appartenait. Cela se traduisait aussi par une grande froideur envers la plupart des élèves, sauf ceux qu’ils considéraient comme leurs élus. En outre, les professeurs se contentaient de nous donner des ordres que nous devions exécuter, sans les comprendre. Par exemple, en cours de bois, on nous disait de prendre telle planche, de la scier sous tel angle, puis de prendre une gouge et de creuser à tels endroits tant de centimètres, etc. La plupart du temps, nous ne savions même pas quel type d’objet devaient être réalisé à la fin. Nous suivions les consignes. Nous discutions entre nous, ne nous souciant pas trop de ce que nos mains faisaient. Ce travail avait ainsi quelque chose de similaire à celui des forçats qui cassent des cailloux dans les bagnes. A la fin du temps scolaire imparti, presqu’aucun élève n’avait fini son objet. Le professeur prenait alors ses outils électriques, effectuait en deux temps et trois mouvements ce qui nous aurait encore pris de nombreuses heures sans les outils qu’il avait, et nous nous retrouvions avec un bel objet (un plateau de fruits, un petit bateau, etc), que nous pouvions ramener à nos parents, ébahis. Pendant ces cours, le professeur se montrait parfois violent avec les élèves, surtout quand il s’agissait des garçons, leur tirant les oreilles jusqu’à les soulever du sol quand ils n’exécutaient pas comme il l’entendait ses consignes. Avec les jeunes filles, il lui arrivait de laisser s’égarer ses mains.

En cours de couture et de tricot, je ne crois pas avoir réalisé un seul objet abouti lors des quatre premières années de ma scolarité. La professeur, particulièrement rigide, jugeait déplorables toutes mes productions et ne m’accordait aucune aide lorsque je la sollicitais. Estimant que j’étais nul, elle finit par me mettre dans un coin, assis par terre, pour démêler ses pelotes de laines. Avec les "bons élèves", dans un autre coin de la salle, elle discutait de contes et de légendes. Pendant ce temps, le petits groupe de caïds de la classe passait son temps à m’insulter et à me provoquer. Lorsque parfois je m’énervais au point de hausser la voix, elle quittait sa retraite dorée pour venir me punir, sous les ricanements de mes persécuteurs, puis retournait à sa place avec son groupe d’élèves favoris. Au bout de plusieurs années, excédé, comprenant que ce que je vivais n’était pas normal, je prévenais mes parents que je ne voulais plus assister à ces cours de couture et de tricot. Ils acceptèrent. Aujourd’hui encore, comme la plupart de mes anciens camarades de classe, je ne sais pas recoudre un bouton de chemise, alors que j’ai fait quatre année de cours de couture, à raison parfois de quatre heures par semaine, dans l’école Steiner-Waldorf où j’ai été scolarisé.

Des cours de science et d’arts sans la moindre trace de pensée

Dans les écoles Steiner-Waldorf, on affirme que l’apprentissage des disciplines scientifiques repose sur une méthode particulière. Cette dernière consisterait à partir systématiquement de l’observation des phénomènes pour parvenir progressivement à en dégager les lois qui y sont contenues. On affirme s’opposer ainsi à la tendance générale à l’abstraction, caractéristique de notre civilisation. On s’insurge contre la pratique pédagogique répandue consistant à faire apprendre aux élèves les lois de la Physique, de la Chimie, de l’Optique, ou d’autres sciences, sans avoir préalablement appris à observer les phénomènes naturels où elles se manifestent. Aujourd’hui, pour accréditer leur pratique, les pédagogues anthroposophes se réclament de l’esprit d’une initiative pédagogique comme « La main à la pâte », qui semble rejoindre leur projet.

Cependant, pour avoir vécu de l’intérieur la manière dont ces beaux principes sont appliqués dans la réalité quotidienne de la scolarité d’un élève Steiner-Waldorf, je peux témoigner de leur complète inefficacité. En effet, l’observation des phénomènes en vue de découvrir leurs lois nécessiterait de passer progressivement de la description à la conceptualisation. Il faudrait que l’élève puisse être mis en présence d’un phénomène, comme une expérience de Chimie, puis qu’il rende compte de ce qu’il perçoit, qu’il se pose des questions au sujet de ce qu’il a observé et que ces questions le conduisent à formuler des hypothèses, lesquelles trouveront ensuite des réponses sous forme de lois scientifiques. Mais avec les pédagogues anthroposophes, il semble qu’il y ait une incapacité foncière à passer du sensible à l’intelligible, de la perception au concept. Quand j’étais élève, nous passions ainsi des heures à préparer, réaliser puis observer une expérience. Mais nous n’en tirions jamais rien. Nous ne déduisions rien de ce nous voyions. Nous nous enlisions dans la description, qui ne suscitait aucune pensée. Ce phénomène était récurrent, quels que soient les différents professeurs que j’ai pu avoir. Ils reproduisaient l’expérience en suivant les indications données à ce sujet par Rudolf Steiner, ou l’un de ses disciples, puis se montraient incapables de provoquer des interrogations et la dynamique réflexive qui aurait dû nous amener à concevoir des lois. Cela tenait d’une part au fait qu’ils avaient horreur de l’abstraction et rechignaient donc à en arriver au point où il faut bien que la loi prenne une forme abstraite pour être saisie dans un esprit scientifique adéquat. Mais cela tenait également au fait qu’ils étaient eux-mêmes parfaitement incapables de penser par concepts, comme je devais m’en apercevoir plus tard en les fréquentant à l’âge adulte. L’anthroposophie, qui est une démarche mystique, avait comme atrophiée, voire anéantie la capacité de leurs esprits à s’élever vers des concepts. Tout au plus voulaient-ils aller jusqu’à des images, mais pas au-delà.

Le moment pédagogique le plus significatif de ce que je cherche ici à décrire fut le cours de Chimie de la « 7ème classe », portant sur les acides et les bases. Notre professeur nous avait fait réaliser des décoctions de choux-rouge, afin de nous montrer comment ce liquide changeait de teinte lorsqu’on y mettait tantôt une base, ou tantôt un acide. Nous répétions sans cesse l’expérience, sans en comprendre la finalité, comme on observerait un tour de magie. La démarche scientifique s’était littéralement empêtrée dans le choux-rouge, dont des parties importantes s’étaient renversées au sol, dans le chahut général provoqué par notre désintérêt croissant pour une expérience qui ne nous apprenait rien. Je me souviendrais également toujours de notre professeur de science, en « 11ème classe », nous expliquant le phénomène de l’électricité en le comparant à celui de l’attraction que ressentent l’un pour l’autre les amoureux. Cette incapacité à l’abstraction, même dans les sciences, faisaient des dégâts considérables en Mathématiques. Je me souviens par exemple que nous avions les plus grandes peines du mondes, en « 12ème classe », à comprendre ce que pouvait être une fonction, car aucune métaphore n’est plus opérante à ce niveau. Cette répugnance à l’abstraction, associée au fait qu’on ne nous demandait pratiquement jamais de retenir quoi que ce soit par cœur et qu’il n’y avait de contrôles que très rarement, faisaient que le niveau de la plupart des élèves de ma classe, dans tous les domaines scientifiques, et en particulier en Mathématiques, était absolument catastrophique. Les seuls qui s’en sont tirés et ont pu passer un Bac C (aujourd’hui le Bac S) étaient ceux dont les parents avaient décidés de leur payer des cours supplémentaires à la maison, ou qui supervisaient eux-mêmes de très près leur progéniture dans ce domaine. La dernière année, comme cela se fait souvent dans les écoles Steiner-Waldorf, notre classe était divisée en deux groupes : le premier, constitué des bons élèves qui suivaient en sciences, bénéficiait de cours prodigués par des intervenants extérieurs compétents ; le deuxième, dont je faisais partie, devait se contenter des "cours" dispensés par un ancien élève qui avait la bosse des Maths, mais qui était un effroyable pédagogue, n’avait aucune exigence et laissait se déployer une nonchalance qui apparentait ses prestations à une sorte de garderie. Cependant, l’école voulait tellement nous cacher, ainsi qu’à nos parents, cet état de fait que nos notes furent gonflées artificiellement jusqu’à notre départ. Cela eut pour conséquences que je m’inscrivis en toute confiance dans une filière A1 du Baccalauréat (Philosophie coefficient 8, Mathématiques coefficient 7), et que j’obtins 02/20 à l’épreuve finale de Mathématiques, ne parvenant à décrocher le diplôme que par un 16/20 en Philosophie qui redressa ma moyenne.

Toutefois, cette incapacité foncière des pédagogues anthroposophes à élever leur pensée jusqu’au domaine des concepts ne concernait pas que l’apprentissage des sciences. On l’observait aussi dans les cours d’arts et d’Histoire de l’art. En effet, ceux-ci consistaient bien souvent, pour notre enseignante des "Grandes classes", à nous projeter des diapositives sur lesquelles nous visionnions des œuvres d’art célèbres. Nous devions ensuite les décrire lors d’un travail collectif où chaque élève de la classe était invité à prendre la parole. Ce qui, soit-dit en passant, n’était pas inintéressant, puisque nous apprenions ainsi à bien observer une œuvre, à remarquer chacun de ses détails, etc. Mais au moment où il aurait fallu passer de la description à l’interprétation, il y avait comme un grand blanc. Notre professeure se montrait parfaitement incapable de dégager un sens à ce que nous voyions. Elle semblait prisonnière et envoûtée par l’apparence sensible de l’œuvre d’art. Tout ce qu’elle parvenait à dire se résumait à un seul et même commentaire pour chacune des œuvres, à savoir : « C’est très intéressant ! ». Cela finissait par nous excéder ! Quand je la retrouvais, des années plus tard, en tant que formatrice à l’Institut de formation des professeurs à la pédagogie Steiner-Waldorf, je constatais qu’elle n’avait absolument pas évolué sur ce point. Elle nous mettait en présence d’œuvres, nous les faisait décrire et concluait par un « C’est très intéressant ! » qui laissait l’assistance perplexe, tandis qu’elle clignait des yeux d’un air absent. Quelques anciens élèves Steiner-Waldorf qui faisaient la formation trouvaient scandaleux de retrouver ce travers pédagogique des années plus tard, mais n’osaient pas formuler ouvertement ce reproche, par crainte de la position hégémonique que cette formatrice exerçait dans le milieu des écoles Steiner-Waldorf. Protester contre cette façon de faire, c’était le meilleur moyen de ne pas valider sa formation et de n’avoir aucune chance de trouver un poste plus tard.

Il faut que soit bien clair que ce que j’ai décrit de mes professeurs de science ou de ma professeure d’Arts dans les « Grandes classes » est un trait commun que j’ai rencontré chez tous les enseignants Steiner-Waldorf. Je ne cherche ici aucunement à stigmatiser telle ou telle personne, mais à pointer une caractéristique générale, là où je l’ai vu s’exprimer avec le plus de force. On pourrait trouver étrange qu’une pédagogie se réclamant de l’auteur de la Philosophie de la Liberté soit à ce point marquée par une incapacité foncière à penser par concepts. En effet, Rudolf Steiner ne consacre-t-il pas de nombreuses pages à tenter précisément de cerner la nature de la pensée conceptuelle, qu’il nomme en d’autres endroits de son œuvre la « pensée pure », ou la « pensée proprement humaine » ? Mais si on lit bien la manière dont il en parle, on observera qu’il est toujours allusif et jamais descriptif à ce sujet. Il évoque l’existence d’une pensée pure, montre par ses propos qu’il y avait lui-même accès, mais jamais n’en fait faire l’expérience à ses lecteurs, même dans ses œuvres de jeunesse. Ensuite, quand il déploiera l’anthroposophie en tant que doctrine ésotérique et mystique, on peut même dire qu’il enlisera ses disciples dans une pensée métaphorique et "incônique". C’est pourquoi on trouve constamment, dans les discours des pédagogues anthroposophes, des quantités de métaphores, comme celle de la germination de la graine, mais pratiquement jamais de concepts qui soient véritablement pensés. N’est-ce pas aussi parce que la pensée conceptuelle, autrement dit la Philosophie, contient une force qui rends les individus libres, tandis que l’anthroposophie est un asservissement ?

L’anthroposophie étant un mode de pensée de type religieux, elle se révèle donc fondamentalement incompatible avec une véritable démarche scientifique. Parce qu’elle constitue le socle de la pédagogie Steiner-Waldorf, elle rend impossible un enseignement normal des sciences. La religion est quelque chose d’honorable, certes. Mais vis-à-vis des phénomènes apparents, elle développe une attitude de vénération qui ne permet pas de « décoller » de ceux-ci. C’est la raison pour laquelle, dans de nombreuses écoles Steiner-Waldorf, les parents des élèves se rendent bien compte que la science est « le parent pauvre » de l’école. Certaines écoles parviennent parfois à endiguer la catastrophe en faisant venir des intervenants extérieurs, lorsqu’elles ont les relations appropriées. Ainsi, on voit intervenir, dans les « Grandes classes » de certaines écoles Steiner-Waldorf, des chercheurs émérites venant enseigner aux élèves. Mais n’est-ce pas l’aveu du fait qu’il est au fond impossible de confier les disciplines scientifiques à des pédagogues anthroposophes, qui n’ont pas l’esprit adéquat pour cette mission ? Sans oublier le problème posé par le fait que des chercheurs ne sont pas nécessairement des pédagogues, qu’ils ne peuvent pas de faire de miracles quand les bases ne sont pas acquises et que le niveau de ce qu’ils exposent est bien souvent trop compliqué pour des élèves de Lycée. Faire venir des intervenants extérieurs dans les domaines scientifiques, c’est révéler au monde qu’une pédagogie basée sur l’anthroposophie est incompatible avec l’apprentissage des sciences.

La pratique de l’Eurythmie

Dans mon école Steiner-Waldorf, comme dans toutes ces écoles, on pratiquait l’Eurythmie, cet "art du mouvement" que Rudolf et Marie Steiner ont inventé. Lorsque les pédagogues anthroposophes parlent de cette pratique aux parents, ils évoquent une sorte de danse ou d’expression corporelle. Ils vantent ses bienfaits en tant que pratique permettant une cohésion du groupe, une conscience de l’autre, de son corps, etc. Pas un mot sur les arrières-plans ésotériques de cette activité scolaire. Pourtant, Rudolf Steiner lui-même aurait dit que l’Eurythmie n’est pas une fille, mais la sœur de l’anthroposophie (Lire à ce sujet L’Eurythmie, chant visible, de Rudolf Steiner, Ed. E.A.R., Eurythmie, éléments de base, de Anne-Marie Dubach, Ed. E.A.R., ainsi qu’un numéro spécial des Nouvelles de la S.A.F. consacré à l’Eurythmie). De fait, si l’on voulait comparer l’Eurythmie à quelque chose, c’est bien plutôt au Yoga qu’à l’expression corporelle qu’il faudrait faire référence. A ceci près que le Yoga repose sur des séries de poses statiques, tandis que l’Eurythmie indique des figures en mouvements. Mais au fond, il s’agit d’une pratique de méditation liée au corps, comme le Yoga. Les présupposés associés à l’Eurythmie sont anthroposophiques. Ces derniers ne sont pas situés en arrière-fond, mais présents dans chaque élément de sa pratique. Par exemple, le fait d’associer chaque sonorité primordiale (consonnes et voyelles) à des gestes précis est un présupposé qui est loin d’être neutre. En faisant reproduire ces gestes codifiés aux enfants, on induit dans leur esprit l’idée qu’il existerait un "langage universel". L’Eurythmie serait en effet, selon les anthroposophes, "le langage de l’invisible rendu visible". Il permettrait d’exprimer l’essence des choses à travers des gestes, faits en sympathie avec les sonorités des mots. Ces dernières exprimeraient, dans chaque langue, quelque chose de l’essence éternelle désignée par les noms. Ainsi, l’Eurythmie ressemble à une sorte de langue sanskrite gestuelle : pour les yogis, les sonorités de la langue sanskrite correspondent en effet à l’essence des réalités. Ce pouvoir n’étant pas partagé par les autres langues, cette particularité ferait du sanskrit une langue sacrée. La même spécificité est constitutive de l’Eurythmie de Rudolf Steiner : on explique aux enfants que les gestes qu’ils exécutent expriment l’essence des sonorités, qui elles-mêmes manifestent la réalité idéelle des choses.

Voici un exemple de la pratique de l’Eurythmie, issu d’un souvenir de ma scolarité. Le professeur d’Eurythmie voulait nous faire comprendre que les gestes de l’Eurythmie avaient le pouvoir d’évoquer l’être des choses. Il nous expliqua que le mot "chat", par exemple, est composé des sonorités "ch" et "a" (et d’un "t" muet). Le "ch" est représenté, en Eurythmie, par un mouvement des bras qui évoque une élévation fluide, comme une fumée. Il précisa aux enfants que ce geste exprime une particularité essentielle du chat : sa souplesse, la fluidité de ses mouvements, son caractère mouvant et ses déplacements imperceptibles, comparables à des courants d’air. La sonorité "a" est signifié en Eurythmie par une posture des bras qui exprime la surprise et l’ouverture. Le professeur dit alors aux enfants que cet autre geste exprimait une autre particularité essentielle du chat : ses yeux grands ouverts, sa perception fascinée de ce qui se passe autour de lui, à l’image d’un chat à l’affût d’une souris. Ainsi, les deux gestes de l’Eurythmie avait selon lui exprimé les caractéristiques essentielles de cet animal : la fluidité de ses mouvements et son type d’ouverture sensorielle au monde. Lorsque nous lui avons rétorqué que le mot servant à désigner cet animal était différent dans une autre langue, le professeur affirma que la démonstration qu’il venait d’opérer avec le mot français pouvait également être réalisée avec les mots des autres langues. Les sonorités mettaient simplement l’accent, selon lui, sur d’autres particularités essentielles de l’animal. Ainsi, poursuivit-il, le mot "Kätze" (en allemand) se compose de quatre sonorités : "k", "a", "t" et "z". Le "k" se traduit par un mouvement eurythmique des bras brusque, rude. Le "a", l’ouverture et la surprise. Le "t", la tension vers les hauteurs, la conscience bien éveillée (les bras entourent la tête et les doigts se posent sur le crâne). Le "z" est un "s" amplifié, c’est-à-dire exprimé par un mouvement fluide évoquant un déplacement aérien. Le professeur expliqua donc que le mot allemand "Kätze" exprimait quelque chose d’essentiel propre à l’être du chat : sa capacité à produire des mouvements brusques (le "k") (comme lorsqu’il bondit sur sa proie), qui nous surprennent (le "a"), qui sont précis et calculés (le "t"), mais en même temps fluides, et qui déchirent l’espace comme un éclair (le "z" est signifié en Eurythmie par  un mouvement du bras évoquant une zébrure, ou un éclair). Des explications du même tonneau nous étaient fournies par notre professeur pour le mot "chat" tel qu’il se prononce dans toutes les langues. Quelles que soient les sonorités du mot, comme l’animal en question, notre professeur d’Eurythmie retombait toujours sur ses pattes ! Nous voyons donc qu’en dépit de la diversité des langues, notre professeur induisait dans l’esprit de ses élèves qu’il existe un langage universel, correspondant à l’être des choses, dont l’Eurythmie serait comme l’interprète.

Cette croyance en l’existence d’un "verbe universel" n’est pas neutre ! Elle constitue l’une des croyances essentielles des anthroposophes. Ce verbe universel n’est en effet pas autre chose, dans leur système idéologique, que le "Verbe de Dieu". Ou le Christ, conçu principalement en tant que principe cosmique (et secondairement comme personnage historique). Cette pratique de l’Eurythmie consistant à interpréter les sonorités de chaque mot (pour y déceler un contenu de sagesse exprimant l’essence de la chose désignée) doit également être mise en rapport avec une croyance des anthroposophes selon laquelle il existerait des "Esprits ou Génies des langues". En effet, dans la doctrine anthroposophique, tandis que les individus sont guidés par leurs "Anges", les peuples sont dirigés par des entités cosmiques nommées "Archanges". Les langues ont chacune leur Archange, parfois distinct de l’Archange du peuple (Lire à ce sujet Âmes des peuples, de Rudolf Steiner, Ed. Triades). Cette croyance était relayée et développée par la "période de linguistique de 10ème classe" (un mois consacré à l’étude de la linguistique, en 3ème). Ainsi, l’Eurythmie était un moyen d’induire dans l’esprit des enfants certaines des croyances des anthroposophes. Bien sûr, ces derniers ne considèrent pas cette croyance comme une spécificité de leur doctrine, mais comme une réalité dont l’Eurythmie leur apporterait en quelque sorte la preuve. C’est pourquoi ils peuvent endoctriner avec une parfaite bonne conscience. Ils sont en effet persuadés de ne dire que des réalités aux enfants, et non des idées anthroposophiques.

En outre, l’Eurythmie véhicule une idéologie cachée de la supériorité de la culture européenne. En effet, les gestes de l’eurythmie, qui sont sensés reproduire les mouvements du "langage universel", sont calqués sur le graphisme des lettres de l’alphabet que nous utilisons en Occident (l’alphabet phénicien). Le "B" en eurythmie correspond à des gestes des bras qui entourent le ventre, le "O" correspond à un geste des bras formant un rond, etc. Comme si les lettres de notre alphabet correspondaient au "langage universel". A aucun moment on ne se demande : qu’en est-il alors des autres alphabets ? Comment se fait-il que notre alphabet corresponde aux mouvements du "Verbe" ? L’Eurythmie est donc un européocentrisme subtil. Quand on fait pratiquer l’Eurythmie à des élèves d’autres cultures possédants d’autres alphabets, comme le chinois, l’arabe, le japonais, etc, on leur impose sans le dire une conception selon laquelle l’alphabet des occidentaux serait dans un rapport privilégié avec l’essence de la réalité, tandis que leurs alphabets n’auraient pas cette chance. Il s’agit d’une sorte de colonialisme spirituel et artistique imposé en douceur.

De plus, je crois qu’il faut dénoncer la pratique de l’Eurythmie comme une école de l’autosuggestion. En effet, lorsque les enfants font tel ou tel geste en Eurythmie, on leur indique ce qu’ils sont sensés ressentir intérieurement. On leur donne tout un tas d’explications sur ce qui se passerait en eux en exécutant tel ou tel geste. Le professeur évoque les mouvements soit-disant naturels de leur intériorité lorsqu’ils accomplissent les gestes de l’Eurythmie. Comme s’il ne faisait que les décrire, alors qu’en fait il les induit. Ce faisant, il habitue les élèves non seulement à croire à l’Eurythmie, mais à pratiquer sur eux-mêmes l’autosuggestion. En effet, les élèves Steiner-Waldorf sont accoutumés ainsi à s’imaginer qu’ils ressentent effectivement en eux-mêmes telle ou telle chose, alors qu’en fait celles-ci leur ont été suggérées. Le professeur pénètre ainsi directement dans l’inconscient des élèves. Cette pratique relève donc, comme je l’ai décrit dans mon article intitulé Une emprise et un endoctrinement presque indétectables, d’une méthode d’endoctrinement consistant à provoquer de "fausses réminiscences". On fait croire aux élèves qu’ils ont découvert par eux-mêmes, au fond d’eux-mêmes, certaines idées qui, en réalité, ont été implantées dans leurs esprits sans qu’ils ne s’en aperçoivent. L’Eurythmie est une effraction permanente des consciences des enfants. On leur donne, à travers cette pratique, un goût pour l’irrationnel qui favorisera plus tard la réception de l’anthroposophie. En effet, dans les cercles de la Société Anthroposophique, l’appel à la subjectivité du ressenti est largement répandu. Dans les réunions des différentes "branches", que l’on commence souvent par quelques gestes d’Eurythmie, il est fréquent qu’on demande aux membres de sonder leur intériorité pour y découvrir tels ou tels sentiments mystiques, qu’on aura en réalité suggérés de manière habile. Ainsi, les élèves qui auront pratiqué l’Eurythmie sont-ils prédisposés à entrer dans des modes de pensée qui sont ceux des anthroposophes.

Enfin, l’Eurythmie dans les écoles Steiner-Waldorf est un moyen d’enseigner directement certaines idées ésotériques de Rudolf Steiner. Par exemple, en "12ème classe" (1ère), il est inscrit dans le programme du professeur d’Eurythmie d’aborder dans son cours les douze signes du Zodiac, avec les gestes et les figures de l’Eurythmie indiquées par Steiner dans son ouvrage intitulé L’Eurythmie de la parole (Ed. Triades), ou les Douze harmonies zodiacales (Ed. Triades), ou encore dans d’autres cycles de conférences. Cet enseignement est conçu comme le couronnement de la pratique de l’Eurythmie par les élèves au cours des douze années de leur scolarité. Ainsi, on enseigne bien directement, dans les écoles Steiner-Waldorf, les conceptions astrologiques du fondateur de l’anthroposophie.

La volonté de créer une sorte d’attachement affectif des élèves avec l’Eurythmie repose sur certains stratagèmes, dont l’un d’eux est mis en place dès le "Jardin d’Enfants" (Maternelle). En effet, pendant ces trois premières années de la scolarité Steiner-Waldorf, la personne qui vient faire des cours d’Eurythmie aux tout-petits n’est pas appelée par son nom, mais "Maîtresse Eurythmie". Ce n’est que lorsque les enfants passent en "première classe" (CP) que cette enseignante doit être désormais appelée par son nom civil. Auparavant, elle se sera entièrement confondue, aux yeux des enfants, avec sa fonction et sa matière. Elle se sera elle-même dépersonnalisée pour incarner l’Eurythmie. Les autres "jardinières" sont au moins appelées par leurs prénoms (par exemple, "Maîtresse Odile", ou "Maîtresse Françoise"). Ce qui, soit dit en passant, est à mon sens une familiarité institutionnalisée visant à produire un attachement affectif problématique avec les élèves. Mais la professeur d’Eurythmie n’a plus de prénom. Elle devient "Maîtresse Eurythmie" ! Ou, plus exactement, c’est l’Eurythmie qui n’est plus, par ce procédé, considéré comme une matière, mais comme une personne aux yeux des enfants. L’Eurythmie devient donc pour eux un être humain à part entière et non plus un contenu d’enseignement ! Ce qui permet ainsi la sanctification, voire la divinisation de cette matière instaurée par Rudolf Steiner. On peut se demander si ce procédé et ses conséquences psychologiques ne sont pas à l’origine des corps bien souvent décharnés, voire à la limite de l’anorexie, des professeurs d’Eurythmie. En effet, n’est-ce pas en raison de cette exigence d’effacement de leur propre personnalité au profit de l’Eurythmie que ces enseignants finissent en quelque sorte par disparaître corporellement derrière ce qu’ils sont sensés représenter, à savoir la "sœur de l’Anthroposophie", un être spirituel ?

C’est peut-être pour toutes ces raisons que, dans mon souvenir, les cours d’Eurythmie étaient exécrés par les élèves. Certains les séchaient parfois délibérément, dès le CE2 ("4ème classe"). Le professeur principal devait nous faire régulièrement de véritables sermons pour qu’un calme relatif règne dans les cours de son collègue. Parfois, il devait venir en personne, pour faire la police. Rien d’étonnant à  cette révolte, qui avait bien souvent lieu dans toutes les classes : nous sentions bien que cette soit-disant pratique artistique était des plus bizarres. Nous en avions assez d’exécuter des mouvements dont nous ne comprenions pas le sens, ou dont les explications, malgré notre conscience d’enfants, nous semblaient des plus fumeuses. Les enseignants Steiner-Waldorf savent bien qu’il se produit un fort rejet de l’Eurythmie par les élèves autour des "quatrième" et "septième" classes (CE2 et 6ème de Collège), c’est-à-dire à des âges où la raison s’éveille. Leur consigne est alors de tenir coûte que coûte et de continuer à imposer cette matière aux élèves, le temps que la crise passe. Ce n’est qu’en "11ème classe" (seconde) que j’ai commencé à apprécier un peu l’Eurythmie, car notre professeur nous laissa alors un peu de latitude d’improvisation personnelle, tandis qu’auparavant nous n’avions été que des exécutants. Que de temps perdu à apprendre ces gestes codifiés qui ne sont finalement déchiffrables que par les anthroposophes ! Un jour – ce devait être en "6ème classe" – notre professeur a tenté de lever nos réticences à l’égard de l’Eurythmie en posant une devinette, dont la résolution avait pris les deux heures du cours de la matinée. Il avait demandé malicieusement à la classe : "Qu’est-ce que nous faisons dans notre école qui n’existe dans aucune autre école ?" Toute la classe avait cherché la réponse, pendant que la matinée s’écoulait, énumérant les unes après les autres les différentes activités proposées à l’école. Quand, de guerre lasse, peu avant la récréation, nous avons fini par donner notre langue au chat, et que la réponse attendue est arrivée, ce fut un profond mouvement de déception qui nous souleva ! Tout ça pour ça ! Nous étions écœurés. Fort heureusement pour notre professeur, la récréation lui fournit le moyen de ne pas avoir à se justifier d’avoir consacré deux heures de cours à la promotion rusée de cette activité que nous détestions. Il était du reste fort content de lui, étant parvenu à glisser dans l’esprit de ses élèves que, dans la pédagogie de leur école, un élément unique existait, que les autres écoles n’avaient pas la chance de connaître : l’Eurythmie !

Ce procédé utilisé par notre professeur de classe peut paraître grossier. Mais il est pourtant loin d’être inefficace. En effet, que l’on songe simplement au fait qu’il n’existe nulle part ailleurs que dans les institutions anthroposophiques de possibilités de pratiquer l’Eurythmie. Si vous voulez exercer cet "art du mouvement", qu’il faudrait plutôt appeler le "Yoga des anthroposophes", vous devez nécessairement passer par la Société Anthroposophique, l’Eurythmée, ou l’un des Instituts anthroposophiques de formation pédagogique, etc. Ainsi, en habituant les élèves à faire de l’Eurythmie, en l’imposant comme seule pratique d’expression corporelle dans le cadre scolaire, en mâtant les récurrentes révoltes qu’il suscite chez les élèves, les pédagogues anthroposophes peuvent légitimement espérer que certains élèves mordront à l’hameçon. En effet, malgré les réticences généralisées qu’il provoque bien souvent, l’Eurythmie est parfois très apprécié d’un petit nombre d’élèves. Tout simplement parce que le sport est réduit à la portion congrue dans ces écoles, ou que les autres formes d’expression corporelles n’y ont pas droit d’entrer. Les élèves, lorsqu’ils veulent poursuivre cette pratique à laquelle ils se seront attachés affectivement, parce qu’elle aura permis une forme d’épanouissement qui, dans cet univers très particulier lié à l’anthroposophie, est la seule expression corporelle possible, devront donc nécessairement s’adresser aux anthroposophes. Ils constitueront ainsi autant de nouvelles recrues.

Des discours sur la nature ou comment la croyance en un Verbe cosmique nous était enseigné subtilement

L’idée qu’il existe un "Verbe cosmique" est très importante dans la doctrine de Rudolf Steiner. Elle est inlassablement répétée dans les Leçons ésotériques de la 1ère Classe (Ed. E.A.R.), qui sont les piliers de l’École de Science de l’Esprit. Il s’agit d’une croyance assez complexe, mais qui peut être insinuée de manière subtile dans l’esprit des élèves dans les écoles Steiner-Waldorf, comme nous allons le voir.

Commençons par décrire cette croyance. Pour Rudolf Steiner, le "Verbe" est une entité cosmique très élevée. Il s’agit du "Verbe de Dieu" dont parle l’Évangile de Jean. On peut donc lui donner également le nom de "Fils", ou de "Christ". Il est consubstantiel à la divinité. Toutefois, pour Steiner, sa place n’est pas seulement celle d’un être céleste, éternel, hors de portée des humains. Il est également présent dans la nature et dans l’âme humaine. Ainsi le "Verbe" est-il présent dans certaines manifestations naturelles, comme dans certaines manifestations psychiques. En tant que "Logos", il exprime la loi (la légalité) des phénomènes psychiques, naturels et suprasensibles. Car il est le principe même des lois de l’univers. En effet, la doctrine de Rudolf Steiner stipule qu’il existe trois mondes : le "monde physique", le "monde de l’âme" et le "monde de l’Esprit" (Lire à ce sujet Théosophie, chapitre : Les trois mondes, p. 89 à 161, Ed. Novalis). Le "Verbe de Dieu" appartient quant à lui à un monde encore plus élevé, à propos duquel il serait impossible au clairvoyant de dire quoi que ce soit. C’est de ce monde que proviennent ce que Steiner nomme les "noyaux de vie" de chaque être (Lire à ce sujet Théosophie, p. 136, Ed. Novalis). Il s’agit des principes ultimes de chaque chose. Ces "noyaux de vie" s’incarnent tout d’abord dans le "monde de l’Esprit", puis dans le "monde de l’âme" et enfin dans le "monde physique". Le "Verbe cosmique" est l’être divin qui gouverne ces "noyaux de vie". Nous pouvons donc tracer le schéma suivant :

- Monde des "noyaux de vie"    Verbe de Dieu

- Monde de l’Esprit                      Verbe cosmique        Lois spirituelles

- Monde de l’Âme                        Verbe cosmique        Lois psychiques

- Monde physique                        Verbe cosmique        Lois de la nature

Comment les pédagogues anthroposophes vont-il s’y prendre pour inculquer un tel élément doctrinal aussi subtil et aussi complexe aux enfants ? En procédant par analogies ! Prenons un exemple, issu d’un souvenir de ma scolarité. Lors de mon arrivée en "quatrième classe" (CE2), le premier cours de l’année a commencé par une sorte de "leçon de chose". En entrant dans la salle de classe, les élèves ont en effet découvert que des cadavres de papillons blancs jonchaient un peu partout le sol. Le professeur nous alors expliqué que ceux-ci provenaient de l’élevage de vers-à-soie qui avait été confectionné avant les vacances. Il a ensuite fait le récit de ce qui était survenu pendant les deux mois d’absence des élèves. Je me souviens de ses paroles comme si c’était hier :

"Vous voyez les enfants, les chenilles ont mangé les feuilles de mûriers que nous leur avions laissé. Puis elles ont confectionné autour d’elles un cocon. A l’intérieur de ce cocon, elles se sont comme liquéfiées. Dans cet état, elles ont pu s’ouvrir aux forces cosmiques (sic). Alors elles se sont transformées et son devenues des papillons. Ces derniers ont ensuite percé leurs cocons, puis se sont envolés. Ils ont vécus quelques jours et sont morts. Ce sont leurs cadavres que vous avez découvert en entrant dans la classe."

Jusqu’ici, à part la brève mention des "forces cosmiques" (qui peut passer inaperçue, mais qui serait probablement un peu délicate à justifier scientifiquement), cette partie du cours ressemble à une "leçon de choses" classique. Mais ensuite, le professeur s’est mis à nous parler de nous. Il nous a expliqué que, nous aussi, un peu comme les chenilles, nous avions grandis pendant les vacances, que nous avions sans doute percé notre "cocon", et que nous allions maintenant peut-être "nous envoler". Ce discours peut ressembler, pour un observateur non averti, à une simple envolée poétique. A ceci près qu’il s’appuie sur une conception anthroposophique précise, selon laquelle l’enfant de neuf ans subi une sorte de mutation de ses corps subtils ("astral" et "éthérique"). L’enfant serait en effet, à ce moment de sa vie, sensé commencer de se dégager de "l’enveloppe éthérique" que lui a laissé sa mère lors de sa naissance. Les anthroposophes appellent cela "franchir le Rubicond".

Ensuite, je me souviens que notre professeur a poursuivi son discours en affirmant que tout, dans la nature, subi cette loi qui consiste à mourir pour renaître sous une autre forme. Cela pourrait ressembler à une innocente évocation du cycle naturel de la vie et de la mort. Mais à y regarder de plus près, il s’agit en fait d’une conception de la doctrine ésotérique des anthroposophes. Steiner mentionne en effet à de nombreuses reprise que la loi du "Meurs et deviens", exprimé par Goethe dans cette maxime célèbre, est un principe spirituel fondamental. On le trouve clairement mentionné dans le mantra anthroposophique suivant :

"Ce qui vit dans l’univers

N’existe qu’en créant en soi

Les prémisses d’une vie nouvelle.

L’âme ne cède à la mort

Que pour évoluer d’un élan immortel

Vers des formes de vie sans cesses renouvelées."

(Rudolf Steiner, Services pour nos défunts, in Rudolf Steiner et nos morts, Ed. triades)

Si l’on a suivi attentivement les étapes du discours que nous a tenu notre professeur, on aura pu y déceler les trois domaines et les trois formes dans lesquels agit le "Verbe cosmique" des anthroposophes. En effet, notre professeur a commencé à montrer comment le "Verbe" se manifeste dans le "monde physique" (le règne de la nature), notamment sous la forme de la chenille mourant pour renaître sous forme de papillon. Puis il a montré comment il se manifeste aussi dans le "monde de l’âme" : en "franchissant le Rubicond", l’élève de neuf ans commence à mourir à son enfance pour renaître en tant qu’individualité autonome. Enfin, il a évoqué comment le "Verbe cosmique" se manifeste en tant que loi spirituelle dans le "monde de l’Esprit" : il s’agit de la loi du "meurs et deviens", que les anthroposophes citent constamment. Ainsi, notre professeur, sans le formuler aussi clairement que je viens de le faire, mais en construisant tout son discours sur ces présupposés, aura exprimé la conception anthroposophique du "Verbe cosmique" s’incarnant dans le "monde physique", le "monde de l’âme" et le "monde de l’Esprit" :

- Verbe cosmique en tant que loi naturelle :

La chenille qui devient papillon ;

- Verbe cosmique en tant que loi psychique :

L’enfant de neuf ans qui "franchit le Rubicond" ;

- Verbe cosmique en tant que principe spirituel :

La loi du "meurs et deviens".

Il ne s’agit donc pas d’une conception qui, comme le prétendent les pédagogues anthroposophes, serviraient juste d’arrière-fond conceptuel et ne serait pas exprimée en tant que telle aux élèves. En réalité, elle est formulée, mais sous la forme du discours analogique, qui ne permet pas de la repérer facilement. A force d’être répétée sous des formes similaires (par des discours construits en trois parties distinctes reliées entre elles par un procédé analogique) elle finira par s’implanter dans l’inconscient des élèves, sans que ceux-ci ne puissent sans apercevoir. La logique est toujours la même :

- le professeur fait la description d’un phénomène naturel ;

- le professeur procède à l’évocation d’un phénomène psychique ;

- le professeur fait mention d’une loi spirituelle.

La logique qui sert à construire ce genre de discours, prononcés devant les élèves, est la même que celle utilisée par les prêtres de la Communauté des Chrétiens (église des anthroposophes) pour élaborer leurs sermons lors des offices religieux qu’ils célèbrent. De fait, il s’agit d’une sorte de "sermon scientifico-moralo-religieux".

Prenons un nouvel exemple. Une autre fois – ce devait être en "cinquième classe" (CM1) – notre professeur a commencé son cours en évoquant le fait que les graines de crocus que nous avions planté dans le parc de l’école ont du subir un processus de décomposition pour que le germe qu’elles contenaient puisse commencer à se développer. Ensuite, il a parlé du fait que, lorsque nous développons une nouvelle faculté, les anciennes facultés que nous possédions dépérissent (il avait notamment mentionné le fait que notre mémoire devient moins bonne dès que nous commençons à apprendre à calculer). Puis, il avait évoqué le fait que le Christ a du mourir sur la croix pour que la foi chrétienne se répande dans le monde entier. Là encore, nous voyons comment son discours était construit autour d’une logique ternaire :

- la description d’un phénomène naturel : la mort des graines de crocus ;

- l’évocation d’un phénomène psychique  : le déclin de la mémoire lorsque la faculté de calculer s’éveille ;

- la mention d’une loi spirituelle : la loi du sacrifice.

Cette loi spirituelle prenait ici un visage plus ouvertement religieux. On peut dès lors comprendre que l’inspecteur qui, en 2000, avait rendu son rapport sur l’école de Saint-Menoux, dans l’Allier, avait pu déceler :

« Une confusion parfois étrange entre croyances, interprétations et connaissances scientifiques. » (cité par Paul Ariès dans Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, p. 229)

En effet, le discours des pédagogues anthroposophes consiste bien à mêler constamment des faits scientifiques, des observations psychologiques et des croyances religieuses. Mais ces liens sont beaucoup plus systématiques que ne pouvait l’imaginer cet inspecteur. Le but poursuivi par ces derniers est déterminé. Il vise à  instaurer peu à peu, dans la conscience des enfants, la croyance en l’existence d’un "Verbe cosmique". Dans les deux exemples que nous venons de mentionner, nous voyons comment s’y prend le professeur Steiner-Waldorf pour faire passer cette croyance aux élèves. La construction d’un système d’analogie entre des réalités appartenant à des registres différents lui permet de ne pas avoir à formuler son idée trop explicitement. Il le fait en toute bonne foi, persuadé qu’en agissant de la sorte, il mettra en contact les élèves avec une réalité profonde de l’existence dont leurs âmes auraient besoin pour s’épanouir.

Prenons un dernier exemple, afin de montrer que cette technique d’endoctrinement n’est pas seulement présente dans les petites et moyennes classes, mis qu’on la retrouve jusque dans les cours dispensés au lycée. En "12ème classe" (1ère), notre professeur de Physique-Chimie avait commencé par nous montrer une expérience scientifique consistant à nous faire comprendre comment l’électricité est produit par la mise en relation d’un pôle négatif et d’un pôle positif, reliés entre eux par une électrode. Puis il avait tenu un discours sur l’attirance mutuel des sexes, l’amour des garçons pour les filles, et réciproquement. Enfin, il avait terminé son propos en affirmant que tout, dans l’univers, est construit sur le modèles de polarités qui s’attirent l’une l’autre. Nous voyons maintenant facilement en quoi un tel discours n’avait rien de spontané, mais était construit selon le schéma de la représentation ternaire du monde des anthroposophes, afin d’illustrer et d’induire l’idée de l’existence d’un "Verbe cosmique".

Quelles sont les conséquences d’un tel procédé sur la maturation psychologique et intellectuelle des élèves Steiner-Waldorf ? A première vue, il leur donne la faculté d’opérer facilement des liens entre des domaines différents. Souvent, ces élèves se font remarquer en sortant de leurs écoles par leur audace à établir des parallèles entre des faits appartenant à des domaines étrangers les uns aux autres. Cela peut même passer pour une forme de liberté de pensée. A ceci près qu’il s’agit en réalité d’un formatage ! A force d’être mis en contact permanent avec des discours du genre de ceux que j’ai mentionné dans cet article, les élèves Steiner-Waldorf finissent par penser comme leurs professeurs, c’est-à-dire comme des anthroposophes.

Quel est l’inconvénient d’un tel mode de pensée ? Certes, le système de pensée par analogie procure une forte impression de cohérence. Comme si le monde était régit par des lois dont l’élève a l’impression qu’on lui communique la substance. D’après mon expérience, les élèves ont véritablement l’impression que quelque chose des ultimes secrets de l’univers leur est apporté par leur professeur. Le problème n’est cependant pas que cela soit vrai ou faux, mais qu’on leur inculque ce genre idée sans qu’à aucun moment celles-ci n’aient été formulées ouvertement, ni présentées comme des hypothèses. Et que jamais on n’aura parlé aux parents de cette stratégie. En outre, ce faisant, on plonge les enfants dans un mode de pensée qui est celui d’une "pensée magique", ou d’une "pensée mythique". Nous ne sommes plus dans le "logos", mais dans un "mythos". Cette dernière forme de pensée donne certes confiance dans le monde, dans la vie et en soi-même. Mais elle est aussi la base d’une construction intellectuelle qui peut conduire au fanatisme anthroposophique. Il faut en effet se rendre compte que toute notre modernité, depuis la Révolution Scientifique, s’est construite sur une volonté de distinction et de séparation claire entre les domaines de la science et de la religion. La pédagogie Steiner-Waldorf et l’idéologie qui la sous-tend veulent tout simplement remettre en cause ce clivage ! Steiner est d’ailleurs très clair sur ses intentions dans des ouvrages où il aborde la question des sciences de la nature (Lire à ce sujet Les limites de la connaissance de la nature, Ed. Novalis). Il ne supporte pas cette séparation entre le domaine du religieux et celui des sciences naturelles. Il veut recréer un pont entre eux. Il veut coûte que coûte les réunir. La religion catholique s’était dans un premier temps cabré contre la Révolution scientifique. Puis elle a finit par accepter ses conséquences et a abandonné dans une large mesure sa mainmise sur les sciences et sur la société. Mais Steiner a voulu fonder une "Science de l’Esprit" pour réintégrer les sciences de la nature et la vie des hommes dans le giron d’une nouvelle religion. En l’occurrence, la religion des anthroposophes. Si l’on suit la logique de cette doctrine, je pense que cela reviendra tout simplement à replonger la civilisation dans une forme de science de type aristotélicien. Ou à faire renaître de ces cendres la Scolastique de Saint Thomas d’Aquin. Or ce n’est pas pour rien que l’Occident a décidé d’abandonner ce mode de pensée il y a quelques siècles ! L’une des raisons – et non des moindres ! – de la séparation de la science et de la religion est qu’elle garantit la liberté des consciences individuelles. Le triomphe de l’anthroposophie équivaudrait à un retour aux sciences du Moyen-Âge et à une théocratie sociale.

Le moins que l’on puisse dire est que les enseignants Steiner-Waldorf devraient avoir l’honnêteté, lorsqu’il font la promotion de leur pédagogie auprès des parents ou des institutions, d’afficher clairement leurs intentions et de dire qu’ils vont immerger les enfants dont ils ont la charge dans un mode de pensée se plaçant délibérément à contre-courant de la modernité !

Relations sociales difficiles

Parmi les autres souvenirs marquants de mes quatre premières années à l’école Steiner-Waldorf, il y a le vécu des relations sociales épouvantables avec les autres élèves. Ma sœur en garde également un souvenir cuisant. Dans la cour de récréation, les élèves étaient en effet entièrement livrés à eux-mêmes. A cette époque, la cour en question était immense, constituée non seulement de la grande pelouse du Château où avaient lieu les cours, mais aussi d’une partie de la forêt qui n’était séparée par aucun grillage du bois. L’ensemble était si étendu et si « sauvage » que les enfants pouvaient s’y perdre, y construire des cabanes, explorer les champs potagers alentours, etc. Pour toute surveillance, un vieux monsieur débonnaire proche de la retraite souffrant de problèmes cardiaques arpentait à petits pas ce vaste domaine. Il était donc facile aux enfants de former des bandes qui avaient pour passe-temps de martyriser et de passer à tabac ceux qui avaient été désignés comme souffre-douleurs des différentes classes. Ces exactions étaient si fréquentes qu’elles avaient lieu presque à chaque récréation. On appelait cela « les chasses à l’homme ». Le processus de désignation des boucs-émissaires obéissait à des critères multiples, mais, en règle générale, il s’agissait d’une opposition entre « les gosses de riches » de l’école, dont les parents payaient grassement la scolarité de leur progéniture, et qui de ce fait avaient tous les droits, et les élèves plus pauvres issus des classes moyennes. En effet, les contributions financières des parents étaient fixés en fonction de leurs revenus. De ce fait, certains parents devenaient les piliers financiers de l’institution scolaire, ce qui rendait leurs enfants quasiment intouchables, quelques soient leurs actes et leurs comportements. Tributaires des revenus versés par ces familles, l’École ne pouvait tout simplement pas se permettre leurs renvois, qui pourtant s’imposaient parfois. De plus, ces enfants appartenaient très souvent à des familles d’anthroposophes adhérant sans faille à la pédagogie. Le martyre de ceux qui, comme moi, avaient une famille de non-anthroposophes de la classe moyenne, s’explique donc aussi pour des raisons idéologiques : on nous faisait comprendre que nous n’étions pas du bon côté, que nous n’appartenions pas véritablement à cette École et que notre place était celle de personnes tolérées et maltraitées. Ma sœur subissait ainsi quotidiennement les quolibets et les injures de ses camarades de classe jusque dans le cadre du cours, devant son professeur principal, qui n’intervenait pas. Quand mes parents venaient demander des explications sur ces événements, on leur répondait que le rôle du professeur n’est pas d’intervenir dans les relations personnelles entre élèves, qui relèvent de fondements karmiques profonds.

Un élève particulièrement odieux et cruel avait décidé de s’acharner sur moi et mobilisait presque à chaque récréation sa petite bande pour me passer à tabac, le plus souvent dans la boue, m’obligeant à rentrer chez moi sale et les vêtements déchirés. Ne pouvant me défendre, mais subissant avec de plus en plus d’exaspération cette maltraitance, je décidais un jour d’adopter une stratégie violente : chaque fois que je me faisais ainsi agresser, je saisissais le meneur par les joues, y enfonçant profondément mes ongles, le maintenant dans un corps à corps prolongé tandis que le reste de la bande me rouait de coups de pieds. Sur sa peau de métis, des marques profondes subsistent probablement encore, ce dont je me voudrais le reste de mon existence. Heureusement pour moi, cet élève finit par quitter l’école. Une autre fois, c’est à un autre élève qui m’avait pris mon ballon, avec sa petite bande, que je décidais d’appliquer ma méthode : je le saisissais, prenant un de ses doigts dans ma bouche et le mordant jusqu’au sang sans lâcher, à tel point que le nerf failli être sectionné. Ces bagarres, qui ne pouvaient être totalement ignorées, ne donnaient pourtant presque jamais lieu à des sanctions de la part des enseignants, même lorsque ces derniers avaient parfois dû séparer eux-mêmes des élèves, qui se battaient comme des chats sauvages. De quelle apathie intérieure faut-il donc être atteints pour ne pas réagir institutionnellement à de telles violences quand elles ont lieu sous nos yeux d’adultes ? N’est-ce pas parce qu’eux-mêmes, comme j’allais m’en apercevoir plus tard en travaillant dans l’une de ces écoles, sont soumis constamment à des situations de harcèlement et de violences psychologiques qu’ils finissent par considérer comme l’état normal des choses ?

La pièce de "8ème classe"

A cette époque, l’année de "8ème classe" était marquée par le projet de réalisation d’une pièce de théâtre. Vers le mois de mai, les cours s’arrêtaient pour que nous nous consacrions entièrement à la préparation de la représentation, tandis que nous avions répété plusieurs heures par semaine tout au long de l’année. Nous réalisions aussi à ce moment-là les décors. En ce qui concerne ces derniers, notre profsseur nous avait copmmandé de réaliser, en cours de menuiserie, une série de douze panneaux sur lesquels étaient peints les douze signes du Zodiac, conformément à ses obsessions anthroposophiques, alors même que ces motifs n’avaient aucun rapport avec la pièce que nous devions interprêter. La pièce que notre professeur avait choisi était en effet "La vie est un songe", de Calderon de la Barca, une pièce espagnole. Comme à son habitude, il avait distribué les rôles principaux à ses favoris dans la classe, bien souvent les enfants des classes favorisées dont les parents adhéraient le plus à l’anthroposophie. C’était une sorte de moyen pour lui de les mettre en valeur aux yeux de tous tout en se les mettant dans la poche, constituant ainsi une sorte de cercle rapproché de fidèles autour de sa personne. Il agissait ainsi à depuis des années à chaque "fête de trimestre", reléguant la partie de la classe qui ne l’intéressait pas à la figuration. La plupart des pédagogues anthroposophes des "Moyennes classes" agissent ainsi, sans aucun souci d’une distribution équitable des rôles et d’une redistribution des chances, contrairement à ce que devrait être l’esprit du théâtre scolaire. C’est pourquoi, depuis des années, je n’avais reçu que des rôles de figurants, alors même que je pratiquais le théâtre dans un atelier municipal et n’était donc pas mauvais dans cette discipline. En fait, la distribution des rôles reproduisait et renforçait la hiérarchie sociale de la classe telle qu’elle était établie depuis toujours. Mais pour cette occasion, il avait daigné couper un des grand rôle en deux et m’en confier la plus petite partie. Or ma prestation fut d’une qualité qui étonna tout le monde le jour de la représentation. Personne ne m’avait jamais vu comme cela ! Soudain, mon image changea donc du tout au tout, ce qui devait considérablement améliorer, lors de mon passage dans les "Grandes classes", mes relations avec mes camarades, qui jusqu’alors avaient été épouvantables et le plus souvent humiliantes.

Passage dans les "Grandes Classes"

En entrant dans les classes du Lycée, appelées "Grandes Classes", ma situation de bouc-émissaire changea du tout au tout, sans que je sache très bien pourquoi. Peut-être était-ce dû au départ de notre professeur principal qui, après avoir suivi les élèves pendant huit ans, laissait à présent l’équipe des professeurs du Lycée prendre la relève ? En effet, sa nette incompétence n’était probablement pas pour rien dans l’état délétère de la classe. Mais comme il s’agissait d’un anthroposophe convaincu, il n’avait eu à subir aucun reproche. Il put même reprendre plusieurs cycles complets de huit ans, avec des résultats de plus en plus catastrophiques.

Mais je crois aussi que ce changement de situation tenait aussi au changement de l’équipe pédagogique qui avait en charge ma classe. En Effet, tant que j’étais dans les "Moyennes classes", mon destin pédagogique était pris assumé par l’équipe de ces classes. Or les professeurs de ce "cycle" sont bien souvent les plus représentatifs de l’esprit Steiner-Waldorf, c’est-à-dire empreint d’une grande rigidité, considérant leur travail comme une sorte de sacerdoce religieux, enseignant à la manière dont les prêtres font des prêches, répétant inlassablement les mêmes procédés pédagogiques comme un Musulman peut réciter le Coran, voulant donner d’eux-mêmes une sorte d’image de la perfection pédagogique, etc. Il n’en allait pas de même dans mes "Grandes classes", où une certaine dynamique intellectuelle animait certains de nos enseignants. Cela ne modifiait pas seulement leur mode d’enseignement et leurs rapports aux élèves, mais également leur comportement. Ils étaient moins rigides, plus ouverts sur le monde, moins paternaliste et obsédés par l’aspect religieux de leur pédagogie, moins enlisés dans la volonté de suivre les rituels pédagogiques waldorf. Ou du moins, ils avaient à cœur que l’esprit religieux anthroposophique soit désormais porté également par la vie intellectuelle et non plus seulement par les rituels pédagogiques de leur école. Certains avaient aussi bénéficier d’une formation universitaire qui leur permettait d’être beaucoup moins déconnectés de la vie de leur époque que ne l’étaient les professeurs des "Moyennes classes". Pour le dire de façon simple, l’équipe pédagogique des moyennes classes d’une école Steiner-Waldorf a toujours tendance a traiter les élèves comme des "bébés", ou des élèves des "Petites classes", conformément à la doctrine pédagogique de Rudolf Steiner selon laquelle toute tendance à l’intellectualisation durant cette période de la vie d’un enfant est une sorte de crime. Tandis que, dans les "Grandes classes", la vie intellectuelle n’est plus bannie de façon aussi catégorique. Pour les professeurs enseignant dans les deux "cycles", cela pose d’ailleurs des problèmes méthodologiques de fond, tant ce hiatus est important. Si c’est un professeur dominé par l’esprit des "Moyennes classes"  qui enseigne dans les "Grandes classes", il aura tendance à maintenir ses élèves dans une sorte d’hébétude de la pensée. Si c’est au contraire un professeur des "Grandes classes" qui enseigne dans les "Moyennes", ses collègues lui reprocheront de chercher à éveiller prématurément les enfants et de leur donner trop de travail (alors qu’eux-mêmes ne leur en donne en fait quasiment aucun). En réalité, un éveil progressif des facultés intellectuelles devrait avoir lieu dès les "Moyennes classes", conformément à ce qui se fait dans l’enseignement normal. Mais cette option va à l’encontre des dogmes de la pédagogie Steiner-Waldorf. C’est la raison pour laquelle on trouve dans ces écoles tant d’élèves qui, jusque dans les classes du Lycée, sont restés comme endormis. Quand parfois ces situations inquiètent les pédagogues anthroposophes, ceux-ci déclarent : "Ne vous inquiétez pas, il va se réveiller l’année prochaine !". Mais bien souvent, il faut encore attendre l’année suivante, puis celle qui suit… avant de se rendre compte que l’éveil escompté ne se produira probablement pas. Ces "réveils" des élèves endormis étaient d’ailleurs devenu une sorte de mythe pédagogique dans les écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé : on parlait de leur venue possible comme on aurait parlé de celle d’un miracle. On aurait souhaité y assister avec la même vénération que celle qu’on peut avoir pour la floraison d’une graine qu’on aurait mise soi-même en terre. Sauf que rien n’était fait pour stimuler cet événement et que l’on oubliait que les êtres humains ne sont pas des plantes.

Cette différence fondamentale entre l’esprit de l’équipe pédagogique des "Moyennes classes" et celui des "Grandes classes" est d’ailleurs bien souvent source de conflits majeurs dans les écoles Steiner-Waldorf. Tantôt ce sont les professeurs des "Grandes classes" qui dominent l’équipe pédagogique, et donc toute l’école, en raison de leur supériorité intellectuelle. Mais il faut pour cela qu’il se trouve, parmi les professeurs, des personnes qui maîtrisent de manière intellectuelle l’anthroposophie et soient en capacité d’éblouir leurs collègues par de beaux discours anthroposophiques. C’est alors le règne des "Maîtres-à-pensée-pédagogues Steiner-Waldorf". Tantôt ce sont, au contraire, les professeurs des "Moyennes classes" qui dominent, car ils représentent une forme d’orthodoxie de la pédagogie anthroposophique. C’est alors le règne des "Prêtres-pédagogues Steiner-Waldorf". Entre ces deux groupes, la guerre est parfois à couteaux tirés. Mais la fragilité naturelle des "Grandes classes", davantage soumises aux exigences de la société et tributaires de  difficultés financières importantes, fait que ce sont la plupart du temps les "Moyennes classes" qui dans la durée l’emportent. Quand un professeur des "Moyennes classes" a en même temps une dimension pseudo-intellectuelle, il devient alors tout-puissant dans l’institution.

Toujours est-il que je pouvais désormais entrer dans une phase de ma scolarité beaucoup plus épanouissante. Mes résultats s’amélioraient. Auparavant, devant chercher mes camarades parmi les enfants handicapés mentaux de la classe, j’avais fini par me considérer comme l’un des leurs, c’est-à-dire comme un attardé. Mes résultats (si tant est que l’on puisse parler de "résultats" dans ce système éducatif où il n’y avait jamais le moindre contrôle) n’étaient guère meilleurs que les leurs. Cependant, je bénéficiais à partir de la 9ème classe" de l’enseignement d’une professeur de Français qui, pour la première fois au cours de ma scolarité, était exigeante envers ses élèves. Elle me fit découvrir la littérature en suscitant chez moi une vraie passion : je dévorais l’Iliade, l’Odyssée, les Misérables, Chateaubriand, etc. Sans elle, je ne serais probablement jamais sorti de l’état de somnolence intellectuelle profonde qui avait été la mienne pendant quatre ans.

Pourtant, cette École continuait à nous présenter, à travers l’enseignement de certains professeurs anthroposophes purs et durs, des idées anthroposophiques. La manière de procéder devenait de plus en plus ouverte. Comme je l’ai décrit plus haut, ces idées avaient jusqu’ici simplement été suggérées. Elles faisaient partis de notre univers mental et s’étaient inscrites en nous sans même que nous nous en rendions compte. Elles passaient principalement par le biais des "fêtes" et des rituels, mais aussi d’allusions lors des cours proprement dit, en particulier lorsqu’on nous racontait des contes et des mythes. De ce fait, elles ne dépassaient pas le stade de la suggestion et pouvaient demeurer inconscientes. Chez de nombreux élèves, cela n’allait pas plus loin. La plupart de mes camarades ont simplement retenu de leur scolarité cette manière apparemment très libre d’apprendre, ces débats ouverts de toute la classe où chacun participe, dit son opinion, cherche, formule des hypothèses, etc. J’ai donné quelques exemples de ces suggestions d’idées anthroposophiques au cours de débats mobilisant toute la classe dans mon article intitulé Une emprise et un endoctrinement presque indétectables. Les idées anthroposophiques apportées subrepticement au cours de ces recherches orientées n’ont pas retenu leur attention. Elle font pourtant partie aujourd’hui de leurs représentations inconscientes. Ils gardent un bon souvenir de leur école, qui aura effectivement contribué à leur épanouissement. Les idées anthroposophiques sont présentes quelque part dans un coin de leur psychisme, mais comme endormies et oubliées. Elles pourront rester dans cet état de latence toute leur vie, ou bien être réactivées un jour ou l’autre, à des occasions diverses. Pour ma part, cette activation consciente des idées de Steiner s’est produite au cours de ma scolarité, ce qui est un fait plutôt rare. Cela vient probablement de ma nature philosophe, au fait que, très tôt, je me posais des questions que peu d’adolescents se posent. Et que je cherchais activement des réponses. Or des réponses, les anthroposophes qui m’entouraient avaient à m’en proposer. C’est ainsi que ma rencontre avec les idées anthroposophiques devint beaucoup plus consciente qu’elle ne l’est d’ordinaire pour les autres élèves.

A 15 ans, un stage à la ferme

Je voudrais à présent décrire comment s’est produit mon adhésion consciente à l’anthroposophie au cours de ma scolarité. Je me suis mis en effet à croire à l’anthroposophie et à lire du Steiner à l’âge de 15 ans. A cette époque là, j’étais très mal dans ma peau d’adolescent, car je traversais une situation familiale particulièrement difficile. Je vivais dans un contexte parental totalement disloqué : ma mère était parti à l’autre bout de la France avec ma sœur, tandis que mon père n’était quasiment jamais à la maison pour s’occuper de moi, mais à droite et à gauche chez les filles de passage qu’il rencontrait, se remettant mal de son divorce, surmené par son travail, toujours en déplacements, dans un état proche de la dépression qui le rendait totalement inapte à assumer ses fonctions parentales. Je vivais quasiment tout seul dès l’âge de 14 ans, mes deux parents étant absents. Je mangeais des pizzas surgelées et je passais la plupart de mes soirées à faire mes devoirs. A aucun moment, mes professeurs ne sont venus me parler de la situation éprouvante que je traversais. Jamais ils ne se sont inquiétés de l’absence systématique de mon père aux réunions pédagogiques, du moment qu’il payait les frais de scolarité (élevés) qui étaient exigés. Ce contexte aurait sans doute mérité un signalement, que l’école s’était bien gardée de faire. Selon moi, il y a plusieurs explications à ce grave manquement. D’une part, en raison de leur choix de vivre en marge de la société, dans la défiance à l’égard des autorités, cette institution scolaire méconnaissait totalement les lois et les normes en vigueur. Elle n’avait pas non plus, par principe, d’assistante social. Et sans doute pas la moindre idée des procédures à respecter en cas de situation d’enfant en difficulté familiale. D’autre part, je pense que l’Ecole se fichait éperdument de la situation réelle des enfants et de leur sort en cas de problème extérieur à la vie scolaire. Car ce qui comptait pour elle n’était rien d’autre que la réceptivité de l’âme de l’enfant au contenu qu’elle déversait en lui. (Les seules conversations privées que j’avais avec mes professeurs concernaient les fondements anthroposophiques de ce qu’ils nous enseignaient.) Or, plus un enfant est fragilisé, plus il est réceptif.

C’est dans ce contexte qu’eut lieu un stage à la ferme, obligatoire en "10ème classe" (Troisième). Là, nous assistions assez souvent à des conférences d’un fermier bio-dynamiste anthroposophe, qui nous vantait la méthode agricole inventée par Rudolf Steiner et nous expliquait que, sans elle, le monde allait devenir un désert. Au cours du séjour, l’un des fermiers stagiaires, qui m’avait repéré et qui faisaient parti du groupe d’encadrement, commença à me prendre à part, avec un petit groupe d’autres élèves, pour nous parler de la réincarnation, du karma, de la future incarnation d’Ahriman et des quelques élus qui seraient sauvés après le cataclysme qui ne manquerait pas de se produire après la chute de l’Antéchrist. Nous nous réunissions à la nuit tombée, dans la forêt. Ces récits et ces notions, qui me donnaient des explications sur le sens de la vie, qui me tendaient dans l’expectative d’un événement cataclysmique à venir, me fascinèrent. Je crois même avoir été sujet à quelques hallucinations, tellement ces évocations étaient puissantes sur mon psychisme d’adolescent. Les professeurs qui nous accompagnaient avaient parfaitement remarqué ces drôles de petites réunions nocturnes de jeunes élèves avec ce stagiaire anthroposophe exalté, mais avaient laissé faire.

Sur le domaine de ce fermier, il y avait un lac. Toute la classe était invitée à s’y baigner en fin d’après-midi. Le fermier en question se joignait à nous. Il avait les mains baladeuses. Les filles de ma classe s’en plaignaient.

C’est en revenant de ce stage que je commençais à lire de l’anthroposophie. Je commandais La chute des esprits des ténèbres33 à ma librairie, puis d’autres ouvrages de Steiner, comme la Science de l’Occulte34. Au début, je pense que je n’y comprenais absolument rien. Mais je me souviens que l’écriture de Steiner brassait des idées tellement mystérieuses et pleines de bons sentiments, que je ne pouvais qu’adhérer à ce que je pouvais comprendre, sans avoir encore une vue globale de sa doctrine. Je devins l’ami d’un camarade de classe dont les parents étaient anthroposophes et possédaient une vaste bibliothèque d’ouvrages de Steiner. Ils avaient déjà complètement imbibé leur enfant des conceptions anthroposophiques. Nous avions alors, à l’écart dans la cour de récréation, de longues conversations sur l’incarnation de l’être cosmique du Christ dans un corps humain, sur les réincarnations de Steiner, ou sur ce genre de "secrets ésotériques", qui nous exaltaient. Un contexte scolaire normal nous aurait sans doute fait sentir que cet engouement nous isolait. Mais ce fut le contraire qui se produisit à l’école Steiner. Certains professeurs, se sentant en confiance, se mirent même à évoquer de plus en plus ouvertement des notions comme celles de nos apartés. Par exemple, en "11ème classe", sous prétexte de faire un cours sur l’Histoire du Christianisme et la légende de Perceval, notre professeur d’Histoire-Géographie nous fit un cours sur la Gnose, évoquant la nature supraterrestre du Christ. Dans un autre cours, il nous parla du passage du Menon de Platon où celui-ci, à travers l’expérience de l’exercice de géométrie auquel participe un esclave, établit le concept de réminiscence. Il nous le présenta comme une preuve objective de l’existence de la réincarnation. Je pourrais multiplier les exemples dans ce sens. En définitive, au lieu de s’inquiéter de notre tendance mystique, qui prenait des proportions de plus en plus grandes, nos enseignants nous considéraient au contraire comme de bons élèves, des élèves qui s’intéressaient à ce qu’on leur enseignait, qui étaient avides d’entretiens après les cours avec nos professeurs, afin d’en savoir plus sur ces connaissances mystérieuses dont ils semblaient avoir la maîtrise. A mes yeux, mes enseignants étaient devenus détenteurs d’un savoir secret qu’il fallait tenter d’approcher.

Ce n’est que pendant mes séjours dans des colonies de vacances, qui fort heureusement pour moi ne furent pas les colonies anthroposophiques Iona (colonies de la Communauté des Chrétiens, une filiale cultuelle de l’anthroposophie, que les écoles Steiner-Waldorf recommandent souvent aux parents pour les vacances de leurs enfants), mais les colonies de vacances de l’O.R.T.F., que je prenais parfois conscience du décalage. Tandis que les autres adolescents de mon âge participaient à des fêtes, dansaient, sortaient avec des filles, je restais isolé à lire des livres de Steiner. J’avais des sortes d’élans mystiques. Toutefois, ces colonies me faisaient chaque fois du bien car, pendant quelques temps, j’étais sorti du cadre de l’école et je fréquentais d’autres personnes, d’autres horizons. Malgré mes côtés bizarres, je parvenais néanmoins à être accepté par le groupe, étant au fond quelqu’un de social. Je précise ce point car, plus tard, dans les milieux anthroposophiques, on m’a souvent reproché d’être un asocial, de ne pas accepter de me fondre dans le groupe, de ne pas savoir reconnaître « le Christ en l’autre », et des affirmations culpabilisantes de ce genre. En fait, je pense avoir seulement été un adolescent qui traversait des événements difficiles et qui n’a pas eu, de la part des adultes responsables qui étaient autour de lui, la moindre aide ni la moindre compassion. Pire, ils ont selon moi profité de cette fragilité pour m’enfermer dans l’anthroposophie, là où j’aurais au contraire eu besoin d’une véritable ouverture au monde. Quand je vois maintenant celui que je suis devenu depuis que j’ai quitté l’anthroposophie, je me rends compte que ma vraie personnalité est aux antipodes de ce que la vie dans une secte a failli faire de moi.

Un enseignant-gourou qui a eu une grande influence

Mes croyances anthroposophiques furent en outre alimentées par un enseignant particulièrement « engagé » dans l’anthroposophie et de nature très charismatique. Il était à cette époque un pilier des « Grandes classes » de l’Ecole de Verrières-le-Buisson ». Je veux dire par là qu’à partir de la 10ème classe, nous l’avions presque la moitié du temps en cours, car il enseignait à peu près toute les matières : l’Anthropologie, l’Histoire, la Zoologie, l’Embryologie (la SVT), le Théâtre, la période sur Perceval, celle sur Faust, l’Architecture, etc. Il avait même un rôle majeur dans l’école, où il faisait figure de sage que l’on consultait lorsque surgissait un conflit entre deux personnes, car on le croyait capable d’une totale impartialité. Il rayonnait encore au delà de son institution scolaire jusque dans les autres écoles Steiner-Waldorf françaises. Il est admis qu’il est le fondateur de ce qui deviendra la Fédération des écoles Steiner-Waldorf de France. Il faisait parti d’une famille anthroposophique renommée originaire d’Alsace, dont presque tous les membres travaillait dans une institution anthroposophique de France ou d’Allemagne. Son père était une figure intellectuelle majeure de l’Anthroposophie en France. Lorsqu’il enseignait, il était tellement imprégné d’anthroposophie qu’il ne se rendait plus compte qu’il ne suivait plus du tout le programme officiel, qu’il était sensé respecter. Il allait parfois très loin dans son enseignement de la doctrine de Steiner. Ainsi, je me souviens qu’il nous parlait ouvertement de l’Atlantide, de la réincarnation, de la nature solaire du Christ, de la vie après la mort, etc. Dans la classe, certains élèves ne le supportait plus et lui avait déclaré une franche hostilité. Ils lui disaient qu’ils en avaient marre de ses idées bizarres. Lui répondait par un certain mépris. Quand à moi et à quelques autres élèves, nous buvions ses paroles, nous désolidarisant de cette partie rebelle et à nos yeux peu ouverte de la classe, dont d’ailleurs une grande partie fut invitée à quitter l’école à la fin de la "11ème classe".

Pour cet enseignant, enseigner l’anthroposophie était l’aboutissement naturel de chacune des matières dont il avait la charge : par exemple, au cours de la "période d’architecture" de "12ème classe", il nous fit faire un voyage de classe au cours duquel nous avions réalisé tout un parcours. Ce dernier passait par la chapelle réalisée par Le Corbusier à Romchamps, les Salines d’Arc-et-Senans, pour finir par une visite du siège de la Société Anthroposopique Universelle à Bâle, le Goetheanum, dont il nous expliqua que la prouesse architecturale était l’aboutissement de la modernité.

Mon cahier de « période » Steiner-Waldorf de « Perceval » est révélateur de l’intensité de l’endoctrinement que je subissais alors. Ceux qui connaissent cette « pédagogie » savent que la "période de Perceval" est un enseignement central de la « 11ème classe », c’est-à-dire de la Seconde de Lycée. Elle se présente comme une étude du roman de Perceval le Gallois. L’auteur choisit pour cette "étude" est de préférence Wolfram von Eschenbach, et son « Parzifal », mais il arrive que les pédagogues anthroposophes français choisissent le roman de Chrétiens de Troie, malgré les réticences exprimées par Steiner à ce sujet, car ce choix donne plus de crédibilité à leur discours prétendant qu’il s’agit d’un travail sur la littérature française. En réalité, cette « période » est surtout un moment où il s’agit de marquer de manière particulièrement intense l’esprit des élèves de certaines conceptions anthroposophiques, en particulier certains éléments de la doctrine ésotérique de Steiner correspondant à la Gnose chrétienne. Sur mon blog, j’ai scanné les pages de nos quatre cahiers de cette « période », réalisé lorsque j’avais 16-17 ans, en 1986-87. Ces cahiers retracent de manière particulièrement exhaustive les discours que nous avait transmis notre professeur pendant ses cours, car j’avais pris alors en note presque chacune de ses paroles, tant j’étais fasciné par cet « enseignement ». Comme on le voit en examinant chacune des pages, ces cahiers ont été visés, corrigés, annotés et commentés par mon professeur. Ce qui montre bien que les propos qui y sont tenus sont le reflet de ce qui avait été dispensé lors de son cours et non le fait de mon propre esprit. D’ailleurs, comment un adolescent pourrait-il inventé de telles choses ?! J’apporte cette précision car je connais d’expérience la mauvaise foi dont savent faire preuve les dirigeants de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf lorsqu’il s’agit de tenter de dissimuler la vraie nature de l’enseignement dispensé dans leurs écoles. Lorsque je relis aujourd’hui ces cahiers, je suis tout simplement horrifié ! Car je m’aperçois non seulement de l’intensité de l’enseignement purement anthroposophique que j’ai subi à cette occasion, mais aussi du fait que j’ai été pendant des mois en contact direct avec un enseignant dont l’esprit était celui d’un « fondamentaliste anthroposophe », capable de nous amener par moment dans des conceptions et des récits qui s’apparentent à des formes de délires mystiques. Il suffit pour s’en convaincre de lire comment une obsession gnostique chrétienne traverse dans mes cahiers l’exposé des faits historiques. Il ne s’agit en fait nullement d’un cours d’Histoire, mais d’un enseignement mystique anthroposophique ! Mais le délire dont je parle et que je suis aujourd’hui en mesure de percevoir apparaît de manière particulièrement nette vers le troisième cahier, lorsque notre professeur nous a fait le récit de la vie de Kaspar Hauser. Cet enseignement se présente comme une étude de cas d’un enfant sauvage. En réalité, la figure de Kaspar Hauser est particulièrement importante pour les anthroposophes, qui pensent que cet enfant était un grand initié atlantéen réincarné au XIXème siècle avec pour « mission » de fonder un nouvel état entre la France et l’Allemagne, mais qui aurait été enlevé et séquestré par les Francs-maçons qui auraient perçu par des moyens occultes la destinée que se proposait de réaliser cette âme encore désincarnée, et qui aurait tenté de l’en détourner en la séquestrant juste après sa naissance (Lire à ce sujet le livre de Peter Tradowski, Kaspar Hauser ou le combat pour l’Esprit, Ed. Triades). L’échec de cette destinée est cause, pour les anthroposophes, du trop faible succès de l’anthroposophie de part le monde et de l’avènement d’Hitler. Or non seulement ces idées anthroposophiques nous ont été clairement suggérées au cours de cette « période », comme on le voit en lisant les pages de mon cahier, mais de surcroît le personnage de Kaspar Hauser nous était présenté comme une sorte de super-héros anthroposophique. Notre professeur avait pu nous dire des choses aussi hallucinante que le fait qu’il avait été capable d’apprendre à lire, compter, écrire et dessiner en à peine quelques jours, qu’il était un être pur doué de sortes de pouvoirs surnaturels, comme de pouvoir deviner la nature des métaux en passant ses mains au-dessus d’eux sans les voir, ou d’être ami avec les animaux au point que les oiseaux sauvage viennent lui manger directement dans la main, ou de survivre plusieurs jours après avoir été poignarder à plusieurs reprises en plein cœur !! On voit ainsi que l’anthroposophie avait en quelque sorte déformée la perception même de ce pédagogue anthroposophe, au point de lui faire voir la réalité de manière délirante. Ainsi, il pensait possible qu’un être humain soit à ce point doué qu’il puisse faire le genre de choses qu’il attribuait à Kaspar Hauser, comme si la magie (à l’existence de  laquelle il croit visiblement) pouvait intervenir à tout moment dans le cours des événements normaux. Au passage, il se servait de ce récit pour justifier de manière malhonnête certaines coutumes anthroposophiques, comme le végétarisme, en nous expliquant que les animaux sauvages se sont mis à fuir Kaspar Hauser le jour où une goutte de bouillon de viande à été introduite dans son potage, comme si la consommation de viande l’avait en quelque sorte soudainement dénaturé. En outre, il nous avait tout simplement inculqué une thèse "conspirationniste", selon laquelle les Francs-Maçons aurait été à l’origine de l’enlèvement, la séquestration et l’assassinat de Kaspar Hauser, pour des motifs occultes. Dans les écoles Steiner, de tels propos s’appellent de l’Histoire !!! Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce pédagogue anthroposophe n’était pas un cas marginal au sein de cette école où j’ai effectué ma scolarité. Il était même devenu le pilier de cette institution. C’est vers lui que tous ses collègues se tournaient lorsqu’il y avait une décision à prendre. On lui confiait presque tous les cours des « Grandes Classes », à l’exception de certains cours de sciences, dont un autre collègue se chargeait. Il enseignait aussi le Théâtre et c’est avec lui que les élèves préparait la fameuse "pièce de 11ème ». Ainsi, de la 9ème à la 12ème classe, nous avions cet enseignant presque la moitié de l’année. On peut imaginer l’impact qu’une telle « formation » a pu avoir sur nos esprit adolescent. Il n’était nullement un esprit isolé au sein de son école. Ni même au sein de l’ensemble des écoles Steiner-Waldorf, puisqu’il était vénéré de tous.

En "12ème classe", l’année suivante, la "période sur le Faust" fut un autre moment marquant de mon endoctrinement à l’anthroposophie. Durant cette "période", passionné par ce que notre professeur nous transmettait, je notais scrupuleusement tout ce qui était dit en cours et le retranscrivait fidèlement, en m’appliquant. Sur mon blog, j’ai également publié mon cahier réalisé à l’occasion de cette "période", lorsque j’avais 17 ans. Tous les élèves Steiner-Waldorf doivent en effet "étudier" cette œuvre lorsqu’ils arrivent en "12ème classe" (Première de Lycée). Cette prétendue étude est en fait surtout une occasion de présenter aux élèves des notions importantes de la doctrine anthroposophique, comme l’existence de trois forces du Mal (Lucifer, Ahriman et Soradt), une conception du Christ comme Esprit solaire devenu Esprit de la Terre, l’Éternel féminin, les Hiérarchies cosmiques (les Archanges), la Plante Primordiale, l’efficience de la Magie, etc. Certes, Rudolf Steiner n’était jamais nommé ni cité, mais toutes ses idées étaient bel et bien présentes lors de cet ensignement. Pour ce faire, ce pédagogue anthroposophe utilisait un habile stratagème : il mentionnait certains auteurs, qu’il avait choisi en raison de leur proximité idéologique avec certaines thèses de Steiner (Simone Weil, Sartre, Platon, Manès, etc), mais il les présentait de manière suffisamment orientée, voire partiale, pour que même la terminologie steinerienne soit au final présente. Il transmettait en toute bonne foi cette doctrine, persuadé qu’il sauvait ainsi nos âmes en nous communiquant ce qu’il appelait des "idées évolutives". Certes, il agissait avec ce qu’il faut bien appeler un certain fanatisme. Élevé lui-même dans le giron de l’anthroposophie, il est probable qu’il n’envisageait pas d’autre horizon culturel que ce dernier. Ou du moins que toutes les autres manières de concevoir l’existence lui semblaient d’avance discréditées. Il était donc sans doute autant victime que coupable. Je dirais même, à sa décharge, qu’il agissait avec une certaine cohérence envers lui-même et était moins hypocrite que son entourage. Pour cette raison, il osait s’affranchir, plus que ses collègues, de l’impératif de dissimulation lors de la transmission aux élèves des idées de Steiner. Il était aussi un homme qui avait un réel souci de ses élèves, du moins de ceux qui allaient dans son sens.

Quelques exemples de sujets de société dans un lycée Steiner-Waldorf

Dans les lycées ordinaires, les cours  d’instruction civique sont l’occasion d’aborder avec les élèves des sujets de société, à partir d’une documentation conséquente, de soulever des questions qui pourront faire l’objet de débats avec les élèves, etc. Dans ce cadre, le professeur n’a pas tant pour fonction d’apporter des réponses toutes faites que de stimuler une réflexion et d’ouvrir les esprits. Mais dans un lycée Steiner-Waldorf, il n’y a pas de cours d’instruction civique. Comme ceux-ci sont obligatoires, ils sont inscrits à l’emploi du temps, souvent sous l’appellation "d’heures de vie de classe", mais dans les faits ces temps servent surtout à la préparation des fêtes religieuses de l’école. Il n’y est bien sûr pas question d’élire des délégués de classe, dont la fonction est normalement d’assister aux "conseils de classes" pour y représenter les élèves : les pédagogues anthroposophes tiennent à rester tout-puissants dans ce domaine et n’ont au fond que mépris pour les processus de désignations démocratiques, que ceux-ci se produisent au sein de l’institution scolaire ou dans la société. Comment donc sont abordés dans les écoles Steiner-Waldorf les grands sujets de société qui parfois secouent l’opinion publique ? Je voudrais en donner ici un exemple à travers mon vécu d’ancien élève.

A la fin des années 80 sont en effet apparus certains débats publics importants, dont nous avons encore des échos aujourd’hui : la procréation médicalement assistée (ou les "bébés-éprouvettes"), l’épidémie du SIDA, l’Euthanasie, les attentats, la contraception, etc. Pendant les cours, l’un de nos professeur, dont je viens de parler de l’influence, qui avait en charge la moitié des matières que nous suivions, comme l’Histoire-Géographie, la Littérature, la Biologie et le Théâtre, se prononçait sur chacune de ces questions, sans ouvrir de débats, mais en raccrochant ses propos artificiellement aux cours que nous étions en train de suivre. Voici quelques exemples des propos qu’il nous tenait :

- Au sujet du premier "bébé-éprouvette", à savoir la petite Amandine, un exploit médical qui venait d’être réalisé par une équipe de médecins français, notre professeur Steiner-Waldorf nous expliqua qu’il était terrifié que l’on puisse donner ainsi naissance à un enfant sans passer par la chaleur des rapports sexuels. Il rattachait cet événements à un passage du Faust de Goethe où Méphistophélès aide à la création d’Homunculus, un homme artificiel vivant dans une petite sphère de cristal. Pour lui, c’était une prophétie montrant que les "bébés-éprouvettes" seraient l’œuvre du diable. Il étayait son propos en expliquant que lorsqu’une âme s’incarne ainsi dans un milieu médical aseptisé, elle ne peut qu’être marquée par la froideur de l’esprit "ahrimanien", allant jusqu’à sous-entendre que de tels enfants ne seraient pas vraiment humains. Pas un mot n’était prononcé sur la douleur des familles qui ne pouvaient pas avoir d’enfants.

- Au sujet du débat sur l’Euthanasie, qui faisait rage en France, suite à la nomination et à la démission éclairs du professeur Schwarzenberg d’un poste de Ministre après qu’il se soit prononcé en faveur de cette pratique, notre professeur nous expliqua que les Hommes devaient apprendre à reconnaître et à accepter l’heure cosmique de leur décès, qu’il ne fallait donc en aucun cas intervenir médicalement dans ce processus. Là encore, pas un mot sur les souffrances d’un malade en phase terminale.

- Au sujet du SIDA, dont l’épidémie battait son plein et décimait certaines populations, notre professeur Steiner-Waldorf nous expliqua que cette maladie avait probablement passé du singe à l’Homme, qu’elle était sans doute une réponse du monde spirituel à l’invention de la pilule contraceptive, laquelle avait débridée la sexualité dans les décennies précédentes en risquant de rabaisser l’être humain au rang de la bête. Il nous dit même clairement qu’il souhaitait qu’on ne trouve jamais de vaccin contre le SIDA, afin que cette maladie infectieuse puisse continuer d’opérer son action bienfaitrice sur notre civilisation.

- Au sujet de la contraception, notre professeur aborda cette question lors d’un cours d’anatomie, en "12ème classe", expliquant que la pilule contraceptive était une calamité qui, artificiellement, déconnectait la femme du rythme cosmique lunaire auquel son organisme devait resté associé. Il recommandait plutôt aux garçons de prendre un bain bouillant juste avant leurs rapports sexuels, afin que la chaleur communiquée ainsi aux testicules inhibe les spermatozoïdes qui s’y trouvaient. Pendant de nombreuses récréations, nous avons plaisanté au sujet de cette remarque en imaginant la scène où un homme devait interrompre l’acte sexuel en cours afin de se faire couler un bain chaud, puis y rester une bonne demi-heure en hurlant de douleur avant de revenir faire l’amour à sa compagne.

- Enfin, au sujet des attentats, dont certains venaient d’avoir lieu à Paris, notre professeur nous expliqua que l’Islam tait une religion rétrograde dont tout le problème était qu’elle n’était pas parvenue à reconnaître l’entité christique, ce qui expliquait que les islamistes soient capables d’actes aussi ignobles.

Ainsi, sur tous les sujets d’actualités brûlants, nous étions imprégnés d’idées anthroposophiques délirantes et franchement réactionnaires, dont je devais mettre des années à me défaire. Mais il ne faudrait pas croire qu’il s’agit là du cas isolé d’un professeur ayant exercé il y a une trentaine d’années. En effet, ce genre de propos est caractéristique des professeurs Steiner-Waldorf. Ainsi, en 2005, lorsque j"ai été moi-même enseignant dans une école Steiner-Waldorf, j’ai suivi la "semaine thématique sur Faust" donnée par une enseignante encore en activité. Celle-ci y développa notamment le propos selon lequel toutes les créations musicales modernes étaient étroitement associées aux drogues. Ainsi, précisait-elle, l’essor de la musique synthétique va de paire avec celle des drogues synthétiques.

Nous voyons donc quel genre de propos consistant à condamner et diaboliser systématiquement la modernité peuvent être tenus par des pédagogues anthroposophes, conformément à leurs idées ésotériques réactionnaires et délirantes issues de la Théosophie de Blavatsky et de Rudolf Steiner.

Les éclairages

C’est à partir de la "11ème classe" que je devins très proche de cet enseignant-gourou, en raison de ma passion pour le théâtre. Je m’engageais dans la préparation de la traditionnelle "pièce de 11ème" bien au-delà de ce qui eut été de l’ordre du raisonnable : non seulement j’interprétais le rôle principal, mais aussi quatre autres rôles secondaires, tout en assumant le rôle de régisseur. Ce fut le début d’une relation amicale d’une bonne dizaine d’année car, chaque année, cet enseignant m’invita à venir collaborer bénévolement à la préparation de ses pièces, en réalisant notamment les éclairages. Chaque année je passais ainsi presque un mois entier à travailler bénévolement pour l’école, préparant les éclairages sur place et partant en tournée ensuite avec les classes dans les différentes écoles Steiner de France et de Suisse, où je réalisais les éclairages. Au cours de toutes ces années, jamais l’école ne m’a proposé la moindre rémunération ni le moindre défraiement. Et il ne m’est jamais venu à l’idée de les demander. Pourtant, ce travail était très prenant : je me souviens de certaines semaines où nous travaillons aux répétitions et à la réalisation des éclairages de 9h du matin à 4h heures du matin chaque jour, ayant à peine le temps de dormir quelques heures. Je dormais chez la famille du professeur en question, n’ayant tout simplement pas le temps de rentrer chez moi, à Paris. Je dormais dans le grenier aménagé, sans qu’on m’offre la possibilité de prendre de douches de toute la semaine, ce qui m’obligeait, au bout d’un moment, à rentrer chez moi pour des raisons d’hygiène évidente. Comme ce travail bénévole avait lieu lors des partiels, il m’est arrivé de sacrifier mes études.

Pendant ces mois consacrés à l’élaboration des éclairages des "pièces de 11ème" de l’école Steiner-Waldorf où j’avais effectué ma scolarité, je vivais donc parmi la famille anthroposophe du professeur en question. Je dormais chez eux, partageait leurs repas, leur intimité, etc. J’assistais aussi à leurs conversations à table, lesquelles étaient consacrées la plupart du temps à médire au sujet des dverses personnes de leur entourage. Ils évoquaient telle ou telle personne, repéraient ses défauts et se lançaient dans des critiques féroces à son sujet, à partir de critères anthroposophiques. Personne n’y échappait ! Bien plus tard, je fus hébergé dans cette famille, à l’âge de trente ans, pendant un mois. Le professeur venait d’être opéré d’un cancer du cerveau, qui allait l’emporté sept ans plus tard. Il était bouleversé par cette maladie. Il déclarait alors qu’il voulait changer son comportement et "développer son côté social". Pour mettre en pratique sa résolution, il avait invité chez lui quelques collègues, ce qu’il ne faisait auparavant jamais. "Développer son côté social" consistait alors pour lui à infligé au collègue en question un entretien au cours duquel lui seul parlait au sujet de lui-même. Quoique son projet fut sans doute sincère, il n’avait en fait aucune idée de ce que signifiait être social.

Pour remercier (je me demande aujourd’hui de quoi) cette famille, je leur offrais chaque année, à l’occasion de la Kermesse de l’école où je venais régulièrement, des cadeaux. Il y en avait un pour chaque membre de la famille, qui comportait trois enfants. Compte tenu de mes ressources d’étudiant, cela représentait pour moi un investissement conséquent. Bien sûr, jamais je ne reçu la pareille. Une seule année cependant, sans doute travaillée par quelque remords ou quelque début de prise de conscience, cette famille m’invita à l’occasion de Noël, m’offrit quelques cadeaux ainsi qu’un bon repas en leur compagnie.

A l’occasion de ma participation de l’élaboration des éclairages de ces pièces de théâtre, j’étais placé vis-à-vis de l’école, des autres élèves, et du statut d’enseignant, dans une situation très confuse, car je ne savais pas très bien à quel titre je participais à ce travail pédagogique. Aucun contrat n’avait été passé. Je n’avais signé aucune convention de stage. Etait-ce en tant qu’élève, ou ancien élève, ou ami de ce professeur, ou disciple de celui-ci ? Qui étais-je vis-à-vis des autres élèves qui avaient à peu près mon âge, ou un peu moins ? Un enseignant ? Un autre élève ? Un mélange des deux ? Rien n’était clair ! Et cette confusion des rôles perdura pendant plus d’une dizaine d’années, pendant lesquelles je réalisais les éclairages de ces pièces35. Ce fut incontestablement un des facteurs qui a contribué à ce que, une fois devenu moi-même enseignant, j’ai eu beaucoup de difficulté à me situer vis-à-vis des élèves.

Le Chef d’oeuvre

A la fin de sa scolarité, l’élève doit réaliser un « chef d’oeuvre », c’est-à-dire un projet personnel qu’il devra mener à bien à l’aide d’un « parrain ». Le choix doit en principe être libre : les enseignants n’interviennent que pour juger de la faisabilité ou de la cohérence du projet. Dans ma classe, et dans de nombreuses classes après la mienne, le choix des projets tournaient pratiquement tous autour de thèmes anthroposophiques. Une élève avait choisi de représenter les « êtres élémentaires » en peinture, un autre de peindre « les quatre tempéraments », une autre de réaliser des masques de cuir représentant « les quatre âges de l’homme en lien avec les quatre tempéraments et les quatre races huamines », une autre d’étudier « la symbolique des contes de fées », une autre encore de réaliser un mémoire sur le cinéaste anthroposophe Andreï Tarkowski, une autre avait constuit une flow-form, c’est-à-dire une fontaine où l’eau coule en réalisant la forme d’une lemniscate, etc. Pour ma part, je décidais de réaliser des sculptures représentants les douze signes du Zodiac, en suivant les indications que Steiner donne dans une de ses conférences intitulée Eurythmie de la Parole (Ed. Triades). Mon professeur d’eurythmie m’avait même photocopié la conférence en question.

Il faut savoir que le le chef d’œuvre est un moment de la scolarité qui a un caractère sacramentel aux yeux de la communauté éducative Steiner-Waldorf. Steiner aurait écrit quelque part qu’il s’agissait d’un baptême.

Ce libre choix des élèves est hautement révélateur, car effectivement personne ne leur avait imposé de prendre des sujets anthroposophiques ! Ils le faisaient de leur propre initiative. Simplement, ils ne se rendaient pas compte que leurs choix étaient en fait orientés par des représentations qui avaient été profondément enfouies dans leur inconscient et qui refesaient surface spontanément à cette occasion.

Ce qui se passait ainsi à l’occasion du "chef-d’oeuvre" était à mon sens hautement révélateur de ce qui pouvait se produire plus tard dans leurs vies : les idées anthroposophiques sommeillent en eux de manière inconsciente jusqu’à ce qu’elles soient un jour réactivées. Ce peut être à l’occasion d’un décès, où ils éprouveront soudain le besoin de se tourner vers des conceptions de la vie après la mort qu’ils trouveront dans les écrits de Steiner traitant de ce sujet ; ou bien à l’occasion de la naissance de leurs enfants, là encore en ressentant « librement » le besoin d’approfondir ce que dit Steiner sur ce thème ; ou bien s’ils s’intéressent à l’une ou l’autre des questions touchant à un aspect spirituel de l’existence.

II. Mes années d’études

*

Conférences anthroposophiques à proximité de l’école

L’anthroposophie n’était cependant pas seulement enseignée de manière insidieuse dans mon école, mais également de manière directe et ouvertement assumée. Un jour, en "onzième classe" (Seconde), fut organisée au sein même de l’école, pour les "Grandes Classes" (le Lycée), une conférence d’un intervenant extérieur : un pasteur de la Communauté des Chrétiens, grande vedette de l’anthroposophie en France et en Allemagne, où il dirigeait le centre de formation des prêtres de la Communauté des Chrétiens. Ce dernier nous parla alors de la nature suprasensible de l’être humain et expliqua qu’il avait eu lui-même un voyage hors de son corps. Selon lui, ce voyage astral prouvait bien que l’âme ne devait pas être confondue avec le corps. Après la conférence, nous étions un petit groupe à rester autour de lui, fasciné par ce personnage, à la fois puits de science et capable de décrire avec une telle évidence un voyage astral. Il nous demanda à chacun nos prénom et nous en expliqua leurs significations étymologiques. Cela peut paraître étrange, mais nous eûmes alors l’impression que nous étions perçus et compris jusque dans notre être le plus intime. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’appris, par son petit-fils, qu’il « faisait le coup du prénom » à toute nouvelle personne qu’il rencontrait, mais qu’il ne se souvenait absolument plus des gens ensuite. Les jeunes adolescents que nous étions ne pouvaient s’en douter, d’autant qu’il nous regardait droit dans les yeux et nous serrait longuement la main, comme si son regard pénétrait jusqu’au fond de nos âmes. Le contact était établi.

Lorsque je suis parti préparer mon Baccalauréat dans une autre école Steiner-Waldorf de région parisienne, où une année de Terminale avait été mis en place, ma famille d’accueil m’informa que ce pasteur anthroposophe donnait des conférences philosophiques à la chapelle de la Communauté des Chrétiens, à quelques pas de chez eux. Cette famille avait été indiquée à mes parents par les soins de l’école. En effet, chaque école Steiner dispose d’un réseau de familles d’accueil qui sont, comme par hasard, très proches de l’anthroposophie. Les enfants qu’elles accueillent, coupés de leurs parents, sont plongés de manière intense dans l’anthroposophie. Ce que l’école elle-même ne pourrait peut-être pas assumer aussi ouvertement. Ainsi, j’allais assister presque toutes les deux semaines aux conférences en question, sur le thème de la vie après la mort. J’y retrouvais mes nouveaux camarades de classe, à qui on avait expliqué que ces conférences étaient une excellente préparation à la Philosophie, leur nouvelle matière.

Puis, peu à peu, les rangs des élèves s’éclaircirent. Ils comprenaient qu’il n’était pas tellement question de Philosophie lors de ces conférences, et que les propos évoqués étaient si ésotériques qu’ils passaient largement au-dessus de leur faculté de compréhension. Quant-à moi, avec quelques autres, je restais fidèle et continuait à suivre assidûment ces conférences, emmené systématiquement en voiture par ma famille d’accueil.

Un professeur de Mathématiques amoureux de ma petite amie

Au cours de cette année de Terminale Littéraire dans une autre école Steiner-Waldorf, je rencontrais une jeune fille qui allait devenir ma petite amie durant une période assez longue. Elle assistait comme moi aux conférences anthroposophiques à proximité de l’école et était enthousiasmée. Elle venait d’une famille d’anthroposophe de l’Est de la France. Auparavant, elle avait fait sa scolarité à l’école Steiner-Waldorf de Fribourg, en Allemagne. Cependant, elle avait avait du revenir précipitamment en France, car elle avait été en proie à des avances répétées de son professeur de musique, ce qui avait provoqué un scandale dans l’école, tout le monde étant persuadé qu’elle avait une liaison avec lui, rumeur entretenue par les nombreux cours particuliers qu’il lui donnait. Elle était encore très choquée par cette histoire lorsqu’elle arriva en région parisienne.

Peu après que nous ayons commencé notre relation amoureuse, je commençais à avoir des problèmes avec mon professeur de Mathématiques, qui se montrait humiliant avec moi en cours. Je pensais au départ que cela était du à mes faibles performances, jusqu’à ce que ma petite amie m’informe que ce professeur lui avait déclaré sa flamme. Il était comme transi d’amour pour cette jeune fille de 17 ans et sa haine à mon égard était proportionnelle à sa passion pour elle. Bien évidement, cela eu un impact très négatif sur mes performances dans sa matière au Baccalauréat. Le montant de la scolarité très élévé que cette école demandait n’empêchait donc pas ses professeurs de nuire aux résultats de leurs élèves par incapacité à contrôler leur libido.

Je mentionne cet épisode car il rejoins un propos que m’a tenu, bien plus tard, Raymond Burlotte, le directeur de l’Institut de Formation à la Pédagogie Steiner-waldorf. Nous étions réuni avec Jacques Dallé, alors Président de la Fédération, dans les locaux de cette dernière, rue Gassendi. Alors que je lui relatait un événement similaire à celui qui était survenu entre ce professeur de mathématiques et ma petite amie, Raymond Burlotte me déclara : "On sait très bien que ce genre de choses arrivent fréquemment dans nos écoles. Ce qu’il faut absolument, c’est éviter de les ébruiter !". A quoi Jacques Dallé ajouta : "Lorsque survient un événement compromettant de ce genre dans une école Waldorf, il faut rapidement en contrer la nouvelle en répandant un mensonge comprenant un élément de vérité. L’élément de vérité contenu dans ce qui est faux viendra accréditer l’ensemble aux yeux de tous."

Une retraitée Steiner-Waldorf un peu trop bavarde

En "12ème classe", l’enseignant gourou qui avait fait venir le grand conférencier anthoposophe (qui n’était autre que son propre père), fit également intervenir lors d’un de ses cours une ancienne jardinière d’enfant de l’école d’origine russe, en lui demandant de venir nous raconter sa vie. Cette personne avait traversée la Révolution de 1917 et les événements tragiques qui avaient secoués son pays, avant de s’exhiler clandestinement en France, puis d’être déportée dans un camps de concentration lors de la Deuxième Guerre Mondiale. De retour à Paris, elle avait été à l’origine, avec Simone Rihouët-Coroze, disciple intime de Marie Steiner, de la fondation de la première école Steiner-Waldorf en France, dans le quartier d’Alésia. Sa vie était donc passionnante. Sa fougue slave également. Dans le contexte de notre scolarité, où nous n’entendions presque jamais parler du "monde extérieur", son témoignage eut l’effet d’une bombe dans mon esprit d’adolescent. Le stratagème était en effet ingénieux : dans de rares occasions, les pédagogues anthroposophes introduisent des éléments d’altérité au sein de cette culture et ce monde fermés sur eux-mêmes qu’est l’école Steiner-Waldorf. Mais ils s’arrangent toujours pour que cette altérité soit liée de près ou de loin à l’anthroposophie. Ainsi, s’ils font venir un homme engagé pour la cause de l’écologie, ils feront appel à Pierre Rahbi, qui viendra donner une conférence dans leurs murs. Ou d’autres personnalités similaires moins célèbres engagées pour d’autres causes qu’ils présentent aux élèves comme des personnalités totalement indépendantes de l’école, alors que ces individus font en réalité partie du sérail. Précisons toutefois qu’il peut arriver que soient invités à s’exprimer devant les élèves Steiner-Waldorf des personnalités n’ayant rien à voir avec le milieu anthroposophique. Ce n’était jamais le cas à mon époque, mais cela arrive de nos jours. Cependant, il est intéressant de remarquer que bien souvent, ces personnes appartenant au "monde extérieur" n’éveillent aucun intérêt chez les élèves Steiner-Waldorf. En effet, ceux-ci sont habitués à une certaine manière de s’exprimer, à une façon spécifique de communiquer du sens à travers l’expression du vécu, si bien que tous les discours qui ne sont pas emprunts de ce style leur semblent fades. Je crois que cette accoutumance à un certain mode d’expression va d’ailleurs jusqu’au rythme et à l’intonation que les pédagogues anthroposophes impriment à leur phrasé. Celui-ci possède en effet quelque chose de très particulier, auquel on est sensible quand on a été un élève de ces écoles, mais qu’on aura du mal à repérer quand on n’y a pas été accoutumé.

Ainsi, découvrir la vie d’une personne qui avait vécue la vie de son époque éveilla en moi un profond intérêt. Mais c’était en réalité une sorte de piège. Lorsque je la croisais un jour à l’école, je vins la trouver pour lui dire toute l’estime que j’avais eu pour son récit. Elle me proposa alors de la revoir et de venir chez elle, pour discuter. J’acceptais son invitation à la fin de la dernière année de ma scolarité dans cette école. Elle me reçut chez elle et commença à me narrer sa vie en Russie, avant de commencer à dériver de plus en plus souvent en me parlant d’anthroposophie. Elle me faisait venir chez elle une fois par mois environ, le dimanche, toute la journée, durant mon année de Terminale. Pour venir la voir, j’avais deux heures et demi de transport à l’aller et au retour. Je restais assis dans sa petite chambre décorée de peintures de Rudolf Steiner. Parfois, elle me lisait des passages des ouvrages du Maître, sur un ton à la fois sérieux et exalté. Puis elle se mit à me raconter l’histoire de l’école où j’avais effectué ma scolarité. Je regrette de n’avoir pas pris de notes à l’époque, car j’appris plein de choses qui sans doute tomberont dans l’oubli. Mais un élément me marqua, qui resta dans ma mémoire et devait ressurgir des années plus tard. Il s’agissait de la venue, au sein de l’équipe des professeurs, bien des années auparavant, d’un enseignant qui avait marqué d’une façon particulière l’histoire de l’école. Ce personnage se disait en effet clairvoyant. Il a d’ailleurs écrit des livres sur la méditation anthroposophique et le karma qui sont encore en vente aujourd’hui :

"Dès qu’il eut mis le pied à l’école, me disait-elle, il a exigé d’avoir une chambre de méditation ! Nous lui avons accordé, mais cette chambre lui servait surtout à faire venir ses élues de la gente féminine ! C’était un véritable coureur de jupons ! Ses origines antillaises lui avaient procuré une clairvoyance atavique, mais également un sang-chaud qu’il était incapable de maîtriser ! (Les anthroposophes tiennent souvent des propos à tendance raciste de ce genre, provenant de Rudolf Steiner lui-même). Moi, je n’ai jamais été invitée dans cette "chambre de méditation" ! ajoutait-elle, à la fois fière et outrée. Le jour où il a quitté son île natale, un volcan est entré en éruption et l’a détruite ! Son influence sur l’école était telle que plus de la moitié du "Collège des Professeurs" ne jurait que par lui. Un jour, nous avons décidé de lui demander de quitter notre institution, que sa présence et le pouvoir qu’il exerçait sur les êtres mettaient en péril."

Au bout d’un moment, je finissais par décliner ses invitations, m’étant rendu compte qu’elle devenait de plus en plus sénile et n’avait en réalité aucun intérêt pour ma personne. Telles sont en effet bien souvent les modalités des "échanges" et des "conversations" dans le milieu anthroposophique : l’autre est considéré comme une sorte de déversoir de sa sagesse supérieure. J’avais tout de même autre chose à faire de ma vie qu’écouter une vieille mémé radoter de l’anthroposophie ! Après la chute du Mur de Berlin, cette vieille dame eut une dernière fois l’occasion de revenir sur son sol natal pour prodiguer ses conseils à un groupe de pédagogues anthroposophes qui ouvraient un jardin d’enfants dans les environs de Moscou. Ces entretiens eurent lieu en 1988. Des années plus tard donc, en 2008, lorsque je rédigeais mes rapports sur la formation anthroposophique destinés à Antoine Dodrimont et Bodo von Plato, ces propos au sujet de "l’initié des Caraïbes" me revinrent en mémoire et je les intégrais dans ma réflexion. Ce qui indigna particulièrement le Président de la Société Anthroposophique en France, qui m’invectiva ouvertement en me faisant comprendre que de tels événements ne devaient jamais être rapportés par écrit, même à l’intérieur de nos cercles.

La pièce de théâtre de 11ème de la classe de ma sœur

Trois ans après ma sortie de l’école, je participais toujours au travail de préparation de la pièce de 11ème classe en élaborant les éclairages. J’accompagnais également la tournée qui avait lieu à cette occasion dans diverses écoles Steiner-Waldorf de France, de Belgique et de Suisse. Cette année-là, c’était la classe de ma sœur que j’accompagnais, pour les éclairages de la pièce de Jean-Paul Sartre intitulée "Les jeux sont faits". On pourrait s’étonner de voir ainsi une pièce de ce philosophe existentialiste au répertoire d’une école Steiner-Waldorf. Mais le pédagogue anthroposophe chargé de la mise en scène en avait largement atténué et même détourné le propos, en intégrant des rôles de narrateurs conteurs similaires aux anges du film de Wim Wenders intitulé Les Ailes du Désir.

Ma sœur avait quitté l’école trois ans plus tôt pour rejoindre ma mère dans le Sud de la France. Elle y bénéficiait ainsi d’un environnement familial plus sain et plus structuré et s’y épanouissait dans sa scolarité. Pour ma part, malgré les propositions de ma mère; mon attachement à mon école avait été trop fort pour que je puisse décider de partir la rejoindre également, bien que ma situation en région parisienne était désastreuse pour un adolescent. Je ne voyais en effet que rarement mon père et devait me débrouiller tout seul au quotidien. C’est à l’occasion de ce spectacle que ma sœur eut ‘envie de renouer des liens avec son ancienne classe, qui avait constitué son entourage pendant plus de huit années. Elle n’était pas rancunière et avait décidé de passer l’éponge sur les maltraitances qu’on lui avait fait subir. Je demandais donc au professeur chargé de la tournée si ma soeur pouvait nous accompagner et me seconder dans l’élaboration des éclairages, d’autant que ces derniers étaient très complexes cette année-là et nécessitaient l’utilisation permanente d’une "poursuite". Le professeur accepta, mais la responsable de classe ne l’entendit pas de cette oreille. Elle téléphona à ma sœur et exigea que celle-ci s’engage par écrit à réintégrer l’école en "12ème classe" si elle voulait accompagner cette tournée. Le ton était sec et impératif. Ma sœur refusa, mais pu tout de même participer à la tournée, le professeur de théâtre ayant décidé de passer outre les exigences de la professeur de classe. Si je raconte cette histoire apparemment anodine, c’est qu’elle est selon moi tout-à-fait révélatrice du rapport à leur école que les élèves Steiner-Waldorf sont sensés développer pour les pédagogues anthroposophes. Il ne s’agit pas pour eux d’une scolarité ordinaire, mais d’une sorte d’engagement qu’il faut tenir quelles que soient les circonstances. A aucun moment cette responsable de classe ne s’est en effet demandé s’il était bon ou non pour ma sœur de revenir en région parisienne et de quitter son nouvel environnement dans le Sud de la France. Avoir quitté l’école en fin de "Huitième classe" était une sorte de trahison à laquelle elle avait l’occasion de remédier. Utiliser le moyen du chantage pour parvenir à cette fin ne posait aucun problème de conscience chez cette enseignante. Bien souvent, lorsque je suis moi-même devenu enseignant Steiner-Waldorf, j’ai pu constater comment les pédagogues anthroposophes accueillaient les élèves qui avaient décidé de partir en cours de route et qui se présentaient dans leur ancienne école à l’occasion des "Kermesses" ou des "Portes-ouvertes" : ils ne leur adressaient délibérément pas la parole. A la fin de la tournée, ma soeur est venue me voir en me disant :

"Tu vois, je suis contente d’être venue, mais je suis aussi bien contente de ne pas être restée dans cette classe. C’est toujours la même immaturité dans leurs rapports sociaux ! Ce sont toujours les gosses de riches qui font la loi et qui humilient les autres. Sauf qu’à présent ils se servent de leur argent de poche pour s’acheter de la drogue et en faire circuler dans toute l’école. Ces gens sont petits et ne m’intéressent plus. Avant de venir j’étais un peu nostalgique de mon ancienne classe, mais maintenant que j’ai vu ce qu’ils sont devenus je suis heureuse de ne plus avoir affaire à eux."

Des adolescents dépravés

Cette ambiance sociale délétère qui régnait dans la classe de ma soeur mérite un développement. En effet, j’ai souvent rencontré ce genre d’ambiance dans les "Grandes classes" des écoles Steiner-Waldorf, en tant qu’élève mais aussi en tant qu’enseignant. Dans certaines classes en effet, à partir de la "9ème" ou "10ème", il était fréquent que les élèves de ces écoles se mettent à avoir des comportements problématiques, comme le fait de coucher les uns avec les autres de manière fébrile, ayant autant des relations hétérosexuelles qu’homosexuelles entre eux. Les élèves organisaient des fêtes chaque week-ends dans les grandes maisons de leurs parents, invitant toute leur classe, lesquelles fêtes avaient tendance à se transformer en orgies ou en "partouzes". L’alcool y coulait à flot, dès la fin du collège. Assez rapidement, la consommation de substances illicites comme des drogues douces y faisaient leur apparition. Nous les voyions, en tant qu’enseignants, revenir les lundis matins complètements épuisés, parfaitement inaptes au travail, nous racontant sans pudeur ce qui s’était produit pendant ces deux jours. Parfois, nous apprenions également que ce genre d’activités sexuelles avait lieu dans l’enceinte même de l’école : les élèves faisaient l’amour dans les toilettes, s’essayant les uns les autres. Une fois, l’une des enseignantes d’une école Steiner-Waldorf où j’ai travaillé m’a raconté que l’école avait du prendre la décision de fermer la salle du "foyer des lycéens" qui avait été attribuée aux "Grandes classes", car celle-ci était devenue, selon ses propres termes, un "baisodrome".

En décrivant ces faits, je ne me place pas dans une optique de condamnation puritaine de la sexualité des adolescents. Mais je m’interroge sur les causes psychologiques qui incitaient ces adolescents à se comporter de la sorte. Car je crois que cela ne leur faisait aucun bien : à force d’échanger ainsi leurs partenaires sexuels au sein d’un petit groupe fermé d’individus se connaissant depuis le "Jardin d’enfants" et qui avaient vécu dans la me classe sous l’autorité d’un même professeur responsable pendant parfois huit années consécutives, comme des frères et des sœurs, ces continuelles coucheries créaient une sorte d’ambiance incestueuse. Je crois aussi que ce déchaînement de leur libido n’était pas sans rapport avec le fait qu’ils avaient été maintenus, durant toute leur scolarité, dans les "Petites classes" et les "Moyennes classes", dans une sorte d’ambiance infantilisante. Puisqu’on les avaient obligé à vivre comme de petits anges durant toute leur enfance, voilà qu’ils se transformaient en vrais démons durant leur adolescence ! L’inhibition de la sexualité – et de la parole autour d’elle – au moment de la transition vers la puberté favorisaient ainsi les comportements comme ceux que j’ai observé. Rien de plus maladroit ni de plus ridicule qu’un pédagogue ésotériste anthroposophe quand il s’agit de parler de sexualité aux élèves ! D’ailleurs, ils ne le font pas, comme si cette dimension de l’existence n’avait aucune réalité pour eux. Ce problème  n’était pas non plus sans rapport avec le contexte d’enfermement mental, de vase-clos social et de dérive sectaire de ces écoles. L’aspect le plus gênant des débordements sexuels des élèves était qu’ils se produisaient également pendant les cours, sans aucune pudeur. Une fois, devenu professeur Steiner-Waldorf, je du faire un véritable scandale dans un de mes cours pour expliquer à mes élèves que l’évocation de leurs déboires amoureux n’avait pas sa place dans la salle de classe, et que je n’avais pas non plus à accepter leurs incessantes caresses et autres bisous dans ce contexte. Ils me regardaient, hébétés, sans sans comprendre où était le problème. On ne leur avait visiblement jamais tenu un tel discours. Je ne crois pas qu’il soit bon signe de ne plus faire plus du tout de distinction entre la sphère publique et la sphère privée. Le fait que cette pédagogie ne leur demandait presque aucun travail scolaire, puisque l’école était une sorte d’école buissonnière, ne faisait qu’aggraver ce processus : n’ayant pas d’objectifs scolaires, pas d’autres ambitions que de vivre dans ce petit paradis d’insouciance coupé du monde, vivant entre eux dans un milieu à part et hors de la société, les adolescents Steiner-Waldorf trompaient l’ennui par une débauche de sexualité, d’alcool et de drogues. Parfois, outrés, les professeurs Steiner-Waldorf constataient cet état de fait avec une curiosité qui montrait davantage de fascination que de volonté d’y remédier. Quand certains ne profitaient pas de l’occasion pour franchir la ligne rouge. Pour ma part, en tant qu’élève, je n’avais pas connue cette ambiance. J’étais resté parmi les élèves de ma classe qui refusaient de partager les orgies de l’autre partie. Je demeurais assez tardivement du côté des "petits anges attardés" en lesquels la pédagogie Steiner-Waldorf transforme ses élèves des "Moyennes classes". Un de mes camarades, qui était dans le même état d’esprit, m’avoua qu’il avait du attendre la trentaine avant d’avoir sa première relation sexuelle. Mais cela non plus ne fut pas sans conséquences problématiques pour moi.

Ce point rejoint un événement qui a eu un certain retentissement médiatique. En effet, après les accusations de sectarisme survenues autour des années 2000, les écoles Steiner-Waldorf de France avaient enregistrée une spectaculaire baisse de leurs effectifs et avaient décidé de sortir le grand jeu pour reconquérir l’opinion public. Pour cela, la Fédération des écoles Steiner-Waldorf fit venir leurs soutiens publics les plus illustres et leur demandèrent de visiter une de leurs écoles. C’est ainsi que, le 2 juin 2003, Albert Jacquard, Tomi Umgerer, René Barbier et Jean-Marie Pelt se virent propulser à la tête d’un petit groupe baptisé à brûle-pourpoint "comité pédagogique" par la Fédération, dont le rôle était "d’évaluer" ces écoles et cette pédagogie. Une évaluation dont la seule "critique" consistait à dire que les écoles Steiner-Waldorf devaient mieux faire connaître leur formidable pédagogie. A cette occasion, Albert Jacquard, qui avait bien remarqué, dans les "Grandes classes", ce comportement pour le moins excentrique des élèves Steiner-Waldorf, aurait fait à l’un des dirigeants de la Fédération la déclaration suivante : "La preuve que vous n’êtes pas une secte, c’est la manifestation de la libido chez vos élèves. Une secte aurait plutôt tendance à la brider." Des années plus tard, ce dirigeant de la Fédération ne cessait de répéter cette phrase à ses collègues et aux parents, la considérant comme un blanc-seing. Cependant, si M. Albert Jacquard avait réfléchi un peu plus loin que le bout de son nez épaté à ce qu’il avait vu, sans doute aurait-il été en mesure de comprendre que, précisément, le déchaînement de la libido des élèves Steiner-Waldorf, survenant après une sorte d’inhibition prolongée et sous des formes relationnelles et psychologiques délétères, avait au contraire tout du symptôme d’une grave dérive sectaire.

Avortement karmiquement interdit

C’est en 1988, lors de ma classe de Terminale, que survint dans ma vie un événement qui allait me marquer et me fragiliser de façon importante. En effet, j’eus alors ma première expérience amoureuse, avec une des élèves de mon âge participant aux conférences à proximité de l’école, données par la sommité du milieu anthroposophique que j’ai évoqué plus haut. On remarquera qu’elle intervint assez tard pour un adolescent. Mais le contexte que je qualifierait de "monastique" de l’école Steiner où j’ai effectué ma scolarité avait comme endormi ma relation à l’autre et à ma propre libido. Comme si elle avait été détournée vers les idées mystiques de l’anthroposophie. C’était comme si le fait de vivre dans une structure scolaire s’approchant de la structure familiale m’avait maintenu dans une sorte d’état infantile où l’épanouissement normal de l’adolescent ne peut se déployer complètement. Certes, tous les élèves de ma classe n’étaient pas, sur cette question, dans le même état que moi et mes autres camarades s’intéressant à l’anthroposophie. Ils avaient des flirts, des premières expériences sexuelles et amoureuses, etc. Mais ils n’avaient pu le faire qu’en prenant délibérément une certaine distance à l’égard de l’ambiance générale qui dominait dans cette institution scolaire. Dans cette institution, comme une sorte d’évidence qui s’imposait à tous, sans qu’elle ait besoin d’être exprimée, un bon élève devait être une sorte de moine.

Ma première histoire amoureuse pris donc, en raison du contexte anthroposophique, une tournure tragique. L’élève en question était issue d’une famille d’anthroposophes éminents de l’Est de la France. Sa mère était un des piliers d’une école Steiner-Waldorf. Et ses parents ne lui avaient bien évidement jamais parlé de contraception. Je n’en avais moi non plus aucune notion, ayant eu des parents absents et, bien sûr, aucun cours d’éducation sexuel à l’école. La seule fois où le sujet de la sexualité avait été abordé, lors d’un cours de SVT, le professeur nous avait expliqué qu’un bon bain chaud avant un rapport était un excellent moyen de contraception (sic!)36. On ne nous avait donc jamais parlé du préservatif. Ma petite-amie avait seulement quelques notions de la désastreuse méthode Ogino, et m’affirmait qu’il suffisait de s’abstenir quelque jours dans le mois pour ne courir aucun risque. Il faut dire que cette « méthode » est très répandue chez les anthroposophes, ce qui provoque de nombreuses grossesses non désirées. C’est ce qui nous arriva. Quand ma petite-amie s’en aperçu, nous nous demandions ce que nous allions faire. Cependant, elle était hantée par les idées des anthroposophes selon lesquelles toute grossesse qui s’annonce est voulu par le karma. Une revue anthroposophique toute entière était consacrée à cette question37. On y expliquait comment chacun était libre de faire ce qu’il voulait, mais que procéder à un avortement était une sorte de crime karmique terrible consistant à empêcher une âme de s’incarner sur la Terre et d’accomplir sa destinée. En outre, il était écrit dans cette revue que les futurs parents qui recourraient à cet acte renonçaient également à accomplir leur propre karma, tandis que le chirurgien se livrait à un meurtre qu’il devrait assumer dans une autre existence. Ce livre, publié en Allemagne, était composé de nombreux « témoignages » de mères qui avaient refusé l’incarnation de l’âme d’enfants qui demandaient à venir sur Terre, montrant quelle erreur avait été la leur. Aussi, ma petite-amie de 18 ans refusait catégoriquement l’idée même d’avorter, terrorisée par ce quelle avait lu. Elle alla pourtant demander conseil au médecin de l’école, qui était un anthroposophe. Celui-ci la conforta dans l’idée qu’il fallait garder l’enfant quelles que soient les circonstances et qu’il serait criminel d’agir autrement. Quand elle lui parla de mes réticences, il lui expliqua que les garçons étaient toujours contre au début, mais qu’ils finissaient par s’y faire. Je pense que cet homme dogmatique a dû conseiller dans ce sens un bon nombre de jeunes filles de l’école, venues lui demander conseil pour ce genre de problème.

J’eus (si l’on peut dire) de la chance et ma petite-amie fit une fausse couche. Je dû en porter longtemps la responsabilité morale en raison de mes conceptions anthroposophiques (c’est parce que je n’avais pas voulu que cet enfant s’incarne que la fausse-couche avait eu lieu). Ce drame me marqua profondément et pesa de longues années sur mes relations amoureuses ultérieures.

Vacances d’été dans des Camphills

Durant l’été 1990, je décidais de partir en voyages dans des pays étrangers. N’ayant pas d’argent ni d’idées de comment il fallait faire pour "partir à l’aventure" et "découvrir le monde", je suivais les conseils d’un anthroposophe et écrivit au Goetheanum afin d’obtenir la liste complète des instituts anthroposophiques accueillant des enfants et des adultes handicapés. En effet, au cours de la "12ème classe", j’avais été sensibilisé à ce type d’institution par le "stage social" que j’avais effectué dans un institut de pédagogie curative anthroposophique de région parisienne. J’y avais passé trois semaines et avait été marqué par l’ambiance qui régnait dans ce lieu, comparable en de nombreux points à celle d’une école Steiner-Waldorf, mais comme accentuée. En effet, les enfants lourdement handicapés n’ayant pas la capacité de raconter à leurs parents ce qu’ils vivent dans leur institution, les curateurs anthroposophes n’hésitent plus à faire ouvertement avec eux leurs rituels anthroposophiques et autres cérémonies. Ils doivent juste être vigilants à l’occasion des contrôles sanitaires et des inspections. Je partais donc successivement dans deux institutions de ce genre, la première en Allemagne, dans le Schlessig-Holstein, la seconde en Irlande, près de Kilkenny.

Avec la première, je découvrais une institution de pédagogie curative allemande, grassement subventionnée, avec des locaux d’une richesse et d’une dimension prodigieuses. C’est aussi à cette occasion que j’assistais à une scène qui allait durablement me marquer et que j’évoque dans mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI : celles des conférences ésotériques que les curateurs faisaient régulièrement à ces enfants et ces adultes handicapés, sur des sujets particulièrement abscons, en dépit du fait qu’ils ne comprenaient rien à ce qu’on leur disait et ne savaient même pas ce qui se passait. Plus tard, cela me permit de comprendre que les conférences sont pour les anthroposophes une forme de "communion spirituelle", qui ne nécessite pas de compréhension, mais le partage en commun de certaines représentations.

Dans la seconde institution, en Irlande, je découvrais ce qu’est un Camphill. Fondés par Karl Koënig, un disciple de Rudolf Steiner, les Camphills sont des communautés thérapeutiques accueillant des enfants ou des adultes handicapés pour les soigner avec les principes de pédagogie curative de Rudolf Steiner. Le Camphill est organisé autour de maisons gérées le plus souvent par des familles d’éducateurs, qui vivent en communauté permanente avec les handicapés et s’occupent d’eux du matin au soir. A coté de cette activité thérapeutique, les membres du Camphill doivent également réaliser des activités agricoles. Le Camphill est entouré de champs et d’une ferme, dont les produits qui en sont issus vont servir à nourrir la collectivité pédagogique. Lorsque j’ y ai réalisé mon stage, on y travaillait tous les jours sans discontinuer de 7h du matin à minuit, avec une seule demi journée de repos par semaine. Un peu comme dans les écoles Steiner-Waldorf où, en plus des heures de cours pour lesquelles il est rémunéré, l’enseignant doit également surveiller la cantine, les récréations, participer à de nombreuses commissions et réunions, revenir les week-ends pour préparer ses classes, les Kermesse et les journées portes-ouvertes, ou simplement pour faire le ménage et participer à des travaux d’entretien, au point de ne plus avoir de vie sociale personnelle. Chaque vendredi soir, les membres du Camphill se réunissaient pour lire les Évangiles et les commenter, puis accomplir un rituel de partage de pain et de sel. Le dimanche matin avait lieu un autre rituel, qui est à ma connaissance le culte anthroposophique que Rudolf Steiner avait institué pour les enfants des familles anthroposophes de la première école Waldorf de Stuttgart (Lire à ce sujet mon article Extraits édifiants des Conseils de Rudolf Steiner aux professeurs de la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart). Lorsqu’on travaille dans un Camphill, personne ne perçoit de rémunération, ou alors seulement une très faible. Lorsqu’un membre a un besoin particulier, il doit en faire la demande au trésorier de la communauté, qui décidera de lui octroyer ou non. Pour m’être retrouvé moi-même en position d’avoir à demander une petite somme à la trésorière du Camphill d’Irlande du Sud où j’avais travaillé plus d’un mois l’été 1990, je dois dire que la démarche n’est pas évidente. Il m’a fallu en effet justifier laborieusement de la dépense que je comptais réaliser (une nouvelle paire de chaussures, la précédente ayant été abîmée par les incessants travaux des champs). Lorsque vous faites une telle demande, l’anthroposophe-trésorier ne vous regarde pas d’un bon œil et, même s’il finit par vous accorder ce que vous sollicitez, l’envie de réitérer l’expérience ne vous reprendra pas de sitôt.

Il y avait dans cette institution une jeune fille scandinave du nom de Bodil avec laquelle je me liais d’amitié. Elle me raconta son histoire. Elle était arrivé dix ans auparavant au Camphill, pour travailler pendant les vacances, puis avait décidé de rester toute l’année, et les années suivantes. A présent, sans diplômes et sans qualification, elle se rendait compte qu’elle ne pouvait plus aller ailleurs. Elle avait coupé les ponts avec sa famille et ses amis et n’avait aucun point de chute pour retourner dans son pays. Elle n’avait pas non plus d’économies, puisqu’elle ne percevait pas de salaire. Elle me disait que tout ceci était sans doute dû au fait que, dans une incarnation antérieure en tant que Vicking, elle avait dû faire beaucoup de mal à l’Irlande et qu’elle devait à présent réparer ses torts. Elle se sentait piégée. De la détresse était perceptible dans son regard. C’est sans doute la raison qui fit que, lorsque je fus sollicité par les dirigeants du Camphill pour rester toute l’année parmi eux, je déclinais l’invitation, non sans avoir longuement hésité. En effet, vivre ainsi au sein d’une communauté avait pour moi quelque chose de séduisant, même si la fatigue commençait déjà à se faire sentir au bout d’un mois. Mais je sentis au plus profond de moi que je devais rentrer en France pour poursuivre mes études.

Au sein de ce Camphill, les dirigeants adoptaient un discours résolument hostile à la psychologie et à la psychanalyse, perçues comme des incarnations du Mal. "There is no psychologists here !" répétait fièrement le principal dirigeant, en dépit du fait que de nombreux patients comportaient des troubles psychiques importants qui auraient nécessité des soins qualifiés. "Nous sommes tous psychologues !" précisait-il lorsque je l’interrogeais à ce sujet. On comprend pourquoi dès lors que l’on lit les critiques virulentes que Rudolf Steiner a prononcé à l’égard de la psychanalyse. Même Jung ne trouve pas vraiment grâce à ses yeux, puisqu’il a le tort de ne pas s’être ouvert à la "sagesse spirituelle" de l’anthroposophie. Après mon départ, je restais en contact épistolaire avec une jeune allemande qui avait décidé de rester toute une année. Elle avait la charge d’une jeune adolescente atteinte de troubles de la croissance et de symptômes de paralysie importants. Dans un Camphill, chaque travailleur est en effet rattaché à une "maison", dirigée par une famille, et doit prendre en charge spécifiquement un ou deux enfants handicapés. Un jour, je reçus une lettre dans laquelle elle m’informait que la jeune adolescente paralysée dont elle avait la charge était morte après s’être étouffée dans son sommeil, qu’elle avait été mise en cause et qu’une enquête policière était lancée. Elle semblait complètement traumatisée. Je n’ai plus reçu de nouvelles d’elle par la suite. Cet événement est à mon sens typique de ce qui peut se produire dans ce genre d’institution, où l’on confie des responsabilités très importantes à des jeunes sans qualifications, en leur demandant de se lier à des enfants handicapés du matin au soir comme s’il s’agissait de leurs propres enfants (parfois, ceux-ci dorment dans leur chambre !), sans le cadre institutionnel qui leur permettrait de prendre de la distance et de recevoir la protection nécessaire en cas de problème du genre de celui qu’a rencontré cette jeune allemande.

Ouverture au monde et aux autres

Un an plus tard, je commençais mes études à Paris. J’entrais en classe préparatoire littéraire. Je devais travailler très durement, en raison des lacunes et des handicaps hérités de ma scolarité à Steiner. En orthographe, c’était une catastrophe. En Histoire, je méconnaissais totalement des pans entiers de l’histoire contemporaine. En Géographie, je ne savais même pas ce qu’était un département. Mais j’étais intelligent et assoiffé de connaissances, dont j’avais été privé pendant très longtemps. Dans le même temps, tout naturellement, je continuais à suivre les conférences du grand conférencier anthroposophe, qui avait lieu à Paris. Certaines étaient organisées à la Sorbonne, par une association qui rassemblait des conférenciers ésotéristes de tout bord. Cette association ne devait probablement disposer que de la jouissances des locaux à certaines heures, mais les anthroposophes m’expliquaient qu’il s’agissait d’une reconnaissance universitaire de l’anthroposophie. D’autres conférences avaient lieu aux ateliers Rudolf Steiner, qui allaient devenir les locaux de la Société Anthroposophique, rue de la Grande Chaumière, dans le 6ème arrondissement. Ils appartenaient à une fondation anthroposophique reconnue d’utilité publique. Je suivais également d’autres conférences anthroposophiques, qui avaient lieu tout les samedis, puis des cours de peinture et d’Eurythmie, que je devais payer assez cher, alors que j’avais de faibles revenus d’étudiant. J’achetais alors régulièrement les revues anthroposophiques, comme Triades et Tournant.

Je vivais donc deux vies très différentes. D’une part mes études qui, au fur et à mesure que les difficultés étaient surmontées, me passionnaient toujours davantage et dans lesquelles j’excellais. Et d’autre part ma passion pour l’anthroposophie. Je sentais cependant peu à peu s’opérer en moi un malaise, car je me rendais compte que ma scolarité à l’école m’avait complètement tenu à l’écart de certaines réalités sociales et politiques, que je rencontrais maintenant. Je me rendais également compte que, malgré ma connaissance devenue vaste de l’anthroposophie, je ne trouvais en elle aucun outil permettant de comprendre quoi que ce soit du monde d’aujourd’hui. De temps en temps paraissait bien, dans les différentes revues anthroposophiques, des articles qui paraissaient expliquer l’actualité. Par exemple un article expliquant que l’invention des ordinateurs étaient une émanation d’Ahriman, ou que les 666 faces de la Pyramides du Louvre étaient une expression d’un esprit maléfique issu de Louis XIV. Mais ce genre d’explications, après m’avoir tout d’abord enthousiasmé, ne me satisfaisaient guère.

Stagiaire à Charlie-Hebdo

Alors que j’avais vécu mes premières années d’études dans un assez grand isolement, je commençais à me faire quelques véritables amitiés, à ne plus être seul. En effet, l’anthroposophie et ma scolarité dans une école Steiner-Waldorf m’avait lancé dans la vie de mon époque comme une sorte d’extraterrestre, ou d’homme du Moyen-Âge débarquant au XXème siècle. Mais voilà que mes amis me parlaient de politique, de littérature moderne, de bande-dessinées, etc. Mon meilleur ami était alors un jeune homme passionné des vieux Charlies Mensuels et Charlie Hebdo. C’était une personnalité très intelligente et cultivée. Il devint directeur du département d’une maison d’édition. Il m’ouvrit les portes d’un nouveau monde. Nous nous lançâmes dans l’édition d’un fanzine du nom de Gatô, où je publiais mes premières nouvelles. A cette époque ressortit Charlie Hebdo. Passionné, je le lisais toutes les semaines, attendant fébrilement sa sortie, pensant y trouver des clefs d’explication du monde d’aujourd’hui, qui m’avaient été refusé durant toute ma scolarité. Je décidais même d’assister aux réunions de rédactions, qui à cette époque étaient ouvertes aux correspondants du journal, une formalité facile à obtenir. Ma passion pour ce journal était à la mesure de la réalité dont on m’avait tenu à l’écart pendant des années. Pour donner un exemple de cet isolement social vécu à l’école Steiner, je peux mentionner le fait que les manifestations de 1986 contre la réforme Devaquet n’atteignirent en rien notre établissement. Il n’y avait pas la moindre trace de la vie politique française à l’école. Il n’y avait d’ailleurs pas non plus de vie politique interne : pas de délégués de classe, pas d’élections, pas de commentaires de textes ou d’articles de journaux sur l’actualité, etc. En Histoire, nous nous en étions arrêté au Moyen-Âge, après avoir vu la succession des grandes civilisations telles que Steiner la décrit dans ses ouvrages : l’Inde, la Perse, l’Égypte, la Grèce, Rome. Quand à la Géographie, nous n’en faisions pas dans les "Grandes Classes" ! Nous n’avions aucune notion des départements français, et encore moins des autres pays ou continents. Le seul élément de géographie que nous avions abordé était l’hypothèse d’un continent originel, le Gondwana, qui avait surtout servi à démontrer que l’Atlantide était une hypothèse fort plausible. Je me souviens aussi de « cours de religion », instauré en "12ème classe", où le professeur avait cherché à nous démontrer, avec des commentaires d’un article de journal Le Point, que les Japonais risquaient de nous envahir et qu’ils n’avaient, dans leur culture, aucun sens de l’individu. La chose fut dite de façon tellement caricaturale que, pendant des années, je déclarais sur un ton qui était à mi chemin entre le sérieux et la plaisanterie que « les Japonais n’avaient pas d’âme ».

Je pense que ma soif ardente de connaissance de la vie politique de mon temps et de mon pays, via ma passion pour Charlie Hebdo, et en 1995, par une implication intense dans les grèves étudiantes, s’expliquaient par le vide abyssal que ma scolarité à l’école Steiner avait laissé en moi sur ces questions. Il me fallait compenser rapidement tout ce dont on m’avait tenu volontairement à l’écart. Aujourd’hui, je compense plutôt par les voyages, comme si j’avais besoin de voir et de savoir quelque chose de toutes ces contrées et ces cultures dont on ne nous avait tout simplement pas soufflé un mot, à l’exception bien sûr de l’Allemagne, qui était la panacée, en tant que patrie natale de Steiner.

Entrée à la Société Anthroposophique

Tout ceci se passait tandis que, dans le même temps, je continuais à assister régulièremet à des conférences d’anthroposophie. Je vivais deux vies, dans deux mondes différents, que je séparais de manière étanche. C’est en 1994 que je décidais de venir membre de la Société Anthroposophique, suite à une conférence de Serge Prokofieff, l’un des très haut dirigeant du mouvement, en visite à Paris. Il y avait en effet expliqué que, sans l’organe de conscience cosmique que représentait la Société Anthroposophique Universelle, l’esprit de Michaël ne pourrait pas réaliser la mission qui était la sienne. Pourtant, c’est plus le pouvoir de persuasion de cet homme que son argumentation qui a entraîné ma décision. En effet, quand on assiste à l’une de ses conférences, on est saisi par le ton volontaire et autoritaire de cette personne. Il semble qu’une flamme d’idéalisme à l’état pur se dresse soudain devant soi et que l’on ne peut que répondre à son appel. C’est probablement une ferveur similaire qui doit émaner des fanatiques islamistes embrigadant les jeunes musulmans. Sauf qu’elle prenait chez cet homme les vêtements de concepts ésotériques complexes. Il avait le pouvoir de déclencher des actes irrationnels. Adhérer à cette Société Anthroposophique n’avait jusque là jamais été dans mes projets ni dans mes intentions. Mais ce soir-là, je fus comme enflammé par quelque chose qui s’emparait de moi.

Pour autant, je n’avais pas perdu tout esprit critique et je fus vite confronté à des réalités que je trouvais problématiques. Par exemple, je me souviens avoir été assez choqué, la première fois que je recevais le bulletin interne de la Société Anthroposophique en France. Il était en effet truffé de symboles ésotériques et de titres à consonance mystique alors que, dans les conférence publiques, on nous expliquait que l’anthroposophie était une démarche moderne qui se démarquait de tous les mysticismes nébuleux propre aux sectes. Je ne comprenais pas non plus les pressions qui était exercées sur moi pour que je verse des sommes d’argent conséquentes alors que j’étais au RMI. On m’avait pourtant certifié, lors de mon adhésion, que la faiblesse de mes revenus ne devait pas constituer un obstacle à mon entrée à la Société Anthroposophique. J’écrivais une lettre de protestation, expliquant que je n’avais pas d’argent mais que j’étais prêt à offrir bénévolement mes forces de travail à la Société Anthroposophique. Aussitôt, je fus convoqué par la responsable de la "branche" où j’avais été inscrit. Celle-ci m’expliqua que ma lettre avait suscité de l’indignation en haut lieu, mais qu’elle était intervenue personnellement pour que je n’ai pas à subir de représailles.

Suite à ce premier incident et voyant que toute discussion était impossible avec ces gens, je décidais de ne plus fréquenter la Société Anthroposophique en France, sans toutefois aller jusqu’à démissionner. Je devins ce qu’ils appellent un « membre dormant », qui ne donne plus de nouvelles, mais qui est susceptible d’être « réactivé » un jour ou l’autre. Je reçu cependant quelques courriers, presque deux fois par an pendant quelques années, de la responsable de la branche, pour m’expliquer que ma prise de distance vis-à-vis de la Société Anthroposophique, juste après mon adhésion, était un phénomène karmique bien connu que je devais surmonter. Peu convaincu par ce genre d’argumentation, je laissais le temps passer sans lui répondre.

Clivé en moi-même

Durant mes études, je continuais à suivre les conférences anthroposophiques de la rue de la Grande Chaumière, à lire les revues anthroposophiques et les livres de Steiner. Je me souviens du paradoxe qui consistait à être stagiaire à Charlie Hebdo tout en ayant dans mon sac des revues anthroposophiques. J’étais comme clivé.

Selon moi, ce clivage est propre à l’anthroposophie. En effet, le savoir ésotérique de Steiner se présente comme un savoir secret. Il faut certes le répandre, mais il ouvre à des mystères auxquels seuls les élus ont accès. Il est donc par nature quelque chose qu’on ne partage pas, qu’on garde par devers soi. Quand on le divulgue, c’est sous le sceau du secret. Il s’agit d’une sorte de virus que l’on inocule mais qui ne doit jamais quitter l’intériorité des organismes dans lesquels il se propage. Ce processus de clivage est même redoublé lorsqu’on devient membre de l’École de Science de l’Esprit. En effet, il est interdit aux membres de cette école de communiquer les mantras ou le contenu des « leçons » aux simples membres de la Société Anthroposophique. Le membre de l’École de Science de l’Esprit est donc doublement séparé du monde, puisqu’il est même coupé des anthroposophes ordinaires.

Ainsi, l’anthroposophie m’avait moi-même déjà clivé. Je me passionnais pour Charlie Hebdo ou pour mes études, tout en continuant à me passionner pour l’anthroposophie, tentant de maintenir étanches ces deux compartiments de ma vie. Bien sûr, c’était là une entreprise psychiquement impossible, et je ne pouvais m’empêcher d’essayer de faire coïncider ces deux mondes. L’un des moyens que je trouvais pour y parvenir fut une sorte de prosélytisme masqué. Par exemple, je me souviens avoir fait un exposé, en classe préparatoire, sur Flaubert. J’essayais de montrer que la personnalité de ce grand écrivain était divisée entre deux aspects polaires. J’affirmais que seule une force mystérieuse permettait à Flaubert de maintenir l’équilibre de son âme. Sans le dire, j’avais fait coïncider mon exposé sur Flaubert au symbolisme du « Groupe sculpté » de Rudolf Steiner, représentant un Christ placé entre les deux forces polaires de Lucifer et d’Ahriman. Tout en me mettant une bonne note, ma professeur de Français, très perspicace, ou sachant de quelles écoles je venais, me repris devant toute la classe en s’étonnant des implicites et des non-dits de mon étude. Je mentionne cet exemple précis parce qu’il est selon moi typique des manières de procéder des anthroposophes et des pédagogues Steiner-Waldorf : ils analysent le monde avec des grilles de lecture qu’ils ne font pas apparaître explicitement, mais qui suintent de tous leurs propos. Sans m’en rendre compte, mon prosélytisme avait rejoint les méthodes employées par mes pédagogues au cours de ma scolarité38.

Mes études universitaires parasitées par Steiner

C’est ainsi que je poursuivais mes études, cherchant toujours à mêler en sous-main, pour chaque nouveauté que j’appréhendais, les grands repères de l’anthroposophie. Bien souvent, cela passa inaperçu, et j’obtenais de très bonnes notes, non seulement pour la qualité de mon travail, mais aussi pour ce petit quelque chose de décalé qui devait attirer l’attention.

En effet, quand on pense avec des repères, on se démarque de l’ensemble des étudiants qui, bien souvent, n’ont pas encore la maturité pour oser poser de telles conceptions personnelles. S’ils s’y prennent bien, les anciens élèves Waldorf peuvent le faire en donnant l’impression que ces repères sont issus de leur propre maturité, alors qu’il s’agit en fait de quelque chose qui leur a été inculqué. Cette manière de procéder est aussi très flatteuse, car elle donne l’impression de se démarquer de la masse, privée de pensée personnelle. Et pourtant, ces idées ne sont pas les nôtres, mais celle de Steiner. C’est en ce sens que les élèves des écoles Steiner-Waldorf, s’ils sont intelligents, peuvent faire de l’esbroufe partout où ils passent. Car ils analysent le monde avec des idées d’une certaine profondeur, qui ont l’air d’être les leurs, alors qu’elles ne le sont pas.

Mais au bout d’un moment, ce procédé arriva pour moi à une limite, les études universitaires ayant tout de même une certaine cohérence qui fit barrage. En effet, tout alla bien jusqu’en Maîtrise. J’avais su choisir une directrice suffisamment réceptive à ma manière de voir. Elle était ouverte à la question de l’Invisible et du Surnaturel au Théâtre. J’avais en effet, après mes études en Classes Préparatoires, commencé à la fois une Maîtrise de Philosophie et une Licence de Théâtre. Mais une fois arrivé en DEA, où le jury est pluriel, on me fit remarquer, lors de la soutenance, que ma manière de procéder était parfois curieuse, que j’affirmais de manière péremptoire des idées assez particulières. J’obtins la mention Tres-Bien, mais ces remarques avaient mis à jour les difficultés sur lesquelles j’allais ensuite butter, et qui allaient devoir mettre fin à mes études.

Mon mémoire de Maîtrise de Théâtre s’intitulait "Faust et la Nature". J’y évoquais ouvertement des thèses steineriennes. Mon mémoire de DEA consista à traiter le même thème en y ajoutant l’étude des pièces de théâtre de Shakespeare. Encouragé par ma directrice, je me lançais ensuite dans une Thèse. J’avais choisi le sujet « Théâtre et Cosmos chez Shakespeare ». Je ne sais comment, j’avais réussi à laisser tomber la sacro-sainte référence anthroposophique à Goethe. C’est alors que les difficultés commencèrent. Je crois avoir écrit quelques 800 pages pour cette Thèse. La plupart sont publiées sur mon blog. Cependant, chaque fois que je lui rendais un écrit, ma directrice de mémoire me faisait recommencer. Elle me demandait de fonder mon argumentation sur des auteurs et des essayistes ayant abordé la question d’un point de vue universitairement légitime. Mais moi, j’avais déjà les idées et les grilles d’analyses que je voulais utiliser : celles de l’anthroposophie de Rudolf Steiner ! J’essayais bien de lire tous les auteurs qu’elle me conseillait, puis de m’en servir pour aller dans le sens des implicites steineriens, mais rien n’y faisait : l’écart était trop grand entre les deux ! Je n’arrivais plus, comme je l’avais fait jusqu’à présent au cours de mes études, à faire coïncider ces idées appartenant à des domaines si différents. La rigueur de ce niveau d’étude universitaire était trop grande pour cet exercice. Pour finir ma Thèse, j’aurais dû pouvoir laisser tomber tout le cadre de la référence à Steiner, ce qui m’était psychologiquement impossible. Au bout de quatre ans, je dû abandonner, à la grande désolation de ma directrice. Je lui en ai beaucoup voulu sur le moment, mettant mon échec sur le compte de sa rigidité intellectuelle. Je comprends aujourd’hui qu’elle n’a fait que me confronter honnêtement aux normes et aux méthodes de la pensée universitaire, qui ne tolèrent pas que la pensée puisse se construire autour d’implicites qui veulent rester cachés.

III. Mon entrée dans la vie professionnelle

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Jeune enseignant d’Histoire-Géographie dans une école Steiner-Waldorf

Ma première expérience professionnelle en tant qu’enseignant fut à l’école Steiner-Waldorf où j’avais effectué la plus grande partie de ma scolarité. Auparavant, les petits boulots que j’avais trouvé était dans l’accueil et le gardiennage. Mais le professeur qui m’avait fait faire les éclairages avait décidé que mon destin était devenir professeur Steiner-Waldorf et qu’il allait utilisé toute son influence dans son école pour parvenir à cette fin. Il ne m’en avait pas parlé bien entendu et nous n’avions jamais discuté de mes projets professionnels personnels. Il s’arrangea donc, lorsque l’Éducation Nationale contraint l’école à préparer les élèves au BEPC (ancien nom du Brevet des Collèges), pour que je sois sollicité en tant que professeur d’Histoire-Géographie pour préparer les élèves à l’épreuve correspondante. Bien évidement, mes connaissances en Géographie étaient si catastrophiques que lorsque je ne décidais pas de faire l’impasse sur des pans entiers du programme, je me contentais d’adopter un rôle de répétiteur. J’étais très embarrassé lorsque les élèves me posaient des questions. Cependant, j’étais soucieux de la réussite de mes élèves et je pu compenser mes énormes lacunes héritées de ma scolarité par un travail de préparation important. J’effectuais cette tâche pendant deux ans et suscitait la satisfaction de mes élèves comme de mes collègues, qui constatèrent les résultats élevés des élèves aux épreuves du BEPC. Mais au bout de deux ans, je décidais de ne plus poursuivre, car je considérais que ce travail n’avait aucun sens. En effet, ce n’était pas ma matière, je n’avais pas fait mes études dans ce domaine et enseigner quelque chose qu’on ne maîtrise pas authentiquement du point de vue intellectuel me parut une absurdité. Ensuite, la préparation de cette épreuve était perçu par les pédagogues Steiner-Waldorf de l’école – et par moi-même à l’époque – comme une sorte de "mal nécessaire", d’exigence imposée de l’extérieure par l’Éducation Nationale et le désir des parents anxieux pour le niveau scolaire de leur progéniture. Autant d’aspects auxquels on n’accorde aucune importance lorsqu’on veut être un authentique professeur Steiner-Waldorf ! On me sollicita également pour être professeur de Français et je refusais, pour la première raison que j’ai mentionné. Ce refus fut très mal pris par le professeur que je devais remplacé au pied levé, qui fit aussitôt courir des bruits à mon sujet, afin qu’on ne fasse plus appel à moi. Mon professeur-mentor fut également très déçu par ma réponse négative à cette proposition : il m’expliqua qu’en raison de mon attitude nous avions "perdu des billes" qui m’aurait permis de devenir enseignant dans son école. "Peu importe la matière, me disait-il. L’important est que tu sois dans la place !". C’est à cette occasion que je compris quel était son projet me concernant. Si j’avais accepté d’aller dans son sens, j’aurais sans doute eu une longue carrière Steiner-Waldorf, pris sous l’aile d’une des personnalités les plus importantes de ce mouvement pédagogique. Mais je n’arrivais pas à me résoudre à l’idée que je pouvais enseigner le Français sans y avoir été préalablement formé et avec de telles lacunes en orthographe, héritées de ma scolarité Steiner-Waldorf. Et je crois que je commençait également à pressentir que ma vraie voie était la Philosophie. C’était la première fois qu’un anthroposophe avait voulu décider pour moi de mon destin. Ce ne serait pas la dernière. Car l’anthroposophie est une doctrine qui donne l’impression d’avoir la possibilité d’accéder par intuition à un savoir supérieur au sujet des autres. Bon nombre d’anthroposophes vous abordent en effet avec des affirmations péremptoires vous concernant, sans avoir réellement cherché à vous connaître auparavant.

Cet épisode de ma vie professionnelle eu une suite amusante qui mérite d’être racontée. Constatant l’échec de ce professeur pour placer son jeune poulain, une professeur qui se positionnait en rivale au sein de l’institution décida de faire appel à une autre élève de ma classe pour me remplacer à la préparation des épreuves du BEPC en Histoire-Géographie. Celle-ci accepta et, au bout de deux ans, finit par tomber en dépression. Cette maladie fut son seul moyen de comprendre que telle n’était pas sa voie. Le hasard de la vie fit qu’elle devint ma voisine de nombreuses années plus tard. C’est alors qu’elle me raconta qu’après son départ de l’école, elle avait mis un certain temps à s’en remettre, puis qu’elle avait fini par enseigner  auprès d’un public d’enfants sourds, avec une formation appropriée, ce qui lui avait permis de s’épanouir. Car il faut bien comprendre que demander à un élève Steiner-Waldorf, peu de temps après sa sortie de l’établissement, de venir enseigner là où il a été lui-même élève est un acte comparable à celui empêcher un jeune de sortir de son milieu familial pour devenir autonome. Ce hasard de la vie qui avait fait d’elle ma voisine eu encore une suite bien des années plus tard : j’entrais par elle en contact avec son frère, ancien élève Waldorf, par ailleurs mon ancien professeur de Mathématiques dans les "Grandes Classes". Ce fut lui qui, en juillet 2011, alors qu’il  était installé en Inde et était en relation épistolaire avec moi via internet, me dénonça à la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf dès qu’il eu connaissance par mes soins de l’existence de mon article paru sur le site de l’UNADFI, quelques jours à peine après sa sortie. C’est donc probablement de son fait si j’ai eu à traverser l’épreuve d’un procès, même si je sais que d’autres personnes auraient sans doute averti la Fédération avant le délais de prescription. Toutefois, les personnes attentives aux signes de la vie ne pourront trouver anodin que la démarche juridique en question ait été amorcée par ce qu’il faut bien appeler une trahison. En effet, libre à lui de ne pas être en accord avec mon écrit et de me le dire. Mais me dénoncer, sachant toutes les conséquences que cela pouvait avoir, sans m’en prévenir alors qu’il se disait mon ami, voilà qui donnait le ton de la moralité de sa démarche.

Durant ces deux premières années d’enseignement dans une institution Steiner-Waldorf, même si ce ne fut que deux heures par semaines, je commençais à découvrir l’envers du décors, c’est-à-dire les relations sociales délétères des professeurs entre eux. En effet, il régnait une promiscuité qui avait des répercussions des plus problématiques sur l’ambiance de travail. Par promiscuité, je veux dire que les relations extra-conjugales, les tromperies, les "échanges de conjoints" étaient monnaie-courante au sein de cette équipe enseignante. Cela donnait souvent lieu à des situations cocasses où l’ex-mari de l’une devenait le plus proche collègue de l’autre, et vis-versa. Certaines inimitiés profondes et irréductibles avaient pour cause des tromperies avérées ou soupçonnées. Ainsi, j’appris, une vingtaine d’année plus tard, lors du décès d’un enseignant, qu’une querelle immémoriale opposant son épouse à une autre collègue trouvait son explication dans une histoire extra-conjugale clandestine qui avait eu lieu entre les deux premiers au tout début de leur carrière. L’épouse en question l’avait flairé inconsciemment, ce qui se traduisait par le fait qu’elle ne cessait de critiquer les méthodes pédagogiques de la première. Certains enseignants particulièrement séduisant et beaux-parleurs accumulaient les conquêtes féminines dans le cercle de leurs collègues et même dans celui des jeunes mamans de l’école, qui succombaient les unes après les autres. Lors des réunions de parents, cela pouvaient donner des situations particulièrement embarrassantes, comme des prises de bec entre un mari trompé et l’enseignant qui avait la charge… de son enfant, sous les yeux de la femme du premier et de l’épouse du second, qui était aussi la maîtresse du premier. Il n’était pas rare que se produisent des divorces, suivis de remariages dans le cercle restreint des parents et des professeurs, si bien que les familles recomposées se trouvaient obligées de cohabiter ensemble sur leur lieu de travail, les enfants des uns et des autres devant se supporter parfois dans la même classe. Un matin, dans une école Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, un collègue cherchait partout un autre professeur pour lui casser la figure, sous les yeux des élèves médusés, parce que pendant la nuit ce dernier avait couché avec sa femme. Une autre fois, dans cette même école, c’est une enseignante qui avait choisi comme accompagnateur dans un voyage de classe un parent d’élève, qui était également son amant : leur relation peu discrète était bien évidement le sujet de toutes les conversations chez les élèves au cours de ce séjour, alors même que les enfants de l’amant en question étaient du voyage. Une autre fois encore, c’est un parent de l’école, qui s’était fortement investi dans la mise en place d’une nouvelle organisation des modes de décisions collégiales ("Sociocratie" ou "Chemin vers la qualité"), qui s’est mis à sortir avec l’enseignante chargée de cette réorganisation structurelle, provoquant le départ de toute sa progéniture et de leurs cousins, qui étaient également scolarisés dans l’école, quand sa femme et sa belle-famille l’apprirent. En évoquant de tels faits, je ne milite pas pour un rigorisme absolu en matière de mœurs conjugales. Mais dans aucun milieu professionnel que j’ai approché je n’ai pu constater un tel entremêlement des relations et une telle confusion des genres ! Tout cela pourrait peut-être prêter à sourire, mais il n’est pas sain qu’une institution fonctionne ainsi, surtout quand elle est investie d’une mission éducative. Cette ambiance d’échanges constant de partenaires sexuels et de conjoints au sein d’une structure fermée sur elle-même ne finit-elle pas nécessairement par avoir des effets que je qualifierais de "consanguinité psychologique" ? Et cette abolition des barrières entre le professionnel et le familial ne peut-elle pas constituer une sorte d’étape intermédiaire vers une situation plus problématique et cette fois illégale où les élèves eux-mêmes seraient concernés ?

Travail dans une librairie anthroposophique

Entre le moment où j’ai quitté la Société Anthroposophique (en devenant un membre dormant) et celui où je suis revenu sur le devant de la scène du milieu anthroposophique, il y a eu pour moi deux étapes intermédiaires.

La première fut mon embauche, pendant trois mois, à la librairie anthroposophique qui se trouve juste à côté du Siège de la Société Anthroposophique en France. J’avais été recommandé par une des personnes qui suivaient avec moi les conférences du conférencier anthroposophe qui m’avait initié à l’anthroposophie à l’occasion d’une conférence à l’école Steiner-waldorf où j’ai effectué presque toute ma scolarité. Je n’ai pas grand chose à dire de cette expérience, hormis le fait que je ne m’entendais pas avec ma supérieure hiérarchique, qui était persuadée que les êtres élémentaires de ses plantes d’appartement lui apparaissaient et lui parlaient régulièrement. Elle me racontait néanmoins que les personnes de la Fondation (qui possédait les locaux de la librairie et ceux du Siège de la Société Anthroposophique, sans oublier de nombreux appartements situés dans la rue et de bon nombre de propriétés immobilières liées à l’anthroposophie dans toute la France, dont ceux de l’Institut Rudolf Steiner de Chatou) étaient selon elle des personnes à la moralité douteuse. Mais elle n’entra pas dans les détails des malversations qu’elle évoquait. Je devais également collaborer avec la mère de celle qui, des années plus tard, devint ma compagne anthroposophe. Cette personne avait un comportement des plus pénible, consistant à vouloir tout régenter et organiser à sa manière, c’est-à-dire de façon rigide, en fonction de lubies qui lui traversaient l’esprit, dans un esprit de contrôle permanent. Au bout d’un moment, il fallu mettre en place un système qui permettait que nous ayons le moins de contacts professionnels entre nous. Elle m’expliquait des choses étranges, comme le fait que son fils de huit ans était un jeune médium et avaient des visions, dont toute la famille devait tenir compte. Ou qu’ils avaient décidé de ne plus offrir de cadeaux à leurs enfants à Noël, mais seulement à l’occasion de la Saint Nicolas, pour je ne sais quelle obscure raison religieuse. Je quittais cet emploi à la fin de mon CDD de trois mois.

La Communauté des Chrétiens

Un peu plus tard, je traversais une période de ma vie assez difficile, étant toujours au RMI et ayant une petite amie (non anthroposophe) qui était gravement malade. C’est alors que nous décidâmes d’aller ensemble chercher du secours dans la religion en assistant au culte de la Communauté des Chrétiens, à Paris. Ce petit groupe religieux a pour origine la collaboration de Rudolf Steiner avec des prêtres allemands, à qui il proposa de réécrire la messe et donna des directives sur ce que devait être la marche de leur institution. On peut donc y assister à un culte, dont le contenu est très proche des conceptions anthroposophiques. On y fréquente des fidèles qui peuvent parfois s’avérer être de véritables cas psychiatriques. Quoique distincte dans ses statuts de la Société Anthroposophique, cette communauté est en fait essentiellement fréquenté par des anthroposophes. Il s’agit donc d’une sorte de culte chrétien pour anthroposophes. Le fait que les prêtres de ce mouvement religieux soient membres de droit de l’École de Science de l’Esprit montre qu’il existe un lien institutionnel entre la Communauté des Chrétiens et la Société Anthroposophique. Ce sont d’ailleurs les mêmes personnes, avec les mêmes comportements problématiques, qui les fréquentent. Elles se connaissent entre elles et sont solidaires des deux institutions, quoi qu’il arrive. Cette solidarité de la Communauté des Chrétiens à la Société Anthroposophique fait que je sais très bien qu’il m’est strictement impossible d’accorder la moindre confiance à ses représentants. Ils préféreront toujours fermer les yeux sur les graves dysfonctionnements du milieu auquel ils appartiennent. Ils sont d’abord et avant tout les serviteurs du milieu anthroposophique, avant d’être celui des valeurs ou du Dieu qu’ils vénèrent.

Nous y rencontrâmes  une prêtresse de cette communauté, qui y officia jusqu’en 2006. Il s’agissait d’une personne profonde, sincère, et très religieuse. Elle proposait en outre des ateliers d’études de contes qui me passionnait. Elle me proposa de donner, dans ce cadre, mes premières conférences d’orientation anthroposophique. Pour cela, je m’appuyais sur mes études inachevées des pièces de théâtre de Shakespeare.

Tandis que ma compagne ne persista pas dans le suivi régulier du culte, j’y plongeais au contraire complètement. J’assistais à tous les offices. Je ne partais plus en vacances à Noël ni à Pâques, afin de pouvoir assister aux messes, qui ont lieu chaque jour à ces périodes de l’année. Je fus sollicité pour devenir « servant » du culte et, pendant des années, remplissait cette fonction à presque tous les offices, les jeudis et les dimanches. Progressivement, on me demanda d’en faire de plus en plus pour cette communauté : le service, le ménage, la rédaction du bulletin trimestriel, l’animation de groupes d’études, etc. Au bout d’un moment, cela commença à me prendre un temps et une énergie considérable.

La prêtresse, un jour, mourut. Elle en faisait trop. Elle s’occupait aussi très mal de sa santé. Le médecin anthroposophe qui la suivait également. Peu de temps avant son décès, j’avais pris mes distance vis-à-vis d’elle car, au cours d’un entretien sacramentel, elle avait insisté très lourdement pour que je décide de devenir prêtre de la Communauté des Chrétiens et commence ma formation en ce sens. Cette formation était dispensée dans les  séminaires de Stuttgart et de Hambourg, en Allemagne, et durait quatre an. Je senti qu’elle avait passé les bornes et tenté de porter atteinte à mon libre-arbitre sur une question très importante. En effet, la formation coûte très cher et nécessite de vivre à l’étranger durant une longue période de sa vie. Comme je lui exprimais mon désir de passer le Capès de Philosophie pour devenir professeur de cette matière, elle m’expliqua que ce n’était sans doute pas ma voie. Elle prétendait que beaucoup de gens peuvent devenir professeurs de Philosophie, mais que très peu sont appelés à devenir prêtre de la Communauté des Chrétiens. Pourtant, je persistais à vouloir passer ce concours, malgré deux premiers échecs et une situation financière de plus en plus difficile. Car je sentais au fond de moi que c’était mon désir et ma vocation. Malgré l’estime que j’avais pour elle, je suis fier aujourd’hui d’avoir réussi à tenir tête à ce qu’elle avait décidé être bon pour moi. Elle avait en effet tenté de porter atteinte à une part très profonde de mon chemin de vie. Mais je ne lui en garda pas rancune car, le jour de son décès, je pris la route avec ma compagne pour aller la veiller pendant trois jours et trois nuits, dans sa chambre mortuaire. Il me semble important de signaler cet incident en ce qui concerne mon orientation, car c’est bien souvent ainsi que fonctionnent les anthroposophes : ils sont persuadés de savoir mieux que l’intéressé, par leurs intuitions transcendantes, ce qui est bon pour eux (et qui est en fait surtout bon pour leur mouvement). Je restais lié au culte, mais de moins en moins à cette communauté.

Membre du Comité de Rédaction d’une revue anthroposophique

J’ai donc évoqué plus haut comment les portes de l’Université m’avaient été d’une certaine façon fermées, tant sur le plan intellectuel qu’au niveau de la carrière professionnelle que j’aurais pu y réaliser. Le seul espace où je pensais pouvoir réaliser mes aptitudes profondes venait donc de se refermer. J’avais 25 ans. Mon père avait décidé de faire sa vie et de ne plus me soutenir financièrement. J’étais quasiment à la rue, sans logement, cherchant difficilement des petits boulots, hébergé d’abord par ma copine de l’époque, puis par les parents d’un ancien camarade de classe qui avaient perçu ma situation de détresse. Ma mère venait de tomber gravement malade, bouleversée par la mort, deux ans plus tôt de son compagnon. Certaines semaines, j’avais à peine de quoi manger. Pour de mauvaises raisons, on m’avait en effet refusé le RMI, lors de ma première demande (la Mairie de Paris était alors à Droite).

Dans cette situation de détresse, je fis quelque chose qui allait profondément modifier les dix années suivantes de ma vie. Je repris les quelques 800 pages que j’avais rédigé pour ma thèse, et je commençais à en transformer certains passages en articles anthroposophiques, articles que j’envoyais à une revue anthroposophique. Mais cette fois, je ne cachais plus les implicites steineriens. Au contraire, j’écrivais des articles ouvertement anthroposophiques, étudiant Shakespeare à la lumière des idées de Steiner. Mon premier article s’intitulait Shakespeare et le mystère du sang. Bien écrits, pertinents, profonds, et surtout anthroposophiques, ceux-ci retinrent tout de suite l’attention du Comité Directeur de la revue. Ils en commencèrent la publication.

Je tiens à préciser que je ne fus jamais rémunéré pour ces articles. En effet, sitôt après la publication du premier, la directrice de publication me contacta en me disant que je pouvais recevoir une rémunération pour mon travail, mais que la plupart des membres de la rédaction y renonçaient, afin que la revue puisse se développer. Elle me présenta les choses de telle façon que je compris clairement qu’il n’aurait pas été convenable de dire que je préférais recevoir de l’argent pour mon travail. J’avais donc le choix, mais seulement formellement. C’est souvent comme cela que sont présentées les choses dans le milieu anthroposophique, en vertu de ce que Rudolf Steiner a appelé la "loi sociale fondamentale", insistant pour que chacun renonce "librement" à ce qui lui revient au profit de la communauté. Comme je n’avais pas décidé d’écrire des articles dans le but de gagner de l’argent, mais pour répandre des idées auxquelles je croyais, j’étais de toutes façons d’accord avec le fait qu’on ne me donne rien, malgré ma situation difficile. Je trouvais même indécente la perspective de recevoir de l’argent pour répandre la doctrine anthroposophique. Même quand on me proposa de faire des conférences, je refusais systématiquement de recevoir autre chose que des défraiements symboliques. En revanche, d’autres rédacteurs ou traducteurs de la revue se faisaient rémunérer grassement pour leur travail, sans aucun état d’âme. J’ai connu plus tard des conférenciers anthroposophes qui recevaient des sommes importantes en exerçant cette activité parallèle. De même, certaines personnes gravitant autour de la formation des enseignants à la pédagogie Steiner-Waldorf avaient trouvé un filon dont ils tiraient des ressources conséquentes. Moi, je tenais à écrire des articles ou à faire des conférences anthroposophiques dans un esprit de gratuité et de don. Et c’est sans doute ce qui m’a sauvé d’une certaine corruption intérieure.

Mes articles furent assez rapidement apprécié des lecteurs de la revue. Il faut en effet comprendre qu’il n’existe que très peu d’auteurs anthroposophes pouvant réaliser ce grand écart entre la doctrine de l’anthroposophie et la culture extérieure. La plupart du temps, les anthroposophes ne connaissent de cette dernière que ce que Steiner en a dit à travers ses ouvrages. Ils sont parfaitement incapables de faire par eux-mêmes des analyses d’œuvres culturelles à partir de l’anthroposophie. Les personnes susceptibles d’une telle opération se compte sur les doigts d’une main en France. Mais voilà que, surgi de nulle part, les membres de la rédaction recevaient des articles qui réalisaient avec une certaine maîtrise cet exercice. Non seulement ils me publièrent, mais me demandèrent aussitôt d’intégrer leur équipe.

Là, je continuais à écrire mes articles sur Shakespeare, mais également d’autres, notamment sur les dernières nouveautés cinématographique. Ayant bien maîtrisé, à travers mes lectures de Steiner, tout ce que celui-ci dit au sujet des symboles, je pouvais en effet facilement élargir mes objets d’études à d’autres supports que les pièces de théâtre. Dans un journal qui ne faisait, depuis des années, que publier et re-publier des conférences de Steiner, ou des articles de ses disciples décédés, mes écrits firent sensation. Voilà quelqu’un qui utilisait les concepts de Steiner pour étudier des œuvres modernes et populaires, comme Le Seigneur des anneaux, les films fantastiques, etc.

C’est de cette manière qu’à l’époque, j’avais provisoirement résolu ce clivage entre l’anthroposophie et la modernité, qui me poursuivait depuis que j’avais quitté l’école. Puisque je ne pouvais pas faire entrer l’anthroposophie dans la modernité, j’allais faire entrer la modernité dans l’anthroposophie. En me livrant à cet exercice, je devais adopter la mentalité des anthroposophes, c’est-à-dire leur défiance quasiment instinctive à l’égard de la modernité et de tout ce qui n’émane pas du milieu anthroposophique. Dans un article de mes débuts, je qualifiais très négativement, sans même l’avoir lue, la série des Harry Potter39. Car la finalité de l’étude de ces œuvres étaient surtout de montrer en quoi ces œuvres illustraient la pertinence des idées de Steiner (puisqu’on les y retrouvait), ou de les condamner en montrant le mal qui y était à l’œuvre. Ainsi, j’écrivais un article très critique sur l’œuvre de Tolkien, que pourtant j’adorais, en y montrant comment celle-ci était traversée par une tendance luciférienne40.

Repérer le mal dans la modernité. Les anthroposophes se livrent volontiers à ce sport. L’un des champions de cette discipline était un jeune anthroposophe de mon âge que je rencontrais à cette époque. Le visage émacié, les traits tirés d’un visage fanatique, il se faisait remarquer en pourfendant les Harry Potter41, vitupérant sur les nouveaux jouets d’aujourd’hui42 et encensant la Philosophie de la Liberté43. Quand j’y repense, je suis effrayé de me rendre compte qu’il est précisément ce à quoi j’aurais pu finir par ressembler si j’avais persisté dans cette voie. Un homme intransigeant et rigide, ne s’intéressant à la culture d’aujourd’hui que pour la démolir à coups de sabre anthroposophique. C’était le pli que je risquais de prendre en restant membre de la rédaction de l’Esprit du Temps, entouré de ces gens qui passaient leur temps à médire de la modernité, et qui ne parlait d’elle que pour dire à quelle point le fait d’être privé de l’anthroposophie spoliait toutes les perspectives d’avenir de notre époque. Ils passaient littéralement leur temps à ronchonner contre le présent et ne trouvaient leur bonheur que lorsqu’ils étaient parvenus à déterrer une conférence inédite de Steiner, ou de l’un de ses meilleurs disciples. Pire encore, leur manie de la médisance s’était étendue aux hommes, qu’ils passaient continuellement en revue pour leur trouver toutes sortes de défauts, si bien qu’ils avaient fini par faire fuir presque tous les autres collaborateurs anthroposophes. D’une équipe autrefois constituée d’une quinzaine de membres, ils en étaient à présents réduits, à force de médisances qui finissaient par se savoir, à ne plus être que quatre.

Si je les décris, ce n’est pas pour les critiquer à mon tour, mais parce qu’ils sont parfaitement représentatif de ce que l’anthroposophie produit. Partout chez les anthroposophes, je retrouvais cette sorte de morgue et de regard aiguisé sur les défauts des autres. Dans cette revue, qui pendant des années avait fait la pluie et le beau temps dans l’anthroposophie en France, ce trait de caractère avait tout simplement atteint des sommets pathétiques. Isolés, aigris, méchants, ces personnages avaient réussi à se faire haïr de presque tous leurs semblables, qu’ils avaient un jour ou l’autre critiqués, blessés, pris de haut, ou méprisés. Si bien qu’ils se retrouvaient à se demander comment diable ils pourraient maintenant faire pour retrouver de nouveaux rédacteurs susceptibles de redonner vie à une revue mourante, qui était passé en une quinzaine d’année de 3000 à 400 abonnées.

Un moment, ils crurent avoir trouvé en moi celui qui serait capable de faire revenir la vie qui leur faisait défaut. Ils me chargèrent de contacter d’autres rédacteurs, de solliciter des articles, etc. Chaque fois ce fut le même scénario : lorsqu’un nouveau rédacteur proposait quelque chose, il le passait au crible de leur sagesse supérieure et la proposition était immanquablement refusée. Ce n’est pas qu’elles n’étaient pas assez orthodoxe (certaines propositions étaient parfaitement conformes à la doctrine au point d’en être ennuyeuses), mais elles étaient tout simplement nouvelles, ce qui leur était insupportable. Leur rigidité était telle qu’elle s’étendait jusqu’à la maquette du journal, qui devait absolument faire 112 pages à chaque numéro. Bien qu’ils aient prétendu qu’il s’agissait là d’une exigence de l’éditeur, celui-ci m’appris, lorsque je lui téléphonais, que jamais de la vie il n’avait demandé une chose pareille et que varier le nombre de page d’un numéro sur l’autre ne constituait en rien une contrainte technique. Pour quelque raison mystérieuse, le chiffre 112 était devenu sacré aux yeux des membres de la rédaction. Là encore, il s’agit d’un trait de caractère que j’ai retrouvé très souvent chez les anthroposophes : une rigidité poussée jusqu’à un extrême maladif sur des principes et des habitudes, parfois sans aucun fondements. Elle est typique dans les écoles Steiner-Waldorf, où certaines pratiques sont respectées simplement parce qu’elles font partie de la tradition de l’école, au point que leur remise en question provoque des drames.

Après avoir tenté de changer cette revue de l’intérieur et constater l’impossibilité d’y parvenir, je décidais de la quitter. Bien sûr, les dirigeants de la revue tentèrent de me faire porter un fardeau de culpabilité en m’accusant d’asociabilité, d’avoir ébranlé la marche sereine d’une revue qui marchait bien, etc.

 

Professeur de Philosophie dans une école Steiner-Waldorf

En 2003, au moment de mon embauche comme professeur dans une école Steiner.

Dans cette équipe de la rédaction de la revue anthroposophique, il y avait un professeur d’une école Steiner-Waldorf. Or celle-ci cherchait un professeur de Philosophie car, depuis quatre ans, ils en changeaient chaque année. Ceux qui étaient engagés ne souhaitaient en effet jamais rester.  Or je venais d’obtenir un an auparavant mon Capès de Philosophie et j’avais fini mon année de stage. Avec ma venue, ils se réjouissaient d’avoir enfin trouvé un professeur anthroposophe authentique. Au moment où je quittais la revue anthroposophique, j’entrais donc comme professeur dans une école Steiner-Waldorf. Après avoir découvert tout ce que le dogmatisme anthroposophique peut donner de désastreux sur le plan intellectuel, j’allais maintenant en connaître les impacts sur le plan professionnel. En effet, tout ce que je décris dans mon article paru sur le site de l’UNADFI sur ce qui se passe dans ces écoles trouve selon moi racine dans l’attitude intellectuelle des anthroposophes. C’est leur dogmatisme qui produit leur cruauté dans le domaine des relations humaines. Et c’est leur loi du secret qui est la cause de leur hypocrisie.

Ces années furent sans doute les pires de ma vie, car jamais je n’ai été à ce point piégé. Les personnes qui dirigeaient les Grandes Classes (le lycée) déployaient toutes leurs capacités de séduction pour me faire rester, alors que dès la première année je souhaitais partir. A la fin de la première année d’enseignement, j’eus un entretien avec le professeur responsable des "Grandes classes", qui faisait figure de petit gourou du lycée, aussi bien auprès des collègues que des élèves. Je lui expliquais que je ne devais pas rester, car la surcharge que représentait ce travail à côté de mon temps plein à l’Éducation Nationale allait finir par m’épuiser et nuire à la construction de ma vie personnelle. En effet, j’ enseignais en Franche-Comté quatre jours par semaine. Mais pour travailler dans cette institution scolaire, je devais revenir chaque semaine en région parisienne, ce qui m’obligeait à payer deux appartements et des frais de transports considérables. En dépit de cette charge déjà énorme, on me demandait en plus de participer à des réunions de classe non payées, à venir ranger l’école certains week-end, à m’investir dans l’administration du Lycée, qui était dans un état déplorable, etc. Ma seule vie personnelle pendant ces trois ans, je la passais dans les trains, complètement épuisé. En quatre ans, je pris 30 kilos, et perdit trois dents, qui durent être dévitalisées. A force de paroles flatteuses et de séduction, le professeur en question réussit pourtant à me convaincre de poursuivre à l’école les trois années qui suivirent. Il fut épaulé dans cette tâche par une autre enseignante, qui s’employa à tisser des liens affectifs factices avec moi pour m’attacher à son institution : un jour, elle alla jusqu’à me demander l’autorisation d’être ma mère dans la prochaine incarnation !

Mon départ de l’école

Pourtant, au bout d’un moment, je trouvais qu’accepter toutes ces exigences devait avoir un sens. Il n’était pas normal que je m’investisse autant dans une école qui continuait de si mal fonctionner. Je commençais à pointer par écrit au "Collège Interne" les dysfonctionnements que je rencontrais. J’écrivais par exemple une lettre pour expliquer qu’il n’était pas normal que la composition du "Collège Interne", qui est l’organe directeur de l’école, ne soit indiquée que par un papier volant épinglé derrière la porte de la salle des professeurs, sur laquelle on ne pouvait lire que des initiales indéchiffrables des membres. Il n’était donc pratiquement impossible de savoir officiellement qui était membre de la direction ! De même, je me souviens avoir dû écrire une lettre pour demander que ce "Collège de direction" ait une boîte aux lettres, après que plusieurs lettres remises à l’un des membres aient été "perdues". Ces choses me semblaient relever d’un élémentaire bon sens. Mais dans cette école, leur simple demande provoqua un scandale. On me fit comprendre qu’il n’était pas question de fonctionner d’une manière aussi formelle. On m’accusait de vouloir faire rentrer la rigidité de l’Éducation Nationale dans l’institution Waldorf. Quand je faisais remarquer que leur manière de fonctionner provoquait des dysfonctionnement incroyables, comme de ne pas enregistrer les élèves de Terminales à leur examen l’année de leur Baccalauréat, on me somma d’arrêter d’exiger quoi que ce soit, sous peine de représailles. Le professeur responsable des "Grandes classes", qui avait déjà "perdu" plusieurs de mes lettres au "Collège Interne" parce que leur contenu le gênait, se mit un jour à me crier littéralement dessus durant une réunion. Le lendemain j’allais le trouver en lui disant que, quelque soit nos divergences, il n’avait pas à me parler sur ce ton. Il n’apprécia pas du tout. C’était un être hanté par le principe de la jalousie et pétrifié à la perspactive d’une remise en question de son statut, ou de son aura. Deux semaines à peine après cet incident, je fus convoqué à une réunion avec trois membres de la direction. A l’issue de cette dernière, je donnais ma démission.

Lors de cette réunion, il me fut notamment dit que la décision de se séparer de moi avait été prise en fait neuf mois plus tôt, en juin de l’année d’avant. Je me suis souvent demandé, après mon départ, pourquoi la demande de partir ne m’avait jamais été formulé, ni à l’oral ni par écrit, alors même que la décision de mon départ avait été actée en "Collège Interne". Je n’avais en effet jamais reçu ni lettre d’avertissement, ni subi de mise à pied pour quelque motif que ce soit, alors même que les reproches qui m’était fait au cours de cette réunion, comme de ne pas entrer dans la logique de leur institution, ou d’autres, étaient dans les têtes des dirigeants de cette école depuis des années ? Pourquoi donc attendre tout ce temps ? Je pense aujourd’hui pouvoir répondre en disant qu’il ne suffit pas à des anthroposophes de se séparer de quelqu’un qui leur a résisté : il leur faut auparavant le détruire, moralement, socialement et psychiquement. En effet, si la personne part alors même qu’elle est encore debout, le risque est trop grand qu’elle ne témoigne de ce qu’elle a vu et entendu. Il est donc nécessaire de l’anéantir avant de la renvoyer. C’est ce qui a bien failli fonctionner avec moi, si je n’avais pas eu des ressources inattendues.

Qu’il soit ici bien clair dans l’esprit du lecteur que ce récit d’une partie des circonstances qui ont conduit à ma démission de cette école Steiner-Waldorf n’a pas valeur d’explication. En effet, je ne suis de toutes façons pas en mesure moi-même d’expliquer quoi que ce soit, compte-tenu du fait que je suis loin encore aujourd’hui de connaître tous les paramètres de cet événement. Beaucoup de choses se tramèrent dans l’ombre. Des informations capitales ne me sont parvenus que des années plus tard, notamment à l’occasion du procès que m’a intenté la Fédération, et qu’elle a perdu. Dans cette école, certains, pour des raisons diverses, voulaient ma perte. Mais d’autres non. Si j’en parle, c’est parce que je crois que c’est bien souvent de cette manière qu’ont lieu les départs et les "démissions" dans les écoles Steiner-Waldorf : les intéressés ne comprennent pas trop ce qui leur arrive ni ce qu’on leur reproche précisément sur le moment, ni plus tard. De ce fait, ils ne peuvent pas réagir, ni se retourner contre l’institution, le cas échéant. Jamais on ne vous dit clairement les choses en face. Le principe du secret domine. Plusieurs versions circulent au sein de l’école, si bien que personne n’y voit clair non plus, si ce n’est peut-être les deux ou trois personnes qui ont fomenté le départ en question. Mais le système collégial est si complexe et confus dans ses procédures décisionnelles que vous ne parvenez jamais à savoir qui est derrière quel événement. Sortant d’un brouillard, émergeant d’un drame incompréhensible, la personne qui a du partir n’a pas les moyens de ressaisir le fil de ce qu’elle a vécu et préfère concentrer les énergies qui lui restent à sa propre reconstruction.

Dans ce qu’il faut bien appeler la traversée d’un cauchemar, je pense que j’ai aussi eu une chance immense : celle d’avoir en même temps un travail à l’Éducation Nationale. Que serait-il arrivé si je n’avais pas eu constamment l’exemple que les choses pouvaient fonctionner autrement, que l’administration et la vie collégiale n’avait pas forcément à tourner à l’absurde et à l’inefficacité totale ? Je me serais probablement habitué, tout comme mes collègues qui ne démissionnaient pas ou ne tombaient pas en dépression, à considérer ces choses comme étant l’état normal d’une institution scolaire.

Il me semble important de préciser que je garde aussi de très bons souvenirs de mon passage dans cette institution, en particulier l’avant dernière année, où j’enseignais la Philosophie à une classe dont certains des élèves étaient de véritables perles d’intelligence.

En 2007, au moment de mon départ de l’école Steiner-Waldorf où j’avais travaillé 4 ans.

La semaine thématique sur Perceval

Dans cette école, certaines adaptations avaient été opérées pour satisfaire les exigences d’une scolarité plus normale. Ainsi, dans les "Grandes Classes", il n’y avait plus de "périodes" sur Perceval ou Faust, conformes au plan scolaire Steiner-Waldorf, mais des "semaines thématiques". Pendant une à deux semaines, on arrêtait donc entièrement les cours normaux pour plonger toute la journée dans une thématique unique. Par exemple "l’étude" du roman de Perceval en "11ème classe", ou celle du Faust de Goethe en "12ème classe". Deux années de suite, je fus moi-même chargé de la semaine thématique sur le Faust, ce qui était une occasion pour inculquer aux élèves des notions anthroposophiques, comme je l’avais moi-même vécu au cours de ma scolarité. Il me paraît important de dire quelques mots sur la "semaine thématique" de Perceval, qui était portée par l’enseignant-gourou que j’ai précédemment mentionné. En effet, certaines de ses méthodes pédagogiques me semblent aujourd’hui importantes à caractériser, en raison de leur caractère potentiellement dangereuses.

Au cours de cette semaine, l’enseignant en question invitait en effet ses élèves de la "11ème classe" à se réunir en cercle dans la classe, au cours de moments qui se voulaient très solennels, afin d’échanger sur des sujets précis relatifs à l’oeuvre étudiée. Comme cette oeuvre est sensée avoir pour axe, aux yeux des pédagogues anthroposophes, la biographie type de l’être humain, les élèves étaient donc invités à raconter certains moments de leurs vies, en lien avec des concepts proches de l’anthroposophie. Par exemple, on leur demandait de raconter ce qui s’était passé dans leurs vies au moment du "passage du Rubicond", c’est-à-dire vers âge de neuf ans, qui est selon les anthroposophes le marqueur d’une première autonomisation de l’individu. Ou encore, d’évoquer le moment de leur puberté. L’enseignant se joignait à la classe et racontait lui-même des épisodes très intimes de sa vie, en lien avec les sujets proposés. Chacun était invité à son tour, dans ce qui ressemblait à une sorte de thérapie collective. Certaines filles racontaient devant toute la classe leurs premières règles, sous les encouragements de l’enseignant. Les garçons quant à eux pouvaient parler de leurs premières éjaculations. A d’autres moments, l’enseignant leur demandait de raconter une expérience mystique. "On dépose tout cela au centre du cercle et il n’y a aucun jugement à porter sur ce qui est dit !" précisait-il.

Un jour, au cours de ces échanges, un adolescent se mit à raconter des visions mystiques aux contenus assez inquiétants. Il disait voir des apparitions surnaturelles et être victime d’un complot ésotérique. L’enseignant-gourou en parla au "Collège des Grandes Classes". Il était assez porté à croire à ces divagations, mais sentait que cela perturbait le reste de la classe de les entendre. En fait, je crois que l’élève en question présentait tous les symptômes d’un délire schizophrène et paranoïaque. Dans un milieu ordinaire, de tels propos auraient été rapportés au médecin scolaire, qui aurait orienté le jeune vers une prise en charge médicale adaptée. Mais en aucun cas on ne l’aurait encouragé à déverser ses délires publiquement en y accordant du crédit. Or, la doctrine anthroposophique a justement pour conséquence d’accréditer de tels propos. Le premier mouvement du pédagogue anthroposophe sera de croire aux visions dont lui fait part un de ses élèves. "C’est incroyable le nombre d’élèves scolarisés chez nous qui ont des perceptions spirituelles !" s’enorgueillissait l’enseignant-gourou, attribuant cela au fait que son institution scolaire était selon lui un refuge pour les âmes douées de facultés supérieures. De même, dans une école Steiner-Waldorf, quand un élève se dit assailli par des voix, le premier mouvement des professeurs sera de penser que des démons ou des entités supérieures lui parlent. Il envisagerons peu volontiers la question de la pathologie schizophrénique, dont il ne connaissent d’ailleurs probablement même pas la nature ni les symptômes. Ainsi, de nombreux élèves malades restent scolarisés dans ces écoles sans être diagnostiqués ni traités, parce que les manifestations de leurs pathologies mentales entrent dans les représentations ésotériques des anthroposophes. Je peux même dire que des propos comme ceux de cet élève, lorsqu’ils survenaient, suscitaient une sorte d’engouement et d’excitation parmi les professeurs.

Une dérive sectaire infiltrée par des sectes

Au cours de mon passage dans cette école, j’eus l’occasion d’observer un phénomène particulièrement curieux, qu’on peut avoir du mal à concevoir de l’extérieur. Il s’agissait du fait que cette école subissait régulièrement des tentatives d’infiltration par des sectes. La première fois que je pus remarquer la chose, il s’agissait de la tentative d’infiltration de l’école par la Soka Gakkaï, une secte japonaise bien connue et répertoriée comme telle par l’UNADFI et la MIVILUDES. Un premier professeur venant de cette organisation avait été embauché par l’école, via des parents qui y étaient impliqués. Mais l’école ne s’était pas méfié. Puis, quand le besoin d’embaucher d’autres professeurs se manifesta dans certaines matières à l’occasion de rentrées scolaires, le professeur en question proposa des recrues qui venaient de son organisation, sans toutefois le mentionner. Ainsi, peu à peu, l’équipe pédagogique se voyait investie par ces nouveaux professeurs qui se connaissaient en dehors via cette organisation sectaire. Le mouvement aurait pu continuer ainsi, si la tentative d’infiltration n’avait pas été découverte à temps. Ceci se produisit à l’occasion d’un voyage de classe de "12ème" dont les accompagnateurs était l’une de ces enseignantes ainsi qu’une "amie", conviée par ses soins, appartenant en fait à la Soka Gakkaï. Il est en effet fréquent, dans les écoles Steiner-Waldorf, que l’on puisse faire appel à des accompagnateurs qui ne sont pas des enseignants ni même des parents d’élèves, mais des connaissances dont ni les compétences ni la moralité à l’égard des enfants n’ont été auparavant éprouvés. Ainsi, certains accompagnateurs des voyages de classe ne sont bien souvent connus ni des enseignants ni des parents, mais se sont introduits dans les séjours par le biais de vagues relations. Après le retour des élèves, ceux-ci se plaignirent ouvertement de ce que les deux accompagnatrices leur faisaient subir des pressions psychologiques humiliantes et ne cessaient de réciter des prières et des mantras que l’on entendait résonner dans tout l’hôtel. Alors, le Collège de direction employa les grands moyens et usa de procédés particulièrement odieux pour pousser ces professeurs à la démission. Cependant, de nombreux élèves parvinrent à être touchés et séduits par ces membres infiltrés de la Soka Gakkaï, même après le départ forcé de l’enseignante en question, qui s’était employée à demander en "amis" sur son compte Facebook un maximum d’élèves.

Le phénomène se produisait dans le même temps avec un autre mouvement sectaire moins connu et cette fois directement lié à l’anthroposphie. Il s’agissait du groupe Olov. Les époux Olov avaient en effet constitué autour d’eux un groupe très fermé ayant pour fondement la doctrine de Rudolf Steiner et interprétant de manière très particulière les préceptes pédagogiques Steiner-Waldorf. Lors de cérémonies cultuelles, ils vénéraient Lucifer et Ahriman au même titre que le Christ. Lorsque leurs enfants faisaient des bêtises pendant le journée, ils les réveillaient en pleine nuit pour leur faire exécuter des punitions, sous prétexte que la conscience nocturne favorise la prise de conscience de ses erreurs. Et d’autres choses dans ce style. Or le groupe Olov avait été très actif lors de la fondation de cette école. Madame Olov s’invitait même régulièrement à toutes les réunions, alors même qu’elle n’y était plus professeur. De nombreux professeurs et personnels faisaient partie du groupe. Certains avaient même réussi à s’emparer de postes de directtion. Ils se distinguaient par un comportement particulièrement froid et insensible, voire une certaine cruauté. Ils se réunissaient régulièrement entre eux en dehors de l’école et de nombreuses décisions relatives à l’avenir de cette institution étaient prises à l’intérieur de ce cercle.

Enfin, il faudrait aussi signaler le fait que, dans cette école, un cercle d’adeptes constitué de parents et de professeurs avait commencé à se former autour d’un enseignant-gourou au charisme particulièrement puissant. Celui-ci organisait des séminaires autour du thème du Graal, de l’Initiation et des Chevaliers de la Table Ronde. Il organisait aussi des séjours mystiques à Brocéliande. Il écrivait des romans ésotériques à sensation. Ils inculquait également ses thèses ésotériques aux élèves des "Grandes classes", par le biais des "semaines thématiques", comme celle de Perceval, dont il avait la charge. Il avait en outre formé autour de lui un groupe de personnes, composé de parents et de professeurs, fascinées par sa personnalité, qui le considéraient comme leur maître spirituel. Certaines de ses thèses et de ses pratiques initiatiques étaient plus proches du Chamanisme que de l’Anthroposophie. Son mouvement s’étendait même au-delà de l’école en question et touchait une autre école de région parisienne, par l’intermédiaire d’une enseignante entièrement tombée sous le charme de son collègue gourou. Pour autant, ce dernier demeurait un membre important de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf et un formateur de l’Institut, où il assénait également sa doctrine et recrutait des adeptes. Il était sans doute plus proche de cercles ésotériques et chamaniques, qu’il fréquentait, que de l’anthroposophie. Mais les dirigeants de l’anthroposophie et de la Fédération ne trouvaient rien à redire à ce genre de fréquentations et de déviances idéologiques, tant le cercle de ses adeptes était étendu.

Je mentionne ce fait car il est fréquent que de tels phénomènes d’infiltration se produisent dans une école Steiner-Waldorf. La même chose avait eu lieu dans les années 80 à l’école de Laboissière-en-Thelle avec une secte d’obédience Hindouiste. En effet, les époux Gaensburger, qui dirigeaient d’une main de fer cette institution scolaire, s’étaient laissés séduire par ce mouvement. Le mari était persuadé qu’il était un précurseur d’un lien nouveau entre l’Orient et l’Occident. Ils avaient ainsi introduit de nombreuses personnes lui appartenant, ainsi que des rituels et des cérémonies liés à cette mouvance au sein même de leurs pratiques pédagogiques. Plus grave encore, certains élèves subissaient des pressions psychologiques destinées à les fragiliser. J’ai personnellement connu une ancienne élève de cette école qui m’a raconté comment, lors d’entretiens individuels avec le directeur de l’école, celui-ci lui avait expliqué qu’elle avait "le mal en elle" et lui avait proposé des rituels de purification. Alertée par le cuisinier de l’école (le père de ma compagne anthroposophe, dont je parlerai ci-après) la Fédération des écoles Steiner-Waldorf de l’époque avait décidé d’exclure cette école du sein de la Fédération, sans toutefois donner la moindre explication publique, ni même ébruiter la chose au sein du mouvement anthroposophique, afin que rien ne filtre au sein de la société civile. Au contraire, ils mirent en place un phénomène fréquemment utilisé au sein des écoles Steiner-Waldorf dès lors qu’un phénomène dérangeant se produit, à savoir celui du tabou. On fit donc comprendre à ceux qui savaient ce qui s’était passé de n’en parler à personne et même d’oublier ce dont ils avaient eu connaissance. Ce procédé est si efficace que même les anciens élèves de cette école, lorsqu’ils en parlaient, se montraient très vagues et allusifs. Les époux Gaensburger continuèrent ainsi de faire partie de la Société Anthroposophique, où ils étaient vénérés dans certains cercles, tandis qu’on continuait à les inviter à tous les congrès anthroposphiques. Lors du décès de Jean-Louis Gaensburger, celui-ci eu même droit à une belle rubrique nécrologique dans les Nouvelles de la SAF, sous la plume de Raymond Burlotte, qui pourtant faisait partie de ceux qui avaient pris la décision de son exclusion de la Fédération en connaissance de cause à l’époque des faits.

Bien évidement, on peut comprendre pourquoi ni la Société Anthrposphique ni la Fédération des écoles Steiner-Waldorf n’ont intérêt à ce que de tels événements soient connus. Pourtant, si l’on y réfléchit bien, on comprend qu’ils font partie des pentes naturelles à la pédagogie Steiner-Waldorf. Les occulter favorise le fait qu’ils se reproduisent. En effet, l’Anthroposophie étant un syncrétisme de diverses religions et tendances mystiques, elle est naturellement poreuse aux sectes ésotériques. De même, les pédagogues Steiner-Waldorf sont-ils particulièrement sensibles aux phénomènes sectaires autre que l’anthroposophie. J’en ai connu beaucoup parmi les étudiants de ma promotion au cours de ma formation pédagogique Steiner-Waldorf. Enfin, le milieu des parents d’une école Steiner-Waldorf forme un environnement de gens particulièrement crédules et influençables, ouverts à toutes les dérives possibles. J’ai par exemple pu constater comment il y était facile à des arnaques à la chaîne de s’y implanter, comme ces chaînes de personnes chargées de vendre autour d’elles des forfaits téléphoniques et étant rémunérées en fonction du nombre de personnes qu’elles parvenaient à recruter. Ce phénomène touchait même les élèves. Le danger que ce genre de phénomène d’infiltration de la pédagogie Steiner-Waldorf par des sectes extérieures ou des groupuscules radicaux de l’Anthroposophie est donc bien réel et fait à mon avis courir des risques majeurs aux élèves qui sont scolarisés dans ces écoles.

Une Société Anthroposophique aux apparences modérées truffées de groupuscules ésotériques radicaux ou extrémistes

Pour comprendre le phénomène d’infiltration se produisant fréquemment dans les école Steiner-Waldorf, dont j’ai donné quelques exemples, il faut le relier avec la nature de la Société Anthroposophique et à la doctrine qui la sous-tend. En effet, la cette société est bien souvent dirigé par des individus aux apparences modérés, tenant des discours intellectuels assez sophistiqués, empruntant volontiers un vocabulaire philosophique et se réclamant la plupart du temps de l’épistémologie goethéenne de Rudolf Steiner. La mise en place d’une telle façade est ce qui permets que la Société Anthroposophique soit identifiée par les journalistes et les autorités extérieures comme une sorte de « club de Philosophie », apparemment loin des groupes magico-religieux qui forment d’ordinaire les mouvances sectaires. Cependant, il faut savoir que la nomination à ces postes de responsabilité de ce type de personne est une forme d’écran de fumée destiné à masquer la vraie nature de la Société Anthroposophique et des individus qui la composent. En effet, si l’on regarde les personnalités de dirigeants de la Société Anthroposophique en France ces quarante dernières années, on distinguera toujours le même type de personnalités : Paul-Henri Bideau, Raymond Burlotte, Antoine Dodrimont étaient systématiquement des dirigeants se réclamant de l’épistémologie goethéenne de Rudolf Steiner, ou à ses écrits philosophiques comme la Philosophie de la Liberté. Et ils étaient sincères. Il en est de même avec des personnalités de la Société Anthroposophique Universelle comme Manfred Schmitt-Brabant, ou Bodo von Plato. Mais tout cela masque surtout le fait qu’au sein de la Société Anthroposophique, on trouve fréquemment des groupes ou des groupuscules centrés sur des personnalités charismatiques. Parmi ces groupes, nombreux sont ceux qui sont bien davantage fasciné par les pratiques magiques ou les rituels ésotériques qu’on peut trouver dans l’anthroposophie que par les réflexions philosophiques de Steiner. En effet, la doctrine de Rudolf Steiner comporte de nombreuses indications qui permettent d’en faire une pratique magique. Il suffit pour cela de lire avec certaines grilles ce que Steiner dit de la manipulation des substances en médecine, ou dans ses cours d’agriculture biodynamique, ou dans les indications cultuelles qu’il a donné aux prêtres de la Communauté des Chrétiens, ou des éléments de l’Eurythmie, ou encore à travers ses indications astrologiques. Car la magie n’est au fond jamais autre chose qu’une technique visant à lié certains état affectifs, ou certaines pensées, à certaines substances, afin d’espérer obtenir des effets occultes. Or nombreux sont les anthroposophes qui se lient à l’anthroposophie par le biais de ces rituels magiques et de tout ce qui tourne autour. Cela crée ainsi des cercles de personnes à la mentalité superstitieuse, ayant viscéralement besoin de suivre des personnalités charismatiques qu’elles considèrent comme leurs gourous. J’ai connu un certain nombre de ces derniers : l’un faisait des thèmes astraux, l’autre était prêtre, l’autre agriculteur, etc. Chaque fois, c’était le même phénomène d’engouement d’un petit groupe autour d’une forte personnalité, à divers degrés pouvant aller jusqu’à la soumission corps et âmes. Certains obtenaient même de l’argent de leurs adeptes, d’autres des faveurs sexuelles, etc. La Société Anhroposophique excluait très rarement de telles personnalités, comme elle le fit par exemple avec Pierre Lassalle, un individu qui était allé trop loin et qui, à ma connaissance, s’était trouvé visé par des enquêtes policières pour des faits particulièrement graves. Et encore, cette exclusion n’intervint que parce qu’un ancien adepte eut un jour le courage de parler et obligea les responsables de la Société Anthroposophique à prendre leurs responsabilités. Mais pour d’autres cas, à mon sens également inquiétant, elle n’en fit rien. Bon nombre de ces gourous continuent ainsi à faire partie de la Société Anthroposophique sans être inquiétés,  ayant même droit à un quotas de conférences publiques qui leur permets de recruter de nouveaux adeptes.

En fait, il faut comprendre que la Société Anthroposophique fonctionne avec ce type de phénomènes collectifs. Elles est donc nécessairement constitué d’une multitudes de groupes et de groupuscules radicaux sur les agissements desquels elle ferme plus ou moins les yeux. La seule chose qu’elle réclame, c’est que Rudolf Steiner soit le fondement doctrinal unique de tels groupes. Et que la Société Anthroposophique soit la seule structure institutionnelle à laquelle ils soient reliés. Ainsi, elle refusera des groupes, comme il commence à en exister un certain nombre, se réclamant à la fois de Steiner et de Aïhmanov, ou Annie Besant, ou Valentin Tomberg, etc. En revanche, il sera très rare que des pratiques déviantes et ouvertement sectaires de tels ou tels leaders de ces groupes la dérange. Par contre, on leur demande de ne pas se mettre trop en avant et de ne pas réclamer de postes de direction au sein de la Société Anthroposophique.

La tragique histoire d’une professeure d’Arts Plastiques Steiner-Waldorf

Parmi les choses qui méritent d’être racontées, il y a eu le cas de cette professeure d’Arts Plastiques, qui a dû démissionner à peu près à la même époque que moi. Cette histoire est un peu complexe, mais son caractère tragique et révélateur mérite que le lecteur s’y intéresse. Elle avait donc été recrutée par l’école en question pour donner des cours d’Arts Plastiques alors qu’elle était en licence de Photographie à l’Université. Elle ne connaissait pas l’anthroposophie ni la pédagogie Steiner-Waldorf. Elle n’avait pas non plus passé ni même préparé de concours d’enseignement et était assez jeune. Pourtant, elle s’investît dans son travail et ses deux premières années se passèrent bien, les élèves exprimant une certaine satisfaction. Elle décida d’intégrer la formation pédagogique de l’Institut Steiner-Waldorf, payant la plus grande partie des frais de scolarité. Elle vivait en couple et avait un enfant en bas-âge. C’est alors qu’un drame personnel particulièrement atroce survint dans sa vie : un matin, pris d’une soudaine crise de folie inexpliquée, son compagnon tenta de l’étrangler. Elle n’y échappa que de justesse. Elle dut ensuite entamer une procédure de séparation et porter plainte. Traumatisée par cet événement, elle venait à l’école avec un foulard autour du cou, comme pour se protéger.

Au même moment, le Lycée de cet école Steiner-Waldorf était en pleine crise identitaire et en déboires majeurs sur le plan du fonctionnement administratif. Nous étions un petit groupe de professeurs de ce cycle à nous réunir régulièrement, y compris les week-end, pour réfléchir à la situation et tenter de trouver des solutions. Les causes de ces dysfonctionnements majeurs étaient multiples, mais tenaient principalement au mode de fonctionnement collégial. Mais prisonniers de nos représentations anthroposophiques, nous ne parvenions pas à identifier d’où venait le mal. Un jour cependant, l’un des membres du "Collège Interne" de cette école, qui avait une place de gourou parmi ses collègues, arriva en réunion avec un diagnostic catégorique : le Lycée était en perdition en raison de la mauvaise qualité des cours d’Arts Plastiques qui y étaient dispensés ! Selon lui, un lycée comme le nôtre aurait du pouvoir afficher une identité forte sur le plan des Arts Plastiques, alors que tout ce que nous avions à proposer à nos élèves ne déclenchait pas de passion créatrice. "Quand les parents viennent visiter le Lycée, il faut qu’ils voient des arbres peints en bleu, ou des projets d’élèves exubérants de ce genre !" s’exclamait-il avec emphase. "Au lieu de cela, nos deux professeurs d’Arts Plastiques sont mous !" vitupérait-il. "Si nous pouvions proposer une identité forte du Lycée Steiner-Waldorf au niveau des Arts Plastiques, notre crise identitaire serait résolue et nos problèmes d’effectifs également !" faisait-il miroiter. Ce discours enflammé parvint à nous convaincre sur le champs, car sa force de persuasion était grande. Dès cet instant, les deux professeurs d’Arts Plastiques devinrent des sortes d’ennemis du Lycée, des personnes dont le départ et le remplacement permettraient un changement radical et bienheureux. Cependant, le deuxième professeur avait une vingtaine d’années d’ancienneté et était féru d’anthroposophie. Il était donc indéboulonnable. En revanche, cette jeune professeur fragilisée par la vie offrait une cible plus facile. Relayées chez les élèves par les enfants des professeurs scolarisés au Lycée, des rumeurs se mirent aussitôt à circuler sur ses déplorables qualités d’enseignante. Une pétition fut rédigée contre elle, émanant de cette même source. Elle fut convoquée par le "Collège Interne", qui lança alors un "processus de séparation", c’est-à-dire des réunions régulières qui avaient pour but de la convaincre de son incompétence afin qu’elle démissionne d’elle-même. Au cours des réunions du "Collège des Grandes Classes", elle était si mal qu’elle écrivait sur son cahier personnel son ressenti immédiat sous la forme de phrases comme : "Je me sens mal !", "Je ne me sens pas acceptée", "Je souffre !", etc. L’Institut où elle faisait sa formation pédagogique Steiner-Waldorf depuis plusieurs années refusa de prendre partie et ne la défendit pas, malgré ses suppliques. Quand les autres stagiaires demandaient aux responsables de la Formation des nouvelles d’elle, ils répondaient qu’ils n’en avaient aucune. A la fin de l’année, elle accepta de démissionner. Elle se retrouva donc quasiment sans ressources, dans un état dépressif grave. Deux ans plus tard, une stagiaire de la Formation apprit qu’elle avait fait une tentative de suicide. Pour cette raison, la garde de son fils lui avait été retirée. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue depuis.

Je mentionne l’histoire de ce cas, dont j’ai eu personnellement connaissance, car je le crois représentatif des graves dérives qui peuvent se produire dans les écoles Seiner-Waldorf. En effet, pour éviter que soient posés les problèmes réels de fonctionnement liés aux dogmes laissés par Steiner en matière de gestion des institutions scolaires, certains membres de la direction n’hésitent pas à désigner des boucs-émissaires pour protéger le système et se protéger eux-mêmes. Ensuite, grâce à l’appui d’élèves-relais (bien souvent des enfants de professeurs), ces personnes sont décrédibilisées aux yeux de tous. En outre, ces personnes qui ont été recrutées non formées sont bien souvent facilement critiquables sur le plan pédagogique : les mettre en situation d’enseignement sans aucune préparation préalable constituait déjà en-soi une forme de violence, comme si on avait jeté la personne dans une arène en lui disant "Maintenant, débrouilles-toi !". Mais au moment du recrutement, alors qu’elles tiraient l’école d’embarras, personne ne se plaignait de leur formation insuffisante. Lorsque les parents s’inquiétaient, on leur tenait de beaux discours et l’on vantait les incroyables qualités de ces nouvelles recrues. Enfin, l’absence de structures syndicales – et la méconnaissance totale des intéressés concernant ce qui pourrait les protéger – rend possible des comportements abjects de la part de la direction. J’en parle également, car non seulement je n’ai éprouvé pour cette collègue aucune compassion lorsque la machinerie mise en branles contre elle s’est déclenchée, mais je n’ai également pas levé le petit doigt pour venir à son secours tant que j’étais moi-même dans l’institution. Ce n’est que peu après mon départ que je pus réaliser ce qui se passait et que j’écrivis une lettre à un membre du "Collège de Direction" en lui disant à quel point j’étais scandalisé par ce qu’ils étaient en train de faire subir à cette personne. Pourtant, c’est ce qu’aurait dû faire immédiatement toute personne douée d’un minimum de sens moral. Mais tant que j’étais encore en fonction, j’en fus incapable. Au lieu de prendre soin d’une personne que le malheur avait déjà accablée, nous nous sommes tous acharnés contre elle en raison de sa fragilité, alors même que nous la côtoyions depuis des années dans le cadre d’une intimité presque familiale. Cette institution anthroposophique avait rendu nos cœurs froids comme la pierre et nos esprits à demi-fous. Si un jour elle lisait ces lignes, je souhaite qu’elle sache que je lui demande pardon.

Ce cas dramatique n’est malheureusement pas isolé. A  ma connaissance, il s’en produit régulièrement dans les écoles, avec des issues souvent aussi tragiques. J’ai eu personnellement connaissance de cas similaires lorsque je faisais ma formation Steiner-Waldorf.

Des soutiens inattendus

Peu après mon départ, je reçu rapidement de nombreux soutiens de la part des diverses personnalités et institutions de l’Anthroposophie. Ce fut tout d’abord la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf et l’Institut de Formation Pédagogique de Chatou qui, en les personnes de leurs deux représentants, m’apportèrent un franc soutien. Ils me reçurent dans leur bureau de la rue Gassendi, dans le XIVème arrondissement de Paris. Là, je pu leur raconter avec sincérité toute mon histoire, sans rien cacher de mes propres faiblesses ni des travers de l’école où j’avais travaillé. Je me souviens de l’une de ces deux personnes, s’indignant du comportement du responsable des "Grandes Classes", quand je lui racontais qu’il « perdait » systématiquement mes lettres adressées au "Collège Interne". Ils m’informèrent qu’ils avaient demandé cet entretien suite à une lettre que leur avait adressé le Collège Interne de l’École, leur préconisant de m’interdire de poursuivre la formation pédagogique. Ils m’informèrent qu’au vu de cet entretien, ils allaient répondre par la négative au Collège Interne de l’École et que j’étais autorisé à poursuivre la Formation à l’Institut Rudolf Steiner. Je fut effectivement autorisé à poursuivre, ce que je fis pendant plusieurs mois, et c’est de ma propre initiative que je décidais de ne pas faire la quatrième année de formation en septembre de l’année suivante. Si je l’avais voulu, j’aurais pu retravaillé dans une école Steiner-Waldorf, après m’être fait oublié pendant quelques temps.

Ensuite, ce fut une autre école Steiner-Waldorf de région parisienne qui m’apporta son soutien dans cette affaire. La Présidente du "Collège de Direction" de cette école m’indiqua qu’elle avait envoyé une lettre à l’autre école de région parisienne où j’avais travaillé, disant en substance la chose suivante : « Nous avons appris le départ de Grégoire Perra en cours d’année de votre école, ainsi que les diverses rumeurs qui circulaient au sujet des raisons de son départ. Grégoire Perra est un ancien élève de l’École et un collègue que nous apprécions, et avec lequel nous avons l’intention de collaborer à l’avenir. Nous vous demandons de nous préciser la nature exacte des faits qui lui sont reprochés. ». Une amie ayant appartenu au Collège de Direction de l’École en question à l’époque des faits peut attester de l’existence de cette lettre.

Enfin, ce fut le Président de la Société Anthroposophique en personne, Antoine Dodrimont, qui m’apporta un franc soutien, en écrivant à titre personnel (mais nul n’était dupe qu’il écrivait aussi au titre des fonctions qu’il assumait) à l’École dont j’avais démissionné :

«Mesdames, Messieurs, Chers Collègues,

Le courrier que je vous adresse ci-joint aurait du vous parvenir plus tôt, eu égard aux faits auquel il se rapporte ; un emploi du temps trop chargé et des ennuis de santé en ont retardé l’envoi. Il me paraît néanmoins important de vous le faire parvenir. (…)

En vous écrivant, je voudrais vous faire part du fait que j’ai été amené à collaborer avec Grégoire Perra et que, par là, est né un lien de confiance qui m’a amené à lui proposer d’intervenir publiquement dans des rencontres anthroposophiques.

Ici, je ne souhaite pas intervenir sur ce qui se serait passé en interne car ce n’est pas de mon ressort. Ce sur quoi j’interviens, c’est sur les rumeurs qui pourraient circuler le concernant, rumeurs accréditant le bien fondé de l’image esquissée ci-avant.

Quant à moi, je voudrais simplement déclarer que je ne compte pas accorder de crédit à de telles rumeurs et que je m’interdirai d’en faire écho, en vertu du respect de la réputation de la personne et de ses proches.

C’est à dessein que je ne cite le nom d’aucune personne, car c’est la meilleure façon de ne pas introduire de nouvel effet à la situation considérée.

Cette lettre est personnelle et n’engage que moi-même.

Je vous en souhaite bonne réception et vous prie de croire à l’expression de mes meilleurs sentiments à votre égard et à l’égard de l’école X. à qui je souhaite une bonne continuation de son travail pédagogique.

Cordialement,

A. Dodrimont »

En clair, cette nouvelle lettre prenait ouvertement ma défense et demandait que cessent les rumeurs propagées par l’école pour se justifier de mon départ. « Je me suis mouillé pour toi en écrivant cette lettre », ne cessait de me répéter Antoine Dodrimont.

On voit donc comment je recevais de la part de toutes les institutions anthroposophiques un soutien unanime et inconditionnel. Je mentionne ces faits pour que soit bien clair que mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI ne saurait avoir été écrit dans une optique de revanche ou d’animosité personnelle envers ces institutions qui, au contraire, m’ont toutes soutenues, en prenant pour cela de gros risques. C’est d’ailleurs ce qu’à reconnu dernièrement la Justice, aussi est-il inutile que je m’étende sur le sujet. Au contraire, je ne peux qu’avoir une profonde reconnaissance pour le soutien que toutes les institutions anthroposophiques et celles représentatives de la pédagogie Steiner-Waldorf m’ont apporté en ces heures difficiles. Si j’ai décidé plus tard de m’adresser à une association de lutte contre les sectes, ce n’est donc nullement par dépit contre ces institutions qui m’appréciaient, mais bien parce qu’un travail de la pensée m’avait permis de comprendre la logique de ce milieu, et que je sentais être un devoir de ma part d’en rendre compte à la société civile. Seul le sens du devoir a dicté ma conduite.

Une étrange prophétie qui se réalise

Au sujet de ce départ, il me faut encore évoquer un fait significatif. Compte-tenu de la distance que j’ai pu prendre à l’égard de l’anthroposophie et de toute doctrine à tendance spiritualiste, compte-tenu des dégâts que ce genre de mode de pensée a naturellement tendance à générer, j’aurais plutôt souhaité ne pas en faire état. Mais il me semble que son contenu de réalité est si important que je n’ai pas le droit d’agir ainsi. A l’époque des faits donc, l’enseignant-gourou qui avait été si impliqué dans mon départ, puis dans celui de l’enseignante d’Arts Plastiques dont j’ai évoqué l’histoire, ne trouva plus d’obstacle à son rayonnement au sein de l’institution scolaire en question. Il se prit à se croire tout permis. J’ai eu ainsi connaissance du fait qu’une jeune enseignante était venue le trouver, suite à mon départ, pour lui avouer qu’elle avait été troublée par un de ses élèves au point d’amorcer ce qui ressemblait à un flirt. Cet enseignant l’avait écoutée sans rien dire, puis pris la parole… pour lui déclarer sa flamme ! On voit donc à quel degré d’irresponsabilité morale et de domination de son psychisme par les passions cet être était parvenu.

Avec ma compagne de l’époque, avec qui je commençais une relation sérieuse, nous discutions souvent du cas de cet enseignant. Un jour, en avril 2007, comme saisie par une inspiration soudaine, elle me déclara : "Il sera lui-aussi expulsé avec violence de cette école !". Sur le coup, je restais perplexe. Cela paraissait peu probable. Mais le ton de sa voix, au moment où elle prononça ces paroles, avait quelque chose d’étrange. En septembre 2007, alors que j’étais en poste sur mon établissement dans le cadre de mon travail à l’Éducation Nationale, elle m’appela sur mon portable pour me dire :

"Grégoire, je viens d’apprendre quelque chose de très important ! Je vais t’en faire part, mais je te demande auparavant de maîtriser toutes les émotions que tu pourrais avoir au sujet de ce que je vais t’apprendre. L’enseignant qui est en grande partie responsable de ton départ vient d’avoir un accident vasculaire cérébral ! Il est dans le coma. Il peut en sortir, mais il y a de fortes chances qu’il ne récupère pas l’intégralité de ses fonctions motrices. Ce qui est troublant, c’est que deux jours auparavant il venait de donner une conférence à l’école dont l’intitulé était : Notre école est-elle encore une école Waldorf ? Tout le monde avait bien compris qu’il répondait à distance aux critiques que tu avais formulé lorsque tu travaillais dans cette institution. Aujourd’hui, c’est comme si le monde spirituel avait répondu à sa question !"

Par la suite, beaucoup de personnes qui étaient dans ce milieu me dirent qu’ils avaient aussitôt associé cet événement à mon départ lorsqu’elles l’avaient appris. Pour ma part, je ne sais pas s’il faut considérer ce qui s’est produit comme une sorte de punition céleste pour les nombreuses ignominies commises par cette personne, ou comme un moyen de l’aider à retrouver le sens des réalités et faire preuve d’un peu plus d’humilité en devant finir ses jours en tant que personne handicapée. Je crois surtout qu’enseigner dans une école Steiner-Waldorf durant de longues années contribue à négliger de façon importante sa santé pour que cela n’ait pas de répercussions médicales graves lorsque l’on a un terrain fragile au départ. Or cette personne avait déjà eu des signaux médicaux particulièrement significatifs dont elle n’avait pas su tenir compte. Que cette négligence sur le plan de sa santé se soit conjuguée à une dégradation profonde de son être moral ayant entraîné une "condamnation divine" est une possibilité qui n’est pas à exclure. Mais si tous les professeurs Steiner-Waldorf qui ont fait du mal à leurs collègues se voyaient frappés d’une sentence similaire, je crois qu’il n’y aurait plus grand monde dans ces institutions.

La formation des enseignants à la pédagogie Steiner-Waldorf

De mars 2005 à juillet 2007, j’ai suivi la formation dispensée dans le principal institut Steiner-Waldorf de France proposant une formation pour devenir professeur Steiner-Waldorf. Aujourd’hui, il me semble utile de dire quelques mots au sujet de cette "formation" et de décrire ce que je peux en comprendre à présent que j’y vois plus clair sur les événements que j’ai vécu au sein du milieu anthroposophique.

La formation avait lieu un week-end par mois et sa durée, à l’époque, était de quatre ans. Il s’agissait d’une nouvelle formule  venant se substituer à une formation initiale à temps plein prévue sur deux ans. Cette dernière, trop onéreuse pour des étudiants qui ne pouvaient pas se la payer sans travailler, ni l’effectuer tout en travaillant pour se la payer, avait progressivement été désertée. Aujourd’hui, la formation en week-end a lieu sur trois ans seulement. Son coût était d’environ 1700 Euros par an. La plus grande partie fut à ma charge, l’école où j’enseignais n’acceptant de verser qu’une somme dérisoire pour m’aider à la payer. Il en fut de même pour les autres enseignants en poste qui avaient décidés de suivre cette formation. Ils en étaient pour leurs frais, quand bien même le salaire qu’il recevaient de la part de leur institution était déjà très faible. Nous nous retrouvions donc à travailler pour toucher un salaire dont une bonne part était reversé à une autre institution de pédagogie Steiner-Waldorf, afin de payer des formateurs qui bien souvent s’avéraient être… nos collègues. Je mentionne ce fait, car il est à mon sens parfaitement représentatif du circuit économique fermé qui a tendance à se constituer autour des écoles Steiner-Waldorf. Ainsi, les parents payent une scolarité pour leurs enfants. Ces enfants travaillent pour préparer les kermesses et autres fêtes de l’école où seront vendus des objets ou des bougies qu’ils ont confectionnés. Les parents achèteront ces cadeaux fabriqués par leurs enfants, mais l’argent ira à l’école, à la firme Weleda ou aux maisons d’éditions anthroposophiques qui tiennent des stands à cette occasion. Ainsi, tout en étant salariés d’une école Steiner-Waldorf, nous subventionnions un institut Steiner-Waldorf à travers nos frais de scolarité.

La première année de formation était arrivé un bon nombre de personnes qui n’avaient qu’une vague idée de la pédagogie Steiner-Waldorf et savaient très peu de choses au sujet de l’anthroposophie. Ils étaient juste venus avec le désir d’une formation professionnelle alternative dans le milieu de l’enseignement, de la prise en charge des tout-petits, ou encore, bien souvent, sans aucun projet précis. D’autres, cherchaient à se reconvertir et venaient de milieux très éloignés de l’enseignement. La plupart n’avaient donc aucun expérience pédagogique. Un grand nombre de ces étudiants étaient des personnes fragiles, un peu perdues dans leur existence. C’étaient principalement des femmes. La formation dispensée leur proposait une sorte de cadre communautaire dans lequel elles avaient l’impression de trouver une sorte de famille élargie. Tout était d’ailleurs fait pour donner cette impression : repas en commun, chants en commun, activités artistiques en groupe, moments d’échanges et de partage, etc. Au tout début, la doctrine anthroposophique n’était amenée qu’à pas feutrés par les formateurs. Il n’y avait ainsi qu’une seule heure par week-end consacrée à l’étude d’un ouvrage de Steiner. Il s’agissait de Nature Humaine ou de Théosophie. Mais ces livres sont si abstraits et ésotériques dans leurs propos qu’ils passaient au-dessus des têtes de 90% des étudiants. Ces derniers étaient certes impressionnés par le caractère apparemment savant des œuvres étudiées et des commentaires subtils que nous en faisait notre formateur, mais ils n’en retenaient quasiment rien. Certains ne se rendirent même pas compte que nous étudions depuis plusieurs semaines des chapitres traitant de la doctrine de la réincarnation et du karma. Pour beaucoup, ces cours étaient un mauvais moment à passer, tellement cela leur semblait difficile et abscons. Ce n’était pas mon cas, puisque, au contraire, la maîtrise des concepts était mon fort. Bien souvent, je fus le seul de ma promotion à répondre à notre formateur lorsque celui-ci nous interrogeait et sollicitait notre propre réflexion.

Ce n’est donc pas par le biais de la pensée que l’anthroposophie était apportée aux différents étudiants qui faisaient cette formation, mais bien plutôt par le biais d’habitudes qui furent progressivement instillées dans la vie du groupe. Par exemple, au début de chacune des réunions consacrées à un temps d’échanges, une étudiante proche des formateurs proposa "spontanément" de lire un verset du Calendrier de l’âme de Rudolf Steiner. Or ce genre de lecture au début de chaque réunion n’est ni plus ni moins qu’une coutume des anthroposophes, pratiquée dans presque toutes les "branches" et les "groupes de travail" de la Société Anthroposophique. Comme la plupart des étudiants ne connaissaient pas cette coutume religieuse anthroposophique, ils ne virent pas d’objections à ce qu’ils prenaient pour une sorte de récitation poétique. Puis, peu à peu, s’instaura également la coutume de lire ces strophes mantriques en allemand, en plus du français, toujours conformément à la coutume des anthroposophes. Dans tous les domaines et à chaque occasion possible étaient ainsi mise en places des caractéristiques comportementales des anthroposophes,  sans cependant annoncer la couleur et dire clairement qu’il s’agissait de rentrer dans des rituels communautaires anthroposophiques.

Mais c’est surtout au niveau de notre façon de penser que s’opéraient les changements les plus subtils et les plus profonds. Nous étions en effet constamment sollicités par nos formateurs pour évoquer notre ressenti, notre intériorité. On nous demandait à toutes les occasions, comme après des exercices d’Eurythmie, d’exprimer des émotions nébuleuses. Beaucoup d’étudiants se prêtaient au jeu et se lançaient dans l’expression confuse de sentiments ou de sensations quasiment mystiques au sujet de ce qu’ils éprouvaient – ou étaient sensés éprouver – au cours de leur formation. Pour se faire une idée précise de ce qui se passait au cours des deux premières années de formation, il convient de tenter de décrire les types d’exercices qui y étaient proposés et les états dans lesquels ceux-ci plongeaient les étudiants. En effet, ces états étaient bien souvent proches de la limite du point de vue psychologique. Il n’était pas rare qu’à la fin d’un cours, plusieurs étudiants se mettent à fondre en larmes, ou à quitter la salle pour cacher leur trop grande émotion. Mais au moment des échanges, les formateurs interrogeaient ceux qui avaient eu de tels comportements et leur demandaient de décrire, devant tout le groupe, les émotions qui les avaient envahis. On était donc beaucoup plus proches du psychodrame collectif que d’une formation à l’enseignement proprement dite. Il faut s’imaginer ce que peut produire sur une personne le fait de devoir partager un vécu intime et bouleversant sous le regard d’une collectivité : la personne a véritablement l’impression d’être mise à nue, ramenée à un état de fragilité qui la pousse nécessairement à s’abandonner aux autres.

Qu’est-ce qui avait donc provoqué de tels états ? Cela tenait principalement aux exercices que nos formateurs nous faisaient pratiquer. A première vue, il s’agissait de simples exercices de théâtre, de chant, d’art de la parole ou d’eurythmie. Mais à chaque fois que nous les réalisions, les formateurs nous demandaient d’aller chercher au fond de nous-mêmes des souvenirs intimes, liés à notre enfance, voire à notre petite enfance. Ils nous demandaient même parfois de pousser plus loin encore cette recherche dans les profondeurs de nous-mêmes, jusqu’à pousser des cris primales, ou animales. Ce qui sortait alors de nos profondeurs inconscientes nous surprenait et nous bouleversait. Certains ne le supportaient pas. Les plus jeunes étaient parfois profondément déstabilisées. J’ai ainsi vu une étudiante rentrer dans des états et se mettre à tenir des discours inquiétants, ouvertement suicidaires. D’ailleurs, presque toutes les personnes dont la tranche d’âge se situait dans la vingtaine n’ont pas pu poursuivre la formation et se sont arrêtées à la fin de la deuxième année, voire de la première année, très perturbées. Seules les étudiants qui avaient passé la trentaine pouvaient tenir le choc de ce qu’on leur demandait de faire.

Mais quel était l’intérêt de nous plonger continuellement dans de tels états, que l’on retrouverait plus facilement dans des séminaires sur l’hypnose ou de méditation transcendantale, mais peu probablement lors de formations normales à la pédagogie ? Officiellement, il s’agissait de nous amener à vivre les états et les émotions que traversent les enfants et les adolescents au cours de leur développement. Mais en réalité, nos formateurs observaient les réactions de chaque étudiant et repéraient ainsi ses faiblesses profondes. Ils avaient ainsi des clefs pour agir sur lui de manière à le transformer de la manière qu’ils le souhaitaient. Ainsi, quelque chose dans notre esprit avait été invité progressivement à abaisser ses barrières et à laisser le champs libre pour les subtiles manipulations que pouvaient désormais opérer les formateurs anthroposophes. Cela pouvait se manifester par une capacité d’emprise opérée par le biais de choses apparemment insignifiantes, comme des gestes, des paroles toutes simples ou des regards adressés aux étudiants. Ou par des entretiens intimes lors desquels les formateurs Steiner-Waldorf évoquaient certaines faiblesses profondes des étudiants. Tôt ou tard, lors d’une sorte de moment de choix intérieur dont les individus étaient à peine conscients, quelque chose en eux finissait par craquer, par abdiquer leur volonté propre. Leurs êtres entraient en état de soumission. Cela se faisait sans heurts et sans bruits, sans même que l’intéressé n’ait l’impression d’avoir abandonné son libre-arbitre. Je vais tenter de donner un exemple de ce genre d’abdication intérieure. Un jour, ma compagne anthroposophe, qui venait de commencer également cette formation en tant que future jardinière d’enfants, revint de l’institut en me disant qu’elle avait failli tout arrêter, mais qu’elle s’était ressaisie et était désormais certaine de poursuivre jusqu’au bout. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait émis en ma présence des doutes au sujet de cette formation et, de manière générale, au sujet des écoles Steiner-Waldorf et de l’anthroposophie, qui avaient constituées son seul environnement durant toute son enfance et son adolescence. Chaque fois, je l’avais encouragé à continuer. Comme je lui demandais pourquoi elle avait songé à tout arrêter et qu’est-ce qui l’avait convaincu du contraire, elle me raconta la séance qu’elle venait de vivre :

"Nous étions toutes les futures jardinières rassemblées autour de notre formatrice. Chacune était invitée à s’exprimer à tour de rôle au sujet de la pratique artistique que nous venions de vivre. Les unes après les autres, elles se sont mises à exprimer leurs intenses sensations intérieures avec un air d’extase et une confusion mystique qui m’ont donné à penser que j’étais chez les fous. J’ai failli claquer la porte. Mais à ce moment précis, j’ai croisé le regard de ma formatrice, et j’ai vu qu’elle avait compris mon trouble. Elle m’a pris sous sa protection et j’ai su que je pouvais continuer ma formation en ayant un  statut différent des autres."

Et elle avait raison. Je pense que c’est effectivement ainsi que sont repérées puis séduites les personnes qui suivent cette formation avec une intelligence supérieure au reste du groupe. Car de telles personnes, les formateurs Steiner-Waldorf savent qu’il faut s’atteler à les tenir psychiquement d’une autre manière. Il faut leur faire comprendre qu’à elles, on ne demandera pas d’abandonner leur capacité de penser pour devenir des êtres sans volonté propre. Il faut leur signifier qu’elles feront partie du petit nombre de ceux qui pourront un jour diriger les autres. C’est pourquoi ces personnes seront appelées plus tard à devenir des dirigeantes des institutions Steiner-Waldorf. Car, tandis qu’une partie de leur psychisme a accepté de jouer le jeu, une autre n’est pas dupe. Ce sont certes des êtres profondément divisés, mais redoutables dans leur capacité à jouer un double jeu. C’est ce qui permet que ces personnes deviennent des interfaces crédibles à l’égard de la société, car elles ne sont pas privées de leur raison au même titre que les professeurs Steiner-Waldorf ordinaires. Elles peuvent encore sauver les apparences et garder un pied dans la réalité de la société. Ce qui leur permet de duper les autorités de tutelle, les inspecteurs ou les personnes du "monde extérieur" quand cela est nécessaire, conformément à ce que préconise Rudolf Steiner lui-même dans les Conseils donnés aux professeurs de la première école de Stuttgart :

« Il faut se faufiler. Il faut être conscient que c’est nécessaire au moins pour atteindre notre but, parler aux gens, et intérieurement les duper. » (p. 266)

Mon ex-compagne est effectivement devenue, quelques années plus tard, dirigeante d’une crèche parentale Steiner-Waldorf. Pour ma part, lorsque j’ai été admis à la formation, cela suscita une sorte de réunion de crise au sein de l’équipe de l’institution concernée, comme je devais le découvrir plus tard grâce à des indiscrétions de l’une des formatrices. Beaucoup craignaient en effet de m’accepter, en raison de ma trop grande connaissance de l’anthroposophie :

"Pouvons-nous accepter Grégoire Perra dans nos cours et dans notre formation, demanda le dirigeant de l’institution, alors même qu’il a lu plus de livres de Steiner que nous tous réunis ?!" demandait-il, en s’incluant dans le lot, lui qui pourtant était également dirigeant d’une maison d’édition anthroposophique.

Cette remarque peu paraître étrange, ou simplement flatteuse, tant qu’on a pas bien compris ce qu’est véritablement cette institution. En effet, comment peut-on craindre la venue de quelqu’un qui possède une connaissance approfondie de ce qui va être l’objet de sa formation ? Au contraire, cela devrait être perçu comme un avantage. Mais il faut bien comprendre que les institutions de formation à la pédagogie Steiner-Waldorf n’ont pas tant pour mission de dispenser un savoir que de procéder à des conversions. C’est une sorte de transformation totale de la personne qui s’opère en quatre ans dans ces instituts Steiner-Waldorf. A la fin, elle n’est plus elle-même. Elle est devenue un anthroposophe. Non pas qu’elle finira par adhérer nécessairement à la Société Anthroposophique ! Mais elle aura adopté les caractéristiques intellectuelles, sociales et comportementales des anthroposophes (Lire à ce sujet mon article intitulé Qui sont les anthroposophes ?).  Quand je discutais de cet objectif avec certains de mes formateurs, je pu constater que ceux-ci en étaient tout-à-fait conscients. Certes, ils donnaient à ce processus de dépossession de soi et d’emprise un autre nom, parlant de "faire naître en soi le pédagogue intérieur", de "réaliser son karma", ou d’autres choses du même tonneau. Mais au bout du compte, l’étudiant avait tellement changé que son entourage ne le reconnaissait plus. Bien souvent, il avait d’ailleurs décidé de couper les ponts avec ce dernier. Le processus était particulièrement accentué les deux dernières années, au cours desquelles tout ce qui avaient été amené de manière progressive et séduisante au début de la formation était à présent martelé continuellement dans les esprits pour que cela s’imprime au fer rouge. Il ne s’agissait alors même plus de penser, ni de ressentir, mais d’obéir. C’est pourquoi je pense que cette formation s’apparente, par le processus de transformation psychique qu’elle fait vivre à ceux qui la suivent, à une forme d’emprise sectaire insidieuse particulièrement grave. Avec le recul, je considère que ce qui s’y passe est tout simplement alarmant.

Beaucoup de personnes partirent en cours de route et ne terminèrent pas la formation, malgré les sommes qu’elles y avaient investies. Quelque chose au fond d’elles-mêmes vivaient mal ce qui était en train de se produire. Elles avaient de sérieux doutes. Mais il leur était impossible de s’en ouvrir dans ce cadre. Aussi, elles ne motivaient jamais clairement leurs départs précipités. Nous pouvions seulement sentir qu’elles étaient envahies par un profond mal-être, que nous expliquions par des faiblesses internes à se laisser pénétrer par l’esprit de la pédagogie Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie. J’ai ainsi vu une jeune femme s’effondrer en larme devant tous les étudiants en expliquant qu’elle était épuisée, qu’elle se sentait très mal et qu’elle voulait partir.  Ou encore, un étudiant plus âgé, qui avait été très impliqué dans la formation, qui annonça sont départ en disant juste du bout des lèvres qu’il se posait des questions et avait besoin de prendre de la distance. Nous n’avons plus jamais eu de leurs nouvelles. Nous n’étions pas en mesure de comprendre que c’était en réalité leurs êtres profonds et leurs personnalités véritables qui étaient en train de résister à ce que cette formation était en train d’opérer sur eux. Pour certaines d’entre elles, la seule solution fut bien souvent de graves dépressions. Ou des formes de "suicide social", comme cette jeune femme qui faisait la formation avec moi et qui, du jour au lendemain, s’est probablement engagée dans les voies de la prostitution dans le Sud de la France. Ou des passages à l’acte consistant, pour les femmes, à tomber enceinte au beau milieu de leur parcours, ce qui ne leur permettait pas de le finir. Combien en sont arrivées à des extrémités plus graves pour pouvoir échapper à cette emprise ? Je ne saurais le dire car, dès lors que nous interrogions nos formateurs au sujet de ces "disparitions", ceux-ci répondaient toujours par des phrases stéréotypées affirmant qu’ils n’avaient plus de nouvelles.

Le lobby politique de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf

En mai 2007, alors que j’étais encore anthroposophe, il m’avait été donné de suivre, de l’intérieur d’une école Steiner-Waldorf où j’ai été en poste jusqu’en mars, ainsi que de l’intérieur de la Formation Pédagogique de l’Institut Rudolf Steiner, où j’ai été étudiant jusqu’en juillet 2007, la campagne présidentielle opposant Ségolène Royale à Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, il me semble important de rapporter ce que j’ai pu y observer. Mon regard pourrait en effet permettre d’y voir plus clair sur cette dimension peu connue des écoles Steiner-Waldorf et de leur influence sur la vie politique française.

En effet, les élections présidentielles de 2007 étaient importantes pour les écoles Steiner-Waldorf. La candidate du Parti Socialiste était connue pour avoir joué un rôle important dans les accusations de sectarisme que cette « pédagogie » avait essuyé aux alentours des années 2000. Pour la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, l’échec de Ségolène Royale était donc considéré comme un objectif vital. Voici comment j’ai pu observer la mise en œuvre de cette stratégie de barrage :

Tout d’abord, il semble que ce soit le Bureau de la Fédération qui ait pris la décision de mobiliser les écoles Steiner-Waldorf et ses sympathisants. Ce genre de décisions se prennent toujours en haut lieu dans ce milieu. Cependant, comme toujours dans les écoles Steiner-Waldorf, on prend garde à ne pas laisser apparaître la provenance exacte d’une consigne, surtout lorsque celle-ci a des répercussions publiques. Aussi, le Bureau de la Fédération utilisa-t-il, à ma connaissance, le cercle des représentants des écoles, pour faire passer le message. Ceux-ci le répercutèrent en premier lieu au sein des "Collèges Internes" des différentes écoles Steiner-Waldorf de France (les organes de directions de ces écoles). Puis, les "Collèges Internes" transmirent la consigne aux « Grands Collèges » de chaque école, c’est-à-dire l’ensemble des professeurs rassemblés chaque semaine, les jeudis. Dans le même temps, le message passa aussi au sein des organismes de formations, comme l’Institut où je me trouvais, par l’intermédiaire des formateurs appartenant également à la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France. A ce stade, le propos était explicite : Ségolène Royale avait tenté de s’en prendre aux écoles Steiner-Waldorf il y a quelques années, il fallait à présent lui rendre la monnaie de sa pièce et l’empêcher coûte-que-coûte de nuire à nouveau.

En revanche, le message fut répercuté beaucoup plus subtilement auprès des parents d’élèves, dont on pouvait craindre de froisser les diverses susceptibilités politiques. Les écoles Steiner-Waldorf ne veulent pas afficher de couleur politique. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’en a-ont pas. On fit donc passer le message d’opposition à Ségolène Royale par le biais des réunions de parents, qui avaient lieu chaque trimestre. Les professeurs n’y disaient pas ouvertement qu’il fallait voter quoiqu’il arrive Nicolas Sarkozy au deuxième tour, mais plutôt qu’une victoire de la Gauche serait très dommageable pour les écoles Steiner-Waldorf. Ils s’arrangeaient pour glisser ce propos lors du moment des questions diverses, ou sous forme de digressions, afin que cela n’apparaisse jamais comme un mot d’ordre explicite.

Si l’on tient compte du fait que chaque école compte environ 200 familles, mais aussi qu’elles ont des liens avec un nombre considérables d’autres familles qui ont eu leurs enfants scolarisés chez elles par le passé, cela représente au final un pouvoir électoral non-négligeable. Il est fort probable que ce dernier aura pesé dans la balance à l’heure décisive.

Toutefois, le poids politique de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf dépasse largement le cadre français. Je m’en suis rendu compte en 2005, à l’occasion du référendum sur le traité européen. Dans l’école Steiner-Waldorf où j’enseignais alors, quelques élèves avaient décidé d’ouvrir un débat sur la question, avec une parfaite connaissance du sujet. En soi, il s’agissait pour ces élèves d’un exploit car, au sein d’une école Steiner-Waldorf, on se garde généralement bien de faire entrer des échos de la vie publique. Ces élèves ayant conclu en exprimant leurs réticences à l’égard du traité, je me tournais vers un professeur qui était également membre de la Fédération afin de lui demander son avis. Elle me répondit :

"C’est sûr qu’il y a à redire à ce traité. Mais la Fédération, en s’alliant à d’autres lobbys résidant à Bruxelles, a réussi à y introduire une clause sur la liberté pédagogique qui nous serait extrêmement favorable. Si ce traité ne passe pas, ce seront des années d’efforts qui seront anéantis, sans compter l’argent dépensé."

Quand on réalise ainsi le poids politique qu’une dérive sectaire a la possibilité d’exercer sur le destin des institutions européennes, on est en droit de se demander quelle confiance on est encore en droit de leur accorder.

Par ailleurs, une anecdote intéressante mérite ici d’être racontée. Le 2 mai 2012, j’assistais au concert d’une chorale dont mon oncle était chef d’orchestre, dans une église parisienne. Quelque rangs derrière moi, Jacques Dallé, directeur de publication des éditions de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, était également présent. Je croisais son regard : étonnamment fuyant et vide de toutes émotions pour quelqu’un qui avait décidé de me faire un procès en diffamation pour mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI ! (Avec le succès que l’on sait aujourd’hui). N’avait-il pas été mon formateur à l’Institut  ? Et n’avait-il pas pris la décision, en mars 2007, alors qu’il était encore lui-même Président de la Fédération, en accord avec Raymond Burlotte, Directeur de l’Institut, de m’autoriser à continuer ma formation pédagogique Steiner-Waldorf, ne voyant donc aucun problème à ce que je devienne, si je le souhaitais, un professeur Steiner-Waldorf ? A la fin du concert, je l’observais. Il ne quittait pas la salle et faisait le pied de grue derrière une colonne, aux aguets. En effet, un important Ministre du Gouvernement de Nicolas Sarkozy était également venu assister au concert. L’éminent représentant de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf attendait donc patiemment le juste moment, dans l’ombre, prêt à bondir pour se présenter à ce représentant de la République, qui n’avait pourtant que quelques jours encore à exercer ses fonctions. Rien de mal à cela bien sûr ! Mais il est bon de savoir que la Fédération possède ainsi quelques spécialistes de la communication, sachant habilement frapper aux portes des différents Ministères, ou de certaines cellules de l’Éducation Nationale, pour tenter de se faire apprécier et reconnaître des instances de la République et des partis politiques susceptibles de les favoriser. Dans ce petit monde des anthroposophes, déconnecté des réalités sociales, qu’un membre important de l’École de Science de l’Esprit, que je côtoyais notamment à la Section des Belles-Lettres, soit doté de telles capacités diplomatiques et d’un incontestable charme politique est une chose suffisamment exceptionnelle pour être signifiée.

Une relation de trois ans

A cette époque, en 2007, je commençais donc une vie de couple avec une jeune anthroposophe. Nous emménagions ensemble. Elle était issue d’une famille d’anthroposophes pure et dure, que l’on pourrait même qualifier de fanatique. Ses parents étaient tous deux membres de la Société Anthroposophique en France, et le père figurait parmi les personnalités importantes du mouvement. Cuisinier pendant des années dans une  école Steiner-Waldorf, il avait publié un livre sur la question de l’alimentation du point de vue de l’anthroposophie. Il s’était forgé une réputation de grand spécialiste de ces questions et se qualifiait de « conseiller en alimentation saine », se faisant rémunérer pour des séances de coaching nutritionnel personnalisées. Ayant eu pendant ma vie d’importants problèmes de surpoids ou d’obésité que j’avais traité avec succès auprès de spécialiste de la médecine nutritionnelle classique, je dois dire que j’étais parfois effaré par la dangerosité des conseils alimentaires qu’il se permettait de prodiguer. Il était aussi membre du Collège Interne de l’école où j’avais travaillé et, il faut bien le dire, co-responsable du climat d’inhumanité régnant dans cette institution. La mère était la collaboratrice de la librairie anthroposophique, avec laquelle j’avais travaillé quelques années plus tôt.

Au cours de notre relation, la jeune anthroposophe me raconta beaucoup de choses sur ce qu’avait été son éducation par des parents anthroposophes. Par exemple, comment, dès son plus jeune âge, sa mère lui faisait réciter des prières et des mantras de Rudolf Steiner chaque soir avant de s’endormir. Elle me parlait aussi du fait que son jeune frère avait été, dès l’âge de huit ans, considéré comme médium par ses parents, si bien que chacune de ses visions ou de ses pressentiments étaient pris très au sérieux. A l’adolescence, il présenta des désordres significatifs sur le plan mental, comme par exemple l’agoraphobie ou le goût morbide pour des visions hallucinatoires, où il se voyait lui-même crucifié. Elle me racontait aussi comment ses parents lui avaient inculqué très tôt que la réincarnation était une évidence admise par tout le monde, et le choc qu’elle avait eu en se rendant compte plus tard de la relativité de cette notion. Elle me parlait de sa douleur que ses parents l’ait confiée avec une confiance aveugle à l’école Steiner-Waldorf où elle avait effectué sa scolarité et n’ait pas su se rendre compte à quel point elle n’y était au fond ni comprise ni respectée par sa professeur de classe, qu’elle avait eu six année de suite. Pour ses parents, comme pour la plupart des parents anthroposophes qui mettent leurs enfants dans une école Steiner-Waldorf, il est en effet tout simplement impossible que les pédagogues de cette institution se trompent ou fassent mal leur travail. Ils préfèrent donc remettre en question leurs enfants quand ceux-ci évoquent des difficultés ou des problèmes, plutôt que les enseignants en qui ils placent une foi inconditionnelle. Je comprenais que j’avais affaire à une personnalité très intelligente, qui aurait probablement pu réussir des études élevées, si la pédagogie dans laquelle elle avait été placée toute petite n’avait pas consisté justement à enrayer le développement de l’intelligence et à ne pas faire travailler les élèves. Elle me raconta aussi qu’elle avait été victime d’une agression sexuelle de la part d’un camarade de classe.

Au début de notre relation, nous pouvions échanger sur tous ces sujets relatifs aux écoles Steiner-Waldorf et à l’Anthroposophie. Elle me répétait souvent que je devais être plus prudent dans tout ce que je disais sur les anthroposophes, car ceux-ci lui faisaient peur. J’avais en effet publié dans les revues anthroposophiques divers articles où apparaissaient des critiques de fond. Cela avait commencé, en 2008, par un article qui avait eu un grand écho, intitulé La racine philosophique de l’anthroposophie et le retour des sorciers. D’autres suivirent. Mais dans le même temps, elle montrait des signes de ce que le conditionnement qu’elle avait subi agissait profondément sur elle, en dépit de la prise de conscience partielle qu’elle pouvait en avoir. Elle était fasciné par toute forme de médiumnisme, se lançait dans des régimes alimentaires dangereux, affirmait avec une incroyable arrogance certaines choses qu’elle tenait pour vraies et raisonnait avec les repères anthroposophiques ésotériques qu’on lui avait mis dans la tête depuis son plus jeune âge, comme la polarité Lucifer/Ahriman, le Christ, le "double", etc. Au bout d’un moment, je pense que ma démarche de prise de conscience, qui avait dans un premier temps été libératrice pour elle, lui devint insupportable, car elle impliquait un travail sur elle-même dont elle était pour l’heure incapable. Elle ne pouvait pas non plus procéder à la mise à distance d’un milieu dont elle avait été rendu psychiquement dépendante.

Une amie un peu bizarre et potentiellement dangereuse

La dernière année de sa scolarité Steiner-Waldorf, ma compagne s’était liée d’une très forte amitié avec une autre élève quelque peu spéciale avec laquelle elle avait tenu à garder de proches relations, en dépit de mes réticences. Cette jeune fille se disait medium, télépathe et capable de voir les Morts. Lorsqu’elle venait dans notre appartement, elle indiquait à ma compagne les endroits fréquentés par les Morts, lui révélait leurs âges et les raisons de leurs errances sur le plan astral. Elle préconisait certaines méthodes pour les éloigner, comme de repeindre notre salle de bain en rose et blanc. Il s’agissait aussi d’une personne aux mœurs particulièrement légères malgré son jeune âge : bisexuelle, elle pratiquait depuis des années le "triolisme", c’est-à-dire qu’il lui arrivait de coucher avec des couples mariés, au demeurant beaucoup plus âgés qu’elle. Mais elle était également ouverte aux propositions sexuelles du premier-venu. Un jour qu’elle passait ses vacances en Égypte, elle se retrouva ainsi dans les bras et dans la grande villa au bord de mer d’un parfait inconnu. Ne recevant plus de nouvelles d’elle pendant plusieurs jours, sa mère du contacter les autorités locales et faire placarder des avis de recherche à son sujet dans la ville. Un jour, elle fit une démonstration particulièrement saisissante de ses dons de télépathie. Ma compagne venait en effet de se faire voler son vélo dans un garage à vélo à proximité du domicile de ses parents. Aussitôt qu’elle s’en aperçu, la jeune "télépathe" lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’elle était connectée avec le voleur et qu’elles allaient pouvoir le suivre à la trace. Elles déambulèrent ainsi dans les rues jusqu’à ce qu’elle admette qu’elle avait "perdu le contact mental" avec le voyou.

Cette "amie" de ma compagne racontait également que, alors qu’elle n’était qu’un nourrisson, au cours d’un séjour à l’hôpital, un médecin-chef avait tenté de l’assassiner. Elle affirmait que sa mère lui avait raconté que le médecin en question avait volontairement fait en sorte que sa tension artérielle tombe à 02, et qu’il s’était tenu devant la porte du bloc opératoire afin d’interdire à quiconque de venir la sauver, le temps qu’elle décède. Elle n’aurait du son salut qu’à l’intervention d’infirmières qui auraient réussi à détourner l’attention du médecin un bref instant. Elle affirmait que ce médecin avait agit ainsi parce qu’il était persuadé qu’elle était possédée par un démon et qu’il fallait éliminer cet enfant diabolique. La mère aurait par la suite fait – en pure perte – un procès à ce médecin.

Pour ma part, je ne souhaitais pas entrer en contact avec cette jeune personne. J’avais en effet entendu dire qu’elle avait proférer des accusations à l’encontre du nouveau professeur de Philosophie venu me remplacer après mon départ. Elle soutenait que ce dernier lui aurait caresser les cuisses lors du "séminaire-portail" de la rentrée, ainsi que d’autres allégations de ce genre. Choqué, car ce n’était pas la première fois, je décidais d’écrire au coordinateur de l’école en question afin de l’informer de ces allégations. Celui-ci ne répondit pas à mon courrier, mais j’appris par la nouvelle professeur d’Arts Plastiques, qui étaient une ancienne amie, que le Collège des Grandes Classes avait évoqué l’incident, mais qu’ils avaient reçu pour consigne de garder le silence absolu à son sujet. Je ne saurais dire si les allégations de cette jeune fille étaient vraies ou fausses. Je sais en revanche que la logique des écoles Steiner-Waldorf dans ce genre de circonstances est de ne pas faire de signalement, qui est normalement une procédure obligatoire en milieu scolaire, par crainte de l’intervention des autorités extérieures pouvant mettre la chose sur le compte d’une dérive sectaire. Mais cette façon de faire est dramatique, car aucune enquête sérieuse n’est diligentée, ne permettant ni à l’enfant agressé de faire reconnaître les faits si ceux-ci s’avère vrais, ni au professeur incriminé de démontrer son innocence dans le cas contraire. Or, dans une institution scolaire où la proximité des professeurs et des élèves est importante, des accusations de ce genre sont toujours possibles. Sans parler du fait que des jeunes atteints de troubles psychiatriques se mettant à inventer des agressions sexuelles ne sont  pas des cas isolés. C’est aux autorités compétentes de statuer dans ce genre de cas, non à des commissions internes de professeurs inexpérimentés dans ce domaine délicat.

Cette jeune fille voulait absolument entrer en contact avec moi, malgré mes refus. Le jour de l’anniversaire de ma compagne, elle mit la pression à cette dernière pour que j’accepte. Comme je m’obstinais, je reçus un message téléphonique de sa mère m’enjoignant à accepter. Je réduisis le contact au strict minimum. J’appris par ma compagne que le père de son amie était Chevalier de l’Ordre de la Rose-Croix d’Or, ou quelque chose comme cela, pratiquait le pendule et voulait absolument que sa fille soit initiée spirituellement par ses soins. Aujourd’hui, avoir quitter le milieu anthroposophique me donne la grande satisfaction de ne plus être obligé de fréquenter des individus de cette sorte.

"Soigné" par des médecins anthroposophes

Ma traversée de trente ans du milieu anthroposophique compta aussi le fait d’être soigné par divers médecins anthroposophes. N’étant pas moi même médecin, il ne m’est bien sûr pas possible de me prononcer sur la pertinence médicale de la médecine anthroposophique, quels que soient mes sérieux doutes à son sujet. En revanche, il m’est permis de donner mon avis de patient. En effet, avec le recul, je m’aperçois que la médecine anthroposophique m’a sans doute fait plus de mal qu’elle ne m’a aidé, dans le sens où les remèdes étaient inopérants mais que ma croyance obstinée en leur efficacité m’ont conduit à laisser se développer des maladies sur le long terme, tandis qu’il aurait plutôt fallu chercher à les enrayer rapidement et définitivement. Par bonheur, il ne s’agissait pas de pathologies lourdes et rien ne fut irréversible après que j’eus changer de façon de me soigner. Mais les "soigner" par la médecine anthroposophique a permis qu’elles se prolongent indéfiniment, ce qui a considérablement dégradé mes conditions de vie et mon rapport à mon propre corps. Pour être concret, il me faut donner quatre exemples, en m’excusant par avance auprès du lecteur du caractère nécessairement un peu impudique de mes propos.

La première affection pour laquelle j’ai eu recours à la médecine anthroposophique était une acné purulente aigüe contractée à l’âge de 15 ans. Le médecin anthroposophe qui me suivait me préconisait quelques granules Weleda et des crèmes de la même marque. Or celles-ci sont très grasses, ce qui n’a fait que renforcer le problème. Lorsque ma peau était dans un tel état que je disait à mon médecin anthroposophe qu’il faudrait peut-être envisager quelque chose de plus radical, comme le recours au "Roaccutane", celui-ci s’y opposa catégoriquement. Il ne cessait de me dire que son traitement de fond allait finir par porter ses fruits et que "cela allait déjà un peu mieux". Je suivais ses recommandations, mais cela eu pour conséquence une aggravation qui conduisit à des surinfections inquiétantes, accompagnées de fièvres. J’en porte aujourd’hui de nombreuses cicatrices. Depuis que j’ai quitté le milieu anthroposophique et que je me suis fait suivre par un spécialiste hospitalier, ce problème a régressé et pratiquement disparu en quelques mois. Il avait pourtant durer près de trente ans.

La deuxième affection pour laquelle j’ai été suivi par un médecin anthroposophe était un problème de surpoids pouvant aller jusqu’à l’obésité. Mon médecin anthroposophe me recommandait de manger beaucoup de produits grillés, afin que "le feu de la cuisson" brûle les graisses qui étaient en moi. Je ne cessais bien évidement de prendre du poids. Ce n’est que lorsque je décidait de solliciter les conseils d’une diététicienne conventionnelle et agréée, puis que celle-ci m’orienta vers un centre de soins où j’appris à me nourrir convenablement et à faire du sport, que mes problèmes peu à peu disparurent. Il faut dire que je croyais auparavant à bon nombre de conseils et préconisations alimentaires dangereuses circulant dans le milieu anthroposophique, comme l’intérêt des mono-diètes ou des jeûnes pour l’équilibre spirituel et corporel, où à un végétarisme axé sur la consommation de céréales correspondant à chaque jours de la semaine.

La troisième affection pour laquelle j’ai été soignée durant de nombreuses années par un médecin anthroposophe était une tendance à faire des sinusites qui descendaient sur les bronches. Le médecin me prescrivait toujours le même remède, à savoir des poudres de la firme Weleda. Si celles-ci agissaient, ce dont je ne suis pas sûr, ce n’était pas avant une bonne semaine. Au bout d’un moment, ce problème était devenu si fréquent que je faisait une sinusite de ce genre, avec complications, presque tous les mois. Cependant, mon médecin anthroposophe persistait à me donner les mêmes remèdes, comme l’ttestent toutes les ordonnances que j’ai conservées. Lorsque je me suis mis à avoir ce genre de maladies même en juillet et en août, par des temps magnifiques, je me suis dit que quelque chose n’allait pas. En 2007, je résolu de prendre une première fois des antibiotiques, après avoir consulté un médecin conventionnel. L’infection disparue en cinq jours et ne réapparu plus.  Cela faisait depuis l’âge de 18 ans que j’étais sujet à ce problème médical ! En réalité, les soins anthroposophiques avaient surtout permis à un virus de s’installer tranquilement dans mon corps sans être inquiété.

Enfin, la quatrième affection pour laquelle je fus suivi par un médecin anthroposophe était un problème d’usure prématurée de mes dents en raison de grincements qui avaient lieu en continu durant mon sommeil (bruxisme). Je consultais un dentiste anthroposophe, qui me recommanda de me masser les mollets chaque soir avant de m’endormir, en vertu d’un lien spirituel qui existerait entre cette partie du corps et la mâchoire. J’obtempérais mais, au bout de quelques mois, il me fallu me rendre compte que cela n’avait aucun effet. Malheureusement, ces grincements continuels provoquèrent d’importants dégâts, notamment des abcès au niveau des racines des dents qui s’avérèrent très douloureux. même les antalgiques ne faisaient plus effet. Mais comme mon dentiste anthroposophe refusait de dévitaliser les dents, je souffrais le martyre durant de nombreux mois, avant de me décider à "changer de crèmerie". Il fallu certes dévitaliser au moins trois dents, mais les abcès cessèrent de proliférer et la douleur disparue.

Dans mon article intitulé Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique, j’évoque le cas d’autres personnes que j’ai connues qui ont eu de graves problèmes de santé en se faisant suivre par un médecin anthroposophe. Pour ma part, je crois que cette médecine ne se pose nullement "en complément" de la médecine traditionnelle, comme le disent les brochures des médecins anthroposophes, mais plutôt "en opposition" avec cette dernière. Je pense aussi qu’elle fonctionne beaucoup sur une sorte de foi aveugle que le patient porte à son médecin et aux remèdes qu’il lui prescrit, foi qui permet de supporter la douleur et la maladie bien au-delà de ce qui serait normal. Le patient de la médecine anthroposophique apprend selon moi à ne plus percevoir les signaux d’alerte importants et à négliger son corps, tout en surinterprétant d’autres symptômes de façon ésotérique. En outre, cette discipline me semble plus proche de la prétention à l’action spirituelle et magique que de la médecine. Ainsi, la première fois que je consultais un médecin anthroposophe, celui-ci me demanda en fin de rendez-vous s’il pouvait prier pour moi. Une autre fois, un médecin que je connaissais bien et auquel j’avais confié une amie atteinte de crises psychiques importantes ne trouva rien de mieux à faire, une fois celle-ci arrivée dans son cabinet dans un état alarmant, que de s’agenouiller en prière à ses pieds en récitant des Notre-Père, comme dans le film l’Exorciste. Une intervention des urgences psychiatriques eut pourtant été bien plus profitable et conforme au règles qu’un vrai médecin était tenu de mettre en œuvre.

Les ennuyeuses rencontres des jeunes et du Comité Directeur de la S.A.F.

De 2003 à 2009, j’ai participé régulièrement à des rencontres avec des "jeunes anthroposophes" organisé par le Comité Directeur de la Société Anthroposophique en France. Ces rencontres avaient lieu en moyenne une fois par trimestre. Peu de jeunes y ont participer avec assiduité dans la durée, à l’exception de trois ou quatre, dont je faisais parti. La plupart décidaient en effet de ne plus y revenir, tantôt en prenant la décision sur le champs, tantôt au bout d’un nombre plus conséquent de séances. L’objet de ces réunions était de créer un interface plus vivante entre la Société Anthroposophique et la jeunesse, cette dernière ayant une forte tendance à déserter les rangs des anthroposophes. Quelques tentatives avaient été réalisées auparavant, sans donner de résultats probants, jusqu’à ce que le Comité décide de prendre lui-même les choses en main. Non que leur capacité à proposer des initiatives capables de séduire la jeunesse eut été supérieure à celle de leurs prédécesseurs, mais au moins leur sens de la diplomatie leur assurait de ne pas commettre d’énormes impairs qui décidaient certains jeunes à partir furieux et bien décidés à ne jamais remettre les pieds en un tel lieu. Il faut dire que, sans même parler de la folie douce ou sévère qui caractérise le milieu des anthroposophes, ou de leur sociabilité délétère, il n’est pas très engageant pour un jeune de se retrouver dans un cercle de vieux qui radotent avec délectation des bribes de la doctrine de leur Maître des heures durant. Pour le lecteur intéressé, je décris les modes de travail des différents cercles de la Société Anthroposophique, comme les "branches", dans mon article intitulé Éléments explicatifs de l’enfermement mental provoqué par l’anthroposophie.

Assez rapidement, avec un autre jeune anthroposophe, nous décidâmes de tenter de donner une autre tournure à ces réunions trimestrielles en proposant une nouvelle organisation et de nouvelles activités. Tandis que cela ne semblait poser aucun problèmes au vieux anthroposophes de rester toute une journée assis à discuter d’anthroposophie (ou plutôt à écouter de longs discours successifs des uns et des autres), nous proposâmes plusieurs activités sollicitant la participation de tous, la mise en jeu du corps autant que de l’intellect et le partage de vécus personnelles. Par exemple, nous mîmes en place une sorte de "jeu philosophique" consistant à réfléchir ensemble autour du même concept et à apprendre à écouter la pensée de l’autre avant de se mettre soi-même à parler. Nous ne commencions pas nos réunions sans avoir préalablement réalisé cet exercice, afin de favoriser une ouverture à l’autre qui sinon faisait cruellement défaut. Nous introduisîmes également systématiquement un atelier de pratique artistique (Eurythmie, Chant Werbeck, Gymnastique Bothmer, etc), afin que nos corps et notre pôle émotionnel soit pas comme anesthésié par l’omniprésence de l’activité intellectuelle. Nous proposâmes un moment régulier de "partage d’expériences spirituelles de chacun", afin que la référence à la spiritualité ne passe pas que de manière monolithique par la lecture des écrits de Steiner. Bref, nous dérogions avec le mode classique et immuable de réunion des anthroposophes consistant à se réunir autour des oeuvres de Steiner pour en commenter des passages en faisant appel à leurs souvenirs d’autres lectures de Steiner.

Mais quelle que soient l’ingéniosité et la vie de nos inventions pour ces réunions, les membres du Comité Directeur, poussés par quelque chose d’instinctif et de plus fort qu’eux, finissaient toujours par en détourner le sens pour revenir aux modex de fonctionnement auxquels ils étaient habitués. Au bout d’un moment, nous devions de nouveau subir leurs interminables discours anthroposophiques, qu’ils déversaient sur nous avec la certitude d’être des puits intarissables de sagesse supérieure. Avec le recul, je pense que les anthroposophes ne peuvent pas faire autrement que de fonctionner ainsi, non seulement parce que c’est leur modèle de vie culturelle, qu’ils subissent eux-même continuellement, mais parce que ce "mattraquage" est le moyen d’obtenir une sorte de soumission des esprits faibles. Au bout d’un moment, si rien ne résiste dans les profondeurs de la personne, ce flot ininterrompu de propos anthroposophiques, qu’il est impossible d’assimiler, mais seulement d’ingurgiter, finit par briser les esprits. Ces derniers deviennent alors profondément passifs et comme hébétés, prêts à passer leurs vies de conférences en conférences, de réunions en réunions, à écouter de genre de choses. Ne plus être continuellement remplis par de l’anthroposophie leur donne l’impression de ses sentit vides. Pour ma part, lorsque je constatais que toutes nos tentatives de transformations étaient vaines et qu’une part de moi commençait d’adopter le comportement des vieux dirigeants, je pris la décision de partir.

Membre de l’École de Science de l’Esprit et de la Section des Belles Lettres

De 2003 à 2009, j’ai été membre de l’École de Science de l’Esprit. Cette "école" est une institution intégrée au sein même de la Société Anthroposophique. Elle est à mi-chemin entre une structure à caractère intellectuel et une congrégation religieuse. Ou plutôt, on y assiste à une étrange confusion entre ce qui est d’ordre intellectuel et ce qui est d’ordre sacramentel. Concrètement, celle "école" consiste pour ses membres à se réunir une fois par mois pour écouter des "leçons de classe", c’est-à-dire des conférences spécifiques de Rudolf Steiner. Un "lecteur" les prononce à haute voix, debout derrière un pupitre, comme s’il était Rudolf Steiner lui-même, ou plutôt la voix de Rudolf Steiner. Ces conférences ésotériques contiennent des mantras, qui en résument ou condensent le contenu. Les auditeurs sont conviés à les noter à la fin de chaque séance et de les emporter chez eux pour les méditer. Pendant la lecture de ces conférences ésotériques spéciales, il leur seront également montrés une série de gestes cultuels qui doivent accompagner les mantras et être effectués à la fin de la récitation-méditation de ces derniers. Pour certains mantras, on donne également d’autres indications, comme les rythmes (spondée, throchée, etc.) qui doivent être appliqués à telle ou telle strophe mantrique quand on les lit, afin qu’elles produisent l’effet psychique escompté. Les conférences contiennent également des indications au sujet de certaines représentations qu’il s’agit d’élaborer mentalement lorsqu’on récite-médite ces mantras. Il existe en tout 18 "leçons", qu’un membre de l’École de Science de l’Esprit mettra donc environ deux ans à entendre toutes.

Lorsque j’ai demandé à intégrer cette "école", le "lecteur" qui m’a reçu a commencé par me poser beaucoup de questions sur ma vie personnelle. Il voulait notamment savoir si il m’était arrivé de consommer des drogues ou si j’avais appartenu auparavant à un autre courant ésotérique. Puis il m’a expliqué que la finalité de ce travail consistait à me rendre clairvoyant progressivement et sans risque. A un moment donné de notre entretien, il s’est effondré en larmes. Lorsque cela s’est produit, il était en train d’évoquer le fait qu’un ancien élève de son épouse, qui enseignait dans le public, était un jour venu la trouver en lui disant qu’elle n’enseignait pas comme tout le monde et qu’il y avait chez elle quelque chose de spécial. Puis il s’est repris en me disant que tel était précisément l’effet qu’il fallait viser lorsqu’on devenait membre de l’École de Science de l’Esprit : ne jamais l’afficher ostensiblement ni directement, mais que les gens du "monde extérieur" puissent sentir que nous portons en nous quelque chose de spécial, qui les mettra eux-mêmes en mouvement vers l’anthroposophie.

La première fois que j’ai assisté à l’une de ces "leçons", j’ai été saisi d’horreur vers la fin, lorsque le "lecteur" s’est mis à tracer dans l’air un geste accompagnant les paroles mantriques qui ressemblait fort, tant par l’attitude que par le ton adopté, à un salut nazi. Droit comme un i dans son costume noir, le bras tendu en avant tandis qu’il prononçait des paroles en allemand d’un air martial, il est vrai que la chose était saisissante et pouvait porter à confusion. Par la suite, je compris qu’il s’agissait d’une invocation de l’Esprit de l’Archange Michaël. Il n’empêche que je n’ai jamais été totalement à l’aise en face de ce geste sacramentel, même lorsque d’autres lecteurs le prononçaient de manière plus pondérée.

Si je fais aujourd’hui le bilan de ma participation de près de six années à cette École de Science de l’Esprit, je dois dire que j’en ai récolté peu de choses. Tout d’abord, comme on pouvait s’y attendre, je ne suis pas devenu clairvoyant. Ensuite, je n’en ai pas non plus retenu grand chose sur le plan intellectuel : ces conférences sont si confuses qu’il est difficile d’en dégager des contenus de pensée précis. On peut cependant leur reconnaître une certaine force poétique.

Ma participation à la "Section des Belles Lettres" a été plus courte, à savoir de 2007 à 2009. Les "Sections professionnelles" de "L’École de science de l’Esprit", consistent à se réunir en fonction de certaines thématiques, comme la pédagogie, l’agriculture, les arts, les sciences sociales, etc. La "Section des Belles Lettres" étaient plus particulièrement adressées aux personnes qui exerçaient une activité autour du langage : professeurs de Français, orthophonistes, écrivains, grammairiens, etc. Elle venait de se créer, notammat autour de la personnalité de Jean Poyard, le Président de l’APAPS, l’association chargée de promouvoir la pédagogie Steiner-Waldorf. Une personnalité comme Jacques Dallé, de la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf de France, faisait également quelques apparitions à nos réunions. Une fois, il est venu nous parler de l’importance de la pratique de la calligraphie pour vaincre l’influence d’Ahriman sur notre civilisation. Je suis moi-même intervenu à plusieurs reprises pour partager mes recherches littéraires et philosophiques. L’une de ces recherches, intitulée L’Homme des Lumières et le Réenchantement du monde, fut publié dans les Nouvelles de la S.A.F.

Vers la fin, je ne supportais plus de venir à ces réunions. Je trouvais que tout ceci manquait de vie et de curiosité culturelle. Le comble pour moi était qu’appartenir à cette "Section des Belles-Lettres" ne me donnaient en fait aucune envie de lire ni de me plonger dans la littérature. C’est à des réalités aussi simples et aussi parlantes qu’il faut se raccrocher pour percevoir que quelque chose ne va pas et que vous êtes tombé dans une dérive sectaire qui emprisonne progressivement votre esprit. Je ne pouvais plus supporter non plus les diatribes continuelles des uns ou des autres sur le fait que le "monde extérieur" était en perdition et entrait en décadence parce qu’il n’avait pas su reconnaître l’anthroposophie. Ce qui a lieu au sein de l’Ecole de Science de l’Esprit ne constitue, en-soi, pas quelque chose d’important. Mais appartenir à ce cercle spécifique, organisé autour d’un culte ésotérique réservé à des membres privilégiés, constitue une forme d’honneur. Ce sentiment soude psychiquement en une sorte de congrégation secrète ses participants. D’autre part, il rends très difficile toute velléité de démission. Car en démissionnant, vous perdez le droit de participer à ces "leçons" et vous devez rendre votre carte de membre de l’École de Science de l’Esprit en même temps que celle de membre de la Société Anthroposophique. Or il n’est jamais facile de renoncer à ce que l’on nous a appris à considérer comme un privilège. Pour ma part, mon choix étant clairement motivé, ayant percé à jour la vanité de ces institutions, ce ne fut pas trop difficile.

L’amorce d’une prise de conscience

Il n’est pas facile de décrire de façon précise ce qui permet qu’un jour un individu prenne conscience du caractère sectaire du milieu où il évolue, surtout lorsque ce dernier a constitué son environnement depuis son enfance. Il s’agit naturellement d’un ensemble de facteurs. Pour ma part, je crois que ma résistance au milieu anthroposophique a commencé par certains choix de vie que j’ai fait, comme celui de persister à vouloir devenir professeur de Philosophie. En effet, sans l’apport de la Philosophie et la formation universitaire normale que j’avais reçue dans ce domaine, jamais ma réflexion n’aurait été en mesure d’affronter intellectuellement ce monument qu’est la doctrine de Rudolf Steiner. Jamais non plus je n’aurais pu, sans la Philosophie, mener à terme ma réflexion sur le milieu anthroposophique. J’y ai non seulement puisé les concepts qui m’ont éclairé, mais aussi le goût de suivre jusqu’au bout le fil de mes pensées. Or c’est bien souvent parce qu’ils ne savent pas poursuivre une réflexion jusqu’à ses conclusions logiques que les anthroposophes s’arrêtent en cours de route dans la remise en question du milieu sectaire dans lequel ils sont prisonniers. Certains prennent bien conscience, à un moment ou à un autre, de graves dysfonctionnements. Mais aller jusqu’à leurs fondements leur est impossible. Ils s’arrêtent et préfèrent ne plus penser. Ou trouver des explications fumeuses et rassurantes. D’autre part, en devenant professeur de Philosophie à l’Education Nationale, j’ai pu aussi fréquenter un autre milieu que celui des anthroposophes et d’autres modes de fonctionnements que ceux des écoles Steiner-Waldorf. D’une certaine façon, à travers ma personne, la Philosophie a vaincu l’Anthroposophie.

Bien sûr, le courage nécessaire pour aller jusqu’au bout de cette entreprise ne nécessitait pas qu’un engagement intellectuel. Il me fallut mettre de la distance à l’égard de certaines de mes relations sociales, en terminer avec certaines "amitiés", etc. Quand on a vécu trente ans dans un cercle comme celui de l’anthroposophie, qui s’apparente à une sorte de famille élargie, ce n’est pas toujours facile. Mais ce qui est réconfortant, c’est de pouvoir constater assez rapidement à quel point ces prétendues amitiés étaient en fait distendues et artificielles, comparées aux nouvelles que l’on peut tisser avec des gens normaux. En effet, sitôt que j’ai commencé à prendre mes distances avec l’Anthroposophie, je n’existais plus pour mes anciens "amis". L’exemple le plus clair fut l’attitude d’Antoine Dodrimont qui, sitôt qu’il appris ma démission de la Société Anthroposophique, rompit tout contact avec moi, alors que nous avions collaboré ensemble pendant des années et qu’il venait de m’inviter chez lui quelques semaines plus tôt. Il en fut de même pour Bodo von Plato, qui pourtant me déclarait quelques temps auparavant que notre amitié était profonde et très ancienne. Si l’anthroposophie n’était pas une entreprise sectaire, cela signifierait que les liens d’amitié qui s’y déploient ne dépendraient pas entièrement de l’appartenance à la Société Anthroposophique ou au milieu des anthroposophes. Or ce n’est pas le cas, loin s’en faut !

Dans d’autres cas, c’est moi qui du prendre l’initiative de rompre. Non pas parce que je n’aurais pas accepté que mes anciens amis n’aillent pas dans mon sens, mais parce que je savais qu’en restant en contact avec eux, ils continueraient à donner des informations à mon sujet à certaines personnes haut placées du mouvement. En effet, j’appris par certaines sources, après ma démission, que des années durant on ne cessait de les interroger au sujet de ce que je devenais. Ces requêtes pouvaient venir de la Société Anthroposophique comme de la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf. Je ne pense pas qu’il s’agissait du souci de ma personne, car alors il leur aurait suffit de décrocher leur téléphone et de m’appeler personnellement. L’exemple le plus parlant de cette volonté de s’informer au sujet des anciens membres qui auraient pris de la distance et de tenter d’exercer un contrôle sur eux via les membres de leur entourage restés dans le milieu anthroposophique me fut donné quelques mois après la parution de mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI. En effet, le seul lien que j’avais maintenu avec le milieu anthroposophique consistait à assister aux offices de la Communauté des Chrétiens, à Paris. J’y venais en m’arrangeant pour n’adresser la parole à personne et pour repartir aussitôt après les cérémonies. Cependant, cela n’empêcha pas le prêtre de tenter de prendre contact avec moi par un message au demeurant très habile qui faisait semblant de ne pas prendre parti, ni juger mon écrit. Il insinuait juste que mon texte pouvait avoir été motivé par la souffrance que j’avais du subir et proposait qu’on en discute. Si j’avais accepté, nul doute qu’il aurait tenté de me retourner l’esprit, ou que des informations capitales seraient tombées entre les mains de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, alors même qu’elle avait décidé de m’intenter un procès. Ainsi, une personne qui décide de quitter un mouvement sectaire n’a pas le choix : elle doit rompre totalement avec son ancien entourage. Peu de temps après mon refus, je reçu un message du prêtre, qui m’informait que le Bureau de la Communauté des Chrétiens de Paris avait pris la décision de faire cesser ma participation à l’élaboration des cartes de voeux de la nouvelle année, comme je le faisais depuis dix ans à titre bénévole, en mémoire de la prêtresse décédée que j’ai évoquée plus haut dans ce témoignage. Il s’agissait clairement d’une mesure de représailles à la parution de mon texte. Cet événement montre, s’il en était besoin, que la Communauté des Chrétiens n’a en réalité aucune indépendance à l’égard du milieu et des institutions de l’anthroposophie. De ce fait, elle est incapable, comme ce prêtre, d’exercer une moralité au sens fort du terme. En effet, qu’est ce que la moralité, si ce n’est la capacité de se positionner ? Prendre position en son âme et conscience ! Dans la vie, il faut en effet pouvoir se mettre au diapason de sa conscience, même lorsque nos décisions impliquent le désaccord de nos proches et de notre milieu. Or un mouvement religieux ou un individu qui en sont incapables se condamnent eux-même sur tous les plans. Car la moralité n’est pas seulement la condition du sacré, comme nous l’enseigne le Christianisme : elle en est l’essence-même ! Le sacré dont on obtient la présence en dépit de la moralité est un poison.

Comment j’en suis venu à témoigner

En 2003, je suis donc devenu professeur de Philosophie à l’école Perceval de Chatou, y effectuant quelques heures, en plus de mon service normal à l’Éducation Nationale. Le fait d’avoir un pied dans les deux systèmes m’a placé dans une situation de comparaison. Je me suis donc mis à faire des remarques ou des propositions qui se voulaient constructives, mais qui de fait remettaient en cause le fonctionnement de l’école Perceval. Ce qui, dans ce milieu, a été perçu comme des attaques. Pour ma part, je ne remettais pourtant nullement en cause la pédagogie Waldorf : je pensais y apporter des améliorations. Par ailleurs, un autre point de comparaison m’a été fourni lorsque j’ai commencé ma formation à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou. J’ai pu alors constaté un grand décalage entre ce que nous étions sensé faire du point de vue de ce que devrait être la pédagogie Waldorf et ce qui était pratiqué dans l’école où j’exerçais. Je tentais alors de faire aussi des propositions d’amélioration dans ce sens. Je pensais à cette époque que nous n’étions pas assez Waldorf, que nous ne suivions pas authentiquement les principes de Rudolf Steiner et que notre inefficacité était une trahison de l’esprit de cette école. Je pensais que Rudolf Steiner n’aurait jamais voulu que nous restions figés dans des formes rigides d’enseignement et de fonctionnement, conformément à l’exhortation à s’adapter aux circonstances nouvelles qu’il professe au début de son ouvrage intitulé Nature Humaine, qui est le livre de base des pédagogues anthroposophes. Cette remise en question des modes de fonctionnement de l’école Perceval a été de plus en plus mal vécue par certains professeurs membres du Collège de Direction. Ma démission eut lieu le 22 mars 2007. Suite à cette démission, j’ai été reçu par Jacques Dallé, alors Président de la Fédération, et Raymond Burlotte, Directeur de l’Institut de Formation Pédagogique Rudolf Steiner de Chatou. Je leur ais décrit dans le détail la situation réelle de l’école Perceval de Chatou et tout ce qui s’y produisait. Je fus autorisé à continuer la formation pédagogique si je le souhaitais. De mars à juin 2007, j’ai donc poursuivi la formation par week-ends à la formation pédagogique à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou. Mais je prenais de plus en plus conscience que la méthode-même que l’on nous inculquait était déficiente. J’en faisais part parfois ouvertement à mes formateurs, qui pour certains allaient dans mon sens à mots couverts. En septembre 2007, j’ai pris la décision de ne pas continuer cette formation, bien que je fus encouragé à le faire, et je donnais ma démission. Je ne souhaitais plus travailler dans les écoles Steiner-Waldorf et pensais qu’une rénovation en profondeur de cette pédagogie était nécessaire.

C’est à partir de juillet 2007 que je suis venu à collaborer étroitement avec Antoine Dodrimont, Président de la Société Anthroposophique.Antoine Dodrimont m’avait déjà invité à participer à des congrès anthroposophiques. A partir d’août 2007, il voulu intensifier notre collaboration, suite à ma participation avec lui à un congrès anthroposophique destiné aux jeunes, sur « l’humour cosmique », pendant lequel je donnais une conférence intitulé La racine philosophique de l’Anthroposophie et le retour des Sorciers. Fin 2007, je fus reçu par le Comité Directeur de la Société Anthroposophique, qui me chargea de réfléchir à la question d’une formation à l’anthroposophie pour les jeunes. Je rédigeais pour cela deux rapports successifs, adressés à Antoine Dodrimont et Bodo von Plato. A la même époque, Daniéla Hucher entra au Comité Directeur de la Société Anthroposophique. Cette personne était directrice d’une école Steiner-Waldorf dans le Sud de la France, à Pau, mais également membre de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf. Elle me commanda un autre rapport, cette fois sur les écoles Steiner-Waldorf. Ce rapport lui fut remis le 28 janvier 2008 (il est présent sur mon blog dans l’article intitulé Mes rapports sur la formation anthroposophique et sur les écoles Steiner-Waldorf en 2008). C’est à l’occasion de la rédaction de ces rapports que j’ai commencé à prendre conscience des dysfonctionnements de l’anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf. Je dis bien « commencé », car je ne remettais pas encore en cause l’ensemble du système, ni la figure de Rudolf Steiner et son anthropospophie. Je restais un anthroposophe fervent, pratiquant ses méditations anthroposophiques quotidiennes et participant au culte de l’École de Science de l’Esprit. Je pensais qu’il était possible d’améliorer et de résorber son caractère problématique produisant de graves dysfonctionnements. Antoine Dodrimont allait ouvertement dans mon sens et me disait qu’ensemble nous allions rénover la Société Anthroposophique.

Le 22 novembre 2008, pour preuve de ses intentions, je fus convié par Antoine Dodrimont à participer à un grand congrès de Biodynamie en tant qu’intervenant, aux côté de Michaëla Glockler et Jean-Marie Pelt. J’y donnais une conférence et animais un atelier.

Le premier rapport qui m’avait été commandé a été remis à Antoine Dodrimont et Bodo von Plato courant 2008. Il suscita quelques remarques et propositions de corrections, notamment après une séance de travail avec Bodo von Plato en septembre 2008. Le deuxième, qui intégrait ces remarques, fut remis le 15/12/2008. Cependant, la réaction d’Antoine Dodrimont, consistant à vouloir cacher aux yeux de tous les conclusions de ce rapport, m’a indigné et c’est là que j’ai compris que le caractère problématique de cette institution était assumé par ses dirigeants.

Parallèlement à ces trois rapports, commandés par la Société Anthroposophique et la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, je rédigeais également des articles de fond sur l’anthroposophie, qui paraissaient dans la revue de la Société Anthroposophique (Les Nouvelles). Ce travail était de nature plus philosophique. Dans ces articles également, mes conclusions en arrivaient à remettre en cause le caractère problématique du milieu anthroposophique et même de la doctrine qui le sous-tend. Dans l’un d’entre eux, intitulé De l’idéalisme à l’anthroposophie, paru dans les Nouvelles de la S.A.F de mars-avril 2009, je dénonçais le fait que les institutions anthroposophique conduisaient bien souvent ses membres à devenir des « esclaves du spirituel ». Je m’appuyais notamment sur un ouvrage dont la lecture fut essentielle pour moi, à savoir Difficile liberté d’Emmanuel Lévinas. Dans cet essai philosophique, Lévinas examine en effet deux type de rapport au divin, ou au sacré, que l’on pourrait aussi appeler le "numineux", ou le "monde spirituel", si l’on est anthroposophe. Il distingue la possession, qui se constitue d’un oubli de soi pour être traversé par le sacré ou le divin (l’enthousiasme, au sens étymologique de "en" et "théos") et la relation au divin, incarnée par le Judaïsme. Je compris alors que tout ce que j’observais dans le milieu anthroposophique était davantage de l’ordre de la possession que de la relation au divin.  Cet article éveilla aussitôt l’hostilité de quelques dirigeants importants du mouvement. Là-encore, cette attitude me permit de comprendre que la liberté de pensée et d’expression, dont se réclament à corps et à cris les anthroposophes, était purement factice et hypocrite. C’est l’ensemble de ce travail de réflexion, entamé d’une part à l’occasion de la rédaction de mes trois rapports, et d’autre part à l’occasion de mes articles philosophiques sur l’anthroposophie, qui m’a conduit à démissionner en juin 2009. Cette démission me donna la possibilité de prendre encore davantage de distance d’une part, et de vivre une vie normale de l’autre, dans laquelle je m’épanouissais. Tant qu’on a encore un pied dans le milieu anthroposophique, il est impossible de comprendre sa vraie nature. Seule la coupure radicale ouvre les yeux. Je continuais ainsi de manière intellectuellement plus libre mon travail de réflexion sur le caractère enfermant de l’anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf. Cela donna lieu à une conférence, tenue au siège de la Société Anthroposophique en avril 2010, intitulé Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée. J’y dénonçais clairement le caractère « vampirique » de l’anthroposophie et de ses institutions dérivées, ainsi que l’enfermement mental que les écoles Steiner-Waldorf mettaient selon moi en œuvre sur leurs élèves.

En juillet 2010, je me m’y à écrire mes souvenirs de ma scolarité dans les écoles Steiner-Waldorf, ainsi que mes souvenirs d’ancien professeur de ces institutions. Il s’agissait de notes manuscrites sur un cahier. Je les fit lire par ma meilleure amie, qui me conseilla de solliciter l’éclairage de spécialiste des sectes pour m’aider à progresser dans mon travail de réflexion en cours. Toujours sous ses conseils, je pris contact avec la SOFI 94, une association de lutte contre les dérives sectaires du Val de Marne, à qui je racontais l’ensemble de mon histoire. A l’issue de cet entretien, la Présidente demanda mon autorisation de contacter l’UNADFI, pour leur faire part de ce que nous avions échangé. Pendant plusieurs mois, je n’eus plus aucune nouvelle et je finis par penser que l’affaire serait sans suite, ce qui ne me dérangeait nullement. Mais en novembre 2010, je fus contacté par la directrice de la revue BULLES, revue de l’UNADFI, qui me demanda de commencer à rédiger un témoignage écrit de mon parcours chez les anthroposophes et de mon expérience de professeur dans les écoles Steiner-Waldorf. Je le fis volontiers, car je pensais que ce travail de rédaction serait un moyen de clarifier ma réflexion en la soumettant au regard d’une personne avertie. Au même moment, je tombais gravement malade et fus alité pendant plusieurs mois. Ceci me donna la possibilité de me consacrer entièrement à la rédaction de ce long article, ce qui n’aurait pas été possible tout en travaillant. J’envoyais, par bribes, des fragments de mon travail à la directrice de Bulles, qui les lisait et m’interrogeait au sujet de ce que j’avais écrit, me demandant des précisions, stimulant par ses questions ma réflexion et m’invitant à examiner des aspects particuliers du sujet auxquels je n’avais pas songé. Elle me demanda de détailler scrupuleusement tous les faits mentionnés dans mon témoignage et de lui communiquer les noms des personnes impliquées, qui n’ont pas été conservés dans la version finale pour ne pas porter atteinte à leur réputation. Elle me demanda également de préciser mes sources et référencer mes propos quand cela était possible, ce qui de toute façon était ma méthode de travail. Elle m’aida également à prendre de la distance avec le vocabulaire spécifique du milieu anthroposophique et des écoles Steiner-Waldorf, qui n’est compréhensible qu’à l’intérieur des cercles de ce petit monde.

Dans le même temps, j’étais encore en contact avec plusieurs anciens élèves de ces écoles et avec un professeur Steiner-Waldorf encore en activité. J’eus avec chacun d’eux de longs entretiens au cours desquels ceux-ci me confièrent différents éléments me permettant de conclure au caractère problématique de ces écoles. Ils étaient au courant du fait que je rédigeais cet article. Les entretiens avec les anciens élèves me permirent en effet de percevoir leurs grandes difficultés d’intégration psychologique à la société normale, leur souffrance pour abandonner le monde à part qu’ils avaient connu, et dans lequel ont leur avait donné artificiellement une image surestimée d’eux-mêmes. Comme ces élèves en était précisément au début de leurs études universitaires, ils devaient affronter ces difficultés de façon très consciente et pouvaient en témoigner clairement. Le professeur en activité, quant à lui, me faisait part du fonctionnement interne de son école, des graves problèmes de gestion collégiale qu’il y rencontrait, des pratiques relationnelles hautement problématiques y observait et subissait, etc. J’y décelais avec étonnement les mêmes processus que j’avais déjà rencontrés dans d’autres écoles Steiner-Waldorf, ou des méthodes dont on m’avait parlé à la formation en évoquant d’autres écoles de France et d’Allemagne. C’est ainsi que je pus prendre conscience du fait que ces dysfonctionnements n’étaient pas propres à telle ou telle école particulière, comme je l’avais cru jusqu’alors, mais qu’ils étaient inhérents au système Steiner-Waldorf dans son ensemble. Par ailleurs, le professeur toujours en activité, qui avait ses enfants scolarisés dans une école Steiner-Waldorf, me racontait des éléments de leur scolarité. J’y voyais dans les détails comment certains mécanismes d’enfermement mental et de conditionnement subtils étaient mis en place dès le plus jeune âge, absolument identiques à ceux que j’avais vécu moi-même en tant qu’élève, ou que j’avais observé et mis en pratique moi-même en tant que professeur.

Suite à la publication de mon article sur le site de l’UNADFI, j’ai poursuivi mon travail de réflexion sur les écoles Steiner-Waldorf et l’Anthroposophie, ce qui a donné lieu à la publication de nombreux articles sur mon blog. Dans une première catégorie d’articles, j’ai tenté d’approfondir le caractère enfermant de l’anthroposophie en tant que doctrine, le fonctionnement de la Société Anthroposophique et du milieu anthroposophique (par exemple dans l’article intitulé Qui sont les anthroposophes? ou Les pressions du milieu anthroposophique). Dans une autre catégorie d’articles, j’ai tenté de mieux cerner les processus de transmission insidieuse de la doctrine anthroposophique aux élèves, à l’œuvre selon moi dans les écoles Steiner-Waldorf (par exemple dans Une emprise et un endoctrinement presque indétectables). Enfin, dans un dernier article particulièrement long et documenté, me basant sur des écrits secrets de Rudolf Steiner qui étaient en ma possession, j’ai pu montrer comment des techniques de dissimulation et de tromperie organisées semblent avoir été instituées par Rudolf Steiner lui-même dès la création de la première école Steiner-Waldorf à Stuttgart en 1919 (Extraits édifiants des Conseils de Rudolf Steiner à la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart).

La publication de mon témoignage a suscité beaucoup d’intérêt dans le monde de la part d’un grand nombre de personnes connaissant ces écoles et dénonçant leur vraie nature. Notamment Dan Dugan, Président de PLANS, Roger Rawlings, directeur du site WALDORF-WATCH, et Yves Casgrain, ancien directeur de INFO-SECTES au Canada, auteur d’un ouvrage à paraître sur les écoles Steiner-Waldorf. Ces personnes ont accepté de témoigner en faveur de mon écrit auprès du Tribunal. Mon article a été traduit et publié en langue anglaise, témoignant de l’estime et de l’intérêt que lui accordent des personnes averties. Suite à la publication de mon témoignage, celui-ci fut envoyé à la MIVILUDES. Je reçus le 10 août 2011 une lettre de remerciement du Secrétaire Général de la MIVILUDES soulignant la « pertinence et la précision de mes informations » et la « finesse de mes analyses ». J’ai été reçu depuis lors par différentes institutions de la République afin de répondre à leurs questions au sujet de ces écoles. Je l’ai fait parce que je ressens que tel est mon devoir de citoyen.

Ce sont donc principalement les rapports que m’ont commandés Antoine Dodrimont, Bodo von Plato et Danièla Hucher qui ont joué le rôle de déclencheurs. Mais ma réflexion était déjà en mouvement. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on avait fait appel à moi, pensant que me commander un travail serait aussi un moyen de canaliser ma pensée à ce sujet. A ce moment précis de mon parcours, on me fit également entrer dans les plus hautes instances de l’anthroposophie, sans doute dans le même but. En effet, quoi de plus efficace pour faire taire quelqu’un que de le promouvoir ? Mais cela produisit chez moi l’effet inverse, en raison de ce que j’eus l’occasion d’entendre dans ces hautes sphères du pouvoir anthroposophique :

Le premier choc intellectuel et moral se produisit lorsque, invité à une réunion des membres clefs de l’Ecole de Science de l’Esprit, en présence de Bodo von Plato, j’entendis ce dernier affirmer que "les élèves Steiner-Waldorf portent dans leur karma de rencontrer l’Anthroposophie". Ce propos était très grave, car il signifiait que les membres dirigeants de la Société Anthroposophique se croient autorisés à considérer les élèves des écoles Steiner-Waldorf comme autant de recrues potentielles pour leur institution, en dépit de l’affirmation que j’avais toujours entendue selon laquelle les écoles Steiner-Waldorf sont absolument indépendantes et respectent la liberté de chacun. Le deuxième choc se produisit lors de ma participation au congrès de Biodynamie du 22  novembre 2008, lorsque j’entendis la conférence de Michaëlla Glöckler, une sommité du Comité Directeur du Goetheanum. Celle-ci prononça en effet un discours dans lequel elle faisait un éloge enflammé de l’activité consistant à penser par soi-même. Mais en l’écoutant, je fus saisi par le fait que, précisément, on ne sentait se déployer dans ses paroles aucune pensée personnelle, qu’il ne s’agissait en fait que de mots destinés à séduire. Un philosophe est en effet capable de distinguer là où il y a de la vraie pensée et là où ne se déploie que de la rhétorique. Enfin, le dernier choc se produisit lorsqu’Antoine Dodrimont me "proposa" un moratoire sur la publication de mes articles de fond dans les Nouvelles de la S.A.F., montrant très clairement que même une réflexion purement intellectuelle entièrement libre était impossible au sein de la Société Anthroposophique. On voulait donc contrôler non seulement ma vie, mais encore la sphère intime de ma pensée. C’en était trop !

Dernières années dans la Société Anthroposophique

Lorsque je m’étais mis à proposer des articles à la revue anthropopsophique dont j’étais rapidement devenu un membre de la rédaction, j’avais été approché par le nouveau Président de la Société Anthroposophique en France, qui venait de prendre ses fonctions. Bien plus rusé que son prédécesseur, il avait compris qu’il fallait aborder de manière plus fine une personne douée d’un esprit critique, mais suffisamment proche de l’anthroposophie pour espérer en tirer quelque chose d’utile. Il se mis à me déclarer que ce que j’avais subi était inadmissible, mais que c’était désormais du passé, car sa présidence inaugurait une ère nouvelle où plus rien ne serait comme avant. Il me promettait de me prendre sous son aile et que nous ferions de grandes choses ensembles. Il m’invitait à écrire des articles dans la revue de la Société Anthroposophique, à voyager avec lui en France pour découvrir toutes les implantations anthroposophiques, à faire des conférences dans les congrès et à imaginer un projet de formation anthroposophique dont la responsabilité devrait un jour m’incomber.

Mes dernières années au sein de l’anthroposophie furent donc marquées par ma collaboration avec l’organe directeur de la Société Anthroposophique en France. Après avoir connu leur dogmatisme intellectuel, leur perversité dans le domaine de la vie professionnelle, j’allais à présent découvrir leur duplicité. Car ma prise de conscience des aspects sectaires de la Société Anthroposophique augmentait sans cesse. En effet, tous les travers que j’avais affrontés jusque-là n’étaient pas directement ceux de la Société Anthroposophique, mais de ses émanations, comme les écoles, la librairie ou les revues. A présent, j’étais à la source. Je voyais de plus en plus clairement l’origine même de tous les dysfonctionnements que j’avais rencontrés dans les réalisations de l’anthroposophie. Je m’en ouvrais au Président, ou à d’autres. Je laissais transparaître de plus en plus ouvertement ce que je pensais dans les articles que j’écrivais dans les Nouvelles. Pendant un temps, je pense que mes remarques ne dérangeaient pas trop, et servaient même le projet du Président, qui voulait donner l’image d’une Société Anthroposophique en France modernisée, où la critique était désormais permise. Mais quand je commençais à soulever des notions comme celles de « milieu anthroposophique » ou de « possession par l’Anthroposophie » (Lire à ce sujet mon article intitulé De l’Idéalisme à l’Anthroposophie) pour qualifier les comportements des gens complètement endoctrinés, devenus fous par leur fréquentation de l’anthroposophie, cela commença à poser de sérieux problèmes. Je m’approchais d’un peu trop près de la vérité et il fallait prendre des mesures à mon égard.

On utilisa diverses sortes de procédés. Tout d’abord ce fut une recommandation ambiguë au sujet de mon âme, qui pouvait à la fois passer pour un conseil bienveillant et une menace voilée : au sortir d’une lecture de l’École de Science de l’Esprit, le "lecteur" me pris à part pour m’expliquer qu’il avait sentit qu’il y avait beaucoup de colère en moi et qu’il fallait que je travaille à la réduire à néant, sinon cela aurait de fâcheuses conséquences. Une autre fois, je fus dénoncé auprès de la Présidence par un anthroposophe haut placé qui avait relevé, dans un de mes articles44, un passage problématique. Le Président m’expliqua alors que je devais désormais subir un moratoire de deux ans sur la parution de tous mes articles, afin que je puisse prendre le temps de réfléchir à ce que je m’étais permis d’écrire. Il s’agissait de représailles auxquelles ont voulait donner l’apparence de la bienveillance. On voulait ainsi me faire comprendre clairement que je devait procéder rapidement à mon examen de conscience et changer d’attitude.

C’est à peu près au même moment que se mirent à circuler dans le milieu anthroposophique des rumeurs sur ma santé mentale. On faisait courir le bruit que j’étais devenu paranoïaque et que c’est pour cette raison que j’avais écris de tels propos. D’un individu dont on vantait l’intelligence et la perspicacité en raison de ses articles (et parce qu’il était le protégé du Président), je devenais subitement une personne qui avait de graves problèmes relationnels. Le milieu anthroposophique étant un petit monde où tout le monde se connaît, il faut dire qu’il est très facile d’y faire circuler ce genre de rumeurs destructrices. Cette allégation est bien évidemment très difficile à contrer, puisque tout ce qu’on peut dire contre elle est aussitôt mis sur le compte de la supposée paranoïa. De plus, les gens appartenant à ce milieu préfèrent largement la décrédibilisation de celui qui soulève un problème à la remise en cause du sectarisme dont ils sont eux-mêmes prisonniers. Il est dans la logique d’un milieu sectaire rendant peu à peu les gens fou que d’accuser ceux qui leur résistent d’être des fous.

Le dernier procédé utilisé fut de me proposer une sorte d’entretien psychanalytique anthroposophique en tête à tête avec le Président de la Société Anthroposophique en France, afin que puisse être évoqué tout ce que j’avais comme grief contre la Société Anthroposophique et que soit ainsi « mis au clair ce qui n’allait pas en moi » (sic). Le premier entretien eu lieu au domicile personnel du Président, alors que je passais des vacances dans l’Est de la France, dans un grenier obscur. Il dura des heures. Je fus assailli de questions et de remarques, tandis que mon « analyste » notait tout ce que je disais, y compris des détails sur ma vie intime. Au moment où il cherchait mon dossier, je vis que mon interlocuteur en possédait d’autres, avec d’autres noms. En sortant de là, je me sentis profondément mal, comme si une sorte de viol psychique avait eu lieu. J’avais tellement honte de ce qui s’était passé, sans savoir pourquoi, que je n’arrivais même pas à en parler à ma compagne, à laquelle je confiais pourtant d’habitude tout. Il était convenu que ce genre d’entretien devait avoir lieu tous les mois.

Deux semaines après cet événement, ma compagne décida de me quitter, pratiquement du jour au lendemain, sans me donner de véritables explications, alors que nous vivions sous le même toit depuis deux ans. Elle venait de me demander, deux jours auparavant, de déménager pour fonder une famille, car elle voulait des enfants. Bien que la fin d’une histoire de couple repose sur des facteurs divers et variés, je suis persuadé que ma situation devenue problématique au sein de la Société Anthroposophique a joué, pour une part. Elle a sans nul doute fait prendre à cette séparation une tournure violente qu’elle n’aurait pas eu autrement. Je pense qu’il est probable qu’elle avait du subir des pressions afin que tout soit mis en œuvre du côté de mes proches pour me faire rentrer dans le rang, mais qu’elle ne pouvait plus assumer un tel rôle. D’une certaine façon, sa décision de me quitter brutalement fut donc peut-être une manière de rester intègre. Ou en tout cas, elle n’y arrivait plus : depuis plusieurs mois en effet, elle tentait coûte que coûte de contrôler mon esprit. Chaque fois que j’émettais une critique ou que je faisais une remarque au sujet du milieu anthroposophique, elle m’incendiait, me criait dessus, cherchait à me culpabiliser avec toute sorte d’arguments ésotériques. Elle me disait par exemple que j’étais possédé par les forces de mon "double", que je devais résister à cette tentation, etc. Même mes chats ne la supportaient plus : de tempéraments profondément doux, ne griffant jamais personne, il leur est pourtant arrivé de lui montrer les crocs, tant ses cris incessants exaspéraient tout le monde. D’ailleurs, son désir de transformer et de redresser les êtres en profondeur ne s’arrêtait pas à ma personne, mais concernaient aussi mes chats, auxquels elle se mit à reprocher d’avoir des comportements trop proches des humains, ce qui n’était selon elle pas conforme à leur "âme-groupe". Ainsi, elle ne supportait pas de les voir se dresser sur leurs pattes arrières.

Ainsi, après son départ, j’étais libre. J’avais bien réfléchi à la question et, deux mois après ces événements, je décidais de donner ma démission de la Société Anthroposophique. C’est ainsi que s’acheva mon voyage de trente ans dans l’anthroposophie.

Retour à la vie

Il y aurait tellement de choses à dire sur ce que j’ai vécu entre ce moment de ma démission et celui de la parution de mon article sur le site de l’UNADFI, que je ne peux que les évoquer brièvement. Certes, ma réflexion se poursuivait au sujet de l’anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf. Cela donna lieu à une conférence prononcée au Siège de la Société Anthroposophique en avril 2010, puis d’un article important intitulé : Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée.

Le jour de ma conférence sur "L’animalité de la pensée", base de mon article intitulé : "Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée". Au moment précis de ma conclusion.

Mais il ne faut pas croire que ma vie se réduisait à une rumination au sujet de cette question. Bien au contraire, elle était une véritable explosion de joie, d’insouciance et de liberté. J’avais démissionné ! J’étais libre. Je découvrais le monde et les gens normaux. Je n’avais encore jamais vraiment connu cela auparavant. J’apprenais à danser le rock. Je sortais. Je papillonnais. Je voyageais. Je m’épanouissais professionnellement. Je découvrais le sport. Tout n’était pas facile, mais tout était nouveau. J’aurais pu décider que ces temps bienheureux se prolongent. Mais lorsque la personne de l’UNADFI, qui m’avait contacté, me demanda si je donnais mon autorisation pour la publication de mon témoignage, je sus au plus profond de moi que je devais le faire. La société devait parler au sujet de ces "écoles". Et c’est à moi qu’incombait la responsabilité du premier mot. Bien sûr, j’avais une idée claire de ce qui m’attendais. Je savais très bien que la Fédération des écoles Steiner-Waldorf ne laisserait pas passer quelque chose d’aussi compromettant et que tout serait mis en œuvre pour me détruire, y compris sur le plan juridique. "Attendez-vous à en prendre plein la figure !" m’avait dit la personne de l’UNADFI, en me regardant droit dans les yeux. Mais il y a parfois des moments où il apparaît évident qu’il s’agit de faire passer son sens du devoir avant son bonheur personnel, quand bien même celui-ci surgissait dans ma vie après tant et tant d’années d’absence.

Mon procès avec la Fédération des écoles Steiner-Waldorf de France

La publication de mon témoignage eut lieu en juillet 2011. Début septembre 2011, un professeur de l’école où j’avais effectué ma scolarité et avec qui j’avais effectué ma formation Steiner-Waldorf à l’Institut repris contact avec moi pour m’annoncer que le collège de rentrée de l’école où il travaillait avait pour intitulé : « L’article de Grégoire Perra : le point de vue de la Fédération ». Le soir-même, il m’appela pour m’en faire un compte-rendu détaillé. Il était absolument stupéfait du fait que Marie-Céline Gaillard, Présidente de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf et Directrice de l’école de Verrières-le-Buisson, aurait au cours de cette réunion (selon ses dires) pris la défense de mon article contre tous les professeurs de l’école réunis, affirmant que de nombreuses choses que j’y avais dites étaient vraies. Il ajoutait cependant que la Fédération se verrait probablement dans l’obligation d’attaquer mon écrit en diffamation afin de contrer les effets qu’il pouvait produire dans l’opinion publique. Il précisa qu’il aurait été dit, au cours de cette réunion, que la stratégie adoptée par la Fédération consistait pour l’heure à tenter d’étouffer l’affaire. Il s’agissait de qualifier publiquement mon écrit de "pamphlet". Cependant, lors de cette réunion, Marie-Céline Gaillard aurait affirmé qu’en interne, on ne devait pas qualifier ce témoignage de pamphlet, mais qu’il fallait utiliser le terme d’article, car il s’agissait d’un travail qui reflétait mes pensées, et que les écoles devaient prendre au sérieux ce qui y était écrit afin de changer leurs modes de fonctionnement. (Ces propos retransmis par une personne de bonne foi sont cependant sujets à caution, puisque je ne les ais pas moi-même entendus). Cela suscita, toujours d’après les dires de ce professeur, l’indignation des professeurs Steiner-Waldorf purs et durs qui étaient présent lors de cette réunion. On me procura par ailleurs un courrier interne de la Fédération aux professeurs des écoles Steiner-Waldorf en activité, signé du Secrétaire Général de la Fédération, Henri Dahan, reprenant la position défendue par Marie-Céline Gaillard devant ses collègues. Il y disait clairement que « l’écrit de Grégoire Perra posait des questions importantes », que « je n’étais pas le premiers à le faire » et « qu’il faudrait y réfléchir une fois maîtrisées les conséquences de son acte ».

La Fédération des écoles Steiner-Waldorf a déposé une plainte en diffamation contre mon témoignage le 6 octobre 2011, soit deux jours tout juste avant la fin du délais de prescription de trois mois. Elle a été déboutée de sa plainte, après un procès qui a eu lieu le 5 avril 2013 à la XVIIème chambre correctionnelle de Paris, le 24 mai 2013. Elle n’a pas fait appel de ce verdict. Ma relaxe définitive a été prononcé par la XVIIe chambre correctionnelle de Paris le 4 juin 2013. En voici un extrait, synthétisant le parcours de ma prise de conscience. je le poduit car il est rare de pouvoir retrouver, dans un document officiel, la description exacte de son chemin de vie et du déroulement intime de sa pensée :

"Extrait du jugement de la XVIIème chambre correctionnelle de Paris du 24 mai 2013 :

Sur la bonne foi :

"Grégoire PERRA démontre qu’il a continué après cette démission (de l’école Perceval de Chatou) à collaborer avec le milieu anthroposophique, remettant ainsi le 28 janvier 2008 à Danièla HUCHER, membre du Conseil de la Fédération des Ecoles STEINER-WALDORF et membre du Comité Directeur de la Société Anthroposophique, un "petit rapport sur la question de la formation des professeurs dans les écoles WALDORF en France" dans lequel il évoque notamment la "constitution d’un vase clos profondément pathogène" au sein de ce corps enseignant et propose diverses solutions.

Grégoire PERRA a ensuite remis le 29 janvier 2008 un autre rapport, à Antoine DODRIMONT et Bodo von PLATO, rédigé à leur demande, intitulé "Réflexions sur le projet de Formation Anthroposophique Générale", dans lequel il formule plusieurs propositions visant à parfaire la formation anthroposophique.

Il a enfin remis le 15 décembre 2008 un troisième rapport aux instances anthroposophiques, intitulé "Lettre sur la formation anthroposophique en France" dans lequel il expose notamment les "défauts" et "travers du milieu anthroposophique" afin de pouvoir "avancer", ce qui illustre le fait qu’il s’est forgé une opinion critique à l’occasion des travaux ainsi réalisés. Puis il a publié en 2009 un article intitulé "de l’Idéalisme à l’Anthroposophie" dans la revue "Nouvelles de la Société Anthroposophique en France" datée de juillet-août 2009, qu’il qualifie lui-même de point de rupture dans sa propre réflexion concernant la doctrine anthroposophique, soutenant désormais que cette doctrine menaçait son propre libre arbitre.

Bien qu’ayant démissionné en juin 2009 de la Société Anthroposophique, il a donné par la suite une conférence intitulée "Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée", dont le texte a été mis à disposition des membres de la Société Anthroposophique en France, notamment par l’intermédiaire des "Nouvelles de la Société Anthroposophique, en juin 2010, alors même qu’il y évoque la thèse de l’endoctrinement des élèves des écoles STEINER à l’anthroposophie.

Il résulte de ces éléments que, loin d’être le fruit d’une "haine féroce", le témoignage rédigé par Grégoire PERRA, publié sur le site de l’UNADFI, est le fruit d’une réflexion philosophique sur l’anthroposophie elle-même et sur ses modes de propagation, notamment au sein des Ecoles STEINER WALDORF

Dès lors, c’est également vainement que la partie civile soutient que "l’UNADFI" serait mue par une animosité personnelle caractérisée par le fait qu’elle a reproduit les propos, sans aucune réserve, de Grégoire PERRA, puisqu’aucune animosité n’est retenue à l’encontre de celui-ci.

En outre, non seulement l’UNADFI a fait droit à la demande de droit d réponse formulée par la partie civile, mais aucune animosité personnelle n’est établie de la part de Catherine PICARD et Marie DRILHON à l’encontre de la partie civile, celles-ci n’ayant fait que respecter l’objet social assigné à l’UNADFI en portant à la connaissance du public des éléments de réflexion permettant d’alimenter un débat démocratique, lequel se doit d’être ouvert à la critique, à l’interrogation et à la réflexion.

Enfin, le "sérieux de l’enquête" n’est pas utilement contesté par la partie civile, puisque les propos d-incriminés, sortis de leur contexte, relèvent en réalité d’un simple témoignage, émanant d’une personne apte à donner un avis sur le fonctionnement des Ecoles STEINER WALDORF puisque Grégoire PERRA a d’abord été  élève dans deux Ecoles STEINER WALDORF, puis professeur dans ces écoles, membre de la Société Anthroposophique en France et enfin a travaillé non seulement pour la Fédération des Ecoles STEINER WALDORF mais encore pour la Société Anthroposophique pour réformer la formation anthroposophique de manière générale et au sein des Ecoles STEINER WALDORF en particulier, étant observé qu’il était légitime pour la présidente de l’UNADFI, spécialiste au surplus de la lutte contre les mouvements sectaires, de donner la parole à Grégoire PERRA dans le cadre de son association, et que Marie DRILHON n’ayant fait que recueillir le témoignage, présenté comme tel, de Grégoire PERRA, n’avait pas à en vérifier la véracité.

L’excuse de bonne foi pouvant ainsi être admise, il convient de renvoyer les prévenus des fins de la poursuite.

Sur l’action civile :

L’association FEDERATION DES ECOLES STEINER-WALDORF EN FRANCE est recevable en sa constitution de partie civile, mais elle doit être déboutée de toutes ses demande en raison de la relaxe prononcée.

PAR CES MOTIFS :

Le tribunal, statuant publiquement, en premier ressort et par jugement contradictoire à l’égard de Grégoire PERRA, Marie JOIN LAMBERT, Catherine CORDONNIER épouse PICARD prévenus, et de l’association FEDERATION DES ECOLES STEINER-WALDORF EN FRANCE, partie civile (article 424 du code de procédure pénale),

Renvoie Grégoire PERRA, Marie JOIN LAMBERT, Catherine CORDONNIER épouse PICARD des fins de la poursuite,

Reçoit l’association FEDERATION DES ECOLES STEINER-WALDORF EN FRANCE en sa constitution de partie civile,

La déboute de ses demandes en raison de la relaxe prononcée."

Le procès du 5 avril 2013

Le procès du 5 avril fut un moment riche en émotions, en rebondissements. Mais il fut surtout hautement révélateur du caractère sectaire de l’anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf, à travers la confusion et la mauvaise foi qui transparaissaient presque à chaque intervention des témoins de l’accusation. Aussitôt après le procès, j’ai retranscris de mémoire certain des échanges qui ont eu lieu à la barre, ainsi que les plaidoiries des différents avocats. En voici certains extraits significatifs, accompagnés de mes réflexions à chaud :

"Il est environ 14h. Après avoir exposé les différents moments de mon parcours dans le milieu anthroposophique et les écoles Steiner-Waldorf, et le processus qui m’a conduit à rédiger mon témoignage, on me pose une question pertinente :

Le deuxième Assesseur : M. Perra, qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez appris que la Fédération vous intentait un procès pour votre témoignage ?

Moi : Il s’agit d’une information que je possède depuis le 1er septembre 2011. En effet, la veille, une amie qui était professeur à l’école Steiner-Waldorf de Verrières-le-Buisson me téléphone en me disant : "Tu sais quoi Grégoire, tu es à l’ordre du jour du premier collège de la rentrée : "L’article de Grégoire Perra, point de vue de la Fédération". Je lui ai demandé de me rappeler le lendemain pour me raconter ce qui se serait dit. Ce qu’elle fit : "Grégoire, c’était tout simplement incroyable : la Présidente de la Fédération a défendu ton témoignage devant tous les professeurs ! Elle a dit que tu avais raison sur de nombreux points, que nous devions nous interroger sur nos pratiques et sur notre rapport à l’anthroposophie, car nous ne sommes selon elle pas clairs du tout sur ce sujet, notamment quand nous nous adressons aux parents. Ce qui a fait bondir la pédagogue anthroposophe pure et dure que tu connais bien, tu sais celle qui s’habille toujours avec des jupes bizarres et mal assorties. Elles ont faillit s’étriper ! La Présidente a même dit qu’il ne fallait pas appeler ton écrit un pamphlet, car c’était une réflexion honnête qui traduisait le fond de ta pensée. Mais elle a aussi dit qu’il faudrait te faire un procès et que tout devait être mis en œuvre pour étouffer sa diffusion. Elle a précisé qu’ils adoptaient aujourd’hui la stratégie inverse de celle qu’ils avaient adopté en 2000, à savoir de faire le moins de bruit possible autour de cette affaire pour que les parents ne soient pas trop au courant."

Je l’ai remercié et lui ait recommandé de ne surtout pas mentionner son lien avec moi, sinon ils pourraient lui faire du mal. Quelques jours plus tard, je recevais dans ma boîte aux lettres une enveloppe anonyme contenant une lettre du Secrétaire Général de la Fédération, adressée à tous les professeurs Steiner-Waldorf de France, dans lequel je pouvais lire leur intention de me faire un procès, mais aussi : "Grégoire Perra pose des questions importantes, il n’est pas le premier à le faire. Je suggère que nous prenions le temps d’y travailler sans dramatiser, une fois qu’auront été maîtrisées les conséquences publiques de son acte". Quel contraste avec la lettre de la Présidente de la Fédération à l’UNADFI, qui me parvenait le même jour, qualifiant mon écrit de "pamphlet" ! Ce que j’ai alors ressenti, c’est tout simplement de la tristesse morale pour cette personne qui avait été ma professeur à l’école Steiner-Waldorf, puis à la formation à l’Institut, qui m’avait soutenu dans les moments difficiles de 2007 et dont je possède encore une chaleureuse carte de vœux de l’année 2008 signée de sa main et le petit mot gentil qu’elle m’envoya à cette occasion, accompagné de celui du directeur de l’Institut. Comment peut-on être à ce point divisée intérieurement au point de défendre mon témoignage en interne mais de me faire dans le même temps un procès public ?

*

Le Président du Tribunal : M. Perra, vous avez dit que l’anthroposophie  comportait un certain nombre de croyances qu’il était quasiment impossible à un anthroposophe et à un pédagogue Steiner-Waldorf de remettre en question.

Moi : Oui, il s’agit en effet d’une doctrine ésotérique, mystique et gnostique qui synthétise un grand nombres de croyances auxquelles les anthroposophes adhèrent comme à une profession de foi. Devant ce tribunal, la Fédération va s’évertuer à présenter l’anthroposophie comme une philosophie, alors que ce n’est pas ainsi que sont vécues les croyances qui la constituent.

Le Président : Quelles sont ces croyances ?

Moi : Il y en a un grand nombre. Mais les principales sont la croyance en la réincarnation, au fait que le Christ soit descendu du Soleil, aux Gnomes et au fait qu’Adam, l’ancêtre de tous les êtres vivants, était une Méduse qui flottait dans l’albumine quand la Terre était encore à l’état liquide.

Le Président : ??

Moi : Et aussi que la Terre également se réincarne. Elle s’est déjà réincarné quatre fois. Quant au Bouddha, il s’est réincarné sur Mars.

Le Président : ???????????? Mais quel est le lien avec la pédagogie Steiner-Waldorf ?

Moi : Steiner prétendait avoir découvert une méthode pour devenir clairvoyant. Il pouvait voir les Dieux et communiquer avec eux. Du coup sa pédagogie est une Révélation qui lui serait venue des Dieux.

Le Président : ?????????????????????????????

(Gros malaise chez les anthroposophes présents dans la salle. Je précise ici que la question du Président portait sur les croyances des anthroposophes, pas sur une définition de l’anthroposophie elle-même. Que la pensée de Rudolf Steiner soit plus subtile que ce catalogue de croyances aux aspects somme toute matérialistes, j’en conviens. N’ai-je pas moi-même écris un nombre conséquent d’articles pour tenter de cerner la subtilité de cette pensée ? En revanche, que les anthroposophes eux-mêmes vivent comme une religion et non comme une démarche de pensée l’anthroposophie, tout mon parcours dans le milieu anthroposophique est là pour l’attester. Que Rudolf Steiner ait eu lui-même tendance à présenter et à développer l’anthroposophie sur un mode métaphorique imagé plutôt que conceptuel, susceptible de donner naissance à une nouvelle mythologie et à une pensée magico-religieuse, est quelque chose que j’ai dénoncé depuis longtemps, notamment dans mon article intitulé Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée. Aussi, ma réponse au Président était-elle ici parfaitement honnête et fondée. Il ne faut pas non plus oublier que le cadre d’un procès n’est pas celui d’un débat d’idées. Vous n’avez ni le temps ni la possibilité d’entrer dans des subtilités philosophiques. D’ailleurs, avec ses travestissements des faits, ses amalgames nauséabonds et ces raccourcis honteux, l’avocat de la Fédération ne s’est pas privé d’utiliser sa tribune en parfaite connaissance de sa véritable nature, qui est d’être le lieu d’un spectacle et non d’une étude.)

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Il est 18h environ. C’est à présent mon ancienne compagne anthroposophe qui témoigne contre moi à la barre. Je ne peux pas la voir, mais j’entends sa voix dire "Je le jure !", le timbre haut-perché qui résonne comme s’il s’agissait pour elle d’un jeu, comme si aucune part de son être ne s’engageait vraiment dans ce serment. En écoutant ses déclarations, guidées par les questions de la Partie Civile, je ne peux m’empêcher de ressentir de la peine pour elle : la confusion qui émane de chacun de ses propos semble être celle qui règne dans son esprit. Je devrais certes la haïr pour la gravité de son acte consistant à mêler des souvenirs de notre vie en commun à de pures inventions. Ne sait-elle pas qu’il s’agit d’un procès pénal et que la sentence encourue pour les accusés est grave ? Est-elle prête à aller jusqu’à ces extrémités pour défendre coûte que coûte son ancienne école, sa "pédagogie" et son milieu familial anthroposophique ?! Mais je m’aperçois que sa pensée est dans un tel état d’emprise qu’elle semble bien incapable elle-même de démêler le vrai du faux, ni de dissocier ce qu’elle a réellement vécu de ce qu’elle a supputé, de ce qu’on lui a suggéré de dire.  Elle semble avoir complètement oublié toutes les critiques virulentes qu’elle-même formulait au sujet de son école et du milieu anthroposophique ! Pourtant, il y a quelques années, elle n’était pas en reste ! Toutes les informations compromettantes qu’elle-même m’a communiqué au sujet de ce qui se passait entre les professeurs et les élèves, là où elle a effectué sa scolarité, semblent s’être effacées de sa mémoire ! Il est vrai qu’être propulsée directrice d’une crèche d’inspiration Steiner-Waldorf à 24 ans à peine impose certaines exigences.

Cependant, par l’acte qu’elle vient d’accomplir, par le choix qu’elle a fait, il est clair qu’elle ne pourra que rester encore longtemps prisonnière du milieu anthroposophique, dont elle avait pourtant autrefois l’ardent désir de s’échapper. Car les fautes et les mensonges que nous accomplissons consciemment, même pour des raisons que nous jugeons valables sur le moment, font de nous des esclaves du mensonge et de la faute. Il est ainsi possible d’assombrir notre être et de nous enchaîner à nos erreurs par le fait qu’un acte, sur lequel nous n’avons plus la possibilité ou le courage de revenir, est désormais posé dans le monde.

Le Président du Tribunal : Mademoiselle X., qu’avez-vous trouvé de diffamatoire dans le témoignage de Grégoire Perra ?

Mademoiselle X. : Tout, c’est un tissus de mensonges et d’erreurs ignobles sur les écoles Steiner-Waldorf !

Le Président : Oui, mais quels passages précisément vous ont semblé diffamatoires ?

Mademoiselle X. : Je ne sais pas, je ne l’ai pas lu, je n’ai fais que le survoler…

*

Le Président du Tribunal : Mademoiselle X., vous êtes une ancienne élève Steiner-Waldorf, quel regard critique portez-vous sur votre scolarité ?

Mademoiselle X. : Depuis ma sortie de l’école, j’ai vraiment pris mes distances par rapport à tout ça !!!

Le Président : Et que faites-vous maintenant ?

Mademoiselle X. : Euh, j’ai fait ma formation à l’Institut de Pédagogie Steiner-Waldorf de Chatou et je travaille maintenant dans une crèche parentale Steiner-Waldorf …

*

La confusion qui est la sienne apparaît de manière particulièrement saillante lorsque c’est au tour de mon avocat de lui poser quelques questions :

Mon avocat : Mademoiselle X., vous étiez la compagne de Grégoire Perra, comment expliquez-vous qu’il ait écris ce témoignage sur les écoles Steiner-Waldorf ?

Mademoiselle X. : A mon avis c’est une vengeance due au fait qu’il a du partir de l’école Perceval. Au début il en a voulu à cette école, puis cela s’est élargi à toutes les écoles, puis à la Fédération des écoles, puis à toute l’anthroposophie !

Mon avocat : Oui, ça va dans le sens de ce que veut démontrer la Fédération. Cependant, vos conversations privés avec M. Perra, nous n’y étions pas ! En revanche, quand vous étiez ensemble, vous vous souvenez que Grégoire Perra collaborait avec des gens comme Monsieur Dodrimont, Président de la Société Anthroposophique, et Madame Hucher, administratrice de la Fédération ?

Mademoiselle X. : Oui, je me souviens qu’il avait travaillé avec eux pour rédiger des rapports. Cela lui prenait beaucoup de temps.

Mon avocat : Et ça ne vous semble pas étrange que Grégoire Perra ait collaboré intensément avec des gens et des institutions dont vous affirmez qu’il les détestait à l’époque ?

Mademoiselle X. : Euh……………………………….. (silence prolongé de 30 secondes). Oui mais c’est quelqu’un de très méchant, d’ailleurs c’est lui qui a beaucoup insisté pour que je fasse ma formation à l’Institut !!!

Mon avocat : Et ça non plus, ça ne vous semble pas contradictoire avec ce que vous affirmez ?

Mademoiselle X. : Euh…….

Après avoir fini sa prestation, elle vient s’asseoir dans le public, à côté de Jacques Dallé, de la Fédération, qui lui passe un bras autour de ses épaules, paternel et réconfortant. On se croirait dans une mauvaise pièce de boulevard. Ses parents peuvent être fiers d’elle : leur petite s’est offerte une nouvelle "virginité anthroposophique" ! Mais à quel prix ?

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Sortie de je ne sais quel chapeau magique, Madame Y. semble avoir pour mission de prouver que les écoles Steiner-Waldorf sont à ce point ancrées dans la modernité de notre société qu’elles forment des élèves en les insérant dans les institutions les plus prestigieuses :

Madame Y. : Je suis professeur dans une école Steiner-Waldorf du Sud de la France, dans laquelle nous avons développé une formule originale et profondément innovante de formation par apprentissage. Nous sommes au cœur de la modernité ! Nous travaillons en partenariat avec plus de 200 entreprises de pointes, dont le C.N.R.S. ! C’est bien la preuve que nos élèves Steiner-Waldorf s’intègrent parfaitement à la société !

Mon avocat : Mais concrètement, qu’est-ce qu’ils font vos élèves quand ils sont en apprentissage pendant plus de six mois dans l’année dans une entreprise, à l’âge de 15 ans ?

Madame Y. : Ben… ils font des stages dans des garages ou des boulangeries….

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La démarche un peu lente et raide, M. Henri Dahan, délégué général de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, vient prendre la parole. Avec l’intention de démontrer quoi ? Nul ne le saura probablement jamais, puisqu’il se contente de répondre le plus brièvement possible aux questions, visiblement sur la défensive. L’entretien sera bref. A la fin, Henri Dahan vient se rasseoir, tout fier et soulagé, disant à Jacques Dallé, présent dans l’assistance : "Finalement c’était facile, on ne m’a posé qu’une seule question…". Mais quelle question ! Et surtout quelle réponse !!! Sans même en avoir conscience, Henri Dahan a, ce jour-là, lâché sous serment une véritable bombe médiatique :

Mon avocat : Monsieur Henri Dahan, vous êtes Secrétaire Général de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, êtes-vous anthroposophe ?

Henri Dahan : Je ne suis pas membre de la Société Anthroposophique.

Mon avocat : ce n’était pas ma question ! On peut voter pour un Parti politique sans nécessairement en être membre.

Henri Dahan : Euh oui, je suis anthroposophe…

Mon avocat : Quel rôle joue l’anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf ?

Henri Dahan : C’est la source d’inspiration de toute notre pédagogie. Sans l’anthroposophie, il n’y aurait pas de pédagogie Steiner-Waldorf !

Mon avocat : C’est drôle, c’est exactement ce que dit aussi Grégoire Perra dans son témoignage, et vous lui faites un procès !

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Entracte :

Un anthroposophe à la silhouette émaciée, le visage anguleux comme un couteau, tente à plusieurs reprises de me fusiller du regard, mais ses tirs à répétition tombent dans le vide. Il enrage et recharge aussitôt. Par moments, il s’interrompt pour se ressourcer dans ses certitudes morales absolues, comme on ferait le plein à une station d’essence. En discutant de cet incident avec un spécialiste des sectes, celui-ci me confie : "C’est une particularité des membres de ce genre de mouvements que d’adresser des regards expressifs et agressifs à ceux qu’ils considèrent comme des ennemis. Ils ne faut pas croiser leurs regards, c’est inutile."

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C’est à présent au tour de la directrice de l’école où j’ai enseigné il y a quelques années de venir témoigner à la barre. La Fédération a tout misé en essayant de prouver que mon témoignage aurait été écrit sous le coup d’une animosité survenue en raison des circonstances de mon départ de l’école en question. Elle n’est pas très à l’aise. L’avocate de la Partie civile commence par lui demander d’évoquer le cas de ce professeur de Physique-Chimie que je mentionne dans mon écrit, et qui sortait avec une élève, aux yeux de tous. Elle affirme qu’elle n’en savait rien. En l’entendant, je suis presque prêt à lui accorder le bénéfice du doute, puisque qu’elle était effectivement la dernière personne à savoir quoi que ce soit de ce qui se passait au sein de l’établissement qu’elle dirigeait. En revanche, je sais pertinemment qu’elle sait que de nombreux autres membres du Collège Interne de l’école en avaient connaissance. Aujourd’hui, elle prend pourtant bien soin de ne pas faire savoir à la Cour que la direction d’une école Steiner-Waldorf est nécessairement collégiale. Et que celui ou celle qui porte officiellement le titre de directeur ou directrice n’est qu’un "homme de paille" qu’on présente aux yeux des instances extérieures. Elle ment ici par omission :

L’avocat de la partie civile : Madame X., le témoignage de Grégoire Perra fait mention de la liaison d’un professeur de Physique-Chimie avec l’une de ses élèves. Avez-vous eu connaissance de ce fait ?

Madame X. : Je n’en ai eu connaissance qu’après que le professeur en question avait quitté l’école. Si je l’avais su à l’époque des faits, nul doute qu’il aurait du prendre la porte !

Mon avocat : Pourtant, deux témoignages d’anciens élèves, versés au dossier, affirment que toute l’école était au courant.

Madame X. : Eh bien moi, je n’en savais rien !

Mon avocat : Vous ne semblez pas savoir grand chose de ce qui se passe dans votre école Madame la Directrice ! C’est un peu facile de venir dire aujourd’hui, cinq ans après, que vous n’étiez pas au courant ! D’autant que les témoignages ne mentionnent pas seulement le cas de ce professeur, mais aussi celui de cette enseignante invitant ses élèves à "venir dormir chez elle et profiter de sa piscine" !

*

Mon avocat : Dans le nom même de la pédagogie Steiner-Waldorf, il est fait mention de Rudolf Steiner. On peut donc imaginer qu’il existe un lien entre l’anthroposophie et la pédagogie Steiner-Waldorf, puisqu’elles sont issues d’une seule et même personne. N’est-ce pas ? Mais quand informez-vous les parents du fait que l’Anthroposophie est derrière cette pédagogie ? Le faites-vous par exemple lors des journées portes-ouvertes ?

Madame X. : Non, c’est aux parents de se renseigner.

Mon avocat : Mais où peuvent-ils le faire ? Sur le site de la Fédération ? J’y ai été et je n’ai vu aucune mention de l’anthroposophie de Rudolf Steiner !

Madame X. : Eh bien, ils sont adultes, ils n’ont qu’à mieux chercher !

*

En la regardant à la dérobée, je suis stupéfait de constater à quel point rien n’a changé chez elle. D’ordinaire, en l’espace de quelques années, de profondes transformations intérieures font leur œuvre chez les êtres humains. Mais cette directrice semble avoir gardé exactement le même caractère, les mêmes attitudes, le même rapport (décevant) à la vie. Ils sont d’ailleurs tous comme cela, les anthroposophes venus en masse à l’audience ce jour-là. Ils n’ont pas changé. La vie semble n’avoir pas pu passé sur eux. L’anthroposophie les a comme rendu imperméables aux transformations de l’existence.

Mon avocat : Madame X., vous êtres directrice d’une école Steiner-Waldorf, pourriez-vous me dire si, dans votre établissement, on enseigne l’Anthroposophie aux élèves en cours de Philosophie, puisque vous dites que l’Anthroposophie est une philosophie comme les autres ?

Madame X. : Ça je ne sais pas, je ne peux pas vous répondre, je n’ai pas appris par cœur ce qu’il fallait dire là ! (Authentique !)

*

Mon avocat : Madame X., pouvez-vous nous décrire votre activité au sein de l’école Steiner-Waldorf ?

Madame X. : (toute fière) Oui, je suis professeur en classe de 6ème, 4ème et 3ème, et directrice du Collège et du Lycée.

Mon avocat : Vous voulez dire que vous enseignez à trois niveaux d’élèves différents et qu’en plus de cela vous êtes Directrice du Collège et du Lycée ??

Madame X. : Euh oui, mais c’est une petite structure vous savez…

Mon avocat : Combien d’élèves ?

Madame X. : (toute fière à nouveau) 300 ! Nous sommes la plus importante école Steiner-Waldorf de France !

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Entracte :

Au début du procès, Marie-Céline Gaillard, Présidente de la Fédération, est venue s’asseoir aux premiers rangs, un cahier sur ses genoux, prenant des notes avec gravité, l’air hautaine et confiante. Au fur et à mesure que les heures passent, elle a progressivement cessé d’écrire, a refermé avec fatalité son cahier, tandis que sa tête s’enfonçait progressivement entre ses deux épaules. Elle seule semble pressentir le désastre. Les autres se pavanent, s’adressent des sourires confiants, se congratulent pour leurs prestations,  incapables de prendre conscience de l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes, ni de la nature compromettante des propos qu’ils tiennent. Toute sa vie, elle a couru après tous les honneurs et tous les postes à responsabilités. Elle sait à présent qu’il lui faudra aussi en porter toutes les conséquences.

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L’avocat de la partie civile (avec emphase) : ce texte de Grégoire Perra est un pamphlet, un brûlot, un torchon vindicatif selon lequel tout dans la pédagogie Steiner-Waldorf serait mauvais, corrompu et abject !! C’est un écrit sans nuance, nourri d’une animosité inouïe !!

Mon avocat : Ah bon ? Pourtant Grégoire Perra écrit dans ce "pamphlet" : « de nombreux élèves prennent plaisir à être scolarisés dans ces écoles. Et de nombreux enseignants s’y épanouissent – malgré tout – dans leur pratique enseignante. Ce serait mentir que de ne pas le reconnaître […] » Un peu plus loin : « […] certaines innovations pédagogiques favorisent effectivement le raisonnement libre des élèves. Je pense que cela est dû notamment aux méthodes d’apprentissage de la lecture et du calcul, à la manière d’aborder les sciences par le biais de l’expérience et non de la pure théorie ». Ou encore : « […] pour ma part, je sais bien qu’une grande partie de ma pertinence d’analyse provient de certains éléments pédagogiques dont j’ai pu bénéficier dans l’École Steiner-Waldorf où j’ai effectué ma scolarité […] ». Ou encore : « […] il est essentiel de souligner que l’ensemble des pratiques que je viens de décrire ne conduit nullement à un endoctrinement massif des élèves immergés dans cette pédagogie. Peu d’entre eux deviendront, comme ce fut mon cas, membre de la Société Anthroposophique […] »

Étonnant non comme propos, de la part de quelqu’un qui est sensé voir le mal absolu dans cette pédagogie, vous ne trouvez pas ?!

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La plaidoirie de la Partie Civile a lieu en deux temps. Tout d’abord le réquisitoire d’une jeune avocate qui a récemment intégré le Cabinet Lombard-Baratelli, que la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf a choisi pour se faire représenter. La pauvre semble suer sang et eau. Elle débite un flot ininterrompu de propos divers visant à discréditer notre dossier, ou plus exactement de tenter de faire en sorte que les juges ne s’y intéressent pas de trop près :

- Les témoignages d’anciens élèves de l’école Perceval de Chatou confirmant les propos de M. Perra au sujet de la tricherie lors des inspections et des rapports problématiques entre professeurs et élèves ?

"Ce ne sont que des rumeurs !"

- Les témoignages de Roger Rawlings, Dan Dugan, Yves Casgrain, Pete Karaiskos, confirmant le sérieux des propos de M. Perra ?

"On ne peut tout de même pas accorder de valeur à des écrits qui ont traversé l’Atlantique !"

- Steiner était raciste ?

"Comme tout le monde à son époque voyons !"

- Steiner était un médium et un gourou ?

"Certes, mais les pédagogues de ces écoles ont pris beaucoup de distance critique par rapport à lui !"

(Qu’un dirigeant de la Fédération vienne tenir publiquement lui-même ce genre de propos, histoire que nous puissions chronométrer le temps qu’il restera à son poste !).

- La lettre d’Antoine Dodrimont, Président de la Société Anthroposopique en France, datée de 2008, adressée au Collège de Direction de l’Ecole Perceval, exigeant que cesse les rumeurs propagées par leurs soins à l’encontre de M. Perra après son départ de l’école ?

"Cela ne montre nullement une quelconque ingérence de la Société Anthroposophique dans les affaires des Écoles Steiner-Waldorf, puisque l’école Perceval n’a pas tenu compte de cette requête !"

- Etc.

A la fin de sa plaidoirie, elle semble essoufflée et vérifie ses notes pour être sûre de n’avoir omis aucune des nombreuses consignes que lui a donné le Bureau de la Fédération, au cours de la longue veillée d’arme qui a dû précéder la réception de notre solide dossier, un jour auparavant. Elle ne s’attendait sans doute pas à ça. Envoyer l’ensemble du dossier à la dernière minute afin de créer un effet de surprise semblait pourtant être une bonne idée, une stratégie ingénieuse visant à déstabiliser l’adversaire. A ceci près que nous savions exactement, depuis des mois, sur quels points (totalement hors-sujet) allaient porter l’accusation. (Le milieu anthroposophique est si bavard !). Et que nous nous y étions préparés, avec pour arme décisive la vérité. De ce fait, c’est la Fédération et son cabinet d’avocats qui ont reçu, en retour, les pièces de notre dossier au dernier moment, et n’ont plus pu faire marche arrière. La jeune avocate le sait, mais ne peut que constater les dégâts.

Son patron, Maître Baratelli, vient aussitôt la féliciter, disant à la Cour qu’elle a fait une magnifique plaidoirie et qu’il est très satisfait de cette jeune recrue. Ce dont semble se contrefiche le Président, mi agacé mi-amusé par cette attitude où se mêlent arrogance et habileté sophistique. Puis vient son tour de prendre la parole. Il commence par exposer ses déboires personnels, expliquant que sa fille s’est cassé un bras et qu’il devait partir, mais qu’il s’est arrangé pour rester. Ensuite, il se lance dans des diatribes et des invectives qui n’ont finalement pour fonction que d’en donner pour son argent à la Fédération : sachant que le procès est plié, autant essayer de venger un peu par avance son client, histoire de donner l’impression d’avoir tout tenté.

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Les débats sont à présent clos. L’avocat de la partie civile a terminé sa plaidoirie. Je ressens une profonde honte à l’égard de la stratégie d’insultes et de diabolisation de ma personne qui a été choisie pour tenter de me faire condamner. Voilà donc où ils en sont. Voilà ce dont ils sont capables. Comment après cela pourront-ils se regarder un jour sereinement dans une glace, à moins de ne pas vraiment se voir ? Et comment pourront-ils éviter maintenant d’être comparés à ceux avec qui précisément ils ne veulent pas être comparés, puisqu’ils emploient les mêmes méthodes qu’eux ? Quand à l’avocat, qui s’est fait le relais de cette tactique, il sait qu’il n’a rien à craindre : son immunité lui donne le droit de tout dire, de couvrir d’insultes et d’ignominies totalement injustifiées qui il veut au cours d’un procès sans avoir aucun compte à rendre à la loi. Son courage et le poids de ses paroles se mesurent donc ici au risque qu’il prend, c’est-à-dire aucun. Normalement, ce devrait être au tour de mon avocat de prendre la parole. Dans ce genre de procès, pour des affaires liées à la diffamation, il est en effet extrêmement rare que l’Avocat Général prenne la parole. On peut aussi l’appeler le Procureur de la République. Il représente ici l’État Français. Ce jour-là pourtant, coup de théâtre : il prend la parole au nom de la Justice française.

Plaidoirie de l’Avocat Général :

L’accusation se fonde sur une lecture du témoignage de Grégoire Perra visant à en isoler certains mots ou certains passages en les sortant de leur contexte. On ne saurait procéder ainsi ! Le Tribunal devra fonder son jugement sur une lecture exhaustive du texte incriminé.

Lorsque Jacques Guyard a été relaxé en 2000, ses accusations à l’égard de l’Anthroposophie et des Écoles Steiner-Waldorf étaient autrement plus graves que celles de M. Perra aujourd’hui. Elles se présentaient comme des conclusions d’une enquête, tandis que l’écrit de M. Perra est incontestablement un témoignage, clairement identifiable comme émanant d’une opinion et d’un point de vue nécessairement subjectifs. On n’y trouve aucune trace d’animosité personnelle. Le témoignage étant signé, l’auteur n’a pas cherché à se dissimuler. L’accusation prétend que l’UNADFI aurait du publier également les témoignages positifs sur ces écoles si des anciens élèves satisfaits étaient venus les trouver : mais c’est là un déni du droit fondamental de tout journal à exprimer une opinion ! De plus, la publication d’un droit de réponse, où la Fédération avait le loisir de s’exprimer, ne lui a pas été refusé.

Sans doute les écoles Steiner-Waldorf, en étant déboutées de leur plainte, pourront ainsi commencer à apprendre ce qu’est le droit à la contradiction !

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17ème chambre

Il est 20h. Les rayons du soleil couchant traversent les vitres de la XVIIème chambre correctionnelle de Paris et illuminent les boiseries de ce lieu solennel, au centre du prestigieux Palais de Justice de Paris, au cœur de la capitale du pays des libertés. D’une voix puissante qui évoque le rugissement d’un lion, Maître Marc François commence sa plaidoirie :

"Mesdames et Messieurs,

Nous avons eu aujourd’hui un SCOOP ! La Pédagogie Steiner-Waldorf est liée à l’Anthroposophie !!!!! Vous pourrez chercher partout, dans tous les articles élogieux publiés sur ces écoles, sur le site de la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf, vous ne trouverez jamais cette indication !!! Et aujourd’hui c’est Monsieur Henri Dahan, Secrétaire Général de la Fédération, qui nous l’apprend ! Je le cite :

"L’anthroposophie est la source dont s’inspire la pédagogie Steiner-Waldorf."

Incroyable ! Mais pourquoi ne le dites vous jamais ?! Pourquoi ne l’écrivez-vous pas ? Avez-vous honte de dire publiquement que votre pédagogie s’inspire d’une doctrine selon laquelle le Christ est tombé du Soleil ?! Tout ce qu’on demande, c’est le droit de pouvoir publier ce genre d’information. Parce que si un parent d’élève songe à scolariser ses enfants dans ce genre d’école, où trouvera-t-il l’information selon laquelle cette pédagogie est liée à une mystique qu’il faut bien qualifier de "fumeuse" ? Sur le site de la Fédération ? Non ! Dans un des nombreux articles élogieux publiés presque chaque semaine dans La Provence, toujours sous la plume du même journaliste ? Non plus. Mais maintenant, il y a l’article de Grégoire Perra. On ne dit pas : c’est mal, il ne faut pas y aller. On émet une opinion qui n’est pas celle de la Fédération. Après, le parent est libre de son choix ! C’est ça le débat démocratique ! C’est ça le droit à l’information et à la contradiction ! Et si cette question d’éducation n’est pas un élément du débat public, alors nous n’avons plus qu’à ne plus parler que de la pluie et du beau temps. Là au moins on sera tous d’accord !

La Fédération reproche à l’UNADFI de ne pas avoir réalisé d’enquête sérieuse en amont de la publication de ce témoignage. Mais quelle enquête plus sérieuse pouvions-nous effectuer que celle de la Société Anthroposophique en France qui, dans son numéro des Nouvelles de la S.A.F. de juin-juillet 2010, a mis à disposition de ses membres l’article de Grégoire Perra intitulé "Le milieu anthroposophique : une animalisation de la vie de la pensée", dans lequel l’auteur développe exactement les idées sur les écoles Steiner-waldorf qui seront les siennes dans son témoignage paru sur le site de l’UNADFI ???!! En réalité, l’enquête sérieuse, c’est la partie civile qui l’a elle-même effectuée et qui a validé publiquement les propos de Grégoire Perra ! Comment peut-on venir reprocher ensuite à l’UNADFI de publier des affirmations qui ont été auparavant présentées dans des organes de presse officiels de l’Anhroposophie ?! La Fédération n’a, à l’époque, pas porté plainte en diffamation contre la Société Anthroposophique que je sache ? Alors pourquoi le fait-elle lorsque les mêmes propos de M. Perra paraissent sur le site de l’UNADFI ?

J’avoue que cela m’a démangé de demander une condamnation de la Fédération pour procédure abusive. Mais soyons fair-play : vous allez être déboutés, et nous en resterons là.

juges

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Le procès est à présent terminé. Tout d’abord, je me réjouis de l’attitude que nous avons choisi d’adopter. Maître François, le brillant avocat pénaliste qui m’a défendu ainsi que l’UNADFI, n’a, à aucun moment, utilisé ni l’insulte, ni l’invective, ni la calomnie, ni les sophismes. Il s’est montré respectueux envers chacun des témoins, ne les brusquant jamais, ne cherchant nullement à les prendre au piège, les laissant chercher leurs mots (parfois même longtemps), adoptant un ton posé et courtois, etc. Tout le  contraire de la partie adverse ! Agressivité, insultes, mépris, se sont accompagnées de longues phrases sans points d’interrogation, au point que le Président du Tribunal a du intervenir pour expliquer à ce ténor du barreau la différence entre une plaidoirie et une question. En outre, l’utilisation d’insinuations, de déformations de la réalité, de tentatives suggestions amenées progressivement ont été le maître-mot de cet avocat. Dans un langage plus trivial, on appelle cela de l’enfumage. Par moment, emporté par sa passion, il ira jusqu’à se rapprocher le plus possible des oreilles des prévenus pour leur hurler dessus. Cherchait-il l’incident d’audience ? Confondait-il le banc des accusé avec le pilori du Moyen-Age ? Pourtant, les avocats ne prêtent-ils le pas le serment d’exercer leur profession dans la dignité ? Sans doute très efficace dans le cadre d’un jury populaire, cette méthode s’est révélée parfaitement inopérante avec des professionnels du droit. Ainsi, nous avons gagné dans la dignité et dans la vérité, tandis que la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf aura perdu dans le déshonneur. Mais n’était-il pas dans l’ordre des choses qu’elle se soit choisi un représentant qui lui ressemble ?

Au-delà du comique de certaines situations, je suis saisi de stupéfaction et je m’interroge. Ne se rendent-ils pas compte qu’à chaque fois qu’ils ouvrent la bouche ou qu’ils font un pas dans la lumière, leurs contradictions internes et leurs querelles intestines leur explosent à la figure et sautent aux yeux de tous ? Qu’il aurait mieux valu pour eux rester tapis dans l’ombre ! Qu’il aurait été préférable pour eux de ne pas engager cette poursuite judiciaire aussi foireuse qu’immorale ! Mesurent-ils toutes les conséquences de leur acte ? Imaginent-ils celles qui se profilent ? Comment ont-ils pu être aussi mal conseillés ?! Comment ont-ils pu être aussi aveuglément confiants ?! Se rendent-ils compte que l’image qu’ils ont donné d’eux-mêmes est bien pire que ce que mon article dénonçait ? Savent-ils qui étaient présents ce jour-là dans l’assistance ?

Maintenant, certaines personnes vont devoir poursuivre leur chemin de vie avec les mensonges qu’on leur aura peut-être demandé de produire à la barre, et/ou dont elles se seront convaincues elles-mêmes pour servir la cause de ces écoles. Et ce poids sera lourd à porter ! Ne prennent-ils donc pas au sérieux la notion de karma, qui est pourtant le cœur de leur doctrine ?"

Échapper à l’anthroposophie

Je voudrais à présent tenter de décrire – et cette tentative n’est pas une mince affaire – sur quels ressors psychiques l’anthroposophie a su jouer pour me prendre. Et ce qui m’a permis de lui échapper. Le phénomène de l’emprise sectaire tourne toujours autour de la question de la perte de notre véritable personnalité, au profit d’une autre. Difficile entreprise donc, qui me conduit à regarder au fond de moi-même, à considérer qui j’ai été, qui j’ai pu devenir. Ou qui était, dans mon passé, celui qui en moi aspirait à devenir lui-même, qui luttait, qui résistait, qui souffrait. Et ce qu’était cette autre personnalité que l’anthroposophie et la pédagogie Steiner-Waldorf m’ont fait prendre pour moi-même alors qu’elle ne l’était pas.

En premier lieu, il s’est agit pour moi de renouer le contact avec moi-même. Je devrais plutôt dire le nouer puisque, ayant vécu dans le milieu anthroposophique depuis l’âge de neuf ans, cet apprentissage du rapport à soi-même n’avait jamais pu se faire dans des conditions normales et avait été très perturbé. Cela commença par des choses toutes simples comme apprendre à écouter ma fatigue. Puis mon ennui, ou mes désirs. Enfin mes doutes et mes propres pensées. Faire ce genre de chose seul n’est pas forcément possible, puisque l’anthroposophie conditionne l’esprit de l’adepte à se fermer spontanément à ces facteurs de remise en question. Mais en tout état de cause, il ne faut surtout pas l’envisager avec un thérapeute proche du milieu anthroposophique, qui s’évertuera à orienter tout ce qui pourra émerger vers de fausses pistes ou des chemins détournés, plutôt que de vous voir vous acheminer vers une remise en question du milieu anthroposophique lui-même.

Mais tout d’abord, demandons-nous ce que signifie "être soi-même" , ou ce que peut être la véritable personnalité dont la dérive sectaire nous prive. Cette question peut prendre des aspects philosophiques ou métaphysiques assez sophistiqués quand elle est posée de façon générale et abstraite. Mais pour quelqu’un qui a été victime d’une dérive sectaire, il s’agit de quelque chose de beaucoup plus simple, d’une réalité quasiment charnelle de son existence. Pour permettre au lecteur de comprendre de quoi il s’agit, il me faut aborder ce que j’aurais envie d’appeler un grand secret de la vie, à la fois immensément complexe et profondément simple, sans lequel il n’est pas possible de comprendre ce qu’une dérive sectaire comme l’anthroposophie peut exercer comme influence sur un être humain. Je me suis approché de cette vérité par la Philosophie, à travers mes recherches sur la véritable nature de notre individualité. Mais la Philosophie ne dit pas encore grand chose à ce sujet. Ou pas suffisamment. J’ai aussi pu remarquer que la religion n’est pas dans l’ignorance à ce sujet, même si ce qu’elle en communique est voilé, ou dévoyé. L’anthroposophie en sait indéniablement un morceau sur cette question, mais ce qu’elle en a fait est une abomination. Cependant, c’est au cours d’une conversation apparemment anodine avec une voisine qui venait d’avoir son premier enfant que la chose m’est apparue un jour avec une déconcertante évidence. Tandis que nous échangions au sujet de sa fille qui venait d’avoir trois ans, je lui rappelais une conversation que nous avions eu avant même qu’elle ne tombe enceinte, alors que son désir d’enfant n’était qu’un projet. Elle m’avait alors parlé de son amour pour le jardinage, en m’expliquant sa joie profonde à aider à pousser ce qui veut grandir. Au moment où je lui rappelais ses propres mots, elle me regarda et me dit qu’elle avait eu effectivement beaucoup de joie à s’occuper de sa fille ces trois dernières années, mais qu’à présent quelque chose de plus fort encore la comblait, car elle avait pu percevoir que sa fille était probablement quelqu’un de bien, une bonne personne. Elle le voyait à de multiples signes dans son comportement. Elle parlait de quelque chose de bien plus profond que les bonnes manières qu’elle lui avait transmises. Effectivement, nous autres êtres humains naissons accompagnés de notre être véritable. Les parents s’occupent de leurs enfants et tentent parfois de leur donner une bonne éducation. Mais l’être véritable de leur enfant, ils ne pourront pas le créer, seulement le rencontrer. Parfois, la vision de cet être est limpide pour une mère. Parfois, elle est au contraire brouillée. Puis c’est à l’enfant lui-même d’approcher progressivement ce qu’il est. De s’en saisir. Au jeune homme et à l’adulte ensuite. Par ses choix, ses initiatives et ses rencontres. Dans la clarté de ses pensées. Par sa moralité surtout. Nous pouvons ignorer ou négliger celui ou celle que nous sommes vraiment. Nous pouvons aussi apprendre à le connaître, et vivre avec lui. Nous pouvons parfois avoir le bonheur d’avoir des parents qui auront une forme de sensibilité pour notre être véritable. Des éducateurs et des professeurs aussi. Et parfois non.

Mais il existe aussi, en tout être humain, des tendances psychiques enfouies qui ont vis-à-vis de cette nature profonde de l’individu une sorte de flair animal. Parfois, elles sont si puissantes chez certains individus, notamment ceux qui sont devenus des dirigeants des mouvements sectaires par goût du pouvoir plus que par conviction idéologique, qu’elles déterminent l’ensemble de leur comportement et de leurs rapports aux autres. Ceci explique, selon moi, pourquoi certaines personnes que j’ai pu rencontrer lors de mon parcours dans le milieu anthroposophique semblaient comme attirées par l’individualité véritable des autres êtres humains, à la manière dont les requins sont attirés par l’odeur du sang. Eux-mêmes étaient froids et insensibles. Leur psychisme nageait dans des eaux sans lumière. Mais ces personnalités du mouvement anthroposophiques cherchaient sans cesse à rencontrer et à séduire des personnes chez qui elles avaient pu repérer des individualités fortes, ou des qualités particulières, comme de la vie ou de la créativité. Non pas comme on peut être parfois attiré par des êtres humains dont on admire les potentialités, mais plutôt comme si elles avaient voulu les "dévorer", ou les "éteindre". (Pour d’avantage de précisions sur cette question délicate, lire notamment le paragraphe intitulé "Le caractère méphistophélique de l’anthroposophie", dans mon article intitulé Éléments explicatifs de l’enfermement mental provoqué par l’anthroposophie). Je crois que les dérives sectaires ont toujours pour fondateurs ou pour dirigeants quelques êtres habités par des tendances psychiques de cette sorte. Toutefois, je tiens à préciser que je n’ai rencontré que très peu d’anthroposophes entièrement dominés par ces effroyables tendances psychiques. La plupart étaient plutôt des gens sincèrement convaincus par la doctrine de Rudolf Steiner, qui s’étaient laissés progressivement enfermés et égarés par cette dernière. Ici, je ne cherche pas à décrier certaines personnes, mais plutôt à caractériser un mouvement. Car la présence, au sein d’un mouvement, à des postes clefs, de quelques dirigeants soumis à la perversité des pulsions psychiques que nous avons tenté ici de décrire en dit long sur la nature de ce mouvement, sur ce qu’il est devenu, et sur ses capacités de nuisance. Car au bout du compte, l’ensemble de la communauté humaine qui est entre leurs mains finit par être dominée et structurée par de telles tendances instinctives. Alors, une telle communauté a pour objectif, sans en être nécessairement consciente, de prendre le cœur vivant des êtres humains qu’elle approche et qu’elle tente d’intégrer dans ses cercles. Ainsi, c’est selon moi toute la communauté anthroposophique qui cherche, sans que cet objectif soit pleinement conscient, à faire en sorte que les personnes qu’elle veut convertir à l’anthroposophie s’habituent à l’absence de vie dans leurs existences, à la pauvreté de leur relation au monde, à l’obscurité de la non-pensée qui règne chez elle. Elle s’emploie ainsi surtout à pervertir profondément toute cette relation, déjà si délicate et difficile, avec notre être véritable. Comment peut se produire un tel processus ?

Bien que nous naissions accompagnés de notre être véritable, d’autres caractéristiques nous accompagnent aussi, avec lesquelles nous auront maille à partir. Certaines nous sont transmises par l’hérédité, d’autres par l’influence des travers ou des turpitudes de nos parents, ou de nos proches. Il nous faudra ferrailler avec ces défauts. Ce qui peut nous sauver de leur influence, c’est de se mettre humblement à l’école de ce que la vie est en mesure de nous apprendre, de nous donner. Car la vie est bien plus grande et bien plus riche que nous ne le sommes ! (Et pourtant, cette vérité toute simple est très difficile à assimiler.) Ce qui peut nous perdre et nous livrer à leur pouvoir, c’est que nous ne fassions pas l’effort de ce contact avec la réalité. Une bonne éducation nous apprend ce contact, ses exigences, sa rigueur et aussi le plaisir qu’il peut nous procurer. Une mauvaise éducation nous donne l’illusion que nous pouvons nous suffire à nous-même et qu’il n’est nul besoin de sortir du petit monde où nous avons grandi. Une mauvaise éducation nous séduit, nous fait tomber amoureux de nous-mêmes, de notre propre image ou d’une image de nous-mêmes qu’on aura confectionnée pour nous, au dépend de l’existence du monde et des autres.

Pour ma part, puisqu’il faut dire les choses jusqu’à un certain point, j’avais notamment à affronter la part ténébreuse de lui-même que mon père avait déposé en moi. Or, lorsque j’étais élève Steiner-Waldorf, puis athroposophe, certaines parties de moi-même étaient devenues prépondérantes au point d’empêcher celui que j’étais vraiment d’exister. Pour le dire simplement, je sais que je devais être difficile à supporter. A certaines périodes de ma vie, un grand orgueil m’habitait. J’étais aussi devenu sourd aux autres. On ne m’avait pas appris à m’y intéresser. Je me cabrais lorsque j’étais placé dans des situations qui sollicitaient des remises en question de moi-même. Je n’avais que du mépris ou de la condescendance pour ce que la culture de mon époque contenait. Des caractéristiques problématiques dominaient mon comportement. Elles m’ont fait perdre des amis ou des relations qui pourtant avaient beaucoup compté dans mon parcours de vie. Elles m’ont aussi mis dans des situations dangereuses. J’en avais parfois conscience, mais je ne pouvais pas y faire grand chose. Aujourd’hui, je sais que ce qui m’a aidé à m’en sortir furent notamment des choses toutes simples. Par exemple, exercer des activités où il fallait tenir compte de la réalité et persévérer dans l’effort : l’Escalade, le Stretching, divers sports, les danses, le Yoga, etc. J’avais commencé l’escalade en forêt de Fontainebleau en 2002, avec un groupe d’amis non-anthroposophes. Puis à partir de 2007, après mon départ de l’école Steiner-Waldorf, j’ai eu enfin le temps et l’ouverture d’esprit me permettant de pratiquer diverses activités, comme le Yoga, le Stectching ou le Rock. Au début, je le faisais avec une certaine culpabilité, n’osant pas en parler à mon entourage d’anthroposophes. Ainsi, faire du Yoga régulièrement plutôt que de l’Eurythmie équivalait dans mon esprit à fréquenter le culte d’une autre religion. C’était une hérésie ! De même, lorsque certaines personnes anthroposophes apprirent que je dansais le Rock, elles me demandèrent pourquoi je ne péférais pas plutôt la "Bio-dansa", beaucoup plus conforme à leur conception de ce que doit être une danse et qui m’aurait fait rester dans le cercle des gens un peu spiritualistes dont ne veulent pas sortir les anthroposophes. Mais je persistais dans mes nouvelles activités, qui me permettaient de rencontrer des gens normaux. Je ne saurais dire à quel point je suis reconnaissant aux professeurs compétents ou aux amis qui m’ont permis de pratiquer ces dernières ! Savent-ils que ce qu’ils m’ont ainsi apporté dépassait de loin pour moi le cadre d’un simple loisir ? Ces gens ne cherchaient pas à devenir mes gourous ni mes mentors, contrairement à tout ceux que j’avais croisé dans les cercles de l’anthroposophie, mais juste des êtres humains comme moi qui avaient quelque chose à partager. Quelqu’un qui n’a pas grandit dans le milieu où j’ai grandit considèrera comme étant d’une banalité affligeante l’acte de s’inscrire à un cours de sport ou de danse d’une association. Pour moi, ce fut une démarche. Et avant cela, l’existence-même de cette possibilité fut une découverte, tant je n’étais pas familiarisé avec ce genre de choses en sortant d’une école Streiner-Waldorf, puisque j’y avait été coupé de tout ce que notre société avait à m’offrir. Faire l’effort de ces activités fut donc pour moi le moyen de renouer avec ce que la vie pouvait m’offrir. Cela, il n’y a que l’humilité qui le permette.

Au contraire, tout mon parcours dans l’anthroposophie avait été placé sous le signe de l’orgueil. Un orgueil très profond, de nature violente. Car tout est toujours trop facile avec l’anthroposophie ! Il est difficile et exigeant de naître au monde et aux autres, mais il n’y a quasiment aucun effort à faire pour sortir de la cuisse de Jupiter. A l’école Steiner-Waldorf, on n’exigeait presque jamais rien de moi. On survalorisait constamment mes facultés latentes, ma personnalité, mon incroyable destinée à venir, etc. On me laissait dormir. On me gonflait d’une conception surestimée de moi-même, accompagnée d’idées délirantes au sujet du monde, qui ne me donnaient aucune prise sur lui. Puis, une fois devenu anthroposophe, ce furent mes intuitions, mes ressentis, qu’on m’apprit à surinvestir. On m’apprenait à trop m’écouter. L’anthroposophie elle-même, en tant que doctrine, joua un rôle profondément néfaste. Celle-ci  croit en effet pouvoir faire l’économie de tout ce qui existe culturellement en dehors d’elle. Et lorsqu’elle s’intéresse à quelque chose, c’est toujours pour le tirer à soi. Cette pensée ne connaît pas l’altérité ! Or, cette survalorisation des individus par eux-mêmes ne peut se maintenir dans la durée qu’en s’appuyant sur trois ressors psychiques vieux comme le monde : le pouvoir, le sexe ou l’argent. Les trois sont présents dans le milieu anthroposophique et parmi ses dirigeants. La plupart de ceux que j’ai connus devaient nécessairement s’adonner à l’un des trois pour maintenir l’image qu’ils voulaient conserver d’eux-mêmes. Parfois même aux trois à la fois. Devenir un individu qui n’a la sensation d’exister que dans et par le pouvoir. Devenir un individu qui a un besoin vital de répandre sa libido sur les êtres qui l’entourent. Devenir un individu qui jouit de soutirer de l’argent aux autres et de l’accumuler pour lui-même. Ou les trois combinés, associés, démultipliés dans un seul être s’appuyant sur un groupe qu’il domine. J’ai connu les trois. Je les ai rencontrés, sous diverses formes et diverses personnes du milieu anthroposophique. Et aussi en moi-même. Le fait de leur avoir échappé est ce qui me permet aujourd’hui de témoigner. Et m’en donne le devoir.

En conclusion

A travers ce récit de ma vie, il me semble important que la société civile et ses instances représentatives sachent désormais que  :

  • l’enfermement mental provoqué sur les élèves des écoles Steiner-Waldorf est selon moi cause de souffrances psychologiques profondes et porte atteinte à leur dignité, à leur liberté intérieure, même s’ils ne s’en rendent pas nécessairement compte en raison du caractère subtil de l’endoctrinement subi ;

  • que les parents qui mettent leurs enfants ont le droit de savoir quelle est la véritable nature de cette pédagogie, qui est cachée au départ à tous ceux qui ne sont pas des anthroposophes, ou qui n’est pas divulguée de manière suffisamment claire et explicite ;

  • que les écoles Steiner-Waldorf ne peuvent selon moi exister et maintenir leur "pédagogie", telle que l’a transmise Rudolf Steiner, qu’en s’appuyant sur des transgressions de la loi et en négligeant sciemment d’informer correctement leurs autorités de tutelles.

Je revendique le droit à l’expression du point de vue qui est le mien sur ces écoles, lequel est sérieux, réfléchi, documenté et issu d’une expérience personnelle qui me permet de comprendre les choses de l’intérieur et d’en témoigner. Je ne prétends pas détenir la vérité absolue, mais tenter honnêtement de m’en approcher et avoir légitimement le droit de faire part de cette démarche d’investigation, compte tenu de la vie qui a été la mienne chez les anthroposophes.

Publié par : gperra | 13 avril 2014

La Communauté des Chrétiens de Rudolf Steiner

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Quand on entend parler d’Anthroposophie, la Communauté des Chrétiens n’est généralement pas loin ! On trouve en effet toujours la présence de cette organisation cultuelle autour d’autres institutions liées à l’Anthroposophie, comme les écoles Steiner-Waldorf, les fermes biodynamiques, les centres de formation liés à l’Anthroposophie, les instituts de pédagogie curative anthroposophique, etc. Pour autant, cette institution a plus ou moins réussi à se faire passer comme une entité indépendante de la Société Anthroposophique. Qu’en est-il réellement ?

Je voudrais dans cet article tenter d’apporter mon éclairage au sujet des liens réels et souterrains qui unissent l’Anthroposophie et ses institutions à la Communauté des Chrétiens. Ce qui m’autorise à le faire est le fait d’avoir été moi-même un membre actif de cette communauté pendant près de 13 années et d’y avoir observé suffisamment de choses pour pouvoir aujourd’hui en témoigner.

Mon activité au sein de la Communauté des Chrétiens

J’ai donc…

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Originally posted on La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf:

Parmi les nombreux témoignages de personnes qui ont approché l’Anthroposophie et ont pu en revenir que je suis amené à recevoir et à recueillir, il en est certains dont la forme récurrente m’a amené à prendre conscience d’une des formes de séduction que peut chercher à exercer l’Anthroposophie. Celle-ci est tellement subtile qu’elle peut passer inaperçue. Il s’agit de la façon dont certains couples d’anthroposophes vont s’évertuer à projeter une image de couple et de famille idéale auprès de tout ceux qui les approchent :

"Cette famille avait l’air si épanouie, témoigne ainsi l’ex-compagne d’un anthroposophe, à présent séparée de celui qui n’a plus eu de considération pour elle dès lors qu’il a compris qu’elle n’accepterait jamais d’épouser la doctrine. Quand nous allions dans la famille de sa sœur, tout semblait tellement parfait ! Les enfants avaient l’air heureux ! Ils jouaient, couraient, riaient, paraissaient heureux et pleins de vie…

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Publié par : gperra | 13 avril 2014

L’Anthroposophie et le New-Age

Originally posted on La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf:

Présenter l’Anthroposophie dans son contexte historique est très difficile pour un ancien anthroposophe ! Car je ne sais de ce contexte que ce que Steiner a bien voulu en dire. Or celui-ci a largement réécrit l’histoire de l’Anthroposophie à sa manière et selon ses intérêt. De plus, l’Anthroposophie est une doctrine enfermante : quand on s’intéresse à elle, on finit vite par ne s’intéresser à rien d’autre qu’elle. Même ce qui lui a donné naissance ne suscite aucune curiosité pour l’anthroposophe ! Durant mes nombreuses années passées au sein de cette mouvance, je n’ai rencontré aucun anthroposophe qui avait lu, par exemple, un seul ouvrage de H.P. Blavatsky, sans laquelle pourtant l’Anthroposophhie n’existerait pas et à laquelle Steiner a énormément emprunté. Mais je peux néanmoins essayer de tracer quelques lignes de compréhension, puisque cela fait plusieurs années maintenant que j’ai pris mes distances.*

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Les origines

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La doctrine anthroposophique s’est constituée…

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Publié par : gperra | 11 avril 2014

Le burn-out dans les institutions Steiner-Waldorf

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L’intitulé du stage proposé par la Fédération des écoles Steiner-Waldorf sonne au premier abord comme un gag : "Prévenir ou gérer le burn out par l’improvisation". Il rappelle ces propositions fumeuses de mouvances new-age de tout bord prétendant soigner les cancers par le rire, ou les dépressions par la méditation. Cependant, le descriptif affirme sans ambages le prétendu sérieux de la proposition :

"Face au surmenage professionnel et aux situations conflictuelles en milieu scolaire, nous
réagissons fréquemment par le repli sur soi ou le passage en force, accentuant de la sorte une dynamique de séparation, vis à vis de notre environnement comme de nos propres ressources, pouvant conduire, dans les cas extrêmes, aux symptômes de plus en plus répandus de l’épuisement professionnel. (…) La combinaison d’une source d’inspiration interne et d’une grande capacité à capter l’environnement fait de l’improvisateur un esprit dont la souplesse et l’adaptabilité permettent de mieux gérer…

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Publié par : gperra | 9 avril 2014

My life among the anthroposophists, part II

Originally posted on La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf:

My Life Among the Anthroposophists

by Grégoire Perra

Part 2

 

I Would Leave
After a while, I felt an increasing need for the school to justify all the requirements it placed on me. I did not feel it was right that I should invest so much in a school that was run so badly. I started to send memos to the "college of teachers" about problems that I saw. [55] I wrote one memo explaining that it was not proper for the membership of the college of teachers, which is the governing body of the school, to be indicated on a loose piece paper pinned behind the door the staff room, bearing only indecipherable sets of initials. It was therefore impossible to know who was officially a member of the management! Similarly, after several messages delivered to one of the members had been "lost," I remember writing a memo asking…

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Publié par : gperra | 9 avril 2014

My life among the anthroposophists, part I

Originally posted on La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf:

My Life Among the Anthroposophists

by Grégoire Perra

———————————

 

Grégoire Perra got close to the center of the Waldorf/Anthroposophical world.

Now he has written the truth about that strange world —

he has published an excellent memoir of his years as a Waldorf student and, later, teacher.

The original is available, in French, as his blog:

"Ma vie chez les anthroposophes".

Below is an English translation. It is incomplete and may remain so for a long time, if not permanently.

But I will translate as much as I can as promptly as I can.

I believe that all readers interested in Waldorf education will find Perra’s work enlightening.

 

Perra encountered Waldorf education and Anthroposophy in France,

which might lead us to suppose that his experiences are unique to that country.

But Waldorf schools — also called Steiner or Steiner-Waldorf schools — are much the same everywhere.

Voir l'original 21  464 mots de plus

Publié par : gperra | 9 avril 2014

My life among the anthroposophists, part III

Originally posted on La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf:

My Life Among the Anthroposophists

by Grégoire Perra

 

 
Back to Life
 
 

There is much I could say about my life between the time of my resignation and the publication of my article on the UNADFI website [112], but I will be brief. I certainly continued thinking about Anthroposophy and Steiner-Waldorf schools. This gave rise to the lecture I delivered in April, 2010, at the Anthroposophical Society headquarters, which became a long article: "The Anthroposophic Way, Animalizing the Life of Thought".

 

 

 

 

 

The day of my lecture on "the bestiality of thought," basis of my article 

"The Anthroposophic Way, Animalizing the Life of Thought". At the moment I ended.

 

 

 

But do not think that my life was reduced to ruminating over such matters. On the contrary, I exeprienced a veritable explosion of happiness, liberation, and the lifting…

Voir l'original 11  812 mots de plus

Publié par : gperra | 5 avril 2014

Les moeurs sexuelles au sein des écoles Steiner-Waldorf

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Voici trois extraits de mon long témoignage intitulé Ma vie chez les anthroposophes, publié depuis de nombreux mois sur mon blog :

1) Concernant les mœurs sexuelles entre élèves :

"Cette ambiance sociale délétère qui régnait dans la classe de ma soeur mérite un développement. En effet, j’ai souvent rencontré ce genre d’ambiance dans les "Grandes classes" des écoles Steiner-Waldorf, en tant qu’élève mais aussi en tant qu’enseignant. Dans certaines classes en effet, à partir de la "9ème" ou "10ème", il était fréquent que les élèves de ces écoles se mettent à avoir des comportements problématiques, comme le fait de coucher les uns avec les autres de manière fébrile, ayant autant des relations hétérosexuelles qu’homosexuelles entre eux. Les élèves organisaient des fêtes chaque week-ends dans les grandes maisons de leurs parents, invitant toute leur classe, lesquelles fêtes avaient tendance à se transformer en orgies ou en "partouzes". L’alcool y…

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