Publié par : gperra | 9 août 2017

Songe d’un Glacier

Il fut un temps où la planète fermait peu à peu ses paupières de glace sur les continents, ne laissant pénétrer dans son coeur somnolant qu’un étroit filet de lumière crépusculaire. Les glaciers étaient descendus des montagnes en conquérants invincibles qui recouvraient et arrasaient tout sur leur passage. Le grand sommeil de plusieurs millénaires était venu, contre lequel il était inutile de se révolter.

Vinrent alors les hommes du froid, dont la poitrine était pleine d’étoiles et dont les mains portaient le feu qui ne s’éteind point. Leurs êtres se logeaient si profondément dans le sacré que jamais leur intelligence n’aurait songé à modifier le cours d’un ruisseau où flottaient d’étincelants cristaux de givre pour le détourner, ni à imaginer d’autres couleurs que celles qui pénétraient leurs âmes lorsque les immenses steppes déversaient sur eux leur lumière.

Quand ils marchaient dans le vent blanc, quand ils suivaient les traces des bêtes à sang chaud dont la viande était un chant dans leurs bouches, quand ils peignaient leur amour du monde sur les roches, ils pouvaient parfois se dire que le grand sommeil n’aurait pas de fin et que l’humanité demeurerait cet éternel enfant au coeur pur qui pleurait de joie en regardant les branches des arbres ployer sous le poids de la neige miroitant dans le petit matin.

Mais les sages qui observaient les cimes enneigées voyaient bien que les montagnes continuaient de veiller, mesurant avec attention la distance qui les séparaient du Soleil, sentant se tendre le lien invisible qui, traversant le vide, les reliait à lui comme un muscle qui un jour se contracterait de nouveau.

Ainsi, quand on entendit dans la plaine le premier grondement de tonnerre provenant de la glace s’effondrant dans le grand lac d’eau claire, certains surent que les temps avaient changés et que l’astre du jour rappelait vers sa face ses créatures endormies. L’eau comprit qu’elle devait désormais ruisseler vers l’inconnu, loin de la sécurité du froid où elle s’était si longtemps blottie, pour que la vie se déploie une fois encore dans une majestueuse arborescence multicolore, au risque de se souiller, de se perdre elle-même et d’oublier son propre nom.

Les glaciers se retirèrent alors doucement vers les montagnes, laissant leurs enfants jouir de la liberté dans la plaine qui s’était mise à verdoyer, acceptant de n’être plus que le vestige de temps anciens qui bientôt seraient oubliés. Mais ceux qui gravissent les montagnes et parfois rencontrent leurs falaises impassibles, flamboyantes d’un bleu si beau qu’il commande de tomber à genoux devant lui, sentent que le temps des glaciers reviendra un jour, quand nous serons tous allé au bout des jeux et des guerres que permettent la chaleur et la lumière, pour que règne à nouveau sans partage la paix du sommeil et de la glace.

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