Publié par : gperra | 5 août 2017

Petit dialogue philosophique de voyageur

– Peux tu me définir, Grégoire, ce qui fait selon toi la particularité de la pensée philosophique européene ?

– Oui, avec Descartes, l’essence de l’être humain se définit désormais comme un être conscient de lui-même, c’est-à-dire un individu, autonome, libre, séparé des autres et de la nature, puisque justement sa conscience de lui-même le place au dehors de l’Être.

– Mais justement, en Amérique Latine, on définirait plutôt l’Homme comme un être relié aux autres hommes et à la Nature, donc solidaire, écologique, spiritualiste, etc.

– Pour le moment, la pensée européenne n’est pas arrivé à ma connaissance jusqu’au point où elle peut penser conjointement cette essence humaine consciente d’elle-même et libre – donc séparée – et son lien fondamental aux autres et à la Nature.

– Donc il y a un fossé irrémédiable entre l’Amérique Latine – pour ne pas dire tout ce qui n’est pas le monde occidental – et l’Europe ?

– Oui… Encore que, maintenant que j’y pense, il y a bien eu des tentatives philosophiques dans cette direction, avec le Communisme et l’Anarchisme.

– Ah bon ?

– Le Communisme, quand on y réfléchit, c’est simplement une tentative pour concilier la dignité de l’Homme comme individu avec le monde économique, en créant une société adaptée à cette dignité, détruisant pour cela le modèle social capitaliste hérité du passé qui porte nécessairement atteinte à cette dignité humaine par l’aliénation des travailleurs.

– Mais j’ai l’impression quavec le Communisme, il y a eu une perte de la notion de liberté individuelle en cours de route…

– Sans doute, puisque la solution passe par un État autoritaire, voire totalitaire. Mais en revanche, la dimension du respect de la dignité de la personne d’un point de vue économique est bien prise en compte.

– Et pour l’Anarchisme ?

– Je crois qu’on pourrait définir également l’Anarchisme comme une (ou plusieures) tentative(s) philosophique(s) pour penser la relation de l’individu libre avec les autres au sein de la société, mais en repensant les formes mêmes de ces relations, en bannissant (ou tentant de bannir) les relations fondées sur le pouvoir ou l’autorité.

Au départ, Anarchisme et Communisme était très proches l’un de l’autre, voire confondus, et ont même cohabité dans la Première Internationale.

– Et cela a donné quoi ?

– Le grand problème historique, c’est que le Communisme tout comme l’Anarchisme ont été comme bannis d’Europe, alors qu’en réalité ces courants sont fondamentaux et même centraux pour la culture européenne. Ils sont le prolongement logique des Lumières, mais nous les avons partiellement exilés et proscrits. Nous nous croyons plus tranquils en ayant fait cela, car c’est ce qui a préservé notre modèle sociétal bourgeois. Mais nous en payons le prix sous la forme d’un conflit avec le reste du monde, dont nous aurions tort de croire que le rapport de force sera toujours en notre faveur.

– Et pour le lien entre les individus libres et conscients d’eux-mêmes avec la Nature ?

– Là, j’avoue que je ne sais pas. Il y a sans doute quelques pistes dans l’Anarchisme de Thoreau, mais je ne le connais pas bien. 

Mais ce qui est sûr, c’est qu’il revient au Communisme et à l’Anarchisme – définis comme prolongements naturels et nécessaires des Lumières – de penser ce problème, et à personne d’autre. Tant que ce n’est pas eux qui le font (je veux dire leurs continuations philosophiques légitimes, qui ne sont pas du tout nécessairement les institutions politiques actuelles sensées les incarner), c’est le New-Age qui s’empare de ces questions, avec en tête de proue les anthroposophes. Ce n’est pas pour rien que Rudolf Steiner était au départ un anarchiste (opportuniste et fou) qui s’est dévoyé dans la Théosophie. Si on regarde bien, on s’apercevra egalement que sa NEF (son « economie fraternelle » et la banque qui se base dessus) est en réalité une reprise devoyée des idées de Proudhon, qui avait tenté le premier de fonder une banque solidaire, mais avait été mis en prison pour que cela soit impossible. Puis les Communards, inspirés par les idées de Proudhon, ont tous été massacrés, ce qui les a fait disparaître du paysage culturel et social français. 

Le New-Age est en quelque sorte né de l’exil ou du meurtre du Communisme et de l’Anarchisme, placés ainsi hors du sol culturel, philosophique et social européen. 

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