Publié par : gperra | 23 janvier 2017

Le silence des représentations

Le film Le Silence raconte l’histoire de deux moines portugais venus évangéliser le Japon peu de temps après sa découverte par les occidentaux. Ils y font face à une Inquisition bouddhiste particulièrement cruelle envers les populations converties. Celles-ci doivent en effet renoncer à leur foi ou bien périr dans des souffrances aussi épouvantables que raffinées : noyades de plus de quatre jours, bûchers, saignements prolongés la tête en bas, etc.

Le rituel du renoncement à la foi chrétienne est des plus simples : il s’agit pour le croyant d’accepter de poser le pieds sur une image chrétienne quelconque. Cet acte signifie pour le Japonais qui l’accomplit qu’il méprise désormais (ou n’a jamais accordé d’importance) aux représentations de cette religion et qu’il n’est donc pas chrétien. L’Inquisition use de ce procédé pour repérer les convertis parmi les autochtones et les exterminer, considérant que le christianisme ne doit pas s’implanter dans la péninsule nippone, au nom d’une affinité préétablie selon eux entre ce territoire et la foi bouddhiste.

Mais en ce qui concerne les prêtres occidentaux, les objectifs de l’Inquisition sont plus délicats à atteindre, puisqu’il s’agit de les faire renoncer à leur foi sans les tuer afin de ne pas en faire des martyres. Pour cela, ils les torturent soit directement, soit psychologiquement en les rendant responsables des atroces souffrances ou des morts des membres japonais de leur communauté. C’est ainsi qu’ils finissent eux-aussi par marcher sur une image chrétienne sainte pour marquer leur renoncement à leur propre foi, qui était pourtant solidement implantée en eux.

Ensuite leur est offerte une situation de notable japonais, avec femmes et enfants. Leur travail de fonctionnaire impérial consistera désormais à examiner toutes les marchandises et les objets entrant au Japon par le biais du commerce avec les occidentaux afin d’y interdire l’entrée de toute représentation chrétienne : Croix, Vierge Marie, Colombe, Poisson, etc. 

Ce qui m’a intéressé dans ce film est précisément ce passage par lequel le monde des représentations de la foi chrétienne, à laquelle les prêtres appartenaient, devient soudain extérieur à eux-mêmes à partir de l’acte de renoncement consistant à fouler au pied une image de leur propre religion. Car cet acte, qui peut paraître comme une simple formalité, produit bien une sorte d’effet de distanciation vis-à-vis de sa religion, de renoncement à la foi, comme l’avait précisément escompté les autorités japonaises. On peut y voir un simple geste symbolique contraint. Mais on peut aussi y voir un autre symbole, ou plus exactement un acte effectif volontaire, par lequel l’Homme place au-dessous de lui-même les représentations qui étaient auparavant placées au-dessus de lui.

Quoiqu’il en soit, le prêtre de cette histoire est donc bel et bien placé dans cette situation particulière où toutes les représentations de son univers religieux – et donc mental – sont brusquement mises à distance de son intériorité. Il les connaît, mais il n’y crois plus. C’est pourquoi il peut devenir un expert en représentations chrétiennes pour le compte de l’autorité impériale nippone.

La fin de cette histoire raconte comment l’ancien prêtre restera cependant attaché secrètement à sa foi, au point que lorsqu’il mourra son épouse japonaise glissera subrepticement une petite croix dans l’urne funéraire du défunt avant sa crémation selon le rite bouddhiste.

Il y a pour moi à partir de cette fin deux types d’interprétation et sujets de réflexion. On peut en effet considérer que le prêtre en question n’a en réalité jamais vraiment renoncer à sa foi chrétienne, malgré les apparences, prenant seulement soin de la dissimuler avec une extrême prudence. Le film sera alors seulement celle de la persistance dans la foi malgré les persécutions, ce qui n’aura pas grand intérêt. Mais dans ce cas, il me semble que l’on ne saisit pas l’importance de l’une des dernières scènes du film, où on voit l’ancien prêtre portugais sur un port nippon se livrer avec zèle et méthode à la traque des représentations chrétiennes dans les marchandises qu’on lui demande d’examiner. Selon moi, cette scène montre qu’il y a bien eu une mise à distance radicale de son univers de représentations chrétiennes, au point qu’elles de représentent plus pour lui que de simples objets figuratifs, sans aucune dimension sacrée.

Dès lors la question – bien plus intéressante à mon sens – serait plutôt de savoir comment cet homme a-t-il pu demeurer chrétien tout en renonçant à l’ensemble des représentations du christianisme ? Ou encore comment a-t-il eu accès à un christianisme qui se situerait au-delà des représentations chrétiennes ? Car si le christianisme possédait une dimension à proprement parler universelle, c’est-à-dire située au delà des particularismes locaux et nationaux dans lesquelles les représentations s’enracinent toujours d’une manière ou d’une autre, celle-ci ne pourrait être atteinte qu’au-delà de l’ensemble des représentations contenues dans la Bible et qui constitue le christianisme que nous connaissons. Mais alors, le type de pensée qui serait demandé pour atteindre ce christianisme universel serait particulièrement mystérieux, puisqu’il aurait lui-même un caractère irrepresentable.

C’est cet acte intérieur qui m’intéresse dans l’histoire racontée par cette oeuvre cinématographique. Car la faculté humaine de s’élèver au-dessus de ses propres représentations, notamment religieuses, est sans doute l’une des plus importantes qui soit. Est-elle possible sans réduire à néant la croyance religieuse elle-même ? Y-a-t-il une religiosite possible par-delà les représentations religieuses ?

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