Publié par : gperra | 3 novembre 2016

Songe de la Lumière

Au commencement, lorsque tous les êtres entrèrent à pas prudents dans le monde, seule la lumière y pénétra nue. Entièrement et parfaitement dénudée, toute sa peau tournée vers l’endroit, sans nul envers dissimulé, comme prête à faire l’amour avec l’Univers entier. Elle refusa le vêtement des corps et la protection de la chair, pour se donner sans aucune réserve ni replis cachés.

C’est pourquoi la lumière est demeurée ce nourrisson trop sensible qui frémit jusqu’au fond de son être à tout effleurement, fusse une aile transparente de libellule bleutée. Langée dans les teintes de l’arc-en-ciel, elle vagit comme elle le faisait au tout premier jour, naissant à chaque trouée de nuages.

                                          ***

Avec leurs chevalets de fortune, leurs palettes usées et leurs pâtes de couleurs difficilement achetées, ils n’étaient pas la lumière, mais des amis de la lumière. Car eux aussi avaient décidé d’être nus, dans leurs poitrines et dans leurs pensées. Ils avaient délaissés les vastes greniers européens où s’entassaient des millénaires de représentations chargées de poussière, les images sacrées aux pesantes dorures d’un métal dérobé sur un autre continent, et des cargaisons de concepts tellement vieillis qu’ils avaient pris un goût de vinaigre dans leurs amphores rescapées du naufrage des idées.

Ils ne chargeaient leurs poches d’aucune croix sanguinolante, d’aucune vierge bienséante parée de rouge et de bleu, ni d’aucun rois-voyageurs aux lourds manteaux brodés. Point n’étaient besoin de leur recommander de ne prendre qu’une seule chemise pour la route, car leur ressources ne leur permettait pas d’en acheter une deuxième.

Mais ils allaient le cœur nu et l’esprit joyeusement pauvre à la rencontre de la forêt, attentifs aux miroitements qui s’évanouissaient entre les feuilles, aux ombres qui glissaient sur les sentiers, aux flamboiements des surfaces sur les montagnes et aux creusements des reflets dans les eaux.

Dans leurs intelligences bien éveillées, ils recueillaient les pièces d’or éparpillées des impressions, non pour les entasser comme le ferait un vieux dragon sournois, mais pour les offrir aux nombreux invités de la fête, comme le ferait un sage magicien à l’anniversaire de son meilleur ami.

Aujourd’hui, nous conservons leurs toiles dans nos musées, leurs croquis démultipliés sur nos emballages de la nouvelle année, leurs couleurs sur les chocolats dont nous aimons nous gaver. Leur pauvreté est devenu la parure bon marché de notre siècle grassouillet.

Et pourtant, par delà toutes nos propriétés, nous demeurons troublés par leur geste inégalé, par leur chevaleresque authenticité, par leur dénuement de mendiants à la recherche de la clarté, qu’ils approchaient pour la penser.

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