Publié par : gperra | 20 août 2016

Songe du Bien

Je ne peux me remémorer quand eut lieu cette longue conversation les yeux dans les yeux avec cet être plus transparent qu’un magicien revenant des fondements de la terre après avoir lutté des jours durant ?

Peut-être au sein de l’utérus de ma mère, lorsque tous les bleus s’entremêlaient, du plus céleste au plus marin, et qu’il s’agissait de se décider à naître, après avoir entendu tant d’aventures de chevaliers aux armures étincelantes venus dans le monde pour y saigner et y vaincre ?

Mais peut-être aussi chaque fois qu’ici-bas je revenais difficilement en moi-même, pour écouter ce que je pourrais avoir à me dire, extrayant du vacarme des machines qui m’entouraient le grain d’or de silence d’une pensée véritablement mienne ?

Je ne sais ce qui a pu emporter mon acquiescement à cette décision, obtenue probablement sur le fil du rasoir, sans pourtant de persuasion ni d’ordre reçus de quiquonque. Car quel argument convaincant aurait pu entraîner le choix du Bien, tandis que tous les calculs honnêtes tombent inévitablement sur des lignes de comptes qui s’annulent ?

Certainement pas parce que l’on m’aurait élevé dans un palais de marbre, où auraient été gravées au marteau-piqueur des formules percutantes exprimant des valeurs intemporelles. Ni non plus pour la récompense d’une prochaine incarnation au goût de fraise.

Sans doute est-ce tout simplement ma sympathie pour la conversation de ces pèlerins qui depuis des millénaires parcourent le monde vêtus de gris. Car ils prêtent attention à chaque lever de soleil, tout autant qu’à la nécessité de dire quelques mots en passant à l’heure du thé à celui qui ne sait pas encore qu’une grande aventure l’attend.

J’oublie sans doute trop vite encore ce que ces errants me confient lorsqu’ils traversent mon existence. Mais leur regard de feu me soutient dans ce choix face auquel rien n’est guère plus important : qu’oublie-t-on en effet de plus essentiel que d’essayer d’être peu à peu une personne meilleure qu’elle ne l’était ?

Les sorcières vivent leurs existences avec le seul désir de planter leurs aiguilles empoisonnées dans les veines de ceux qu’elles croisent, plutôt que d’apprendre à faire des dons au-dessus des berceaux. Les vieux moines à la peau suintante se régalent des décrets qu’ils imposent pour rétrécir le bonheur des vies simples, plutôt que de se dénuder pour aller plonger dans les étangs glacés ou les geysers fumants. Et ceux dont l’élargissement de l’espace imparti à leurs coudes est l’unique préoccupation continuent à battre ces parties de leurs corps qui ne deviendront jamais des ailes.

Mais moi je ne peux oublier à quel point tout flamboie généreusement quand survient le soleil couchant, ni comment la fleur déploie sa corolle vers l’infini, ni enfin avec quelle majesté nous surplombent les étoiles. Le Bien exige de nous que nous nous grandissions !

C’est pourquoi il est possible que l’on fasse s’écrouler sur moi les montagnes, ou que l’on saborde un jour mon navire en partance pour les Amériques. Mais je sais que ceux qui entendent le chant de la mer, ou ceux qui font barrage aux mensonges, ou ceux encore qui s’attendrissent quand s’approche d’eux le museau humide d’un chat seront mes amis par delà la mort.

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