Publié par : gperra | 30 avril 2016

Songe du Vol

La première propriété est le corps, dont on s’enveloppe, que l’on apprend à habiter, que l’on façonne de jour en jour, de muscles en muscles. Dans sa chair, l’être vivant se déploie, ignorant tout de la complexité des tissus et des fluides qui l’animent. La bête qui le mange ne sait rien non plus de cette étrange sensation d’exister à laquelle elle vient de mettre fin. Car nul ne peut regarder en face l’habitant qu’il déloge quand il le tue, à moins d’être traversé par le sacré comme un éclair qui s’abat dans la nuit. Ainsi, le premier vol, celui de la viande, est-il accompli en toute innocence, les yeux rivés sur l’égoïsme souverain du ventre qui n’accomplit que sa fonction. La fierté du lion repu n’a rien de coupable.

La deuxième propriété est celle des lieux que nous occupons, ainsi que des objets que nous fabriquons ou possédons. La plage de roche ou se vautre l’otarie, l’ombre de l’arbre ou se couche chaque jour le léopard haletant, le nid fait de salive et de brindilles, la fourmilière, la place au fond de la classe ou au premier rang, la cabane de joncs près de la rivière… Là notre souffle se complaît, là nous nous sentons exister un peu plus tranquils, comme si le monde attenuait soudain par endroits sa cruelle inimitié. Celui qui prends de force ces territoires à leurs hôtes, celui qui chasse du nid leurs occupants pour s’y lover lui-même, celui qui dort dans le lit plus grand ou trop étroit d’autrui, imagine-t-il la déchirure qu’il provoque en renvoyant ses victimes vers une hostilité qu’elles croyaient  vaincue ? Perdre une maison où l’on avait grandis, voir des soldats tirer au sort la tunique qui porte encore l’odeur de son corps et la forme de ses épaules,  constater la disparition de la guitare sur laquelle on avait appris à jouer,  tels sont les facettes du seul vol qui fut condamné par Dieu, tandis que les autres bénéficiaient indûment de son indulgence.

La troisième propriété est celle des liens humains que nous tissons, cette autre chair dont notre être véritable se revêt, resplendissante comme la neige des sommets immaculés : familles, amis, cercles.

La plupart recevront tout cela comme de riches héritages auxquels ils n’auront rien à ajouter, sinon le devoir de les perpétrer. Nés dans une communauté de rites et de sang où leurs personnalités auront eu le loisir de se dissoudre, ils mourront également entourés d’un groupe qui recueillera leurs mémoires et leurs cendres. Leurs métiers seront ceux de leurs pères. Leurs tombes seront celles de leurs ancêtres. Leurs pensées se transmettront de notaires en notaires.

Mais d’autres ne recevront du ventre dont ils ont été jetés ni les familles, ni les amis, ni les cercles dont ils auraient du hériter. Comme, à l’aube des temps, l’être humain dépourvu d’outils se dressa nu parmi les animaux dotés de tous les instruments pour s’enfoncer aisément dans l’existence, aujourd’hui surgissent au milieu de leurs semblables certains hommes aussi pauvres que leurs ancêtres des plaines africaines. Comme si les dieux avaient à nouveau tout distribué avant la fin du grand partage, les voici dépourvus de tous les liens qui les placeraient au chaud parmi leur espèce. Toute leur vie, ils devront construire ce qui aux autres est donné. Par quel courage de titan affrontent-ils cette insolente injustice ?  Est-ce le désir de fuir l’hiver d’une mordante solitude, présente dès leurs origines ? Ou bien est-ce le feu d’un profond respect pour leur propre vie ? Comment pourraient ils le savoir !? Pourtant, ils voudront construire le nid du couple où la famille inattendue pourra éclore. Pourtant, ils creuseront le terrier de l’amitié où le froid n’entrera pas. Pourtant, ils exploreront la vallée perdue où leur vraie profession et leurs vrais collègues se cachent peut-être, loin de tous les sentiers. Au terme du voyage, seule leur propre pensée leur appartiendra peut-être. Et si nul choeur éploré ne viendra chanter à leurs funérailles, ni ne deposera de pièces d’or dans leurs bouches, ils emporteront cependant fièrement dans leurs tombes ce que leurs simples mains de bâtisseurs auront appris à façonner.

C’est pourquoi le troisième vol est celui de ceux qui ne savent rien bâtir, mais s’emparent de ce que d’autres ont construit. Comme le fauve saute à la gorge pour faire ruisseler les veines, comme le cambrioleur emporte les biens d’autrui dans son fourgon, certains volent les liens dans lesquels d’autres ont rayonnés. Ils s’emparent de tendres affections qu’ils ont détournées, de passions qu’ils n’ont pas éprouvées, de victoires qu’ils n’ont pas remportées, d’amitiés qu’ils n’ont pas forgées, de chansons qu’ils n’ont pas composées, de clubs de danse où ils n’étaient qu’invités, de journaux qu’ils n’ont pas fondés, d’entreprises qu’ils n’ont pas montées, de festivals qu’ils n’ont pas créés, de pensées dont ils n’ont jamais accouchées. Jusqu’aux noms par lequels ils se font appeler ! Et dans cette chair volée demeure inchangée leur profonde infirmité.

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