Publié par : gperra | 31 mars 2016

Songe de la Vengeance

Son nid n’est pas le cœur, mais une crevasse du ventre. Son but n’est pas la dignité recouvrée pour soi-même, ni une leçon que la blessure pourrait imposer à l’autre. Car la vengeance n’a rien à faire comprendre à qui que ce soit, ni même de cri de douleur à propulser dans l’air vibrant afin qu’il soit entendu. Lovée dans son ulcère, elle reste muette au fond des entrailles. Son silence est celui des reptiles qui attendent leur éclosion. Son horizon nocturne est sans soleil levant, puisque la vengeance calcule ce qu’elle fait sans songer à équilibrer ses comptes.

Car la vengeance n’a rien d’un projet. Les souffrances qu’elle parvient parfois à infliger et dont elle se régale ne signifient aucuns aboutissements à ses yeux. Car les danses du Soleil et de la Lune n’atteignent pas le monde où elle est descendue.

Quels que soient les mets que lui sert la vie, la vengeance ne les digère pas. Les festins inattendus de ceux qui avaient faim et soif de justice lui sont inconnus. Allergique au gluten comme à la douceur de la pensée, ses sucs gastriques éclaboussent tout ce qui pénètre en elle. À quand remonte cette lésion sans beaume ni remède ? D’où vient ce qui ne peut pas même prétendre à la plaie et ne deviendra pas non plus un jour une cicatrice, puisqu’aucune peau digne de ce nom n’a jamais reçu ces entailles ?

J’ai vu une lionne blessée rugir désespérée face à l’injustice triomphante, tandis que le petit juge dans son hermine synthétique s’enfuyaient par un couloir dérobé pour échapper à la honte de son propre verdict. La vengeance jamais n’aura cette grandeur féline. Car elle obtient ce qu’elle veut au prix du mensonge et de la bassesse, non du combat loyal où s’illustrent les guerriers, même vaincus. C’est pourquoi ses victoires ne seront contées par personne : les cicatrices narrent des histoires interminables que l’on écoute passionnément à la veillée, mais on tait les herpès et on ne leur donne aucun noms !

De quoi veulent-ils au juste se venger, ceux qui ont fait depuis si longtemps de la vengeance le centre de leurs destinées et la structure de toutes leurs réactions ? Sans doute l’ont-ils eux-mêmes oublié, malgré les motifs qu’ils se donnent et dont ils se convainquent, encore et toujours. De quelle acidité faut-il avoir la gorge noyée pour ne point connaître le goût sucré du pardon, dont est pourtant gorgée chaque bouchée de l’existence ?

La rancune rétracte l’âme hors du flot du temps qui guérit les blessures, condamnant à une identité de pierre, interdisant les multiples naissances dont un parcours d’homme se construit. Ainsi, c’est peut-être à lui-même qu’en veut finalement le plus celui qui est resté cramponné à sa vengeance jusqu’à son dernier souffle. Car la haine qu’il n’a jamais su quitter a pris en lui la place et la parole de celui qu’il aurait pu devenir.

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