Publié par : gperra | 7 juillet 2015

Jurassic World : les monstres de l’inconscient social occidental

C’était il y a plus de 20 ans. Je suivais à l’Université de Paris III un module d’enseignement qui devait s’avérer fondamental dans la construction de mon univers intellectuel : Histoire des Mythes, en Médiation Culturelle. Le cours était des plus étranges : donné par Claude Aziza, il consistait à nous faire venir à 8h du matin chaque semaine dans la salle de projection pour y visionner de mauvais péplums des années 50, parfois des épisodes de la série Twin Peaks, etc, tandis que notre enseignant nous laissait en plan, puis revenait 20 minutes avant la fin du cours, pour nous faire un petit discours avant de nous libérer. Là où certains auraient pu y voir un manque de professionnalisme éhonté, je restais pour ma part ébloui par la manière dont cet enseignant savait dégager en très peu de mots les dimensions symboliques et psychologiques des films de seconde zone qu’il nous avait fait voir, éveillant notre esprit à un mode de lecture des images qui allait structurer notre capacité critique.

A la fin du séminaire, Claude Aziza nous demanda de nous livrer à un petit exercice destiné à valider notre unité d’enseignement : analyser un film contemporain et y déceler les références mythologiques cachées. Je choisissais Jurassik Park, qui venait de sortir sur les écrans et défrayait la chronique. J’y montrais comment ce film réactivait des contes et des mythes traitant de notre rapport complexe à la nourriture, faite à la fois de désirs et de culpabilité (Hansel et Gretel, manger et être manger), qui se manifestait à travers la manière dont Spielberg mettait en scène l’apparition des monstres préhistoriques (Velociraptors apparaissant lorsque les deux enfants mangent de la gelée, ingénieur dévoré par le Tyrannosaure lorsqu’il est assis sur la cuvette des WC, etc.). Ce fut mon tout premier article !

Aujourd’hui sort donc un nouvel épisode de la série. De nouveau, il faut essayer de dépasser le simple contexte d’un film d’aventure, avec des monstres créés par le génie génétique, échappés d’un zoo, pour y déceler comment s’y exprime,  à travers un réseau de symboles, une thèse psychologique concernant les tendances profondes de notre société moderne.

Mais cette fois, il ne s’agit plus de notre rapport à la nourriture, mais plutôt de notre rapport aux autres. Nous le voyons en effet dans la manière dont nous sont présentés les différents protagonistes (humains) de cette aventure. Il s’agit tout d’abord d’un couple de parents dont nous apprendrons plus tard qu’ils sont en instance de divorce. Puis de leurs deux fils, dont l’un est tellement replié sur lui-même, son smartphone et sa petite copine (à qui il est pourtant incapable de dire qu’il l’aime tandis qu’il succombe aux charmes des premières venues) qu’il ne communique plus avec son entourage. Ils sont confiés aux bons soins d’une tante, par ailleurs directrice du parc, caricature de jeune cadre dynamique, qui ne connaît même pas l’âge de ses neveux, qui a pratiquement rompu les liens familiaux avec sa sœur et qui  est incapable de donner suite à sa relation avec son nouveau petit copain, le dresseur de Velociraptors du Parc. Bref, une trentenaire célibataire qui a conscience de vivre comme une fatalité les derniers temps que son horloge biologique lui accorde pour faire des enfants, puisqu’elle mesure sans pouvoir y remédier son incapacité actuelle à fonder un foyer. Ainsi, toutes les situations psychologiques sont celles de l’isolement, de la rupture du lien social et familial minimal qui est sensé assurer la survie de l’espèce humaine.

Le film montre que cette tendance à l’isolement égocentrique a été récemment exacerbée par le bond technologique opéré par les Smartpones, devenus de véritables ordinateurs portatifs nous connectant instantanément et en tous lieux à une multitudes de réseaux et de fonctionnalités. Ils enferment en effet nos contemporains dans des sortes de bulles. Cette thèse est également présente dans un autre film à l’affiche, Terminator Genesys, qui imagine que la fin du monde sera provoquée le jour du lancement d’une nouvelle application gérant individuellement toutes nos fonctionnalités informatiques.

Comme une métaphore de cette tendance psychologique et sociétale, le nouveau dinosaure créé par modification génétique incarne cette tendance démente à l’isolement, à l’enfermement dans sa bulle technologique. Être artificiel né en captivité, l’Indominius Rex a commencé par dévorer sa propre sœur. Ainsi, lorsqu’il s’échappe par ruse de son enclos, il faut y voir l’expression des pulsions individualistes et antisociales occidentales qui se déchaînent et rendent impossibles les liens entre les hommes.

Comment lutter contre ce monstre issue des profondeurs de notre inconscient ? Le film suggère une réponse : en comprenant que nous avons en nous des tendances primaires encore plus profondes, lesquelles nous poussent à nous associer pour assurer notre survie. « Et maintenant ? » demande la directrice du Parc à celui qui est devenu à la fin du film son petit copain officiel. « On ne se quitte plus ! Question de survie ! » lui répond le dresseur. En effet, celui-ci a pu venir à bout de la bête génétiquement modifiée par le fait qu’il avait su créer, avec les Velociraptors qu’il dressait, un lien de confiance si profond qu’il s’est avéré plus fort que le pouvoir de domination exercé par le mauvais animal. Il savait donc dès le départ que le remède à l’individualisme forcené de notre société est le lien primordial que nous sommes en mesure de créer avec nos semblables lors des premiers temps de l’existence. De même, au fur et à mesure que les deux frères subissent les périls d’une jungle préhistorique, ceux-ci connaissent une forme de rapprochement : « Tu es mon frère et il y en aura toujours un pour veiller sur l’autre », dit à son cadet celui qui était incapable quelques heures auparavant de lever les yeux de son smartphone lorsqu’un membre de sa famille lui adressait la parole. Le triomphe final de l’instinct de groupe sur la pulsion égocentrique est symbolisée, à la fin du film, par l’alliance du Tyranosaure, du Vélociraptor et du Mosasaure (monstre marin) pour vaincre l’Indominus Rex.

Que penser à présent de cette thèse ? Elle revient régulièrement dans les films fantastiques américains (Lire ainsi mon analyse de La Guerre des Mondes dans Du Spirituel au Cinéma, en laissant de côté mon baratin anthroposophique de l’époque). Comme s’il s’agissait de conjurer la tendance à l’individualisme de nos sociétés, considérée comme une pulsion primaire profonde, en lui opposant une autre pulsion primaire sensée être plus profonde encore. Mais est-ce vraiment le cas ? L’individualisme est-il effectivement une tendance pulsionnelle venue des profondeurs de l’inconscient (Thanatos, comme la nomme Freud) à laquelle nous devrions opposer une autre pulsion (Eros), pour rétablir l’équilibre ? C’est la thèse de Malaise dans la civilisation, qui est le socle idéologique de ce film.

Pour ma part, je crois plutôt que devenir un individu, un être capable d’autonomie, un être capable de vivre sainement une certaine solitude, de penser par soi-même, n’est pas de l’ordre de la pulsion primaire égoïste. Ou pas seulement. J’ai connu de nombreux êtres qui en étaient fondamentalement incapables, en raison de la faiblesse de leur nature morale tout autant que de leur éducation. « Ma fille n’est pas un Je ! » me disait ainsi fièrement un jour une mère de famille sud-américaine pour qui la notion occidentale du « sujet » était une hérésie, lui préférant un « nous » dont elle ne percevait pas le caractère problématique.  En présentant comme le fait Jurassik World la question de l’individualité, nous voyons les choses d’une manière aussi superficielle que le font tous les mouvements voulant un retour au communautarisme par peur de ce que représente l’individu. En réalité, devenir  un être autonome est un effort, un acte de courage, une élévation morale. De même, se lier aux autres, s’y associer, ne relève pas toujours d’une pulsion primaire consistant à nous dissoudre dans un groupe. Certes, ce genre d’association existe. Mais il s’agit d’un archaïsme de la psychée. Jamais il ne sera possible de soigner l’égoïsme de nos sociétés occidentales en s’appuyant sur une telle tendance ! En revanche, il existe une manière de se lier aux autres hommes qui est un travail sur soi, un chemin parcouru volontairement vers l’altérité. C’est celle que connaissent et qu’exercent tout ceux qui, dans nos sociétés, travaillent à sortir de leur isolement pour s’ouvrir aux autres, à travers toutes sortes d’activités ou de démarches…

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