Publié par : gperra | 2 mai 2015

Songe de la Curiosité

Toi qui n’es ni penchant ni vice, pourquoi t’accuses-t-on d’être plantée comme une écharde qu’il faudrait extraire ? Tu n’es pourtant une étrangère qu’à ceux qui sont étrangers à eux-mêmes. Et tu n’es le défaut que de ceux qui épient la vie des autres parce qu’ils ont oublié de vivre la leur.

D’où vient la curiosité ?  Est-ce un cri qui monte du fond des choses, demandant à être reconnues ? Ou bien est-ce, à l’inverse, le respect d’un tout autre appel, celui qui sourds des profondeurs de nous-même ?

D’aussi loin que remontent mes souvenirs, la curiosité était là, m’accompagnant dans mes tout premiers pas. Elle n’était pas une inconnue ! C’est elle qui m’a présenté ma propre mère, qui se penchait ce jour-là au balcon de notre appartement parisien. Elle ne passait pas d’un objet à l’autre et ne voulait pas savoir ce qui lui était interdit. Mais elle aimait se poser sagement, comme se pose le papillon, sur certains objets, sur certains visages, sur certaines questions. J’aimais entendre les mots qui me permettaient de les comprendre, de les déchiffrer, de les résoudre. Et ce sentiment si exhaltant de prendre dans mon esprit une énigme, qui y voltigeait désormais librement.

Dès le départ, elle m’a entraîné loin au-delà des limites de mon monde, droit vers l’aventure de la pensée ! Elle fouillait à pleines mains dans la terre pour y trouver les fossiles des monstres des temps anciens. Elle ouvrait grand les pages des livres pour y suivre les lignées des hommes d’avant l’Histoire. Elle voulait observer les satellites invisibles d’étoiles qui ne scintillent pas. Elle désirait comprendre la réfraction de la lumière, et comment un petit miroir pouvait déposer sur le mur une tâche blanche qui ne laissait aucune trace. Elle voulait percer le mystère de l’existence du monde avant que je ne soit conçu. Le reflet de l’infini dans une glace faisant face à une autre glace la fascinait. Et moi, je la suivais avec confiance. Car la curiosité satisfaite ne me nourrissait pas seulement de réponses, mais de dignité. Avec elle, je me sentais être celui que j’ai toujours été, et que je devais devenir.

Quelle joie, quand l’Univers montrait qu’il pouvait être compris ! Par delà les apparences – que les explications franchissaient – il m’approchait comme un être doux et raisonnable, qui pouvait devenir mon ami. Chaque fois, c’était comme si sa main étreignait virilement la mienne, alors que je n’étais pourtant encore qu’un enfant.

Mais le temps est venu plus tard de ce que je ne pouvais pas comprendre : l’incohérence, la bêtise, la folie, l’indifférence, la méchanceté, le reniement insidieux et progressifs de ses propres principes, la violence préférée à l’honnêteté, l’amour trahi par bassesse, l’impossibilité du recul… Voilà ce que je n’arrivais ni à m’expliquer, ni même à croire.

Dans l’antre de ceux qui vident l’esprit de leurs adeptes, comme des chimpanzés qui fracassent le crâne de leurs victimes pour en manger la cervelle, ma curiosité ne m’a pas abandonné. Bien au contraire, elle m’a accompagné au péril de sa vie lorsque je suis entré dans cet édifice gigantesque et pourtant si creux d’un faux-savoir qui prétendait tout savoir, mais qui ne touchait à rien, ou à si peu de choses. Elle ne m’a pas laissé monter jusqu’à ses plus hautes tours, d’où il m’était promis une vue sans limites ! Mais elle m’a fait descendre jusqu’à ses fondations, où j’ai pu constater la boue et non la pierre. Avec elle, je suis revenu moi-même de ce territoire d’ombres et de simulacres.

Aujourd’hui, elle revient se présenter à moi bien en face, plus exigeante que jamais, alors même que la sueur du grand combat fume encore sur ma peau. Sans tenir compte de ma fatigue, elle claironne impitoyablement de nouveaux départs ! Elle tient chacun des fils de ma propre vie dans sa main, pour les poser fermement dans la mienne : les voyages, les histoires, les connaissances, les récits, les interrogations, les rencontres… À moi de les tenir, ces rênes d’un char qui m’emporte vers la vie et franchira d’un bond prodigieux le gouffre de ma mort !

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