Publié par : gperra | 30 avril 2015

La pierre qui devient chair. Reflexions sur les grottes de Lascaux

Quelques impressions, ou réflexions, voire interrogations, qui ne prétendent pas autre chose qu’à témoigner d’un saisissement et tenter de l’approfondir.

Quarante minutes par groupes ! C’est bien trop peu de temps accordé par l’organisation des visites pour regarder ces fresques pariétales : on sent que leur mystère requiert du temps pour être percé. Le temps pour entrer en contemplation, pour que la vie contenue dans le dessin commence à s’animer d’elle même dans l’esprit, le temps que ces animaux disparus depuis des millénaires « refassent naissance » en nous, comme leurs gènes pourraient peut-être reprendre vie dans les éprouvettes d’un chercheur en laboratoire. Mais il faut passer vite et le groupe de touristes est là qui vous ramène inlassablement au présent, vous retenant au bord du gouffre qui vous aspirerait dans la Préhistoire.

Pourtant, elles apparaissent par instants, ces sensations étranges et presque magiques procurées par les fresques. Par exemple, lorsqu’on s’aperçoit d’une chose qu’il était impossible de réaliser sur les photographies, c’est-à-dire que les peintres ont longtemps observé la roche avant d’y dessiner, d’y peindre ou d’y graver, afin que leurs traits épousent les creux, les bosses, les contours de la pierre. Ainsi un angle de la roche devient-il la saillie d’une épaule de bison, une paroie bombée devient la courbe d’un ventre de cheval, des plissures du calcaire sont les supports des lignes des bois des cerfs, etc. Le savoir théoriquement n’apporte pas grand chose, mais le voir change tout ! Car en se fondant dans les reliefs de la caverne, ces corps d’animaux deviennent bien plus que des dessins, mais aussi encore davantage que des sculptures ou des bas-reliefs : on sent la dureté de l’os sous la peau, les côtes dans les poitrailles, le bois des cornes, la lourdeur des crânes, etc. Et l’os, un avec la pierre, livre en retour la sensation de la chair, cette chair qui l’enveloppe, qui émane de lui, quand bien même elle a disparue depuis si longtemps. Chair vivante ! Seule la pierre est restée, mais c’est comme si, dans ces fresques, elle avait su garder la chair en mémoire. Quoi d’étonnant, pour des hommes qui utilisaient, ouvraient, grattaient, sculptaient les os des animaux qu’ils chassaient, et en avaient ainsi une connaissance si intime, et de même ouvraient, fendaient, taillaient et polissaient les silexs ? La pierre et l’os, frères jumeaux d’une grande civilisation.

Pourquoi avoir représenté dans des cavités naturelles ces figures animales ? La thèse des scènes de chasse est bel et bien invalidée, puisque l’animal principalement chassé à cette époque, le renne, n’est pas ou très peu représenté. Mais si la grotte elle-même était une chapelle, un sanctuaire, alors l’animal qui était figuré à l’interieur n’était-t-il pas une prière ? C’est ce que tend à me dire l’impression que font sur moi ces dessins de mammouths, si délicats et si imposants à la fois, que je vois cette fois à la grotte de Rouffignac, moins connue que Lascaux, à quelques kilomètres de là.  Je m’imagine dans ces temps-là, voyant au détour de la steppe enneigée cet animal gigantesque : il serait pour moi comme une prière de chair en mouvement. Je veux dire que l’apparition de ce géant au regard à la fois profond, doux et dangereux, si j’en crois la manière dont les peintres préhistoriques l’ont représenté, serait comme le passage d’un être portant l’Au-delà dans son souffle, les lointains de l’univers dans sa forme sombre et colossale. Ce monstre ne prierait pas : il serait une prière, c’est-à-dire la présence du divin dans un corps. Un animal-metaphysique !  Tout comme seraient prières ces cerfs dont les bois s’étirent dans un geste qui semble vouloir attraper les étoiles !

Osons une plus grande hypothèse encore, celle de la caverne-matrice. Platon la suggère. Car un tel lieu, loin de la surface, devait sans doute donner aux hommes de la Préhistoire cette impression non seulement de pénétrer dans un autre espace, mais peut-être aussi dans un autre temps. Ne parle-t-on pas des « entrailles » de la terre ? Dans cette enfractuosite ou l’homme adulte est ramené aux proportions de l’embryon au sein de l’utérus, les hommes de la Préhistoire ne devaient-il pas vivre une forme de retour à leur propre état prénatal  ? En ce cas, les animaux sur les parois ne figuraient-ils pas ces êtres qui, dans la matrice de la Nature, avant que l’Homme ne naisse et ne se distingue d’eux, par l’avènement si prodigieux de la pensée, étaient alors pour lui comme des frères ? Les cavernes ornées n’etaient-elles pas pour eux des sanctuaires où il était possible d’approfondir et de maintenir un sentiment que l’on ne devait plus connaître qu’à l’état diffus à la surface : celui d’une parenté profonde avec les animaux ? Parenté, proximité, fraternité : autant de mots qui renvoient à des conceptions, mais non à ce sentiment si fort qui devait guider jusqu’aux gestes artistiques de ces peintres de la Préhistoire : l’amour fraternel envers ces animaux.

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