Publié par : gperra | 9 février 2015

Songe de la Dissimulation

Depuis combien de temps datait son divorce avec la lumière ? La dissimulatrice n’aurait su le dire. Peut-être depuis toujours, ou peut-être récemment. Il est difficile de savoir ce qui provoque l’effritement de la clarté, ou pourquoi le jour est devenu cet étranger auquel on n’a plus rien à dire.

Ce que le dissimulatrice dissimule au monde, elle se le dissimule également à elle-même. Elle a enterré son trésor dans une partie de son être où, peu a peu, la végétation est venue tout recouvrir. Pourtant, son secret est sans valeur à ses yeux. Elle ne reviendra pas creuser la terre, comme un pirate de retour sur son île par désir de contempler les joyaux qu’il a volé, ni comme un rongeur sortant ses provisions de sa cachette pour passer l’hiver.

Ce qu’elle a livré à l’obscurité est désormais la propriété du néant, auquel elle ne revendique même plus sa propre existence. Dans cette lande délaissée, une ombre prends forme, qui aura bientôt son visage, ses mains et le timbre de sa voix. Parfois, c’est elle qui parle à travers sa chair, fait l’amour ou prépare le repas du soir. Lorsqu’elle en vient à faire sa propre rencontre, elle se salue elle-même poliment et passe son chemin. Si elle pressent que des comptes sont à rendre, elle se demande laquelle des deux est débitrice envers l’autre.

Son regard est fixé sur la ligne d’horizon de ses propres intérêts. Celle-ci l’obsède bien davantage que, proches d’elle, les lagunes où viennent plonger de grands oiseaux marins.

Les mots qu’elle prononce sont autant de leviers qui actionnent des rouages dans les âmes de ceux qui partagent sa vie. Elle est à l’écoute des grincements et des pressions, inquiète de la possibilité d’une explosion comme de celle d’un refroidissement. Tant que les automates suivent leurs trajectoires, leurs souffrances n’entrent pas dans ses calculs.

Dans son esprit, la vérité est un spectre. Quand ce dernier l’interpelle et tente de se faire entendre, sa parole se perds dans un brouhaha de pensées angoissées et de bavardages sans fins. Il y a bien longtemps que la dissimulatrice ne s’abreuve plus des leçons du réel, qui brulaient certes parfois sa langue, mais qui réchauffaient son corps, comme un café pris sur une aire d’autoroute au petit matin. Elle voyage à présent la gorge sèche et le ventre si froid.

Son sourire a la blancheur des pierres tombales hors de prix de ceux qui n’ont pas encore assez de capital pour se payer la mort elle-même. Les fissures du temps se produisent dans sa gorge, mais rien ne gercera ses lèvres écarlates, ni ne blanchira ses cheveux d’ébène. Ses dents, qu’elle décape longuement chaque soir avant de s’endormir, resplendissent comme une piste de ski saupoudrée de neige artificielle.

Comme une actrice prisonnière de son rôle, elle reste attachée à son décors, comme si elle en faisait partie. Elle sait pourtant que le spectacle finira et que la salle se videra. A moins que le temps lui-même ne s’arrête, comme il s’est arrêté un beau jour dans son propre cœur, qui bat désormais par simple convention, s’applaudissant lui-même inlassablement.

Publicités

Responses

  1. A reblogué ceci sur Mon Voyage en Colombie.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :