Publié par : gperra | 7 janvier 2015

Attentat à Charlie Hebdo : hommage à Charb et à Tignous

En 1993-94, j’ai été stagiaire à Charlie Hebdo, pendant plus de six mois. Auparavant, pendant toute une année, je venais tous les mercredis, en tant que simple lecteur, correspondant étudiant, assister aux réunions de rédaction de Charlie. Je n’avais alors que 23 ans et très peu de conscience politique, mais j’étais enthousiasmé par la liberté de pensée et la créativité dont les journalistes de cette rédaction faisaient preuve. Leurs débats rédactionnels, parfois houleux et tendus, ou leurs réflexions communes pleine de sagacité sur l’actualité, ont fortement contribué à la formation de mon esprit critique, à mon sens et à mon goût de la recherche de la vérité. Je sortais alors de cette dérive sectaire qu’est l’Anthroposophie et Charlie Hebdo, non seulement en tant que journal, mais aussi à travers les personnes qui le faisaient, a constitué ma première porte vers la réalité de la société de mon temps, dont les écoles Steiner-Waldorf, où j’avais été scolarisé, m’avaient tenues volontairement éloigné. Ce journal a ainsi contribué, pendant un temps décisif de ma formation intellectuelle et de ma maturation psychologique de jeune homme découvrant la vie, à étancher une soif puissante de connaître la vie politique et sociale de mon époque.

Je me souviens de Charb, de sa personne, de ses dessins et de ses écrits. Il était radical ! Mais sa radicalité faisait du bien, me faisait du bien, car sa pensée visait juste, allait à l’essentiel, refusait les compromis et les enlisements. Il me raconta comment il avait été embauché à la Grosse Bertha, qui est devenu plus tard Charlie Hebdo : un jour, il avait tout simplement décidé de prendre le train et de proposer ses dessins en disant qu’il voulait travailler chez eux. Il était alors dessinateur à Canicule, un fanzine qui s’est vu peu de temps après interdire de publication. A Charlie, il publia un dessin, puis deux, et ainsi de suite, jusqu’à prendre également la plume. Son style était direct, puissamment drôle. C’était aussi un être timide et délicat dont le regard pénétrant était difficilement accessible sous ses lunettes aux verres épais.

Sa radicalité s’exprimait jusque dans les actions simples de sa vie quotidienne. A l’époque, il venait chaque semaine de Pontoise à Paris en train, pour assister aux réunions de rédaction. Il me racontait que chez lui, à Pontoise, pour rentrer à son domicile, il y avait une interminable montée, et que celle-ci l’ennuyait profondément. C’est pourquoi, me disait-il, il avait décidé de la gravir tous les jours en courant (!), plutôt que de vivre l’ennui de la gravir lentement. Qui fait ce genre de chose, sinon un esprit bien particulier ?! De même, je me souviens de lui, ne mangeant que des sandwichs tous les jours parce que, pour s’acheter un appartement à Paris, il avait pris un crédit dans les délais les plus courts possibles, qui le contraignait à vivre avec très peu d’argent en réserve.

Charb était ainsi : allant droit au but, ne supportant aucun détours ni aucun atermoiement !

Tignous, quant à lui, venaient plus rarement aux réunions de rédaction. Il ne voulait pas se mêler des conflits internes, souvent violents et sordides, qui agitaient la rédaction. C’était un être doux, soucieux de ceux qu’il rencontrait. Son parcours de dessinateur avait été très différent : avant de rentrer à Charlie, il dessinait des bandes-dessinées d’Héroïc-fantaisie, avec des dragons. Comme il savait que j’aimais particulièrement cet animal fantastique, il m’en dessinait de magnifiques, juste pour me faire plaisir. A l’époque, il venait d’avoir deux enfants.

Savoir que ces personnes sont mortes, ainsi que les autres, me bouleverse, c’est pourquoi j’avais besoin d’écrire à leur sujet. Ils étaient de grands impertinents. Leur arrivée sur le premier plan de la scène médiatique constituait en soi une forme de petit miracle, car les ascenseurs de la société laissent rarement monter de telles personnalités aussi haut qu’ils sont montés, pour y jouer le rôle qui ont été le leur. On ne se rend pas compte à quel point il est difficile de rencontrer des personnalités aussi singulières, et ce que la vie a du produire comme efforts pour les faire exister. Pourtant, une nation a besoin d’une telle impertinence !

Un extrait de Ma vie chez les anthroposophes :

« Stagiaire à Charlie-Hebdo

Alors que j’avais vécu mes premières années d’études dans un assez grand isolement, je commençais à me faire quelques véritables amitiés, à ne plus être seul. En effet, l’anthroposophie et ma scolarité dans une école Steiner-Waldorf m’avait lancé dans la vie de mon époque comme une sorte d’extraterrestre, ou d’homme du Moyen-Âge débarquant au XXème siècle. Mais voilà que mes amis me parlaient de politique, de littérature moderne, de bande-dessinées, etc. Mon meilleur ami était alors un jeune homme passionné des vieux Charlies Mensuels et Charlie Hebdo. C’était une personnalité très intelligente et cultivée. Il devint directeur du département d’une maison d’édition. Il m’ouvrit les portes d’un nouveau monde. Nous nous lançâmes dans l’édition d’un fanzine du nom de Gatô, où je publiais mes premières nouvelles. A cette époque ressortit Charlie Hebdo. Passionné, je le lisais toutes les semaines, attendant fébrilement sa sortie, pensant y trouver des clefs d’explication du monde d’aujourd’hui, qui m’avaient été refusé durant toute ma scolarité. Je décidais même d’assister aux réunions de rédactions, qui à cette époque étaient ouvertes aux correspondants du journal, une formalité facile à obtenir. Ma passion pour ce journal était à la mesure de la réalité dont on m’avait tenu à l’écart pendant des années. Pour donner un exemple de cet isolement social vécu à l’école Steiner, je peux mentionner le fait que les manifestations de 1986 contre la réforme Devaquet n’atteignirent en rien notre établissement. Il n’y avait pas la moindre trace de la vie politique française à l’école. Il n’y avait d’ailleurs pas non plus de vie politique interne : pas de délégués de classe, pas d’élections, pas de commentaires de textes ou d’articles de journaux sur l’actualité, etc. En Histoire, nous nous en étions arrêté au Moyen-Âge, après avoir vu la succession des grandes civilisations telles que Steiner la décrit dans ses ouvrages : l’Inde, la Perse, l’Égypte, la Grèce, Rome. Quand à la Géographie, nous n’en faisions pas dans les « Grandes Classes » ! Nous n’avions aucune notion des départements français, et encore moins des autres pays ou continents. Le seul élément de géographie que nous avions abordé était l’hypothèse d’un continent originel, le Gondwana, qui avait surtout servi à démontrer que l’Atlantide était une hypothèse fort plausible. Je me souviens aussi de « cours de religion », instauré en « 12ème classe », où le professeur avait cherché à nous démontrer, avec des commentaires d’un article de journal Le Point, que les Japonais risquaient de nous envahir et qu’ils n’avaient, dans leur culture, aucun sens de l’individu. La chose fut dite de façon tellement caricaturale que, pendant des années, je déclarais sur un ton qui était à mi chemin entre le sérieux et la plaisanterie que « les Japonais n’avaient pas d’âme ».

Je pense que ma soif ardente de connaissance de la vie politique de mon temps et de mon pays, via ma passion pour Charlie Hebdo, et en 1995, par une implication intense dans les grèves étudiantes, s’expliquaient par le vide abyssal que ma scolarité à l’école Steiner avait laissé en moi sur ces questions. Il me fallait compenser rapidement tout ce dont on m’avait tenu volontairement à l’écart. Aujourd’hui, je compense plutôt par les voyages, comme si j’avais besoin de voir et de savoir quelque chose de toutes ces contrées et ces cultures dont on ne nous avait tout simplement pas soufflé un mot, à l’exception bien sûr de l’Allemagne, qui était la panacée, en tant que patrie natale de Steiner.

Néanmoins, je demeurais au fond de moi un être divisé. Certes, j’allais toutes les semaines aux réunions de rédactions de Charlie-Hebdo, j’adhérais aux idées de Gauche. Mais en même temps, je lisais de l’Anthroposophie a longueur de journee. Mon esprit était ainsi comme divisé en deux compartiments étanches : d’un côté une adhésion totale à certaines idées modernes, de l’autre une curiosité et un attachement envers l’Anthroposophie. Je devais bien avoir conscience du hiatus, car je fit en sorte qu’on ne s’aperçoive pas de mon appartenance à l’Anthroposophie à Charlie Hebdo. Il m’est même arrivé de lire en cachette des revues anthroposophique au siège de la rédaction ! Si j’étais resté travailler pour ce journal, ce qui a bien failli arriver, je serais devenu une sorte d’agent dormant des anthroposophes au sein même d’un des plus importants journaux français. Et si j’avais été en poste à cet endroit au moments où ils ont produits des dessins contre la pédagogie Steiner-Waldorf, quelques années plus tard, nul doute que j’aurais fait tout ce qui était en mon pouvoir, même de façon frauduleuse, pour que ces dessins ne paraissent pas. Je mentionne ce fait car je crois que c’est bien souvent comme cela qu’opère les dérives sectaires : elles parviennent à placer à des postes clefs de la société des personnes qui, en toute bonne foi, deviendront des relais efficaces le moment venu. Car il est tout à fait possible d’être anthroposophe et de travailler à Charlie Hebdo, l’Anthroposophie produisant précisément dans les esprits de ses adeptes une fragmentation intérieure permettant une telle incohérence. Je crois qu’il sont nombreux aujourd’hui, ces agents dormants que l’Anthroposophie et les écoles Steiner-waldorf ont su placer à des postes clefs de notre société ! Et c’est ce que j’aurais pu devenir.

J’ai également appris, à l’époque, que le journaliste Fournier, fondateur de La Gueule Ouverte (un des premiers journaux écologiste militant) et rédacteur à Charlie Hebdo du temps de Cavanna, avait semble-t-il eu des liens avec la mouvance anthroposophique. En effet, en 1977, c’est-à-dire 4 ans après sa mort, sa veuve mis ses propres enfants à l’école Steiner-Waldorf où j’avais été scolarisé. Sa fille était dans ma classe. Je crois qu’il faut y voir l’un des premiers signes de la congruence entre certains mouvements écologistes et des mouvances sectaires. »

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Responses

  1. Magnifique témoignage! Touchant et révélateur! Les sectaires ont frappé mais ils ne nous feront pas taire!


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