Publié par : gperra | 17 février 2014

Le Festival pour la Paix en Colombie et la cause de l’homme aux serpents

Le Festival pour la Paix, la Mémoire et la Justice Sociale en Colombie s’est achevé ce dimanche au lieu-dit La parole errante de la ville de Montreuil. Durant trois jours, cet événement a su présenter à un public enthousiaste diverses manifestations, combinant de manière agréable débats de fonds sur la situation politique actuelle, performances culturelles et moments festifs.

Capture du 2014-02-17 05:00:10

Ce festival avait ceci de particulier qu’il se voulait être à la fois une forme d’encouragement et de témoignage de solidarité envers les pourparlers de paix qui ont lieu actuellement à La Havane pour obtenir une sortie de la situation de guerre qui mine la Colombie depuis si longtemps, mais également le lieu d’un regard réflexif (et parfois critique) à ce sujet. La possibilité d’une sortie de la Colombie de la guerre suscite certes un immense espoir, en particulier auprès de sa jeune génération, venue nombreuse à ce festival. Pour autant, la paix elle-même, dans toute sa dimension, ne se réalisera sans doute pas, même si les pourparlers actuels aboutissaient avec des garanties suffisantes. Ceux-ci n’en seraient que la condition préalable. Mais pourront-ils aboutir sans l’intérêt de la communauté internationale, sans ce regard moral porté de l’extérieur qui a su jouer un rôle déterminant dans d’autres conflits interminables de par le passé, comme les conflits irlandais ou palestinien ? Rien n’est moins sûr. C’est sans doute pour cela que la présence massive, au cours de ce festival, de la jeune génération colombienne, composée à la fois d’étudiants colombiens et d’enfants d’exilés, jouera sans doute à l’avenir un rôle majeur dans l’éveil moral nécessaire du monde à cette réalité.

Lors de l’inauguration de ce festival fut projeté L’Homme aux serpents. J’avais envie de parler de ce film sur mon blog, car celui-ci m’a plu non seulement pour ce qu’il présente de la Colombie actuelle, mais également pour la dimension philosophique et humaine dont il est porteur. En effet, nous y suivons les péripéties de Franz Florez, un universitaire qui a consacrée sa vie à la défense et à la protection des diverses espèces de serpents qui peuplent le vaste territoire colombien. On pourrait ne voir en ce documentaire d’Éric Flandrin qu’un plaidoyer pour la protection de la faune et la flore amazonienne, au milieu d’un conflit armée. Et ce serait déjà fort intéressant. Mais, à mon sens, cette œuvre va bien au-delà de la simple dimension écologique !

L-Homme-Aux-Serpents-Documentaire_portrait_w193h257

En effet, à travers le périple de Franz, nous suivons les traces d’un homme habité par « une cause ». Celle-ci semble l’avoir saisi relativement jeune, au cours de ses études. Cet homme a en effet été jusqu’à sacrifier sa vie personnelle et familiale pour vivre dans un autobus rafistolé de brics et de brocs, le « Serpentarium », qui sillonne ce pays en guerre, présentant les divers spécimen de reptiles qu’il contient, non seulement aux populations locales, mais également aux différents protagonistes du conflit armée. Risquant sa vie presque chaque jour, faisant face à des difficultés matérielles et financières quotidiennes, parvenant à frayer son chemin par delà les embûches et les imprévus de tout ordres, Franz est habité de ce qu’il faut bien appelé une forme de foi : « Les serpents nous aideront ! » répète-t-il souvent, lorsqu’il est aux portes du danger, comme si l’espèce elle-même veillait sur son combat personnel en leur faveur. Et effectivement, ce sont souvent la curiosité et la fascination pour ces animaux par les personnes qu’il rencontre qui deviennent son meilleur laisser-passer, alors même que les situations semblaient a-priori inextricables.

Ce qui est particulièrement touchant au cours de ce documentaire, ce sont les rencontres de Franz avec d’autres Colombiens investis également, chacun à leur manière, d’une cause qu’ils défendent. Il y a tout d’abord ce vieil homme, propriétaire d’un territoire intact, qui a su refuser depuis des décennies les ponts d’or qu’on lui offrait pour vendre son bien, luttant au contraire pour préserver cette nature magnifique où il a le sentiment que l’être humain peut vivre une existence empreinte de dignité. Il y a également cet indigène, ami de Franz, qui rejette radicalement ce qu’a pu apporter la civilisation occidentale et « les petits frères », c’est-à-dire les hommes dont le mode de vie est basé sur l’idéologie du développement et non la protection de la Terre-mère.

En outre, au détour de ses voyages, nous assistons à sa rencontre avec des guérilleros de l’E.L.N., vivant dans la forêt depuis des décennies. Eux-aussi sont animés par la cause politique et sociale qu’ils défendent. Mais cela ne les empêche pas de comprendre celle de Franz et de ne pas s’opposer à son travail et de protection des diverses espèces de reptiles menacés, allant jusqu’à accepter qu’il pose des cameras-espions sur leur territoire afin de recenser ces animaux. Bien sûr, les compétences de Franz seraient appréciés par les guérilleros, qui n’ont pas manqué de lui proposer de les rejoindre. A quoi celui-ci a répondu : « Si je me lie à vous, je met en péril mon travail. Vous avez votre cause, laissez-moi la mienne ! ». En effet, ce n’est pas la justesse ou la noblesse d’une cause qui, en elle-même et pour elle-même, peut décider qu’on y consacre (ou sacrifie) sa vie, mais bien plutôt l’existence d’une sorte de lien préalable au fond du cœur de chaque individu. C’est la reconnaissance de ce lien préalable qui seule peut éveiller une vocation ! Tout autre manière d’obtenir l’engagement d’autrui relève de la diversion, voire de la manipulation.

De même, les compétences de Franz seraient appréciées par l’armée régulière, qui lui propose également de travailler pour elle. Ce que celui-ci refuse, en dépit de la sécurité matérielle que cela lui procurerait, tout simplement parce que « cela ne lui plairait pas » (« Pero, no me gusta ! »). C’est à cette occasion que nous est présentée brièvement une rencontre qui ouvre des réflexions vertigineuses, si l’on est attentif à ce qui se joue derrière les quelques secondes de ce film qui peuvent paraître anodines et passer inaperçues. En effet, Franz se retrouve face à face, ou plutôt nez-à-nez, à un haut gradé de l’armée régulière : une sorte de colosse de chair et de détermination guerrière qui n’a visiblement pas la moindre sensibilité aux thèmes du défenseur des reptiles, alors que les simples soldats y sont quant à eux toujours ouverts, comme des enfants qui s’émerveillent dans les zoos. « Les serpents ?! » grogne ce chef militaire, « cela ne nous a jamais posé aucun problème, peut-être parce que nous puons trop ou faisons trop de bruit avec nos bottes quand nous passons dans la jungle ! ». Son indifférence est imperturbable, granitique. On sent que cet être est lui aussi investi de quelque chose que l’on pourrait comparer à une « cause », mais qu’il faudrait sans doute plutôt appeler un « but », ou un « objectif » : l’élimination par tous les moyens de la rébellion armée ! La différence avec les protagonistes que nous avons rencontré jusqu’ici est que ce chef semble poursuivre son objectif comme s’il n’était plus lui-même qu’une imposante masse de volonté, à la fois bête et redoutablement intelligente, comparable à une machine se mettant en branle de manière impitoyable et efficace quand elle est en fonction, et s’avachissant sans doute de manière tout autant bestiale face à son écran de télévision, ses bières et ses autres plaisirs de la chair dès lors qu’il est momentanément démobilisé. Il faut le dire, une telle détermination fait froid dans le dos de toute personne sensible !

Ainsi, au-delà du combat écologique que ce film nous présente, j’invite tout ceux qui auront la chance de le voir et feront pour cela les efforts nécessaires (il ne sera encore projeté que quelques séances au Nouvel Odéon, à Paris) de se rendre attentifs à cette dimension humaine, psychologique et morale que mon article a tenté de souligner : la manière dont l’être humain peut se saisir d’une « cause » et la façon dont il va vivre avec elle.

Ce film prenait tout son sens dans le contexte du Festival pour la Paix en Colombie, dans la mesure où il nous montre que la question de l’engagement intérieur des individus revêt dans ce pays une dimension que nous ne connaissons plus guère en Occident, où peu de gens doivent mettre leur vie en jeu au service de ce qu’ils défendent. La découverte de cette qualité morale de l’être humain, sans laquelle l’existence perdrait sans doute une grande partie de son sel, sera peut-être l’apport culturel décisif que la Colombie aura un jour à apporter aux autres pays du monde, comme prix de ses longues souffrances et de ses luttes. Et on se rendra sans doute compte que cette richesse-là  est immensément plus précieuse que celle de ses gisements d’or, ou d’émeraudes, pour lesquelles certains pays, ou certaines multinationales, ou encore certains groupes mafieux, pillent actuellement ses forêts, éventrent et polluent ses sols, réduisent à la misère et à la barbarie une grande partie de sa population, comme l’a montré un autre documentaire remarquable projeté lors de ce festival : Pour tout l’or de la Colombie.

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