Publié par : gperra | 24 décembre 2013

Trois documentaires colombiens de Marta Hincapié au cinéma de la Clef

Il y a quelques jours, j’ai eu l’occasion de voir, dans le cadre du festival Le Jour le plus Court, une série de trois documentaires colombiens proposés par l’association Le Chien qui aboie au cinéma La Clef. Il s’agissait de trois courts-métrages de la réalisatrice colombienne Marta Hincapié. Le premier, La Pena Secreta, a reçu le prix du meilleur court-métrage du festival « Panorama du cinéma colombien de Paris », en 2013.

Ces trois films ont suscité pour moi des réflexions que j’ai eu envie de partager. Le premier documentaire traite de la question de l’accompagnement des malades atteints de cancers, jusque dans les phases de l’évolution de la maladie qui côtoient l’approche de la mort. Tiberio Álvarez Echeverri est en effet médecin thanatologue. Il suit des personnes atteintes de cancers a priori incurables. Il écoute, avec tact, les blessures intimes de chacun. Il questionne ses malades sur leur peur de la mort. Sur leur désir de vivre encore. Sur leur foi. Sur la prise de leurs traitements. Etc. On assiste donc, dans le cabinet de médecin, aux visites médicales de ces personnes condamnées par la maladie et qui le savent. On entre dans l’intimité des échanges qu’elles peuvent avoir avec leur médecin et à la manière dont celui-ci parvient à leur parler –  et faire parler – de leur maladie et d’eux-mêmes. Le fait de se savoir condamné place en effet l’être humain qui subit une telle épreuve dans un rapport  très particulier à lui-même et à sa propre vie. Mais pour celui qui accompagne de tels êtres, cela le place dans une obligation morale de trouver les mots justes, l’attitude appropriée, une acceptation de la situation qui ne soit pas résignation à la mort, mais une forme autre d’amour de la vie.

A la fin du documentaire, nous assistons à une sorte de tour de magie, réalisé par le docteur lui-même. La signification de ce dernier revêt une valeur symbolique. Il déchire une carte de jeu en plusieurs morceaux, en expliquant qu’il s’agit de l’état dans lequel lui parvienne initialement ses patients : des êtres fragmentés et abîmés dans les différentes dimensions de leurs êtres : sociale, économique, psychologique, spirituelle, etc. Il explique que son travail consiste à les aider à rétablir cette unité, que l’approche de la mort rend nécessaire. Et, devant la caméra de la réalisatrice, il reconstitue, comme par miracle, la carte déchirée.

Il m’a semblé que ce documentaire ouvrait un champs de réflexion riche de sens, précisément en ce qu’il montre un rapport intéressant d’un homme à la dimension spirituelle. Une dimension que nous ne connaissons pas nécessairement en Europe. En effet, trop souvent, ceux qui veulent développer une dimension spirituelle dans leurs vies le font en tentant d’inféoder les autres dimensions de l’existence humaine à la spiritualité, ou à la religion. Ainsi, les dimensions sociale, psychologique ou économique se voient comme niées, reléguées au rang de choses sans importance  au regard de la vie spirituelle, à laquelle on est sensé se consacrer, se dévouer. La croyance devient ainsi une négation des autres aspects de l’existence, une négation de la souffrance, du doute, etc. Mais ce médecin semble esquisser une attitude qui consiste à maintenir l’autonomie de ces différents plans de l’existence humaine, sans que l’un d’entre eux ne vienne dicter son hégémonie aux autres, sans qu’il ne s’arroge le droit à l’exclusivité du sens. les relier ne veut pas dire pour lui les confondre !

Le deuxième documentaire, A solas, évoque la vie de la pianiste Teresita Gómez. Petite fille noire adoptée, elle fréquentait le Palais des Beaux Arts, où son père était gardien. Devenue plus tard une virtuose, elle raconte comment elle s’est formée de manière autodidacte. L’un des passages particulièrement saisissant du film est le moment où elle nous décrit comment, petite fille noire qui n’avait pas le droit de s’exercer sur un instrument, elle a appris à laisser la musique entrer en elle, pour la reconstituer ensuite intérieurement. Elle a donc du apprendre à jouer d’un piano intérieur avant de pouvoir s’exercer sur un piano matériel.

Lorsqu’il lui fut enfin permis de pratiquer sur un piano, cet instrument ne fut en définitive que le prolongement physique de la musique intérieure qu’elle avait pu recréer en elle-même. A la fin du film, elle nous explique que le jour où elle cessera de jouer de son instrument sera un beau jour, car elle se retrouvera en quelque sorte de nouveau seule, seule avec son « piano intérieur ».

Enfin, le dernier court-métrage, intitulé Los Demonios Sueltos, évoque les événements politiques sanglants de 1947, lorsque la violence bi-partidiste en Colombie explose. Jorge Eliecer Gaitán, le leader du parti Libéral, est assassiné brutalement. Le film raconte comment une jeune fille entreprend un long voyage pour assister à l´enterrement de son grand-père, un chef libéral du département d´Antioquia. Elle s’appelle María Teresa Uribe de Hincapié. Elle est la mère de la réalisatrice du documentaire. En tant que sociologue et professeur universitaire, elle a consacré sa vie à la recherche sur ces sujets traitant de la violence politique et sociale qui a secoué la Colombie, et que l’on voudrait effacer de la mémoire collective. Au-delà de la magie des paysages d’Amérique Latine que ce documentaire nous permet de découvrir, nous sommes rendus sensibles, grâce à ce témoignage, à la manière dont une dimension morale peut saisir la vie d’un leader politique. Bien que celui-ci soit farouchement anticlérical et areligieux, on peut sentir que son engagement revêt, là-encore, ce qu’il faut bien appeler une dimension spirituelle, mais pas au sens où nous sommes habitué à l’entendre. Il s’agit de la dimension spirituelle qui anime un être dévoué à ce qu’il sait être une cause juste, et du dévouement à ceux qui souffrent, ou sont humiliés.

Ainsi, à travers ces trois documentaires, nous abordons ce que nous pouvons appeler « la spiritualité » à travers trois dimensions distinctes de la vie humaine : la médecine, l’art et la politique. A chaque fois, nous découvrons que cette dimension parvient à se manifester à travers les êtres, non pas en raison de leurs systèmes de croyances, mais par le rapport à eux-mêmes et aux autres, fait de sincérité et de profondeur morale, qu’ils sont parvenus à établir. Ainsi, bien que la Colombie et l’Amérique Latine en général soient encore marquées par une forte domination de la tradition catholique, ou par d’autres religions émergentes, il semble s’esquisser dans ces contrées l’émergence d’une ouverture toute nouvelle à la dimension spirituelle. Celle-ci n’est plus, ou ne sera plus, comme elle le fut depuis des millénaires, un principe négateur des autres dimensions de la vie, et en définitive des individus mais, au contraire, une manière pour ces derniers de vivre leurs vies en étant pleinement réceptifs à tout ce que celles-ci contiennent.

Pour conclure, je voudrais évoquer la manière très spéciale dont, dans le premier et le dernier documentaire, les protagonistes évoquent certains mythes grecs. Par exemple, comment ce médecin anesthésiste parle de Morphée et de Thanatos. Ou comment Maria Hincapié se réfère, pour se comprendre elle-même, au mythe de la naissance d’Athéna, sortie directement de la tête de Zeus. Ces références aux mythes ne sont visiblement pas, comme elles le sont trop souvent pour nous dans la vieille Europe, des liens intellectuels. Dans la bouche de cet homme et de cet femme, ces mythes prennent une signification concrète et vitale. Ils ne prennent pas l’aspect d’abstractions desséchées ! Ils s’ancrent dans leurs vies et ne constituent pas un bagage de symboles qui les arracheraient à leurs existences, comme peuvent le faire les différentes doctrines mystiques. Cette façon de penser, si l’on y réfléchit bien, est profondément novatrice.

Le premier documentaire sera de nouveau visible à La Clef ces prochains jours : lien.

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