Publié par : gperra | 11 décembre 2013

Sennheiser : le son, le sang, le sexe et le moi.

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La composition de cette publicité nous indique tout d’abord un circuit du regard tracé par la couleur bleu-clair : il commence au niveau du casque qui est sur la tête de l’homme, se prolonge par le fil qui descend vers son épaule, se poursuit par la marque de la « griffure », puis vire à gauche vers le « tatouage » de son épaule (« Bob Sinclar »), avant d’aller jusqu’au casque qui flotte dans la partie gauche de l’affiche. Ou bien, une fois le regard arrêté sur la griffure, il remonte vers le visage de la femme, dont les lèvres et les cils sont de cette couleur inhabituelle pour du maquillage. En bas de l’affiche, une longue barre horizontale redouble ce circuit bleu clair et l’associe à la marque Sennheiser, inscrite en blanc.

Un autre circuit du regard est instauré par la couleur blanche, présente en bas à droite (« Sennheiser »), un peu plus haut au centre, sur fond bris (« Gagnez des casques avec Bob Sinclar… »), et enfin en haut à gauche, en gros caractères (« Sennheiser, pour l’amour du son »).

Sur le plan symbolique, plusieurs éléments sont présents dans cette publicité :

– l’expression d’agressivité sur le visage de l’homme. Elle suggère une sorte d’animalité virile, prolongée par le fait que cet homme se présente torse nu ;

– l’expression identique d’agressivité animale sur le visage de la femme. Cette attitude prend un caractère sexuel d’ordre sado-masochiste par l’acte de griffer jusqu’au sang. Cette forme de sexualité est cependant présentée de manière feutrée et acceptable grâce au concept de « l’amour » (du son), présent dans le slogan de cette affiche ;

– la griffure de couleur bleu clair. Elle crée une forme d’interrogation prolongée dans l’esprit de celui qui regarde l’affiche, puisqu’elle représente une sorte de contradiction au sein même du réel. D’une part, une griffure est sensée produire un saignement de couleur rouge et non bleue. D’autre part, griffer est un acte par lequel on retire quelque chose (en l’occurrence de la peau) et non par lequel on ajoute (ici, de la peinture bleue) ;

– la chevelure noire. A la fois lisse et droite, elle n’est pas sans rappeler la forme des sillons sur un disque vinyle, comme si ce personnage féminin vu de profil était une musicalité faite femme ;

– le tatouage en forme de signature « Bob Sinclar ». Il est l’expression d’une identité qui veut s’affirmer dans sa singularité.

La combinaison de chacun de ces éléments nous permets de comprendre le dispositif symbolique extrêmement subtil mis en place dans cette affiche. En effet, le son du casque posé sur les oreilles de l’homme semble procurer à ce dernier une sensation intime très puissante. Elle suscite en lui une réaction de plaisir animal et sexuel. La « femme-vynile » est en quelque sorte l’incarnation même du son, venant se coller à sa peau nue pour le griffer, dans une étreinte sensuelle et sauvage.

Comment comprendre cette symbolique de la griffure, qui est le trait de génie de cette affiche ? Toute impression sonore procure une sensation de cette sorte. La qualité acoustique des nouveaux casques – en particulier de cette marque – nous donne effectivement l’impression que le son nous atteint jusque dans notre intimité, nous griffe. C’est d’ailleurs au fond le propre de toute sensation, qu’elle soit visuelle, acoustique ou olfactive, etc : la sensation ne reste pas quelque chose d’extérieure à nous-même, mais nous pénètre jusqu’au cœur, jusqu’au sang. La sensation est une blessure pour l’âme. Nous avons simplement oublié d’être attentifs à la manière dont les impressions sensorielles nous touchent. C’est pourquoi la plupart ne nous font presque plus rien, à moins d’être amplifiées par la technologie. Ici, la publicité rappelle que le son peut nous affecter jusqu’au sang, c’est-à-dire s’immiscer dans le flux même de notre vie. Qui n’a jamais ressenti, en écoutant une musique, que celle-ci entrait en nous au point de nous donner l’impression d’être l’expression même de nos émotions les plus secrètes ? Ou qu’une phrase musicale correspondait à un épisode de notre destinée au point de s’y confondre ?! Point n’est cependant besoin de casque dernier cri pour cela : il suffit de donner toute notre attention, dont nous sommes si avares.

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L’union de l’homme et de la femme, du sang et du son, de l’auditeur et de la musique, se cristallise au centre des deux visages, dans ces deux bouches ouvertes qui semblent se compléter pour n’en faire plus qu’une. Leur aspect félin donne l’impression d’un acte sexuel empreint d’animalité brute, comme si la puissance du son parvenait à éveiller les instincts primaires de notre nature, tapis dans l’inconscient.

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Dans la seconde affiche de la même marque, que nous présentons maintenant, la symbolique de la griffure a disparue. En revanche, l’association du sang et du son demeure. Elle est même renforcée par l’apparition de la couleur rouge, présente à la fois au niveau du fil du casque, ainsi que des ongles et des lèvres de la femme. Le fil se prolonge, à droite de l’affiche, par un modulateur qui rappelle les régulateur des systèmes médicaux de transfusion sanguine des hôpitaux. La main de la femme, posée sur la poitrine de l’homme, à l’endroit exact de son cœur, renforce cette symbolique de l’association du sang et du son. La femme sent, sous sa main, le cœur de l’homme battre d’un flux sanguin chargé d’émotions, tandis que sa bouche ouverte suggère l’émanation d’un chant, ou d’un cri, envoyé à l’homme en pleine face. Ce dernier en est comme assommé, ou hébété.

Le nom même de l’homme (« Bob Sinclar »), écrit cette fois en lettres rouges (et non plus bleues claires comme dans la première affiche) dans le prolongement du fil, suggère en outre l’idée que c’est son identité qui est en jeu. Il signe avec son propre sang. Le pacte qui s’esquisse avec cette technologie est d’ordre symbolique. Son propre « moi » lui est comme procuré par la musique qu’il entend. C’est son identité qui pénètre dans son sang par la puissance du son ! Comment comprendre une telle proposition ? Ne faut-il pas nous interroger sur la symbolique et la mythologie associées au sang ? Le pacte avec Méphistophélès n’est-il pas signé par Faust avec son propre sang ?  Le sang n’est-il pas le support corporel de notre être intime ? En effet, le sang n’est-il pas le porteur non seulement de nos émotions, de nos sentiments, mais également de cette impression subtile d’être celui ou celle que nous sommes ? Aussi, quand nous écoutons une musique, ne devient-elle pas parfois, en nous pénétrant, l’expression d’une part de nous-même ? Quand nous entendons une voix puissante qui nous est adressée, ne nous sentons-nous pas saisis intérieurement ? Pouvons-nous comprendre cette publicité en la situant dans la mystique de « l’Appel », dont les sectes et les religions ont su également faire un certain usage ?

Ainsi, en associant les thématique de la puissance émotionnelle du son, de la vie intime du flux sanguin, du plaisir sexuel animal et de l’identité profonde de la personne, la marque Sennheiser joue habilement sur des registres psychiques d’une dimension vertigineuse, en vue de provoquer l’acte d’achat.

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