Publié par : gperra | 19 octobre 2013

Rencontre avec Hernando Franco

En septembre 2014, je proposais à Hernando Franco de réaliser une interview afin que soit relatée par écrit le récit d’une histoire qui m’avait touché. Son histoire. Comme il faisait partie de mes proches, je considérais même qu’il était de mon devoir d’aider dans la mesure de mes capacités à ce que la vérité soit rétablie. Je n’ai pas à regretter cet élan du coeur vis à vis de cet homme et de sa famille, car la générosité ne doit jamais constituer une source de regrets, quel que puisse être le comportement ultérieur de ceux à qui nous portons secours. Et je reste persuadé aujourd’hui encore de son innocence dans l’affaire Gloria Lara. Par contre, cet écrit porterait atteinte à la vérité si se dégageait de lui un portrait trop flatteur. Car si Hernando Franco n’est pas un assassin, il s’agit néanmoins, à ma connaissance, d’une personnalité peu recommandable sur de nombreux plans, malgré d’indéniables qualités. On pourrait en effet évoquer son rapport trouble à l’argent. Ou sa capacité à envisager facilement l’utilisation de la violence à l’égard de ceux qui, même appartenant à sa famille, ou lui ayant appartenu, le contrariait. Par exemple, sa compagne Inès m’a confié un jour qu’Hernando Franco avait sérieusement envisagé de faire briser les bras et les jambes de son ex beau-fils par des amis colombiens, tout simplement parce que celui-ci s’était opposé à un projet de mise en pension de son fils pendant un an en Norvège. Ce genre de projet est celui d’un criminel, pas d’un révolutionnaire. Ou encore, je pourrais évoquer son jugement souvent erroné des situations, ayant parfois eu de graves conséquences sur les vies et mêmes sur les existences de ceux qui avaient eu l’imprudence de lui faire confiance. Ou enfin son soutien inconditionnel à des régimes dictatoriaux se réclamant de la gauche révolutionnaire. Je dois aussi dire que lors de ces entretiens, Hernando Franco s’est montré subitement très évasif dès lors qu’il s’est agit d’évoquer la provenance de certaines sommes lui ayant permis des acquisitions conséquentes. Et que régnait dans l’ensemble de sa famille une atmosphère de vanité, de mensonges, de manipulation et de mauvaise foi permanente, accompagnés de façon de raisonner parfois complètement tordues et inconséquentes. Enfin, je sais de source sûre qu’Hernando Franco se serait vanté d’avoir participé à des braquages de banques. Dans ses conditions, on peut comprendre que la gauche colombienne ait traîné des pieds pour le défendre lorsqu’il fut injustement accusé. C’est sans doute la conscience du caractère trop condescendant à l’egard de lui-même que je finissais par lire sur le visage d’Hernando Franco vers la fin de ce travail commun. Ainsi, si les propos que j’ai retranscris ci-après restent valides, je souhaite qu’ils n’occultent pas non plus la réalité concernant un homme dont le destin est dans doute à plaindre, mais dont la personnalité ne saurait être donnée en exemple.

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La vie d’Hernando Franco a basculé brutalement, le 18 décembre 1982, lorsqu’il a appris par la télévision colombienne qu’il était accusé, avec d’autres membres de son petit parti politique, de l’enlèvement et du meurtre de Gloria Lara, une jeune femme disparue quelques mois auparavant et dont on venait de découvrir le corps une dizaine de jours plus tôt. Ce jour-là, avec sa compagne, il n’eurent que quelques minutes pour décider d’entrer dans la clandestinité, abandonnant ses enfants à des personnes de confiance qui prirent soin de les cacher, afin qu’ils ne soient pas utilisés comme otages. Cette décision rapide et radicale leur sauva probablement la vie : les autres membres de son Parti, qui n’avaient pas eu le temps d’échapper à la police militaire colombienne, apparurent quelques jours plus tard au journal télévisé, les visages tuméfiés attestant de terribles sévices, avouant ce meurtre qu’ils n’avaient pas commis, exposant des circonstances et des motivations invraisemblables qui leur avaient été visiblement dictés sous la torture. Quelques mois plus tard, Hernando Franco réussissait à quitter secrètement la Colombie et à obtenir l’asile politique en France, où il réside toujours. Trente années plus tard, son innocence et celle des autres membres de son mouvement qui purent s’échapper n’a toujours pas été reconnue définitivement par les autorités colombiennes, malgré plusieurs jugements en leur faveur. Pour autant, Hernando Franco refuse de se considérer comme une victime au sens traditionnel du terme. « J’étais un militant politique. Je connaissais les risques et je savais de quoi ils étaient capables de l’autre côté ! », me dit-il d’un ton posé. « Je m’attendais plutôt à un attentat », ajoute-t-il. Cependant, lorsque je l’interroge sur l’impact que l’exil a eu sur lui, il me raconte, sur un ton presque détaché, comment, en arrivant en France, ses cheveux se sont mis à tomber par pans entiers, consécutivement à la situation anxiogène qu’il avait dû endurer pendant des mois. Il se souvient également avec émotion d’une réaction de sa fille de 11 ans, qui avait pu le rejoindre plus tard en France, lorsque celle-ci ouvrit un jour la porte à un sapeur-pompier venu proposer les calendriers de Noël : elle s’enfuit à l’autre bout du couloir pour aller se coller contre le mur, les bras en croix, haletante et terrifiée devant la vision de l’uniforme.

Aujourd’hui, Hernando Franco vit dans un modeste deux pièces de banlieue parisienne. L’exil ne permet pas si facilement qu’on le croit de pouvoir reconstruire sa vie, même lorsqu’on a bénéficié de l’asile politique. Car le pays que l’on a quitté brutalement plonge encore ses racines en nous. Bien loin des images mensongères de lui que dispensent encore aujourd’hui la propagande officielle et les proches de la victime du meurtre, le traitant de meurtrier et affirmant qu’il vivrait « comme un roi en Europe », Hernando Franco doit au contraire bien souvent faire face aux rudes difficultés du quotidien. Pour autant, il n’a jamais renoncé à crier son innocence et sa complète réhabilitation auprès de la justice colombienne. A plusieurs reprises, ces trente dernières années, il s’est cru proche du but. Ce fut le cas notamment lorsqu’un « juge sans visage » (protégé par l’anonymat), examinant impartialement son cas et celui des autres accusés de son mouvement politique, les innocenta tous, ne pouvant que constater les énormes incohérences de l’accusation, révélant un dossier vide et une effroyable machination. Mais le jugement fut cassé peu de temps après, sous la pression des Militaires.  Lorsque je lui demande pourquoi, aujourd’hui encore, il continue à se battre pour son innocence, alors qu’il sait bien qu’à son âge, il y a peu de chances qu’il ne puisse jamais remettre les pieds dans son pays natal, il m’explique tranquillement qu’il s’agit d’une question de principe :

Un combat pour la Justice n’est jamais totalement perdu. En tout cas, je ne considère pas que la défaite soit actée. Parfois, des fenêtres s’ouvrent, offrant de nouvelles opportunités, alors qu’il ne s’en était présentée aucune durant de nombreuses années. Les saisir est une question de devoir. Aujourd’hui, il me semble que des opportunités sont présentes. La conjoncture est favorable. Sans même nous concerter, avec d’autres exilés, nous l’avons senti. Nous avons créé le site In-Justicia, qui évoque notre affaire, mais aussi d’autres cas de victimes d’injustice en Colombie. De plus, il y a la parution du roman de mon ami et compagnon de lutte Victor Rojas, colombien réfugié en Suède et devenu un grand poète national là-bas. Son livre raconte l’histoire de cette accusation mensongère et ses conséquences. Nous espérons que ce roman ouvrira les yeux de ce qui pourront les ouvrir. Enfin, lorsqu’on observe avec attention la vie politique colombienne, on peut constater que notre affaire n’est pas enterrée. Elle semble au contraire hanter la conscience de certains dirigeants, qui ne peuvent s’empêcher de la citer en exemple, même de manière allusive.

Pour quelles raisons ?

Cette affaire a été montée de toutes pièces par les Militaires avec un seul objectif : donner une image repoussante de la Gauche colombienne, en montrant qu’elle était capable de tuer froidement des personnes innocentes, au moment des négociations de paix avec le M-19. Aujourd’hui, cette histoire invraisemblable assume toujours cette fonction. On dépeint comment des militants de Gauche ont été capables de séquestrer, violer et assassiner une jeune femme enceinte, alors même qu’il a été établit qu’elle n’a jamais été violée et qu’elle n’était pas enceinte. On voulait absolument nous présenter comme des monstres. Imaginez que la Gauche française ait été décrédibilisée par une semblable machination et n’ait plus le droit de paraître sur la scène politique, alors qu’elle représente quelque chose de l’essence de la nation… Qu’adviendrait-il de ce pays ? Pour autant, nous avons pu contrecarrer quelque peu cette fausse image que l’on voulait donner de nous dans l’opinion, grâce à une certaine presse qui était de notre côté et qui a su au moins montrer que tout n’était pas clair dans cette affaire. Mais personne n’a osé s’opposer de front à la version donnée par les Militaires, alors même que les véritables meurtriers de la jeune femme avaient été retrouvés et arrêtés, puis relâchés quelques jours plus tard… Nous touchons ici un point sensible de la vie politique colombienne, car peu nombreux sont ceux qui, aujourd’hui encore, prennent ouvertement notre défense au pays, alors même qu’ils sont intimement convaincus de notre innocence. Les risques seraient trop grands pour eux. Le combat n’est donc plus seulement politique, mais en réalité moral, puisqu’il tend à engager ceux qui y sont impliqués, ou qui voudraient s’y impliquer, dans quelque chose de bien plus profond que des stratégies politiques et des rapports de force. C’est-à-dire impliquer leurs existences-mêmes. On ne peut en vouloir à personne de ne pas avoir un tel courage, même quand ces personnes sont parfois des amis.

Quelle est l’importance de cette histoire aujourd’hui dans la vie politique colombienne ?

Elle est encore d’actualité. Depuis une dizaine d’années, cette affaire de meurtre est utilisée par les Militaires et les para-militaires dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler « la théorie des deux démons ». Certes nous avons commis quelques atrocités, admettent les Militaires. Mais nos opposants en ont commis de pires, ce qui nous absout, car nous avons été généreux avec eux. Il faut donc tout oublier. Chaque militaire qui est condamné nous cite pour excuser les actes qu’il a commis et s’indigner de la soit-disant impunité de la Gauche ! Le combat n’est donc pas fini. L’évoquer n’est pas un veuvage.

Pouvons-nous prendre les choses à leur commencement ? Es-tu prêt à me raconter l’histoire de ta vie ?

La question est au fond de savoir qui je suis, n’est-ce pas ? Oui, j’y suis prêt. Je suis né le 21 novembre 1943 à Barranquilla, sur la côte caribéenne. Mon père était mécanicien dans l’aéronautique, tandis que ma mère était couturière qualifiée. Elle s’appelait Gina D’Laytz Ortega. Elle fut toujours indépendante financièrement par rapport à mon père. Il s’agissait d’une personnalité extrêmement intelligente. Ses origines remontent probablement à une émigration basque et napolitaine, mêlée de sang indien. Mon père, quant à lui, nourrissait beaucoup d’ambitions à mon sujet. Ils appartenaient tous deux à la petite bourgeoisie modeste de Barraquilla. Mon père aurait sans doute voulu que je devienne un ingénieur, un haut-fonctionnaire de l’État au service de la haute bourgeoisie de mon pays. Mais les choses ne se passèrent pas comme il l’aurait souhaité.

A l’âge de 6 ans, je fus envoyé au Collège Américain, un établissement protestant de Barranquilla. Je fus baptisé catholique pour l’occasion, car en Colombie l’identité d’une personne était à l’époque établie à partir du certificat de baptême. Pour autant, je n’étais nullement religieux, ni même croyant. Jamais nous n’avons eu à table la moindre discussion sur un sujet religieux. Dans les Caraïbes, ce genre de questions n’avait pas une grande importance. Ou tout du moins, elles n’en avaient pas dans ma famille. Je ne peux même pas dire que nous étions athées. Je jouais à une espèce de baseball de rue. Dans le Collège Américain de Barranquilla, je reçus une formation académique biblique. Je connais encore par cœur certains psaumes.

Mon père fut une des nombreuses victimes collatérales de la mutation de l’aéronautique, qui passait de la propulsion à hélice à celle du jet. Il bénéficia d’une sorte de plan de licenciement, qui lui permis de monter une petite entreprise de transports, laquelle fit malheureusement faillite. C’est la raison pour laquelle nous dûment émigrer économiquement vers Bogotá, la capitale. Ce fut difficile pour ma mère, car les canons de la mode y étaient différents de ceux de Barranquilla. Elle dut se former par elle-même. A l’âge de 13 ans, j’intégrais le Collège Saint Bartolomé, dirigé par des Jésuites. Il fallut donc que j’effectue ma première communion. Je n’avais pourtant aucune idée de la signification symbolique et religieuse de ce sacrement. Je me confessais en racontant un péché imaginaire, comme me l’avaient suggéré mes copains. C’est à cette époque que je connut ma première impression esthétique fondamentale. Moi qui n’avais jusqu’à présent connut que l’austérité architecturale des temples protestants de ma ville natale, je fus littéralement saisi par le faste baroque de l’Église San Ignacio de Bogotá. Je tombais amoureux de la Beauté, au point de désirer me mettre à son service. Je devins donc enfant de cœur. Je connaissais à l’époque l’intégralité de la messe en latin. J’étais fasciné. Mais il ne s’agissait pas de croyance, simplement d’esthétique.

Comment se fait-il que tu n’es pas été converti au Catholicisme ?

C’est une bonne question ! Je ne me l’étais jamais vraiment posée. Peut-être ma formation protestante initiale a-t-elle constitué inconsciemment un obstacle. Je crois surtout que j’étais avant tout fasciné par tout le décorum et les vêtements somptueux des prêtres catholiques. Mais pas par leur doctrine. Un des prêtres qui disait la messe avait un style très particulier, jusque dans ses gestes. C’était pour moi comme une grande pièce de théâtre. Ensuite, à l’âge de 15 ans, je fus expulsé de l’établissement et envoyé dans un autre collège, à Zipaquirá, à une cinquantaine de kilomètres de Bogotá, qui était dirigé par la congrégation de Frères des Ecoles Chrétiennes. Mais au bout d’un certain temps, j’en fus renvoyé pour irrévérence, là encore, au grand désespoir de mon père.

Pour quelles raisons ?

L’enseignement était de qualité, mais je ne supportais pas les signes de révérence qu’il fallait constamment donner aux Frères. Par exemple, il fallait appeler le curé « Su Eminencia » (« Votre Éminence »), alors que je m’obstinais à lui dire « Vous ». « Vous est le nom de mon chien ! » me disait alors l’ecclésiastique. « Comment faut-il m’appeler ? » me demandait-il d’un ton menaçant. « Vous ! », lui répondais-je. En outre, un jour, je refusais d’embrasser la coiffe de Pie XII, qu’on avait fait venir dans l’établissement. « Tout le monde l’a fait, tu dois le faire aussi ! » me disaient les prêtres. « C’est bien pour cela que je ne le ferais pas ! C’est plein de microbes maintenant ! » répliquais-je. Je les exaspérais. Avec mes camarades les plus âgés, nous passions une grande partie de notre temps à faire de l’obstruction afin d’éviter que les plus jeunes ne se retrouvent seuls avec certains Frères, connus pour leurs pratiques pédophiles. Nous protégions les culs des jeunes recrues ! Cela nous valut une hostilité d’autant plus grande. Pendant les deux années que je passais là-bas, je fus punis presque tout le temps. Un jour, lorsqu’il nous remettait nos notes, un des Frères avait, à porté de main, un pistolet. Il nous a dit en effet qu’il nous considérait comme très dangereux. Mais la vérité est que nous les emmerdions, en les empêchant d’agir comme ils l’entendaient et d’être seuls avec les enfants.

As-tu expliqué cela à ton père ?

Non, on grandit tout seul chez nous. Lorsque j’ai dû quitter l’établissement, on me fit signer un papier comme quoi je m’engageais à ne jamais demander à réintégrer d’établissement de leur congrégation. Au cours de cette première partie de ma scolarité, je ne travaillais pas beaucoup, mais j’avais de très bons résultats quand je le voulais, ce qui redressait opportunément ma moyenne générale.

Tu es donc revenu à Bogotá ?

Oui. Là j’ai intégré un lycée où étudiait mon frère. Je pense qu’il s’agissait d’un lycée de la Franc-Maçonnerie. J’y ai reçu une éducation littéraire classique approfondie. Je découvrais avec passion les grands classiques de la littérature espagnole, allemande et autres. J’étais fasciné par l’unification italienne, les Niebelungen, les Mythes Indiens, etc. Une des personnalités marquantes de ce lycée était le Professeur Duran, qui nous fit découvrir les grands classiques espagnols. J’avais de très bons résultats, notamment en Mathématiques. En dernière année du Lycée, je fus profondément marqué par l’enseignement d’un professeur de Philosophie, qui était marxiste. Cet homme vint véritablement combler le vide qu’il y avait en moi. Plus tard, cet homme devint un ami et un militant. Pour autant, je lui menais la vie dure en cours, en prenant systématiquement la défense des thèses adverses aux siennes, notamment religieuses. Je me faisais l’avocat du Diable, ou plutôt, en l’occurrence, de Dieu. Un jour, il me lança à son tour une pique :  » L’âne de Balaam s’est remis à braire ! ». Un jour, à 17 ans, en Première, alors que je flânais dans un parc où se trouvait un vendeur de livres à la sauvette, je tombais sur un ouvrage intitulé « Marx et le marxisme », à partir duquel je fis un exposé. Ce fut ma première réflexion personnelle.

Après ton Baccalauréat, tu as donc intégré l’Université ?

Mon père était enfin fier de moi. Il s’agissait de l’Université Nationale, l’équivalent en France de l’École Centrale. L’année de mon arrivée à l’Université, la Gauche venait d’y gagner pour la première fois les élections étudiantes. En outre, à cette époque, en 1962, toute l’Amérique Latine était en effervescence ! Cuba venait d’accomplir sa Révolution ! Si un peuple a pu ainsi se mettre debout, nous nous disions que nous en étions capables également ! J’allais de réunion en réunion, ne rentrant pratiquement pas chez moi le soir, dormant dans les salles de cours, ou ailleurs. Tout cela se conjuguait avec une découverte effrénée de la culture. Je découvrais la musique classique, j’assistais à de nombreuses représentations théâtrales, je me passionnais pour les pièces de Brecht, etc. Je militais, j’avais des copines, je militais, etc. Pour autant, je ne négligeais nullement mes études, car l’excellence était une condition de la reconnaissance universitaire. On ne pouvait pas demander aux étudiants de voter pour nous si nous n’avions pas nous-même d’excellents résultats. Cependant, mon père voyait d’un très mauvais œil cette évolution vers le militantisme, car il craignait pour mon avenir tout autant sans doute qu’il désapprouvait mes idées nouvelles. La coutume du repas du dimanche en famille, à laquelle j’avais continué à sacrifier, devint bientôt le théâtre de conversations houleuses qui ne menaient à rien. Je décidais bientôt de ne plus m’y rendre.

Peux-tu en dire davantage sur l’ambiance que tu as connu à l’Université Nationale de Bogota ?

En 1962, trois ans après la Révolution Cubaine, les idées de liberté avaient fait leur chemin en Colombie. Fidel Castro était le porte drapeau de la lutte pour la dignité de nos peuples. L’ensemble du mouvement étudiant était alors traversé par le désir de rompre avec un passé de violences perpétrées par la classe dirigeante afin de maintenir son hégémonie. Je participais à des groupes d’étude de la pensée marxiste. Cependant, cette ébullition politique ne m’empêchait pas d’obtenir de bons résultats académiques, tout en assouvissant ma soif de découvertes culturelles dans différents domaines : en théâtre, en littérature ou en musique notamment. A cette époque, ma lutte politique s’inscrivait spécifiquement dans le cadre universitaire. Ma première participation à une grève étudiante eut lieu en 1962, et avait pour objectif la réforme du statut de l’Université.

En 1964, il se produisit un événement d’une grande importance, qui allait contribuer à élargir sensiblement le cadre de mon engagement politique. Le gouvernement colombien de l’époque avait en effet déclaré la guerre au noyau traditionnel de la résistance paysanne en Colombie, qui allait plus tard donner naissance aux FARC. L’école d’ingénieurs où je me trouvais décida alors d’entrer en grève, afin de manifester sa solidarité envers le monde paysan. Cette grève fut une grande réussite, dans le sens où cette école traditionnellement de droite vota pourtant son soutien au monde paysan. Tout comme moi, beaucoup de gens se sont politisés à cette époque. En 1965 eut lieu la création de l’E.L.N. (Armée de Libération Nationale), que nous accompagnions de notre soutien. Dans ce cadre, je fis la rencontre de personnalités importantes, comme Francisco Muõz, qui a été assassiné par la suite, ou Germán Sarmiento, qui plus tard est devenu un ami proche, ou encore Julio Cesar Cortés, o Armando Correa. La plupart de ces dirigeants du mouvement étudiant finirent malheureusement assassinés les uns après les autres. En même temps, j’adhérais au Front Uni de Camilo Torres et je participais au travail d’alphabétisation des quartiers populaires de Bogota. En 1965, je décidais de devenir un membre actif des réseaux urbains d’appui à la guérilla. Ce que je fis jusqu’en 1969, tout d’abord en tant qu’étudiant jusqu’en 1966, puis en tant que travailleur salarié jusqu’en 69.

Y-a-t-il eu une personnalité qui s’est avérée particulièrement marquante pour toi durant cette période de ta vie ?

Oui. Une personnalité a marqué mon esprit de manière durable. Guillermo Puyana Mutis était un ancien dirigeant de la Jeunesse du Mouvement Révolutionnaire Libéral. C’était un ancien étudiant en droit qui, plus tard, a réalisé une brillante carrière d’avocat pénaliste. Il m’a prodigué une formation intellectuelle au marxisme-léninisme qui se situait dans la lignée de la pensée du Parti Communiste Chinois de l’époque. En effet, il avait été formé à l’école des cadres de ce Parti. Sa formation consistait à nous inculquer des idées simples, mais d’une très grande profondeur. Il s’agissait d’idées liées à la lutte politique. Nous apprenions à chercher rapidement la vérité dans les faits. Cela peut paraître simpliste, dit de cette manière, mais cette formation au marxisme était novatrice pour l’époque, au moins pour nous, précisément en ce quelle tranchait avec des modes de pensée basés sur une idéologie manichéenne. Nous apprenions à analyser les faits de manière méthodique, en tenant compte de la contradiction de manière dialectique. Cette forme de pensée avait une visée éminemment pratique et volontariste. C’était une école de la volonté ! Nous devenions ainsi des hommes d’action. Nous partions du constat de la réalité présente en vue de sa transformation radicale. Nous cherchions ce qui devait être fait pour atteindre l’objectif d’un monde plus juste. Guillermo Puyana était un homme étonnamment sagace. Plus tard, il est devenu fonctionnaire de l’Ambassade de Colombie en Chine. Il fut un grand avocat pénaliste, proche toujours de la gauche et du monde syndical. Cependant, il resta en marge de la lutte armée, tandis que nous étions dedans.

En quoi consistait le soutien que devait apporter le réseau urbain à la lutte armée ?

Principalement à organiser le soutien logistique, à acheminer des vivres et des médicaments aux guérilleros. Par exemple, les médicaments servant à guérir la leishmaniose, qui s’attrape dans la jungle. Ce médicament faisait l’objet d’un contrôle strict de la part des Militaires.

As-tu été inquiété ?

Nous étions organisés de manière suffisamment clandestine pour ne pas attirer l’attention sur nous. Cependant, de nombreux camarades, qui étaient plus exposés que nous, eurent de graves ennuis. Certains furent arrêtés et tués. Il fallait donc périodiquement réorganiser le réseau.

En 1969, un groupe de militants, dont moi, décidâmes cependant d’abandonner la lutte sous la forme qu’elle avait prise. En effet, sur de nombreux points fondamentaux, nous étions en désaccord avec la manière dont la lutte armée était conduite. Notamment, nous n’approuvions pas la dérive militariste que la guérilla avait prise, avec son culte du chef. Certains de mes amis et camarades furent fusillés pour avoir osé contester l’autorité d’un chef militaire de l’ELN, nommé Fabio Vasquez. A mon sens, la guérilla n’était plus une guerre du peuple, mais une guerre au nom du peuple, c’est-à-dire d’une élite qui se croit nantie de certains droits et privilèges. Je ne pouvais l’accepter. Nous avons alors démobilisé certains secteurs. Nous nous demandions comment continuer la guerre autrement. Un moment, le modèle de la guérilla urbaine de l’Uruguay fut envisagé. Mais, en 1969, nous nous sommes réunis et nous décidâmes que nous ne voulions plus nous risquer dans de telles aventures sans avoir un objectif et un mode opératoire en lesquels nous pouvions véritablement croire. C’est pourquoi la décision fut prise de faire une pause et de cesser notre soutien à la lutte armée.

Quel était votre objectif révolutionnaire ?

Pour ma part, le projet que je poursuivais était celui d’une démocratie populaire. C’est-à-dire une alliance des différentes classes sociales afin de constituer un nouvel ordre social, opposé à l’oligarchie et à l’impérialisme américain. Il ne s’agissait pas pour moi d’instaurer une dictature du prolétariat. Cela nous permettait d’avoir une certaine flexibilité dans nos alliances politiques. Dans cette optique, une phrase de Mao m’a toujours accompagnée : « Le révolutionnaire doit servir le peuple de tout son cœur ». Cette petite sentence peut paraître simpliste, mais elle recèle une grande profondeur. Elle signifie que celui qui œuvre dans le sens d’un projet révolutionnaire doit le faire en tenant compte de la réalité du peuple dont il se réclame. Il ne doit pas fantasmer un peuple idéal qui n’existe pas, mais servir celui qui est là, avec son cœur, loin des utopies totalitaires qui peuvent encombrer son esprit. Il s’agit de servir le peuple et non de l’asservir. Nous n’avions pas le désir de diriger le peuple, mais nous voulions que ce dernier assume sa propre direction et forme ses propres cadres. Le peuple colombien est rebelle, et il a beaucoup de forces en lui. Il est possible de croire en lui et de se mettre à son service, si le cœur est capable de s’ouvrir à cette réalité. Quand on fait seulement la Révolution avec sa tête, on se place volontiers au-dessus des autres. Mais quand on veut la faire avec son cœur, on est l’égal de ceux pour qui l’on se bat.

Ce que tu décris de tes années étudiantes n’est pas comparable aux mouvements de contestation que nous avons connus en Europe à la même époque. Il s’agit plutôt de la réalité d’un pays en guerre.

Nous avions parfaitement conscience d’être un pays en guerre et d’inscrire notre action dans le cadre d’une résistance.

Quelle place pouvait avoir ta vie personnelle dans un tel contexte ?

Je garde surtout de ces années le sentiment puissant d’avoir fait partie de ceux qui luttaient pour une cause juste. Ma vie personnelle n’était pas absente, ni mise entre parenthèses, mais se confondait avec ce sentiment d’appartenance. Nous pensions être du côté de ce que l’humanité pouvait offrir de meilleur du point de vue social et politique. Nous appartenions à une fratrie qui rêvait, avec honnêteté, probité et abnégation, d’un avenir meilleur pour le bénéfice de tous. Bien sûr, des dérives se produisait aussi. Je pourrais développer longuement ce point, car je suis lucide à ce sujet. Mais cela ne doit pas occulter la réalité de ce sentiment d’appartenance à une fraternité unie pour une cause supérieure. Car cela nourrit l’esprit et permet à ceux qui y adhèrent un partage, une communion des camarades, dont il est difficile de décrire la nature et de mesurer la portée. Ce lien nous accompagne toute notre vie. Je fais partie des hommes qui luttent et jamais je ne trahirais la cause que je sers. Les combattants des autres pays en lutte contre l’Impérialisme, je les ressens comme mes frères. C’est sans doute le sentiment qui m’a le plus profondément marqué et qui m’a accompagné tout au long de ma vie. Je me sens moi-même comme un membre des militants pour la cause de l’avenir de l’humanité. Bien que je n’ai jamais adhéré au Parti Communiste, je me considère comme « communiste » au sens où je viens de le décrire, c’est-à-dire un militant pour l’égalité des Hommes.

Pourquoi n’as-tu jamais adhéré au Parti Communiste ?

Cela tenait tout d’abord aux circonstances historiques. Lorsque je suis devenu révolutionnaire, le Parti Communiste Colombien s’opposait à la lutte armée. J’étais pour. De plus, après le XXème Congrès du Parti Communiste de l’URSS, qui consacra la division sino-soviétique, je me suis éloigné définitivement. J’ai choisi le chemin de l’amitié avec les Chinois.

Pourquoi as-tu décidé de voyager en Europe ?

En 1969, j’ai décidé d’abandonner la lutte armée et de venir séjourner en Europe. J’avais une idée précise en tête : lire ! Lire tout ce que je n’avais pas eu le temps de lire et penser des nouvelles formes pour notre lutte. En effet, à cette époque, je pensais que la voie de la lutte armée en Colombie ne pourrait avoir une issue favorable, qu’il fallait changer les méthodes pour mener à bien la lutte révolutionnaire. L’ELN était très affaiblie. Je voulais m’éloigner de la vie politique colombienne. L’invasion de la Tchécoslovaquie, contre laquelle je m’insurgeais, m’a dissuadé d’aller à Cuba, car le discours de Fidel Castro au sujet de ces événements m’avait profondément déçu.

Pourquoi le choix de la France ?

A l’époque, la France était perçue comme le phare de la pensée de Gauche. Cependant, je fus quelque peu déçu par cette dernière. En effet, le marxisme français me semblait trop académique, porté qu’il était par des Normaliens. En revanche, je découvris en France toute la puissance du marxisme italien. Je fis la découverte de la pensée d’Antonio Gramsci, le fondateur du Parti Communiste Italien. La France m’a également appris la nécessité de la rigueur intellectuelle, sans parler des infinis plaisirs du palais et de la bouche.

Je crois que ma formation d’ingénieur s’est combinée à ma formation politique marxiste-léniniste. Aujourd’hui encore, confronté aux difficultés de la vie, mon esprit opère parfois une transformation radicale et se transforme en « ingénieur », capable d’aborder la réalité d’une manière strictement rationnelle. Je suis en effet un ingénieur frustré, dont la réalisation a été ajournée sine die en raison de la politique.

Quelles études as-tu suivies en France ?

Avant ma venue en France, j’avais travaillé en Colombie pendant trois années consécutives dans un Institut de Recherche Technologique. C’est ce qui m’a permis de demander un statut d’étudiant dans une grande école française d’ingénierie. Mes études françaises ont donc commencé par de l’ingénierie économique. J’ai été accepté à l’École Nationale Supérieure d’Administration Économique. Dans ce contexte, j’ai découvert un penseur économiste nommé Malinvaud, qui associait l’économie aux mathématiques et aux statistiques. Il fallait travailler beaucoup, ce que je fis durant le premier trimestre de cette année 1970.

Mais, à cette époque, les soubresauts de Mai 68 étaient encore palpables dans la société française et dans le monde étudiant. Il y avait de nombreuses manifestations, groupes de paroles et d’actions, manifestations culturelles, etc. Un beau jour, tandis que je me trouvais au Métro Censier, près de la Sorbonne-Nouvelle, je vis défiler devant moi une gigantesque manifestation estudiantine contre la guerre au Vietnam, chantant l’Internationale. Un déclic se produisit dans mon esprit : « Pourquoi t’enfermer ainsi dans tes études d’ingénierie, et rester cloîtré dans ton sombre petit appartement du quartier de Belleville, alors que la vie est là dehors, pleine de lumière et de joie dans la rue ?! ». C’est ainsi que la politique, que je croyais mise à l’écart de ma vie pour un long moment, m’a rattrapé. Je décidais de rendre à la Bibliothèque de mon école les ouvrages d’études que l’on m’avait confiés. Je ne me suis pas présenté aux examens. Je recommençais une vie de militant politique, en allant écouter des conférences sur l’Amérique Latine. J’ai découvert, à l’Université de Vincennes (Paris VIII), le philosophe Alain Badiou, dont je suis toujours les travaux aujourd’hui. Pour justifier de mon séjour aux yeux des autorités françaises et de la Préfecture, je me suis inscrit dans un cursus de Maîtrise d’Économie Politique à l’Université de Vincennes. J’y ai découvert les économistes anglo-saxons. Cependant, je travaillais surtout Le Capital de Marx, que j’étudiais dans le cadre de petits groupes, que nous animions avec des amis. Il y avait ainsi nombreux groupes d’études, dans différents endroits de Paris.

Comment parvenais-tu à subvenir à tes besoins matériels ?

A Paris, je vivais de petits boulots divers et variés. A l’époque, ce genre de travaux étaient bien rémunérés et permettaient de vivre décemment, contrairement à ce qui se passe de nos jours. Ainsi, je ronéotypais les documents de la Ligue Mondiale contre la Tuberculose. Je travaillais également au service de Calindex, une petite entreprise qui plus tard fut rachetée par Suez. C’était une compagnie chargée de relever les compteurs de chauffage des foyers français. Ainsi, deux fois par an, je parcourais la France, de ville en ville et d’appartement en appartement.

J’habitais à cette époque une petite maisonnette située dans le jardin de la propriété d’un théologien protestant parisien nommé Georges Casalis, et de son épouse Dorothée. En échange de cette mise à disposition, j’effectuais chez lui des petits travaux d’archivages de documents, une à deux matinées par semaine. Son jardin était magnifique. Je devins un ami intime de ce couple, originaire de la région de Strasbourg. Son épouse, quant à elle, venait de Suisse. Ils étaient calvinistes. Georges Casalis, qui parlait allemand, étant originaire d’Alsace, a été chargé par l’Église Réformée de France de la réconciliation franco-allemande. Quand je l’ai connu, il animait, avec Roger Garaudy, les « dialogues chrétiens-marxistes ». C’était à la fois un homme d’église et de progrès. A sa table, à laquelle j’étais périodiquement invité, je fis la rencontre de nombreuses personnalités d’Amérique Latine, notamment issues du mouvement de la Théologie de la Libération. Je connus ainsi un pasteur protestant argentin, Mauricio López, qui fut l’un des disparus lors de la dictature.

En 1973, je décidais de repartir en Colombie. Il s’était passé pour moi quelque chose de très important au cours de ce séjour. Il s’agit d’un phénomène que mentionnent de nombreux auteurs latino-américains : lorsqu’on arrive à Paris, on est Colombien, Bolivien, Péruvien ou Vénézuélien, etc. Mais lorsqu’on en repart, on est Latino-Américain ! En effet, on côtoie dans cette ville de nombreux camarades de lutte provenant des différents pays du continent et l’on finit par comprendre que nous avons le même destin. Certes, un tel sentiment n’est pas largement répandu chez nous, mais la littérature en témoigne. C’est la raison pour laquelle, pendant plusieurs mois avant de rentrer en Colombie, je décidais de visiter l’Amérique Latine. Avec ma compagne de l’époque, Marthe, originaire de Suisse, qui allait devenir la mère de mon premier fils, Sebastian, je traversais l’Argentine, la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, avant d’arriver en Colombie fin décembre 1973. Ce voyage m’a permis d’intégrer profondément, dans mon cœur et dans mon esprit, la notion de fraternité entre les différents peuples d’Amérique Latine, tout en ouvrant la vertigineuse question de notre identité commune. Le jour où nous aurons la réponse à cette question, je pense que nous deviendrons une grande puissance culturelle et politique. Qui sommes-nous, nous-autres les Latino-américains ? Quelle est notre véritable histoire ? Comment as-t-on pu nous arracher nos racines africaines et indiennes, notamment ? Irons-nous au bout de cette quête, dont notre littérature porte parfois la trace ?

Je suis revenu de mon périple à travers les différents pays d’Amérique Latine le 23 décembre 1973. Je posais de nouveau le pied en Colombie après plus de trois ans d’absence. Trois jours plus tard, je trouvais un travail hautement qualifié dans un institut de sondage. Cet institut fut chargé de réaliser les sondages sortis des urnes lors de l’élection présidentielle de 1974 et avait annoncé la victoire de López Michelsen. Nous réalisions également des enquêtes d’opinion. J’étais alors bien rémunéré.

Es-tu revenu directement à la politique ?

Non, il me fallait observer et comprendre les évolutions significatives que mon pays avait traversées en mon absence. J’ai donc tout d’abord milité avec un parti nommé ANAPO, qui s’était engagé dans une voie sociale démocrate peu défini, mais qui avait l’avantage de toucher de nombreuses catégories de la population colombienne. Je parlerais aujourd’hui volontiers de « chavisme de troisième catégorie ».

Pendant un an et demi, j’ai commencé à prendre contact avec le mouvement paysan, qui était entré dans la vie politique nationale de façon fracassante, avec des actes d’occupation des terres des grands propriétaires fonciers. Ce qui provoqua immanquablement des réactions violentes de la part des forces répressives. Ces paysans s’en prenaient ainsi en effet au noyau même de l’hégémonie politique colombienne, qui est une forme d’alliance entre la grande bourgeoisie, l’armée et les grands propriétaires fonciers. Nous faisions partie d’un groupe marxiste-leniniste appelé ORP. Je collaborais aux actions de formations des cadres du mouvement paysan. Nous avions le bonheur de voir peu à peu des masses paysannes, au départ analphabètes, s’approprier des concepts philosophiques, anthropologiques, sociologiques, etc. Les idées révolutionnaires devenaient ainsi une force concrète de transformation des existences. Ce souvenir est un acquis qui ne peut m’être ôté.

Au cours de ces années de lutte, je découvrais toute la violence de l’appareil répressif, de la société et des grands propriétaires fonciers à l’égard des masses paysannes. Ce n’était plus pour moi une abstraction. Je découvrais ainsi que la violence de la répression – avec son lot de tortures et d’ignominies – ne s’appliquait pas qu’aux révolutionnaires et aux militants politiques, mais au peuple paysan colombien dans son ensemble. J’ai pu observer les ravages opérés par la production de la marijuana, avant celle de la feuille de coca. Sans parler de la présence des paramilitaires, parfaitement acceptée par les pouvoirs politiques régionaux. Toute contestation devenait ainsi punissable de mort. La proximité avec le monde paysan m’a donc fait découvrir une réalité qui m’a profondément bouleversée.

Pendant ces années là, j’ai pu travailler à côté de dirigeants du mouvement paysan comme Froilan Rivera et Miguel Gamboa. Malgré les divergences politiques qui ont surgis entre nous ultérieurement, je tiens à rendre hommage à leur abnégation et à la qualité de leur engagement pour la cause révolutionnaire.

Pendant deux années consécutives, je travaillais comme cadre supérieur de cet institut de sondages que j’ai évoqué plus haut. Cependant, mon engagement dans la vie politique prenait une telle ampleur que je ne pouvais continuer à m’investir dans mon travail avec l’intensité qui était exigée. C’est pourquoi je me décidais, fin 1975, à postuler à un poste de professeur à l’Université Nationale, en ingénierie économique.

En 1977, nous avons dissout l’ORP et créé un nouveau mouvement nommé Démocratie Populaire, en lien avec le mouvement paysan. Ma tâche à Bogota consistait à étendre l’organisation aux quartiers populaires et chez les jeunes. Nous participions ainsi à la vie politique urbaine locale, notamment en présentant des listes lors des élections. Je devenais un homme public. Je devais donc faire attention à ma personne publique et à la manière dont j’apparaissais aux yeux des autres.

As-tu apprécié cette nouvelle activité professorale ?

Oui, mais mon esprit était ailleurs, à savoir dans mes engagements politiques. La politique possède en effet la redoutable particularité de tout envahir, de ne laisser subsister aucun espace à soi. Quand on est pris par elle, il faut y penser en permanence, du matin au soir. L’évolution des rapports de force étant constante, il est nécessaire d’être très vigilant, afin de ne jamais se laisser surprendre par l’ennemi. L’objectif de ce dernier étant de nous faire disparaître, il est impossible de baisser la garde ne serait-ce qu’un instant. En outre, il faut être capable de pouvoir se positionner rapidement sur une multitude de sujets complexes qui font leur apparition chaque jour sur la scène politique. Cela nécessite d’avoir des équipes qui travaillent en permanence, de consulter rapidement des spécialistes, etc. Il faut constituer une sorte de gouvernement de l’ombre. La vie personnelle est de ce fait ajournée. Mais c’est aussi ce qui donne le courage de mourir pour la cause que l’on défend, si les circonstances l’exigent.

Comment réagissaient les militaires ?

Au cours de ces années de lutte, il m’est arrivé souvent d’avoir à me cacher. Mais je n’ai été qu’une seule fois en prison. En effet, le pouvoir militaire colombien réagit bien souvent de manière nerveuse et irrationnelle, ce qui a pour conséquence de créer une situation très tendue. Il était alors nécessaire de prendre le chemin de la clandestinité, le temps que la situation s’apaise. Pour comprendre cela, il faut tenir compte du fait que le pouvoir militaire colombien n’est pas, comme en Europe, inféodé aux institutions du pays. Il fait un peu ce qu’il veut, de manière très autonome. Même le Ministre de la Justice ne peut s’opposer à certaines de décisions de ce pouvoir militaire. Des cadres juridiques spécifiques, comme le « Statut de Sécurité », donnent aux militaires tous les droits.

C’est pourquoi j’ai dû parfois me cacher pendant plusieurs jours. A certaines occasions, j’étais accueilli chez une artiste contemporaine nommée Feliza Bursztyn, une femme généreuse et à qui je voue une grande admiration. Comme je passais ce temps de dissimulation à l’observer travailler dans son atelier, celle-ci me familiarisa aux principes de l’art moderne. Grâce à la fréquentation de ses travaux, je comprenais que la beauté des choses ne consiste pas tant dans la manière dont elles sont représentées que dans le regard que l’on pose sur elles.

Une nuit, après avoir réintégré mon domicile, après plusieurs jours où j’avais dû rester caché dans son atelier, je fus cpturé par les militaires et détenu dans un de leurs camps. On me relâcha au bout de trois jours, non sans m’avoir imposé volontairement, aux yeux des autres détenus, une accolade avec un chef. Ce geste était destiné à jeter le soupçon sur moi après ma sortie, conformément aux méthodes que ces gens-là employaient.

Et ta vie personnelle durant ces années ?

Elle fut marquée par la naissance de Sebastian, puis par mon divorce avec Marthe. Nous nous étions connus quelques mois avant mon départ pour l’Europe, au deuxième semestre de l’année 1969. Elle était une jeune enseignante, en conflit avec son institution. Un ami commun m’avait invité à discuter de cette lutte avec elle. C’est ainsi que nous nous étions rencontré et qu’avait commencé notre relation de dix années. Puis notre rêve commun se brisa. Pour autant, nous restâmes toujours en bons termes et Marthe m’apporta tout son soutien dans les épreuves difficiles qui allaient survenir plus tard.

Malgré notre divorce et l’éloignement, je tenais à marquer ma présence paternelle auprès de mon fils Sebastian de manière constante. Quand j’étais avec lui en Colombie, j’allais le chercher chez lui pour le conduire à l’école, ou bien je l’amenais à la piscine, etc. Une fois réfugié en Europe, ce fut plus difficile. Mais je maintenais le lien, qui impliquait de prendre le train une fois par mois pour lui rendre visite en Suisse, où Marthe était revenue, alors même que je n’avais que très peu de moyens financiers. Je tenais à être présent en tant que père devant mon fils. Concernant Marthe, il s’agissait d’une personnalité très ferme, dont le lien profond avec la Colombie s’est avéré indestructible. Elle avait rencontré la gauche révolutionnaire colombienne à partir de son vécu de jeune suissesse catholique, ce qui permet d’entrevoir la révolution intérieure qu’elle a été capable d’effectuer. Ensemble, nous avons partagé la découverte enthousiasmante des idées de Mai 68, auxquelles elle adhérait avec conviction.

Je rencontrais Inès en 1977. C’était à l’occasion du Quatrième Congrès du Mouvement Paysan. Nous avons tout d’abord collaboré ensemble en tant que camarades de lutte, avant d’entamer une relation plus intime, en 1979. Avec elle entra également dans ma vie, comme un cadeau, sa fille prénommée Karibania. Mon fils Joachim naquit de cette union en 1981. Inès était une personnalité très engagée dans le mouvement de défense des populations locales indigènes. Elle était également une militante féministe convaincue. J’appréciais particulièrement chez elle la manière dont elle savait se mettre en accord avec ses propres convictions, sans accepter la moindre concession à ce qu’elle estimait juste. Ou seulement très peu. Elle savait être conséquente envers elle-même. Mais parfois, cela pouvait même se retourner contre moi ! Car Inès n’hésitait pas à contester publiquement des décisions que j’avais prises dans le cadre de mes activités politiques, lorsqu’elle estimait qu’elle ne pouvait taire ses critiques. Comme nous étions en couple et que la plupart de mes camarades ne concevait pas que la compagne d’un dirigeant politique puisse avoir des prises de position personnelles indépendamment de celles de son compagnon, il arrivait fréquemment qu’on me tienne pour responsable de ses propos, alors qu’il n’en était rien, ce qui me mettait dans l’embarras. En ce sens, je peux dire qu’Inès était une authentique féministe, c’est-à-dire quelqu’un pour qui le droit élémentaire des femmes à détenir une pensée autonome était de l’ordre de l’évidence. Elle était aussi une personnalité d’une grande droiture, en qui je savais pouvoir compter, quelles que soient les circonstances. Peu de personnes possèdent cette forme de fiabilité qui ne faillit pas lorsque survient l’épreuve.

Dans quel état d’esprit étais-tu en 1981, peu avant les événements de l’affaire Gloria Lara ?

A cette époque, nous avons eu des divergences au sein du mouvement de la Démocratie Populaire, en particulier avec Miguel Gamboa et Froylan Rivera. Le noyau de ces divergences résidait dans le type d’organisation qu’il fallait adopter pour avancer dans le sens d’un renforcement de l’organisation démocratique du peuple colombien. Ils ont pris le chemin de militer au sein du Parti Libéral de Luis Carlos Galán. Nous ne pouvions suivre une telle direction. Nous avons alors donné naissance à un petit journal nommé « Cause communiste ». Nous avons également fusionné notre propre organisation avec un autre groupe politique nommé PTC. Mais cette décision s’avéra contre-productive, car le groupe en question apportait avec lui, pour le dire de façon élégante, plus de vices que de vertus. Ces difficultés me fatiguaient.

Je me trouvais donc dans une situation de remise en cause idéologique profonde de mes propres convictions politiques. Je m’apprêtais en effet à rompre avec la conception léniniste du Parti. La force du léninisme réside dans le fait que cette doctrine permet à une petite structure politique d’agir de manière très efficace, grâce à la discipline et à l’organisation structurée qu’elle impose. Cependant, le revers de la médaille est une forme de rigidité et de fermeture aux idées nouvelles. L’organisation politique léniniste est nécessairement marquée, selon moi, d’un certain conservatisme, d’une tendance au soupçon de trahison des principes fondamentaux, etc. La lutte politique et les rapports de force au sein-même de l’organisation deviennent ainsi un frein considérable à la cause qui est poursuivie. Je crois que les idées d’Antonio Gramsci, que j’avais rencontrées au cours de mon séjour en France, avaient lentement mûries et fait leur chemin dans mon esprit. Par essence, elles signifiaient l’abandon du léninisme. En effet, selon ce penseur, la conquête du pouvoir passe par celle des esprits, avant celle de l’État. L’hégémonie qu’il visait était en premier lieu culturelle et politique.

Cette décision, longuement réfléchie, me mit dans une situation délicate, y compris vis-à-vis de ma propre organisation, à un moment crucial où j’aurais eu besoin de tout son soutien.

Nous allons à présent aborder le déclenchement de l’affaire Gloria Lara. Est-il possible pour toi de le faire en évoquant les faits dans leur succession chronologique, tels que tu les as vécus, en te souvenant avec précision des émotions et des pensées qui ont été les tiennes à l’époque ?

Il faut que tu comprennes qu’un militant politique révolutionnaire comme je l’étais apprend à faire abstraction de sa propre personne. Aux moments de crises, nous revêtons une armure de chevalier. Nous traversons les événements de notre propre vie en les analysant avec rigueur, même lorsque ceux-ci ont des conséquences directes sur nos existences. Nous ne nous apitoyons par sur nos petites personnes. Nos sentiments personnels passent volontairement à l’arrière-plan. Aujourd’hui encore, lorsque je relis les articles que j’ai pu écrire et faire publier lors des événements de l’affaire Gloria Lara, je me sens en parfait accord avec ce que j’avais pu penser à l’époque. Aucun sentiment personnel n’y transparaît, sinon celui de l’indignation face à une injustice. D’ailleurs, je me refuse à ce que mes relations amicales soient fondées sur la seule compassion, ou d’autres sentiments de ce genre. A mon sens, c’est le partage des pensées qui permet l’amitié véritable, pas la communion des sentiments. Ici, en Europe, nous n’acceptons pas l’amitié de ceux qui ne font que prendre en pitié les « pauvres petits réfugiés politiques colombiens » que nous sommes. Car nous ne sommes pas que cela ! Nos amis doivent également partager nos luttes et nos espoirs ! Ce sont les idées partagées qui fondent la relation humaine véritable et durable. Elles seules permettent que chacun se place sur un pied d’égalité vis-à-vis de l’autre. Alors oui, je veux bien évoquer ces faits de la manière dont tu souhaites que je le fasse, mais en tenant compte de ce paramètre que je viens d’évoquer.

Quel a donc été ton tout premier sentiment en apprenant que tu étais accusé de ce meurtre, ainsi que d’autres membres de ton organisation ?

Je me trouvais dans un quartier populaire de Bogota avec mon ami Miguel Vargas lorsque la nouvelle est apparue sur les écrans de télévision. L’avis de recherche concernant ma personne s’affichait sur le petit écran. Je me souviens avoir dit aussitôt à mon compagnon : « Cette affaire va bouleverser nos existences ! Il est possible que les militaires nous prennent tout, même nos vies. Mais il y a une chose qu’ils ne pourront pas nous prendre ! Et c’est « ce que nous avons vécu ». Ce qu’ils ne pourrons jamais nous enlever, c’est d’avoir vu les masses paysannes s’approprier les idées révolutionnaires et chercher à se mettre debout, pour leur propre avenir et celui de leurs enfants. C’est d’avoir partager des amitiés profondes dans le cadre d’une lutte à laquelle nous croyions. Certes, lors du déclenchement de cet événement, tout était contre nous et nous désignait comme criminels : la radio, la télévision, l’État, etc. C’était incroyablement dur, mais pas insupportable. Je pouvais le supporter en tant que combattant. Tout comme Inès, je n’étais pas « une feuille au vent ».

Avais-tu entendu parler de l’affaire Gloria Lara avant que ne soit annoncée par la presse la découverte du cadavre de cette pauvre femme ?

Oui bien sûr. Mais il ne s’agissait que d’un fait divers parmi d’autres. Cependant, la présence, à côté du corps, du drapeau de notre organisation dissoute, l’O.R.P., avait immédiatement éveillé mes craintes. Nous avons alors pris contact avec le Procureur Général de la République, par l’intermédiaire d’un ami, membre du Syndicat Général des Instituteurs. Le Procureur nous a aussitôt rassuré, en affirmant que l’enquête se dirigeait vers une piste qui excluait notre responsabilité.

Que s’est-il passé les jours suivants ?

Rien, jusqu’à la disparition mystérieuse d’un jeune camarade de notre organisation, kidnappé à la sortie de son domicile. Il se prénomait Juan. Nous n’avons cependant pas fait aussitôt le rapprochement avec l’affaire. Un jour, une amie qui travaillait dans une agence de publicité vint me trouver en m’annonçant la terrible nouvelle :

  • Le jeune homme que vous recherchez a été retrouvé, me dit-elle. Il a avoué le meurtre de Gloria Lara !

C’est alors que j’ai compris l’amplitude de cette affaire et les risques que nous encourions. J’ai aussitôt averti ma compagne, Inès, ainsi que mon ex-épouse, Marthe. Je leur ait dit qu’il était nécessaire de nous cacher au plus vite. Marthe eut beaucoup de mal à comprendre en quoi elle pourrait être mêlée à tout cela, puisque nous étions séparés depuis longtemps. Mais je réussis à la convaincre :

  • Tu dois comprendre que les fichiers de l’Armée ne sont pas à jour, lui dis-je. Si je suis impliqué, tu le seras également.

Elle accepta de dormir à un autre étage de son immeuble, avec notre fils Sebastian. Cette initiative les sauva probablement tous les deux. Le soir même en effet, l’Armée débarqua en défonçant la porte de son appartement, qu’elle saccagea entièrement. Elle échappa ainsi probablement à la prison et à la torture.

Inès, quant à elle, compris rapidement la nécessité de se cacher. Elle décida d’elle-même de quitter notre maison cette nuit-là. Elle avait flairé l’imminence du danger. Elle alla déposer Joaquim et Kari-Bania chez sa mère, puis partit se réfugier ailleurs. Pour ma part, je ne mesurais pas à quel point les événements allaient se précipiter. Je croyais disposer d’encore quelques jours. Mais le soir-même, tout comme chez Marthe, l’Armée fit irruption dans notre maison. Notre femme de ménage, qui était présente, fut arrêtée, puis relâchée quelques temps après.

Pour quelle raison avez-vous décidé de vous cacher séparément ?

Par sécurité.

L’armée a-t-elle cherché à capturer vos enfants ?

Oui, afin d’obtenir notre reddition. Si nous avions appris que les enfants étaient entre leurs mains, nous nous serions en effet aussitôt livrés. Mais la mère d’Inès eut une présence d’esprit qui nous sauva. Il s’agissait d’une ancienne résistante communiste, qui avait des réflexes appropriés à ce genre de circonstances. Lorsque les Militaires arrivèrent au bas de son immeuble, elle prit aussitôt Kari-Bania pour se cacher avec elle chez une voisine, tandis qu’elle confiait Joaquim à la bonne :

  • Si on t’interroge, lui dit-elle, tu diras que c’est ton fils !

Ce qu’elle fit. Une fois les Militaires partis, il fallait cependant songer à quitter les lieux. Mais des patrouilles quadrillaient le quartier. Des gardes stationnaient devant l’entrée de l’immeuble, interdisant le passage. La mère d’Inès appela alors mon frère, qui était médecin-chef dans un grand hôpital de Bogota. Celui-ci vint alors avec une ambulance. Comme les Militaires lui refusait d’entrer, il prétexta qu’il venait chercher un jeune enfant en état de déshydratation. Il fit comprendre au chef de l’opération que sa responsabilité personnelle serait engagée en cas de décès du nourrisson. Celui-ci prit peur et le laissa passer. C’est ainsi que Joaquim put sortir de l’immeuble. Il fut confié à ma sœur. Quant à la mère d’Inès, elle attendit que l’Armée desserre sa surveillance autour de l’immeuble, puis s’échappa avec Kari-Bania par une porte dérobée. Elle se rendit avec elle directement à l’aéroport, où elle embarqua dans le premier avion pour Cali. Son intention était de se rendre chez sa sœur. Tout se passa tellement vite que ce n’est qu’une fois descendue de l’appareil qu’elle se rendit compte qu’elle était en chaussons ! Lorsqu’elle arriva chez sa sœur, à la tombée de la nuit, celle-ci était absente. La bonne ne voulait pas leur ouvrir. La mère d’Inès eut la présence d’esprit de demander à la bonne de sortir pour regarder son visage. Les deux sœurs se ressemblaient en effet comme deux gouttes d’eau. Avec Kari-Bania, elle purent ainsi dormir dans le salon, cette nuit-là. Elles repartirent un peu plus tard, pour se cacher dans une maison de campagne, où elles demeurèrent durant plusieurs mois, restant très discrètes, prenant des nouvelles une fois par semaine en se rendant à une cabine téléphonique très éloignée. Notre fille n’eut donc pas école pendant tout ce temps, ce qui n’est pas négligeable dans le cadre du développement intellectuel d’une enfant de neuf ans, sans parler des répercussions psychologiques de cette situation.

Kari-Bania était-elle consciente du danger et comprenait-elle quelque chose à ce qui se passait ?

Il s’agit d’une enfant qui a grandi constamment entourée de militants. Son asthme fut d’ailleurs probablement causé par l’atmosphère enfumé de nos réunions politiques, auxquelles elle était présente. Je ne sais pas si elle a pu comprendre ce qui se passait. Ce genre de situations, on les vit, mais on n’en parle pas ! Trop parler du danger peut en effet semer la panique. Dans l’esprit d’un enfant, la peur s’implante durablement. Il faut donc l’en préserver, autant que faire se peut.

Pour ma part, je vivais constamment avec la conscience de pouvoir être assassiné à chaque instant. Un jour que je me rendait à l’Université pour y donner mes cours, une voiture freina brusquement une fois arrivée à ma hauteur. Pris de panique, m’imaginant finir criblé de balles quelques instants plus tard, je me jetais aussitôt au sol, à plat ventre, dans la boue. La voiture n’avait en réalité fait que marquer un temps d’arrêt devant un dos d’âne.

Comment as-tu vécu le fait d’être séparé de tes enfants pendant plus d’un an ?

Sebastian avait cinq ans, Kari-Bania huit, et Joachim à peine un. Il est très dur pour des parents de vivre longtemps séparés de leurs enfants lorsque ceux-ci sont en bas âges. De plus, nous ne pouvions avoir aucune nouvelle d’eux. C’eut été trop risqué, pour nous comme pour eux. Mais nous les savions en sécurité chez leurs grands-parents, ce qui nous soulageait immensément. En aucun cas nous ne pouvions songer à leur faire partager la clandestinité à laquelle nous étions contraints. Nous savions, en outre, que nos parents prendraient soins d’eux, si d’aventure nous venions à disparaître.

Peux-tu décrire ce que fut votre vie dans la clandestinité à Bogota ?

Dans un premier temps, nous étions tous cachés séparément. Deux semaines plus tard, j’ai pu retrouver Inès. Traversant une crise intellectuelle et politique profonde, dont j’ai parlé dans notre dernier entretien, j’étais en rupture avec mes propres organisations politiques. Cette situation ne nous a probablement pas permis de bénéficier de tout le soutien dont nous aurions eu besoin. Néanmoins, les camarades nous apportèrent leur appui inconditionnel. A ma demande, ils trouvèrent une famille qui accepta de nous cacher. Celle-ci n’était pas de Gauche, mais simplement sympathisante. Ceci permettait qu’elle soit moins facilement soupçonnée. Elle ne figurait pas dans les dossiers de l’armée. La jeune femme en question avait trois enfants. Nous sommes restés chez elle sept mois durant. Pour nous héberger, elle confia dans un premier temps ses trois enfants à sa propre mère, durant la période des vacances. Elle nous a tout simplement sauvé la vie !

As-tu gardé contact avec cette personne ?

Lorsque je suis revenu chez elle, quinze années plus tard, à l’occasion d’un voyage clandestin en Colombie, je fus accueilli par cette famille avec enthousiasme. Notre présence avait en effet changé le cours de leur vie. Quand les enfants sont arrivés, nous les avons en effet aidé à faire leurs devoirs et améliorer ainsi leurs résultats scolaires. Quant à la mère, nous avons contribuer à ce qu’elle apprenne à mieux organiser sa maison, à gérer son budget, à composer des repas plus équilibrés, etc. Ce fut pour elle l’occasion d’une sorte de nouveau départ. Plus tard, elle trouva un travail de costumière dans une grande chaîne de télévision nationale. L’un de ses enfants devint ingénieur, l’autre artiste-peintre et le troisième musicien.

Comment se passait la cohabitation ?

Pour ne pas que nous soyons repérés, il fallait être très prudents. Nous demandâmes à la jeune femme de ne plus faire son marché là où elle se rendait habituellement, afin que personne ne puisse s’apercevoir qu’elle achetait davantage que de coutume. Nous lui conseillâmes également de se procurer en dehors de son quartier les journaux que nous lui demandions d’acheter pour suivre l’affaire, afin que personne ne puisse repérer qu’elle s’intéressait de près à cette histoire. Pendant la journée, lorsqu’elle partait travailler, l’appartement que nous occupions était censé être vide. Aussi, nous restions en permanence assis dans les lits, sans pouvoir même aller aux toilettes, afin de ne pas faire de bruits qui auraient pu alerter les voisins de notre présence. C’est à cette occasion que, pour la première fois de ma vie, j’ai pu suivre dans son intégralité une « telenovella ». Nous ne sortions pratiquement jamais, sauf dans la cour, à quelques rares occasions, lorsque les draps étendus nous dissimulaient aux regards des voisins, nous permettant ainsi de prendre un peu le soleil. Pendant tout ce temps, les anciens camarades de notre organisation nous rendaient régulièrement visite, nous informant de l’évolution de la situation, nous apportant leur soutien, tant matériel que psychologique. Au bout de cinq mois, je me décidais cependant à prendre le risque de sortir dans la rue afin de me rendre à différents rendez-vous, qui me permirent d’organiser notre sortie hors de la Colombie.

Comment avez-vous fait sur le plan financier ?

La clandestinité exige beaucoup d’argent. Nos familles nous ont beaucoup aidé, ainsi que les camarades.

C’est donc de l’appartement de cette jeune femme que vous avez pu suivre le développement médiatique et judiciaire de l’affaire Gloria Lara ?

Toute la presse se déchaînait contre nous ! Nos photos figuraient à la une des grands journaux nationaux, nous désignant comme des criminels. Même Marthe, mon ex-épouse, était accusée : « On cherche la Française ! », titraient-ils. Les nouvelles nous arrivaient en avalanche, comme si les vannes d’une écluse avaient été ouvertes brusquement. Nous découvrîmes alors le caractère infâme du montage qui avait été réalisé par l’Armée. Ce dernier était mal fichu, visiblement réalisé à la hâte. Un esprit circonspect ne pouvait que se rendre compte de ses incohérences. Par exemple, la première version des événements mentionnait que l’enlèvement avait été réalisé avec une voiture bleue, tandis que la deuxième prétendait qu’il avait été accompli avec mon propre véhicule, qui était d’une toute autre couleur. Ou encore, que le domicile de Marthe comportait une cache d’armes enterrée, alors que mon ex-épouse vivait au deuxième étage d’un immeuble ! De telles affirmations frisaient le ridicule. Certains journalistes intègres ont d’ailleurs soupçonné la machination. Des juges de la municipalité de Medellin ont dénoncé publiquement une violation flagrante de la Constitution par les Militaires. Il était clair que l’Armée avait voulu réaliser une sorte de coup médiatique, montrant son efficacité à arrêter les coupables d’un crime odieux, là où la Justice ordinaire avait été inefficace.

Quelles étaient précisément les accusations que l’Armée proférait à votre encontre ?

On nous accusait d’avoir enlevé et séquestré Gloria Lara, dans le but d’obtenir de sa famille une rançon. La séquestration était censée avoir eu lieu dans notre domicile personnel de Bogota. On nous accusait de l’avoir tenue prisonnière dans des conditions abominables, comme une chienne qu’on aurait enfermée à l’intérieur d’une petite cabane en bois qui se trouvait dans notre jardin. En réalité, il s’agissait de la maison de poupée de notre fille. Ils ont enfin prétendu que nous l’avions violé, puis assassinée.

Une rançon a-t-elle effectivement été versée ?

C’est là que réside tout le mystère. Le mari de Gloria Lara a en effet adopté, d’emblée, une attitude plus que suspecte. Tandis que les ravisseurs lui demandaient une rançon d’une dizaine de millions de dollars, celui-ci a usé d’un ton méprisant, en leur répondant qu’il ne daignait verser qu’un seul million pour que sa femme lui soit rendue. Il aurait voulu les irriter qu’il ne s’y serait pas pris autrement ! C’est sans doute ce qui a provoqué l’exécution de son épouse, d’une balle dans la tête. Le Procureur de la République nous avait en effet indiqué, au tout début du déclenchement de cette affaire, que la conduite du mari était suspecte. Une partie de la propre famille de Gloria Lara a d’ailleurs parlé en ce sens.

Mais pourquoi les ravisseurs ont-ils arboré un drapeau de votre organisation politique ?

A l’époque, la pratique des enlèvements contre demande de rançon était courante en Colombie. Les bandits qui y avaient recours cherchaient à se montrer plus puissants qu’ils ne l’étaient. A cette fin, ils se revendiquaient parfois d’une organisation politique. C’est probablement pour cette raison que le drapeau de notre organisation a été mis en exergue. Cela permettait également de brouiller les pistes. Leur utilisation, dans leurs communiqués, d’un jargon de Gauche était truffée d’incohérences politiques évidentes. Mais cette pratique avait pour fonction d’orienter les enquêteurs dans de mauvaises directions.

Sait-on qui a réellement commis ce crime ?

Oui, il s’agissait d’un homme nommé Mursia. Il fut capturé, ainsi que d’autres membres de son organisation, quelques semaines après le déclenchement de l’affaire. Cette personne et son groupe avaient en effet réalisé, peu de temps après, un nouvel enlèvement, avec le même mode opératoire. C’est une maîtresse de cet homme qui l’a dénoncé à la Police. L’homme, enlevé peu de temps après Gloria Lara, était un employé de la compagnie américaine Texas, nommé Bishop. Les ravisseurs avaient utilisée la même mitraillette et le même drapeau de l’O.R.P., que l’on voit sur la photographie de Gloria Lara. C’était également le même endroit, parfaitement identifiable aux couleurs du mur du fond. On y a retrouvé la machine à écrire sur laquelle avait été rédigée la demande de rançon concernant Gloria Lara. Il s’agissait d’une typographie identique à celle utilisée dans le cadre de son enlèvement. On a même retrouvé les photos qu’ils avaient prises de la pauvre femme. Les preuves étaient donc accablantes. Cependant, l’Armée ayant prétendu publiquement que nous étions les coupables, celle-ci ne pouvait accepter le discrédit qu’aurait impliqué le démenti de ses affirmations mensongères. De façon très étrange, Mursia et ses hommes réussirent à s’évader de leur prison peu de temps après leur incarcération. En dépit des évidences qui les accablaient, ils ne furent par la suite jamais inculpés, ni même inquiétés par la justice colombienne. Seuls quelques journalistes osèrent dire publiquement qu’une révision de l’affaire Gloria Lara était nécessaire, dont le frère de l’actuel Président de la République.

Le moment le plus éprouvant pour nous se produisit lorsque nous vîmes apparaître sur l’écran de télévision les visages tuméfiés de nos camarades, qui avaient été arrêtés. Brisés par la torture, arrivant pour certains à peine à se tenir droits, ils avouaient publiquement en direct ce crime qu’ils n’avaient pas commis. Nous fûmes comme saisis d’horreur ! Alors commença ce qu’il faut bien appeler un lynchage médiatique. Tout le monde hurlaient que nous étions de véritables monstres. La presse étaient en effet, dans son ensemble, inféodée au pouvoir et acceptait de hurler avec les loups. Pourtant, certains journaux, comme « Semana », refusèrent de se prêter à cette manipulation et prirent notre défense.

Comment expliques-tu que la Justice colombienne ait pu se rendre complice d’un tel complot ?

A cette époque, l’Armée colombienne était compromise publiquement dans une affaire d’alliance avec les narco-trafiquants. De hauts responsables s’étaient compromis avec le M.A.S. (une organisation para-militaire de narco-trafiquants). Nous sommes donc devenus une sorte de monnaie d’échange entre l’Armée et le Procureur de la République. Tandis que l’Armée acceptait de lâcher certains de ses membres et livrait les militaires coupables de crimes commis en association avec les narco-trafiquants, le Procureur acceptait en contrepartie de fermer les yeux sur les invraisemblances de notre dossier d’accusation, notamment la pratique de la torture pour extorquer des aveux. Il était en effet impensable que l’Armée soit compromise sur deux fronts à la fois. Au contraire, pouvoir prétendre qu’elle avait réussi à capturer les criminels de l’affaire Gloria Lara lui permettait de redorer son blason aux yeux de l’opinion colombienne. Ce Procureur de la République s’est donc comporté de manière incroyablement cynique et ignoble, car il savait pertinemment que nous étions innocents. Il savait tout ! Mais il a milité activement pour que nous soyons désignés comme coupables. Il a invité personnellement certains journalistes à déjeuner, pour leur dire de ne pas prendre notre défense, affirmant que l’un d’entre nous lui aurait avoué le crime. Je crois qu’il a agit ainsi parce qu’il ne voulait pas perdre publiquement la face, après nous avoir accusé. Il fut donc un complice conscient de cette odieuse machination. Plus tard, cet homme, nommé Jiminez Gomez, fut accusé de corruption avec la Mafia.

Pour autant, la Justice ordinaire colombienne n’a pas été dupe de ces manigances. Nos amis ont été arrêtés en janvier 1983. Mais, en septembre de la même année, à l’issue d’une enquête judiciaire qui a permis d’établir en toute transparence leur innocence, ils furent relâchés. Cette décision de Justice fut cependant annulée par le Ministère de la Justice, qui fit appel.

Pourquoi avoir néanmoins décidé de partir pour l’Europe ?

Lorsque je fus interviewé clandestinement, en septembre 1983, les journalistes me demandèrent pourquoi je n’acceptais pas de me rendre à la Justice, puisque je me prétendais innocent. Je leur répondis que je n’accepterais de me présenter devant les autorités compétentes que si l’on pouvait garantir mon intégrité physique et ma vie, ainsi qu’une absence totale d’ingérence de l’Armée dans la procédure judiciaire. Je demandais également que soit cassé l’arrêté du juge 47 nous concernant, lequel nous avait condamné, devant les caméras, sans même avoir qualifié préalablement le dossier. En effet, la plupart des militants de notre organisation impliqués indûment avaient été capturés par les Militaires sans qu’aucun mandats d’arrêts n’aient été prononcés à leur encontre. Pour justifier après coup son acte et lui donner une apparence de légalité, l’Armée a donc téléphoné au Garde des Sceaux. Un juge avait été nommé sans délais par ses soins, choisi avec l’assentiment de l’Armée. Celui-ci fut conduit, en pleine nuit, à la caserne où étaient détenus nos camarades. Il a ainsi recueilli et validé des « aveux », alors même qu’il pouvait constater de ses propres yeux les tortures qui avaient été infligées aux prisonniers ! Le secrétaire chargé de la transcription des ces déclarations extorquées n’était autre que le bourreau qui commettait les sévices ! Nous étions en pleine parodie de justice. C’était une pantomime grotesque et répugnante !

Face à cette déclaration du juge, la presse commença à émettre des doutes. L’Armée sollicita alors le Procureur de la République, qui mis cependant plus de trois jours avant de sortir de sa retraite. Je pense que ce délais fut l’occasion pour lui d’établir les tractations secrètes que j’ai évoquées plus haut. Après ce temps d’attente, le Procureur a donc affirmé publiquement qu’il n’y avait pas eu de tortures, mais simplement de « mauvais traitements ». Les aveux étaient donc validés ! Dans ces conditions, je ne pouvais accorder aucun crédit à la proposition qui m’était faite d’accepter de me prêter à une procédure régulière.

Combien de personnes étaient directement impliquées ?

Quatorze personnes en tout étaient incriminées. Cependant, les Militaires lâchaient parfois à la presse les noms certains amis, ce qui provoqua la panique dans notre entourage. C’est la raison pour laquelle nous étions à ce point isolés, personne n’osant prendre ouvertement notre défense par peur d’être également accusé. Il s’agit d’une tactique classique d’isolement et de mise à l’écart de la périphérie. Encore aujourd’hui, celle-ci vit dans la peur et n’ose pas nous défendre publiquement par crainte de représailles. Ceux qui ont actuellement le courage de prendre fait et cause pour notre innocence sont de jeunes gens de Gauche qui, pour certains, n’étaient que des enfants au moment des faits. Ils ont compris que la vérité concernant notre affaire fait partie de l’histoire de la Colombie. Il aura donc fallu que passe une génération entière de révolutionnaires pour que nous recevions tout le soutien que nous étions en droit d’attendre de la part de la Gauche colombienne.

Comment vit-on le fait d’être désignés comme des monstres aux yeux de l’opinion public ?

Au début, cette affaire n’avait pas suscité d’émoi particulier. Ce n’est que son utilisation psychologique ultérieure qui l’a mise au premier plan de l’actualité. L’Armée a fait croire que Gloria Lara avait été séquestrée dans la cabane de notre fille. Elle a en outre prétendu que Gloria Lara était enceinte au moment de sa mise à mort, soutenant que nous l’avions violé afin qu’elle mette au monde un « fils du peuple » ! Elle a également affirmé que nous l’avions affamé. On montrait à la télévision les images des grilles qui entouraient notre maison, comme autant de preuves de notre culpabilité, alors que toutes les maisons colombiennes utilisent de tels procédés pour dissuader les voleurs. Il s’agissait d’une manipulation machiavélique visant sciemment à diffamer la Gauche colombienne. Pour ma part, je vivais la situation en ayant conscience qu’il s’agissait d’un combat à mener. Les coups portés par nos ennemis étaient rudes ! La situation était accablante. Je pensais parfois à ma famille. Je savais qu’ils ne doutaient pas un seul instant de mon innocence. J’étais indigné par la bassesse des méthodes utilisées. L’emploi de ces mensonges à caractère morbide suscitait mon dégoût. Il faut en effet une certaine dose de perversité pour monter de toute pièce une telle histoire ! Mais, plus une affirmation est monstrueuse, plus on y croit ! Cela fait partie de la guerre psychologique.

Comment as-tu supporté de voir ainsi ta dignité d’être humain souillée de cette façon ?

Il s’agissait d’un grand coup, d’une défaite politique importante. Pendant trente ans, nous avons accepté de vivre dans le silence. Nous avons voulu protéger nos enfants et ceux qui étaient restés au pays. De surcroît, nous étions trop accaparés par les nécessités de la vie en exil. La raison pour laquelle nous avons décidé, aujourd’hui, de mener la bataille pour obtenir notre réhabilitation n’a qu’un seul objectif : revendiquer nos noms ! Nous ne pouvons plus être réhabilités par la Justice, puisque aucune procédure judiciaire n’est en cours. Nous voulons simplement que la vérité soit rétablie. Telle est la lutte que nous avons à présent à mener : la bataille pour nos noms ! La Colombie n’a pas la mémoire de ses luttes. Un problème chasse l’autre. Un mort couvre l’autre. Mais qui parle d’eux ?! Contrairement à des pays comme l’Argentine ou le Chili, il n’y a pas chez nous d’histoire de ceux qui ont du choisir l’exil. Mais les choses sont en train de changer ! La jeune génération semble avoir pris conscience que notre affaire est aussi la leur, car elle appartient à l’histoire de la Colombie.

Quand avez-vous pris la décision de l’exil ?

L’Armée voulait notre peau ! Pour nous capturer, ils réalisèrent pas moins de cinquante perquisitions. Ils sont allés chez toutes les personnes que nous connaissions : mes parents, mes amis, mes connaissances, etc. Trois mois après, j’avais compris que cette affaire n’était pas prête de retomber. J’insistais donc auprès d’Inès pour qu’elle accepte de quitter le pays. Cependant, celle-ci ne voulait pas se rendre en Europe. Elle estimait en effet que ce continent représentait le passé. L’avenir de l’humanité se jouait selon elle en Amérique Latine, dont elle ne voulait pas s’éloigner. Je commençais néanmoins à prendre des contacts, notamment en France, avec le pasteur Casalis, chez qui j’avais résidé quelques années plus tôt. Dorothée, son épouse, travaillait alors à la CIMADE, un service œcuménique d’entraide aux réfugiés. Cette organisation pris alors contact avec Pierre Joxe, le Ministre de l’Intérieur du Gouvernement Français de l’époque, qui a donné son feu vert à notre venue en France.

Nous sommes donc parti pour l’Europe le 20 juillet 1983. Nos camarades furent quant à eux libérés, sous décision de Justice, en septembre de la même année. Cependant, après le verdict, le juge qui les avait acquitté leur conseilla vivement de quitter le territoire, les prévenant que sa décision serait très probablement cassée par les Militaires. Ce qui eut effectivement lieu.

Comment vous avez réussi à vous exfiltrer hors de Colombie ?

Il nous fallait de faux papiers d’identité, ainsi que des passeports et de l’argent. Cependant, je ne voulais pas que la Gauche puisse être impliquée dans notre évasion. Les passeports furent achetés à la Mafia. Comme nous n’avions pas beaucoup d’argent, les faux passeports que nous sommes parvenus à acquérir étaient de seconde catégorie. Les documents étaient de bonne qualité, mais n’étaient enregistrés sur aucune base de données officielle. Les camarades et la famille se sont occupés de rassembler les sommes nécessaires.

Afin de passer la frontière, il nous fallait endosser de fausses personnalités, crédibles. Sous les conseils d’une amie psychologue, nous avons composés nos personnages. Je demandais alors à mon frère Arturo de me trouver des vêtements élégants. Celui-ci cru dans un premier temps à une facétie de ma part, avant de comprendre mes intentions. J’enfilais donc un beau costume, avec un gilet, tandis que je m’épilais les sourcils entre les yeux, afin d’être moins facilement reconnaissable. Inès, quant à elle, assuma le rôle d’une femme mondaine et provocante. Puis, nous sommes partis à Cali, en voiture. C’est à ce moment que Miguel nous a rejoint. Là-bas, nous étions cachés pour le week-end dans des bureaux appartenant à des amis. Nous avons alors frôlé la catastrophe. En effet, on nous avait prévenu que personne ne viendrait dans ces locaux le week-end, à l’exception d’un client, à qui il faudrait simplement remettre un document. Cependant, lorsque j’ouvris la porte, le samedi matin, je me trouvait nez-à-nez avec un ancien camarade de ma promotion de l’Université de Bogota. Il s’appelait Cardonna :

  • Je vous prie de m ‘excuser, me demanda-t-il, mais ne seriez-vous pas apparenté à Hernando Franco ?

  • Non, pourquoi ? lui répondis-je sur le champs, gardant mon assurance.

  • C’est que vous lui ressemblez traits pour traits, me répondit-il, stupéfait.

  • Ce sont des choses qui arrivent, concluais-je, avant de refermer la porte sur lui.

Le lendemain matin, nous sommes partis pour Ipialès, une petite ville située à la frontière avec l’Équateur. Nous décidâmes de passer séparément la frontière, afin de ne pas être capturés ensembles si l’un de nous venait à être repéré. Nous avons pris contact avec un notable de la ville, qui nous a accompagné jusqu’au bureau de la Police, qui effectue un contrôle préalable à la sortie du territoire, afin d’apporter par sa simple présence une caution à nos personnages. Je continuais de jouer mon rôle et me comportais comme un parfait bourgeois, regardant avec condescendance et mépris les simples fonctionnaires chargés du contrôle. Mais, quand vint mon tour, le garde-frontière examina ma pièce d’identité, puis me déclara :

  • Monsieur, me dit-il, je vous pris de m’excuser, mais cette pièce d’identité est fausse !

  • C’est impossible voyons ! J’ai demandé à ma secrétaire de me fournir une copie de ma carte rapidement, car je l’avais égarée. Se pourrait-il qu’elle ait commis une erreur ?

  • Merde alors, s’exclama-t-il. Dans ce pays, même les duplicatas sont des faux !

Ce dernier propos était ambigu. Il fallait réagir rapidement et de façon appropriée. J’ai alors vite compris que je devais changer mon fusil d’épaule et cesser de mépriser cet agent. Je lui expliquais que j’avais des affaires urgentes et le priais d’être compréhensif. Je me montrais généreux, en échange de quoi il accepta de me laisser partir sans me poser davantage de questions. Il garda cependant la fausse pièce d’identité :

  • Comment vais-je faire pour sortir du pays sans ces documents ? lui demandais-je.

  • Ne vous inquiétez-pas, me répondit-il. Il vous suffit de déclarer la perte au bureau de Police, afin qu’un récépissé vous soit remis. Ce document vous permettra ensuite de passer la frontière sans problème.

C’était le premier couac ! Nous organisâmes immédiatement une réunion pour décider de la suite. Nous décidâmes de tenter de passer le jour même, coûte que coûte, quitte à forcer le passage. Nous arrivâmes donc à la frontière avec trois camionnettes. Nous eûmes de la chance. Inès réussi également à passer, non sans difficultés. Il faudra qu’elle raconte elle-même cette histoire rocambolesque, qui implique un des agents des Renseignements Généraux.

Nous étions donc provisoirement séparés. J’arrivais le premier à Quito, par avion, à la tombée de la nuit. On m’avait donné l’adresse de la maison de la maîtresse d’un contact, laquelle n’était cependant pas au courant de ma venue. Elle ne voulait rien savoir ! Elle finit néanmoins par accepter que je dorme une nuit chez elle. Le lendemain, je pris contact avec le réseau de résistance colombien en Équateur, qui me conduisit dans un repère de réfugiés chiliens. Ces gens étaient absolument magnifiques ! Leur fraternité m’allait droit au cœur. Je ne connais même pas leurs noms, mais je garde d’eux un souvenir ému. Ils avaient combattu lors de la guerre du Nicaragua, puis avaient été déportés. C’est là qu’Inès et Miguel m’ont rejoint, un peu plus tard.

De Quito, nous avons donc embarqué pour Panama. Au moment de franchir le poste de contrôle, j’ai bien cru que j’allais être interpellé. En effet, quand vint mon tour de franchir la ligne qui marquait l’espace mort me séparant du guichet, l’un des gardes qui surveillaient la salle se leva et vint s’adresser directement au contrôleur qui vérifiait mes papiers :

  • C’est cet homme ?

  • Non, c’est la personne suivante, lui répondit-il.

Il examina mon passeport et m’autorisa à passer. Lorsqu’Inès me rejoignit, de l’autre côté, quelques minutes plus tard, j’étais tourné vers le mur blanc de la salle :

  • Que t’arrive-t-il ? me demanda-t-elle. Tu es aussi pâle que le mur !

Je lui racontais l’événement qui venait d’avoir lieu. Elle se mit à rire et nous embarquâmes pour Panama. Une fois arrivés, nous eûmes la mauvaise surprise de découvrir que les vols pour l’Europe avaient été surbookés. Nous devions donc rester sur place, en attendant qu’une opportunité se présente. Nous avons pris une chambre d’hôtel, afin de partir le surlendemain. Nous avions ainsi un jour à tuer avant d’embarquer pour l’Europe. Nous prîmes la décision d’aller nous dégourdir les jambes, en allant faire un petit tour en ville. Inès proposa de garder les trois passeports dans son sac, afin que nous ne risquions pas de les égarer. Lors de cette promenade, tandis que nous étions sur la jetée, un grand black arracha le sac d’Inès et s’engouffra aussitôt dans les ruelles d’un ghetto qui se situait à proximité. Nous courûmes derrière lui pour le rattraper, mais celui-ci avait déjà disparu dans le dédale des ruelles mal-famées. Quelqu’un ayant vu que des touristes s’étaient engagés dans le ghetto, la Police fut sollicitée. Nous déclarâmes que notre sac avait été dérobé et les policiers se mirent à perquisitionner chaque maison. Nous avons alors pris conscience de la gravité de la situation et des risques que nous encourrions. Nous décidâmes de laisser tomber et de renoncer à nos passeports. Nous retournâmes à l’hôtel. Il ne nous restait plus que nos billets d’avions, que nous avions eut l’intelligence de garder à un autre endroit. Nous n’avions presque plus d’argent. Notre situation était désespérée.

Nous entrâmes en contact avec le réseau des militants de la Gauche équatorienne. On nous donna pour consigne de rester dans notre chambre d’hôtel et de ne pas en sortir. Nous obtempérâmes. Au bout de trois jours, un grand black frappa à notre porte et nous dit que tout était arrangé. Nous prîmes place dans une petite voiture et fûmes conduits dans une sorte de monastère américain. Mais nous ne pouvions pas rester cachés là-bas longtemps, les femmes étant normalement interdites dans un lieu comme celui-ci.

Sous les conseils d’un prêtre du monastère, nous tentâmes un premier essai en vue d’obtenir de nouveaux papiers, en nous rendant au Consulat de Colombie, dans une autre ville du Panama. Nous y allâmes accompagnés de Soeur Maria, qui était une amie de la responsable du Consulat. Cette dernière était une femme très croyante. S’imaginant que nous étions de simples touristes à qui l’on avait volés leurs passeports, elle accepta de déroger aux formalités d’usage et de demander pour nous des certificats provisoires. Mais pour cela, elle devait téléphoner aux Renseignements Généraux Colombiens, afin d’obtenir leur assentiment. Au moment où elle décrocha le téléphone, je compris que cet acte risquait de nous faire repérer. Je réfléchis à toute vitesse dans ma tête et lui dit promptement :

  • Madame, je vous en prie, raccrochez ce téléphone !

  • Mais pourquoi donc, cher Monsieur ?

  • J’ai réfléchis et je ne veux plus partir en Europe ! Je suis superstitieux et je crois que nous avons reçu là un signe du Ciel !

  • Vraiment ?! me répondit-elle. Mais voyons, il s’agit d’un simple accident !

  • Je n’en crois rien, lui répondis-je.

  • Quoi ?! renchérit aussitôt Inès, qui avait immédiatement deviné mon subterfuge et entrait rapidement dans mon jeu. Moi qui me faisait une telle joie de ce voyage !

  • Chérie, lui rétorquais-je, je pense que Dieu nous a envoyé un signe et que nous devons en tenir compte ! Ce vol de nos papiers était un message divin. Il n’est plus question que nous partions !

  • Comme vous voudrez, nous dit alors la Consule, étonnée.

De plus, cette femme s’avérait être une voisine de Miguel, lorsque ce dernier était enfant. Fort heureusement, elle le le reconnu pas. Là encore, nous avions frôlé la catastrophe !

Cette première tentative fut donc un échec. L’un des membres du monastère nous mis alors en relation avec une responsable locale de l’E.L.N., l’armée de libération nationale colombienne. Panama était en effet comparable à Beyrouth : tout les services secrets y avaient des points des représentations officieux : la C.I.A., Cuba, les Israéliens, etc. Tout le monde y était présent ! C’est par là que transitaient les armes et les autres trafics illicites. C’était à la fois le meilleur et le pire endroit de la Terre !

Nous fûmes conduit chez une belle jeune femme, qui vivait dans un magnifique appartement. Il y faisait quarante degrés à l’ombre, sans le moindre ventilateur. Nous y restâmes plusieurs semaines.

Pour embarquer à bord d’un avion pour l’Europe, il nous fallait absolument des papiers. Nous reprîmes donc contact avec la Colombie, afin de réaliser de nouveaux faux-passeports. Ceux d’Inès n’arrivèrent cependant qu’un mois après le mien et celui de Miguel. C’est la raison pour laquelle elle ne nous rejoignît en Europe qu’un peu plus tard.

Cependant, quand arrivèrent nos papiers, en juillet 1983, nous nous rendîmes compte que ceux-ci ne comportaient pas un seul tampon. Il nous était donc impossible de passer la douane ! La jeune fille se proposa alors de nous mettre en relation avec une personne proche des autorités panaméennes. Une sorte de va-et-vient incessant se mit en place, auquel je ne comprenais rien. Cependant, au bout d’un moment, je compris que cette situation dépassait les compétences de la jeune fille, qui manquait d’expérience. Je lui demandais alors de me présenter directement à la personne qui était susceptible de nous aider. Elle accepta, non sans réticences. Je rencontrais ainsi un personnage qui devait me faire une impression durable et profonde. Nous avions rendez-vous en bord de mer. C’était un homme de cinquante ans environ, qui jouait avec sa petite fille. Il était surnommé « Tchoutchou ». Il s’agissait d’un ancien membre de la Garde Panaméenne. C’était un ami personnel de Torricos, cette personnalité qui contribua puissamment à ce que le Panama recouvre la souveraineté sur le canal. Avec Tchoutchou, j’établis très vite un contact d’ordre amical. Ce dernier avait en effet effectué des études de Mathématiques à l’Université de Bologne, en Italie. Ensembles, nous partagions une haine féroce à l’encontre des Bourbaki, ces mathématiciens français qui avaient émis d’admirables et pourtant calamiteuses théories, du moins du point de vue de l’enseignement des Mathématiques :

  • Là où les Bourbaki passent, les Mathématiques trépassent ! affirmions-nous de concert.

Ces célèbres théoriciens représentaient en effet, pour nous, le rationalisme à outrance, la fin de la poésie des Mathématiques. Nous trinquions donc ensembles à la mort des Bourbaki, qui avaient fait, selon nous, tant de tort à l’enseignement de cette belle discipline.

Au bout d’un moment, il me proposa de rester officiellement au Nicaragua et d’y faire venir mes enfants. Cependant, ce pays était alors engagé dans des pourparlers complexes, dans lesquels la Colombie était partie prenante. L’officialisation de notre présence là-bas risquait donc d’affecter ces importantes négociations. C’est pourquoi je ne pouvais accepter cette proposition. Il envisagea donc une autre solution : nous accompagner lui-même à l’aéroport, afin de faciliter notre embarquement.

Une anecdote va permettre de comprendre de quelle forme de générosité était capable un homme comme Tchoutchou. Un jour, il me raconta qu’il venait directement de l’aéroport où, avec un groupe de militaires, ils avaient décidé de ne pas laisser repartir un avion à destination du Chili, en provenance du Mexique et faisant escale à Panama. A bord de celui-ci se trouvait en effet une réfugiée chilienne, reconduite dans son pays. Celle-ci y risquait la mort ! Tchoutchou et ses hommes avaient décidé d’intervenir et de bloquer l’avion pour en faire sortir cette femme.

Tchoutchou était un homme à la fois sérieux et facétieux, haut en couleurs, comme le sont généralement les Caribéens. C’était un personnage sympathique et profondément engagé envers la cause révolutionnaire. Il disait qu’il était impossible de réaliser la révolution au Panama, car les États-Unis ne l’autoriseraient jamais, mais que les Panaméens pourraient contribuer aux autres Révolutions en Amérique Latine. J’appris plus tard qu’il s’agissait de l’un des personnages d’un roman de Julien Green intitulé Mon ami le colonel. Dans ce roman, on demande à Tchoutchou pour quelles raisons il a décidé d’épouser la carrière militaire. A quoi il répond qu’étant enfant, il adorait les chants des militaires qui passaient devant chez lui lors des défilés. Il avait une âme de poète et le pouvoir d’un militaire ! C’est sans doute ce qui rendait ce personnage tellement fascinant.

Un jour, nous nous rendîmes donc ensemble à l’aéroport. Étant un ancien colonel de l’Armée panaméenne, tout les membres du personnel militaire de l’aéroport venaient le saluer et lui donner l’accolade. Pris dans ce tourbillon de civilités, il en oubliait presque de s’occuper de nous. Ainsi, au moment de passer le point de contrôle, Tchoutchou n’était plus là ! Un militaire cria le -faux-nom de Miguel et lui demanda de présenter ses papiers. Après l’avoir examiné, il lui dit :

  • Vous êtes un ami de Tchoutchou ?!

Et il lui donna l’accolade ! C’est ainsi que nous pûmes embarquer pour Milan, via Madrid.

Pensiez-vous, à ce moment, que votre exil durerait plus de trente années ?

Personnellement, j’étais persuadé que nous n’étions pas prêts de pouvoir rentrer en Colombie. Ni Inès ni Miguel n’étaient pourtant de mon avis. Ils nourrissaient l’espoir d’un retour prochain. Je me souviens qu’un jour, la possibilité de revenir en Colombie s’est offerte. Nous avons alors fait un repas de famille, au cours duquel nous avons sabré le champagne. A cette occasion, même les enfants se sont exprimés au sujet de notre retour en Colombie.

De Milan, nous nous rendîmes à Florence, où résidait ma sœur. Celle-ci se plaignît ouvertement de ce que nous n’avions pas eu recours à elle dans notre malheur :

  • C’est normal, mi amor, lui répondis-je. Car c’est maintenant que nous avons besoin de toi !

Et c’était vrai ! En décembre, elle alla chercher Joachim, Kari-Bania et Sebastian en Colombie. Pendant ce temps, nous sommes allé en France.

Pourquoi la France ?

Pour nous, il était important que nous puissions retrouver officiellement nos vrais noms un jour. Cette possibilité est offerte par la Convention de Genève aux réfugiés politiques. Cependant, l’Italie n’a jamais adhéré à cette dernière. La France oui. Pour nous y rendre, il fallait déjouer la vigilance d’Interpole. Des membres du Parti Communiste Italien se renseignèrent pour savoir si nous étions dans leur liste en Italie. Nous n’y étions apparemment pas. Par prudence, nous nous sommes procuré un visa officiel émanant d’un village italien, afin que celui-ci puisse nous réclamer, dans l’éventualité où nous serions arrêtés, en vertu d’une réglementation très spécifique. C’est pourquoi nous avions acheté un billet qui comprenait un aller vers la Colombie, via Paris. Ce n’est qu’une fois arrivés à Paris que nous avons demandé le statut de réfugiés politiques.

L’avez-vous obtenu facilement ?

Quand la responsable de la section de l’Amérique Latine de l’OFPRA – l’office français chargé officiellement de l’accueil des réfugiés – a pris connaissance de notre dossier, elle nous a aussitôt déclaré que celui-ci était trop gros pour elle. Elle nous conseilla donc de négocier directement avec l’un des deux responsables de son institution. L’un était de Gauche, l’autre de Droite. Elle nous indiqua celui à qui nous devions nous adresser. Je le rencontrais par trois fois. Il ne me posa aucune question sur l’affaire Gloria Lara, mais pris des renseignements sur la situation en Colombie. Nos discussions lui ont sans doute permis de constater que nous étions effectivement des réfugiés politiques. Cette décision aurait permis à la responsable de la section de l’Amérique Latine de l’OFPRA de donner son autorisation à la venue en France des autres camarades restés en Colombie, qui venaient d’être relaxés par la Justice, mais qui avaient reçu le conseil officieux de partir au plus vite. Mais la lâcheté des dirigeants du parti Socialiste Français en décida autrement.

Vos camarades n’ont donc pas pu rejoindre la France ?

Hélas, non. Apprenant que j’étais en France, un journal de droite colombien, El Tiempo, titra que « le criminel Hernando Franco menait la belle à vie à Paris ! ». En fait de belle vie, nous vivions à quatre, avec nos deux enfants qui nous avaient rejoins entretemps, dans une petite chambre de neuf mètres carrés d’un foyer de la CIMADE. Quand l’affaire éclata, l’Ambassade de France en Colombie démentit aussitôt nous avoir accordé l’exil politique. Nous étions alors en pleine période électorale pour les Européennes. Les Socialistes au pouvoir prirent peur des répercussions publiques de cette affaire. Ils ne voulaient pas être accusés par un journal de Droite, comme le Figaro, de donner asile à des gens considérés comme des criminels de Gauche, ou des terroristes. Ainsi en est-il toujours des Socialistes ! Il suffit que la Droite élève la voix pour qu’ils se mettent à trembler. Les protestations outrées des hauts responsables d’Amnisty Internationale n’y firent rien. Ainsi, lorsque nos amis débarquèrent à Paris, ceux-ci furent seulement autorisés à transiter de l’aéroport de Roissy vers celui d’Orly. Ils durent demander l’asile politique à d’autres pays européens. Sept d’entre eux allèrent en Suède, les quatre autres en Autriche.

Tout les camarades impliqués injustement dans l’affaire Gloria Lara ont-ils pu quitter la Colombie ?

Non, car cette affaire a laissé derrière elle des victimes. La première d’entre elle était un jeune homme du nom de Jotaele Rodrigo. Celui-ci avait, dans un premier temps, rejoint la cause révolutionnaire par amour pour une militante de notre organisation. Mais ses convictions politiques n’allant pas au-delà de ses sentiments pour sa dulcinée, il avait décidé de ne pas insister davantage et nous annonça bientôt que notre cause ne l’intéressait guère. Pour d’obscures raisons, son nom était cependant resté inscrit dans les fichiers de l’Armée. C’est pourquoi, un jour de décembre 1982, celle-ci fit violemment irruption à son domicile et l’arrêta. Trois jours plus tard, il apparu sur les écrans de télévision, le visage tuméfié, « avouant » avoir servi de chauffeur au véhicule qui avant servi à l’enlèvement de Gloria Lara, alors qu’il ne savait en réalité pas conduire. A cette vue de cauchemar, son propre frère s’évanouit. Lorsqu’il se réveilla un peu plus tard, à l’hôpital, l’horreur d’une réalité aussi absurde provoqua chez lui une véritable crise de démence. Il se défenestra ! Il eut la vie sauve, mais demeura paralytique pour le reste de son existence. Quant à Jotaele, le choc provoqué par la nouvelle de cette catastrophe et les multiples sévices qu’il avait subi sous la torture, comme les décharges électriques, lui firent perdre la raison. Il tenta de sortir clandestinement de Colombie, mais nul n’eut bientôt plus aucune nouvelle de lui. N’étant pas un militant, il n’avait pas la structure psychique ni les convictions lui permettant de supporter une telle épreuve.

Quelle furent les autres victimes de cette sombre machination ?

Il s’agit de Patricia Rivera et ses deux filles, Eliana et Katherine, ainsi que de Marco Antonio Crespo. Lorsque l’Armée fit irruption au domicile de Patricia, le 10 décembre 1982, en l’accusant de complicité dans le meurtre de Gloria Lara, les protestations outrées de Marco Antonio Crespo provoquèrent également sa propre arrestation. Qu’avait en réalité fait Patricia Rivera ? Absolument rien ! Son seul tort était d’être l’homonyme de Freddy José Rivera, un des militants de notre organisation, accusé lui-aussi du meurtre de Gloria Lara. La disparition de cette femme, ainsi que celle de ses deux filles et de Marco Antonio Crespo, n’a pas été éclaircie, jusqu’à aujourd’hui.

Nous allons à présent aborder la question de l’exil et de son impact. Peux-tu nous dire ce qui à changé en toi-même et dans ta vie ?

En arrivant en France, je me suis retrouvé comme châtré d’une part importante de moi-même, à savoir la vie politique colombienne. Certes, j’ai pu retrouver une forme d’activité politique à travers ma participation à divers comités et associations liés à l’Amérique Latine. Mais cela ne saurait jamais combler ce besoin d’agir pour transformer la société colombienne que je vivais dans mon pays. De plus, il y a quelque chose de terrible avec le statut d’exilés colombiens, car nous n’existons plus pour les Colombiens. Pour eux, la véritable histoire de la Colombie s’écrit avec ceux qui sont restés aux pays, qu’ils soit vivants ou morts. Pas avec les exilés ! C’est la grande différence avec la diaspora des autres pays, comme le Chili, l’Uruguay, l’Argentine, etc ;dont la diaspora est restée connectée avec la vie de leur pays et à son imaginaire collectif. Chez nous, tout le monde s’en fout ! Les gens qui sont partis n’existent plus. Nous avons 50 années d’exil jusqu’à aujourd’hui, mais aucune histoire de l’exil colombien. C’est ce qui est le plus douloureux.

A quel moment avez-vous pu prendre du recul par rapport à votre fuite?

Une fois arrivée en Europe, nous avons pu cesser d’avoir peur. Mais aussitôt installés commencèrent d’autres problèmes, liés à notre survie économique et familiale. Nous avons eu la chance d’être accueillis par la CIMADE, ce qui nous a permis d’avoir un foyer pendant les huit premiers mois. Sebastian est arrivé également, mais est aussitôt parti vers la Suisse. Je parlais français, ce qui fut un atout considérable. Et je connaissais également les difficultés relatives aux démarches administratives française. Nous avons bénéficié de la solidarité des latinos-américains sur place, ce qui nous a permis de nouer de grandes amitiés. On s’est senti immédiatement intégré dans une vaste communauté fraternelle, allant du Mexique à la Patagonie. Nous prenions conscience que nous avions tous le même destin.

Quelles ont été les suite de l’affaire Gloria Lara en Colombie ?

Personnellement, je savais bien que le retour n’était pas envisageable. La Justice colombienne a tout d’abord prononcé un premier acquittement. Mais le juge qui l’a décidé a aussitôt dit à nos amis qui venaient d’être libérés qu’il fallait qu’ils partent immédiatement, car le jugement serait cassé par les Militaires. C’est effectivement ce qui se produisit. Il y a eu un premier acquittement, puis une condamnation, puis un deuxième acquittement. Tout le dossier est sur le site in-Justcia.

Nous suivions le dossier, mais de façon lointaine, car nous étions pris par les nécessités du quotidien. En Colombie, une fois que nous étions en sécurité, on a cessé de se préoccuper de nous, car il y avait de nombreuses autres personnes à défendre. Amnisty International nous a aidé, mais rétablir nos droits n’était pas priorité une fois que nous étions sortis d’affaire et avions obtenu le statut de réfugiers. Je suis très reconnaissant à la France pour l’accueil qu’elle fait à des personnes comme nous.

Ce pays a une manière très particulière d’aider les réfugiers. La France propose en effet seulement une sorte de « liste de droits et de liberté », mais c’est ensuite à toi de te débrouiller comme tu peux. Tu n’es pas pris en charge, contrairement à la Suède, où l’on te procure aussitôt un appartement, un emploi, etc., ce qui t’enferme dans une sorte de « cage dorée ». En France, la forme de l’aide apportée a le désavantage de la difficulté, mais elle nous permet de ne pas vivre en assistés et de tracer nous-même notre chemin, de ne pas être des « cabeza negra ». En France, tu es des nôtres dès que tu es accueilli. Kari-Bania est française, alors qu’elle n’aurait jamais été Suédoise en Suède, même en ayant obtenu tout les documents officiels. En Suède, les réfugiés sont comparables aux habitants de La Courneuve, qui ne sont en définitive français qu’à moitié, même lorsqu’ils sont de la troisième génération. Ce n’est pourtant pas une question de race, car nous ne sommes pas non plus des « Blancs ».

Quand on m’a un jour posé la question de savoir pourquoi j’avais choisi la France comme pays d’accueil, j’ai répondu : « Je suis venu ici trouver la France éternelle, et j’ai trouvé Lecanuet (un homme politique de Droite de l’époque). » La France ne se rend pas compte de ce qu’elle représente pour le reste du monde, ni des valeurs dont elle est porteuse et dont elle se montre trop souvent indigne ! Je pense que la politique actuelle à l’égard des banlieues est en train de détruire ce qui fait le ciment de la nation française. Les réfugiés ont aimé cette « idée de la France », ce pays soudé autour de principes, et non par l’histoire de la royauté, comme le sont les Anglais. Jamais je ne suis senti aussi triste que lors du déclenchement de la Première Guerre du Golf, qui a représenté une première abdication de la souveraineté française, un alignement atlantiste indigne et la première guerre du Nord contre le Sud ! J’ai pleuré en entendant le discours de François Mitterrand ! Je me souviens qu’il s’est produit alors comme un profond silence, suivi d’une immense sentiment de fraternité entre tous les étrangers. La France a pris le mauvais chemin d’un approfondissement de ce clivage entre le Nord et le Sud. Les représentants de la Gauche n’ont pas compris le problème et continuent à parler du problème des banlieues en termes économiques, alors qu’il s’agit de tout autre chose.

Quelles ont été tes activités et tes ressources professionnelles en arrivant en France ?

J’aurais pu m’engager dans la voie du journalisme. Mais lorsque je suis en difficulté, je deviens un ingénieur, car cela me rassure. Je me suis donc inscrit à une formation en robotique. Là, j’ai fait des maths, des équations différentielles, etc, d’octobre à juillet. J’avais 40 ans. Mais je n’ai pas trouvé de boulot dans le secteur traditionnel de l’informatique. Cependant, en 1984, j’ai pu intégrer une boite d’informatique qu’avaient montée des amis réfugiers brésiliens en provenance du Chili. Dans l’informatique, il faut être bordélique dans sa vie, mais très rigoureux dans son travail. Or on travaillait beaucoup, mais de manière très désorganisée. J’étais payé au SMIC, mais c’était une belle aventure. J’ai beaucoup appris. Quand Apple est arrivé et a voulu racheter la boite, ces amis ont refusé de vendre, par esprit révolutionnaire, ce qui fut une grave erreur.

Et après ?

J’ai commencé par travailler en tant que gardien de nuit dans un hôtel. Puis, au début de l’année 1985, j’ai décidé de devenir professeur d’Espagnol en économie commerciale. J’ai été embauché immédiatement, car les écoles de commerce étaient en plein développement. Pendant un temps, j’ai mené de front les deux activités, veilleur de nuit et professeur, ce qui faisait que je dormais seulement de 1h du matin à 5h30. Mais j’ai toujours eu besoin de dormir peu. La boite dans laquelle j’ai été embauché était dirigée par un type très intelligent, mais une « merde » sur le plan humain, car il méprisait les gens. C’était un Juif de l’Afrique du Nord. Mais moi, il me respectait. Nous étions en effet tous les deux ingénieurs et originaire du Sud, c’est pourquoi il s’est tissé entre nous une forme de complicité et de respect tacite. Je suis resté dans cette école jusqu’en 2004, c’est-à-dire une vingtaine d’année, enseignant à plein temps pendant dix ans. Puis j’ai été nommé professeur associé à l’Université de Versailles Saint-Quentin, ce qui m’a conduit à réduire mes activités au sein de cette école. J’y suis resté 8 ans.

Tu as donc retrouvé en France le type de travail que tu exerçait en Colombie, c’est-à-dire professeur ?

Oui, mais sous une forme plus précaire. Le métier d’enseignant m’a en quelque sorte poursuivi. Je crois en effet que c’est une sorte de destiné que d’être professeur. Et c’était aussi une manière rationnelle, rapide et claire de gagner ma vie.

Par contre, au niveau logement, nous avons fait de graves erreurs, car nous avons du payer des logements très chers. Nous avons souvent déménagé : à Boulogne, puis à Bourg-la-Reine, à Paris (dans le quartier de La Butte aux Cailles), et enfin à Gentilly, etc. Je n’ai pas voulu acheter, alors qu’Inès l’aurait voulu dès le début.

Cela a-t-il un lien avec le fait d’avoir du tout quitter du jour au lendemain en fuyant la Colombie, laissant derrière toi une maison ?

Je suis un Caribéen. Il n’est pas dans ma mentalité d’être propriétaire. En Colombie, c’est Inès qui avait acheté la maison que nous occupions à Ciudad Montès (Bogotà). Je n’ai pas de bibliothèque. Tout les livres que je possédais en Colombie y sont restés, sauf un livre que je possède toujours. Maintenant, je ne me sens attaché à rien. Je peux prendre ma valise et partir du jour au lendemain. Dans la culture caribéenne, les hommes passent et ont plusieurs femmes au même moment, mais ce sont ces dernières qui tiennent le foyer.

Quelles furent vos activités culturelles ici en France ?

Inès, qui est psychologue de formation, était très préoccupée par l’idée de donner à nos enfants un certain sens moral. En effet, ceux-ci ont vécu dans un environnement familiale où l’on parlait sans cesse de guérilla, d’actions armées, de fusillades, de morts, de vols et de hold-up, comme s’il s’agissait de choses banales. Un jour nous avons accueilli un ami qui sortait de prison et qui s’est mis à nous raconter comment il avait du tirer à la mitraillette sur des gens. Joachim, qui était présent, s’est mis à demander : « C’est quoi ce film ? C’est quoi ce film ? ». Nous avons alors pris conscience de l’environnement moral dans lequel nos enfants vivaient. Nous avons immédiatement voulu les inscrire au Catéchisme, afin que leur soit donné une norme saine, mais notre ami le Pasteur Casalis nous en a dissuadé, estimant que l’exemple de ce que nous étions suffirait à les édifier sur le plan moral.

Pour donner à nos enfants un cadre social fort, susceptible de compenser le fait qu’ils avaient perdu avec l’exil tout les liens familiaux élargis qu’ils auraient eu en Colombie, nous avons monté une équipe de base-ball. Ce sport est en effet très développé dans les Caraïbes. Pendant environ quatre années, le club que nous avions ainsi monté avec des amis est devenu une sorte d’institution du dimanche matin. Nous voulions ainsi intégrer nos enfants au sein de la communauté latino-américaine. C’était un moyen de leur donner des racines, dont les réfugiers ont besoin. Dans ce club, tout le monde pouvait participer. Il y avait surtout des Colombiens, mais aussi de Vénézuéliens, des Dominicains, etc. C’était un cadre très familial et festif, où l’on se rendait en famille. De nombreuses personnes se sont mises à venir nous voir nous entraîner chaque dimanche. Tout ceux qui voulaient participer étaient les bienvenus, car le noyau de ceux qui savaient bien jouer intégrait les autres de manière efficace. Nous avions atteint un certain niveau, comparable à celui de l’équipe nationale française. Mais nous n’avions ni club ni assurance qui nous auraient permis de participer aux compétions officielles. On jouait entre copains, tout simplement. Joachim est devenu un fan et il suis aujourd’hui encore avec passion la Champion Ligue. C’est pour moi, comme pour mes enfants et nos amis, un excellent souvenir.

Quelles furent les difficultés d’adaptation que vos enfants ont connues ?

Inès a été celle qui a veillé à la santé mentale de nos enfants. Moi, j’ai toujours été distrait à ce sujet. En Colombie, je ne savais même pas dans quelle école était scolarisée Kari-Bania !Du moment qu’on me disait que tout allait bien, je ne m’en préoccupait pas. Ici, ce n’était pas la même chose. Kari-Bania est devenue très rapidement une élève sérieuse et brillante, une fille modèle. D’autres parents que nous s’en seraient sans doute réjouis, mais nous avons rapidement compris qu’elle manifestait ainsi le désir de devenir le contraire de ce que nous étions. Au collège Claude Bernard, près de la Porte d’Auteuil, les professeurs que nous rencontrions nous disaient tous qu’ils aimaient beaucoup Kari-Bania. « Si j’avais une fille, je voudrais qu’elle soit comme elle !», nous a dit un jour un enseignant. Il croyait nous faire ainsi faire son éloge, mais pour nous c’était une catastrophe ! Car nous avons compris que notre propre fille se transformait ainsi en véritable caméléon, s’adaptant à la culture française avec une telle énergie que cela traduisait en réalité un désir de renier ses racines et de cacher ce qu’il y avait derrière, c’est-à-dire ce que ses parents étaient ! C’est du moins ainsi que nous interprétions son comportement à l’époque. Nous avons alors cherché une école où il aurait été possible pour elle d’être fière d’être étrangère. Nous l’avons inscrite au Collège Internationale de Sèvres, où elle a intégré la Section Allemande, car il n’y avait pas de Section Espagnole. Et ce fut une réussite ! Il y avait là de nombreux étrangers. Mais ensuite nous avons fait une erreur en l’inscrivant à l’École Alsacienne, qui constitua un échec, pour elle comme pour nous.

Comment Inès a-t-elle vécu l’exil ?

C’est Inès qui a le plus souffert. Au début, elle ne parlait pas français et devait rester s’occuper des enfants. De plus, nous étions pauvres et l’on sait de quelle façon les fonctionnaires municipaux de Boulogne aident aux pauvres ! Nous refusions toutes les aides qui nous étaient données avec condescendance ! C’est pourquoi nous perdions systématiquement les Allocations Familiales, alors que nous y avions droit. Nous ne pouvions nous résoudre à nous plier à cette humiliation et à cette maltraitance bureaucratiques. Sans doute vivions-nous tout cela de manière exacerbée, du fait de notre situation de réfugiers. Mais nous ne pouvions accepter ce manque d’humanité des fonctionnaires ! Les plus durs avec nous étaient paradoxalement ceux qui avaient le plus souffert eux-mêmes de l’exil : Vietnamiens, Guadeloupéens, etc.

Avez-vous eu des liens forts avec des Français également ?

Oui, dès le début. Par exemple, un ami que j’ai connu lors du stage que j’ai fait en arrivant en France et qui est aujourd’hui encore quelqu’un d’important dans notre vie. Le père de Hugo, que tu connais. Mais nous avions un problème avec la façon dont les Français fonctionnent, à savoir le jeu des invitations et des retours d’invitations, consistant à venir manger alternativement chez les uns puis chez les autres, et ainsi de suite. Avec nos amis, nous avons tout de suite du mettre les choses aux clairs – car en France il faut mettre des mots sur tout – et dire que nous ne fonctionnions pas comme cela.

Tu sais, l’amitié ne fonctionne pas de la même manière en France et en Colombie. Chez nous, il existe ce qu’on pourrait appeler « une chaîne d’affection ». Vingt ans après, si tu frappes à la porte d’un ami que tu n’as pas vu depuis tout ce temps, il t’accueille les bras ouverts, comme si tu l’avais vu la veille.

Qu’est-ce que tu attends d’un ami ?

Chez nous, tout le monde s’appelle « amigo ». Mais ce n’est pas au sens où vous l’entendez en France ! Un ami n’est pas nécessairement quelqu’un à qui tu racontes ta vie. Car chez nous, on ne parle pas trop. On fait des choses ensembles. Un ami est quelqu’un de loyal, quelqu’un qui va t’aider, même trente ans après, quand tu es dans le merdier. Ainsi, j’ai pu demander à de vieux amis, aujourd’hui encore, d’aider mon fils en Colombie, alors que je ne l’ai pas vu ces derniers depuis ma jeunesse. En Amérique Latine, les gens ne veulent pas devenir tes amis par intérêt, mais par simple curiosité pour celui que tu es. C’est vraiment très différent de ce qui se pratique en France !

Une traduction de cet article en espagnol a été réalisée sur le site In-Justicia, à l’adresse suivante : http://www.in-justicia.net/encuentro-con-hernando-franco/

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