Publié par : gperra | 26 juillet 2013

Ce que les ruines de Pompéi avaient à me dire

Ce que les ruines de Pompéi avaient à me dire

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On ne comprend rien à ce qu’a pu être une ville de l’Antiquité tant qu’on a pas pu en visiter des ruines comme celles de Pompéi. En effet, notre concept actuel de ville n’a rien à voir avec ce qu’était celui des Romains. Aujourd’hui, nos villes sont des ensembles de maisons ou d’immeubles, épousant la configuration d’un lieu, s’adaptant à une topographie, intégrant plus ou moins d’espaces verts, traversé éventuellement par un fleuve, etc. La ville s’étend jusqu’à sa périphérie, se prolonge dans ses banlieues, lesquelles jouxtes des zones moins urbanisées, etc. Autrement dit, il n’y a pas de frontières nettes entre la ville et ce qui est en dehors d’elle. Nous avons bien quelques vestiges de « portes », comme les différentes portes de Paris en bordure du périphérique, mais celles-ci ne sont pas encastrées dans un quelconque mur d’enceinte. Elles sont des voies d’accès permettant l’entrée et la sortie, mais n’ont rien de comparable aux portes des maisons, qui déterminent une frontière entre un dedans et un dehors.

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Les vestiges d’une ville comme Pompéi nous montrent qu’une cité antique est une sorte d’espace intérieur posé quelque part. Toute la ville est un dedans. Lorsqu’on y pénètre, on n’est plus dans l’espace extérieur de la campagne ou de la nature environnante. D’ailleurs, la principale voie d’accès à Pompéi se présente comme une sorte de passage, presque un tunnel, qui marque de manière solennelle la transition entre l’espace extérieur et l’espace urbain. On entre dans une obscurité profonde pour ressortir de l’autre côté. On pénètre littéralement dans un autre monde. D’autres règles y règnent. C’est presque une naissance à un autre type d’univers.

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A l’intérieur de cet espace de la ville antique, les choses sont également sensiblement différentes de l’espace urbain tel que nous le connaissons. Essayons d’en donner une image exacte. Tout d’abord, on circule dans des rues et on visite différentes « maisons ». Mais ces « maisons » ne sont pas comme celles que nous connaissons. Elles ne sont pas des lieux d’habitation, éventuellement séparés les uns des autres par un jardin. Ce sont plutôt des cubes habitables de dimensions différentes collés les uns aux autres. Le jardin, quand la maison en possède un, n’entoure pas la maison. Il n’est pas non plus devant la maison. Il est dans la maison ! En effet, quand vous avez pénétré à l’intérieur d’une maison par l’atrium, vous pouvez parfois, dans les maisons riches, remarquer l’existence d’un jardin. Celui-ci est entouré de quatre murs, souvent bordé de couloirs ouverts. Ainsi, le jardin est un espace intérieur. Il n’appartient pas, comme nos jardins actuels à la nature extérieure, pas même à une nature extérieure domestiquée. Un jardin romain est en fait plus proche dans son concept d’un pot de fleur à l’intérieur d’un appartement, que d’un jardin tel que nous le connaissons.

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Une maison riche de Pompéi permettait une sorte d’autosuffisance totale : parfois, elles possédaient leur jardin, le temple, leur cuisine, leur boulangerie, leur thermes, etc. Il n’y avait presque plus besoin d’en sortir. Elles contrastaient ainsi avec ces maisons de pauvres, comme celle du barbier, uniquement constituées de deux petites pièces minuscules et rectangulaires.

Toute la ville et chaque maison est donc une sorte d’espace intérieur, qui tourne le dos à l’extérieur pour se constituer. Ce n’est donc pas du tout le même type d’espace intérieur que celui auquel nous sommes accoutumés. En effet, dans nos maisons ou nos appartements, nous sommes à l’intérieur tout en pouvant regarder à l’extérieur. L’espace de la villa romaine est un geste de retournement vers l’intérieur qui se produit par négation de l’extériorité. Comme si l’Homme de cette époque n’avait pas encore la force d’être en lui-même tout en étant tourné vers le monde extérieur. C’est soit l’un, soit l’autre. Soit être dans la ville, soit être à l’extérieur de celle-ci. Soit être dans sa maison, soit être dans la rue. La maison romaine comporte bien des ouvertures, mais pas de fenêtres. L’ouverture est ce qui permet de faire rentrer l’air et la lumière dans un espace fermé. La fenêtre est ce qui permet au regard de sortir de cet espace clos. Ce n’est pas la même chose. La seule extériorité que le citoyen d’une ville romaine perçoit est le ciel au dessus de lui. Et parfois les monts qui dominent sa cité. Autrement dit, le divin sous forme transcendante, dominatrice et lointaine.

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Ensuite, ce qui frappe dans l’architecture de Pompéi, c’est son uniformité. Tout semble être construit à partir de trois formes de bases répétées, puis déclinées de multiples façons : le carré , la colonne, l’hémicycle. Dans les maisons, c’est le carré qui domine. Dans le théâtre, c’est l’hémicycle.

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Dans les thermes, on trouve même une piscine entièrement circulaire surmonté d’un dôme, comme si l’on était enfermé à l’intérieur d’un œuf.

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Enfin, dans le forum, espace de la cité où les chars n’ont pas le droit de pénétrer, ou dans les temples, c’est la colonne.

P1320565Mais la plupart du temps, ces trois formes sont associées, entremêlées, à l’image de ces portiques dont la forme générale est un carré surmonté d’un arc. De temps en temps, on voit apparaître une quatrième forme, celle du triangle, comme celui des toits des temples grecs.

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Au bout du compte, cette inlassable combinaison de trois mêmes formes finit par lasser. C’est comme si les architectes romains avaient été obnubilés par ces trois motifs, sans pouvoir faire preuve d’aucune créativité dans les formes. Ou peut-être, plus précisément, comme si construire était une sorte d’acte cultuel, basé sur le principe de répétition et non d’inventivité. Car combiner les formes, ce n’est pas innover. Ce n’est que les répéter à l’infini.

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D’ailleurs, toute la vie du citoyen romain semble être placée sous cette domination d’un principe cultuel qui détermine chaque acte de la vie, même profane. En voyant l’organisation des rues, je ne peux m ’empêcher de me dire qu’elles ne sont pas conçues pour les jeux des enfants, ni pour les déambulations des adolescents. Effectivement, quand on lit les traités évoquant l’histoire de l’adolescence, on s’aperçoit que le concept même n’existait pas dans l’Antiquité. On passait directement de l’enfant (puer) au jeune homme. Cette phase intermédiaire chaotique de la vie psychique, où vont pouvoir se déployer des forces profondes de la personnalité et de la singularité d’un être humain, n’avait tout simplement pas sa place dans la vie antique. On devenait adulte à 14 ans. Car la religiosité imprégnait chaque activité de la vie. Or dans l’élément religieux, la créativité, l’inventivité et la singularité n’ont pas leur place. Il faudra donc attendre la fin du XIXème siècle pour que l’adolescence puisse trouver une possibilité de se développer et un espace social où elle aura le droit d’exister.

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Ces réflexions me renvoient à mes observations de la vie napolitaine actuelle. J’ai en effet été frappé par le fait que la jeunesse s’y affirme. Bien plus qu’elle ne peut le faire aujourd’hui en France. Les jeunes ont en effet leurs espaces, comme les « gelatteria ». Tandis qu’en France, où les bars vendent toujours de l’alcool, et où les consommations sont trop chères, les jeunes n’ont pas la possibilité de se rassembler. Dans les rues ou dans les métros de Naples, ils se déplacent en bandes. Parfois, ils n’hésitent pas à s’octroyer des parties entières de wagons dans le métro, même aux heures de pointe, afin de pouvoir se retrouver entre eux, sans tenir compte des grognements ou des protestations des plus âgés qui lorgnent avec envie les places encore libres. Ils ont leurs coupes de cheveux (en brosse pour les garçons), leurs tenues vestimentaires (mini-short pour les filles). Ils s’imposent. Parfois dans la provocation ou le sans-gêne. Mais en tout cas, ils existent. Rien à voir donc avec cette vie romaine antique où l’adolescence était une inconnue.

Le moment clef de la visite de Pompéi est celle du lupanar. Les guides prennent des airs grivois en montrant les gravures sur les murs, lesquelles montrent des couples dans des positions pornographiques bien précises. Elles servaient aux étrangers qui ne parlait pas le latin à indiquer d’un geste quelles positions sexuelles ils souhaitaient pratiquer avec les prostituées. Celles-ci les avaient attirés jusqu’à leur maison close en poussant des hurlement de louves. D’où le nom de « lupanar » (lupa = louve). On peut imaginer que ces cris bestiaux constituaient plus qu’un signe de reconnaissance pour les bordels, mais qu’ils devaient éveiller de véritables passions animales auxquelles il devait être très difficile de résister. C’est ainsi que les marchands qui venaient faire de bonnes affaires à Pompéi perdaient souvent la moitié de leurs gains au lupanar.

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Ce stratagème avait été conçu pour faire en sorte que l’argent reste finalement dans la ville. Aller au bordel était donc un acte déraisonnable, qui montre que les forces de la sexualité avaient pour les individus de cette époque quelque chose d’une possession démoniaque. En effet, une vie sans adolescence est une vie sans éveil à sa sensualité personnelle, sans possibilité d’explorer sa propre libido. Un univers ritualisé ne le permet pas. Il donne certes une tenue et une structure à l’être humain. Mais celle-ci est à la merci de l’éveil des forces de la sexualité lorsque celle-ci sont trop puissantes et employées à des fins de manipulation.

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Il semble donc qu’il existe un lien entre plusieurs éléments :

  • la sortie du monde antique,
  • la fin de la vie sociale dans univers constamment ritualisé,
  • le déploiement de l’adolescence en tant que phase à part entière d’une biographie,
  • l’éveil à sa libido comme une dimension propre et non étrangère,
  • l’acquisition de la dimension de la créativité et de l’inventivité véritables, lesquelles ne sont pas le simple jeu de combinaison entre des formes existantes, mais la découverte de nouvelles formes,
  • l’inauguration d’un nouveau type d’intériorité, qui n’est plus le simple geste de fermeture à l’égard de l’extériorité par négation de cette dernière, mais une ouverture à l’extériorité à partir de soi,
  • le vécu d’un sacré qui ne surplombe plus seulement l’Homme, mais se trouve aussi au dedans de lui.
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Responses

  1. J’ai souhaité aller voir Pompei sans pouvoir le faire, mais avec tes commentaires et les photos j’ai echappé a la canicule et au chien mechant!


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