Publié par : gperra | 21 juillet 2013

La ville ensevelie d’Herculanum, près de Naples

Tout comme Pompeï, la ville d’Herculanum a subi le sort de sa voisine, ensevelie brutalement, un jour de l’année 79 après J-C, sous les retombées volcaniques du Vésuve, ce qui en a préservé les vestiges de façon miraculeuse jusqu’à aujourd’hui.

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Se promener dans une ville restée presque intacte depuis deux millénaires est une expérience qui dépasse de loin la simple curiosité touristique, pour peu que l’on sache ouvrir sa sensibilité, activer son imagination et élargir ses pensées de la façon appropriée.

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Car les vestiges d’une ville nous permettent de sentir comment les proportions et les lieux architecturaux agissaient en profondeur sur les êtres humains qui y vivaient. Ainsi, marcher dans Herculanum, c’est se donner la possibilité de ressentir comment un Romain devait se sentir romain, c’est-à-dire de quelle façon la configuration de sa ville devait modeler inconsciemment sa manière d’être au monde.

La première chose qui me frappe, c’est tout d’abord l’effet produit sur moi par la présence des colonnes, tant dans les rues qu’à l’intérieure des demeures : elles résonnent comme un appel à la droiture, à la tenue de soi.

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Ensuite, je remarque comment le sol est marqué par la forme récurrente du carré. Cela va du grand carré de chaque cour intérieure, à celui des fontaines des atriums, jusqu’à ceux des mosaïques inscrites à même le sol. Cette forme me donne le sentiment de mon appartenance à ce qui est terrestre. Ici, cette appartenance est comme démultipliée. Dans cette ville romaine, je suis citoyen de la Terre davantage que fils du Ciel.

D’ailleurs, les décorations des sols, si minutieusement réalisées, m’invite constamment à leur accorder une grande attention. Le Romain a  les pieds sur Terre.

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L’image ci-dessus me semble résumer tout mon propos. La colonne dans le carré : l’être humain qui dresse et tient son individualité dans le cadre du domaine terrestre !

Autre chose me frappe : le génie du lieu. Chaque lieu en effet semble conçu et dévoué à une seule et même activité humaine. Il faudrait être plus précis et employer le mot d’attitude plutôt que celui d’activité. Chaque espace est dévoué. Nous n’avons pas une telle conception de l’espace aujourd’hui, car tous nos lieux sont plus ou moins polyvalents. Le Romain occupe chaque lieu de manière unique.

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L’image ci-dessus est une des nombreuses cuisines de la ville : chaque ouverture ronde est celle d’une grande céramique qui servait à entretenir des feux au-dessus desquels on déposait des marmites. On ne mangeait pas dans les maisons, mais dehors.

Ainsi, dans cette ambiance où toute l’attention était portée au bonheur que peut procurer la vie terrestre lorsqu’elle est organisée et maîtrisée, l’être humain peut se sentir épanoui dans son corps, tant féminin que masculin.

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Cependant, cette vie terrestre romaine n’est pas, loin s’en faut dépourvue de la dimension du sacré, du surnaturel. Celui-ci s’exprime dans des formes étranges et des visages effrayants que l’on peut rencontrer çà et là. Des visages de transes ou de possessions.

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Mais c’est en particulier à travers la représentation de l’élément aquatique que l’on peut sentir, à Herculanum, cette présence d’un sacré dont la puissance est presque monstrueuse. Ainsi, ces figures de créatures marines qui ornent les mosaïques du sol des thermes. Le mouvement même des tentacules du poulpe nous envoûtent, comme si cette créature des fonds abyssaux exécutait une sorte de danse hypnotique.

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Toutefois, là encore, ces créatures sont insérés dans le carré du bain. Comme si les habitants d’Herculanum avaient cru pouvoir intégrer et domestiquer la puissance des créatures surnaturelles marines pour leur bien-être. Mais ce sacré domestique pouvait-il rester ainsi enchaîné à la dimension de leur simple humanité, quels que soient les cultes qu’on lui rendait ? N’avait-il pas tendance à déborder, à exploser ?

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Quelle ironie du sort que de constater comment l’image du dieu Neptune, représenté en mosaïque sur le sol des thermes d’Herculanum, est restée quasiment intacte. Comme si le destructeur de la ville avait néanmoins pris soin d’épargner sa propre image. Ne s’agissait-il pas en effet de celui que les Grecs nommaient « l’ébranleur du sol » ? Quand le Vésuve a explosé, s’est-il trouvé des habitants de la ville pour se dire, un peu avant de périr asphyxiés par les gaz du volcan, que le dieu marin qu’ils avaient cru maîtriser reprenait sa liberté ?

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Quand je m’imagine la fin de ces hommes et de ses femmes dont on a retrouvé dernièrement les squelettes, bien souvent enlacés les uns les autres, tels qu’ils étaient dans l’attente de leur dernier instant, avec la conscience de leur mort imminente, je ne peux m’empêcher de penser que ce drame frappe l’esprit en ce qu’il possède quelque chose de tragiquement exemplaire. En effet, qu’est-ce qu’une existence dans une telle cité romaine, sinon la vie humaine qui s’est adonnée toute entière  au bonheur de la dimension terrestre ? Et lorsqu’une telle mort la frappe, engloutissant non seulement ses proches, mais anéantissant également brutalement tout ce qui avait constitué son cadre d’existence, tout ce à quoi elle s’était attachée, s’était profondément enracinée, n’a-t-elle pas dû éprouver cette mort comme une sorte de fin absolue ?

D’ordinaire, la religion, sous quelque forme qu’elle prenne, introduit une distance entre l’homme et l’existence, qui permet à ce dernier de ne pas subir de plein fouet et totalement démuni ce genre d’épreuve. Mais la religion romaine avait semble-t-il quelque chose de si mondain qu’elle ne pouvait jouer ce rôle.

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Dans l’une des salles de la ville, une croix aurait été retrouvée, attestant de la présence de Chrétiens. Comment ces derniers ont-ils vécus leur mort, au milieu des autres ? Leur nouvelle religion leur a-t-elle permis d’accéder, au dernier moment, à l’intuition d’un sens plus grand que celui du tragique ?

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