Publié par : gperra | 21 juin 2013

L’apprentissage des sciences dans les écoles Steiner-Waldorf

 L’apprentissage des sciences dans les écoles Steiner-Waldorf

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Dans les écoles Steiner-Waldorf, on affirme que l’apprentissage des disciplines scientifiques repose sur une méthode particulière. Cette dernière consisterait à partir systématiquement de l’observation des phénomènes pour parvenir progressivement à en dégager les lois qui y sont contenues. On affirme s’opposer ainsi à la tendance générale à l’abstraction, caractéristique de notre civilisation. On s’insurge contre la pratique pédagogique répandue consistant à faire apprendre aux élèves les lois de la Physique, de la Chimie, de l’Optique, ou d’autres sciences, sans avoir préalablement appris à observer les phénomènes naturels où elles se manifestent. Aujourd’hui, pour accréditer leur pratique, les pédagogues anthroposophes se réclament de l’esprit d’une initiative pédagogique comme « La main à la pâte », qui semble rejoindre leur projet.

Cependant, pour avoir vécu de l’intérieur la manière dont ces beaux principes sont appliqués dans la réalité quotidienne de la scolarité d’un élève Steiner-Waldorf, je peux témoigner de leur complète inefficacité. En effet, l’observation des phénomènes en vue de découvrir leurs lois nécessiterait de passer progressivement de la description à la conceptualisation. Il faudrait que l’élève puisse être mis en présence d’un phénomène, comme une expérience de Chimie, puis qu’il rende compte de ce qu’il perçoit, qu’il se pose des questions au sujet de ce qu’il a observé et que ces questions le conduisent à formuler des hypothèses, lesquelles trouveront ensuite des réponses sous forme de lois scientifiques. Mais avec les pédagogues anthroposophes, il semble qu’il y ait une incapacité foncière à passer du sensible à l’intelligible, de la perception au concept. Quand j’étais élève, nous passions ainsi des heures à préparer, réaliser puis observer une expérience. Mais nous n’en tirions jamais rien. Nous ne déduisions rien de ce nous voyions. Nous nous enlisions dans la description, qui ne suscitait aucune pensée. Ce phénomène était récurrent, quels que soient les différents professeurs que j’ai pu avoir. Ils reproduisaient l’expérience en suivant les indications données à ce sujet par Rudolf Steiner, ou l’un de ses disciples, puis se montraient incapables de provoquer des interrogations et la dynamique réflexive qui aurait dû nous amener à concevoir des lois. Cela tenait d’une part au fait qu’ils avaient horreur de l’abstraction et rechignaient donc à en arriver au point où il faut bien que la loi prenne une forme abstraite pour être saisie dans un esprit scientifique adéquat. Mais cela tenait également au fait qu’ils étaient eux-mêmes parfaitement incapables de penser par concepts, comme je devais m’en apercevoir plus tard en les fréquentant à l’âge adulte. L’anthroposophie, qui est une démarche mystique, avait comme atrophiée, voire anéantie la capacité de leurs esprits à s’élever vers des concepts. Tout au plus voulaient-ils aller jusqu’à des images, mais pas au-delà.

Le moment pédagogique le plus significatif de ce que je cherche ici à décrire fut le cours de Chimie de la « 7ème classe », portant sur les acides et les bases. Notre professeur nous avait fait réaliser des décoctions de choux-rouge, afin de nous montrer comment ce liquide changeait de teinte lorsqu’on y mettait tantôt une base, ou tantôt un acide. Nous répétions sans cesse l’expérience, sans en comprendre la finalité, comme on observerait un tour de magie. La démarche scientifique s’était littéralement empêtrée dans le choux-rouge, dont des parties importantes s’étaient renversées au sol, dans le chahut général provoqué par notre désintérêt croissant pour une expérience qui ne nous apprenait rien. Je me souviendrais également toujours de notre professeur de science, en « 11ème classe », nous expliquant le phénomène de l’électricité en le comparant à celui de l’attraction que ressentent l’un pour l’autre les amoureux. Cette incapacité à l’abstraction, même dans les sciences, faisaient des dégâts considérables en Mathématiques. Je me souviens par exemple que nous avions les plus grandes peines du mondes, en « 12ème classe », à comprendre ce que pouvait être une fonction, car aucune métaphore n’est plus opérante à ce niveau. Cette répugnance à l’abstraction, associée au fait qu’on ne nous demandait pratiquement jamais de retenir quoi que ce soit par cœur et qu’il n’y avait de contrôles que très rarement, faisaient que le niveau de la plupart des élèves de ma classe, dans tous les domaines scientifiques, et en particulier en Mathématiques, était absolument catastrophique. Les seuls qui s’en sont tirés et ont pu passer un Bac C (aujourd’hui le Bac S) étaient ceux dont les parents avaient décidés de leur payer des cours supplémentaires à la maison, ou qui supervisaient eux-mêmes de très près leur progéniture dans ce domaine. La dernière année, comme cela se fait souvent dans les écoles Steiner-Waldorf, notre classe était divisée en deux groupes : le premier, constitué des bons élèves qui suivaient en sciences, bénéficiait de cours prodigués par des intervenants extérieurs compétents ; le deuxième, dont je faisais partie, devait se contenter des « cours » dispensés par un ancien élève qui avait la bosse des Maths, mais qui était un effroyable pédagogue, n’avait aucune exigence et laissait se déployer une nonchalance qui apparentait ses prestations à une sorte de garderie. Cependant, l’école voulait tellement nous cacher, ainsi qu’à nos parents, cet état de fait que nos notes furent gonflées artificiellement jusqu’à notre départ. Cela eut pour conséquences que je m’inscrivis en toute confiance dans une filière A1 du Baccalauréat (Philosophie coefficient 8, Mathématiques coefficient 7), et que j’obtins 02/20 à l’épreuve finale de Mathématiques, ne parvenant à décrocher le diplôme que par un 16/20 en Philosophie qui redressa ma moyenne.

Toutefois, cette incapacité foncière des pédagogues anthroposophes à élever leur pensée jusqu’au domaine des concepts ne concernait pas que l’apprentissage des sciences. On l’observait aussi dans les cours d’arts et d’Histoire de l’art. En effet, ceux-ci consistaient bien souvent, pour notre enseignante des « Grandes classes », à nous projeter des diapositives sur lesquelles nous visionnions des œuvres d’art célèbres. Nous devions ensuite les décrire lors d’un travail collectif où chaque élève de la classe était invité à prendre la parole. Ce qui, soit-dit en passant, n’était pas inintéressant, puisque nous apprenions ainsi à bien observer une œuvre, à remarquer chacun de ses détails, etc. Mais au moment où il aurait fallu passer de la description à l’interprétation, il y avait comme un grand blanc. Notre professeure se montrait parfaitement incapable de dégager un sens à ce que nous voyions. Elle semblait prisonnière et envoûtée par l’apparence sensible de l’œuvre d’art. Tout ce qu’elle parvenait à dire se résumait à un seul et même commentaire pour chacune des œuvres, à savoir : « C’est très intéressant ! ». Cela finissait par nous excéder ! Quand je la retrouvais, des années plus tard, en tant que formatrice à l’Institut de formation des professeurs à la pédagogie Steiner-Waldorf, je constatais qu’elle n’avait absolument pas évolué sur ce point. Elle nous mettait en présence d’œuvres, nous les faisait décrire et concluait par un « C’est très intéressant ! » qui laissait l’assistance perplexe, tandis qu’elle clignait des yeux d’un air absent. Quelques anciens élèves Steiner-Waldorf qui faisaient la formation trouvaient scandaleux de retrouver ce travers pédagogique des années plus tard, mais n’osaient pas formuler ouvertement ce reproche, par crainte de la position hégémonique que cette formatrice exerçait dans le milieu des écoles Steiner-Waldorf. Protester contre cette façon de faire, c’était le meilleur moyen de ne pas valider sa formation et de n’avoir aucune chance de trouver un poste plus tard.

Il faut que soit bien clair que ce que j’ai décrit de mes professeurs de science ou de ma professeure d’Arts dans les « Grandes classes » est un trait commun que j’ai rencontré chez tous les enseignants Steiner-Waldorf. Je ne cherche ici aucunement à stigmatiser telle ou telle personne, mais à pointer une caractéristique générale, là où je l’ai vu s’exprimer avec le plus de force. On pourrait trouver étrange qu’une pédagogie se réclamant de l’auteur de la Philosophie de la Liberté soit à ce point marquée par une incapacité foncière à penser par concepts. En effet, Rudolf Steiner ne consacre-t-il pas de nombreuses pages à tenter précisément de cerner la nature de la pensée conceptuelle, qu’il nomme en d’autres endroits de son œuvre la « pensée pure », ou la « pensée proprement humaine » ? Mais si on lit bien la manière dont il en parle, on observera qu’il est toujours allusif et jamais descriptif à ce sujet. Il évoque l’existence d’une pensée pure, montre par ses propos qu’il y avait lui-même accès, mais jamais n’en fait faire l’expérience à ses lecteurs, même dans ses œuvres de jeunesse. Ensuite, quand il déploiera l’anthroposophie en tant que doctrine ésotérique et mystique, on peut même dire qu’il enlisera ses disciples dans une pensée métaphorique et « incônique ». C’est pourquoi on trouve constamment, dans les discours des pédagogues anthroposophes, des quantités de métaphores, comme celle de la germination de la graine, mais pratiquement jamais de concepts qui soient véritablement pensés. N’est-ce pas aussi parce que la pensée conceptuelle, autrement dit la Philosophie, contient une force qui rends les individus libres, tandis que l’anthroposophie est un asservissement ?

L’anthroposophie étant un mode de pensée de type religieux, elle se révèle donc fondamentalement incompatible avec une véritable démarche scientifique. Parce qu’elle constitue le socle de la pédagogie Steiner-Waldorf, elle rend impossible un enseignement normal des sciences. La religion est quelque chose d’honorable, certes. Mais vis-à-vis des phénomènes apparents, elle développe une attitude de vénération qui ne permet pas de « décoller » de ceux-ci. C’est la raison pour laquelle, dans de nombreuses écoles Steiner-Waldorf, les parents des élèves se rendent bien compte que la science est « le parent pauvre » de l’école. Certaines écoles parviennent parfois à endiguer la catastrophe en faisant venir des intervenants extérieurs, lorsqu’elles ont les relations appropriées. Ainsi, on voit intervenir, dans les « Grandes classes » de certaines écoles Steiner-Waldorf, des chercheurs émérites venant enseigner aux élèves. Mais n’est-ce pas l’aveu du fait qu’il est au fond impossible de confier les disciplines scientifiques à des pédagogues anthroposophes, qui n’ont pas l’esprit adéquat pour cette mission ? Sans oublier le problème posé par le fait que des chercheurs ne sont pas nécessairement des pédagogues, qu’ils ne peuvent pas de faire de miracles quand les bases ne sont pas acquises et que le niveau de ce qu’ils exposent est bien souvent trop compliqué pour des élèves de Lycée. Faire venir des intervenants extérieurs dans les domaines scientifiques, c’est révéler au monde qu’une pédagogie basée sur l’anthroposophie est incompatible avec l’apprentissage des sciences.

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Responses

  1. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.


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