Publié par : gperra | 8 mai 2013

La pédagogie Steiner-Waldorf et les pédagogies alternatives

Un récent article de Slate.fr semble s’être donné pour objectif, sous la plume de la journaliste Sarah Verhnes, de placer sur le même plan la pédagogie Steiner-Waldorf et d’autres pédagogies dites « alternatives », comme Freinet ou Montessori. Son papier s’achève sur le regret que de telles pédagogies innovantes ne soient pas davantage reconnues par l’Éducation Nationale, présentée comme une structure rigide et arrogante, incapable de reconnaître la pertinence d’innovations autres que les siennes. Au cours de l’article, on peut lire les propos d’Henri Dahan, secrétaire général de la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf, affirmant : «Nous semblons être un milieu à part, mais nous ne demandons qu’à collaborer avec l’Éducation Nationale».

Un « milieu à part » ? C’est le moins qu’on puisse dire ! Sans doute M. Dahan n’a-t-il pas – à l’occasion de cette rencontre avec la journaliste de Slate.fr – pris la peine d’apporter la précision importante qu’il a faite publiquement le 5 avril 2013, à savoir que « L’Anthroposophie est la source dont s’inspire la pédagogie Steiner-Waldorf ». L’Anthroposophie : doctrine ésotérique de Rudolf Steiner, affirmant notamment que les êtres humains se réincarnent, que le Christ est descendu du Soleil, que ce sont les Gnomes qui font pousser les plantes, que le Bouddha s’est réincarné sur Mars, que l’Atlantide n’est pas un mythe, mais un continent où les hommes avaient des corps cartilagineux capables de s’étendre à volonté, que les Blonds ont une intelligence cosmique, que les Nègres pensent avec leur cerveau arrière, qu’une femme blanche qui lit un « roman nègre » alors qu’elle est enceinte pourra avoir un enfant tout gris, que les Dinosaures étaient en fait des dragons cracheurs de feu, que la Terre s’est déjà réincarnée quatre fois, ou que ce sont les Dieux qui ont inspiré à Steiner sa pédagogie… Autant d’idées qu’il est prudent, comme le fait la Fédération, de masquer sous le vocable consensuel de « spiritualité ». Sans doute aussi Henri Dahan n’a-t-il pas cru bon d’ajouter que lorsqu’apparaissent des critiques à l’égard de ces écoles, comme mon article paru sur le site de l’UNADFI, faisant état de graves dysfonctionnements, on choisit de traîner son auteur devant la Justice, tout en envoyant dans le même temps un courrier interne à tous les professeurs Steiner-Waldorf de France disant textuellement : « Grégoire Perra pose des questions importantes. Il n’est pas le premier à le faire ». On a ensuite beau jeu de reprocher à l’État et à l’Éducation Nationale leur soit-disant manque d’ouverture d’esprit, lorsqu’on se comporte d’une manière qui ne peut qu’éveiller de sérieux soupçons sur la vraie nature de ces écoles.

On y lit également que la Fédération aurait fait à l’Éducation Nationale la proposition « d’alléger [son] programme au profit d’approches multiples pour élever le niveau général et renforcer l’égalité des chances ». On précise même que  « l’idée est de développer l’humain au-delà de l’apprentissage des connaissances à travers des activités pratiques et artistiques (arts plastiques, musique, poésie, jardinage…) ». Il est certain que les écoles Steiner-Waldorf auraient tout intérêt à ce que le niveau général des exigences scolaires soit nettement abaissé : plutôt que le laisser au-dessus, faire descendre le curseur en dessous du seuil des résultats obtenus permettrait de façon mécanique d’élever le niveau des performances de leurs élèves. On peut également féliciter les concepteurs de telles « contributions pédagogiques », qui ont su adopter des termes à la mode comme « l’égalité des chances » dont, d’après mon expérience, on n’entend pourtant presque jamais parler quand on travaille dans ces écoles.

Quand à la mise dans le même sac de la pédagogie Steiner-Waldorf et des autres pédagogies dites alternatives, cela me rappelle la venue, il y a quelques années, à la formation pédagogique de l’Institut Rudolf Steiner de Chatou (sorte d’I.U.F.M. Steiner-Waldorf), dans le cadre d’une session dite « d’ouverture », de Patricia Spinelli, la directrice de l’Association Montessori France (AMF), d’ailleurs citée dans l’article de Slate.fr : la pauvre n’avait même pas pu finir son intervention et avait bien failli se faire « lyncher » par les étudiants, outrés des modalités de la méthode qu’on venait de leur présenter et scandalisés que l’on puisse appeler « pédagogie » un type de prise en charge des élèves basé sur des principes si divergents des préceptes anthroposophiques de Rudolf Steiner ! Ce jour-là, le front commun contre l’Éducation Nationale et la demande de reconnaissance officielle, sous l’appellation fourre-tout de « pédagogies alternatives », semblait avoir bien du mal à franchir le seuil du discours convenu que la Fédération sert aux journalistes, pour rentrer dans la réalité des mentalités des futurs pédagogues anthroposophes !

Dans l’article, il est également fait mention de la styliste Anne Willi. La journaliste s’en sert comme exemple pour démontrer que ces écoles permettent la réussite de leurs élèves. Elle n’a sans doute pas eu à chercher bien loin pour trouver cette ancienne élève, dont la Fédération cite l’existence à chaque occasion depuis au moins une dizaine d’années. Quelle chance pour cette dernière, puisque Anne Willi semble attribuer volontiers tout le mérite de sa propre réussite à sa scolarité à l’école Steiner de Verrières-le-Buisson : « Dans ce milieu pourtant très compétitif, je me suis sentie sûre de moi tandis que les autres paniquaient. L’école m’a permis d’être confiante et d’aller au bout de mes projets. A Steiner, il faut d’abord faire pour apprendre ». Effectivement, je peux confirmer que cette personne a bien effectué la totalité de sa scolarité dans cet établissement : elle était élève dans ma classe. Je me souviens de la présentation de son « Chef d’oeuvre » (travail de fin de cycle consistant en la réalisation du projet personnel d’un élève), lequel avait consisté en la réalisation d’un grand défilé de mode avec de multiples créations de son cru. Les robes étaient si nombreuses que je crois bien que le seul prix des tissus devait représenter un an de frais de scolarité, ce qui est loin d’être une petite somme dans ce cursus alternatif, sensé vouloir favoriser « l’égalité des chances ». J’aurais cependant envie de soulever une question. Là où Anne Willi attribue son succès à la confiance en elle que lui aurait procuré cette « pédagogie », ne devrait-elle pas aussi mentionner que, fille d’un grand photographe fortuné, elle a pu bénéficier de subsides importants pour se lancer dans sa profession ? Tout d’abord, pour réaliser ses études de stylisme : se former dans de grandes écoles, effectuer de longs séjours à l’étranger, avoir les fonds nécessaires au lancement de sa boutique, n’est pas un luxe à la portée du premier venu quand il s’agit de débuter sur le marché. Cela ne lui enlève sans doute aucun mérite : elle a du effectivement travailler de manière opiniâtre et acharnée pour monter son entreprise dans ce milieu hautement compétitif. Mais n’est-il pas quand même plus facile d’avoir de l’assurance et de la confiance en soi au départ, quand on sait que l’on a à sa disposition un porte-monnaie familial bien rempli, plutôt que lorsqu’on se trouve dans une situation sociale et financière où l’on doit compter sur ses seules et maigres ressources ? Sa sœur, qui s’est lancée quant à elle dans l’écriture de pièces de théâtre et la direction d’une troupe d’acteurs amateurs, aurait-elle pu s’offrir cette opportunité sans le mécénat dont elle a également bénéficié ?

Si la journaliste de Slate.fr voulait se donner la peine d’aller rencontrer des cas d’élèves, issus de ces écoles et de cette « pédagogie », différents de ceux que lui ont indiqué la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, pour qui la réussite et même la simple insertion dans notre société a été une question beaucoup plus épineuse qu’elle ne semble l’avoir été pour Anne Willi, je serais ravi de lui fournir un carnet d’adresses d’une autre sorte.

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Responses

  1. j’ai mis un lien vers votre article sur la page de Slate
    Merci pour votre réflexion et votre travail de décryptage de ce qui se passe réellement dans les écoles de type Steiner Waldorf (il y en a une près de chez moi, je suis professeur en collège public. les quelques élèves qui nous arrivent de là ont un niveau plus faible que leurs camarades du public dans les disciplines classiques (connaissances lacunaires), et comme vous l’expliquez parfaitement , ils ont sur les autres (élèves et professeurs) un regard très condescendant, genre « vous êtes des crétins basiques et moutonniers et nous la crème de l’humanité », et qui plus est rien de frontal, tout dans le regard et le sous-entendu, appuyé par la même vision parentale.

  2. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.


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