Publié par : gperra | 17 décembre 2012

Les anthroposophes et l’argent

Les anthroposophes et l’argent

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Il est fréquent de trouver chez les anthroposophes des discours sur l’argent, des écrits affirmant que l’anthroposophie voudrait instaurer un rapport plus humain à la finance. Certaines institutions, comme la NEF (une banque issue de l’anthroposophie et finançant notamment des institutions du mouvement anthroposophique) affirment même œuvrer pour une « économie fraternelle ». Les anthroposophes ont donc la prétention d’instituer un rapport plus sain entre les hommes et l’argent. Cette prétention se fonde sur les écrits de Rudolf Steiner comme Cours d’économie et Séminaire (EAR), Les exigences sociales fondamentales de notre temps (Ed. Derwy), L’avenir sera-t-il social ? (Ed. Triades), Économie sociale ou comment renouveler nos conceptions (EAR), Éléments fondamentaux du problème social (EAR), etc. De nombreux disciples de Steiner ont écrit sur cette question. Ne citons que Gérard Klockenbring et son ouvrage intitulé L’or, l’argent et la conscience (Ed. Iona) ou Comment former des communautés humaines, de Bernard Livegoed (Ed. Les Trois Arches). Dernièrement, un prospectus de la Communauté des Chrétiens (le culte chrétien fondé par des disciples de Rudolf Steiner et qui est devenu une église des anthroposophes) proposait ainsi une rencontre sur le thème : Une économie au visage humain ? Lorsque j’étais anthroposophe, j’ai assisté à un nombre important de conférences où l’on nous expliquait que les fondements économiques de notre société étaient faussés, que nous allions de ce fait au devant d’une grave crise économique qui allait nécessairement conduire à la faillite le monde civilisé actuel, mais qu’après ce désastre, les îlots de culture formés par les communautés anthroposophiques offriraient un modèle au monde, qui tentera de rebâtir son économie sur des bases plus saines. Le sigle même de la banque anthroposophique, la NEF (comme une nef), indique clairement la volonté de ses fondateurs de construire une sorte d’Arche de Noé financière capable de survivre au « Déluge » que constituerait une crise économique majeure, conformément aux références prophético-apocalyptiques de Rudolf Steiner. Dans le contexte économique actuel, on peut comprendre en quoi ce genre de discours peut atteindre les oreilles d’une opinion publique désorientée, surtout quand les théories économiques de Rudolf Steiner sont relayées par une institution bancaire dont certains journalistes peu consciencieux se sont crus dernièrement autorisés à vanter les mérites, sans examiner vraiment ses rapports profonds avec l’anthroposophie et le milieu anthroposophique.

Au sujet de la NEF, il me revient en mémoire une anecdote qui peut avoir un certain intérêt. Lors de sa fondation, en 1987/88, l’école Steiner-Waldorf où j’effectuais ma scolarité était en effervescence à l’égard de ce que certains professeurs considéraient comme un événement majeur. On en était à l’étape de la récolte des fonds nécessaires pour constituer un capital permettant de devenir une banque. L’un des fondateurs de la NEF avait été invité pour donner une conférence sur l’argent aux élèves des Grandes Classes (le lycée). En 12ème classe, nous venions de suivre une « période » d’économie, avec un professeur devenu plus tard membre permanent du Goetheanum, et l’on venait de nous expliquer la « loi sociale fondamentale » de Rudolf Steiner. Nous étions donc particulièrement réceptifs. Toutefois la conférence fut incompréhensible pour notre âge et je n’en garde pas de souvenirs précis. Deux ans plus tard, lorsque je revenais à l’école, je demandais des nouvelles de cette initiative bancaire que l’on nous avait présenté comme un événement d’une grande importance. En effet, pendant près de dix ans après la fin de ma scolarité, je revenais chaque année dans mon ancienne école pendant une période qui pouvait aller de une semaine à un mois, pour réaliser les éclairages de pièces de théâtre de 11ème classe (seconde). Travail qui pouvait être très prenant, puisque je restais parfois à travailler pendant toute une semaine de 9h à 4h du matin (donc 4h de sommeil, vous avez bien lu), mais pour lequel jamais personne n’a pensé à me proposer la moindre rémunération, et que je n’ai jamais non plus pensé à solliciter. A cette occasion donc, je demandais à ce professeur anthroposophe enthousiaste de me tenir au courant du devenir du projet de cette institution bancaire. Celui-ci déchantait : « Oui Grégoire tu comprends, on vient de s’apercevoir que les dirigeants de la NEF s’octroient des salaires de cadres, alors que nous les professeurs Waldorfs sommes payés au SMIC horaire ! Ils semblent avoir complètement oublié que c’est grâce à notre mobilisation que cette institution a pu voir le jour ! Ce n’est pas du tout comme ça que nous avions envisagé l’éthique de cette banque ! »

Qu’en est-il réellement de cette prétention des anthroposophes à pouvoir instaurer une économie humaine ? Dans le présent article, mon propos n’est pas de traiter ce sujet d’un point de vue théorique (en examinant la question du point de vue des connaissances socio-économiques les affirmations de Rudolf Steiner concernant les domaines de l’économie et du social), mais d’évoquer ce que j’ai pu percevoir et comprendre du rapport des anthroposophes à l’argent tel qu’il est cultivé dans le milieu anthroposophique. En effet, quand sont tenus de beaux discours sur l’argent, il me semble important d’examiner ce qu’il en est des pratiques réelles ! Ceux qui prônent un maniement plus juste et plus humain de la finance doivent être selon moi jugés à la manière dont ils manipulent eux-même l’argent.

Tout d’abord, je commencerais par évoquer ce que j’ai pu percevoir du rapport à l’argent au sein de la principale institution représentative de l’anthroposophie, c’est-à-dire la Société Anthroposophique. Quand je suis entré à la Société Anthroposophique en France et jusqu’à dernièrement, la cotisation annuelle était fixée à 253 Euros par an environ. Mais on nous précisait clairement de manière orale qu’il s’agissait d’une cotisation minimale. Nous étions fortement incités à verser davantage et à instaurer un système de virement automatique, mensuel ou annuel. Le secrétaire de la SAF avait pour mission, comme il me le confia un jour, de relancer tous les membres qui ne versaient pas leur cotisation, afin que l’argent promis au Goetheanum puisse être versé. Par ailleurs, quand je suis entré dans cette société, en 1995, un certain nombre de propos, de courriers et de mesures m’ont suffisamment choqué pour que je décide de prendre immédiatement mes distances. En effet, à cette époque, j’étais au RMI et avais beaucoup de mal à m’en sortir. Mais dans un des numéros du bulletin trimestriel de la Société Anthroposophique en France, je lisais un article du Trésorier, expliquant que toute personne, quelle que soit sa situation financière, devait pouvoir verser un minimum de 50 Francs par mois. Comme je ne pouvais pas payer une telle somme, étant quasiment à la rue et ayant des difficultés à me nourrir quotidiennement, je recevais un petit papier d’ « appel à la solidarité ». Sur ce dernier, je devais indiquer que j’étais « défaillant à m’acquitter financièrement de ce que je devais à la Société Anthroposophique en France », et que je faisais donc « appel à la solidarité d’un autre membre pour qu’il prenne en charge à ma place cette somme ». Je devais signer et remettre ce papier très rapidement au Siège. Je refusais de le faire, considérant que cette démarche avait un caractère humiliant. Je demandais également ce qui serait fait ultérieurement de ce petit papier (serait-il publié, lu en réunion de branche ?, etc). La directrice de la « branche » à laquelle j’avais été rattaché commença alors à m’expliquer que je posais véritablement problème et que je devais réfléchir à mon attitude. Dans le même temps, un certain nombre d’articles ou de lettres du Trésorier de la Société Anthroposophique en France paraissaient dans Les Nouvelles, expliquant que, si la liberté était le principe qui régissait la vie culturelle, l’égalité la vie juridique, c’était la fraternité qui devait régir la vie économique. Il en tirait la conclusion que la liberté n’avait pas sa place dans la question du versement des cotisations à la Société Anthroposophique en France, puisqu’il s’agissait d’une question économique et non culturelle. Par quelle aberration d’un raisonnement profondément tordu et malhonnête était-il parvenu une idée aussi étrangère à la réalité que celle-ci, je ne saurais l’expliquer. Mais que l’on puisse écrire noir sur blanc que les anthroposophes n’étaient en fait pas libres des dons qu’ils faisaient à la Société Anthroposophique, cela heurta mon bon sens élémentaire de jeune homme sans le sous de 25 ans. Et ce qui me surprenait plus encore, c’était la capacité des autres anthroposophes que je connaissais alors à avaler sans broncher une telle rhétorique, au point d’en être rapidement convaincus et d’accepter de verser tout ce qu’on leur demandait.

Il ne faut pas s’y tromper : la teneur de se raisonnement ahurissant du Trésorier de la S.A.F. de l’époque n’est pas l’acte d’un individu isolé, ni une parole qui n’engagerait que lui-même. Elle traduit bel et bien la manière dont est pensée le rapport des individus à l’argent tel que je l’ai rencontré dans tout le milieu anthroposophique. Je pourrais citer des extraits du même tonneau que m’envoya le Trésorier de la Communauté des Chrétiens dès lors qu’il me demandait avec insistance de m’acquitter de ma cotisation : sous des tombereaux de références ésotériques incompréhensibles reliées entre elle par des liens logiques plus qu’aléatoires réapparaissait toujours la même idée de fond, celle selon laquelle nous ne serions en réalité pas libre de nos dons ni de leur montant dès lors que l’on aurait accepter d’être membre de cette institution anthroposophique.

Dès lors, je décidais de faire le mort et de ne plus donner signe de vie à cette Société Anthroposophique pendant quelques années. Je devenais ce que les anthroposophes appellent un « membre dormant », c’est-à-dire un membre qui ne verse plus ses cotisations mais est susceptible d’être relancé à l’une ou l’autre occasion. Les anthroposophes ont en effet la malignité, quelle que soit l’institution à laquelle vous appartenez, de ne jamais vous en renvoyer : ainsi, vous continuez à leur appartenir, tout en vivant sous le poids de la culpabilité provoquée par leur apparente magnanimité. Même lorsque vous démissionnez, il font semblant de ne pas avoir compris votre décision : après ma démission de la S.A.F., alors que j’avais renvoyé par la Poste mes différentes cartes de membres et que le secrétaire les avait reçu, je fus contacté par ce dernier, qui me demandait de lui restituer les cartes pour confirmer ma décision. Il savait pertinemment que je les avais déjà rendues : il testait ainsi ma résolution. Mais revenons à ma situation de « membre dormant ». Ce n’est que lorsque ma situation professionnelle et financière se fut quelque peu améliorée que je fus contacté de nouveau par le Président. Après m’avoir proposé de travailler avec lui et de donner des conférences, il m’expliqua qu’il fallait absolument que je donne quelque chose en terme de cotisation. Je pense que, pendant les quelques années qui suivirent, mon statut à part de « jeune poulain du Président » m’a protégé de pressions trop insistantes sur le plan financier : je ne payais qu’une partie de la cotisation annuelle demandée. En même temps, la demande d’investissement en temps et en travail devenait de plus en plus lourde : je devais animer un groupe de travail avec des jeunes sur la Philosophie et l’Anthroposophie, participer à la Section des Belles Lettres, aller aux réunions de l’École de Science de l’Esprit, participer au projet de formation anthroposophique pour les jeunes, aux réunions de « rencontres entre les jeunes et le Comité », rédiger de nombreux articles, participer à des congrès anthroposophiques, etc. Ce que je ne donnais pas financièrement, je devais le compenser en consacrant tout mon temps libre à la Société Anthroposophique en France. Ma vie personnelle commençait à en subir des dommages. Ma vie de couple en souffrait et ma compagne de l’époque, bien qu’anthroposophe, commençait même à n’en plus pouvoir de ces interminables réunions hebdomadaires qui ne nous permettaient plus d’être ensemble. J’ai dû même aller jusqu’à rédiger une longue lettre auprès du Président pour lui expliquer que je ne voulais plus participer à toutes les activités qu’il avait mis en place et auxquelles il me « conviait » inlassablement, faisant comme si mes refus n’avaient jamais existé. Suite à cette lettre, celui-ci me convoqua pour que je m’explique, et me fit comprendre clairement que ma requête n’était pas acceptable, que je pouvais tout au plus demander une période de retrait de quelques mois, mais qu’ensuite je devais de nouveau me remettre activement à la tâche. Il ajouta que j’étais engagé dans le projet de « formation anthroposophique » et que je ne pouvais plus me rétracter, sauf « à mettre en péril ma future carrière dans la Société Anthroposophique en France ». Bref, je n’avais pas le choix et je devais continuer à participer à ces réunions.

A chacune de ces dernières, on nous demandait de donner une petite somme « pour le chauffage », même en plein été. Pourtant, les anthroposophes versaient déjà une cotisation pour payer ces locaux et les frais d’occupation qui leur étaient liés. Cela revenait donc à payer deux fois pour la même dépense. Je pense aussi que ce procédé visait à créer une sorte d’automatisme du don, un conditionnement pour nous apprendre à donner de l’argent à toutes les occasions possibles, sans se poser de questions.

Dans le cadre de la thématique de ces rapports problématiques à l’argent, que j’ai observés au sein de la Société Anthroposophique, je dois mentionner un épisode qui m’est arrivé à l’âge de 25 ans, mais dont à l’époque je n’avais pas relevé l’importance. Je rédigeais alors mon mémoire universitaire de maîtrise sur le Faust de Goethe et j’avais décidé d’aller assister aux représentations de cette pièce qui se jouaient au Goetheanum de Dornach. Pour bon nombre d’anthroposophes, assister à ces « semaines dramatiques » constitue une sorte de pèlerinage régulier, en dépit de la ringardise d’une mise en scène qui n’a pas changé depuis les années trente (et qui était déjà passéiste !). Là-bas, je rencontrais un de mes anciens camarades de classe d’origine canadienne. Il avait entrepris de suivre la formation d’acteur dispensée par le Goetheanum. Il séjournait donc là-bas depuis plus d’un an. Celui-ci se mit alors à me raconter des choses assez édifiantes sur le rapport des hauts dirigeants de la Société Anthroposophique Universelle à l’argent. Je ne sais si elles sont véridiques, mais je les retranscris telles qu’il me les a confiées. Il m’expliquait que les dirigeants de la Société Anthroposophique Universelle se déplaçaient tous en grosses voitures et n’avaient plus aucun sens du coût de la vie. Il me donnait l’exemple de l’un des membres du Comité Directeur (le « Vorstand ») qui, parce qu’il n’avait plus de place pour ranger ses nouveaux livres dans sa bibliothèque, avait tout simplement fait voter par ses collègues un agrandissement de sa maison de fonction. Plus tard, quand je dus aller à Bâle rencontrer l’un de ces dirigeants, afin de préparer une intervention commune que nous devions faire à l’occasion d’un congrès, je fus assez surpris de voir que notre rendez-vous se situait dans un des cafés les plus chics et les plus chers du centre ville, où il était traité par les serveurs comme un habitué. Bien que je ne sache rien de plus sur ces rapports des dirigeants de l’anthroposophie à l’argent, faute d’avoir cherché à m’y intéresser de près ou savoir éplucher les comptes, je peux dire que je trouve saisissant le contraste entre cette ambiance où les dons sont constamment sollicités sous des prétextes les plus extravagants, comme le chauffage d’une salle de réunion en plein été, et certaines dépenses des dirigeants.

Je me souviens aussi que, lorsque je travaillais avec la Direction de la S.A.F. et que je commençais à devenir une figure importante du mouvement anthroposophique, on me proposa quelques « plans » qui pourraient m’être financièrement profitables. Parmi ceux-ci, il y avait le fait d’animer des séminaires dans un centre de formation et d’orientation pour les jeunes. On me fit comprendre qu’il suffisait de glisser un mot à mon sujet aux dirigeants de ce centre pour que je sois sollicité pour y donner des cours, et que la rétribution serait intéressante. Ce centre est sensé être un lieu de réinsertion et d’orientation des jeunes à la recherche d’un emploi et de leur vocation. Mais en fait, il s’agit d’une communauté anthroposophique très fermée, rythmée par des prières quotidiennes, des cours d’eurythmie, d’art de la parole, etc. On y disait des bénédicités anthroposophiques à chaque repas. Les séminaires n’y étaient nullement des cours sur l’orientation professionnelle, mais des cours d’anthroposophie dispensés par les grandes sommités de la Société Anthroposophique en France. Quelle orientation ces jeunes pouvaient-ils attendre de la formation qu’ils recevaient, sinon celle de travailler un jour dans une institution du mouvement anthroposophique ? En réalité, après deux années, cette « formation » les coupait progressivement du monde et de la société dont ils étaient déjà exclus par le travail, au point de les habituer à vivre exclusivement dans une sorte d’îlot de culture anthroposophique, qui les marquait si profondément qu’il rendait même difficile leur insertion dans d’autres structures du mouvement anthroposophique. Quand j’ai donné une conférence dans ce centre de formation peu de temps après ma démission de la Société Anthroposophique (sur la spiritualité du cinéma de Tarkowski), alors que mes yeux commençaient à s’ouvrir, je fus surpris de constater à quel point tout ces jeunes avaient l’air, jusque dans leurs tenue vestimentaires et leurs regards, complètement planants, hébétés, perdus. Je pense qu’il existe ainsi un petit nombre d’institutions (parfois subventionnées) qui permettent à l’élite du milieu anthroposophique de toucher des sommes non négligeables en échange de leurs prestations. Les centres de formation pédagogiques, qui dispensent la formation de professeur des écoles Steiner-Waldorf, en font partie. En effet, en tant qu’étudiant pendant deux ans dans un de ces instituts, j’ai pu constater que ceux qui y intervenaient étaient parfois davantage choisis pour leur importance au sein de la Société Anthroposophique en France plutôt que pour leurs compétences en matière de pédagogie. Pour y suivre la formation, chaque étudiant payait environ 200 Euros par mois. Il n’y avait qu’une seule session par mois, de deux jours et demi. Nous étions plus de 40 étudiants, ce qui représentait donc une manne financière de 8000 Euros par mois. Un des intervenants vedette de cet institut me confiait un jour qu’intervenir là-bas lui assurait une source de revenus complémentaire considérable. Or ce qui était à mon sens problématique, c’est que bon nombre de participants à cette formation pédagogique étaient des professeurs en activité dans des écoles Steiner-Waldorf, dont les salaires étaient parfois ridicules, et dont les directions collégiales avaient exigé d’eux qu’ils se forment. Cependant, leurs institutions ne prenaient en charge au mieux que la moitié du coût de cette formation. De même, les enseignants Steiner-Waldorf sont chaque année fortement incités à participer à des stages de formation payants, ou à des congrès dont les frais de participation sont relativement importants. Lors de ces « stages », on retrouve presque toujours les mêmes intervenants. Par ailleurs, le fait d’appartenir au milieu anthroposophique a pour conséquence que l’on doit bien souvent verser des sommes à plusieurs organismes différents.

Enfin, un aspect problématique du rapport des anthroposophes à l’argent me semble concerner le domaine des donations et des héritages. Il est en effet fréquent de trouver, dans le milieu anthroposophique, des cas de personnes faisant des dons très importants à des institutions anthroposophiques, comme la Communauté des Chrétiens, la Société Anthroposophique , ou une école Waldorf. Certes, chacun est libre de disposer de ses biens comme il l’entend, dans la mesure où il respecte la législation en vigueur. Mais c’est sur le plan psychologique, et non juridique, que le problème me semble se poser. Car bien souvent ces personnes, du fait de leur appartenance au milieu anthroposophique, se sont progressivement coupées ou éloignées du reste de la société. Parfois même de leurs proches, qui ne partagent pas leurs convictions. Ou avec qui la personne concernée considère qu’elle n’a plus que des « relations karmiques issues du passé ».  Se retrouvant seule, elle en vient donc naturellement à envisager de léguer ses biens à sa « nouvelle famille ». Mais le don, ou l’héritage, en faveur de l’institution anthroposophique, n’intervient-il pas alors comme une résultante insidieuse du processus de coupure sociale et d’enfermement mental provoqué par l’anthroposophie ? Est-il alors vraiment libre, vraiment sain ? Je me souviens d’une personnalité éminente de l’anthroposophie, conférencier adulé, qui avait au soir de sa vie réuni sur son compte en banque personnel des sommes colossales constituées de dons en tout genre de ses admirateurs. Etait-il psychologiquement juste pour lui de les accepter dans de telles proportions, sachant qu’un travail de recherche intellectuelle ou spirituelle doit selon moi avant tout être fondé sur un esprit de gratuité et de partage ? N’est-on pas ici en présence d’une forme subtile de corruption, tant intellectuelle, que morale et sociale ? Si, lorsque j’ai débuté ma carrière de conférencier dans le milieu anthroposophique, je n’avais pas fermement décidé de n’en tirer aucun bénéfice financier personnel, refusant pour cela les multiples propositions et usages du milieu en question, aurais-je pu maintenir mon intégrité ?

Toutefois, ce n’est pas tant les sommes engagées qui, à y réfléchir, constituent ce qui m’a le plus choqué dans le milieu anthroposophique, mais plutôt la manière dont le travail bénévole y était constamment sollicité et considéré comme allant de soi. Lorsqu’un jour, lors d’une réunion, je remettais en cause ce genre de pratique, on me rétorquait à quel point il était bon pour l’être humain de savoir ainsi « se sacrifier », donner sans compter de son temps et de son travail pour servir une cause supérieure. En effet, les anthroposophes développent une certaine tendance à devenir ce qu’on pourrait appeler des « esclaves du spirituel ». Constamment sollicités à donner de leur temps et de leurs forces pour effectuer des travaux dans le cadre du milieu anthroposophique, ils ne savent bientôt plus mesurer ce don de soi et s’épuisent de manière dangereuse pour leur santé, tant morale que physique. Nombreux sont les anthroposophes que j’ai connu qui ont ainsi abîmé leurs existences dans un activisme sans frein au service du milieu anthroposophique, jusqu’à que la maladie ne vienne les rappeler à l’ordre. Parfois trop tard, hélas. Certes, on peut trouver un certain plaisir et un certain épanouissement dans le fait d’offrir ainsi ses forces de travail dans la réalisation d’une cause à laquelle on croit. Mais lorsque cette forme d’engagement devient systématique, lorsqu’elle est considérée comme étant la norme par un entourage, qui finit même par vous l’imposer quand il en a le pouvoir (par exemple quand on travaille dans une institution issue de l’anthroposophie et que les heures supplémentaires non rémunérées deviennent une obligation quotidienne), cela devient quelque chose de profondément malsain, se rapprochant clairement de certains critères définissant ce que l’on appelle une dérive sectaire (Lire à ce sujet mon article intitulé L’endoctrinement des élèves à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf, publié sur le site de l’UNADFI). A l’Institut Rudolf Steiner de Chatou, où j’ai effectué ma formation pédagogique, la question de l’engagement des professeurs dans leur école était parfois posée par les étudiants, car certains, qui avaient effectué des stages dans les écoles Steiner-Waldorf, percevaient bien ce que celui-ci pouvait comporter de problématique. On leur répondait souvent par cette anecdote concernant un jeune professeur de la première école Waldorf de Stuttgart, venu un jour se plaindre à Rudolf Steiner de ce qu’il lui était impossible de mener de front son investissement au sein de l’école naissante et la poursuite de ses études universitaires. Ce à quoi on nous disait que le Maître lui aurait répondu : « Oh, vous y arriverez bien ! ». Comment ne pas voir ce que cette réponse contient de dangereux pour la santé des individus qu’elle concerne ? Et comment pouvait-on nous la servir comme réponse à nos inquiétudes, alors que ces mêmes formateurs avaient bien souvent vu eux-mêmes, dans leurs propres écoles, des professeurs finir par tomber très gravement malades des suites d’un sur-investissement continuel exigé par leur institution ?

L’anthroposophie est-elle solidaire ou communautaire ?

L’un des aspects de l’anthroposophie qui semble séduire le plus aujourd’hui est son programme de solidarité financière. De grandes institutions en sont directement issues, comme la NEF. Cependant, la mise en pratique de ces principes de Rudolf Steiner ne concerne pas seulement cette banque : elle peut également être observée dans toutes les institutions en rapport avec l’anthroposophie, comme les écoles Steiner-Waldorf, les Instituts de pédagogie curative, la firme Weleda, les maisons de retraites pour anthroposophes (à Ribeauvillé, en Alsace notamment), à la Communauté des Chrétiens, etc. Le rapport à l’argent et au travail des institutions anthroposopphiques s’inspirent directement de ce que les anthroposophes appellent la « loi sociale fondamentale » que l’on trouve dans les écrits socio-économiques de Rudolf Steiner. Cette « loi sociale fondamentale » dit ceci :

« La santé d’une collectivité d’êtres humains travaillant ensemble est d’autant plus grande que l’individu revendique moins pour lui-même les produits de ses actes de travail, c’est à dire qu’il abandonne une plus grande part de ses produits à ceux qui travaillent avec lui et que ses besoins sont d’avantage satisfaits non pas par ses actes de travail, mais par les actes de travail des autres membres de la collectivité. » Rudolf Steiner, Revue Luzifer-Gnosis 1905-1906.

Autrement dit, la richesse de la collectivité est d’autant plus grande que chacun des membres qui la compose garde le moins possible de richesses issues de son travail pour lui-même, mais en fait bénéficier l’ensemble de la collectivité. Moins les personnes individuelles ou les entités familiales cherchent à s’enrichir pour elles-mêmes, plus la collectivité dans son ensemble en profite. L’argent, qui n’est pas retenu de manière égoïste, peut irriguer et vivifier l’ensemble de la collectivité. Le don de soi également bénéficie à tous. On pourrait certes admirer un tel principe, surtout lorsque l’on a une fibre socialiste ou communiste. N’est-il pas une application du principe de solidarité sociale à laquelle aspirent tous les utopistes rêvant d’un monde plus juste ? Ne correspond-t-il au désir de tous ceux qu’indigne la pratique d’enrichissement à outrance de quelques privilégiés au détriment de l’ensemble du corps social ? N’est-il pas l’expression d’une solidarité non seulement envers la communauté des Hommes, mais aussi envers la Nature et la Terre-Mère ? On comprend dès lors pourquoi ce principe et ses applications concrètes peuvent séduire nos contemporains, à l’heure où un capitalisme sans vergogne spolie les populations et fait des ravages écologiques sans précédents, tandis qu’il n’existe plus d’utopie socialiste ou communiste crédibles pour contrebalancer ces dérives. Ainsi, lorsque la NEF propose à ses adhérents de renoncer à la pratique de taux d’intérêt élevés pour que l’argent prêté serve à financer des projets qui ont du sens pour les prêteurs (comme de financer une école Steiner-Waldorf, ou une coopérative biologique), cela semble s’inscrire dans la droite ligne de cette « loi sociale fondamentale » de Rudolf Steiner. Chacun renonce un peu à ses intérêts immédiats afin qu’un projet bénéficiant à l’ensemble de la communauté puisse voir le jour. Contrairement au communisme, qui prônait l’abolition de la propriété privée, l’appropriation par l’État des moyens de productions, et la planification centralisée, la démarche proposée ici par les anthroposophes ne semble pas nécessiter le recours à l’interventionnisme étatique pour imposer la solidarité financière dans la société. Il semble au contraire que le principe en question ne fasse appel qu’à la générosité librement consentie des donateurs et des prêteurs. On percevra rapidement les similitudes entre cette pratique et les principes dont s’inspire le commerce équitable, par exemple. Ou le micro-crédit en Inde et en Afrique. En effet, les anthroposophes férus des concepts sociaux steineriens que j’ai connu s’intéressaient beaucoup à ce genre d’initiatives alter-mondialistes et n’hésitaient pas à y investir de leurs deniers personnels. Pendant un moment, la NEF est ainsi devenue la banque de l’association ATTAC. Jusqu’au jour où l’on s’est aperçu de la présence de l’anthroposophie derrière cette institution. Depuis, les dirigeants de la NEF font profil bas au sujet de Rudolf Steiner et évitent de dire trop ouvertement qu’ils s’inspirent directement de ses théories. D’autant que celles-ci sont étroitement interconnectées, lorsqu’on les approfondit, à l’ensemble de son ésotérisme. Ainsi, l’utopie sociale communiste en ruine pourrait bien avoir laissé le champs libre à un mouvement de solidarité alter-mondialiste spiritualiste où l’anthroposophie, forte de ses réseaux déjà constitués et de sa longue expérience dans le domaine, pourrait se positionner en fer de lance. Nous aurions alors une situation à mon sens particulièrement grave où l’ensemble du mouvement altermondialiste serait progressivement infiltré et dirigé par les anthroposophes, détournant ce dernier en vue d’instaurer sur la surface du globe une multitude d’institutions anthroposophiques. Mais regardons d’un peu plus près cette soit-disant solidarité financière librement consentie, proposée par l’anthroposophie et ses institutions dérivées. Est-ce réellement de la solidarité ?

Dans la réalité, on s’aperçoit en effet que le respect de la liberté du don et du renoncement aux intérêts personnels en vue d’en faire bénéficier l’ensemble de la communauté – qui semble certes plus acceptable que la contrainte étatique violente – n’a en réalité de liberté que le nom. Dans les faits, une contrainte psychologique insidieuse est mise en œuvre de manière pernicieuse pour que les membres de la communauté soient poussés à renoncer à leurs intérêts personnels pour en faire bénéficier la collectivité. Ainsi, dans une école Steiner-Waldorf, en raison des contrats passés, il peut arriver qu’un professeur soit salarié de l’Éducation Nationale tandis que ses collègues ne le sont pas. La coutume de ces écoles, instituée par Rudolf Steiner lui-même, veut alors que le professeur en question verse la différence entre son salaire perçu et celui de ses collègues dans une caisse commune. Celui-ci bénéficiera à la collectivité enseignante et augmentera le niveau commun des revenus. En théorie, ce don doit être libre. Dans la pratique, ne pas se plier à cette façon de faire est très mal vu et peut occasionner de grandes difficultés, ainsi que me l’avaient confié certains collègues lorsque je travaillais dans des écoles Steiner-Waldorf. En effet, cette pratique prend un caractère sacré. C’est pourquoi le membre d’une école Steiner-Waldorf qui gagne plus que les autres enseignants se verra mis au banc de son école s’il n’accepte pas de reverser dans le pot-commun le différentiel de son salaire. Il peut certes ne pas le faire, mais il le paiera très cher ! J’ai ainsi eu connaissance du cas d’une salariée d’une école Steiner-Waldorf qui, ayant le statut d’agrégée, gagnait quelques 3000 Euros par mois, tandis que ses collègues en gagnaient environ 1000. Comme elle aurait refusé de reverser la différence dans le pot commun, s’étant endettée pour acheter une maison et ayant des enfants à charge, ses collègues auraient fait sans cesse pression sur elle. Un jour, elle aurait même eu la désagréable surprise de voir circuler au sein de l’établissement un graphique avec les courbes des salaires de chaque enseignant, au sommet duquel la sienne se trouvait, suscitant un flot de remarques désobligeantes continuelles à son encontre. Cette situation aurait fini par devenir insupportable et ne fut sans doute pas étrangère à sa décision de quitter cette institution. En revanche, les riches enseignants qui faisaient régulièrement des dons généreux étaient perçus comme de bons anthroposophes. On voit donc que cette « loi sociale fondamentale » de Rudolf Steiner n’est pas simplement un principe que l’on doit penser. Elle doit être présente sous la forme d’un sentiment permanent que l’on exige des membres de la communauté des travailleurs qui adhèrent à une institution anthroposophique. Et la communauté veille à ce que ce « sentiment » soit vif. Comme l’écrit Steiner :

« Que chacun puisse ressentir d’une manière saine comment doivent agir les forces de l’organisme social pour que celui-ci se révèle viable, c’est ce qui est exigé de l’homme dés à présent. On devra acquérir un sens nouveau qui permette de ressentir qu’il est malsain et antisocial de vouloir s’insérer dans cet organisme sans éprouver ce sentiment. » (Rudolf Steiner, Fondements de l’organisme social, Ed. EAR, page 56)

Ce qui en langage clair revient à dire : il est exigé des travailleurs qu’ils aient honte d’eux-mêmes lorsqu’ils se comportent de manière à privilégier leurs intérêts personnels plutôt que la collectivité. Si une personne préfère favoriser sa propre existence plutôt que celle de la collectivité dans laquelle il travaille, cela veut dire que son sens social est défectueux, malsain, perverti, etc. Une telle personne ne devrait donc pas être autorisée à « s’insérer dans cet organisme sans éprouver ce sentiment ». Ce qui revient à dire que le professeur égoïste qui n’accepte pas de se donner entièrement à l’institution dans laquelle il travaille, pour le bénéfice de la communauté à laquelle il appartient, pourrait être exclu sans ménagement de la dite communauté. Car pour l’anthroposophie, l’égoïsme est le Mal. Aussi, la communauté sera-t-elle en droit de faire sentir à ses membres par les moyens à sa disposition en quoi leur égoïsme est une déviance coupable. Et si le récalcitrant ne comprend pas le message, il sera excommunié. C’est la raison pour laquelle Rudolf Steiner s’est cru autorisé, dans les Conseils qu’il donne aux professeurs Steiner-Waldorf, de dire qu’un enseignant ne doit plus vivre pour lui-même, mais pour les dieux :

« Au sein du corps des professeurs, nous devons toujours retenir que nous, les hommes, ne sommes pas là pour nous-mêmes, mais pour réaliser les plans divins sur le monde. Gardons en conscience le fait que, lorsque nous accomplissons telle ou telle chose, nous réalisons en fait  les intentions des dieux, que nous sommes, en quelque sorte, les réceptacles destinés à réaliser les courants qui viennent d’en haut et veulent devenir réalité dans le monde; ne cessons à aucun instant de ressentir tout le sérieux et tout le caractère sacré de notre tâche. » (Rudolf Steiner, Conseils aux professeurs de la première école de Stuttgart, tome I, Édité par la fédération des Écoles Steiner-Waldorf en France)

L’anthroposophie propose donc bien un modèle social où l’égoïsme doit être combattu au point que l’individu lui-même disparaisse dans la communauté des travailleurs à laquelle il appartient. C’est pourquoi je me permets d’affirmer que le but de ce mouvement spirituel veut faire en sorte que les êtres humains qui y adhèrent deviennent des « esclaves du spirituel » (et par voie de conséquence, d’une certaine façon, des « esclaves » des institutions anthroposophiques, qui sont sensées incarner le spirituel sur la Terre). L’exemple le plus parlant de la mise en pratique de la fameuse « loi sociale fondamentale » de Rudolf Steiner s’est présenté à moi lorsque j’ai travaillé pendant plus d’un mois, lorsque j’avais vingt ans, dans un « Camphill » irlandais. Fondés par Karl Koënig, un disciple de Rudolf Steiner, les Camphills sont des communautés thérapeutiques accueillant des enfants ou des adultes handicapés pour les soigner avec les principes de pédagogie curative de Rudolf Steiner. Le Camphill est organisé autour de maisons gérées le plus souvent par des familles d’éducateurs, qui vivent en communauté permanente avec les handicapés et s’occupent d’eux du matin au soir. A coté de cette activité thérapeutique, les membres du Camphill doivent également réaliser des activités agricoles. Le Camphill est entouré de champs et d’une ferme, dont les produits qui en sont issus vont servir à nourrir la collectivité pédagogique. Lorsque j’ y ai réalisé mon stage, on y travaillait tous les jours sans discontinuer de 7h du matin à minuit, avec une seule demi journée de repos par semaine. Un peu comme dans les écoles Steiner-Waldorf où, en plus des heures de cours pour lesquelles il est rémunéré, l’enseignant doit également surveiller la cantine, les récréations, participer à de nombreuses commissions et réunions, revenir les week-ends pour préparer ses classes, les Kermesse et les journées portes-ouvertes, ou simplement pour faire le ménage et participer à des travaux d’entretien, au point de ne plus avoir de vie sociale personnelle. Chaque vendredi soir, les membres du Camphill se réunissaient pour lire les Évangiles et les commenter, puis accomplir un rituel de partage de pain et de sel. Le dimanche matin avait lieu un autre rituel, qui est à ma connaissance le culte anthroposophique que Rudolf Steiner avait institué pour les enfants des familles anthroposophes de la première école Waldorf de Stuttgart (Lire à ce sujet mon article Extraits édifiants des Conseils de Rudolf Steiner aux professeurs de la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart). Lorsqu’on travaille dans un Camphill, personne ne perçoit de rémunération, ou alors seulement une très faible. Lorsqu’un membre a un besoin particulier, il doit en faire la demande au trésorier de la communauté, qui décidera de lui octroyer ou non. Pour m’être retrouvé moi-même en position d’avoir à demander une petite somme à la trésorière du Camphill d’Irlande du Sud où j’avais travaillé plus d’un mois l’été 1990, je dois dire que la démarche n’est pas évidente. Il m’a fallu en effet justifier laborieusement de la dépense que je comptais réaliser (une nouvelle paire de chaussures, la précédente ayant été abîmée par les incessants travaux des champs). Lorsque vous faites une telle demande, l’anthroposophe-trésorier ne vous regarde pas d’un bon œil et, même s’il finit par vous accorder ce que vous sollicitez, l’envie de réitérer l’expérience ne vous reprendra pas de sitôt.

Si j’ai pris le temps de décrire de manière approfondie cette réalité du Camphill, ce n’est cependant pas pour m’appesantir sur une institution anthroposophique particulière dont on pourrait croire au caractère marginal. Je crois au contraire que le Camphill est l’expression concrète la plus aboutie de la mise en œuvre de la « loi sociale fondamentale » de Rudolf Steiner. D’autres modes d’organisation sociale et salariale du même type pourraient être observés dans d’autres institutions ayant pour fondement l’anthroposophie. On pourrait ainsi parler de la formation des séminaristes de la Communauté des Chrétiens, qui a lieu à Stuttgart, Hambourg ou Chicago. Certaines personnes qui l’ont effectuée m’ont ainsi raconté comment les futurs prêtres et prêtresses étaient sensés ne plus avoir de vie personnelle pendant quatre ans, au point qu’elles devaient même s’interdire d’avoir ouvertement des relations amoureuses avec d’autres séminaristes, alors qu’il est plutôt humain que ce genre de choses se produisent dans le cadre d’une vie communautaire où des individus vivent en vase clos pendant près de quatre années. Une jeune séminariste, à qui l’ordination et la prêtrise auraient été refusées à l’issue des quatre années en raison de son homosexualité, m’écrivait ainsi qu’elle préférait abandonner plutôt que de redoubler sa dernière année, comme on lui avait proposé, car cela signifiait pour elle refaire un stage dans une communauté. « Stage = esclavage ! » m’écrivait-elle. Lorsque je me suis moi-même investi de manière importante dans la Communauté des Chrétiens, j’en étais venu à faire énormément de choses de manière bénévoles pour la dite communauté : servir à chaque office, c’est-à-dire deux fois par semaine, servir également à l’occasion des veillées, des levers de corps et des enterrements, faire le ménage dans la chapelle, participer aux travaux d’entretien et de rénovation, rédiger le programme et l’éditer, préparer et poster les mailings à tous les membres, tenir des conférences, animer les veillées, rédiger des articles pour leur revue, réaliser les vœux de la nouvelle année sous forme de petites cartes personnalisées, tenir des ateliers d’études de contes, etc. Lorsque les anthroposophes trouvent une mule, ils la chargent tant qu’ils le peuvent. Lorsqu’ils trouvent « un bon citron », selon les termes qu’avait un jour employé en ma présence l’un des très haut dirigeant de la Société Anthroposophique en France, « ils le pressent jusqu’au bout ». Ainsi, que ce soient les Camphills, les écoles Steiner-Waldorf ou les Communautés des Chrétiens, partout est présente une logique qui voudrait instaurer un ordre social éradiquant toute forme d’égoïsme – voire toutes formes de vie individuelle et privée ! – au profit de la collectivité.

C’est pourquoi, avec l’anthroposophie, la solidarité vis-à-vis de l’ensemble de la communauté finit par y être imposée sous la forme de pressions psychologiques subtiles. Au fond, il n’y a plus de libertés. Certes, contrairement au communisme stalinien qui privait visiblement et légalement les individus de leur liberté et de leurs droits, l’anthroposophie le fait de manière beaucoup moins évidente. (Et cela n’atteint bien évidemment pas les niveaux du stanilisme.) L’aliénation paraît invisible parce qu’elle semble consentie. Mais elle n’en est pas moins puissante. Et destructrice. Les anthroposophes jouent ici sur le double sens du mot « loi », lorsqu’ils parlent de la « loi sociale fondamentale ». En effet, une loi désigne à la fois une réalité naturelle (un principe inhérent à l’essence d’une chose) et une norme. Leur « loi sociale fondamentale » est donc en même temps une description d’un principe constitutif de toute société humaine et une règle de vie qu’il faudrait respecter. Pour les anthroposophes, renoncer à ses intérêts personnels au profit de la collectivité est ainsi à la fois une loi socio-économique décrivant le fonctionnement des sociétés humaines et un objectif que chaque membre du corps social devrait s’imposer à lui-même. C’est pourquoi je pense que l’on ne devrait pas parler de mouvement « solidaire » pour qualifier les propositions de l’anthroposophie et de ses institutions dans le domaine socio-économique, mais plutôt de mouvement « communautaire ». En effet, l’idéal de l’anthroposophie est la vie communautaire, pas la solidarité sociale ! La différence entre les deux peut paraître subtile, elle n’en est pas moins essentielle ! Comment pouvons nous la comprendre ?

Dans un remarquable ouvrage intitulé Communauté et société, le philosophe Ferdinand Tonnïes distingue les concept de société et de de communauté. Selon lui, la communauté désigne tout ce qui dans le domaine du « vivre ensemble » concerne l’intime, le chaleureux, etc. Tandis que la société désigne l’espace public, le monde. Lorsque je vis au sein d’une société, il existe pour moi une extériorité sociale, laquelle garantit ma liberté civique. Cette dernière est absente au sein d’une communauté. La communauté transforme en effet l’espace social en espace familial. Or dans une famille, les liens psychologiques sont tellement étroits, compliqués, profonds, qu’on ne saurait y être libre au sens strict du terme. Le jeu des ascendances, des rapports de dominations, des fusions psychiques entre les individus sont tels que nul individu n’est complètement libre tant qu’il est entièrement immergé dans le giron familial. Il faut sortir de sa famille pour conquérir sa liberté. Et pour cela, il est nécessaire qu’il existe un espace public, un monde :

« Tout ce qui est confiant, intime, vivant exclusivement ensemble est compris comme la vie en communauté (…). La société est ce qui est public ; elle est le monde. (…) La société humaine est comprise comme une pure juxtaposition d’individus indépendants les uns des autres. «  Ferdinand Tonnïes, Communauté et société, tome I, Ed. PUF, pages 3-5.)

Certes, au sein de nos sociétés occidentales modernes, la nostalgie d’une vie communautaire, renforcée par le vécu de la solitude des individus dans la société, rend particulièrement attractive les propositions des utopies communautaires, comme l’anthroposophie. Dans les sociétés asiatiques, où le sens de la communauté prime naturellement sur celui de l’individu, elle pourrait également rencontrer un certain écho. Mais il faut bien voir que la communauté, lorsqu’elle devient exclusive, ou sectaire, constitue une négation et une violation de l’individualité humaine. Or l’anthroposophie est selon moi une utopie spiritualiste qui, sur le plan social et économique, voudrait abolir la société au profit d’une grande communauté de type familial. Elle ne vise pas à mettre en œuvre le principe de solidarité, mais celui de communauté. L’anthroposophie est communautaire, pas solidaire. Car la solidarité est l’entraide librement consentie que peuvent s’apporter des individualités pleines et entières. Mais avec l’anthroposophie, la liberté pleine et entière des individus est concrètement impossible, voire proscrite, comme j’ai pu le montrer notamment dans mon article intitulé Éléments explicatifs de l’enfermement mental provoqué par l’anthroposophie ou L’emprise de l’anthroposophie. Bien que les anthroposophes se réclament à corps et à cris d’une « philosophie de la liberté » et d’un « individualisme éthique », cette liberté n’est en fait chez eux qu’un mot creux, un alibi, un miroir aux alouettes qui piège les esprits crédules. Car il n’y a de liberté que lorsque l’on tend à un rapport à soi-même et aux autres dépourvu de malice, de duplicité, de tricherie et de faux-semblants. Or c’est tout le contraire qui se produit dans le milieu anthroposophique, ainsi que j’ai pu le montrer à travers mon article intitulé Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique. Il n’y a également de liberté que lorsque personne ne subit de pressions ! Or ce n’est pas la réalité du quotidien des institutions issues de l’anthroposophies, comme j’ai pu le montrer dans mon article intitulé Les pressions du milieu anthroposophique, ou Considérations sur la rareté des témoignages concernant le milieu anthroposophique. L’anthroposophie étant une religion, son but est de constituer une vaste communauté religieuse. Les membres de celle-ci partageront les mêmes modes de vie, les mêmes habitudes alimentaires et vestimentaires, la même esthétique, la même architecture, les mêmes façons de parler et de penser, la même éducation pour ses enfants, la même médecine, les mêmes loisirs, les mêmes pratiques artistiques, les mêmes références doctrinales, les mêmes idéaux, la même conception du monde, la même « science », les mêmes prières, le même centre religieux et administratif mondial (le Goetheanum), etc.

En outre, le principe de solidarité implique que l’on puisse apporter son aide à autrui, même en cas de différences, de différends et de désaccords. Au sein d’une communauté, on n’apporte son soutien qu’à ses semblables. Ainsi, dans les écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, dès qu’une personne avec qui la communauté enseignante était en désaccord, tout le monde lui tournait le dos, même quand on la savait dans de grandes difficultés. Par exemple, une personne atteinte d’un cancer, mais qui n’était pas en odeur de sainteté auprès du Collège Interne (collège de direction de l’école). Ou, pour ce qui concerne la Communauté des Chrétiens, le cas de cette personne en phase terminale que l’on poussait néanmoins à la porte de son logement parce que le prêtre voulait récupérer les locaux afin de les occuper avec sa famille. La solidarité intègre la dimension de l’altérité, de la différence et de la tolérance. Les membres d’une communauté ne veulent aider que leurs semblables, leurs répliques. Certes, quand on approche une institution anthroposophique, par exemple une école Steiner-Waldorf, on pourrait croire à un groupe humain ouvert, puisque ses membres ont des comportements originaux par rapport au reste de la société. En fait, ils ne sont tolérants qu’envers les gens qui adoptent des comportements similaires aux leurs. Ils s’acceptent, mais entre eux.

Que notre civilisation soit aujourd’hui confrontée à la tentation de l’anthroposophie est probablement un signe des temps. L’humanité parviendra-t-elle à établir des sociétés et des économies de type solidaire ? C’est-à-dire à de donner naissance à des modèles sociaux-économiques où des individus libres auront à cœur de soutenir leurs semblables ? Ou bien, croyant s’engager dans cette voie, sera-t-elle peu à peu détournée de cette aspiration par la tentation communautaire que peut proposer l’anthroposophie ? Tout dépendra sans doute de la capacité de beaucoup à avoir (et à garder) les yeux bien ouverts sur ce sujet.  Certes, le communautarisme anthroposophique n’est pas aussi franc qu’un communautarisme religieux traditionnel. Mais il est de même nature. Si l’anthroposophie s’imposait dans le mouvement alter-mondialiste et parvenait à grossir au point d’imposer son modèle social et sa « loi sociale fondamentale », s’alliant pour cela à d’autres courants new-ages et d’autres communautés religieuses, ou sectaires, je crois que nous assisterions alors à l’avènement d’un nouveau Moyen-Âge. Forte de son pouvoir social, l’anthroposophie imposerait alors une nouvelle forme de vie communautaire, qui serait comme une résurgence de celle que l’Occident a connu au Moyen-Âge, où la valeur de l’individu était encore inconnue. Avec la Société Anthroposophique Universelle comme nouvelle Église. Un monde de fous, dirigé par des menteurs et des hypocrites, verrait alors le jour.

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Responses

  1. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.


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