Publié par : gperra | 16 décembre 2012

Les dessous de la magie de la Kermesse de Noël des écoles Steiner-Waldorf

Kermesse3

La Kermesse (ou Marché de Noël) est un événement majeur de la vie d’une école Steiner-Waldorf. Lorsque l’on arrive à l’école lors de cette fête, il est presque difficile de se rendre compte qu’il s’agit d’une institution scolaire. En effet, les salles de classes ont été entièrement vidées et décorées. Même les murs et les plafonds ont parfois été recouverts de draperies et de tissus colorés. Les locaux se sont transformées en stands et boutiques où sont vendus divers objets, comme des décorations de Noël, des bijoux, des jouets en bois, des livres anthroposophiques, des poteries, des biscuits et des gâteaux, des bougies en cire naturelle, des produits Weleda ou Docteur Hauschka (sensés être vendus moins chers, ce qui ne correspond en fait pas à la réalité lorsque l’on compare les prix), etc. Il y règne une atmosphère presque irréelle, religieuse, féérique, sacrée, au point que l’on pourrait se croire dans une sorte de château enchanté (pour l’école de Verrières-le-Buisson), ou de caverne de lutins (pour l’école Perceval de Chatou, dont de nombreuses salles sont situées en sous-sols). A la lueur des bougies, immergés dans les parfums d’huiles essentielles et de fragrances de pin, de cire et de petits gâteaux, baignés dans les couleurs vives des tissus chamarrés, tout s’adresse à nos sens au point que l’on se sent transportés dans un autre univers. Des voix de conversations chaleureuses se mêlent à la musique des concerts et aux rires des enfants ravis qui jouent et courent partout librement. L’ambiance de la Nativité qui s’annonce est comme palpable en arrière-fond. Pour beaucoup, ce rassemblement festif signifie bien plus que ce qui est donné à voir : c’est un événement d’ordre cultuel, où l’on affirme et renforce son sentiment de dévotion et d’allégeance à l’égard d’une institution en particulier (son école) et de la pédagogie Steiner-Waldorf en général.

Nombreux sont les parents qui ont découvert la « pédagogie » Seiner-Waldorf à cette occasion et ont décidé d’y mettre leurs enfants, émerveillés par la splendeur de l’école et l’atmosphère qui y règne. Nombreux sont également les anciens élèves qui reviennent régulièrement chaque année lors de cet événement, comme une sorte de transhumance. On les voit souvent, rassemblés dans un local spécifiquement apprêtés pour eux (comme le « Café de la 12ème »), puis mangeant à la même tablée lors du grand repas du samedi soir, les regards émus emprunts de nostalgie.

kermesse2007

Il est cependant intéressant de se demander quelle organisation a permis en amont la réalisation d’une telle festivité, et ce qui se cache derrière cette magie et cette féérie apparentes. Ceux qui aiment les contes de fées devraient en effet se rappeler de ces histoires où de sombres sortilèges sont parfois à l’œuvre dans les merveilleux châteaux enchantés. Nous allons dans cet article tenter de décrire ce que nous savons des aspects cachés de cet événement, à partir des connaissances que nous avons concernant une école en particulier, à savoir celle de Verrières-le Buisson. Les mécanismes que nous décrivons se retrouvent dans les autres écoles Steiner-Waldorf de France, à des dimensions qui peuvent s’avérer cependant moindres.

Tout d’abord, il faut considérer le fait que la Kermesse nécessite une lourde machinerie, pour laquelle toute l’école va être mobilisée pendant plus d’un mois, enseignants, élèves et parents compris. La plupart des parents sont en effet appelés à contribuer à la préparation de la Kermesse de manière très intense tout le mois précédent, mais certains s’y investissent pendant toute l’année. Ces derniers se réunissent une fois par semaine lors de différents ateliers de réalisations d’objets, qui seront vendus lors de la Kermesse : des poupées en tissus, des lutins en laine tricotée, des décorations de Noël en papier, des couronnes de l’Avent tressées avec des branches de pins, des jouets en bois, des santons en terre, etc.  D’autres parents encore viennent s’investir les quatre week-ends précédents la Kermesse pour fabriquer des petits gâteaux, qui seront vendus au poids environ 12 à 15 Euros le sachet. Le Salon de thé, qui se tient tout le week-end, est tenu et alimenté également par les parents. Les gâteaux, quiches et boissons chaudes y sont vendus au prix de un ou deux Euros la part. Un stand de frites et de saucisses est aussi tenu par des parents, accompagnés par un cuisinier de l’école. La barquette de frite est vendue 2,50 Euros, et 3,50 Euros avec une saucisse. Les cuisiniers de l’école doivent en outre préparer un repas pour les responsables de stands le vendredi et le dimanche soir.

Kermesse6

Les élèves quant à eux sont également mobilisés en amont dans les différents cours pour contribuer à la réalisation de cet événement, notamment afin de produire des décorations en papier découpé et des bougies en cire. Des couronnes de l’Avent et des objets décoratifs (réalisés à partir d’éléments trouvés dans la nature, comme des feuilles, des pommes de pins, des plumes, des mousses, etc.) sont confectionnés par les enfants qui le souhaitent les week-end précédents la Kermesse. La plupart de ces objets, souvent magnifiques, seront vendus pendant la Kermesse aux parents. D’autres serviront à la décoration de l’école. Une classe a spécifiquement la charge de la fabrication des bougies en cire, pendant certaines heures de cours, qui « sautent » pour cette occasion, mais aussi pendant les récréations. Les élèves viendront même les week-ends. La onzième classe (Seconde) doit, quant à elle, préparer le traditionnel repas du samedi soir, pour quelques 100 personnes environ. Après l’avoir préparé, ils devront faire le service, puis nettoyer et ranger la cuisine et le réfectoire avant le lendemain, finissant parfois cette tâche à 2 heures du matin. A partir de la septième classe (6ème de Collège), il est demandé aux élèves de participer activement à l’événement le week-end en question : la septième classe s’occupera des bougies, la huitième classe (5ème) du déménagement des classes, dont les chaises et les tables seront entreposées dans un local à part, la neuvième classe (4ème) du Salon de Thé, la dixième classe (3ème) des ateliers pour les enfants, la onzième classe (Seconde) du repas et la douzième classe (1ère) du bistrot et de la décoration de l’école.

Kermesse7

Les enseignants, de leur côté, doivent également s’investir de façon intense, en se chargeant notamment : d’encadrer les enfants qui participent à l’atelier de confection des bougies (sur leur temps de cours, de récréation et certains week-ends) ; de préparer avec les élèves de la 11ème le repas ; de vider et de décorer toutes les classes la veille de l’événement ; de préparer et tenir l’exposition pédagogique les deux jours durant ; d’effectuer des permanences à la librairie anthroposophique pour renseigner les parents, etc. Le professeur de musique devra en plus préparer le concert de la Kermesse, ce qui implique notamment des répétitions pendant ses cours et en dehors. Il en va de même pour la chorale et l’orchestre d’élèves qui donneront ce concert, dont la place est au prix de 2 Euros. Inutile de dire que ces heures ne sont pas comptabilisées dans l’emploi du temps et sont réalisées à titre bénévole. Pourtant, nul ne peut se soustraire à l’obligation d’y participer, d’une manière ou d’une autre, et d’apporter sa pierre à l’édifice. Il en va de même pour la contribution des parents, qui s’effectue également à titre bénévole. De manière générale, il est demandé à chaque parent de venir consacrer une à deux heures durant le week-end pour la tenue des stands.

Jouets-en-bois

Pendant la Kermesse sont organisés dans les jardins d’enfants des ateliers pour les petits, consistants à leur faire réaliser des petits gâteaux, des petites couronnes de l’Avent (pour les plus grands), des petites bougies en trempant des mèches dans un récipient rempli de cire liquide, des oranges « cloutées », etc. Le prix de la participation à ces ateliers est de 2 à 3 Euros par enfant et par atelier. Ce sont les parents des jardins d’enfants et des classes 1 à 3 qui organisent et tiennent ces ateliers.

Les divers produits réalisés par les parents et les enfants seront donc vendus lors de ce week-end, générant d’importants profits pour l’école. Ainsi, les bougies en cire, vendues au kilo, coûtent entre 3,20 et 10 Euros la pièce. Les couronnes de l’Avent coûtent au minimum 15 Euros. Le prix des poupées en tissus est d’environ 45 Euros en moyenne. Les petits objets en tissus coûtent entre 5 et 20 Euros, selon l’objet. Les jouets en bois sont vendus au prix de 40 Euros, certains pouvant coûter jusqu’à 100 Euros. Les parents et amis de l’école sont autorisés à installer leurs stands lors de la Kermesse et devront reverser 20% de leur chiffre d’affaire à l’école. Le repas du soir est au prix de 10 Euros. Les stands qui rapportent le plus sont celui des petits gâteaux, celui des bougies et le « Café de la 12ème ». Entre l’achat de ces divers objets, celui des livres anthroposophiques, des produits Weleda, des frites et des gâteaux au Salon de thé, on peut estimer qu’une famille dépense en moyenne 200 Euros minimum. Beaucoup dépenseront nettement plus. C’est pourquoi le chiffre d’affaire net (frais déduits) de l’école généré par cet événement est parfois de 36 000 Euros. Ce qui est tout à fait étonnant d’un point de vue économique, c’est que ce sont les parents de l’école qui vont produire et acheter la plupart des produits vendus, comme une sorte de circuit fermé.

Kermesse5

On pourrait penser que les enfants sont heureux de contribuer ainsi économiquement à la vie financière de leur école. Certains le sont en effet, fiers de voir des produits qu’ils ont réalisés eux-mêmes disposés sur les stands. Mais d’autres souffrent parfois du discours productiviste que certains de leurs professeurs, dans certaines classes de certaines écoles, leur tiennent pendant le mois qui précède l’événement, les incitant à produire toujours plus en leur expliquant régulièrement que la santé financière de leur école dépendra du succès de la Kermesse et de la qualité de leur travail. Or, il est possible de se demander si des enfants doivent porter dans leur esprit de telles préoccupations. Ou si des heures de cours peuvent légitiment être dévolues à ce genre d’activités. Ou si des objets que l’on fait réaliser par des enfants peuvent être vendus. D’autant que la production et la vente ne s’arrêtent pas tout-à-fait après l’événement : la septième classe (6ème) continuera d’être mobilisée une semaine durant pendant les récréations et certains cours pour produire une importante quantité de bougies en cire naturelle servant à honorer une commande annuelle régulière. Toutefois, de manière générale, les bénéfices des Kermesses n’ont pas pour fonction de subvenir financièrement aux besoins courants de l’école, mais servent à financer des projets exceptionnels, comme de nouvelles constructions. Ainsi, à l’école de Verrières-le-Buisson, les bénéfices des Kermesses successives ont servi à financer la construction des nouveaux jardins d’enfants et, dernièrement, les nouvelles classes.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

On peut aussi se demander s’il est psychologiquement juste de faire produire par des enfants des objets qu’ils devront ensuite acheter pour les avoir. En effet, la « Grotte des Lutins » est un stand réservé aux petits où a été mise en place un système consistant à attribuer l’objet réalisé par l’enfant à ce dernier, moyennant un prix situé en dessous de 5 Euros. L’enfant a ainsi la possibilité d’acquérir pour cette somme modique l’objet principal qu’il a confectionné et auquel il s’est nécessairement attaché affectivement. S’il a réalisé plusieurs objets, les autres ne lui sont pas réservés et peuvent être vendus à tous.

En outre, la contribution des familles à la fabrication des gâteaux de la Kermesse prend une forme contraignante : à chaque classe est en effet dévolue la mission de récolter certaines denrées spécifiques. Ainsi, chaque enfant de l’école devra apporter, selon la classe, soit une plaquette de beurre, soit un kilo de farine, soit une douzaine d’œufs, etc. Une classe se charge de la farine, l’autre des œufs, une autre de la poudre d’amande, une autre de la noix de coco râpée, etc. Comme il est demandé que ces produits soient d’origine biologique, cela peut représenter un certain investissement financier. Or les professeurs de chaque classe sont chargés de vérifier chaque matin que chaque enfant apporte bien ce qui est exigé, en pointant sur une liste ceux qui se sont acquittés et ceux qui ne l’ont pas encore fait. Ainsi, cette contribution n’est plus tout à fait libre, mais prend un aspect obligatoire, d’autant que la « pression » pour apporter ces denrées est exercée non pas sur les parents, mais directement sur les enfants. Pour les familles qui ont de nombreux enfants, cela peut représenter une somme importante.

Il me semble donc important que ceux qui participent à ce genre d’événement et s’en émerveillent en consommateurs béats considèrent la lourde machinerie mise en œuvre pour produire cette magie de la Kermesse, et l’investissement qui est demandé non seulement aux parents et aux professeurs, mais aussi aux élèves. Certes, la beauté et la magie étant au rendez-vous, personne ne songe à se plaindre, même ceux qui se seront épuisés dans cette aventure. Pourtant, ne serait-ce que sur le plan symbolique, une conscience lucide devrait s’interroger sur le fond et la forme de la réalisation de cet événement. Il faudrait notamment réfléchir à ce que comporte de problématique cette logique du bénévolat, surtout lorsqu’elle est imposée à des élèves. En effet, celle-ci n’est pas seulement à l’œuvre dans les écoles Steiner-Waldorf à l’occasion de la préparation de la Kermesse, mais on la retrouve dans toutes les institutions anthroposophiques. Se donner corps et âme sans contrepartie financière est bien le trait caractéristique que j’ai pu rencontrer dans l’ensemble du milieu anthroposophique (Lire à ce sujet mon article intitulé Les anthroposophes et l’argent). Non seulement il y est la norme, mais le refus n’y est pas de mise ou se paye très cher. Dans quelle mesure habituer ainsi des élèves à ce genre de don inconditionnel de soi ne participe-t-il pas d’une logique d’embrigadement d’un milieu particulier, celui de l’anthroposophie : la question doit être posée.

Kermesse8

Une dernière remarque. Si l’on observe bien les photos que nous présentons dans cet article et que l’on réfléchit, on pourra constater que ce qui est vendu et la manière dont les objets sont présentés sont loin d’être neutres, puisque les poupées représentent presque toujours des êtres élémentaires, comme des gnomes, des fées, des elfes, des lutins, etc. Toujours présentées entourées de mousses, de feuillages, de branches ou d’écorces, ces jouets sont en réalité conformes à la doctrine des anthroposophes prônant la croyance aux « Esprits de la Nature ». Rien d’est communiqué explicitement au sujet de cette croyance anthroposophique lors de la Kermesse, mais cela est suggéré esthétiquement, conformément aux méthodes à l’œuvre dans cette pédagogie (Lire à ce sujet mon article intitulé L’endoctrinement des élèves à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf, publié sur le site de l’UNADFI).

Publicités

Responses

  1. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :