Publié par : gperra | 10 décembre 2012

Porte en bois sculptée chiite du Département des Arts de l’Islam au Louvre

PorteChiiteLouvre

Cette porte en bois sculptée est une manifestation de l’art chiite. Elle est exposée dans le nouveau département des Arts de l’Islam du Musée du Louvre. En l’observant attentivement, nous remarquons qu’elle se compose de plusieurs parties distinctes. Tout d’abord, une prière chiite rédigée en langue arabe forme le cadre extérieur de l’ensemble et épouse les contours rectangulaires de la porte, laissant cependant un frange non sculptée. A l’intérieur de ce rectangle, nous distinguons trois parties de même dimension. Les deux premières, occupant les deux tiers inférieurs, sont marqués par une lemniscate (une figure en forme de huit). La troisième, occupant le tiers supérieur, contient une sorte de figure arrondie se terminant avec une pointe, comme un as de pique. Chaque cercle de la lemniscate est orné d’une étoile à cinq branches placée en son centre. A l’intérieur de chacune de ces étoiles, une autre étoile plus petite.

Trois motifs s’interpénètrent dans l’ensemble de cette sculpture : des lettres arabes, des motifs végétaux et des figures géométriques à caractère symbolique. Ainsi s’entremêlent la parole divine, la force de vie exprimée par le végétal et les symboles sacrés.

De bas en haut, d’insensibles variations interviennent. Celles-ci permettent de comprendre qu’une sorte de processus de transformation mystique s’opère entre ce qui est figuré en bas de la porte et ce qui est figuré en haut. Dans le cercle inférieur de la lemniscate prédominent les formes géométriques. Dans le cercle supérieur, situé dans la partie médiane de la porte, les motifs végétaux commencent à prendre le dessus, associé à des lettres. Puis, dans le dernier tiers, en haut, le végétal semble avoir réussi à dissoudre toutes les formes droites et anguleuses. Cette progression du bas vers le haut est en outre soulignée par le fait que la porte est creusée de plus en plus en profondeur au fur et à mesure que l’on passe aux parties situées plus en hauteur. Le premier tiers en effet, en bas, est presque lisse. Dans le deuxième tiers, au milieu, les formes sont sculptées avec un relief plus important. Enfin, dans le dernier tiers de la porte, en haut, la sculpture est creusée si profondément dans le bois qu’on voit apparaître des zones d’ombre opaques. Ces dernières donnent une impression de mystère qui va en s’approfondissant à mesure que le regard s’élève.

Ces trois espaces de la porte ne font pas que s’étager, mais sont comme des métamorphoses du précédent. On voit bien en effet comment le cercle du centre est une métamorphose du cercle inférieur, où le motif végétal semble entré dans un processus de floraison, tandis qu’il était figuré à travers des formes compactes, comme des bourgeons, dans le cercle inférieur. Le passage d’un cercle à l’autre est opéré par le mouvement même de la lemniscate, dont le croisement signifie une inversion, un retournement permettant de passer à un stade supérieur d’existence. Le choix du bois comme matériau de cette sculpture révèle ici une signification profonde : n’est-il pas lui-aussi un intermédiaire entre la pierre et la végétation, le minéral et le végétal ? Mais qu’en est-il du tiers supérieur de la porte, où le motif même du cercle semble avoir disparu pour laisser la place à cette étrange forme de bulbe à pointe ? Si nous observons attentivement, nous remarquerons que cette dernière est une sorte d’émanation du deuxième cercle, dont deux lignes s’échappent de part et d’autre aux extrémités. Ce sont tout d’abord deux courbes partant de la droite et de la gauche, dont on pourraient penser qu’elles vont simplement redoubler la partie supérieure du cercle. Mais leurs mouvements s’interrompent brusquement, sous forme de petites pointes qui leur permettent de repartir en des courbes dirigées cette fois dans l’axe vertical. Tout se passe comme si le cercle subissait une aspiration vers la hauteur, qui finalement l’amenait à inverser ses courbures. Ce n’est plus un cercle qui entoure un centre, une figure auto-centrée, comme enfermée en elle-même. C’est une pointe qui dirige son mouvement vers un point situé en dehors et au-dessus d’elle. Sans doute pouvons-nous interpréter ce jeu de formes comme une manière de figurer le mouvement même de l’âme qui, lorsqu’elle est traversée par la parole divine, apprend à s’ouvrir à une dimension qui la transcende ?

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De l’ensemble de cette porte se dégagent des impressions d’une richesse infinie. Tout d’abord, on ressent face à elle comme un appel, une aspiration vers des secrets insondables. Puis l’on pressent que chacun des trois espaces de la porte correspond à trois états de l’âme humaine. Dans le cercle le plus inférieur en effet, les formes rigides et droites prédominent : ne serait-ce pas là une manière de figurer notre existence corporelle dans la matière ? Dans le cercle central, les formes végétales prennent le dessus, accompagnées de lettres du prénom du Prophète (M) : n’est-ce pas là une manière de symboliser la partie de l’âme humaine qui, en s’ouvrant aux enseignements religieux mystiques de l’Islam chiite, sent qu’une vie nouvelle commence à animer son intériorité ? Enfin, dans le cercle supérieur, cette étrange forme de bulbe pointu n’indique-t-il pas que l’âme apprend à se diriger vers quelque chose qui se situe hors d’elle-même et que l’on pourrait appeler « le divin » ? Ainsi, la porte du sanctuaire n’est-elle pas une porte qui ferme, mais qui au contraire ouvre et appelle de manière symbolique à découvrir les secrets qui seront enseignés dans le temple.

Que pouvons-nous penser aujourd’hui de cette mystique chiite, dont l’art qui a présidé à la sculpture de cette porte nous apprend qu’elle recèle un savoir ésotérique d’une profonde sophistication ? En premier lieu, que le pur jeu des formes peut signifier bien plus qu’un langage symbolique qu’il s’agirait de décrypter : ici, l’étoile à cinq branches, la lemniscate, la fleur à trois, quatre ou six pétales ne sont pas que des codes, mais des présences qui agissent profondément sur nous dès lors qu’on les laisse pénétrer notre intériorité. Ensuite, que l’on peut véritablement se perdre dans cet assemblage mystérieux qui semble nous parler des ultimes secrets de l’âme et de l’univers. Les formes nous entraînent en effet dans leur complexité insondable et nous imposent leur puissance au point de nous faire oublier la simplicité de notre propre existence. A-t-on véritablement besoin de s’abîmer dans ces arcanes ésotériques, qu’ils soient chiites ou anthroposophiques, où la connaissance de la sagesse cachée nous fait au bout du compte immanquablement oublier la responsabilité que nous avons de vivre pleinement et honnêtement notre propre existence ? Aujourd’hui, je me sens en définitive heureux de rester devant la porte et de ne plus éprouver le désir d’entrer dans le sanctuaire.

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