Publié par : gperra | 7 novembre 2012

Comment la croyance anthroposophique en un « Verbe cosmique » est inculquée aux élèves dans la pédagogie Steiner-Waldorf

L’idée qu’il existe un « Verbe cosmique » est très importante dans la doctrine de Rudolf Steiner. Elle est inlassablement répétée dans les Leçons ésotériques de la 1ère Classe (Ed. E.A.R.), qui sont les piliers de l’École de Science de l’Esprit. Il s’agit d’une croyance assez complexe, mais qui peut être insinuée de manière subtile dans l’esprit des élèves dans les écoles Steiner-Waldorf, comme nous allons le voir.

Commençons par décrire cette croyance. Pour Rudolf Steiner, le « Verbe » est une entité cosmique très élevée. Il s’agit du « Verbe de Dieu » dont parle l’Évangile de Jean. On peut donc lui donner également le nom de « Fils », ou de « Christ ». Il est consubstantiel à la divinité. Toutefois, pour Steiner, sa place n’est pas seulement celle d’un être céleste, éternel, hors de portée des humains. Il est également présent dans la nature et dans l’âme humaine. Ainsi le « Verbe » est-il présent dans certaines manifestations naturelles, comme dans certaines manifestations psychiques. En tant que « Logos », il exprime la loi (la légalité) des phénomènes psychiques, naturels et suprasensibles. Car il est le principe même des lois de l’univers. En effet, la doctrine de Rudolf Steiner stipule qu’il existe trois mondes : le « monde physique », le « monde de l’âme » et le « monde de l’Esprit » (Lire à ce sujet Théosophie, chapitre : Les trois mondes, p. 89 à 161, Ed. Novalis). Le « Verbe de Dieu » appartient quant à lui à un monde encore plus élevé, à propos duquel il serait impossible au clairvoyant de dire quoi que ce soit. C’est de ce monde que proviennent ce que Steiner nomme les « noyaux de vie » de chaque être (Lire à ce sujet Théosophie, p. 136, Ed. Novalis). Il s’agit des principes ultimes de chaque chose. Ces « noyaux de vie » s’incarnent tout d’abord dans le « monde de l’Esprit », puis dans le « monde de l’âme » et enfin dans le « monde physique ». Le « Verbe cosmique » est l’être divin qui gouverne ces « noyaux de vie ». Nous pouvons donc tracer le schéma suivant :

– Monde des « noyaux de vie »    Verbe de Dieu

– Monde de l’Esprit                      Verbe cosmique        Lois spirituelles

– Monde de l’Âme                        Verbe cosmique        Lois psychiques

– Monde physique                        Verbe cosmique        Lois de la nature

Comment les pédagogues anthroposophes vont-il s’y prendre pour inculquer un tel élément doctrinal aussi subtil et aussi complexe aux enfants ? En procédant par analogies ! Prenons un exemple, issu d’un souvenir de ma scolarité. Lors de mon arrivée en « quatrième classe » (CE2), le premier cours de l’année a commencé par une sorte de « leçon de chose ». En entrant dans la salle de classe, les élèves ont en effet découvert que des cadavres de papillons blancs jonchaient un peu partout le sol. Le professeur nous alors expliqué que ceux-ci provenaient de l’élevage de vers-à-soie qui avait été confectionné avant les vacances. Il a ensuite fait le récit de ce qui était survenu pendant les deux mois d’absence des élèves. Je me souviens de ses paroles comme si c’était hier :

« Vous voyez les enfants, les chenilles ont mangé les feuilles de mûriers que nous leur avions laissé. Puis elles ont confectionné autour d’elles un cocon. A l’intérieur de ce cocon, elles se sont comme liquéfiées. Dans cet état, elles ont pu s’ouvrir aux forces cosmiques (sic). Alors elles se sont transformées et son devenues des papillons. Ces derniers ont ensuite percé leurs cocons, puis se sont envolés. Ils ont vécus quelques jours et sont morts. Ce sont leurs cadavres que vous avez découvert en entrant dans la classe. »

Jusqu’ici, à part la brève mention des « forces cosmiques » (qui peut passer inaperçue, mais qui serait probablement un peu délicate à justifier scientifiquement), cette partie du cours ressemble à une « leçon de choses » classique. Mais ensuite, le professeur s’est mis à nous parler de nous. Il nous a expliqué que, nous aussi, un peu comme les chenilles, nous avions grandis pendant les vacances, que nous avions sans doute percé notre « cocon », et que nous allions maintenant peut-être « nous envoler ». Ce discours peut ressembler, pour un observateur non averti, à une simple envolée poétique. A ceci près qu’il s’appuie sur une conception anthroposophique précise, selon laquelle l’enfant de neuf ans subi une sorte de mutation de ses corps subtils (« astral » et « éthérique »). L’enfant serait en effet, à ce moment de sa vie, sensé commencer de se dégager de « l’enveloppe éthérique » que lui a laissé sa mère lors de sa naissance. Les anthroposophes appellent cela « franchir le Rubicond ».

Ensuite, je me souviens que notre professeur a poursuivi son discours en affirmant que tout, dans la nature, subi cette loi qui consiste à mourir pour renaître sous une autre forme. Cela pourrait ressembler à une innocente évocation du cycle naturel de la vie et de la mort. Mais à y regarder de plus près, il s’agit en fait d’une conception de la doctrine ésotérique des anthroposophes. Steiner mentionne en effet à de nombreuses reprise que la loi du « Meurs et deviens », exprimé par Goethe dans cette maxime célèbre, est un principe spirituel fondamental. On le trouve clairement mentionné dans le mantra anthroposophique suivant :

« Ce qui vit dans l’univers

N’existe qu’en créant en soi

Les prémisses d’une vie nouvelle.

L’âme ne cède à la mort

Que pour évoluer d’un élan immortel

Vers des formes de vie sans cesses renouvelées. »

(Rudolf Steiner, Services pour nos défunts, in Rudolf Steiner et nos morts, Ed. triades)

Si l’on a suivi attentivement les étapes du discours que nous a tenu notre professeur, on aura pu y déceler les trois domaines et les trois formes dans lesquels agit le « Verbe cosmique » des anthroposophes. En effet, notre professeur a commencé à montrer comment le « Verbe » se manifeste dans le « monde physique » (le règne de la nature), notamment sous la forme de la chenille mourant pour renaître sous forme de papillon. Puis il a montré comment il se manifeste aussi dans le « monde de l’âme » : en « franchissant le Rubicond », l’élève de neuf ans commence à mourir à son enfance pour renaître en tant qu’individualité autonome. Enfin, il a évoqué comment le « Verbe cosmique » se manifeste en tant que loi spirituelle dans le « monde de l’Esprit » : il s’agit de la loi du « meurs et deviens », que les anthroposophes citent constamment. Ainsi, notre professeur, sans le formuler aussi clairement que je viens de le faire, mais en construisant tout son discours sur ces présupposés, aura exprimé la conception anthroposophique du « Verbe cosmique » s’incarnant dans le « monde physique », le « monde de l’âme » et le « monde de l’Esprit » :

– Verbe cosmique en tant que loi naturelle :

      La chenille qui devient papillon ;

– Verbe cosmique en tant que loi psychique :

      L’enfant de neuf ans qui « franchit le Rubicond » ;

– Verbe cosmique en tant que principe spirituel :

      La loi du « meurs et deviens ».

Il ne s’agit donc pas d’une conception qui, comme le prétendent les pédagogues anthroposophes, serviraient juste d’arrière-fond conceptuel et ne serait pas exprimée en tant que telle aux élèves. En réalité, elle est formulée, mais sous la forme du discours analogique, qui ne permet pas de la repérer facilement. A force d’être répétée sous des formes similaires (par des discours construits en trois parties distinctes reliées entre elles par un procédé analogique) elle finira par s’implanter dans l’inconscient des élèves, sans que ceux-ci ne puissent sans apercevoir. La logique est toujours la même :

– le professeur fait la description d’un phénomène naturel ;

– le professeur procède à l’évocation d’un phénomène psychique ;

– le professeur fait mention d’une loi spirituelle.

La logique qui sert à construire ce genre de discours, prononcés devant les élèves, est la même que celle utilisée par les prêtres de la Communauté des Chrétiens (église des anthroposophes) pour élaborer leurs sermons lors des offices religieux qu’ils célèbrent. De fait, il s’agit d’une sorte de « sermon scientifico-moralo-religieux ».

Prenons un nouvel exemple. Une autre fois – ce devait être en « cinquième classe » (CM1) – notre professeur a commencé son cours en évoquant le fait que les graines de crocus que nous avions planté dans le parc de l’école ont du subir un processus de décomposition pour que le germe qu’elles contenaient puisse commencer à se développer. Ensuite, il a parlé du fait que, lorsque nous développons une nouvelle faculté, les anciennes facultés que nous possédions dépérissent (il avait notamment mentionné le fait que notre mémoire devient moins bonne dès que nous commençons à apprendre à calculer). Puis, il avait évoqué le fait que le Christ a du mourir sur la croix pour que la foi chrétienne se répande dans le monde entier. Là encore, nous voyons comment son discours était construit autour d’une logique ternaire :

– la description d’un phénomène naturel : la mort des graines de crocus ;

– l’évocation d’un phénomène psychique  : le déclin de la mémoire lorsque la faculté de calculer s’éveille ;

– la mention d’une loi spirituelle : la loi du sacrifice.

Cette loi spirituelle prenait ici un visage plus ouvertement religieux. On peut dès lors comprendre que l’inspecteur qui, en 2000, avait rendu son rapport sur l’école de Saint-Menoux, dans l’Allier, avait pu déceler :

« Une confusion parfois étrange entre croyances, interprétations et connaissances scientifiques. » (cité par Paul Ariès dans Anthroposophie, enquête sur un pouvoir occulte, p. 229)

En effet, le discours des pédagogues anthroposophes consiste bien à mêler constamment des faits scientifiques, des observations psychologiques et des croyances religieuses. Mais ces liens sont beaucoup plus systématiques que ne pouvait l’imaginer cet inspecteur. Le but poursuivi par ces derniers est déterminé. Il vise à  instaurer peu à peu, dans la conscience des enfants, la croyance en l’existence d’un « Verbe cosmique ». Dans les deux exemples que nous venons de mentionner, nous voyons comment s’y prend le professeur Steiner-Waldorf pour faire passer cette croyance aux élèves. La construction d’un système d’analogie entre des réalités appartenant à des registres différents lui permet de ne pas avoir à formuler son idée trop explicitement. Il le fait en toute bonne foi, persuadé qu’en agissant de la sorte, il mettra en contact les élèves avec une réalité profonde de l’existence dont leurs âmes auraient besoin pour s’épanouir.

Prenons un dernier exemple, afin de montrer que cette technique d’endoctrinement n’est pas seulement présente dans les petites et moyennes classes, mais qu’on la retrouve jusque dans les cours dispensés au lycée. En « 12ème classe » (1ère), notre professeur de Physique-Chimie avait commencé par nous montrer une expérience scientifique consistant à nous faire comprendre comment l’électricité est produit par la mise en relation d’un pôle négatif et d’un pôle positif, reliés entre eux par une électrode. Puis il avait tenu un discours sur l’attirance mutuel des sexes, l’amour des garçons pour les filles, et réciproquement. Enfin, il avait terminé son propos en affirmant que tout, dans l’univers, est construit sur le modèles de polarités qui s’attirent l’une l’autre. Nous voyons maintenant facilement en quoi un tel discours n’avait rien de spontané, mais était construit selon le schéma de la représentation ternaire du monde des anthroposophes, afin d’illustrer et d’induire l’idée de l’existence d’un « Verbe cosmique ».

Quelles sont les conséquences d’un tel procédé sur la maturation psychologique et intellectuelle des élèves Steiner-Waldorf ? A première vue, il leur donne la faculté d’opérer facilement des liens entre des domaines différents. Souvent, ces élèves se font remarquer en sortant de leurs écoles par leur audace à établir des parallèles entre des faits appartenant à des domaines étrangers les uns aux autres. Cela peut même passer pour une forme de liberté de pensée. A ceci près qu’il s’agit en réalité d’un formatage ! A force d’être mis en contact permanent avec des discours du genre de ceux que j’ai mentionné dans cet article, les élèves Steiner-Waldorf finissent par penser comme leurs professeurs, c’est-à-dire comme des anthroposophes.

Quel est l’inconvénient d’un tel mode de pensée ? Certes, le système de pensée par analogie procure une forte impression de cohérence. Comme si le monde était régit par des lois dont l’élève a l’impression qu’on lui communique la substance. D’après mon expérience, les élèves ont véritablement l’impression que quelque chose des ultimes secrets de l’univers leur est apporté par leur professeur. Le problème n’est cependant pas que cela soit vrai ou faux, mais qu’on leur inculque ce genre idée sans qu’à aucun moment celles-ci n’aient été formulées ouvertement, ni présentées comme des hypothèses. Et que jamais on n’aura parlé aux parents de cette stratégie. En outre, ce faisant, on plonge les enfants dans un mode de pensée qui est celui d’une « pensée magique », ou d’une « pensée mythique ». Nous ne sommes plus dans le « logos », mais dans un « mythos ». Cette dernière forme de pensée donne certes confiance dans le monde, dans la vie et en soi-même. Mais elle est aussi la base d’une construction intellectuelle qui peut conduire au fanatisme anthroposophique. Il faut en effet se rendre compte que toute notre modernité, depuis la Révolution Scientifique, s’est construite sur une volonté de distinction et de séparation claire entre les domaines de la science et de la religion. La pédagogie Steiner-Waldorf et l’idéologie qui la sous-tend veulent tout simplement remettre en cause ce clivage ! Steiner est d’ailleurs très clair sur ses intentions dans des ouvrages où il aborde la question des sciences de la nature (Lire à ce sujet Les limites de la connaissance de la nature, Ed. Novalis). Il ne supporte pas cette séparation entre le domaine du religieux et celui des sciences naturelles. Il veut recréer un pont entre eux. Il veut coûte que coûte les réunir. La religion catholique s’était dans un premier temps cabré contre la Révolution scientifique. Puis elle a finit par accepter ses conséquences et a abandonné dans une large mesure sa mainmise sur les sciences et sur la société. Mais Steiner a voulu fonder une « Science de l’Esprit » pour réintégrer les sciences de la nature et la vie des hommes dans le giron d’une nouvelle religion. En l’occurrence, la religion des anthroposophes. Si l’on suit la logique de cette doctrine, je pense que cela reviendra tout simplement à replonger la civilisation dans une forme de science de type aristotélicien. Ou à faire renaître de ces cendres la Scolastique de Saint Thomas d’Aquin. Or ce n’est pas pour rien que l’Occident a décidé d’abandonner ce mode de pensée il y a quelques siècles ! L’une des raisons – et non des moindres ! – de la séparation de la science et de la religion est qu’elle garantit la liberté des consciences individuelles. Le triomphe de l’anthroposophie équivaudrait à un retour aux sciences du Moyen-Âge et à une théocratie sociale.

Le moins que l’on puisse dire est que les enseignants Steiner-Waldorf devraient avoir l’honnêteté, lorsqu’il font la promotion de leur pédagogie auprès des parents ou des institutions, d’afficher clairement leurs intentions et de dire qu’ils vont immerger les enfants dont ils ont la charge dans un mode de pensée se plaçant délibérément à contre-courant de la modernité !

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Responses

  1. A reblogué ceci sur La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf.


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