Publié par : gperra | 11 septembre 2012

Analyse cinéphilosophique de Conan le Barbare de Dino de Laurentiis

Comme beaucoup de films d’aventure, l’histoire de Conan le Barbare peut se révéler plus riche du point de vue philosophique qu’une simple démonstration de force musculaire dans une péripétie fantastique où un guerrier courageux doit déjouer les pièges des sorciers et échapper à l’appétit de monstres sanguinaires. En effet, le scénario de ce film met en scène le destin d’un jeune garçon dont la tribu est massacrée toute entière. Il est lui-même réduit à l’esclavage durant de nombreuses années, avant de devenir un gladiateur, puis un aventurier vagabond en quête des meurtriers de sa famille. La phrase de Nietzsche mise en exergue au début du film (« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort !« ) semble en effet vouloir inscrire cette histoire dans une perspective philosophique : celle du Surhomme. Mais comment pouvons nous comprendre cette dimension cachée du film ?

Il est possible que ce film ait la prétention de dépasser le seul cadre du film d’aventure pour se poser en une sorte de réflexion sur les rapports de l’homme à la religion. Observons ce qui nous est raconté. Le film commence par un récit mythologique que le petit Conan entend de la bouche de son père à l’âge de neuf ans. A l’issue d’un combat opposant les dieux et les géants, le secret de l’acier a été abandonné sur le champs de bataille des origines. L’homme a ainsi pu s’en emparer. Il en devient dépositaire. Ce secret le constitue dans son humanité. C’est pourquoi, à la fin de leurs vies, les hommes doivent comparaître devant Crom, qui leur demande ce secret. S’ils sont en mesure de le dire, le dieu les accepte dans le Walhalla. Dans le cas contraire, il les rejette sans pitié hors de son royaume. Le secret de l’acier est l’étalon de mesure de toute destinée. Que veut dire ce mythe ?

Le secret de l’acier

Nous pouvons comprendre sa signification cachée lorsque nous considérons le destin de Conan. Celui-ci grandit dans une situation où il est complètement retranché de toute représentation métaphysique du monde et de toute vie communautaire. Seul compte son corps. Sa tribu exterminée, réduit en esclavage, devant inlassablement pousser une roue à la force de ses bras, Conan grandit sans ce qui constitue une éducation au sens courant du terme, sans l’arrière-fond culturel et communautaire qui aurait structuré son univers mental. Il est absolument seul, réduit à son corps. Conan est à ce titre une figure de l’homme moderne. Sa vie individuelle ne repose plus sur ce que à quoi les hommes s’accrochent d’ordinaire pour rendre l’existence supportable. Il ne peut s’appuyer sur aucune des constructions métaphysiques par lesquelles l’énigme de l’existence est adoucie. Le sens de sa vie est absolument nu. Il ne peut s’accrocher à aucune « destination supérieure de l’homme », aucune « mission » préétablie. Au contraire d’un catholique traditionaliste qui peut s’imaginer être au monde pour fonder une famille, ou d’un protestant pour mériter la grâce de Dieu par son labeur, ou d’un anthroposophe croyant dur comme fer qu’il a une mission sur Terre, Conan n’échappe pas à l’absurdité du monde. Il l’affronte. Son destin à lui l’empêche de s’y dérober.


A quoi ressemble une existence strictement réduite à son propre sens interne ? Quel est le visage d’une vie qui ne peut s’appuyer sur aucun arrière-monde ? Conan sait une seul chose : l’existence des hommes diffère de celles des Dieux ou des Génies en ce qu’ils ont à apprendre quelque chose, découvrir un secret. Seule l’existence peut enseigner ce dernier. Il faut donc le chercher sans la moindre idée préconçue de ce qu’il peut être. La métaphore de l’acier indique pourtant une piste, celle des batailles et des épées. L’affrontement, la guerre. Qu’il s’agisse de se confronter à d’autres hommes ou simplement à l’adversité, ces situations nous placent devant l’exigence de nous dépasser nous-mêmes en mobilisant nos ressources internes. Le vrai combattant sait que l’issue des combats n’est pas écrite, mais dépend en grande partie de ce qu’il pourra déployer. Il est créateur de sa vie. Il n’en subit pas la fatalité, bien qu’il ne puisse la contrôler. Comme le chanteur qui comprend qu’il doit savoir créer le chant en lui plutôt que de se laisser porter par sa chorale, le combattant perçoit en lui-même la source et le principe de son destin.

Le secret de l’acier est celui de l’être humain qui ne conçoit pas sa vie à partir de valeurs qui lui aurait été proposées ou imposées préalablement de l’extérieur. Ce dernier sait que les seules valeurs qui vaillent naissent en nous lors de notre confrontation aux défis de l’existence. Tel est le secret que Crom attend. Celui qui n’a pas compris cela reste un homme du passé. Un être attaché à l’antique vision religieuse du monde.

Le secret de la chair

Mais que peut-on apprendre qui soit directement et uniquement issue de l’existence ? Quelles valeurs peuvent émerger en nous lors de notre confrontation à l’existence ?

Pour Conan, il s’agit de la vaillance. Peu importe l’issue du combat : « ce qui compte, c’est que deux hommes se soient dressés contre beaucoup d’autres ! ». Dans des situations périlleuses où rien n’est gagné d’avance, l’homme apprend à mobiliser son énergie pour ce en quoi il croit. Non pas parce qu’il serait assuré d’avoir épousé une cause lui garantissant la victoire ! Sommes-nous réellement capables de combattre sans présupposer que notre juste cause devrait nous rendre victorieux ? Mais ce faisant, nous divinisons cette dernière. Nous la plaçons, au moins en partie, en dehors de nous. Nous assignons aux principes justes pour lesquels nous nous engageons un statut de puissance supérieure. Aussitôt, nous nous dépossédons nous-mêmes des motifs de notre action. Notre moi n’est plus entièrement propriétaire de sa cause. Conan quant à lui prie Crom, mais sans savoir s’il obtiendra son soutien. Il est placé dans une situation périlleuse délibérément choisie où il sait qu’il ne peut compter que sur ses propres forces. Il est donc seul avec le sens de son acte. Il n’est pas porté par un sens qui dépasserait et engloberait sa personne dans quelque chose de plus vaste que lui. En effet, lorsqu’on se réfère ainsi à un sens plus large que soi pour fonder ses actes, on se sent porté et justifié dans ce que l’on entreprend. Mais lorsqu’on ignore si la divinité soutient notre entreprise, on sait que l’on est seul porteur du sens de ce que l’on fait. On doit donc assumer entièrement la responsabilité de son acte. Une telle attitude est impossible tant que perdure les croyances en des arrières-mondes, les constructions religieuses servant de soubassements à la vision de la réalité. Celui qui abandonne toute croyance de ce genre porte le sens de ce qu’il fait non comme une certitude, mais comme une question, ou une angoisse. Il sait que Crom lui demandera un jour le secret de l’acier.

Pour Thulsa Doom, le sinistre homme-serpent, dirigeant d’une vaste secte, le secret de l’existence n’est pas celui de l’acier, mais de la chair. Que cela signifie-t-il ? En effet, l’homme qui abandonne tout support métaphysique et communautaire peut aussi en venir à éprouver que les valeurs intrinsèques de l’existence sont celles de son corps. Ou, plus exactement, les sensations de pouvoir que lui procure l’existence. N’avons-nous jamais observé que les dirigeants de secte sont ceux qui, au fond d’eux-mêmes, n’ont aucune foi véritable dans les représentations cosmologiques, spirituelles et morales qu’ils professent et vis-à-vis desquelles ils ne cessent de se mettre eux-mêmes en contradiction ? Elles sont  bonnes pour leurs disciples, pas pour eux ! Ce en quoi ils croient vraiment, c’est au pouvoir qu’ils ont sur les autres. Le pouvoir est connecté à la question de la chair, car la domination d’autres hommes est une forme d’extension des limites de l’existence corporelle individuelle. Qu’il exerce son pouvoir sous le mode de l’emprise psychologique ou de l’asservissement, le gourou jouit des effets de sa propre volonté au sein des autres psychismes et des autres corps que le sien. L’une des dernières scènes du film révélera comment les hauts dirigeants de la secte du serpent se livrent en secret à des cérémonies orgiaques où l’on consomme de la chair humaine. Sexualité et cannibalisme apparaissent ainsi comme l’expression paroxystique de ce secret de la chair dont le Maître révèle l’existence à Conan avant de le faire crucifier sur l’arbre du malheur. N’avons nous pas observé à quel point nombreux sont les hommes sachant traiter et conduire d’autres hommes comme s’ils étaient des animaux ? Et combien peu nombreux sont ceux qui savent traiter en hommes leurs semblables ? Ces pratiques n’ont-elles pas pour origine l’angoisse de l’homme réduit à trouver un sens à sa vie dans les limites de sa seule existence, mais que ces limites insupportent tant qu’il veut absolument se prolonger dans les autres hommes ?

Conan le Barbare rejoint donc des préoccupations philosophiques qui ont été celles de penseurs comme Nietzsche, Kierkegaard ou Sartre. Les philosophes de la question du sens dans les seules limites de l’existence. Il oppose à cet effet le secret de l’acier au secret de la chair. Le premier, incarné par Conan, veut vivre l’expérience d’un sens issu de l’existence dans les seules limites de l’individualité qui s’efforce de se dépasser elle-même. Le second, incarné par Thulsa Doom, veut vivre ce sens par un dépassement de soi qui est prolongement dans les autres par le pouvoir exercé sur eux. L’un comme l’autre impliquent de se sentir « abandonné des dieux », privé de tous sens préalable, pour découvrir des valeurs qui ne viennent plus d’en haut, mais de soi.

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Analyse cinéphilosophique de Conan le Barbare de Dino de Laurentiis de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
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