Publié par : gperra | 3 août 2012

Verticalité, horizontalité, hauteur et profondeur à Rio de Janeiro

Rio de Janeiro dans sa topographie, produit une impression étrange sur laquelle je voudrais tenter de poser des mots maladroits.

La ville est au bord de l’océan, avec des plages immenses : une horizontalité bleue à perte de vue. Mais au coeur de la ville se dresse des masses rocheuses abruptes qui surgissent parfois aux pieds même des buildings et des habitations : une verticalité de granit, parfois recouverte de végétation tropicale, comme d’immenses murs verts ou rougeâtres.

L’horizontalité est une dimension dans laquelle j’ai l’impression de me répandre. Adonné à elle, je me dissous dans le monde, je me dilate, je me perds en m’étendant. La verticalité en revanche m’aspire vers les hauteurs, me dresse dans la transcendance, m’élève dans une vénération consciente d’elle-même.

A Rio do Janeiro, ces deux dimensions presque opposées se rencontrent, se touchent, se fondent et se prolongent l’une en l’autre, produisant un troublante contemplativité. Dans cette ville, j’ai parfois eu l’impression de me perdre dans une splendide horizontalité, tout en ressentant que mon être se trouvait en même temps redressé vers le céleste. Ainsi, lorsque quelque chose de moi-même suivait le jaillissement puissant de ces masses rocheuses montant vers le ciel, ce mouvement se continuait dans l’ouverture à l’espace immense qui s’étendait à ma droite comme à ma gauche.

Cette impression était encore plus puissante lorsque je me suis trouvé au sommet de l’un de ces monts, comme Santa Teresa ou le Pao d’Acucar. De là haut, mon regard plongeait dans l’horizontalité de la ville et de l’océan, et en même temps remontait d’un bond vers l’azur.

Là haut, sur les sommets, il n’est pas rare que la brume s’accroche et donne l’impression que les monts se dissolvent dans le ciel, comme si leur verticalité se glissait et se prolongeait dans l’horizontalité du ciel qui recouvre la ville. Puis le ciel lui-même s’étend jusqu’à l’horizon où il touche la mer. Et la mer vient jusqu’à la ville et entre en elle, dans ses baies, dans ses lagunes.

Le regard et le coeur sont comme aspirés dans un cercle où l’infinité de la verticalité se déverse dans l’immensité de l’horizontalité.

Ainsi, cette ville produit une constante impression d’interpénétration d’éléments fondamentalement contradictoires : les constructions urbaines et la végétation tropicale, la mer et la roche, la verticalité et l’horizontalité, le vert et le rouge, etc.

Le génie des architectes qui ont érigé la sculpture du Corcovado apparaît à la lumière de ces considérations tout autant spirituelles que géographiques : le Christ debout dressé sur son pic est représenté dans le geste bien connu où il étend les bras à l’horizontal. Le touriste n’y voit bien souvent que le signe de la croix. Mais quand on regarde plus attentivement cette sculpture, on s’aperçoit qu’en réalité ses bras suivent une légère incurvation, comme s’il s’agissait pour lui d’embrasser l’espace immense de la baie de Rio. Il esquisse une accolade. Son geste est celui de l’embrassement, au sens étymologique du terme. Ainsi, le Corcovado réunit-il ces deux dimensions qui, dans cette ville, ne cessent de s’interpénétrer l’une l’autre : la majestueuse puissance de la verticalité et la plénitude de l’abandon à l’horizontalité.

En comprenant cela, je ne peux m’empêcher d’associer ces réflexions concernant l’espace à d’autres d’ordre social. Je pense à cette joyeuse convivialité des habitants de la ville, à leur festivité qui au moment du Carnaval peut paraît-il prendre des formes collectives délirantes. En même temps, je songe aux écarts phénoménaux qui séparent les populations : les pauvres des favelas, dont les constructions de fortune escaladent dangereusement les monts en s’empilant les unes sur les autres sans avoir les fondations nécessaires (leurs piliers sont parfois simplement posés à même le granit, à la merci de la moindre averse pouvant provoquer un glissement de terrain aux conséquences meurtrières), et les classes outrageusement riches de quartiers comme Larengeiras, Copacabana, Niteroï, etc, qui veulent délibérément ignorer cette misère dont ils ne sont parfois séparés que de quelques dizaines de mètres, n’hésitant parfois pas à envoyer la police militaire tirer sur les pauvres pour mater leurs velléités de révoltes ou supprimer des occupations dérangeantes. Ici, un potentiel immense de fraternité côtoie un égoïsme social qui peut parfois atteindre les sommets de l’indécence. Epouser l’horizontalité : le geste de la fraternité, de la festivité, de la convivialité, mais aussi de la dispersion. Se dresser dans la verticalité : le mouvement de la conscience de soi, de l’affirmation, mais aussi de l’égoïsme illimité. Le génie architectural du Corcovado est de rassembler harmonieusement ces deux dimensions en un seul être. S’élevant dans son individualité, ses bras veulent accueillir l’immensité du monde et la diversité des hommes. Placé au loin sur les hauteurs surplombant la ville, il opère une synthèse qui est comme un objectif, un modèle à atteindre, mais qui est en même temps une présence bienveillante. Il est ainsi lui-même lointain et proche, dans le temps comme dans l’espace.

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Verticalité, horizontalité, hauteur et profondeur à Rio de Janeiro de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
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