Publié par : gperra | 19 juillet 2012

Le Museo do Indio de Rio de Janeiro

Ce musée propose une exposition permanente consacrée aux Indiens Oiapoque de la région de Amapa, située au Nord du Brésil, à proximité de la Guyane Française. Cette dernière est intitulée « La présence de l’invisible ». Il s’agit d’une vaste région traversée par trois grands fleuves qui se déversent dans de grands lacs tout au long de leur parcours vers la mer, sillonnant des plaines où se dressent des montagnes. Les autochtones vivent de la pêche, de la chasse au petit gibier et de la culture du manioc. Leur cosmogonie raconte comment le premier homme, qui à l’origine vivait seul au fond des eaux, désira un jour voir quelque chose de beau au delà de l’eau (au-delà des limites du monde qui constituaient jusqu’alors son univers) et entendit alors une voix lui dire : « Regardes en haut ! ». Il vit alors se former la terre et la végétation, puis peu à peu l’ensemble du monde que nous connaissons. Pour ces Indiens, le monde se divise en une partie visible et une autre invisible. Cette dernière est peuplée de créatures qui vivent soit au fond des eaux, soit dans le ciel. Le « pajés » (sorte de chaman) est celui qui, pour la communauté, peut organiser des passages entre les mondes, au cours de cérémonies où il consomme, avec les autres, une boisson fermentée à base de manioc. L’éducation des jeunes Indiens consiste essentiellement à apprendre ce qui lui sera nécessaire pour vivre : le tir à l’arc, la pêche et la chasse pour les garçons, la poterie, le tissage et la vannerie pour les filles.

Cette exposition donne à sentir un mode de vie où certains hommes vivent en harmonie avec leur environnement naturel, intégrant dans un système symbolique les forces cosmiques et surnaturelles qu’ils respectent tout en commerçant avec elles. Cette vie communautaire semble exemplaire : lorsqu’une famille a besoin d’une maison, toute la tribu participe à son édification, les hommes construisant tandis que les femmes préparent la nourriture pour tous. Pas de notion de propriété, ni valorisation de l’égoïsme ! Avec un tel fonctionnement, je crois qu’on dois éprouver ce qu’on pourrait appeler un sentiment de lien avec le fondement universel des êtres, qui nous unis dans une même communion substantielle. Exprimé ainsi, cela semble être une idée abstraite. Et pourtant, je crois qu’il s’agit de quelque chose qui se présente davantage comme une sensation physique, charnelle, simple et immédiate. Elle a notamment pour conséquence une absence de désir de changement, d’évolution : ce que nous nommons l’aspiration au progrès. Dans cette proximité avec ce fondement universel des êtres qui est en même temps proximité avec l’origine, on ne ressent nul besoin de s’éloigner de cette source première. Vivre dans une telle harmonie est une forme de plénitude qui peut sans doute emplir toute une existence. Il s’agit d’une forme de sentiment religieux permanent qui suffit à combler leur humanité. En effet, aucun désir de transformation, de modification de soi-même ou de son environnement ne semble animer ces Indiens. Ils vivent dans une communion avec un environnement immédiat, un climat spécifique, une faune et une flore particulière auxquelles ils s’adaptent de manière à n’être qu’une espèce parmi les êtres de ce monde, doté d’une dignité qui n’est ni supérieure ni inférieure aux autres créatures.

Et pourtant, en dépit de ce qu’une telle vie peut comporter de grandiose, lorsqu’on la comprend vraiment, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle comporte, d’un certain point de vue, un manque, une privation, un vide. En effet, les animaux ne sont-ils pas, eux-aussi, des êtres qui vivent dans une parfaite harmonie avec leur environnement, adoptant des comportements qui, à force d’ajustements, deviennent de plus en plus adaptés, au point d’atteindre une conformité parfaite ? Dans le mode de vie de ces Indiens, je ressens une telle connexion de leurs corps, de leur vécu et de leurs pensée (grâce au système symbolique) à leur environnement aquatique et terrestre qu’on pourrait avoir l’impression que ce dernier est devenu leur maître, que c’est finalement lui qui les dirige et les façonne. Mais n’y-a-t-il pas aussi dans notre humanité quelque chose qui toujours se positionne dans une forme de retrait par rapport à l’univers ? N’est-ce pas ce que les philosophes occidentaux ont pu identifier comme étant l’insatiabilité de l’homme, désirant toujours plus que ce que le monde lui offre ? N’est-ce pas le désir de connaître qui le caractérise et le pousse à évoluer, à transformer le monde qui l’entoure ainsi que ses propres représentations ? Au contact de cet univers indigène, je ne peux me défaire du doute selon lequel une telle définition de l’homme pourrait ne pas être universelle, mais propre à la culture occidentale. Relative, notre idée occidentale d’évolution ? Et pourtant, n’y a-t-il pas quelque chose qui correspond vraiment à la nature de l’homme dans cette vie des idées qui traverse la culture, dans ces notions qui font leur apparition dans l’univers des artistes et des intellectuels après avoir travaillé en profondeur les peuples ? Cette créativité n’exprime-t-elle pas aussi quelque chose de notre essence ? Ce processus qui nous incite à aller au-delà de nous-mêmes, à nous dépasser, à nous parfaire, autant sur le plan de la vie technique, que sur le plan de la connaissance et de la vie morale, n’est-il pas l’expression de ce que nous sommes fondamentalement en tant qu’hommes ?

Comment concilier ces deux dimensions, ces deux points de vue, ces deux manières de vivre l’humanité de l’homme ? Faut-il nécessairement qu’elles s’opposent et que l’une ne cherche à écraser l’autre ? Faut-il qu’au nom de cette définition de l’homme comme être ayant le devoir de se parfaire et d’évoluer, les hommes comme les Indiens Oiapoque, qui se contentent d’être ce qu’ils sont, dans l’harmonie qu’ils ont pu établir avec l’univers, soient anéantis ? Car c’est bien la mort que le contact avec la civilisation occidentale leur apporte actuellement. Ou bien, au nom d’une relation de type religieuse à l’Être universel, faut-ils enfermer les hommes dans des traditions qu’on voudrait immuables, intangibles, absolues, brisant le désir de se poser en êtres libres ? Au Brésil, ces questions que je formule ici de manière théorique sont la vie réelle des gens et se déclinent sous de multiples formes, comme la déforestation, le mépris des anciens colonisateurs pour les peuples indigènes, etc. Elles trouveront un jour peut-être des réponses pratiques, sociales, agricoles, institutionnelles, etc. Mais comment se présentera la réponse théorique qui sous-tendra ces mesures ? Comment se concilieront ces deux principes, celui qui fait de nous des êtres humains par notre union intime avec nos semblables et avec la nature, et celui qui exprime quelque chose de notre individualité véritable à travers la dynamique créatrice nécessitant que nous soyons des êtres en rupture, en distance, en tension ?

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Le Museo do Indio de Rio de Janeiro de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
Fondé(e) sur une œuvre à https://gregoireperra.wordpress.com/.
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