Publié par : gperra | 13 juillet 2012

A la rencontre des engoulevents

A proximité des Milly-la-Forêt existe un espace accueillant une espèce d’oiseau protégé appelée engoulevent. Les engoulevents ont la particularité de dormir toute la journée dans les bruyères où ils nichent et de prendre leur envol au moment où le soleil se couche, pour chasser et parader. Ils s’élèvent alors pour attraper des insectes en un vol étrange que l’on pourrait qualifier de maladroit, d’hésitant, ressemblant parfois à celui d’une chauve-souris, parfois à celui d’un rapace. Lorsque vient la période de reproduction, entre juin et début août, ils font retentir des claquements d’ailes intermittemps.

Nous nous rendons sur place tout d’abord en voiture, puis par un chemin qui traverse la forêt. La pluie qui n’a cessé toute la journée s’est miraculeusement interrompue quelques temps avant l’heure du lever des oiseaux, ce qui nous permets d’espérer les apercevoir ce soir-là. Lorsque nous arrivons sur la lande, le soleil perce même l’épais rideau de nuages orageux, déployant de majestueux couloirs de lumière dorée qui viennent frapper l’endroit où nous nous trouvons. La lande est une terre surélevée au dessus de la forêt, traversée par un petit chemin boueux qui court à travers la bruyère et les rochers. Il a tellement plu ces derniers temps qu’il ressemble davantage à un ruisseau qu’à un sentier. Les moustiques en ont profité pour pulluler.

Le moment où les engoulevents s’éveillent est celui où tout s’estompe, lorsque les couleurs disparaissent dans la grisaille du soir et que les choses se réduisent à leurs silhouettes fantomatiques, affirmant leurs présences disparaissantes. Mais avant, ils font retentir leur chant, qui est à mi chemin entre le roucoulement et le bruit que font les grillons. On l’entend soudain qui, par endroits, monte de la lande, sans pouvoir identifier les bêtes qui l’émettent, comme si la terre elle-même se mettrait à vibrer, à ronronner, à saluer la venue du crépuscule. Un long moment nous restons à l’écoute de ce chant, tandis que des nappes de brumes continuent de venir dissoudre les formes. Un peu plus loin en contrebas, un orage gronde et se rapproche. Nous guettons leur envol imminent. Tout notre être est à l’affut, plongé dans une écoute tendue qui a quelque chose d’extatique. C’est alors que je sens la solennité de ce moment, comme si le sacré, qui n’est plus un adjectif mais un être, était soudain présent dans le crépuscule. Comme si une paix profonde, une bénédiction, un regard d’un sérieux infini se posait sur cet endroit précis du monde. Je comprend alors qu’il ait pu exister des anachorètes qui, un peu partout dans le monde à diverses époques, aient pu décider de devenir les témoins permanents de lieux tels que ceux-ci. En effet, lorsque ce sentiment profond de la présence du sacré dans la nature apparaît en moi, je ressens aussi qu’il paraît impensable que de telles manifestations restent sans témoins humains. Qu’une telle majesté ne devrait pas se produire sans que l’homme lui-aussi n’y participe avec son coeur et sa pensée. Et pourtant, ils doivent être nombreux, de par le monde, ces lieux à l’écart des villes, dans les forêts, dans les déserts, aux bords des mers, ou ailleurs, où de tels miracles fugitifs s’accomplissent sans aucun regard humain. A cette pensée, je ne peux me défaire d’une sensation de perte importante.

Puis soudain, le chant des engoulevents cesse. On les voit, décrivant leurs cercles un peu au-dessus du sol, presque à hauteur de nos mains levées. Ils claquent par instant des ailes. Parfois, ils s’approchent de nous, curieux, avant de repartir un peu plus loin. Leur vol est effectivement à la fois gracieux et comique, hésitant et assuré. Nous les regardons autant que nous le pouvons, mais nous savons que ce spectacle disparaît rapidement dans la nuit qui tombe et l’orage qui s’approche. Il est bientôt temps de repartir. La pluie tombe et des éclairs déchirent l’obscurité. Nous empruntons un raccourcis qui passe par les sous-bois. L’obscurité y est soudain plus dense. Nous nous éclairons à l’aide de nos lampes afin de ne pas perdre le petit chemin qui circule entre les arbres. Soudain notre guide nous arrête, malgré la pluie qui tombe maintenant drue. Elle a failli marcher sur un énorme escargot doré. Dans cette obscurité nocturne humide, sa présence est celle d’un petit soleil discret. Nous le déposons hors du chemin et regagnons nos véhicules.

Licence Creative Commons
A la rencontre des engoulevents de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
Fondé(e) sur une œuvre à https://gregoireperra.wordpress.com/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à https://gregoireperra.wordpress.com/.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :