Publié par : gperra | 14 juin 2012

Spiderman II et le signe de la Bête

Spiderman II et le signe de la Bête

 

Grégoire PERRA

 

 

 

La main tendue vers les passants, formant un signe suggestif en repliant l’annulaire et le majeur, l’homme-araignée, dans sa combinaison rouge et bleue, saute entre les buildings de New-York sur un fond de soleil couchant1. « Laissez-vous prendre dans sa toile ! » clame l’inscription sur l’affiche. À l’exception de quelques adeptes de Hard-rock ou de personnes versés dans les symboles sataniques, peu auront décelé la signification du geste que « Spiderman » exécutait sur les affiches murales de cet été 2004 : il s’agit du signe de la Bête, les deux doigts tendus signifiant les deux cornes du faux-agneau dressées contre la puissance divine. Effectivement, à se tenir quelques instants devant cette représentation en essayant de s’ouvrir consciemment aux impressions qui en émanent, on pourra peut-être se sentir saisi par la violence du geste, comme un appel à peine voilé de forces obscures à ce qu’elles peuvent atteindre et rallier à leur cause au fond des êtres, dans cette ambiance de soleil couchant figurant l’Occident, la civilisation américaine. Mais quel peut-être le lien entre cette puissance démoniaque à laquelle l’Apocalypse donne le nom de la Bête, ce personnage d’homme-araignée issu des « comics » des années 602, et la situation de l’Occident à l’heure actuelle ? C’est ce que nous tenterons de découvrir en démêlant les divers fils enchevêtrés des symboles contenus dans le scénario du film en question.

 

 

Spiderman et la perception sous-consciente des forces physiques

 

Qui est l’homme-araignée et que signifie son histoire ? En suivant le scénario qu’avait réalisé Stan Lee en 1962 dans sa célèbre bande dessinée, le premier film de cette série3, sorti en juin 2003 sur nos écrans, a le mérite de nous permettre, mieux que le second, de comprendre l’idée qui est à l’origine de la création de ce surprenant personnage. En effet, nous voyons comment un jeune écolier, timide et toujours puceau, se fait mordre par une araignée génétiquement modifiée qui lui transmet ainsi toutes les caractéristiques de son espèce. Il se confectionne alors un costume rouge et bleu, projette des filaments par ses mains et saute d’immeubles en immeubles pour faire régner l’ordre.

On commence à comprendre la fascination qu’a pu exercer une telle œuvre quand on s’aperçoit que le secret de Spiderman réside dans une connaissance des lois physiques et mécaniques. Ce héros qui s’élance d’un building à l’autre, calcule en permanence les rapports entre les forces de traction de sa toile et de la pesanteur, les angles et les courbes de ses sauts. Il joue à les équilibrer, les conjuguer afin de pouvoir s’en servir. Effectivement, il s’agit des forces dont l’être de l’araignée a une compréhension instinctive : elles occupent la quasi-totalité de l’univers psychique de cet animal qui tisse ses toiles. Ce sont aussi les forces que découvre avec une certaine joie l’enfant, lors de cette phase peu connue où il apprend à sauter. On peut dire de cette période qu’elle constitue le contrepoint du moment où l’enfant apprend à marcher. Tandis qu’il se lie alors, en se redressant, à ce qui est peut-être, selon Rudolf Steiner, les plus hautes forces cosmiques de l’univers, il éprouve en revanche en sautant les forces les plus terrestres auxquelles l’homme ait physiquement accès. Mais ensuite, l’enfant passe à autre chose et se tourne plus profondément vers la vie de ses enveloppes psychiques : forces éthériques de 7 à 14 ans, forces astrales de 14 ans à 21 ans, etc4.

Que se passerait-il si cette phase se poursuivait, si l’enfant restait plongé dans cet univers qu’il découvre à travers le saut ? Il prolongerait et développerait de manière erronée ce que son organisme physique peut lui offrir en matière de lien aux forces de pesanteur. Il se perdrait dans le ressenti de sa vie organique et ne passerait pas au stade suivant de son évolution personnelle, c’est-à-dire à l’acquisition d’une autonomie psychique le conduisant à l’incarnation de son moi. Ce danger — qui peut sembler abstrait et improbable — correspond pourtant exactement à celui que Rudolf Steiner décrit en parlant de la « Tentation de l’Aigle » à laquelle doit faire face l’humanité occidentale américaine :

 

« Et si l’appel de l’Aigle se faisait entendre de l’Occident, le spécialisant dans ses conceptions et sa mentalité, et lui permettant d’en submerger la terre entière, alors naîtrait dans l’humanité une aspiration puissante à s’unir directement avec le monde suprasensible, cela par les moyens qui existaient autrefois, au début de l’évolution terrestre, au commencement de la Terre. L’homme éprouverait l’impérieux désir de sacrifier, de supprimer et d’éteindre les acquisitions de son moi : la liberté et l’indépendance. On en viendrait alors à vivre entièrement plongé dans cet élément de volonté inconsciente qui est la vie des dieux ressurgissant dans nos muscles, nos nerfs, etc. Ce serait le retour aux états ancestraux et primitifs de la clairvoyance5. »

 

Ce qu’exprime le destin de Spiderman, c’est le danger d’une humanité dont le Moi serait en quelque sorte obscurci par les forces de pesanteur, devenant semblable à un animal adonné à celles-ci. Ceux qui se seront observés eux-mêmes après avoir vu ce film auront peut-être remarqué comment les dernières images — celles où nous voyons le héros masqué passer de lieux en lieux sur les toits de New-York — ont l’étrange particularité de persister dans la mémoire. Le soir en s’endormant, quelque chose en nous vit intensément ce périple et jubile en se sentant à la fois aussi léger et agile que Peter Parker. Ce qui signifie probablement qu’à travers elles, des entités que l’on pourrait qualifier d’ahrimaniennes — les êtres des ténèbres terrestres — s’introduisent dans les âmes, leur offrant la joie sombre de perdre le Moi en se délectant des forces de pesanteur qui traversent les membres. À force de fréquenter les salles obscures, on apprend à reconnaître ces images dont le caractère occulte est lié à certaines impressions esthétiques précises : elles ont cet aspect d’ombres vivantes sales.

 

 

Schizophrénie scientifique et détournement des forces éthériques

 

Le deuxième volet du film nous entraîne plus loin dans ce monde de la perception des forces physiques élémentaires. Nous apprenons que Peter Parker est devenu un brillant étudiant en physique-chimie, tandis que la nuit, ou plus exactement dans la partie obscure de son être, il est l’homme-araignée. La psychologie de ce personnage est en effet divisée entre les connaissances abstraites qu’il s’efforce d’apprendre et de calculer dans sa vie d’étudiant, tandis que la partie inconsciente de son être entre dans un rapport intime avec ces lois de la physique qu’il éprouve jusque dans ses membres. Il s’agit en quelque sorte de la situation caractéristique du scientifique de notre époque, dont les connaissances demeurent abstraites, mais s’imprègnent néanmoins dans la volonté. Il est l’image schizophrénique typique de l’homme moderne, tant qu’une science de l’Esprit ne lui aura pas permis de relier légitimement ces deux parties de son âme : la tête qui conçoit le monde et les membres qui l’éprouvent.

Dans ce deuxième épisode, Spiderman affronte le Docteur Otto Octavius, un savant qui, pour réaliser la fusion nucléaire et la maîtriser, se fait implanter quatre membres cybernétique en relation directe avec son propre cerveau, par l’entremise de points de contact situés dans la moelle épinière de sa colonne vertébrale. Pour comprendre une telle image et l’impression saisissante qu’elle peut produire sur ceux qui auront vu se mouvoir, à la façon des reptiles, ces quatre « membres » reliés à l’épine dorsale d’Otto Octavius, nous devons la mettre en relation avec les indications de Rudolf Steiner données pour la pratique des « Six exercices » méditatifs6. En effet, Steiner, précise que lors de la réalisation du premier exercice (la maîtrise des pensées), on peut tenter de ressentir le flux éthérique partant de l’arrière du crâne et descendant jusqu’au milieu du dos par la moelle épinière. Que fait un esprit scientifique lorsqu’il s’adonne au calcul des lois physiques qu’il cherche à manipuler ? La force déployée pour diriger et contrôler sa pensée dans des opérations complexes doit effectivement produire un courant de forces traversant le corps éthérique — ou corps de vie — dans cette partie du corps. Mais sans être amenées à une perception consciente ni équilibrées par d’autres types d’exercices (ou de vécu), il est probable que ces forces prennent la forme suggérée par le film : devenant autonomes en s’accumulant, elles peuvent se lier intimement aux forces terrestres pour la compréhension desquels elles ont été produites, devenant les instruments d’entités obscures. Elles peuvent alors se retourner contre l’esprit humain pour le dominer à son insu. Ainsi Otto Octavius est-il le jouet de ces forces qui lui font perdre toute moralité. Il s’agit d’un renforcement de l’être du « double ahrimanien » qui vit en chacun d’entre nous.

Le film dévoile donc un processus propre à notre science moderne, pour peu qu’on sache interpréter ces images puisant au secret du lien entre la pensée, la moelle épinière et le corps éthérique. Cependant, il ne s’agit pas de dénoncer ce phénomène, mais de fasciner les spectateurs qui n’ont pas les moyens de le comprendre. Ce faisant, il n’en est que massivement renforcé.

 

 

Sexualité et nationalisme américain

 

Une chose encore doit être précisée. Parmi ces forces que Steiner qualifie pudiquement de « forces de la volonté inconsciente de nos muscles et de nos nerfs », il faut inclure la sexualité. Or le premier épisode et son scénario le montrent, pour peu que nous sachions observer attentivement. En effet, la transformation physique de Peter Parker se produit lors de son entrée dans l’adolescence, âge où l’on est, comme prend soin de le préciser son oncle, « bourré d’hormones », où l’on doit surmonter sa timidité pour conquérir ses camarades de classes et affronter ses rivaux, etc. Le film revient ainsi avec insistance sur le lien avec cette thématique de l’éveil de la sexualité masculine, comme en témoignent les longs jets suggestifs de toiles blanchâtres dont le jeune homme macule sa chambre. Jusqu’au grand ennemi de Spiderman, le Bouffon Vert, qui meurt, les parties vitales transpercées de part en part. Pourquoi cette évocation ? Il faut comprendre que la transformation sexuelle du corps est un support de l’affirmation du moi. L’individualité sexuée est une préfiguration inférieure de l’individualité spirituelle. C’est pourquoi, comme le savent tous ceux qui ont pratiqué de telles entreprises néfastes, quand on veut entraver l’évolution du moi, on doit prendre soin de provoquer un refoulement et une inhibition des pulsions sexuelles. C’est ce qui se passe pour Peter Parker, qui ne parvient jamais à déclarer sa flamme à celle qu’il aime, évoluant dans une société de brimades et d’humiliations incessantes. Autrement dit, ce que vit le héros de ce film est une perte du sentiment de l’individualité au profit de forces terrestres et suprasensibles des membres qui envahissent sa conscience en se mêlant à une sexualité refoulée. Ce premier film était un signe de ce que les Etats-Unis s’apprêtaient à franchir une nouvelle étape de la « tentation de l’Aigle » qui menace notre civilisation. Les citoyens de ce pays étaient puissamment incités à perdre leur moi, à le dissoudre dans la vie volontaire organique, au profit du sentiment d’appartenance nationale, comme l’exprime la dernière image du film où nous voyons Spiderman projetant sa toile du haut du mât du drapeau américain.

Le second épisode ne fait que prolonger cette thématique, en y ajoutant ostensiblement la question de l’impuissance masculine. En effet, au fûr et à mesure que Peter Parker devient incapable de conquérir le cœur de Mary-Jane Watson, Spiderman perd ses pouvoirs extraordinaires et devient incapable de projeter sa toile. Il s’agit ici de l’évocation indirecte des troubles que la timidité de l’adolescent ou du jeune homme peut produire dans l’univers de ses forces sexuelles. Or c’est ici que le film s’avère particulièrement pervers, puisque Peter Parker retrouve ses pouvoirs après avoir été marqué par le sermon aux accents moralistes et nationalistes de sa tante, convaincu qu’il doit avant tout faire son devoir. Un œil exercé saura d’ailleurs remarquer la profusion de drapeaux américains aux détours des images de ce film, jusqu’à cette petite scène discrète où la tante en question vient accrocher la bannière étoilée à sa fenêtre. Le message sous-conscient devient alors clair : il s’adresse à tous les jeunes adolescents américains qui, mal dans leurs corps et dans leurs vies, se voient proposés de recouvrer une identité forte et virile en faisant leur « devoir ». Spiderman II n’est donc pas autre chose qu’une manière diabolique de proposer subliminalement la solution du nationalisme et de l’engagement militaire à une jeunesse américaine en quête de son identité, notamment sexuelle.

 

Les différents fils de la toile tissée par ce film se nouent donc autour de trois thèmes : la scission entre les forces de la pensée et celles des membres, la pénétration des forces sous-terrestre dans l’homme à travers le double éthérique ahrimanien, l’utilisation des forces instinctives de la sexualité pour servir le nationalisme américain. Avec un unique but : substituer à la découverte du Moi spirituel l’image figée d’une identité mutilée, rigide et animalisée. C’est ici que nous pouvons comprendre la raison de l’utilisation de ce « signe de la Bête » dans les affiches promotionnelles du second épisode : cette puissance adverse est précisément celle du dualisme, du nationalisme et de l’utilisation magique des forces de la sexualité pour obscurcir les consciences. « Le pouvoir du Soleil dans la paume de ma main ! » s’exclame à plusieurs reprises le Dr Otto Octavius, manifestant en cela le désir profond de la Bête d’usurper le pouvoir du Verbe solaire, la force du « Je suis » seule susceptible d’aider les hommes qui la cherchent à trouver leur véritable identité dans leur incarnation terrestre.

 

 

NOTES :

 

1) Spideman II, sortie française : 14 Juillet 2004, Durée : 2h07, Réalisateur Sam Raimi, Avec Tobey Maguire, Kirsten Dunst, Alfred Molina, Année de production : 2003.

2) Integrale Spider Man (1962-1963) ; Scénariste : Stan Lee ; Dessinateur: Steeve Ditko ; Genre : Comics ; Editeur : MARVEL France.

3) Spiderman I ; Sortie française : 12/06/2002 ; Durée : 2h01 ; Réalisateur : Sam Raimi ; Scénariste : David Koepp ; Interprètes : Tobey McGuire, Willem Dafoe, Kirsten Dunst, James Franco, Cliff Robertson ; Distribution : Columbia TriStar Films.

4) Rudolf Steiner, L’évolution de l’enfant à la lumière de la science spirituelle, Éditions Triades. Épuisé.

5) Rudolf Steiner, L’homme dans ses rapports avec les animaux et les esprits des éléments, Éditions Triades, Paris, page 40.

6) Rudolf Steiner, Les six exercices, Éditions Les Trois Arches, Chatou, 1996, pages 11 à 24.

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Spiderman II et le signe de la Bête de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
Basé(e) sur une oeuvre à gregoireperra.wordpress.com.
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