Publié par : gperra | 14 juin 2012

Spiderman et la tentation de l’Aigle

Spiderman et la tentation de l’Aigle

 

Le plus grand succès cinématographique de l’année 2002 outre-atlantique cache un secret1. En effet, qui est l’homme-araignée et que signifie son histoire ? En suivant presque à la lettre le scénario qu’avait réalisé Stan Lee en 1962 dans sa célèbre bande dessinée2, le film qui est sorti en juin sur nos écrans a le mérite de nous permettre de comprendre l’idée qui est à l’origine de la création de ce surprenant personnage. En effet, nous voyons comment un jeune écolier, timide et toujours puceau, se fait mordre par une araignée génétiquement modifiée qui lui transmet ainsi toutes les caractéristiques de son espèce. Il se confectionne alors un costume rouge et bleu, projette des filaments par ses mains et saute d’immeubles en immeubles pour faire régner l’ordre.

On commence à comprendre la fascination qu’a pu exercer une telle œuvre quand on s’aperçoit que le secret de Spiderman réside dans une connaissance des lois physiques et mécaniques. Ce héros qui s’élance d’un building à l’autre, calcule en permanence les rapports entre les forces de traction de sa toile et de la pesanteur, les angles et les courbes de ses sauts. Il joue à les équilibrer, les conjuguer afin de pouvoir s’en servir. Effectivement, il s’agit des forces dont l’être de l’araignée a une compréhension instinctive : elles occupent la quasi-totalité de l’univers psychique de cet animal qui tisse ses toiles. Ce sont aussi les forces que découvre avec une certaine joie l’enfant, lors de cette phase peu connue où il apprend à sauter. On peut dire de cette période qu’elle constitue le contrepoint du moment où l’enfant apprend à marcher. Tandis qu’il se lie alors, en se redressant, à ce qui est peut-être, selon Rudolf Steiner, les plus hautes forces cosmiques de l’univers, il éprouve en revanche en sautant les forces les plus terrestres auxquelles l’homme ait physiquement accès. Mais ensuite, l’enfant passe à autre chose et se tourne plus profondément vers la vie de ses enveloppes psychiques : forces éthériques de 7 à 14 ans, forces astrales de 14 ans à 21 ans, etc3.

Que se passerait-il si cette phase se poursuivait, si l’enfant restait plongé dans cet univers qu’il découvre à travers le saut ? Il prolongerait et développerait de manière erronée ce que son organisme physique peut lui offrir en matière de lien aux forces de pesanteur. Il se perdrait dans le ressenti de sa vie organique et ne passerait pas au stade suivant de son évolution personnelle, c’est-à-dire à l’acquisition d’une autonomie psychique le conduisant à l’incarnation de son moi. Ce danger — qui peut sembler abstrait et improbable — correspond pourtant exactement à celui que Rudolf Steiner décrit en parlant de la « Tentation de l’Aigle » à laquelle doit faire face l’humanité occidentale américaine :

« Et si l’appel de l’Aigle se faisait entendre de l’Occident, le spécialisant dans ses conceptions et sa mentalité, et lui permettant d’en submerger la terre entière, alors naîtrait dans l’humanité une aspiration puissante à s’unir directement avec le monde suprasensible, cela par les moyens qui existaient autrefois, au début de l’évolution terrestre, au commencement de la Terre. L’homme éprouverait l’impérieux désir de sacrifier, de supprimer et d’éteindre les acquisitions de son moi : la liberté et l’indépendance. On en viendrait alors à vivre entièrement plongé dans cet élément de volonté inconsciente qui est la vie des dieux ressurgissant dans nos muscles, nos nerfs, etc. Ce serait le retour aux états ancestraux et primitifs de la clairvoyance4. »

Ce qu’exprime le destin de Spiderman, c’est le danger d’une humanité dont le moi serait en quelque sorte obscurci par les forces de pesanteur, devenant semblable à un animal adonné à celles-ci. Ceux qui se seront observés eux-mêmes après avoir vu ce film auront peut-être remarqué comment les dernières images — celles où nous voyons le héros masqué passer de lieux en lieux sur les toits de New-York — ont l’étrange particularité de persister dans la mémoire. Le soir en s’endormant, quelque chose en nous vit intensément ce périple et jubile en se sentant à la fois aussi léger et agile que Peter Parker. Ce qui signifie probablement qu’à travers elles, des entités que l’on pourrait qualifier d’ahrimaniennes s’introduisent dans les âmes, leur offrant la joie sombre de perdre le moi en se délectant des forces de pesanteur qui traversent les membres. À force de fréquenter les salles obscures, on apprend à reconnaître ces images dont le caractère occulte est lié à certaines impressions esthétiques précises : elles ont cet aspect d’ombres vivantes sales.

Une chose encore doit être précisée. Parmi ces forces que Steiner qualifie pudiquement de « forces de la volonté inconsciente de nos muscles et de nos nerfs », il faut inclure la sexualité. Or le film et son scénario le montrent, pour peu que nous sachions observer attentivement. En effet, la transformation physique de Peter Parker se produit lors de son entrée dans l’adolescence, âge où l’on est, comme prend soin de le préciser son oncle, « bourré d’hormones », où l’on doit surmonter sa timidité pour conquérir ses camarades de classes et affronter ses rivaux, etc. Le film revient ainsi avec insistance sur le lien avec cette thématique de l’éveil de la sexualité masculine, comme en témoignent les longs jets suggestifs de toiles blanchâtres dont le jeune homme macule sa chambre. Jusqu’au grand ennemi de Spiderman, le Bouffon Vert, qui meurt, les parties vitales transpercées de part en part. Pourquoi cette évocation ? Il faut comprendre que la transformation sexuelle du corps est un support de l’affirmation du moi. L’individualité sexuée est une préfiguration inférieure de l’individualité spirituelle. C’est pourquoi, comme le savent tous ceux qui ont pratiqué de telles entreprises néfastes, quand on veut entraver l’évolution du moi, on doit prendre soin de provoquer un refoulement et une inhibition des pulsions sexuelles. C’est ce qui se passe pour Peter Parker, qui ne parvient jamais à déclarer sa flamme à celle qu’il aime, évoluant dans une société de brimades et d’humiliations incessantes. Autrement dit, ce que vit le héros de ce film est une perte du sentiment de l’individualité au profit de forces terrestres et suprasensibles des membres qui envahissent sa conscience en se mêlant à une sexualité refoulée.

Que ce film fasse ainsi ressurgir cette histoire des années 60 doit sans doute être interprété comme un signe de ce que les Etats-Unis s’apprêtent à franchir une nouvelle étape de la tentation de l’Aigle qui menace notre civilisation. Les citoyens de ce pays devraient être puissamment incités à perdre leur moi, à le dissoudre dans la vie volontaire organique, au profit du sentiment d’appartenance nationale, comme l’exprime la dernière image du film où nous voyons Spiderman projetant sa toile du haut du mât du drapeau américain.

NOTES :

1) Spiderman ; Sortie française : 12/06/2002 ; Durée : 02h01 ; Réalisateur : Sam Raimi ; Scénariste : David Koepp ; Interprètes : Tobey McGuire, Willem Dafoe, Kirsten Dunst, James Franco, Cliff Robertson ; Distribution : Columbia TriStar Films.

2) Integrale Spider Man (1962-1963) ; Scénariste : Stan Lee ; Dessinateur: Steeve Ditko ; Genre : Comics ; Editeur : MARVEL France.

3) Rudolf Steiner, L’évolution de l’enfant à la lumière de la science spirituelle, Éditions Triades.

4) Rudolf Steiner, L’homme dans ses rapports avec les animaux et les esprits des éléments, Éditions Triades, Paris, page 40.

 

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Spiderman et la tentation de l’Aigle de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
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