Publié par : gperra | 22 février 2012

Exposé sur Kaspar Hauser, L’enfant de l’Europe

Kaspar Hauser

L’enfant de l’Europe

Introduction :

Le cas de cet enfant est très particulier parce qu’il n’a pas été abandonné dans la nature, parmi les animaux, mais qu’il a été coupé de sa famille et de la société dans ce qu’on pourrait appeler un espace de non-vie, de non-contact avec quelqu’être vivant que ce soit. Pour comprendre cela il faut s’imaginer un petit enfant de trois ans tout juste, l’âge pendant lequel commence à se former les premiers souvenirs, enlevé à ses parents et séquestré sciemment dans une tour, isolé volontairement de tout contact humain, nourri au pain et à l’eau, drogué à l’opium pour qu’il ne connaisse pas la personne masquée chargée de le laver, et ce jusqu’à l’âge de 16 ans. Ce cachot , qui fut retrouvé en 1926, ne lui permettait pas de se tenir debout. Il y resta accroupi pendant des années, de sorte que sur les muscles de ses cuisses, on retrouva gravée la forme de ses orteils. Pour tout jouet il avait deux petits chevaux de bois auxquels il donnait régulièrement à manger.

Dans la problématique qui nous intéresse, celle des enfants trouvés, nous devons peut-être le considérer comme un cas à part : ce n’est pas un enfant de la nature au sens où son éducation ne lui a pas été prodigué, comme d’autres enfants-sauvages, par une louve ou par la forêt. Par contre nous pouvons dire qu’il est l’enfant de la nature humaine. Car, ce qui va s’exprimer dans la personnalité de Kaspar au cours des 5 années riches en rebondissements et en expériences qui séparent sa libération de son assassinat, ce sont toutes les expériences bouleversantes que fait un petit enfant pendant les premières années de sa vie : apprentissage du langage, acquisition de la pensée, découverte de la nature, du temps, de la vie, organique ou humaine, tout ce dont il n’avait pas la moindre idée.

On peut dire que, tel qu’il apparaît au début du siècle dernier, Kaspar est une sorte de « page en blanc », d’homme-vierge, d’Adam non biblique, de prototype humain issu de l’intemporel qui racontera ses premières découvertes et ses premières acquisitions. C’est du moins ainsi qu’il a été perçu par toutes les personnes qui le connaissaient et par l’imaginaire collectif.

Hiltel : « Toute sa manière d’être était, pour ainsi dire, un pur miroir d’innocence enfantine ; il n’avait en lui rien de perfide ; il exprimait ce qu’il ressentait dans son coeur dans la mesure où le lui permettait son pauvre langage. Il donna une preuve tangible de sa candeur et de son innocence le jour où ma femme et moi le déshabillâmes pour la première fois ; son attitude fut alors celle d’un enfant ; tout à fait naturelle et sans gêne aucune. »

L’énigme policière :

Commençons peut-être par tenter de comprendre les motifs de cet emprisonnement. Le criminologue Feuerbach s’intéressa de très près à cette affaire mais il fut assassiné tandis qu’il allait résoudre l’énigme. Il découvrit que Kaspar Hauser devait être né à Karlsburg, le 29 septembre 1812. Il serait l’héritier du trône de la maison de Bade, une principauté d’Allemagne. Ses parents auraient été Karl de Bade et Stéphanie de Boarnais, la fille adoptive de Napoléon. Feuerbach en avait donc conclu qu’il s’agissait d’une histoire de succession. Il étudia alors cette famille et découvrit de curieuses choses. Stéphanie de Boarnais avait eu cinq enfants et tout les enfants mâles avait été déclarés morts par malformation peu après la naissance. Cependant les certificats du médecin à la naissance les déclarait entièrement viables. Or il était plutôt étrange que les certificats déclarent un enfant viable à la naissance et mal formé à sa mort. Feuerbach découvrit alors qu’une famille de domestiques habitant non loin avait eu neuf enfants dont tous avaient été non viables. Il constata aussi qu’un enfant survécu, s’appelant Kaspar, et qu’il mourut quelques jours avant la première tentative d’assassinat de Kaspar Hauser. Mais il se rendit compte que l’acte de décès était falsifié et qu’en conséquence ce Kaspar, qui était devenu soldat, n’avait jamais existé. Celui qui hérita du trône de Bade par la suite fut un certain Léopold. Ce Léopold mourut quelques temps après. C’est alors que Max de Bade lui succéda. Ce fut lui, qui en 1918, conseilla à Guillaume II d’abdiquer. Plus tard, ce même homme demanda à ce que la dépouille de Kaspar Hauser fut mise dans le caveau familial. Soit il était totalement au courant de cette affaire, soit il avait des doutes.

Mais si Kaspar a bien été volontairement écarté de son trône pour que lui soit remplacée une autre lignée, plusieurs points restent énigmatiques : pourquoi ne pas l’avoir tout simplement supprimer à sa naissance et l’avoir enfermé de cette manière ?

Kaspar Hauser à Nuremberg :

Le 26 mai 1828, on vit donc surgir Kaspar Hauser sur la place publique de Nuremberg. Il tenait à peine debout et portait dans sa main une lettre pour le capitaine de cavalerie de la ville. On l’amena au capitaine, mais celui-ci était absent. Il fut jeté dans l’écurie où il s’endormit dans la paille. Quand le capitaine rentra et vit Kaspar, il observa que ce dernier avait un comportement anormal car en voyant les boutons dorés de sa veste, il cherchait à les attraper. On le mit donc en prison avec un garçon-boucher qui était chargé d’observer s’il était un escroc jouant la comédie ou au contraire s’il était sincère. Bien que Kaspar fut assez maltraité, celui-ci semblait être mu par une bonté hors du commun ; il allait toujours sans peur au devant des gens avec une très grande gentillesse.

Hiltel, le directeur de la prison se rendit compte qu’il était devant un cas exceptionnel. Il le ramena donc dans sa famille. Puis Kaspar devint bien vite célèbre et fut la curiosité de toute la ville.

L’éducation de Kaspar Hauser :

On peut dire que, dans les premiers temps, Kaspar a bénéficié d’une éducation remarquable, justement parce que ceux qui l’avait en charge n’avait pas décider de le dresser ou de lui faire forcer l’allure pour rattraper le temps perdu. Et par le charme que sa candeur exerçait sur toute personne qui cherchait à m’approcher, Kaspar rendait toute velléité de punition ou de menace impossible. En effet, il n’y avait strictement aucun besoin d’user de contraintes avec lui puisqu’il avait une soif colossale d’apprendre et faisait des progrès fulgurants. D’autre part, Kaspar croyait tout ce que les hommes lui disaient. De ce fait il était soumis à l’autorité des gens, car il avait confiance en tout le monde, puisqu’on lui avait dit qu’il fallait obéir.

Lui sur qui on avait pourtant perpétré un des crimes les plus inhumains, il n’avait pas non plus la moindre notion de l’existence du mal. En effet, lorsqu’on apprit à Kaspar ce qui lui était arrivé dans son cachot, celui-ci refusa de croire qu’on lui ait voulu du mal. D’ailleurs, les premiers temps, il regrettait sa prison, et celui qu’il appelait son père, car il venait lui donner à manger.

Ce n’est qu’après, lorsqu’il vit tout ce qu’il apprenait, qu’il trouva dommage que ce père n’ait pas essayé de lui enseigner un peu de ces choses. Il se disait alors qu’il retournerait dans son cachot lorsque Mr Daumer lui aurait enseigné tout ce qu’il savait. Quand Kaspar ne comprenait pas, il se butait jusqu’à ce qu’il réussisse. Par contre, quant il avait compris, il mettait de côté son acquis afin d’apprendre autre chose. Ce qui nous montre qu’il possédait un grand sens de la méthode. Et pour apprendre, Kaspar avait des facultés considérables. En quelques semaines, il apprit à lire, à compter, à calculer… Il sut vite jouer un peu de musique… En dessin il fit des progrès considérables en un seul jour : il avait essayé de recopier une carte postale, et, bien que ses premiers dessins soient ceux d’un enfant, les derniers faits en fin de journée montraient une grande technique.

Cependant, sa constitution n’était pas faite pour apprendre autant. Ce qui lui demandait le plus d’effort était de relier quelque chose qu’il venait d’apprendre à quelque chose qu’il connaissait déjà. Cela lui était même très douloureux. Au point qu’il était impossible de lui enseigner plus de trente minutes par jour. Alors de la sueur perlait sur son front et tout le côté gauche de son corps commençait à se crisper. Quand on essaya malgré tout de le forcer, au bout de trois semaines il tomba dans l’apathie. On a l’impression que le désir de connaissance de Kaspar et sa capacité à l’assouvir s’éveille conjointement à une remise en fonction de ses organes corporels. Son développement psychologique suit pas à pas ses progrès physiologiques.

On le confia alors à un éducateur nommé Daumer. C’était un homme simple mais très doué pour la pédagogie. À une grande sensibilité, il alliait un profond sens de l’observation ainsi qu’une habile finesse d’esprit. On peut dire que Kaspar vécut avec lui les plus beaux moments de sa vie. Celui-ci fit de nombreuses observations pertinentes sur Kaspar :

Tout d’abord il remarqua son absence complète de notions les plus rudimentaires :

« La première fois qu’on le vit à Nuremberg, il ne connaissait que quelques mots et n’avait pas la moindre idée des phénomènes naturels les plus habituels : il saisissait par exemple la flamme des bougies, ne savait distinguer si les objets étaient proches ou éloignés de lui, confondait les êtres animés et les choses sans vie et, qui plus est, ne les distinguait pas plus les hommes des femmes. Il marchait d’un pas lourd, avec peine, et s’il savait se servir de ses mains, il n’utilisait chacun de ses doigts qu’avec une grande maladresse. »

Mais la deuxième chose que remarqua Daumer, ainsi que tout les gens de la ville, c’était sa prodigieuse mémoire. Quand on lui présentait des personnes, (souvent de simples visiteurs), et qu’on lui disait leurs noms, Kaspar s’en souvenait longtemps après.

Feuerbach : « A chaque présentation, Kaspar s’approchait de celui qui venait de parler, le regardait d’un oeil fixe et perçant, parcourait dans l’ordre, d’un bref regard pénétrant, les différentes parties du visage : le front, le nez, les yeux, la bouche, le menton, et rassemblait finalement en un tout, je l’ai clairement remarqué, les différents traits de la physionomie qu’il avait observés l’un après l’autre. Puis il répétait le nom qu’on lui avait dit. Désormais, il connaissait la personne, et, comme le montrèrent des expériences ultérieures, la connaissait une fois pour toutes. »

Il avait Aussi un sens de l’ordre exacerbé (la moindre poussière sur un vêtement le répugnait). Il possédait aussi un très grand sens de l’ordre. Le matin, il jouait à empiler ses cartes postales, et le soir, à l’aide de sa salive, d’une composition spéciale, il les recollait sur le mur, et ce, toujours dans le même ordre.

Une grande partie du charme que lui trouvait la population venait de son utilisation hors du commun du langage (« je me sens imprévisiblement si vieux », « pourquoi ne peut-on pas jouer du piano comme on respire »).Les mots que Kaspar utilisait avaient plus le sens d’images ; son langage n’était pas aussi strict que le nôtre. Par exemple, pour dire qu’un homme avait un gros ventre, il disait qu’il avait une grosse montagne. C’était une sorte d’élargissement de chacun des mots que vivaient Kaspar et non un mésusage de ces dernier. Le mot, pour lui, n’était pas une structure dénominative figée mais bien plutôt le porteur d’un sens dilaté, accru, agrandi. Il saisissait en quelque sorte le dynamisme de l’évocation.

Dans son roman, Jacob Wassermann, décrit de façon poétique mais juste l’effet que produisit sur Kaspar l’acquisition du langage :

« Et le mot se dégageait des sons. Le mot qu’il ne pouvait plus oublier rendait la forme claire. Kaspar donne un goût à chaque mot ; l’un est amer, l’autre est doux ; l’un le rassasie, l’autre le mécontente. Beaucoup de ces mots avaient des visages : ils résonnaient comme des cloches dans les ténèbres, ou brillaient comme des flammes dans le brouillard. Mais de l’objet au mot, le chemin était long. Le mot se dérobait et il fallait le rattraper ; et bien souvent, une fois qu’on l’avait atteint, il ne renfermait absolument rien ; ce qui rendait Kaspar triste. Mais par ce chemin, on arrivait aux hommes. Ces hommes lui paraissaient étranges et terribles derrière un grillage ; mais parvenait-on à briser le grillage, ou à se glisser derrière lui, ils devenaient beaux.

Un mot comme fleur, nouveau le matin, lui était familier à midi, vieux le soir. »

Mais surtout, ce dont Kaspar fut complètement dépourvu jusqu’à une époque avancée de sa vie ce fut le sentiment du JE. C’était même un mot qu’il dont il ne parvenait pas à comprendre le sens. Lorsqu’il le comprit, Daumer raconte que ce fut pour lui une telle découverte et un tel éblouissement qu’il en fut transporté de joie pendant plusieurs jours :

Le petit mot de « Je » le pénétra comme un breuvage au goût étrange. Il vit s’approcher de lui des centaines de visages, une ville entière d’hommes, de femmes, d’enfants, d’animaux, de nuages, le soleil lui-même et tous lui disaient d’une seule voix : « Tu ». Lui, répondait timidement : « Je ».

Il appuya la paume de ses mains contre sa poitrine et les laissa glisser en dessous de ses hanches : son corps n’était donc qu’une cloison entre le dedans et le dehors, un mur entre le toi et le moi. »

Kaspar Hauser et les premières perceptions du monde :

Grâce à l’éducation que lui prodigua Daumer, la conscience de Kaspar s’éveilla et il se remémora ce qui lui était arrivé dans son cachot. Ses dires montrent que, avant qu’il ne découvre la société, il percevait d’une manière particulière le monde qui l’entourait. Il déclara que ses premiers moments à Nuremberg étaient affreux car il ne voyait rien à la lumière du jour.

Mais il n’avait aucune conscience des éléments et de leur nature dangereuse : comme on l’a déjà vu, quand il voyait la flamme d’une bougie, il voulait l’attraper. Pour lui, ce qui est beau et agréable est bon, ce qui est laid et désagréable est mauvais et il lui est très pénible de découvrir qu’une chose peut-être à la fois l’une et l’autre.

Une des toutes premières expériences de perception dont Kaspar disait se souvenir est à mon sens tout à fait révélatrices de la façon dont le monde s’offre à la vue de celui qui n’a aucun concept nécessaire pour le regarder. Le premier matin, dans sa prison, Kaspar fut choqué par la lumière venant de la fenêtre. Derrière elle, il pouvait voir le paysage. Mais Kaspar ne supportait pas cette vision. Il disait que la fenêtre était bouchée par les couleurs. Il ne distinguait pas de détails particuliers du paysage. Il ne voyait ni profondeur ni perspective. C’est à dire que, sans aucun concept du loin et du proche, il lui était impossible de percevoir la réalité. On ne perçoit donc pas seulement le monde à l’aide des sens mais aussi grâce au concepts dont on est en possession pour l’appréhender. L’histoire de Kaspar Hauser tendrait donc à nous montrer que, pour l’homme, le simple fait de percevoir le monde est déjà la résultante d’un apprentissage, d’une acquisition de la connaissance que seul offre le contact social.

Les perceptions sensorielles :

En ce qui concerne les perceptions sensorielles de Kaspar, il faut noter deux caractéristiques. Tout d’abord l’absence de représentations des phénomènes les plus courant, ainsi que des goût bien déterminé pour certaines choses qui se traduisent par des mouvements d’adhésion et d’enthousiasme intégraux ou bien des réactions de rejet.

C’est ainsi que Anselm von Feuerbach note dans son journal :

« Lorsque je lui rendit visite à Nuremberg il y a deux mois, il n’avait encore vu ni la lune ni le ciel étoilé, ne savait pas ce qu’est l’hiver, ne pouvait comprendre et ne voulait pas croire qu’autrefois il avait été plus petit, et il n’avait, c’est encore le cas aujourd’hui, aucun sens de la beauté d’un paysage ni, d’une manière générale, de la nature. Il aimait certaines fleurs comme les roses et préférait le rouge à toutes les autres couleurs, mais, en plus du noir, il détestait toutes les nuances du vert, ce qui explique sa joie à l’idée du prochain hiver lorsque je lui dis que le paysage devant sa fenêtre ne serait plus vert mais que, pendant de longues périodes, il allait souvent le voir tout blanc, aussi blanc que les murs de sa chambre. Il conserva ces goûts, notamment sa préférence pour le rouge. Si on lui en avait laissé le choix, il se serait vêtu lui-même et aurait habillé ceux à qui il voulait du bien des pieds à la tête de rouge écarlate ou de pourpre. »

Françoise Dolto, en tentant d’expliquer ce phénomène, explique que cette préférence pour le rouge est naturelle à tous les petits garçons : tous les nourrissons préféreraient le violet, puis les filles tourneraient petit à petit leur préférence vers le bleu, une des composantes de la couleur violette, tandis que les garçons tourneraient la leur vers le rouge. Comme si une androgynie primordiale avait laissé sa trace encore quelque temps chez le petit être humain. Sans forcément retenir cette explication, nous pouvons néanmoins mettre l’accents sur une des tendances générales de toutes les personnes qui ont tenté de comprendre cette particularité de l’amour de Kaspar pour le rouge : il ne s’agit pas d’un goût personnel de Kaspar mais d’une préférence inscrite au plus profond de la nature humaine. Son aversion pour le vert, quant à elle, est troublante parce qu’elle tendrait à montrer que l’homme a un premier contact plutôt pénible avec la Nature et non un lien fusionnel avec elle.

L’autre aspect du comportement sensoriel de Kaspar est le fait qu’il soit extrêmement douillet, au contraire de la plupart des autres enfants sauvages qui accusaient tous une importante perte de sensibilité, soit tactile, soit visuelle, soit olfactive.

Daumer : « Tous ses sens sont d’une acuité et d’une finesse inouïes. Il sent par exemple à une grande distance des odeurs imperceptibles pour un organe ordinaire, il décèle la moindre goutte de bouillon de viande tombée dans sa bouillie, perçoit à une centaine de pas les différentes baies d’une grappe de sureau et distingue à plus de cinquante pas une baie de sureau d’une myrtille. Ses yeux habitués aux ténèbres voient relativement bien dans une obscurité dans laquelle un autre homme ne distinguerait ni couleurs ni contours. Dans une obscurité que certains estiment complète, il arrive encore à distinguer le rouge foncé du brun foncé, le vert foncé du noir et ainsi de suite, et n’a nul besoin de s’éclairer la nuit pour se retrouver dans la maison et y circuler d’un pas sûr ; il voit même mieux à la nuit tombante qu’en plein jour, car la lumière du jour l’aveugle. »

Mais les sensations sont ressentie de manière si intense par Kaspar que, pour peu qu’elle ne soit un peu trop importantes, elles sont causes de troubles pathologiques. Ainsi Feuerbach écrit :

« La lumière du soleil le blessait ; le parfum des fleurs les plus délicates, celui des roses par exemple, non seulement l’écoeurait au plus haut point, mais en outre lui causait de vives douleurs. La première fois qu’il entendit de loin une musique militaire, il fut transporté de joie, mais lorsqu’elle se fut rapprochée il en fut affligé. Il ne pouvait consommer que le pain et l’eau. Toute autre boisson, même le lait, ainsi que le moindre petit morceau de viande l’écoeuraient, lui faisaient horreur et en outre lui donnaient la fièvre. »

De même, lorsqu’on le touchait trop fort, cela faisait à Kaspar l’effet d’un coup de marteau. Il était extrêmement sensible à l’air. S’il était exposé à un courant d’air, il s’enrhumait en l’espace de dix minutes.

Par cet aspect, Kaspar révèle donc un trait fondamental de sa spécificité : son corps et son esprit, du moins dans les premiers temps, ne sont qu’un immense organe de perception particulièrement sensible.

L’animisme de Kaspar :

Kaspar apprit tous les noms que l’on donnait à la nature. Mais il ne voulait pas croire que cette nature ne fut pas l’oeuvre de l’homme. Pour lui, une fleur avait été fabriquée par les hommes, comme le sont les maisons. Un jour qu’il découvrit le paysage recouvert de neige il s’écria « on a peint la campagne avec de la peinture blanche. Puis il se précipita pour la toucher. Mais il revint bien vite en criant que la neige lui avait « mordu les mains ». Il fallut lui montrer la floraison d’une graine pour qu’il comprenne que la nature vivait indépendante de l’homme. Dès lors il en éprouva une grande joie. Il se mit à la considérer de façon totalement différente.

« Les deux plus grandes transformations qui affectèrent sa façon de sentir et l’idée qu’il se fait des choses autour de lui sont, d’après ses dires, les suivantes : La première eut lieu le jour où je lui apportais une petite boîte de lettres destinées à la lecture et commençais à les lui enseigner. Dès ce moment, dit-il, c’en fut fini du jeu, il remisa les chevaux avec lesquels il jouait et qui avaient été sa plus grande joie, et dès lors ne pensait plus qu’à apprendre. La seconde grande transformation s’opéra en lui lorsqu’il perçut ce que sont la germination et la croissance des végétaux. En effet, il s’imaginait auparavant que les arbres, les feuilles, les fleurs et les fruits étaient faits et modelés par la main de l’homme, et un jour que je tentais à grand-peine de lui donner une idée de la croissance des végétaux, il n’y prêta nullement foi. Je lui fi donc mettre en terre différentes semences dans des pots de fleurs (c’était en août 1828), et lui annonçais ce qui allait se produire. Il dit qu’il me croirait en tout si cela se confirmait. Lorsque les graines commencèrent à pousser, il connut une joie et un étonnement indescriptible, et depuis il observe la nature avec un tout autre regard. »

Mais Kaspar mit très longtemps à faire la différence entre un objet vivant et un objet inanimé. Pour lui, une pomme tombée d’un arbre en avait sauter pour rouler dans l’herbe et ne s’arrêtait que parce qu’elle était fatiguée.

« Une pomme tomba d’une branche d’arbre et roula quelque temps le long de la pente rapide. Daumer la ramassa et Kaspar demanda si la pomme était fatiguée après une si longue course. Il se détourna avec horreur quand il vit Daumer prendre un couteau et couper le fruit en deux. »

Curieusement, les animaux sauvages n’avaient aucune peur de Kaspar. On voyait souvent un grand nombre d’oiseaux picorer dans sa main.

Face à la nature, Kaspar est donc quelqu’un qui pour qui la notion même de naturel n’a pas de sens : pour lui, tout est artificiel dans le sens où il pense, du moins dans les premiers temps, que tout est construit de la main de l’homme, que tout est animé de la volonté d’être ce qu’il est.

Le rapport de Kaspar Hauser à la religion :

Une chose encore plus intéressant est l’observation réitéré du fait que Kaspar n’avait aucune notion d’un monde religieux ou de l’existence possible de Dieu, d’une Présence surnaturel et métaphysique qui se tiendrait hors du champs de l’expérience. Feuerbach écrivait :

« Dans cette âme, pleine d’une bonté et d’une douceur enfantine qui le rendait incapable de faire du mal à une mouche, et sans tache, comme le reflet de l’éternel dans l’âme d’un ange, il ne portait aucune notion, aucun pressentiment de Dieu, pas l’ombre d’une foi en une expérience supérieure invisible… »

Cette idée ne paraît donc pas innée en l’homme.

Feuerbach fait même l’observation suivante :

« Sur le plan moral, Kaspar Hauser est la vivante réfutation du dogme du péché originel. Il a montré dans tous ses actes, dans chacune de ses paroles, l’innocence et la bonté les plus pures, sans avoir cependant la moindre idée de la justice, de l’injustice, du bien et du mal. Il ne ressentait pas la moindre peur, ni même de timidité devant ses semblables. A ses yeux, chaque être était bon, chaque être était beau. »

Quand le clergé et les autorités municipales constatèrent cette distance de Kaspar envers la religion elles voulurent lui donner immédiatement une solide éducation catéchisée : la première tentative eut pour seul résultat de faire s’enfuir Kaspar à toute jambe hors de l’Église en expliquant

« Affreux ! Affreux ! D’abord les gens se sont mis à crier puis quand les gens ne criaient plus c’est le prêtre qui s’est mis à crier tout seul. »

Kaspar fut confié à un dénommé Meyer. Il vécut avec ce professeur un véritable calvaire. Formé à une pédagogie classique, Meyer voulut lui faire apprendre le latin. Mais Kaspar ne s’y intéressait pas du tout. Meyer supprima en outre tout le côté artistique de son éducation. Kaspar Hauser en devint très triste et commença à se durcir. Il se mit à inventer des mensonges pour échapper à ses leçons de latin. Meyer s’en rendait compte et le punissait sévèrement.

« Je ne sais pas du tout », disait-il souvent avec tristesse et dans un demi-désespoir, « en quoi j’ai besoin de tout ce latin, puisque je ne peux ni ne veux me faire pasteur. » Un jour qu’un pédant lui répondait que l’apprentissage du latin lui était indispensable pour bien parler allemand, et qu’il fallait étudier à fond le latin pour étudier à fond l’allemand, il répondit avec bon sens : « Est-ce que les Romains ont dû eux aussi apprendre l’allemand pour pouvoir écrire et parler le latin à fond ? »

Mais pour comprendre la réticence profonde de Kaspar envers la religion il faut se souvenir de son attitude fondamentale par rapport à la connaissance : pour lui une connaissance n’est vrai que lorsque son jugement peut attester de sa véracité. Quand il découvrait une nouvelle notion qui venait contredire ce qu’il avait déjà appris, il ne la rejetait pas mais la gardait en suspend en attendant de voir s’il l’a vérifierait dans l’avenir. Son propre jugement était l’autorité la plus absolue pour lui, ce qui le mettait directement en porte à faux avec la notion de révélation, qui est le coeur de la religion. L’éducation religieuse qu’on lui donnait était donc en contradiction totale avec ce qu’il avait de plus intimement ancré dans ses convictions.

Un petit rayon de lumière surgit dans sa vie quand il put avoir des cours de religion avec le pasteur Fürhmann. Kaspar se passionna alors pour son enseignement et tint à se faire confirmer. Lors de la cérémonie, tous les amis de Kaspar étaient présents. Tous dirent par la suite que l’attitude de Kaspar les avait profondément émus. Ils avaient eu les larmes aux yeux de voir avec quelle dévotion, avec quelle ouverture il se tenait. Je crois qu’on peut dire que, à travers l’enseignement de Fürhmann, Kaspar avait comprit un fait essentiel mais qui n’est au fond qu’indirectement lié à la religion : qu’il pouvait créer en lui un espace intérieur de vérité qui le mettait à l’abris des atteintes du monde extérieur. Alors que Kaspar était au début dans un état de totale extériorisation candide, de perception sensorielle sans freins, il est ainsi parvenu à se créer la nécessaire intériorité qui l’aidait à ménager son être et à le protéger des tentations extérieures qu’on lui faisait subir. Ce qui fut encore renforcé par le fait que Daumer (qui, avait reçu des lettres de menaces et qui était contraint de suivre l’éducation de Kaspar de loin) lui conseilla d’écrire un journal intime. Journal qui n’a toujours pas été retrouvé aujourd’hui.

Les étranges facultés de Kaspar Hauser :

Kaspar semblait aussi posséder une sensibilité pour des phénomènes qu’on pourrait qualifier de nature supra-sensorielle. Il était capable de sentir toute présence d’êtres vivants s’approchant derrière lui. Daumer fit plusieurs fois l’expérience de tendre la main à plus de 125 pas derrière Kaspar, celui-ci le sentait. Il pouvait aussi distinguer différents métaux cachés sous une feuille de papier en passant la main au-dessus. Quand on lui serrait la main Kaspar sentait un courant froid le traverser ; il s’écriait : « ça souffle ! » Par contre il ne sentait pas ce courant chez les personnes âgées.

« Sitôt que l’on tend la main vers lui, il sent naître un courant dont il dit : « Ca souffle ». Quand il serre la main de quelqu’un (à l’exception de vieilles personnes), il est parcouru d’un frisson glacé. Éloigné de moi de cent vingt-cinq pas, le dos tourné, il sent que je tends la main vers lui. Il fait preuve du même genre de sensibilité par rapport aux métaux ; il sent et distingue d’après la force du courant des métaux dissimulés dans du papier sans qu’il le sache ou l’ait vu. Cependant ces manifestations s’amenuisent à mesure qu’il gagne en vigueur et en santé. »

On pourrait donc dire que si, pour Kaspar, rien n’excède le champs de l’expérience (sensorielle), ce champs d’investigation se trouve pour lui étendu si loin au delà des frontières auxquelles nous sommes habitués par une sensibilité si accrue que ce qu’il y perçois relève pour nous du supra-sensible. Pour être plus clair, pour Kaspar, le monde n’est en aucune façon divisé en monde divin, métaphysique, et en monde terrestre, physique mais ce dernier contient des phénomènes qui échappent à la fois à notre perception ordinaire et à notre représentation classique.

C’est lorsque Daumer lui apprit à manger de la viande que ces dons cessèrent. Au même moment, les animaux sauvages que Kaspar pouvait approcher sans aucune crainte de leur part (il prenait souvent des oiseaux pour les caresser) cessèrent de lui faire confiance.

Le sentiment de sa propre existence et la peur de mourir :

Quand Kaspar put comprendre que le geôlier dans son cachot lui avait voulu du mal, quelque chose changea en lui. Il eu des sentiments de crainte. À cette même époque où il développait le sentiment du « je » apparaissaient ses premiers sentiments de vanité. Il était fier d’avoir réussi quelque chose. C’est alors qu’eu lieu en 1833, quand il avait 18 ans, la première tentative d’assassinat contre lui. Il ne fut que blessé à la tète mais cela fut cause d’un grand bouleversement intérieur. Il se mit à avoir peur de tout ce qui pourrait mettre sa vie en danger. Il avait peur des couteaux, peur de monter sur un bateau… Pourtant, il n’en a jamais voulu à l’homme qui l’avait agressé. Il faut noter que cette tentative d’assassinat surgit juste quand Kaspar Hauser décide d’écrire sa Biographie. Sans doute par peur de ce qu’il aurait pu découvrir en plongeant dans son propre passé. À ce moment, Kaspar commençait à être connu en Europe. Un certain Lord Stanhope, venant soi-disant juger des capacités de Kaspar, lui rendit visite. Il était déjà venu lors de sa découverte. Visiblement, Stanhope cherchait à accentuer les défauts de Kaspar. Il lui promettait des récompenses, lui faisait envie d’avoir de l’argent, lui promettait de l’aider à retrouver sa mère qui lui était apparu dans un de ses rêves. C’est en grande partie par son action que Kaspar appris à mentir et fut déconsidéré par la population.

Peu de temps après, le 14 décembre 1833, un inconnu attira Kaspar au fond du jardin en lui faisant miroiter une bourse. Là, il le poignarda à plusieurs reprises dans le coeur. Kaspar revint en titubant chez Meyer. Celui-ci ne le crut pas, exigea qu’il raconte calmement l’histoire, et le fit revenir sur les lieux du crime où Kaspar finit par tomber évanoui.

Il vécut encore trois jours à l’hôpital. Avant de mourir, ses dernières paroles furent : « Le monstre a été plus fort… »

Aujourd’hui encore, on ne sait toujours pas pourquoi Kaspar Hauser fut ainsi enlevé à l’âge de 3 ans, pourquoi il fut séquestré de la sorte plutôt que d’être tué, pourquoi il fut relâché, et pourquoi on l’assassina.

Cet exemple nous révèle néanmoins une quantité de connaissances sur l’enfant, la façon dont il perçoit le monde, la façon dont il se développe, que nous ne soupçonnerions pas.

Le rêve de Kaspar Hauser :

J’ai été dans une grande maison et j’y ai dormi. Une femme est venue et m’a éveillé. Le lit était si petit que je ne comprends pas comment j’ai pu m’y coucher. La femme m’a habillé. Elle m’a conduit dans une salle dont les quatre murs étaient couverts de glaces encadrées d’or. Derrière les vitrines étincelaient des plats d’argent et sur une table blanche se trouvaient de fines petites tasses en porcelaine délicatement peintes. Je veux m’arrêter, regarder, mais la femme m’entraîne. Ensuite il y a une autre salle garnie de livres ; du plafond pendait un immense lustre. Je veux regarder les livres mais les lumières se sont éteintes lentement l’une après l’autre et de nouveau la femme m’a entraîné. Elle m’a conduit à travers un long corridor ; nous avons descendu un large escalier et longé une galerie à l’intérieur de la maison. J’ai vu des tableaux aux murs, des hommes casqués et des femmes parées de bijoux précieux. A travers les arcades de la galerie, mes yeux se sont portés sur la cour où murmurait un jet d’eau. La colonne d’eau à sa base était d’un blanc d’argent et à sa cime elle était colorée par les rayons du soleil. On est arrivé à un second escalier dont les marches s’élevaient comme des nuages d’or. A côté, se dressait un homme de fer, tenant une épée dans sa main droite, son visage était noir, ou plutôt il n’avait pas de visage du tout. J’ai peur. Je n’ose passer devant lui, alors la femme m’a soufflé quelque chose à l’oreille. On à continué notre chemin et on est arrivé devant une immense porte ; la femme a frappé, on n’a pas ouvert ; elle a appelé, mais personne n’a répondu ; elle a voulu ouvrir la porte mais celle-ci a résisté. Il me semble que quelque chose d’important se passait derrière cette porte. Je me suis mis aussi à appeler mais à cet instant je me suis éveillé.

Bibliographie :

Jacob Wassermann, Gaspard Hauser ou la paresse du coeur.

Peter Tradowsky, Kaspar Hauser ou le combat pour l’esprit.

Georg Friedrich Daumer, Communications sur Kaspar Hauser.

Heinrich Fuhrmann, Cérémonie de confirmation de Kaspar Hauser.

Julius Meyer, Communications authentiques sur Kaspar Hauser.

Chevalier Anselm von Feuerbach, Kaspar Hauser – Exemple d’un crime contre la vie de l’âme de l’homme.

Licence Creative Commons
Exposé sur Kaspar Hauser, L’enfant de l’Europe de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

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