Publié par : gperra | 21 février 2012

Dissertation sur la Raison

Sujet : La raison

On dit de la raison qu’elle est le propre de l’homme. Mais son contraire, la folie, également. En outre, la raison peut cesser d’être raisonnable, perdre son fils. La faculté de raisonner peut ainsi être, en son propre sein, confronter à son contraire, comme on dit d’une psychose qu’elle est rationnelle. La raison ne doit donc pas seulement s’exercer pour se dire raisonnable : elle doit pour cela se justifier par de bonnes « raisons ».

Or si la raison définit l’homme, qu’est-ce qui définit la raison ?

* * *

En premier lieu, il faut remarquer que la raison n’apparaît jamais, ou presque jamais de façon pure. Elle est au contraire toujours mêlée, entremêlée à autre chose qu’elle. Cet autre de la raison qui cohabite avec la raison est le corps, les passions, les instincts, etc. Dans les Méditations métaphysiques, Descartes affirme ainsi que la nature est l’ordre que Dieu a mis dans les choses créées. Or celle-ci m’enseigne que j’ai un corps. Dedans je suis comme un pilote en son navire. Je suis tellement mêlé et confondu que je compose comme un seul tout avec lui. Quand je suis blessé je ressens la douleur au lieu d’en être seulement averti par l’entendement.

Mais il serait vain de croire pouvoir un jour dissocier nettement la raison de son autre, de ce corps qu’elle habite. Dans le livre III de l’Éthique Spinoza, montre que l’on ne peut pas déterminer les possibilités du corps sans l’esprit qui l’anime. Le corps, par les seules lois de la nature, peut des choses dont l’esprit reste étonné. On ne sait pas dans quelle mesure l’esprit met le corps en mouvement. Lorsque le corps est au repos, l’esprit semble incapable de penser. Et sans esprit, le corps reste inerte.

En conséquence, la raison en tant que substance pure dissociée du corps où elle se trouve n’est pas pensable pour la raison elle-même. Or le corps lui-même semble ne pouvoir être dissocié du monde qu’il perçoit par le biais de ses sens. Ainsi Merleau-Ponty, dans L’oeil et l’esprit montre que mon corps est à la fois voyant et visible. Il se touche touchant. Il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d’une chose. Mais puisqu’il voit les choses, elles sont incrustées dans sa chair, le monde est fait de l’étoffe même du corps. Comme l’eau mère dans le cristal, il y a indivision du sentant et du senti.

En conséquence, si la raison est indissociable du corps et que le corps est indissoluble du monde qu’il perçoit, on peut douter de l’autonomie de la raison en tant que telle.

* * *

Cependant, si le lien de la raison au corps et au monde par le biais du corps permet de douter de l’autonomie de la raison, il est permis de penser qu’il existe aussi un gestus de la raison par laquelle celle-ci se saisit elle-même de façon autonome. Ce gestus est le retour de la raison sur sa propre activité.

En effet, dans le Charmide, Platon prétend que se connaître soi-même, c’est cela la sagesse. La sagesse est science d’elle-même et des autres sciences. Elle est aussi science de l’ignorance, donc le sage est le seul capable de discerner ce qu’il sait et ce qu’il ne sais pas. Il semble donc exister pour la raison de faire retour sur elle-même et sur ce qui n’est pas elle en elle-même. Par cet acte, elle se connaît elle même en tant que raison.

Mais alors, que découvre la raison par ce retour sur elle-même ? Il semble que cette première découverte soit tout d’abord celle d’une impuissance par laquelle elle se met en droit de douter de ses propres pouvoirs, ou du moins qu’elle découvre ses limites. Ainsi dans l’Apologie de Socrate, Platon évoque le fait que la Pythie a déclaré que personne n’était plus savant que Socrate. Socrate se demande ce qu’elle a voulu dire et croit le comprendre lorsqu’il remarque qu’un politique paraît savant à beaucoup et surtout à lui-même mais en fait l’est peu. Il croit savoir quelque chose alors qu’il ne sait pas tandis que Socrate ne crois pas avoir ce qu’il ne sait pas.

La raison se découvrant elle-même découvre donc tout d’abord son contraire dont elle se dissocie : la croyance. Mais se dissociant de la croyance qui ne contient aucune certitude, il semble qu’elle découvre par contraste sa propre faculté de vérité. Ainsi dans le Discours de la méthode, Descartes montre que si, pour les moeurs, on a besoin de suivre des opinions incertaines, pour la vérité il faut rechercher quelque chose d’indubitable. Car même en voulant penser que tout est faux, il faut que moi qui le pense fusse quelque chose. Je pense donc je suis est le premier principe de la philosophie. Il semble donc exister au sein-même de la raison, lorsque celle-ci fait retour sur elle-même, quelque chose de positif, une substance, à savoir la faculté de la vérité.

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Pourtant la vérité n’est pas encore quelque chose. Elle est seulement la possibilité de déterminer la nature des choses sur lesquelles se penchent la raison. Mais dans cette mise en oeuvre de la vérité en tant que faculté de la raison, ne trouvons-nous pas précisément le lien supposé entre la raison et l’homme ? En effet, Descartes montrait que le lien entre la découverte de la possibilité et l’homme se tient dans le fait que la première et la plus sûre des vérités est celle du « Je pense ». Comme si l’ego sum était au coeur même de la question de la vérité.

Ainsi Pascal, dans les Pensées, affirme que la pensée fait la grandeur de l’homme. L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature : mais il est pensant. Toute notre dignité étant dans la pensée, travaillons à bien penser, ajoute Pascal. C’est donc la pensée qui définit l dignité de l’homme et l’homme qui produit sa propre définition en pensant. Il semble donc exister un lien circulaire entre raison et dignité humaine. Seule la raison peut définir la raison en tant que propre de l’homme.

Dans son Anthropologie du point de vue pragmatique, Kant explique ce lien entre raison et humanité. Il montre que posséder le Je dans sa représentation est ce pouvoir qui élève l’homme infiniment au dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Grâce à l’unité de sa consciente, il est une seule et même personne. Toutes les langues doivent posséder le je car il existe dans l’entendement. Pour l’enfant, il semble qu’une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je. Ainsi, ce qui fonde le lien entre humanité et raison semble tenir au fait que la raison est le lieu même où la représentation du je apparaît. La raison est le propre de l’homme car le Je existe dans l’entendement, et c’est lui qui élève l’homme au dessus des autres créatures.

Le lien entre raison et humanité s’explique donc par le fait que la forme même de l’entendement contient le je suis de l’homme.

* * *

À la lumière de cette étude, la raison nous est d’abord apparue si imbriquée dans le corps et corps dans le monde que nous pouvons douter d’elle en tant que substance autonome et indépendante. Cependant, il existe pour la raison un gestus par lequel elle se saisit elle-même, se distinguant aussitôt de ce qu’elle n’est pas (la croyance), et découvrant par opposition sa première faculté, celle de la vérité.

Or la première vérité de la raison, le « je pense, donc je suis », permet de comprendre le lien entre la raison et l’homme. Si la raison est le propre de l’homme, c’est parce que l’entendement contient nécessairement le je suis dans ses représentations, élevant l’homme au dessus des autres créatures, faisant de lui ce qu’il est. La raison est le propre de l’homme car le je suis est constitutif de la raison.

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