Publié par : gperra | 18 février 2012

Réponse à François Régnault

Grégoire Perra

Comité Étudiant de l’U.F.R. Théâtre de Paris III

Université Paris III

Institut d’Études Théâtrales

13, rue de Santeuil

75 005 Paris

Tél. : 45 39 14 43 (perso.)

à

Monsieur François Régnault

Théâtre de la Commune Pandora

d’Aubervilliers

2, rue Édouard Poisson

93 300 Aubervilliers

Cher Monsieur Régnault,

Si la Commission Étudiante de l’U.F.R. Théâtre de Paris III a tant tardé à vous répondre, ce n’était pas par désintérêt pour votre lettre reçue pendant les grèves, bien au contraire, mais parce que nous avions le sentiment qu’en aucun cas notre réponse ne devait se réduire à un échange d’idée, à une parole polémique universitaire qui finalement aurait été sans lendemain, un colloque de plus. Nous avons voulu « répondre » à votre lettre d’abord en nous interrogeant nous-mêmes véritablement, puis en agissant, en construisant, en proposant à notre niveau.

De votre lettre, je crois que nous avons retenu deux choses en particulier : d’abord que si nous ne proposons rien, nous étudiants qui avons toutes les possibilités pour le faire, nous ne servons effectivement à rien. Ensuite, cette idée que le théâtre, tout comme le service public, sont avant tout des activités humaines dont les individus en tant que citoyens ont été dépossédés.

Notre réponse, autant concrète qu’idéelle, a donc été, à Paris III, la mise en place de comités d’étudiants par U.F.R. Plutôt que de vous décrire de façon concrète la structure, les statuts ou l’histoire des Comités à Paris III, j’ai plutôt envie de faire l’effort nécessaire, certainement maladroit, pour vous décrire les pensées et les sentiments que nous avons progressivement élaborés en commun pour rendre possible la création et le fonctionnement du Comité Étudiant de l’U.F.R. Théâtre, puis des autres Comités par U.F.R.

En premier lieu, nous sommes parti du constat que si la démocratie se réduit à sa structure formelle qui est le vote, elle n’est pas la démocratie. La démocratie, avant d’être le suffrage, c’est le dialogue, la prise de parole ensemble et la décision en commun. De façon imagée, on aurait même envie de dire que si le dialogue représente le pôle de vie de la démocratie, le vote en est le pôle de mort : il vient clore la discussion, le choix est fait, écrit, décrété, entériné etc. Certes le vote est nécessaire, parce qu’il faut savoir clore un dialogue, trancher, décider… Mais si l’on réduit la démocratie au vote, on donne une prééminence absolu au principe de mort, on tue la parole en commun avant même qu’elle ne vagisse. La démocratie ne se déploie que dans une harmonie et un équilibre constant entre ces deux pôles, la parole et le vote. On se rend ainsi compte, comme nous nous en sommes rendu compte au cours du travail de notre Commission étudiante de l’U.F.R. Théâtre de Paris III au sein de laquelle cette idée a vu le jour, qu’une véritable discussion et décision en commun pouvait bien souvent faire l’économie du vote pour peu qu’elle soit conduite avec patience et authenticité jusqu’à son terme naturel. Jusqu’à quel point ce processus est possible, c’est là que réside l’utopie au sens noble et/ou fou du terme.

L’idée primordiale des Comités est donc d’affirmer qu’au sein de toute structure où des individus travaillent ou vivent ensemble doit pouvoir se créer un espace de dialogue ou chacun parle au même niveau que l’autre, quelque soit son degré d’implication dans la structure ou son rang hiérarchique. Car le dialogue véritable n’est possible que par la notion d’égalité (de valeur humaine égale) des individus.

Par voie de conséquence, cette idée est également d’affirmer qu’une telle démocratie réelle et vivante ne doit pas être optionnelle à une association d’hommes, entreprise ou institution, mais qu’elle doit en faire partie intégrante : en conséquence, celle-ci doit la reconnaître et se donner les moyens de la faire vivre. Il s’agit bien plus que d’une simple reconnaissance institutionnelle par laquelle une entreprise ou un état reconnaît par exemple le rôle d’un syndicat et lui donne des locaux, un fax, des étagères et une machine à café. Il s’agit de reconnaître que l’esprit du dialogue a le droit de s’incarner au sein de toute structure associative humaine. Dès lors, les modifications ne sont plus seulement des modification de statuts ou de budgets, mais des modifications dans les rapports humains et dans la conception même de la structure jusque dans sa réalité matérielle.

À titre d’exemple : l’Université ne prévoit pas de salles pour les discussions entre étudiants que nous avons eu pendant les grèves. Il n’y a que des salles de classes et des bureaux administratifs. L’architecture elle-même de ces Universités, comme on le voit très nettement à Tolbiac, conçue après 1968 pour rendre impossible tout rassemblement étudiant, ne conçoit pas le dialogue comme une partie intégrante de la vie universitaire. Il en va de même de façon bien pire dans le monde du travail.

Le troisième aspect majeure de cette idée des Comités est le refus, je dirais la réticence profonde, de la représentation ou de la délégation. Quand on pratique de façon véritable le dialogue, on se rend vite compte que l’acte même de voter pour un individu n’est finalement pas pensable. On vote pour une idée, et seulement à partir du moment où celle-ci est cristallisée dans une formulation précise. Le vote fige définitivement une pensée afin de permettre que celle-ci devienne un motif pour la volonté commune. En transformant les pensées en résolutions, le vote les fige, on les « statufie ». Appliquée aux individus, cette logique du vote ne peut que transformer les personnes élues en statues, de pierre, de marbre, de sel ou d’arrogance, car voter pour une personne, c’est s’imaginer que l’on peut figer sa volonté et ses pensées pour qu’il devienne le représentant de ce que l’on a décidé en commun. C’est la raison pour laquelle tout élu, au moment même où il l’est, ne peut que perdre quelque chose de son humanité, se césariser, puisque le vote pour une personne part du principe fondamentalement erroné que l’on peut figer la pensée et la volonté humaine. Voter pour un individu n’entre que dans un cadre : celle d’une logique militaire où l’on élit son chef et se réduit soi-même au statut de soldat obéissant, de rouage dans une machine de guerre !

Cette idée, enfin, vise à ce que les individus puissent se réapproprier les structures associatives ou institutionnelles dans lesquelles ils sont. Service public, État, mairie, association, etc. Par exemple, en tant qu’étudiant, de ne plus seulement venir à l’Université en tant que consommateur d’un savoir mais en tant qu’acteur de cette vie et institution universitaire.

Cette idée, née au sein du mouvement étudiant, dépasse donc de loin le cadre de l’Université. Il s’agit de rendre manifeste le besoin d’incarner l’esprit du dialogue, l’être de la parole au sein de toute association d’hommes.

Avec nos amicales salutations et nos sincères remerciements,

Pour le Comité Étudiant de l’U.F.R. Théâtre de Paris III,

Grégoire Perra

P.S. : Cette lettre n’est pas une réponse exhaustive de tout le Comité – d’autres étudiants se permettront également de vous répondre selon leur sensibilité – mais reflète, je crois, un aspect du sentiment commun qu’elle nous a inspiré pendant les grèves de décembre et après.

Je joins à cette lettre le troisième appel que nous adressons à la profession théâtrale après avoir « mûri » les réponses que nous avons reçu et le constat des rencontres que nous avons organisé pendant les grèves. Ce troisième appel constitue également, selon nous, une réponse à part entière à votre lettre. Nous serions d’ailleurs très heureux de pouvoir vous compter parmi les participants de la rencontre que nous organisons le mercredi 31 mai à Paris III.

Je vous fait également parvenir un texte décrivant de façon plus précise la structure d’un Comité Étudiant tel que nous en avons mis en place sur Censier.

Enfin, je me permets de vous demander l’autorisation de publier quelques extraits de votre lettre dans le premier numéro de la Revue de l’Institut d’Études Théâtrales où le Comité Théâtre aura une tribune libre. Nous pourrions ainsi publier l’ensemble des réponses qu’a suscité votre lettre parmi les étudiants en théâtre. J’ajoute également que la publication de votre lettre au sein de la revue de l’Institut contribuerait à sa manière à rendre plus vivant le milieu universitaire de notre U.F.R. Théâtre. Pourriez-vous, si vous en êtes d’accord, me contacter au 45 39 14 43 (c’est un numéro personnel, le Comité n’a bien sûr (encore ?) ni locaux ni ligne directe, comme vous pourrez le comprendre).

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