Publié par : gperra | 17 février 2012

Roman inachevé de jeunesse

Itinéraire d’un Soleil rêveur

Naissance

L‘ombre s’était tapie dans le creux de la plaine. Le soleil se noyait lentement sous les montagnes lointaines. Une agonie rougeâtre envahissait le ciel. Sur le che­min pierreux, des pas allaient d’un rythme sec. La forêt tout entière semblait à leur écoute. Les arbres paraissaient se pencher sur les bords du chemin. Une vie angoissée parcourait les broussailles. Mais l’homme, sans s’en soucier, continuait à marcher. Son sourire malicieux se dessinait dans l’ombre. Parfois, convulsément, sa main s’aggripait au pommeau de son épée. Son ongle en raclait énergiquement le bois. Une flamme mauvaise animait son regard. L’air frais du crépuscule ne l’incommodait pas, car la colère parcourait chaque nerf de son corps.

Il s’étendit au pied d’un chêne dont la sève bourdonnait sous l’écorce. La nuit passa sur sa colère. Ce fut l’aube qui le réveilla.

Son regard se promena sur le monde : le soleil attirait à lui chaque parcelle de vie. Lorsqu’un rayon touchait une plante, Iasor croyait la voir frémir un instant. Puis, comme si elle eut été soudain habitée de volonté propre, il la sentait s’animer et se dresser pour rejoindre l’astre d’où elle était venue des millénaires auparavant.

Un étrange sentiment l’habitait. Il crut entendre une voix murmurer entre les feuilles : « Le coeur est le soleil de l’âme – le soleil est le coeur du monde ». Et il s’aperçut que ses propres lèvres avaient bougé pour la première fois.

A son tour, lorsque la lumière chassa l’ombre qui l’enveloppait, il senti la Vie le saisir et l’habiter. Et ce fut le début de son aventure.

D’un bond, Iasor fut debout. Un voile nébuleux se dissipa dans son esprit. Le rêve le quittait, non sans laisser une ombre de souvenir indéchifrable dans ses sentiments. Il ceignit sa ceinture de cuir. Son épée pendait, droite, à son côté. Son juste-au-corps de cuir ruisselait de rosée. Une tiède moiteur imprégnait ses habits. Au-dessous de lui, la colline descendait, verte et claire, jusqu’à un sous-bois. L’air frais du matin s’engouffra dans sa poitrine. Il se mit à avancer.

Il arriva sur la rive d’un grand fleuve. Il coulait, lent et puissant, et, aussi loin que le regard pouvait porter, il apparaissait toujours aussi large et dangeureux. En amont ou en aval, on ne trouvait pas de gué avant plusieurs dizaines de lieues. Les eaux semblaient paisibles, mais elles avaient capturé à jamais plus d’un aventurier téméraire. Iasor sentit l’appel qui bruissait entre les vagues et s’y jeta. La fraicheur de l’eau lui gifla le corps. Bientôt, il du déployer chacun des muscles de son corps pour lutter contre le courant irresistible du fleuve de la vie. Il brassait de large quantité d’eau, avançant progressivement parmi les vagues qui se blotissaient contre lui. Parfois, sa tête toute entière s’immergeait et, scrutant les abîmes opaques du fleuve, qui lui semblaient un autre monde dans le monde, il se sentait happé par l’obscurité. Chaque fois pourtant, il arrachait brusquement son regard à la fascination des profondeurs. Un souffle d’étoile engourdie crissait à l’intérieur de ses membres. L’eau étreignait son crâne dans un étau de silence et de solitude. L’air évidait ses pensées et les enroulait de nuages en nuages. Mais la peau de ses poumons se tendait de joie jusqu’à se rompre : il respirait.

L’autre rive s’offrit à lui et le laissa poser sa tête entre ses jambes nues. Il s’endormit. La masse de son corps humide se laissait choire sans retenue contre la glaise. Comme un être de pierre abandonné. Cependant, le soleil se saisissait de sa chair. Ses vêtements absorbaient la lumière et s’en imprégnaient. Imperceptiblement, des rayons blancs buvaient la pesanteur qui s’était faufilée sous sa peau.

Puis, il s’éveilla. Le soleil effleurait ses joues de ses lèvres rieuses. Il se re­dressa. Tandis que, de nouveau, il apprenait à distinguer les contours d’un monde fait de formes et de couleurs, sa main tataît le pommeau de fer de son épée. Giclante de lumière, il en sentit sous ses doigts la chaleur brulante.

A nouveau, il se mit en marche.

Les premiers hommes que Iasor apperçut au cours de cette histoire qui commençait à peine furent des paysans qui travaillaient à faucher le blé dans les champs de terre rouge. Le chemin se couvrit de pierres. Quelques maisons apparurent : leurs poutres de bois soutenaient calmement des pierres millénaires qui avaient rennonçé à la guerre. Puis des maisons plus hautes entourèrent le chemin tandis que celui-ci se divisait à de multiples carrefours. Il était entré dans la ville.

Les passants, pour la plupart armés, se firent plus nombreux. Comme lui, ils portaient des épées longues mais dont les lames étaient beaucoup plus larges.

A cette heure du jour, les magasins étaient encore ouverts. Il entendait le vacarme fiévreux des auberges, les hennissements des chevaux lorsqu’il passait devant les écuries communes, et, alors qu’il s’arrêtait quelques temps devant la façade de bois de boutiques aux enseignes de métal, les mensonges des armuriers qui tentent de vendre leurs vieilles armes ébréchées. Il marcha le longs des rues, suivant seulement le reflet de la lumière qui serpentait dans l’eau trouble des ornières.

Le soir tomba sur la ville. La lumière du jour était encore imprégnée dans le tissu du ciel bleuâtre : le soleil en était gorgé et ruisselait de gouttes rouges. Puis le crépuscule descendit dans la terre et dans l’esprit du monde. Une brèche s’aggrandissait dans le cycle du temps et des forces nouvelles s’y engouffrait, venant d’ailleurs. Comme une respiration nécessaire avant l’immersion dans la nuit.

Iasor déambula quelques temps dans les rues où le froid commençait à se ré­pendre. La lumière des étoiles se mêlait à celle des réverbères. Bientôt, ses pas le conduisirent jusqu’à une auberge. Les larges vitres étaient teintées de chaudes couleurs. Une musique, probablement chantée par un barde, s’en échappait. Iasor contempla le jeu des couleurs et des sons. Il s’avança, franchit le petit escalier de bois qui conduisait à la porte et entra.

Les convives s’agglutinaient autour de tables rondes qui parsemaient la salle. Pourtant, tous les regards convergeaient vers le centre. Car, sur une table rase, était assis le barde. Il entonnait un nouveau chant. Les convives le regardaient tout en buvant lentement leurs boissons alcoolisées dans d’immenses chopes. L’aubergiste, un homme petit et maigre dont les yeux ne quittaient pas le sol, s’avança vers lui, le salua, puis lui demanda de déposer ses armes avant d’entrer. Iasor optempéra.

Il s’assis à une petite table ronde dans un coin sombre. Las, il se laissa aller sur sa chaise tandis que, d’une oreille lointaine, il perçevait la mélodie du barde. Une heure passa à silloner les songes enclos dans les sons qui traversaient la salle. La mélodie traversait les objets, s’infiltrait au travers des murs, fuyait de couloirs en couloirs, poursuivie par l’âme rêveuse du jeune homme. Au centre de la salle, le visage penché sur son instrument, le barde pinçait les cordes de sa lyre : ses doigts passaient comme des nuages devant son regard lointain. Soudain, dans le bruissement du cuivre et du fer, Iasor entendit une plainte. Juste au dessous, à quelques pas dans les ténèbres sans formes qu’il avait cru deviner en sentant se dissoudre son crâne dans le flot suspendu d’un chant triste. Il vit fuir des formes étranges dans la lumière d’un soir malade, hurlantes et folles. Il frêmit. Son regard revint brusquement dans ses yeux. Il secoua son visage et s’arracha avec frayeur de cet appel étrange qui mugissait des profondeurs. Il se leva, paya, récupéra ses armes et quitta l’auberge.

Il sortit dans la rue où la nuit étendait plus que jamais son empire. Il marchait d’un pas presque titubant sous les sentiments qui l’assaillaient.

Le long des rues, sa silouhette de profilait à peine : malgré lui, la force de l’ombre lui apprennait à se dissimuler.

Iasor suivi un étroit sentier qui le conduisit hors de la ville en longeant un cours d’eau. Parvenu à un endroit isolé, il s’arretta et écouta. Dans le silence total de la nuit, le bruit de la rivière semblait un grondement. Près de lui, de longues herbes coupées et emportées par le courant étaient retenues par une tige de roseau. Elles flottaient dans l’eau crépusculaire et semblaient jouer avec la lumière de la lune. Iasor descendit la berge et marcha dans le cour d’eau.

Des maisons bordaient çà et là la rivière. Certaines étaient éteintes et semblaient dormir, d’autres brillaient des milles feux dont savent se colorer les auberges où chaque nuit est une occasion de fête.

Une seconde nuit passa mais ne lui apporta pas la paix. Des mots prolon­geaient leur écho dans son âme.

Il marcha sans but durant de nombreuses journées. Il remonta le lit de la ri­vière jusqu’à l’eau translucide de sa source et continua au-delà des collines d’où elle jaillissait. Un jour, il parvint au pied de montagnes gigantesques que l’on nommait les Monts des Sept Peurs.

Au sommet du Mont des Sept peurs, que peu d’hommes avaient atteint, était un plateau pierreux circulaire, d’une demi-lieue de diamètre. Au centre, s’élevait un pic rocheux, large seulement comme un homme, haut de dix pieds, et, sur sa pointe, une pierre tombait : c’était un rocher en équilibre sur le pic qui oscillait, vascillait, s’apprêtait à tomber puis, par on ne sait quel miracle, effet mystérieux ou conception inégineuse, s’arrêtait de chuter, remontait d’une coudée jusqu’en haut du pic, puis oscillait, vascillait, et ainsi de suite, perpétuellement. . .

Iasor gravit les montagnes jusqu’au plateau. Les pierres déboulaient sous ses doigts, ses mains s’aggripaient à la roche, le vide et la mort au-dessous de lui appe­ laient son corps. Péniblement, il se hissait de sommets en sommets. La nuit n’était pas encore tombée que son pied foulait les roches du plateau circulaire. Un bruit de roulement attira son attention. La Pierre. Elle remontait, défiant les lois de la pesanteur ou s’en aidant, retournait à son lieu d’origine et, de nouveau, s’apprêtait à tomber. Dans le ciel encore bleu se faisait sentir les premiers rayons des lointains cosmiques.

Dès le moment où son regard se posa sur la pierre, ses yeux ne la quittèrent plus. Il en épousa le mouvement jusque dans ses plus subtiles vibrations.

Le temps passa sans qu’il ne puisse détourner son regard du spectacle de cet éternel recommençement. La nuit s’étira au dessus des sommets. Seule la lune se reflétait à présent dans ses yeux sombres. Ce fut aussi son éclat qui vint gicler sur la lame de son épée lorsque Iasor la retira de son foureau.

S’approchant de la pierre, il lui assena un tel coup du plat de son arme qu’elle infléchit sa trajectoire, brisa le roc sur lequel elle avait rouler durant des millénaires et dévala la montagne dans un fracas assourdissant.

Il sentit se désceller quelque chose dans sa conscience : il vascilla, essaya vei­ nement de se rattrapper mais tomba face contre terre, la main crispée sur sa poitrine.

*

* *

C’est dans une sinistre bibliothèque que Iasor se réveilla. Il était enchaîné à une muraille de pierre qui s’élevait haut au-dessus de lui. La pièce semblait n’avoir pas de plafond. . . ou bien était-il trop élevé pour qu’il put le distinguer. Les murs paraissaient épais. A ce moment l’unique porte de féraille grinça sur ses gonds. . .

La porte se constituait de deux battants de fer massif et forgé. Elle était incrustée de formes étranges. Mais Iasor n’eut pas le temps de la contempler, et cela fût peut-être mieux, car les deux battants s’écartèrent pour laisser surgir une obscu­rité opaque et inquiétante. De cette obscurité émergea un être. La pénombre le masquait. Sa robe était d’un gris d’ombre vaporeuse. Ses longs cheveux noirs se mêlaient à sa barbe aux formes torturées.

Il avança d’un pas et parla. Une seule syllabe suffit à Iasor pour reconnaître cette voix, à la fois capable de briser les âmes et de s’y infiltrer doucement comme un venin sait couler sans bruit dans les veines. Ses yeux semblaient perçer l’ombre tandis que son corps s’y confondait et paraissait s’en nourir.

L’être que l’on nomme Esroub s’approchait. Des images de flamme et de mort grouillaient dans les yeux du puissant mage. La peau dessèché du cadavre du monde s’y craquelait. Puis, l’image de guerriers innombrables entrant par effraction dans les coeurs pour y vomir les oeufs du mal . . .

L’aventurier ne pu affronter plus longtemps ce regard. Il baissa la tête, ferma les yeux, et se laissa glisser hors du cauchemar. A présent il savait. C’est à peine si le poids des chaînes pesait sur son corps.

Mission

Il se réveilla, la main toujours crispée sur sa poitrine. A l’endroit où il se trouvait, la lumière du soleil était tamisée par le feuillage épais d’un buisson. Des bruits de pas l’éveillèrent complètement. Regardant autour de lui, il distingua un petit lac à une centaine d’enjambées. Il entra dans l’eau et s’y cacha. Les bruits de pas s’étaient rapprochés, d’ici un instant il pourrait les voir. . .

Malgré sa présence au sein du réel, une partie de son être se persait dans le monde des esprits. Il s’était produit en lui un changement formidable, dont il n’avait pas conscience encore, mais qui allait guider le moindre de ses gestes. Il était devenu le serviteur de l’esprit du Vivant. Et celui-ci partait en guerre contre l’esprit qui Dévore, et son esclave, Esroub.Or, l’esprit du Vivant lui avait offert – et cela non plus il ne pouvait le savoir – l’instrument de la victoire. Car, à ce jour, c’était au tour de l’esprit qui rayonne d’imposer sa volonté.

La magie du renversement s’était concentrée dans le sein de l’aventurier.

L’eau claire acheva de l’éveiller. Enfoncé à demi dans la vase chaude du fond du lac, il épiait ce qui venait. Il sentait l’eau pénétrer en lui et le purifier. L’éclatement des vaguelettes sur elles-mêmes produisait des sonorités limpides et entremêlées qui semblaient se répondre l’une à l’autre en se posant sans cesse la même question joyeuse. Derrière un bosquet touffu, le soleil souriait silencieuse­ment.

Un cheval contourna le bosquet d’un pas lent et s’avança. Aucun cavalier ne le chevauchait, mais il était équipé d’une selle, d’une longue lance, et était harnaché d’un ceinturon de cuir chargé d’une large épée.

Derrière lui émergea du soleil un autre cheval dont le cavalier était vétu de couleurs oranges ; une lyre pendait à son côté tandis que la paume de sa main serrait un arc de bois sombre sculpté de nervures serpentines.

À pas lents, son cheval s’avançait et les contours du visage du cavalier se dissocièrent de l’astre solaire. C’était un visage fin, presque pointu. Cependant ses yeux étaient larges et profonds, pigmentés d’un vert vivace. Sa chevelure était abondante, couleur or, et contrastait avec le bandeau de cuir serti d’une pierre ovale rouge noué sur son front.

A présent, Iasor ne pouvait plus se dissimuler et émergea de l’eau jusqu’à la ceinture, prêt à défendre sa vie.

Le cavalier sourit. En s’approchant, Iasor put reconnaître le Barde qu’il avait déjà aperçu quelques jours auparavant dans l’auberge. Celui-ci lui dit de ne rien craindre.

Celui que les habitants des contrées inconnues qui vivent à l’ouest de la Mer de Poussière appelaient Verkan le Barde révéla à Iasor son nom et sa mission. Iasor écoutait, attentif aux images étranges qui surgissaient dans son esprit au delà des mots.

Puis Verkan se tu, proposa à l’aventurier des vêtement et un cheval, et s’en fut dans le soleil. Une fleur jaune innonda de sa couleur conquérante les images flottantes dans l’esprit du jeune homme.

Iasor resta seul un moment. Puis il se mit en selle. Il bourra les flancs de sa monture et fila à travers la plaine, fendant le vent et levant la tête.

Au bout d’une heure, Iasor se rendit compte qu’il n’avait plus la moindre notion de l’endroit où il se trouvait. Il arreta alors sa monture afin qu’elle reprenne son souffle.

C’est alors qu’il vit . . . une fleur, une petite fleur, soeur ou amie de celle dont la présence avait scellé le départ du chevalier à la lyre.

Iasor laissa un moment brouter son cheval et revint quelque peu en arrière : une autre fleur, semblable aux deux autres, avait poussé à quelques pas de là . . . Et elles étaient nombreuses les fleurs et les soeurs des fleurs ! Elles dessinaient une ligne sinueuse qui épousait les formes du relief, contournait les obstacles, devenait plus dense lorsque la végétation était plus touffue.

Le cavalier suivit longtemps le chemin ainsi indiqué. Pourpre d’abord, la couleur des fleurs parcourait tout le cercle des couleurs. Hypnotisé, il excitait sa monture, soufflait comme elle, lancé dans une course qu’il voulait haletante sans qu’il sût pourquoi.

La couleur des fleurs tendait vers le blanc pâle . . .

La dernière, poussant au seuil même d’un petit escalier de pierre, était cristal­line et vibrait au son du vent. Un souffle à peine la fit se dissoudre dans son élément invisible.

Iasor reprit alors ses esprit et regarda tout autour de lui. Au milieu d’une épaisse forêt se dressait une sorte de tourelle. Les branches enlaçaient la forme ronde de la construction. Le lierre semblait en être le ciment plutôt qu’une mauvaise herbe. Les marches de pierre qui y conduisaient étaient envahies par la mousse et le lichen. Une petite porte ronde était renforcée par des clous de métal.

L’aventurier se retourna et constata que cette tourelle était à l’abris de tout regard. Iasor descendit de sa monture. Il gravit l’escalier et ouvrit la porte.

Pénétrant dans la tour, ses yeux plongèrent dans une obscurité grouillante de chuchotements. Des grincements de pas sur du bois vermoulu attirèrent son attention vers le haut de la pièce ronde dans laquelle il se trouvait. Une forme sombre se tenait là. A mesure que son regard s’habituait à l’obscurité, elle devenait de plus en plus visible. Un feu s’éveilla d’une torche qu’il brandissait.

La première chose, que Iasor distingua du visage encapuchoné du vieil homme, ce fût ses yeux profondément enfoncés dans son crâne et qui pétillaient de vivacité dans l’ombre. Et la couleur brune de ses iris : couleur de la terre des sous-bois. Son manteau d’un noir de pierre sombre enveloppait sa silhouette.

Iasor s’approcha de l’escalier de bois et monta jusqu’au balcon de bois qui constituait l’entrée du premier étage de la tour. Ses chaussures de cuir frôlaient les mousses éparses et les petits animaux s’écartants sur son passage. Se trouvant face à l’homme, il fit un signe d’aquiéscemment et, celui qui était à présent devenu pour un moment, un long moment, son maître, le précéda dans la salle qui se trouvait de l’autre côté du mur.

Puis il prit Iasor par l’épaule et l’invita à monter par un petit escalier de bois qui, en ouvrant une trappe, débouchait sur une petite salle aux murs ronds couverts de vitraux.

Jaune, rouge sombre, vert et bleu, leurs quatres lumières convergeaient et se croisaient sur une petite table sculptée autour de laquelle les deux hommes s’asseyèrent.

Iasor songeait que les mains noueuses du vieillard ressemblaient aux extrémités de profondes racines plongeants au coeur des mys­tères de l’existence.

Dans la pièce close et calme, où l’immobilité apparente de la flamme d’une bougie rythmait l’éternité, les quatre lumières colorées se heurtaient, rebondissaient les unes au dessous des autres, s’entremêlaient en spirales montantes. . . Des volutes rouges parvenaient avec peine à intégrer dans leur course les reflets rectilignes de la lumière jaune. Le soleil du soir pleurait de joie contre le cristal des vitraux et la lumière ruisselait le longs des paroies translucides.

C’est à ce moment que commença l’initiation du jeune homme. Son âme dormait encore dans le flux enchanté de la Nature rieuse. Il écarta la terre et creva la roche pour se frayer un chemin vers le ciel ; il fit craquer l’écorce et arracha son vi­sage englué dans la sève ; il bondit hors des muscles chauds parcourus du sang rouge-sombre des animaux. Mais il en garda le souvenir : un reflet qui baigne le front d’un éclat d’étoile et que l’on nomme magie.

*

* *

Chaque soir, après avoir terminé son enseignement, son instructeur montait en silence les hauts escaliers de bois vermoulus de la tour. Il ouvrait alors la porte de son laboratoire.

A l’intérieur de la pièce, des liquides s’égouttaient des fioles, circulaient dans les veines de verre des alambiques, se mélangeaient dans des siphons tourbillonants. Matins après matins, le magicien venait y apporter quelques herbes vives aux propriétés étranges : leurs membranes étaient parcourues de vifs soubresauts et de mouvements de croissance soudains. Nourries à la source de la lumière solaire, ces étranges plantes vibraient d’un éclat scintillant. Le soir venu, les fioles et les liquides acides avaient entamés leur processus destructeur, et seul restait des végétaux un petit dépôt d’or fin, résultat de l’activité alchimique du jour. Et cet or, plus pur et lumineux cependant que l’or, le vieux mage en ensemmençait la forêt pendant la nuit pour obtenir ces nouvelles plantes étranges dès le lendemain. Parfois, des suites d’un mauvais réglage des alambics, il ne restait plus le soir dans les éprouvettes qu’un gris dépôt aux reflets tristes de l’argent.

Mais ce soir-là le magicien ne pris pas le temps d’observer ses expériences du jour. Dans son alcove, épuisé, Iasor dormait paisiblement.

Un très étroit escalier de bois montait en colimaçon vers une trappe du bas plafond. En l’ouvrant le mage déboucha sur une pièce sans toit ni mur, mais composée d’une charpente de hêtre clair. Le souffle de la nuit s’enfonça glacialement dans sa tunique verte. Le ciel noir parsemé d’étoiles colorées formait une coupole au-dessus de lui. Il rabattit en arrière sa capuche et laissa sa tête tout entière servir de lyre au firmament.

Dans ce ciel, les étoiles n’y étaient pas fixes. Elles partaient, chacune dans leur propre direction, changeant de couleur et de forme, croisant leurs trajectoires, se rapprochant ou s’éloignant de la terre.

Quelques heures avant l’aube, les pressentiments du vieux magicien reçurent confirmation. Le signe d’une lune pleine et vibrante de menaces se profila au-dessus de la colline. Comme un miroir lisse et terrible. Il y plongea son regard.

L’astre était craquelé par de multiples crevasses. Des scènes effroyables s’y dessinaient. Des armées inconnues envahissaient les villes, soumettaient les âmes des hommes. De terribles guerriers noirs assombrissaient le monde. Les forces lumineuses s’étaient retirées, craintives, et attendant une heure incertaine dans les forêts oubliées.

Son regard pénétra plus loin encore dans l’astre livide.

Esroub, mage gris aux yeux fixes de la mort, rassemblait une armée spectrale. Et sous sa robe grise, son corps s’était transformé hideusement. Son sang se solidifiait comme celui d’un insecte. Et il souriait aux éclats innombrables et éblouissants des armes de ses guerriers.

La vision s’affaiblit.

Le vieux magicien respirait avec peine.

Il rentra dans son laboratoire. Tout y était calme, comme d’ordinaire. Mais les lueurs tranquilles et rassurantes de ses chandeliers ne parvenaient pas à chasser de son esprit les lumières terribles qu’il avait aperçu. Dans quelques heures l’aube paraîtrait. Le mage décida de prendre un peu de repos. Et, dans la chute des liquides corrosifs, gouttant au ralenti hors des alambics, comme le bruit sourd des horloges de la conscience, il s’endormit.

*

* *

Puis vint l’heure où Iasor eut terminé sa formation. Un soir, au sommet de la tour, il regardait la forêt : le soleil rouge du couchant se faufilait au travers des troncs noirs. A ce moment il sentit revivre d’autres paysages où il avait vécu des millénaires auparavant : couleur de matin argenté, foulard de soie jaune autour du cou d’une jeune fille et palais de feuilles gigantesques dans le brouillard opaque. Il se sentit choir et descendre pas à pas en lui-même. Il sombra dans un sommeil profond. Son regard se perdit dans les flammes d’un grand brasier.

*

* *

A son réveil, il se retrouva dans une clairière. Au travers d’un léger feuillage, il voyait un beau ciel bleu. Des chants d’oiseau et le bruit clair d’une rivière ré­sonnait à ses oreilles. Il reposait sur une couche d’herbes et de feuilles.

C’est alors qu’il se souvint. Il se leva et quitta la clairière pour pénétrer à l’intérieur du bois. Il cheminait. De loin en loin, des bosquets de rêve faisaient écran à la réalité. Alors, la rivière qu’il longeait depuis un moment se mit à chanter un peu plus fort, les arbres s’agitèrent sous un souffle de vent nouvellemnt créé et le soleil sembla illuminer plus fort qu’à l’ordinaire. Il dut ensuite s’asseoir un instant, car la tête lui tournait.

Au creux de ses mains il lova son visage. Le souffle du temps secoua la cime des grands arbres. Mais ses yeux cherchaient en lui la porte de la Tour. Comme une ombre agile il traversa la sombre forêt de son angoisse, parvint à l’édifice qui luisait dans le matin encore frêle de son espoir, grimpa les escaliers de bois et de mousse, franchit les portes . . . Au seuil de l’une d’elle son esprit s’arreta.

Il avait gravi le petit escalier de bois et s’apprêtait à entrer dans la Salle des Vitraux. Ouvrir la porte ne fut pas nécessaire : il y pénétra d’un souffle. La pièce était exactemment comme il l’avait laissé il y a quelques heures à peine. Mais vide. La Tour tout entière était déserte. Il alluma la vieille chandelle. Le jour naissant com­mençait à jouer maladroitement dans les verres colorés. Il s’assit et écouta le silence.

Au-delà des murs, des remparts de troncs de la forêt, il sentit vibrer la vie du monde.

Il fit en pensée son dernier adieu. Son esprit revint dans son corps.

Il leva son visage de ses mains et se mit en route.

L’air de la forêt était chargé de terre. En suivant la rivière, Iasor parvint, au bout de quelques heures de marche, à un chemin fréquenté. Il marcha sous le couvert des arbres à peu de pas de celui-ci. Il ne voulait pas encore se mettre à découvert. Des attelages passaient, souvent aussi des hommes à pieds.

Au bout de quelques temps, il remarqua qu’il régnait une plus grande agitation que de coutume. Une même peur se profilait sur les visages de chaque passant. Tous semblaient fuir dans une di­rection identique. Un frisson le parcourut. Des galops de chevaux attirèrent son attention. Une cohorte noire passa, les épées nues et giclantes d’effroi. D’autres, plus tard, la suivirent, poursuivant leur chevauchée dans la direction opposée à celle des fuyards. Vers la ville.

La nuit s’avançait, hâtée par des nuages opaques, et formait à ce moment là un crépuscule cendreux.

Il attendit qu’il n’y ait plus personne. Tandis que le bruit de ce qui lui semblât être la dernière patrouille se perdit dans le lointain, il rejoignit la route. Il alla au centre de cette dernière, la main à proximité du peaumau de son épée. Il ne ressentait aucune peur. Le temps était venu pour lui d’intervenir dans le destin du monde. La nuit s’était répandue, les bruits du pillage et du meurtre résonnaient dans la campagne. Ainsi se hâtent les armées de la destruction, en désordre et en furie, mais ce qui guérit les hommes avance lentement, et rien ne saurait l’arrêter. Il marcha d’un pas calme et serein, ses yeux regardaient apparaître au loin les premiers feux de désolation de la cité.

Premières armes

Ils avaient franchis les portes, les murailles s’étaient écroulées dans le va­carme de leurs incantations malfaisantes. Les maisons brûlaient. Eclairées de ce feu funèbre, les armées d’Esroub, guidées par l’inquiétant lieutenant Fhélisque, s’en­gouffraient dans la cité des hommes.

Fhélisque était vêtu d’un habit sombre, tâcheté d’étoiles symbolisant le firmament. Ses longs cheveux, devenus gris et rouges par le pouvoir de la folie qui dévastait son âme couvraient le haut de sa cape. Il riait du rire dément de la souffrance et de la joie en voyant ses hommes dévaster le monde.

*

* *

Les survivants élevaient des barricades, s’armaient afin d’offrir une dernière résistance, mais il semblait que le flôt de haine de ces guerriers ne pouvait être dé­ tourné. Les pierres s’éboulaient d’elles-mêmes à leur approche, les armes de bois se desséchaient, le métal devenait plus lourd par la pesanteur de la peur.

Au centre de la ville, quelques hommes acculés dans une large impasse tenaient encore. Ils étaient pour la plupart archers et ne se risquaient pas au corps à corps. Embusqués sur les cô­tés de la rue ils ne pouvaient qu’attendre. Mais leurs flèches avaient peu de prise sur ces êtres de fumée. L’armée noire, quant à elle, poursuivait son avance et occupait la ville entière.

*

* *

Tous les feux avaient été éteints dans la carriole. Les chevaux ne soufflaient plus, n’esquissaient pas le moindre mouvement. Arrêtée sur le bord de la route, en plein coeur de la ville, elle voulait paraître inoccupée, espérant que l’orage passa sans les remarquer.

Mais dans l’espace sombre et étroit, les occupants se regardaient les uns les autres. Le jongleur, car c’était la carriole d’une troupe ambulante, observait la rue par la lucarne. Les acteurs étaient accroupis sur le plancher, serrés les uns contre les autres.

Dans un coin plus sombre était assis un vieil homme aux membres noueux parcourus de veines bleues. Ses yeux fixaient le plafond et le traversaient.

Dans le recoin opposé, près de la porte, une ballerine, vêtue d’une robe verte, contenait avec peine sa colère devant ce spectacle de destruction. Elle serrait dans ses mains le manche d’une courte hache et scrutait la rue. Des larmes roulèrent le long de ses joues et humectèrent les boucles de ses cheveux blonds qui tombaient sur son visage.

*

* *

Fhélisque donnait des ordres à la hâte. La victoire s’offrait à lui, bien plus facile qu’il ne l’avait même souhaitée. Les cris de ses guerriers résonnaient de proche en proche. Mais il sentit venir l’amorce d’un danger. D’un geste de la main, il amassa ses hommes autour de lui. Puis les sabots des chevaux noirs frappèrent en rythme le sol et la cohorte s’avança.

*

* *

Du haut d’une colline où il était monté, Iasor observait les mouvements de l’ennemi.

La ville était en feu. Autina, la fière ville du Nord, avait succombé au premier assaut d’une terrible force naissante.

Se retournant, il vit un homme à cheval qui galopait furieusement dans sa direction. Il distingua plusieurs cavaliers qui se ruaient à sa poursuite, les épées dégainées. Son cheval était cependant le plus rapide et gagnait peu à peu du terrain sur ses poursuivants. Iasor s’avanca pour mieux assister à la poursuite mais se faisant, il ne prit pas garde et se mit à découvert. Un des cavaliers saisit alors son arc et le visa. Il sentit une dent de feu s’enfoncer dans sa cuisse. Une flèche venait de le transperçer à la jambe et lui avait arraché un cri.

Le Baron de Val d’Ismont vit la scène et fit faire un rapide crochet à sa monture, prit le jeune aventurier en croupe, et repartit à vive allure en direction de la ville.

Fort heuresement pour eux, ils purent perdre leur poursuivants en s’engouf­frants dans les faubourgs de la ville que Val d’Ismont semblaient bien connaître.

La ville entière était occupée et ils ne tarderaient pas à être bientôt découvert s’ils ne trouvaient pas de refuge. Tout en se laissant soutenir par le Baron, Iasor observait son compagnon : ses vêtements étaient bruns et verts sombres, riches et amples, mais salis et déchirés par endroits. Sa courte barbe brune recouvrait un vi­sage large aux traits massifs. Ses yeux étaient pesants et graves, mais leur vivacité trahissait une forte capacité de décision.

Ils déambulèrent ainsi pendant quelques temps en évitant les patrouilles qui devennaient de plus en plus nombreuses. Iasor perdait peu à peu ses forces.

A un tournant ils se trouvèrent soudain en face d’une roulotte. Une silhouette en sortait. Elle était sur le point de s’enfuir et disparaître. Mais quelque chose la retint dans son mouvement. En voyant les deux hommes elles s’approcha et leur fit signe de la suivre. Elle aida Val d’Ismont à soutenir l’aventurier et leur indiqua la direction à prendre.

Ils entrèrent dans une impasse où ils durent abandonner le cheval. Puis ils entrèrent dans une petite bâtisse. Une ouverture était pratiquée dans un recoin, sous un escalier, et on pouvait espérer que les poursuivants l’ignoreraient, au moins du­rant quelques temps.

*

* *

Des souterrains sombres, étroits, obstrués par les éboulis – oubliés, oui, oubliés depuis des lustres, depuis longtemps plus entretenus, où tout ce qui rampe, ce qui ronge, ce qui moisit, tous les êtres des profondeurs avaient élu domicile.

*

* *

Val d’Ismont, Iasor et la ballerine avaient suivi avec difficulté les linéaments d’un conduit difficilement praticable. Aux frissons que provoquait en lui la perte de son sang s’ajoutait le dégoût que suggérait l’alternance dans le toucher de la pierre glacée d’un mur qu’il ne voyait pas et de la chair chaude et moisie qu’il sentait parfois sous ses doigts – hommes, ou rats.

Tentation

Dehors, au campement central de l’armée noire, qu’on avait établi sur la col­line du Vent Matin, la Garde Forte de l’armée veillait. Une tente. Un homme.

Fhélisque songeait – ou plutôt, sous cette tente qu’il avait fait dresser, il était là en prostration. Et cette concentration en un seul être, si terrible, de la Destruction, faisait planer sur la ville – ou ce qu’il en restait – l’annonce d’un malheur encore plus grand. Déjà la cohorte de prisonniers d’Austina avait perdu toute illusion. L’armée noire ne laisse pas de survivants sur son passage.

Autina, la fière ville du nord, avait succombé au premier assaut des armées d’Es­roub.

Autina ne savait plus se défendre.

Autina sombrait.

Autina. . .

*

* *

De soupirails en soupirails, la course folle prit enfin fin. Le bras du dernier couloir s’était ouvert sur une large salle aux murs ronds éclairés par des brasiers po­sés à même le sol. Des portes, menants vers des destinations inconnues, tapissaient ses limites. En cercle, de nombreuses personnes s’étaient adossées, assises contre les parois de pierre.

Entrant dans la pièce, la ballerine alla rejoindre les personnes de sa troupe qui avaient pu échapper au massacre. Il n’en restait que très peu. Des archers de la ville, aux fortes carrures, s’empressèrent de soutenir le Baron et Iasor qui n’avait plus guère de forces.

Debout, un peu étourdi, Iasor s’adossa au mur. Sa douleur imprégnait ses perceptions. L’air de la pièce éclairée lui semblait brûlant et animé de mouve­ments reptiliens. La forme des murs se mit à onduler, des volutes de pierre se mê­laient à celles des fumées. Les couleurs devenaient trop vives. Pourtant, il sentait le froid s’insinuer dans son sang et chercher à monter irré­sistiblement jusqu’à sa poitrine. Il glissa le long du mur. Ses paupières s’affaissèrent. Il fut submergé par un flot d’images aveuglantes qui l’enserraient dans un filet de pensées impossible à soutenir. Des éclairs violents irradiaient sa conscience. Ses pensées se noyèrent dans un déluge fiévreux.

Il lui semblait qu’il cherchait quelque chose. La pièce obscure où il se trouvait était chargée de mystère. Il apperçut une fenêtre. Deux grands battants donnaient sur le monde-de-l’autre-côté. Il était droit et triste quand il les ouvrit. Les deux battants s’écartèrent sur une clarté sans fin. A mesure qu’il la contemplait, il se sentait s’af­faiblir tandis que le mal montait dans sa poitrinne.

Il se vit lui-même, vêtu d’un blanc auquel se mêlait un noir profond. Face à l’infini, une fleur rouge sur sa poitrine commença à s’ouvrir. Il ressentait la noblesse d’une telle droiture et ses prunelles étaient imbibées de lumière.

Il referma les deux battants. Le noir se fit.

Les expressions de la ballerine et du baron de Val d’Ismont se détendirent quelques peu en voyant que Iasor avait ouvert les yeux. Celui-ci ne les distin­gua tout d’abord pas, étonné de contempler une clarté qui lui était amicale. Celle du feu. Les contours du visage de la ballerine se dessinèrent. Elle plongea un vif instant son regard dans celui de l’aventurier, puis se leva. « Il n’y a plus rien à craindre », dit-elle à Val d’Ismont.

Cependant, le jeune magicien sentait sourdre en lui un malaise, l’écho perdu d’un appel lointain et démoniaque. Il se leva. Grâçe aux soins de la ballerine, sa blessure ne lui faisait plus mal et était en bonne voie de cicatrisation.

Il fit quelques pas. Le contact du sol sous ses pieds lui paraissait étrange. Il sentait confusément qu’il y avait une distance infi­nie entre lui et son propre corps, distance qu’il lui fallait à tout prix vaincre. Comme à un ami à qui l’on fait signe de loin dans le brouillard, il demandait à la vie de le happer afin qu’il puisse revenir en lui-même.

Mais l’appel démoniaque persistait et résonnait entre les parois de ses senti­ments. Une porte de la salle lui apparue, et Iasor se sentit irrésistiblement attiré. Il l’ouvrit. Un long couloir suintant de solitude et d’énigme. Au fond, un escalier montait, au côté duquel s’enfonçait, à même le sol, un puit. La clarté des feux de la salle ronde osait à peine s’avançer au-delà du palier de pierre.

Un peu au-delà du seuil, il se retourna en direction de la salle. Iasor observait l’agitation de ses nouveaux compagnons avec une sorte de mélancolie. Une ombre de ressouvenir tressaillit en lui.

Au fond du couloir l’appel de l’ombre devenait plus pressent. Iasor fit un pas et tira doucement la porte derrière lui. Nul, dans la salle, ne s’en aperçu. L’obscurité froide l’enveloppa. Au-dessus du puits, semblant émergé et croître de la pénombre sans fond, des lambeaux de fumée grouillaient et prenaient forme. Forme d’un être de ténèbre aux contours imprécis. Sorte de guerrier vaporeux et gris armé d’une longue épée glaçante. Deux flammèches scintillaient malignement à l’emplacement plus sombre des orbites.

La fumée s’opacifiat. Elle décrivait des réseaux filandreux qui s’entremêlaient.

L’ombre s’avança. Iasor sortit son épée de son fourreau : le bruit du métal qui glisse contre le métal retentit. Le guerrier des ténèbres s’approcha et frappa. L’aventurier para la coup, mais son épée ne fit qu’offrir une résistance momentanée à l’arme vaporeuse de son adversaire. Celle-ci finie par la traverser et Iasor dû faire un pas de côté afin d’éviter un choc auquel il ne s’attendait pas.

Profitant de cette brusque manoeuvre Iasor assena un coup aux entrailles de la chose. L’épée siffla dans l’air sans presque éprouver de résistance. Un bref affaiblissement avait point dans la lueur des yeux inquiétants.

Dans un mouvement brusque de recul et d’effroi, Iasor heurta de son dos la porte derrière lui.

L’ombre s’appretait à porter un nouveau coup quand une lumière soudaine vrombit à travers le couloir et l’atteignit de plein fouet. L’éclat lumineux sembla lui causer une souffrance aigüe.

Elle se retourna : un archer vêtu de vert descendait, l’arc tendu, les dernières marches de l’escalier. Son arc vrombit encore.

Ce n’étaient pas des flèches ordinaires que Iasor vit se ficher dans le corps de son ennemi. Il lui semblait apercevoir des vibrations lumineuses qui éclataient en un firmament structuré lorsqu’elles atteignaient leur but.

A la troisième flèche, le guerrier noir s’effondra et se dissout. L’aventurier pût alors reconnaître, descendant la dernière marche et venant à lui, son ami le Barde dont la lyre pendait à sa ceinture.

*

* *

Sur la colline où se dressait la tente, un vent étrange avait commençé à souf­fler. Chargé de poussières et de mort il s’assemblait en nuées de plus en plus vio­lentes et s’inséminait hideusement dans la vie des végétaux et pénétrait le sol après avoir sucé les forces vitales de chaque être vivant.

La conscience du lieutenant Fhélisque, vidée par la haine, avait attiré autour d’elle ces forces de dévoration.

Autina vivait ses dernières heures.

*

* *

Les deux amis s’étaient retrouvés avec joie. Avec un sourire le barde se déchargea de son sac à dos, le posa sur le sol et l’ouvrit. L’instant qui suivi, Iasor fut ébloui.

« Ceci est ta nouvelle armure », lui dit le Barde en extrayant des vêtements d’une blancheur intense.

Hésitant, l’aventurier les contempla puis, se défaisant des siens, se recouvrit de cette nouvelle peau claire. Le Barde sortit ensuite du sac un plastron dont Iasor ne s’aperçut de la valeur que lorsqu’il l’eut mis à son torse.

Entièrement blanche, cette armure légère était de nacre fine. Elle luisait d’un reflet pur et le travail du forgeron était précis jusqu’aux limites de l’indiscernable.

« C’est à la lance que de tels êtres se combattent, poursuivit l’archer, et c’est à la lance que tu devras combattre à présent. »

Il saisit alors, quelques marches plus haut dans l’escalier, une longue lance blanche à la pointe acérée. Il la tendit à Iasor et ce­lui-ci l’empoigna.

Mais son ami le recouvrit ensuite d’une longue cape d’un gris-brun, lui cachant momentannément la vue.

Voulant le remercier, Iasor se tourna vers lui, mais son regard ne rencontra que l’obscu­rité. Le Barde avait disparu. Iasor endossa sa cape et se retourna vers la porte. Il l’ouvrit.

Dans la salle le feu se mourait. Eparpillés autour, ses compagnnons dormaient. Même l’homme de garde avait succombé au sommeil. Prêtant l’oreille, l’aventurier entendit là haut la pluie qui tombait.

*

* *

Mais vous, qui ne dormez pas, et qui écoutez nos paroles, assis autour du feu, écoutez ce qui se produisit alors.

Fhélisque le démoniaque dont tout l’être se recroquevillait sous la pression d’une peur indiscible , sentit soudain un souffle de vent de feu s’élever au-dessus de sa tête, et, d’un coup, la tente qui abritait les hommes du haut-commandement fut déchirée par une force surhumaine. Un tourbillon de langues de feu se mit à dévo­rer les êtres de fumée, à pénétrer de flammes chaque pore de leur peau, à les dis­soudre dans l’espace.

Les êtres de fumée qui constituaient l’armée de l’obscur Esroub se muèrent en êtres de flammes et, à une vitesse prodigieuse, ils dévalèrent, lave ou démons, vers Autina. Lorsque soudain, dans un bruit de tonnerre, les flammes s’évanouirent et fi­rent place au silence, Autina avait diparu.

Seule une couche de suie d’un noir inégalable restait au sol, et figurait l’es­pace à jamais dévasté que la ville d’Autina avait occupé.

*

* *

Les habitants des labyrinthes eurent bien conscience que quelque chose s’était passée. Dans la cave où les survivants de la troupe de troubadours soi­gnaient les nombreux blessés de la forteresse, il y eut comme un vent de panique.

En effet, lorsque l’aventurier déboucha hors du dédale souterrain après de longues minutes de course, sortant par des tunnels qui conduisaient hors de la ville jusque dans la forêt voisinne, il fut stupéfait de la nature du silence qui pesait sur la ville d’Autina : le silence de l’absence.

Autina était vide.

Autina était déserte.

On avait abandonné Autina.

Et quand l’aventurier et le Val d’Ismont qui l’avait rejoint escaladèrent la colline pour mieux considérer l’ampleur du désastre, et qu’Autina leur apparut, écrasant l’hori­zon du poids de son absence, c’est alors qu’il comprit ce qui s’était produit.

Un silence de mort pesait sur Autina.

*

* *

Dans l’ombre Fhélisque s’était lové dans le sein d’Esroub et il s’y ressourçait.

Voyage

Quelques heures passèrent avant que l’aube ne paraisse.

Le soleil, oeil du Géant Univers, sembla hésiter quelque peu avant de poser son regard incandescant sur le monde. Ses rayons tâtaient depuis plus d’une heure le terrain et paraissaient contrariés, ne reconnaissant ni les formes ni les êtres auprès desquels ils avaient l’habitude d’être les ambassadeurs. Puis les rayons furent rejoints, dans le ciel rougoyant, par l’astre qui les avait envoyé. Ce matin-là, le spectacle qu’il dû emplir de sa présence ne le réjouit sans doute pas.

Dans la plaine désolée, le Soleil surprit le vent qui jouait négligement avec la suif et les décombres, comme un enfant abandonné qui s’ennuie. Nul objet sinon la cendre ne lui offrit, en réponse à son chant invisible, l’hymne gaie des couleurs. La colline ne l’amusa pas, car il ne pû jouer à déplacer l’ombre d’aucun arbre ni d’aucune tour.

Il monta plus haut encore afin de voir plus loin, et rayonna d’avantage afin de découvrir la présence d’éventuels habitants parmi les ruines. Mais il n’y avait présence d’aucun être humain. Personne pour lui offrir les yeux où il pourrait se mirer un bref instant et peut-être entraperçevoir – là où l’iris atteint les limites de ses profondeurs sombres – une lueur plus forte que lui-même.

Sur la route, il crût pourtant distinguer des traces de roues de carrioles qui se perdaient dans le lointain et que la poussière s’empressait de recouvrir. `

Le destin de Iasor n’était plus en ces lieux.

*

* *

Iasor ne portait que peu d’attention aux chaos de la carriole. Ni même aux chevaux qui suivaient d’eux-mêmes la voiture qui ouvrait la marche et qu’il n’avait guère besoin de diriger.

Val d’Ismont, sur le cheval brun qu’il avait pu récupérer après le désastre, était parti en éclaireur.

Aux côtés de notre héros, le vieil écrivain était assis et, la tête basse, suivait du regard la route qui s’engouffrait comme un fleuve sous les roues de la carriole. Un sac de cuir noir, rigide et rectangulaire dont les feuilles débordaient par les ouvertures, était posé non loin de lui.

L’aventurier songeait.

La route traversait depuis quelques temps une forêt aux arbres bas et feuil­lus. Il était plus le midi et la sève aspirait goulument la lumière. Les corps, gorgés de rayons, entraient dans la somnolence universelle.

La carriole de tête s’arrêta et Iasor du se consacrer à la manoeuvre consistant à faire de même. Puis il descendit et s’éloigna pour inspecter les alentours.

Les trois carrioles s’étaient arrêtées au centre d’une large clairière ombragée par de grands arbres. Val d’Ismont entreprenait déjà de monter sur l’un d’entre eux afin d’observer les alentours.

Mais, pour le jeune magicien qui savait le langage du vent qui de­vient mots lorsqu’il bruisse entre les feuilles, qui comprenait le temps qui rythme ses phases dans la voix des oiseaux, l’immensité du lieu où il se trouvait ne faisait pas de doute. La forêt dans laquelle ils s’étaient engagés était gigantesque. Et Iasor pressentait que la vie secrète qu’elle abritait avait cer­tainement pu prendre, en ce lieu privilégié de la terre, les formes d’une réelle civili­sation. Mais à cette heure du jour, la forêt ne se révélait pas encore.

Toute la petite troupe de troubadours était à présent à l’oeuvre, dételant les chevaux, les brossant, les abreuvant, calant les roulottes et aménageant un campe­ment pour la nuit.

Lorsque la travail fut achevé la ballerine s’assit sur un arbre mort dont la terre aspirait la substance.

Adossé contre la carriole, le jongleur avait cessé de s’éxercer avec ses balles et jouait d’un petit instrument qui produisait des sons crista­lins.

La ballerine monta sur le tronc et dansa. Elle étendit les bras. Bientôt son corps se saisit des ondoiements sonores qui la pénétraient de part en part. Le refrain improvisé du jongleur se mit à souffler une harmonie triste et inconnue, comme un désir : la ballerine se mit à tourner lentement sur elle-même.

Elle leva un de ses bras à la verticale, la paume de sa main inclinée for­mant une coupe à la lumière filtrée du feuillage.

Ce fut l’image qui glissa avec lui dans le sommeil.

*

* *

La troupe tout entière dormait depuis à peine une heure. En ce lieu, la nuit était très claire, le souffle du vent n’effleurait pas la clairière. Iasor dormait à l’extérieur, sous une roulotte.

Les branchages murmuraient le calme des étoiles. La sève coulait au ralenti vers la terre. Dans le secret de l’ombre qui protège et non qui cache, les racines, sous le sol, mêlaient entre elles des liens nouveaux, se racontant les anciennes histoires des ténèbres, s’éveillant enfin de leur vie forte, bourrue, et tapageuse : des voix noires qui complotent.

Iasor sentit une main qui se posait sur son épaule, afin de l’éveiller. Il ouvrit brusquemment les yeux, prêt à saisir sa lance.

Une silhouette se dessina, sombre sur le fond noir. Deux yeux pétillants de lune fixaient l’aventurier.

Celui-ci s’éveilla entièrement et entendit l’inconnu lui dire de se taire et de le suivre. Iasor n’aurait su dire pourquoi, mais quelque chose lui commendait d’avoir confiance. Il s’enveloppa de sa cape et, aussi précautionneuse­ment que possible, commença à le suivre. Ils quittèrent la clairière et s’acheminèrent dans des sentiers que nuls ne devait jamais connaître.

En suivant l’inconnu sous le firmament écarlate, Iasor observa son guide. Devant lui, celui-ci allait à grands pas viguoureux, semblant suivre instinctivement un tracé déterminé. Par moment, son regard quittait le sol, il s’arrêtait pour fixer le ciel, réfléchissait quelques instants puis reprenait sa route. Des veines, rendues vertes par la lumière de la nuit, parcouraient ses mains.

Les deux hommes contournaient des broussailles, grimpaient en s’aidant des branches pen­dantes, couraient sur les dénivélations de terre beige pâle, sautaient de rochers en rochers.

Après une heure de course, ils s’arrêtèrent près d’un petit torrent qui coulait à flots tumultueux en enveloppant et léchant les roches qui parsemaient son passage. Un large tronc de saule était couché en travers et servait de pont. Humant l’air froid, des prunelles de loup éblouissantes, l’inconnu retira de son doigt un anneau certi d’une fleur de diamant et le jeta dans le courant.

Au contact de l’eau, la fleur se sépara de l’anneau qui coula à jamais. Elle flotta un moment, devenant cristalline, en suivant les dessins sinueux des flots. Une lueur parcourut ses fibres de verre avant qu’elle ne se dissolve pour l’éternité. Puis l’inconnu fit signe à l’aventurier qu’il pouvait passer. Celui-ci franchit le cour d’eau et s’engouffra dans la forêt.

L’air y était léger, de nombreuses feuilles tourbillonnaient autour de lui. Derrière, le bruit de la rivière échappait lentement à ses oreilles tandis que ses pas le menait toujours plus loin. Iasor avançait à pas pressés sous le couvert des arbres.

Déjà les Invisibles se faisaient remarquer.

En effet, l’aventurier perçut soudain un bruit étrange. Non loin de lui, à quelque hauteur, il entendit comme une cascade de bruits de clochettes, montante puis descendante, et s’achevant dans les notes les plus limpides.

Au même moment, il crut voir un serpent de losanges dorés, animés, se vrillant autour des arbres, sautant de branche en branche.

L’instant d’après, il sentit le sol d’humus et de champignons trembler sous ses pieds. Un bruit fait de grognements de satisfaction se rapprocha de lui, le rejoignit et le dépassa sur le chemin qu’il suivait. Mais rien n’avait paru à ses yeux.

Les serpentins d’or étaient nombreux, plus agités encore.

Il y avait des êtres dont la forme n’était pas perceptible, mais seulement le déplacement. Il les écouta vruire. Tous partaient dans une même direction et semblait s’être donné rendez-vous en un même endroit mystérieux.

De quelque côté qu’il tourna la tête, Iasor voyait maintenant une multitude d’êtres se diriger tous, qui par les airs, qui à pied, qui sur le dos d’un hérisson, qui de branche en branche, vers le lieu de l’Assemblée. Parmi eux, on voyait également des druides et des magiciens, moins agités certes, mais tout aussi rapides.

Cependant, le lieu exact du rendez-vous semblait encore loin.

Le murmure du ruisseau s’était tu. Dans une féérie de jeux de lumière, d’odeurs de plantes amères et de brise fraîche, Iasor marchait.

La forêt changea. Imperceptiblement. Les arbres restèrent semblables à eux-mêmes, l’eau ne devint pas plus claire, les animaux ne prirent pas de nouvelles formes. Ni couleur, ni aspects ; mais forces.

Iasor crût sentir son sang fuir hors de son corps, de ses membres, filer à travers le sol moussu recouvert de brindilles, s’infiltrer sous l’écorce des arbres et chercher à parvenir jusqu’aux coeurs. Chaque herbe s’en nourrissait, chaque lac s’en composait en partie, chaque goutte d’eau était teintée du rouge de son être. Les tremblements silencieux des branches ballotées par le vent étaient devenus les tressaillements de ses propres nerfs.

Bientôt les arbres s’écartèrent pour laisser apparaître un espace dégagé.

Dans l’ombre de la nuit vibrante de lumière scintillait un lac d’argent. Le métal liquide coulait, froid, et entourait une avançée de terre. Une arche de bois clair servait de pont. Les Esprits et les druides s’y engageaient pêle-mêle. Ces derniers formaient un étrange contraste, calmes, silencieux et songeurs, au milieu de cette foule grouillante, variée, barriolée. Ils étaient pour la plupart vêtus de blanc mais certains arbhoraient des tuniques de couleur, mauves ou brunes.

L’aventurier se revêtit de sa cape et tint sa lance à proximité. Les étoiles sif­flaient à sa tête en virevoltant autour, laissant comme une trainée vermeille sur le fond de sa rétine.

Des feu-follets colorés s’allumaient et s’éteignaient dans le lointain et à proximité. Les couleurs célestes, soeurs des couleurs terrestres, virevoltaient tout autour de lui. Les arbres contorsionnaient leurs fibres de joie et leurs branches feuillues époussetaient le vent qui jouait à les éviter.

Iasor s’engagea sur la passerelle, en forte compagnie, tandis que quelques feu-follets, au-dessous, s’amusaient à s’approcher le plus possible du lac sans le toucher. Parfois quelques uns échouaient et l’on pouvait entendre un bref crépitement tandis qu’une volute de fumée apparaissait et que de petits rires glousseurs se faisaient remarquer.

Une fois l’arche franchie, Iasor s’aperçut que le lieu du rendez-vous n’était pas encore là.

Les animaux et les esprits l’entrainaient encore de l’avant dans une contrée dont l’aspect devint étrange.

Sous ses pas la terre s’amollit, les couleurs vertes et fraîches s’atténuèrent, se dissolvèrent, disparurent. Les arbres se firent plus rares. Ils étaient pour la plupart larges, bas et desséchés. Le vent charriait de la poussière de lune et une obscurité indiguo commençait à se répandre. Le sol devint plus mou encore, jusqu’à se transformer, d’étapes en étapes entremêlées, en liquide. De brun, il devint bleu sombre. Seuls quelques îlots de terre boueuse subsistaient autour des racines des arbres.

Mais Iasor ne s’en aperçut qu’après s’être longuement avançé sur cette voie. Ses pieds ne s’enfonçaient absolument pas dans le sol liquide, de même que ceux de tous les êtres qui le suivaient ou le précédaient.

Le cortège augmenta car les êtres des forêts furent rejoints par ceux des mers. L’aventurier, scrutant les profondeurs sous ses pieds, devinait une masse mouvante de poissons et de créatures des ténèbres silencieuses. Un jaillissement épars et intermittent de minuscules grains de lumière blanche semblait accompagner cette migration, comme les gardiens bienveillants d’une race encore trop jeune.

Plus un murmure et plus un bruit. Chaque créature, même les plus joyeuses, semblaient gagnées d’une tristesse pesante à mesure qu’elles avançaient.

Iasor marchait, tandis que les horizons brumeux s’éloignaient démesurément jusqu’à s’évanouir.

Une pluie fine et froide ruissela de toute part, chutant goutte à goutte de la surface vers la voûte étoilée, comme pour parachever une osmose croissante entre le ciel et l’eau. L’éternité s’adombrait dans les consciences et dans les corps. Le bruit de l’eau qui goutte à flot dans une eau plus vaste encore emplissait de sa présence les vapeurs opaques.

Iasor entendit un balbutiement lui parvenir, comme le murmure assombri d’un écho lointain. Il suivit la direction en laquelle il avait cru deviner la provenance du bruit et bientôt les légers remous de l’eau cessèrent, traçant un sentier lisse qui conduisait à une large porte de brouillard.

Puis le brouillard fut moins dense, des lambeaux de vapeurs se déchirèrent, s’écartèrent les uns des autres et dévoilèrent au regard de l’aventurier un spectacle nouveau.

Au milieu d’un océan sans limites, se tenait, à quelques pas de lui, une île. Couverte d’herbe fraîche, luisante d’une étrange clarté solaire au coeur de la nuit, sa forme aurait pu rappeler une pyramide applatie aux angles arrondis. Mais l’île était surtout une présence.

Un petit sentier serpentait de places en places jusqu’au haut de l’île où les druides et les magiciens, debouts, attendaient.

Iasor gravit le sentier pierreux. Au centre de l’île, les druides et les magiciens formaient un large demi-cercle.

Une femme s’approcha. Elle tenait dans ses mains une forme lumineuse qu’il ne distinguait pas. Elle posa l’objet sur sa tête puis recula. La lumière des étoiles devint couleur.

*

* *

Son guide ouvrait le passage. Ils gravissaient la terre nue, pressés par le temps. Froide mélancolie du retour. Tous deux ne parlaient pas. L’arche de bois clair et le lac d’argent étaient depuis longtemps derrière eux.

*

* *

Seul, Iasor avait franchi le pont formé par le saule. La forêt lui redevenait familière. Il n’entendait plus que ses propres pas qui se hâtaient en direction de la clairière. A mesure qu’il s’approchait l’obscurité croissait dans sa conscience. Pourtant, les premiers rayons rouges se faufilaient à travers le feuillage. Les sons disparurent.

Il courait toujours plus vite : bientôt les autres se réveilleraient. Et dans son âme ne parvenait plus que l’écho de ses propres pas, lentement marchants vers lui-même.

– Un puit, d’où jaillissait la blancheur –

Il retira sa couverture.

Au centre de la clairière, le feu qui avait brûlé toute la nuit était mort. Les bat­tements rythmés de son coeur lui parvinrent, ralentissants leur course et faiblissants peu à peu, tandis que ses yeux s’ouvraient. Des bruits, dans la roulotte au-dessus de lui, l’avertirent du réveil de ses amis.

Des mots . . . – le retenaient encore un peu rivé à la paroie de son rêve. Il brisa les chaînes du silence qui les retenaient.

– Un chemin isolé lui apparut. Son maître lui faisait signe de le rejoindre en direction de l’Ouest dans une vieille cabane construite à même un tronc d’arbre.

Il voulait continuer à lire. Lire encore la voix. Mais d’autres voix se faisaient entendre, et inexorablement sa conscience délaissait l’entre-deux monde où il est en­core possible d’entendre, tout juste de déchiffrer, mais jamais de parler.

Il se leva et saisit sa lance. Le ciel s’était obscurci durant la nuit et des nuages noirs et lents semblaient frôler la cime des arbres, murmurants aux branches des mots de révolte.

Iasor regarda, sortant de la roulotte, le vieil écrivain rabattre sur lui son vieux manteau usé et griffoner sur un petit livre tout en fixant le ciel, l’air inquiet. Val d’Ismont prit à peine le temps de saluer les deux hommes, enfourcha son cheval et partit en reconnaissance sur le chemin à parcourir.

L’aventurier attendit que ses compagnons se soient réunis pour leur parler.

Ils l’écoutèrent leur dire qu’il partait : « Je ne sais combien de temps durera mon voyage, sans doute pas plus de trois jours, mais il me faut vous quitter pour le moment. Votre route continue vers le Nord-Ouest. D’ici trois jours, j’espère l’avoir rejoint. Val d’Ismont vous conduira. Attendez moi alors quelque peu. »

Le jongleur prit la parole : « Si tu n’es pas là après une nuit, nous devrons nous rendre à notre prochaine étape qui est la ville d’Edronne. Rejoins-nous là-bas. » L’aventurier approuva.

La ballerine s’avança vers lui : « Je partirais avec toi. Je connais la région, et sans guide, tu ne pourras la traverser. Iasor hésita quelque peu mais accepta.

*

* *

Sur la colline, la poussière s’éparpillait. Le vent glissait sans relâche sur les re­bords de pierres noircies. La plaine cendreuse descendait : les décombres paraissaient immobilisés sur cette vague figée à jamais.

Les soldats de l’ombre semblaient des pierres de désolation parmis les autres pierres.

Partout où le regard pouvait se poser ils étaient là, assis, silencieux, insensibles. Les souterrains étaient hantés de leur présence, de leur multitude assoupie.

Mais dans l’ombre, sous sa tente, Fhélisque, que l’Oeil du Sommeil instruisait, avait bougé. D’entre les rangs des ténèbres cinq spectres se levèrent. Un grand capitaine leur servait de chef. Il huma l’air froid et sa stature grandit. La cohorte s’ébranla en direction de l’Ouest.

Dislocation

La ballerine avait pris un petit sac de toile et une couverture. Les deux com­ pagnons avaient du, depuis un certain temps, quitter la route et cheminaient parmi les brouissailles. Mais la pente descendait et leur progression était rapide.

Par mo­ment la ballerine arrêtait leur course et, sans aucune raison apparente, leur faisait contourner certains endroits. Mais l’aventurier pressentait bien qu’en une telle forêt, où des créatures aussi vieille que les origines survivaient peut-être encore, il y avait des lieux à ne pas déranger dans leur sommeil des temps anciens.

Au soir la pente cessa. L’aventurier remarqua que le sol était moins ferme sous ses pieds. La ballerine s’arrêtait par moment pour réfléchir.

En­fin ils parvinrent aux limites de la forêt. La terre feuillue continua un peu sa course avant de venir s’enfonçer sous le tapis d’eau d’un marais.

La ballerine y mit la pre­mière le pied. L’eau était peu profonde. Par moment, au-dessus d’eux, crépitaient des éclairs que la pluie n’accompagnait pas. Ils reprirent leur route.

*

* *

Val d’Ismont surveillait les trois roulottes tandis que, depuis quelques temps, leur progression les menait toujours plus loin sur une route de plus en plus prati­cable. Il faisait hâter le pas aux chevaux, désireux d’être le plus tôt possible au lieu du rendez-vous.

Trois nuits passèrent sur le campement endormi.

Le matin du qua­trième jour commença l’attente. Mais, des bois, ni l’aventurier ni la ballerine ne sur­git.

La nuit passée, il fallut se résoudre à repartir. Ils gravissaient une colline clairse­mée lorsque le premier le jongleur apperçut les tours lointaines d’Edronne.

Ils redes­cendirent, Val d’Ismont chevauchant en tête.

La route fit un détour et les trois rou­lottes avançaient dans un défilé de pierres bordé d’une dense végétation lorsqu’un bruit insolite fit faire halte au Baron. D’entre les rochers émergèrent une vingtaine d’archers qui, l’arc tendu, les tenaient en joue.

Val d’Ismont réfléchissait le plus vite qu’il pouvait pour trouver une solu­tion, mais il devait se rendre à l’évidence : ils étaient pris au piège.

Un homme, petit, et au visage effilé, qui semblait être le chef des voleurs, fit remarquer sa présence en sifflotant joyeusement.

« Belle prise ! », répéta-t-il plusieurs fois.

*

* *

Leur première nuit séparée de leurs amis commençait.

L’eau était peu profonde et, aidé de sa lance, l’aventurier pouvait soutenir la marche de la ballerine.

Le marais faisait en fait partie intégrante de la forêt. Des bosquets de joncs y poussaient aux pieds de grands arbres enracinés à même la vase. La matière vivante cotoyait sans s’effrayer la matière morte, l’une et l’autre s’entremêlant et s’engendrant avec la lenteur somnolente d’une vie hors du temps. Des frissons de vent froissaient par endroits la surface.

A chaque pas, Iasor s’imaginait, au loin, au-delà de son regard et de sa pensée, le petit refuge éclairé par quelques candélabres mourants où son vieil ami, en ce moment même, l’attendait.

*

* *

Val d’Ismont, qui jusque là s’était tenu coi – les gens de la troupe étaient en situation d’infériorité évidente – tira brusquement son épée et se précipita sur un des voleurs avec une rage qu’on ne lui avait jamais connue. Et nul doute que le brigand, surpris par la charge, eût succombé à un coup destiné à être mortel si son comparse à moustache n’avait en un éclair bandé son arc et visé le coeur de Val d’Ismont.

Il s’était effondré, le poitrail transpercé.

Le chef des voleurs, un homme mystérieux que ses compagnons connaissaient sous le nom de Tatnec, avait le visage défait, ses traits restaient figés par la stupeur. Les gens de la troupe n’osaient esquisser le moindre geste et la bande de voleurs gardait le silence : assurément, ils n’avaient pas souhaité telle aventure.

– Nous voilà bien avancé, dit Tatnec. Qu’avait-tu besoin de mennacer cette femme ? Je te préviens, dit-il au brigand à moustache, si on vient nous chercher pour la mort de ce seigneur, nous ne te protègerons pas.

Le chef des voleurs s’entretint un moment avec son second. Ils se voyaient obligés de garder la troupe prisonnière avant que de prendre une décision (rester ou quitter le pays) : Tatnec craignait une dénonciation rapide.

Outre le vieillard, la troupe comptait encore six comédiennes et comédiens. On les fit monter à cheval et le corps de Val d’Ismont fut abandonné au milieu du chemin.

*

* *

Il fit le premier pas dans l’eau visqueuse. Les quatre soldats de l’ombre, der­rière lui, restaient immobiles et attendaient l’ordre de continuer.

Il devait être prudent, il n’avait que peu d’hommes avec lui. Mais la sensa­tion de sa victime, si proche et si faible, hantait ses réflexions. En ce lieu, ses pouvoirs étaient décuplés. Et les chevaliers de l’ombre marchaient sans peine aucune dans l’eau, les volutes sombres de leurs corps fantomatiques se mêlants aux brumes rampantes du marais.

La nuit commençait à descendre sur les cinq silhouettes lorsqu’elles reprirent leur marche.

*

* *

La bande de voleurs était partie au trot. Au bout de quelques minutes seulement, le voleur à moustache demanda une halte. Il fit remarquer à son chef que, dans leur panique, ils avaient laissé le cadavre de la victime au beau milieu du chemin, et que rien ne servait d’emmener la troupe de comédiens si l’on ne prenait pas la précaution évidente de cacher le corps.

Sur ordre du chef, et accompagné du brigand qu’il avait sauvé de la mort, il se mit à galoper vers le lieu du drame.

Ils y parvinrent rapidemment.

Le corps avait disparu.

S’étaient-ils trompé d’endroit ? Le cadavre avait été déplacé, emmené. Où ? Par qui ?

Ils cherchèrent quelques temps encore le corps de Val d’Ismont et, bredouilles, repartirent. Mais ils repartirent dans L’AUTRE DIRECTION : ils ne rejoignaient pas la troupe des voleurs.

Deux autres cavaliers de la bande vinrent plus tard s’informer de ce qui retenaient les deux hommes et ne trouvèrent personne.

Finalement, c’est avec deux hommes de moins que la bande avait repris la route.

*

* *

Tatnec, le chef des voleurs, manifestait des signes d’inquiétude. Tout en continuant à suivre son sentier secret qui passait à travers bois, il chevauchait la nuque courbée et ne donnait que peu d’ordre.

La nuit était tombée quand les voleurs parvinrent à leur campement. Trois feux de camp projetaient leurs étincelles dans la nuit.

Il ordonna à ses hommes que les traces des prisonniers soient minutieusement effacées derrière eux.

La clairière n’était manifestement pas un lieu de halte improvisée, c’était le repère même des brigands. Quelques baraquements à peine visibles signalaient la présence d’entrepôts pour les vivres, les butins et les armes.

*

* *

L’ombre se mêlait avec l’eau. Le froid pénétrait la chair de leurs pieds s’arra­chants chaque fois encore de la vase. Car il fallait aller de l’avant : seule l’eau pouvait ici leur offrir un lit où ils ne trouveraient que le repos de la mort.

La lumière lunaire, qui brillait sur la surface opaque du lac, ressemblait parfois aux reflets que l’on apperçoit dans les pupilles d’un monstre à demi-éveillé.

La lance s’enfonçait toujours d’avantage et c’était à grand peine que Iasor parvenait à l’extraire à chaque pas, tout en soutenant le pas chancellant de la ballerine.

Le regard du jeune magicien fut attirer par une forme dont les contours n’étaient pas encore dissous par l’obscurité. Il s’approcha.

Une sorte de hutte de boue séchée, en forme de semi-sphère, construite à même le marais. Une investigation minutieuse permettait d’observer qu’un socle de pierre la préser­vait de l’humidité. Une ouverture unique était pratiquée, mais très étroite.

Les deux compagnons se firent des signes discrets, puis avançèrent silencieu­sement vers elle. Tout deux se postèrent d’un côté et de l’autre, l’aventurier allu­mait le plus discrètement possible une torche. La ballerine pouvait sentir, émanant de l’entrée, une odeur rance et forte. Quelque part, au loin, un corbeau croâssait.

Iasor et la ballerine s’engouffrèrent l’un après l’autre dans l’antre. La flamme de la torche l’éclaira d’emblée tout entière. Elle était vide. Des détritus lais­sés depuis plusieurs mois par quelque pêcheur itinérant encombraient le coin gauche. Mais l’intérieur était préservé de toute humidité.

Ils posèrent leurs sacs et décidèrent d’y passer la nuit. Dehors le silence de l’eau morte s’était partout étendu.

*

* *

L’aube pointait à travers la forêt. Iasor se ré­veilla. La ballerine fit de même quelques secondes plus tard. Ils se préparèrent à re­partir. Iasor aida la ballerine à sortir par la petite ouverture, puis sauta au dehors, les deux pieds dans la vase. A ce moment il sentit son corps se crisper tandis qu’une image apparut devant lui :

Un visage terrifiant que l’aube affaiblie n’osait éclairer, luisant de sa propre lumière infernale. Ses contours se pénétraient de nuit en se dissolvant. Ses prunelles de braise restèrent un instant en suspend parmi les vapeurs froides qui émanaient du marais. Elles fixèrent Iasor, semblant sourire sournoisement. Puis se fer­mèrent, comme certaines du destin qui allait s’accomplir.

Un instant encore, l’apparition fit frissonner les branches mortes avant de s’évanouir.

Les cinq soldats de l’ombre, les armes sorties, étaient là.

Ils formaient un demi-cercle autour des deux voyageurs. Le Grand Capitaine leur faisait face, la main encore tendue vers l’endroit où son maître était apparu. Sa lourde armure de bronze pesait à peine sur ses épaules monstrueuses.

Iasor tressaillit. Il savait quelle puissance ont ces êtres. Il recula en tenant sa lance fermement. D’un geste rapide il donna son poignard à la lame d’ivoire à la ballerine qui n’avait pas de quoi se défendre.

Le capitaine de l’ombre se rua sur son unique adversaire avec férocité. Les flots du marais ralentirent à peine ses mouvements.

La lance de l’aventurier, qu’il tendit horizontalement devant lui, para le coup. Les deux armes s’entrechoquèrent et la lame rebondit en arrière par la rencontre de cette résistance imprévue. Iasor s’élança aussitôt et frappa son adversaire désemparé. La pointe l’ateignit à la cuisse, fendit l’armure de ténèbres qui recouvrait son corps spectral et s’enfonça dans ses chairs lugubres.

Aucun cri ne résonna. Car le néant qui se déchire ne souffre pas.

Un moment figés de stupeur, les quatre soldats se précipitèrent. Deux d’entre eux s’interposèrent entre l’aventurier et leur chef, cherchant à le préserver d’un second coup meurtrier.

Les deux autres attaquèrent. Deux larges lames d’acier fendirent l’air. L’aventurier pu parer à nouveau son adversaire sur son flanc gauche mais l’épée du second s’ab­batit sur sa poitrine. Notre héros se courba sous le choc. Il étouffait. Le métal déchira le manteau bleu, mais ne pu entailler le juste-au-corps blanc aux cisclures de nacre qui, découvert à présent, éclata de lumière.

Au même moment, le soldat qui venait de frapper lâcha son arme et s’effon­dra à genoux dans l’eau du marais. La courte lame de la ballerine s’était agilement plantée puis retirée dans l’épaule du serviteur de Fhélisque.

D’un rapide mouve­ment l’aventurier fit tournoyer sa lance au-dessus de lui en un demi-cercle qui s’acheva par un coup violent sur le haume du soldat. Etourdi, celui-ci recula et lâcha son arme que l’eau et la vase absorbèrent aussitôt.

Une main se posa sur l’épaule de l’aventurier. La ballerine entraînait le jeune magicien, fuyant déjà elle-même la bataille. Il la suivit aussitôt.

Elle courait à perdre haleine, ses jambes fendaient l’eau, la brume, ses pieds effleurant le sol sans presque y prendre appui. Sa main s’agripait au poigné de l’aventurier qui avançait bientôt à la même allure, leurs respirations jointes à l’unisson dans la fuite.

La troupe du Mal ne les poursuivait pas, attendant un mot, un mouvement de leur chef. Mais le mal ne connaît pas de mot qui sache exprimer la vengeance qui lui dévore les entrailles.

La blessure du Capitaine leur interdisait de courir et les deux voyageurs s’assuraient ainsi une large avance. Pour quelques temps.

Le Capitaine de l’Ombre releva la tête et vit tout juste disparaître les deux silhouettes dans le crépuscule du marais. La haine disloquait son visage. Il n’avait pas compté avec les armes de la lumière que possédaient Iasor depuis la destruction d’Autina.

*

* *

L’épuisement ne gagnait pas leurs membres. Bien au contraire. Il leur sem­blait courir toujours plus vite, non sous l’effet de la peur, mais sous celui d’une aspi­ration mystérieuse.

L’eau était lourde et aurait dû les faire souffrir dans leur progres­sion. La brise était froide aurait dû glacer leurs poumons.

Mais, peu à peu, l’eau s’était écartée de leurs pas, l’air les enveloppait et les protégeait. Un appel étrange les ennivrait : ils contournaient les arbres, les joncs, les trous d’eau, suivant un chemin d’écume claire qui se dessinait faiblement sur la surface assou­pie.

Le soleil encore pâle montait. Il effeuillait délicate­ment les voiles de brumes dont la terre s’était parée durant la nuit, en secret, co­quette.

Et les chants aigus de quelques oiseaux qui s’éveillaient s’appretaient à célé­brer les noces de l’astre et de la planète, une fois encore.

*

* *

Deux silhouettes translucides que la lumière traverse dans leur course. Des vibrations cristalines qui jettent leurs éclats argentés sur l’eau qui s’éclaire.

*

* *

Le frisson d’un passage. Le sentiment d’une présence évanescente. Insaisissable dans l’instant et déjà lointaine. Deux regards qui fixent, immobiles au sein du mouvement, un avenir qui ne cherche plus à se dérober, qu’ils pénètrent de leurs pensées, et que leurs corps cherchent à étreindre. Un invisible qui passe et se dissimule.

*

* *

Au soir, ils arrivèrent en un espace dégagé et nu. L’eau glissait au loin jusqu’aux limites formées par des arbres. Une sorte de clairière où l’eau lisse ne frissonnait d’aucun souffle de vent.

Dans le firmament cliquetaient quelques étoiles de glace dont la lumière pâle se répendait en douche imperceptible sur le silence ter­restre. Les claquements d’ailes de corbeaux dans l’air froid furent les seuls sons que Iasor et la ballerine perçurent.

Au centre de l’étendue d’eau se tenait un très grand arbre au tronc large et vo­ lumineux. Ses branches étaient décharnées, aucune trace de végétation parasite n’apparais­ sait à la surface de son écorce. La plupart de ses ramifications latérales étaient brisées et il n’était plus qu’une masse verticale dont les racines se dérobaient au regard sous le lac.

Ils avançérent à découvert et traversèrent la désolation pure de toute vie. La profondeur du lac était uniforme et n’allait pas plus loin que leurs genoux. La lance de l’aventurier s’enfonçait à peine dans le sol de vase gelée. Ils s’arrêtèrent à une di­zaine de metres de l’arbre.

L’eau, jusqu’aux limites de la visibilité, était colorée d’un gris de cendres claires. Mais, au pied du tronc, un espace de couleur plus sombre se dessinait vague­ment. Une opacité dans laquelle semblait s’enfonçer l’amertume atone.

Mais que se passait-il ? L’aventurier resta troublé un moment. Ses yeux ne parvenaient pas à se détacher de ce point du sol. Il croyait reconnaitre l’appel. Un appel de l’en-dedans.

Seule son armure formait encore une trace de blancheur dans le paysage. Il s’avança vers le tronc, sans se rendre compte qu’à ses côtés la ballerine faisait de même.

Il s’enfonçait peu à peu. L’eau engloutit lentement son torse, puis ses épaules.

Et lorsqu’enfin elle recouvrit sa tête, ce fut comme si l’univers s’était infiniment rétréci en un instant. Au silence de l’immensité qui appel hors de soi succéda le silence de la proximité qui enveloppe les limites du corps.

Il se laissait entrainer, immobile, en suspend.

Il voyait au-dessus de lui comme deux plafonds superposés et transparents. En haut, le plafond gris de la voûte céleste dans lequel une étoile plus vive que les autres faisait parvenir à ses prunelles le signe de sa présence. Mais au-dessous, le plafond de l’eau devenait de moins en moins clair, se troublait de rides et d’obscurité à mesure qu’il descendait.

Iasor eut vaguement conscience de faire un geste de la main, comme pour saisir l’étoile. Mais celle-ci mourait à son regard.

Enfin le plafond d’eau disparut son tour. Il n’y avait plus que les ténèbres autour de lui et dans ses yeux.

Le froid commençait à engourdir chacun de ses membres et à le priver de toutes sensations. Il sombrait encore. Son esprit se liquéfiait. Et le néant victorieux s’emparait de lui. Il ne percevait bientôt plus que son corps – mais qui semblait se rétracter et replier ses di­mensions sur lui-même. Il s’y sentit à l’étroit et vulnérable. Sous sa peau glissait un souffle moite.

Il esquissa un mouvement. Délaissant le point hypothétique où l’étoile avait dû disparaître, il retourna son corps en apesanteur dans la direction opposée.

L’épuisement se faisait sentir. Il poursuivit son effort en agitant les bras afin de se propulser vers le fond, un fond énigmatique ou rien – pas même le vide – ne se lais­sait distinguer. Il progressa. Le temps avait perdu toute consistance. Et pourtant Iasor sentait qu’il lui fallait se hâter car la mort, elle, égrainait méticuleusement les se­condes.

Une masse floue se présenta.

Il s’approcha. Les ténèbres s’entrouvraient.

La masse énorme des racines de l’arbre apparaissait plus volumineuses encore par la réfraction de l’eau. Au centre, il distingua une sorte de petite porte au sommet ar­rondi. Il s’avança puis en palpa le bois et les jointures de fer. Il fit fonctionner la poi­gnée.

L’eau était encore là de l’autre côté. Il passa tout entier dans l’ouverture. Il s’apprêtait à refermer la porte lorsqu’il s’arrêta brusquement. Une tâche claire se meuvait au sein de l’obscurité. La main de la ballerine se tendait vers lui.

Il la saisit et la tira vers lui dans l’espace clos. Ils refermèrent la porte.

Il faisait toujours aussi sombre, mais à présent Iasor faisait des mouvements pour remonter.

Une lueur jaune flottante se précisa devant eux. Fragmentée et ani­mée par l’eau mouvante de la surface, la lumière ressemblait à une multitude de pe­tits serpents d’or qui s’agitaient, grouillait, s’enlaçaient les uns les autres en une sorte de danse sans rythme.

Ils montèrent encore. Ils aperçurent bientôt la prove­nance de cette lumière car,au-delà de la surface qu’ils n’avaient pas encore atteinte, s’en profilait la source : une flamme paisible.

Enfin ils émergèrent et respirèrent. Puis ils se regardèrent. Les cheveux de la ballerine étaient imprégnés d’eau et semblaient plus sombres. De nombreux filets ruisselaient sur son front, couraient le long de ses joues et venaient goutter sur les commençements de ses épaules. Ses vêtements dé­trempés collaient à son corps.

L’aventurier regarda autour de lui. Il se trouvait à l’in­térieur même de l’arbre. C’était un espace qui semblait gigantesque, tant on n’aurait pu en deviner la présence de l’extérieur.

Le tronc creux était sculpté de multiples rondeurs et d’incurvations subtiles où serpentaient des êtres étranges, dont les formes se perdaient dans la masse du bois, mais dont les yeux avaient été marqués précisément par les ciseaux de l’ou­vrier. Ca et là étaient encastrées des planches où reposaient de nombreux livres. De petits paliers avaient été pratiqués afin de pouvoir monter de places en places à l’aide d’une couete échelle déposée à leur niveau.

Devant eux se tenait une table de hêtre clair. A ses côtés était posé une sorte de grand bougoire en chêne dont la taille devait approximativement être celle d’un homme. A son sommet, les deux voyageurs re­connurent le cierge d’où émanait une flamme dense, pulpeuse, jaune-orangée.

Derrière la table se tenait un fauteuil de haut dossier. Recouvert de son manteau vert, sa capuche quelque peu descendue sur son front, le magicien les attendait. Un petit escalier descendait de quelques marches sous l’eau ; ils empruntèrent chacun à leur tour, sentant avec joie un sol ferme qui leur permettait de tenir debout. Deux sièges leur permirent de s’asseoir aux côtés du vieil homme.

Iasor dévisageait son maître. Son expression était toujours aussi ferme, mais de nom­ breuse incurvations de sa peau au niveau de son front, des côtés de ses yeux, jus­qu’aux tempes, et de ses lèvres laissaient présager de l’inquiétude qu’il avait dû res­sentir ces derniers temps. Ils restèrent un long moment à se dévisager sans parler.

Il se produisit alors un phénomène étrange :

Autour de la tête de l’aventurier un frisson de lumière passa. Puis il réapparut et devint plus persistant. Des nervures d’or et d’argent filaient sur son front et autour de son crâne. Elles s’inter­pénétraient. Des ramifications se complexifiaient. Puis s’entremêlent, s’enchevê­trent, s’entrelacent. Des rayons se tressaient peu à peu en feuilles. Puis s’épousaient en une ronde ininterrompue. La lumière devint métal.

Sur la tête de Iasor reposait une couronne qui jetait de vifs éclats apaisants. La lumière descendait dans les veines ciselées de son armure, s’attardait un instant sur la pointe de sa lance et s’engouffrait pour l’éternité dans son regard. L’ombre, l’or et la lumière fusionnaient.

*

* *

La cohorte passa. Le capitaine était soutenu par deux de ses hommes et mar­chait avec peine. En arrière, l’un des soldats se tenait le bras et titubait quelque peu dans sa progression. Mais déjà le Capitaine de l’Ombre usait de son pouvoir. En l’es­pace d’un jour, les chairs des ténèbres commençaient à refermer et leurs plaies et cherchaient à se joindre. Il n’y aurait bientôt plus de trace des blessures de la lumière.

Ils passèrent tout droit, sans faire de détour, par la clairière de silence. Ils regardèrent à peine la silhouette noire du grand arbre en son centre. Par quelque miracle, ils ne se doutèrent absolument pas de la présence de leurs proies si proche. Car l’ombre du mal ne peut aller jusqu’à ce qui est au-delà de la souffrance. Ils continuèrent jus­qu’au matin et parvinrent à la fin du marais : la lisière d’une forêt clairsemée.

*

* *

Le vieux magicien marchait de long en large. Il paraissait soucieux. Il s’arrêta enfin et fixa Iasor :

« Il te fau­dra ouvrir une porte, une porte derrière laquelle attendent d’anciens guerriers. Une porte au-delà de la vie. Des guerriers au-delà de la chair pour vaincre ces êtres qui ne sont pas de chair. Car ils ont à présent un chef. »

Il cessa de parler pour réfléchir.

La ballerine suivait la conversation sans parvenir à la comprendre. Son esprit parvenait moins facilement à se remettre du passage dans l’eau. Elle restait surtout attentive au bougeoire lumineux autour duquel elle croyait voir danser quelques formes virevoltantes.

Le magicien la prit alors par le bras et la conduisit jusqu’à une petite table sur laquelle reposait une large coupelle de cuivre. Dedans reposait une eau argentée.

Levant la tête, la ballerine s’apperçut que, juste au-dessus, très haut, le tronc de l’arbre creux s’achevait en une fissure par laquelle on aperçevait le ciel étoilé de la nuit noire. La lumière d’un astre tombait juste à ce moment dans la coupe. Le magicien murmura quelques paroles. Elle se pencha pour voir.

Dans l’eau elle vit son visage. Mais il était plus beau que jamais.

Il portait sur lui les lueurs des multiples couleurs qui habitaient l’espace de l’arbre creux : les teintes brunes des écorces du chêne se mêlaient au vert sombre du vêtement du maître. La flamme familière du cierge semblait bien pâle lorsque les mille feux qui scintillaient sur la couronne de l’aventurier la perçaient de part en part. Une lumière rougeâtre et chaude, bien distincte des autres, semblait émaner du magicien.

Ses cheveux tombaient en cascade autour de son visage aux lignes douces. A certains moments, elle croyait admirer dans ce vague mi­roir une de ces princesses qui hantaient les récits du vieux conteur de la troupe. Devant ce visage, elle redevenait l’enfant ébahie devant l’apparition d’une Lune. Elle eût aimé que l’aventurier vit ce visage.

Sa main se posa sur celle de Iasor qui tressaillit. Il se rapprocha d’elle.

« Regarde », lui dit-elle.

Ils contemplèrent l’étoile. Longtemps. Elle semblait briller pour eux d’un éclat plus fort.

Éclosion

La ballerine marchait dans le souterrain, suivit de l’aventurier.

Ils avaient pris congé du maître quelques heures auparavant.

Le souterrain leur évitait pour un temps de nouvelles épreuves. Il traversait de part en part le vaste marais au centre duquel les voyageurs étaient parvenus lorsqu’ils avaient atteint la demeure du sage. Déjà la partie marécageuse semblait avoir été dépassée, car de multiples ouvertures, qu’on pouvait supposer invisibles du dehors, laissaient filtrer des rayons de soleil. On était le jour.

Mais nul n’avait été besoin de jour pour parvenir jusque là. La cotte de maille de l’aventurier, que celui-ci laissait apparaître en retenant sa cape bleue, illuminait les parois du large souterrain.

C’était plus une longue et interminable grotte qu’un souterrain, tant l’espace n’y manquait pas. Les parois étaient de roches brunes. Sur un sol recouvert de galets coulait un ruisseau d’eau limpide qui avait, au cours des années, applani le sol.

Une intense lumière annonça la fin du souterrain. Et lorsqu’éblouis, les deux voyageurs s’arrêtèrent sur le seuil d’une grotte où plongeaient, par endroit, les eaux d’une petite rivière, ils avaient clairement à l’esprit la suite de leur mission : ouvrir la Porte d’Au-Delà de la Vie.

Le temps pressait.

La musique de l’eau limpide qui ruisselle et retentit contre la pierre se propa­geait d’échos en échos.

Iasor et la ballerine traversèrent la grotte vers la source de la lumière. Une chute.

Aux limites de la pénombre où s’abritaient, à la lisière extrème des ténèbres, les voix des ruisseaux, la luminosité translucide du dehors hésitait, soudainement plus dense et imprégnée d’eau claire.

L’ouverture était située au sommet d’une courte pente de roches lisses et glissantes.

De tous côtés de la chute tumulteuse jaillissaient, en direction du sol, des filets d’eau de divers dimensions, traversant le vide et se croisant l’un l’autre à mi-hauteur, sans pour autant dévier leurs courses. L’eau tressait un ruisseau. Plus bas, les fils s’entremêlaient dans le rideau d’eau où se liquéfiait la lumière. Poursuivant leur course, ils venaient disparaître dans l’unité mouvante qui descendait en creusant la roche, puis la terre.

Iasor ne pouvait pas le savoir, mais l’eau face à laquelle il se trouvait était celle du marais. Une large colline faisait barage à son expansion, colline que traversait le souterrain pour, ici à mi-chemin entre son sommet et sa base, pratiquer une ouverture.

Mais, quelques étroites infiltrations dans la roche permettaient à la substance du marais de poursuivre son chemin dans les entrailles de la pierre. Dans l’obscurité où elle tâtonnait, l’eau rencontrait les obstacles incontournables de la matière. Et l’alchimie mystérieuse des ténèbres la filtrait, la purifiait, si bien qu’elle ne pouvait parvenir aux fissures par lesquelles elle jaillissait qu’en se dépouillant de la matière elle-même. Car la loi est gravée dans le mouvant : tout ce qui ne peut se purifier dans la lumière le sera par les ténèbres.

Les deux voyageurs s’approchèrent. Ces sources leur semblèrent étranges. Comme d’une eau plus fluide que l’eau qu’ils connaissaient. Une texture presque aèrienne, capable de s’infiltrer dans toutes textures, minérales ou vivantes. Une eau qui s’imprègne dans la chair des êtres sans pour autant la modifier ni la transformer. Qui passe, insaisissable et saisissant tout.

L’oeil se noyait peu à peu dans la musique de la lumière ricochant sur les paroies de l’eau.Et Iasor distinguait, dans les membranes poreuses du ruisselement, des flaques de couleurs vives qui circulaient dans la clarté. A leurs passages, la structure sans contours de l’évanescence était saisie de pulsations. La vie se dissol­vait dans la couleur et attirait vers elle, dans sa chute, sans qu’aucun vertige ne s’empare d’eux, la lumière sclérosée, la terre en voie de luminescence, les orga­nismes fatigués d’être et les êtres épuisés d’exister, vers le tourbillon où tout fu­sionne.

Iasor avança en gravissant prudemment la pente. Il se tint à proximité du rideau d’eau derrière lequel la lumière était si vive qu’il ne parvenait pas à apercevoir le paysage. Sa lance perça l’éclatance. Elle s’y enfonça et sembla s’y dis­soudre.

Puis il s’engagea à son tour.

Au début il ne vit plus rien. Il se cherchait dans l’intensité lumineuse. Il sentait, quelque part, ce qui devait être son corps qu’une force innondait. Mais rien d’opaque en lui-même ne donnait plus prise à sa conscience. Il s’appela – et les mots qu’il prononça se déchirèrent, disloqués de l’intérieur. Ils se perdirent dans l’ailleurs qui semblait pourtant si accessible.

*

* *

La ballerine avait regardé se fondre dans la lumière la silhouette blanche de Iasor. Elle ressentait encore sa présence pourtant, errante dans l’infinitude. Joyeuse – et au-delà de la joie.

Elle monta à son tour, avec précaution, jusqu’aux sources jaillissantes de l’entrée. Elle se tenait à quelques distances de l’eau verticale lorsqu’elle se retourna.

La grotte sombre, qui se prolongeait, à quelques dizaines de metres pour le regard mais jusqu’au Grand Chêne pour l’imagination, s’offrit pour un dernier coup d’oeil. Un souffle de silence passait de parois en parois.

*

* *

Tandis qu’il se cherchait encore, son corps émergea de la chute. Ses yeux se remirent à voir.

C’était l’aprés-matin chaud dans une forêt clairsemée. De grands arbres aux troncs dépourvus de branches s’enraçinaient dans un tapis de mousse sombre. Par endroits, le sol s’enfonçait brusquement, formant des trous que l’eau immobile venait combler. Le ciel nuageux s’y reflétait, s’abreuvant de sa propre image apaisée. On aurait pu croire – et parfois, çà et là, la chose était vraie – que ces mares n’avaient pas de fond et que l’eau rejoignait quelque torrent souterrain venant s’achever en vagues tristes et rythmées sur les marches d’un tunnel enfoui où les hommes n’allaient plus depuis longtemps.

La ballerine apparue derrière lui. Ses vêtements, tout comme ceux de Iasor, étaient à peine humides. Elle venait tout juste d’ouvrir ses paupières et n’avait rien perçu en traversant le rideau d’eau. Mais ses prunelles restaient étrangement fixes, cherchant à retenir à l’intérieur de son âme un souvenir qui s’en enfuyait. Le frisson d’une douceur qui avait roulé sur ses épaules et s’était imprégnée dans ses chairs, dans ses muscles, ses tendons, habitait encore son corps.

Se retournant tous deux, ils purent voir que la chute dissimulait totalement l’entrée du souterrain. Une rafale de vent en détacha une ondéequi vint leur fouet­ter le visage. Ils sortirent de leurs pensées et se mirent en route.

Couleurs

La forêt clairsemée n’abritait aucune présence humaine, ni chemin, ni abris. Le souterrain les avait manifestement quelque peu dévié de leur itinéraire et ils de­vaient parcourir une plus grande distance afin de rejoindre la route. La ballerine ne connaissait pas cet endroit de la forêtmais, d’après ce qu’elle pouvait déduire de leur position, elle savait quelle direction prendre.

Ils marchèrent la journée durant, accélérant parfois le pas lorsque la progres­sion devenait plus aisée.

Le soir s’insinua, bariolé et vascillant, dans le paysage qui se décomposait.

Les deux voyageurs s’arrêtèrent alors. En contrebas au-dessous d’eux, serpen­tant dans le lointain, parfois disparaissant, une ligne jaune clair parmi le vert-obscur des arbres indiquait la présence de la route. A proximité de l’horizon le ciel était im­primé d’or et lacéré d’éclats rouges.

Ce fut là que le cavalier leur apparut. Ils crurent s’être trompé, avoir imaginé ce surgissement pourpre qui les attendait dans le couchant. Mais ils distinguèrent bien, au loin sur la route, un homme monté sur un cheval. Avant qu’ils n’esquissent le moindre mouvement pour le rejoindre, il avait disparu dans le voile de brume que le crépuscule colorait. Ils ne reconnurent pas, image mystérieuse de ce qui est irreprésentable, l’ambassadeur de l’au-delà de la vie.

Ils décidèrent de dormir loin du sol, dans un arbre. L’un d’eux se prêtait par­faitement à l’entreprise et c’est dans le creux ménagé par deux larges branches qu’ils passèrent, l’un près de l’autre, la nuit. Elle fut plus claire que les autres. L’apaisement tintait d’étoiles en étoiles . . .

Au même moment (et peut-être le bruit assourdi, mêlé à travers la forêt aux cris des animaux nocturnes, leur parvint-il) grinçait encore les essieux et les roues des roulottes avant leur dernière halte à proximité de leur destin fatal.

*

* *

Le lendemain, ils se levèrent avant l’aube. Ils marchèrent ainsi quelques temps avant que ne monte le soleil dans l’azur, tandis que les étoiles palissaient à peine dans un firmament noir.

A cette heure-là, la vie nocturne, pressentant l’éveil, était à l’apogée de son activité. Les animaux emplissaient la forêt de leurs cris et de leurs déplacements furtifs. Alertés par quelques reflets blanchâtres, les deux voyageurs devaient prendre garde aux trous d’eau presque indiscernables.

Ils assistèrent à la naissance des couleurs. Ils virent se découper, comme sépa­rée peu à peu de l’univers, la silhouette plus sombre des collines sur le fond deve­nant plus lointain du ciel. Ils virent la lumière ensemencer de présence les herbes, quelques fleurs et les pierres grises.

Et, au moment où l’astre se leva, ils constatèrentconfusement que la vie qui, l’instant d’avant, s’abritait encore dans les couleurs naissantes et les contours des formes des végétaux, s’enfuyait, happée brusquement par le soleil. Elle y rayonnait à présent de là-bas, mais leur regard ne pouvait plus oser aller l’y contempler directement. Et autour d’eux le monde leur parut une désolation. Pourtant chaude, pourtant gaie et illuminée.

Ils parvinrent à la route. Iasor prit mieux garde à dissimuler son armure étincelante sous le manteau déchiré, bien que personne n’eut été encore susceptible de les apercevoir. En se penchant, ils purent constater la présence d’empreintes fraîches qui semblaient être celles des roulottes dans la terre sèche et poussièreuse du chemin. Elles avaient dû passer quelques heures à peine avant qu’ils ne soient en vue de la route et ils avaient manqué de peu la rencontre.

La ballerine remarqua, de part et d’autre des traces, paraissant circuler autour, les empreintes du cheval de Val d’Ismont. Marqués plus profondément dans le sol. Ils suivirent la route en hâtant le pas : les roulottes étaient bien plus rapides qu’eux et leur retard risquait de s’accentuer.

*

* *

Le mage était sortit de l’arbre creux. Ses chaussures s’enfonçaient dans la vase tandis que le bas de sa cape flottait, chargé d’eau, sur la surface troublée. Il se tint un instant immobile au centre de la clairière, le visage dissimulé sous sa capuche verte.

Sans doute écoutait-il quelque présage, quelque message que son ami le vent cherchait à glisser à ses oreilles attentives aux mouvements furtifs de l’invisible.

Puis, à pas lents, il prit la direction opposée à celle qu’avaient empruntés les deux voyageurs. Autre chose l’attendait, autre part.

Ses pensées suivaient, où semblaient suivre, un étroit sentier, qui peut-être était effectivement sous la vase. Et, peu à peu, le sentier s’écarta de la réalité du marais pour traverser le pays des rêves vers une tour perdue dans un lointain indicible.

*

* *

Ils ne découvrirent le drame que le soir à nouveau tombé.

Les quatre roulottes, dont l’une était renversée, étaient arrêtées en travers de la route. Le corps de Val d’Ismont n’avait pas été bougé depuis sa chute de cheval. Son épée avait été ravie mais on n’avait pas osé toucher à ses vêtements sur lesquels son sang avait cessé de se répandre.

Iasor était resté interdit devant cette découverte. Il restait près du corps, sans bien comprendre tout à fait.

Un choc violent eut lieu contre la porte de l’Au-Delà-de-la-Vie. Ses gonds vas­cillèrent. Un choc venant de l’inté­rieur. Elle s’entrouvrit, mais si peu qu’elle ne permettait pas le passage.

Et elle tint bon, refusant de s’ouvrir davantage.

La ballerine allait de roulottes en roulottes. Il n’y avait personne et la plu­part des accéssoires de la troupe avaient été emportés. Le saccage avait été total. Au bout d’un moment, ne la voyant pas revenir, l’aventurier vint la retrouver dans la roulotte renversée. Elle était là, assise parmi les objets brisés entasssés pèle mêle, et examinait de vieux manuscrits couverts d’une fine écriture noire.

Dans ses mains, elle tenait ouvert un des ouvrages et y décriptait les pages maculées de notes éparses. Quelques vers où se condensaient le soleil et le vent, quelques phrases où se distillaient l’eau et l’espoir, quelques pages reflétant le mystère des visages qui se découvrent. Et dans chaque ligne, circulant à travers les convulsions animiques de son écriture souple, la force d’une quête inlassable à la re­cherche de l’inspiration, soeur de la vérité. L’aventurier reconnut le coffre personnel du vieil écrivain, défonçé à coups de hâches.

Il n’y avait pas de temps à perdre et Iasor arracha la ballerine à sa rêverie mélancolique pour l’amener au-dehors.

Ils disposaient de quelques heures pour suivre les traces des ravisseurs avant que la nuit ne soit complète. En s’élevant dans les airs, rappelée irresistiblement par le soleil, la lumière libérait les couleurs qui éclataient de milles feux – mais aussi l’obscurité qui n’allait pas tarder à les en­gloutir.

Pas à pas, ils suivirent les empreintes et quittèrent la route pour couper à travers bois. Elles étaient d’abord nombreuses, mais se firent petit à petit plus rares. Par endroits seulement les yeux attentifs du jeune magicien discernaient de la poussière anormalement remuée ou des feuilles imprégnées trop profondément dans le sol.

Seuls des hommes experts dans l’art de la dissimulation, sachant faire de l’ombre leur complice, avaient pu être aussi discrets.

La nuit s’avançait.

Et soudain, au détour d’un sentier qui venait mourir dans les fougères, ils ne purent déceler aucune nouvelle empreinte.

Iasor restait perplexe. Machinalement, il écartait les fougères à l’aide de sa lance.

Quelques minutes s’écou­lèrent : les silhouettes des arbres se fondirent encore un peu plus l’une en l’autre.

Puis brusquement, il entraîna la ballerine. Ils faisaient demi tour et parcouraient en sens inverse le chemin qu’ils venaient de suivre.

Les derniers rayons, que le soleil parvenait encore à maintenir au sein de la nuit, aidèrent leur progression de retour. Parfois, avant de disparaître, l’un d’eux avait juste le temps d’illuminer la trace qui leur permettait de ne pas se perdre.

Enfin, tandis qu’ils en étaient réduits à tatonner, une confuse présence plus pâle que les autres se présenta devant eux. En s’approchant ils purent sen­tir sous leurs pieds un sol plat et sans végétation. Autour d’eux, l’espace régulier et dégagé leur confirma qu’ils avaient rejoints la route. Ils reconnurent les masses sombres des roulottes. Ils avançèrent, prenant toutefois bien garde, car toutes les dis­tances étaient à présent abolies ou faussées.

L’aventurier se dirigea, seul, vers la roulotte renversée.

En s’éloignant, il avait disparu à une vitesse ef­frayante dans l’obscurité. La ballerine marcha aussitôt dans sa direction et fut bientôt soulagée par les brèves brillances intermittentes que son armure laissait apparaître à la dérobée.

Iasor entra dans la roulotte du vieillard. En en sor­tant, il tenait dans ses mains un objet. C’était un des vieux livres à couverture de cuir de l’écrivain de la troupe. En l’ouvrant, l’obscurité ne fut troublée devant lui que par un es­pace rectangulaire grisâtre dont les bords furent rapidement dissous dans l’immensité noire. Mais il lui importait peu de lire. Il s’accroupit sur la route, la tête tournée en direc­tion de la roulotte.

Bientôt l’obscurité fut telle que la ballerine ne pouvait plus voir son compagnon. A la recherche d’un point de repère, elle avait tourné son regard vers le creux de la colline où, quelques heures auparavant, le soleil avait disparu. Une faible luminescence encerclée y persistait encore. Puis, elle fixa de nouveau l’endroit où elle pensait deviner la présence de l’aventurier. Elle le vit : ses prunelles brillaient, fixant intensément quelque chose.

Les doigts du jeune magicien caressaient distraitement le cuir du livre. Il profitait des derniers rayons du jour, écartelés de souffrance, luttant pour ne pas être arrachés à la terre, pour concentrer sa vision sur les cloisons de bois de la roulotte. Il était obnubilé par leur silence absolu – alors que lui, à l’intérieur . . . ou caché derrière – tout proche – ses pensées s’embrouillaient – oui, tout proche, une présence ne pouvait plus se dissimuler.

Il entendit. Mais était-ce au creux même de son oreille ou dans une anfrac­tuosité de ses sentiments ? Un rire – mais si faible qu’il était encore impossible de le différencier de la propre voix que son esprit aurait pu articuler.

Le rire passa à nouveau comme un souffle. Et cette fois-ci, il fut presque certain de reconnaître, dans l’unique voix, une cascade de gloussements mêlés, entremêlés, émerveillés . . . Sa conscience se déchira et ses lambeaux flottèrent vers le firmament. Les cloisons disparurent.

La voix ne disait rien, se contentant de rire de joie, espiègle et infiniment sé­rieuse. Aucun mot, mais une réponse pourtant !

Elle ne pouvait plus le voir. La ballerine restait sans bouger, ne sachant plus bien où se trouvait le sol ni rien de ce qui l’entourait. Des sensations de vertige la parcouraient. Elle ferma les yeux et concentra son attention sur les images qui flot­taient dans son esprit. La lumière réapparut à l’intérieur de ses pensées. Devant elle, l’image de l’aventurier se dessina. Elle n’aurait eut qu’à s’avançer pour le toucher. Peu à peu l’image s’illumina : sa silhouette fut imprégnée de blanc, les cloisons de la roulotte se teintèrent d’orangé, le vert grouillait entre les branches des arbres. Mais les couleurs ne parvenaient pas à se maintenir, glissaient sur les formes et cherchaient maladroitement à y revenir. Parfois aussi, elles étaient enva­hies par d’autres couleurs, d’autres couleurs qui n’avaient pas leur place dans le tableau imaginaire qu’elle se construisait. La ballerine maintenait sa volonté en éveil pour aider au triomphe des vraies couleurs.

Le soleil était en ces couleurs : le soleil intérieur qui erre dans le rêve sans aucun globe de feu où séjourner. Vivant, éparpillé dans les formes et des figures des songes.

Pourtant ses rayons ont un centre. Un centre d’où ils ne partent pas mais vers lequel ils convergent . . . le vortex de la conscience somnolente qui absorbe et englouti la substance des rêves . . . un point noir qui dévore.

C’est alors qu’elle s’essaya dans l’autre regard. Elle se sentit ensevelie, inten­sément pesante sur son propre être. Mais un autre visible naissait, imprégné de certi­tude. Encore jeune et limité cependant. L’image qu’elle avait peinte dans son esprit s’entrouvrit.

Elle ne vit pas l’esprit des éléments murmurant au magicien. Les formes de la forêt ne se convulsèrent pas d’une mouvance révélée. Par contre, mi­roitant d’émerveillance, lui apparaissait la couronne d’or, d’argent et d’ombre tres­sée de feuilles, posée sur la tête maintenant sereine du magicien.

L’Esprit de la forêt lui aussi’avait reconnu Iasor. Les balbutiements joyeux de sa conscience nommaient maladroitement l’emblème familier qui lui apparaissait. Mais pour lui, il ne faisait aucun doute que la couronne était le signe d’une amitié qui avait pu traverser l’autre monde vers le sien.

Et le vieil écrivain aussi était son ami. Il avait soigneusement noté ses circonvolutions aériennes dans le brouillard, ses pirouettes entre les fleurs qui éclosent au matin : chacun de ses mouvements était inscrits dans les lignes noires de son manuscrit. L’Esprit de la Forêt décida qu’il l’aiderait. Il leur montra leur chemin.

Quelque chose troubla le regard de Iasor. Devant lui, une luciole était apparue, née de la transparence des rires. Elle était le seul point visible dans le miroitement des ombres. Elle s’attarda sur une des roues, suspendue dans le vide, de la roulotte renversée et un court instant la remplit de jour. Puis elle glissa. . . Elle semblait entraînée dans une chute que rien ne pouvait contrarier. Aucune aspérité n’eut été capable de la retenir. L’aventurier saisit la main de la ballerine et tous deux se ruèrent dans les sous-bois à sa poursuite.

Elle allait toujours plus vite.Cependant, là où un obstacle pouvait devenir dangereux pour les deux voyageurs, elle restait un court instant en suspend comme pour le signaler. Puis elle se divisa. Les lucioles furent une kyrielle à voltiger autour des troncs, à se faufiler à travers les branches, à faire frémir de lumière le vent qu’elles entraînaient avec elles. Elles tournoyaient autour d’eux, infatigables.

Iasor et la ballerine étaient essouflés. Malgré les précautions des Esprits, ils avaient heurtés des obstacles dans leur course et leurs blessures commençaient à les faire souffrir. La longue marche dans le marais ajoutait son poids de fatigue.

Soudain, sans interrompre leur vol, les lucioles se regroupèrent. Elles fusionnèrent jusqu’à n’être plus que trois. C’est alors qu’elles s’arrêtèrent. Aussitôt, les deux voyageurs ralentirent leur course. En face d’eux, dans les fourrés, trois lucioles flottaient, fixes dans l’air. Autour, tout était noyer dans l’obscurité.

Les lucioles disparurent – et ne disparurent pas : là où elles s’étaient évanouies, trois feux de camp crépitaient dans le lointain. Un rire persista et se retira.

*

* *

Les deux cavaliers fuyaient au grand galop sur la route. Ils avaient peine à éviter les branches qui parfois surgissaient en travers du chemin et auraient pu leur occasionner une chute mortelle. Mais ils ne ralentissaient aucunement leur course, bien au contraire. Par moment, il leur semblait que les bords de la route se resséraient, que des masses bruissantes se penchaient sur eux et que, derrière eux, un bruit de pas se faisait entendre malgré le vacarme de leur chevauchée.

Le chemin quitta soudainement la forêt pour se retrouver en terrain dégagé : devant eux se profilaient les murailles et les fortifications de la ville d’Edronne. Au pied d’une tour, quelque peu en avant, des feux de torches indiquèrent aux deux compères la présence d’un des postes de garde. Ils éperonnèrent leurs chevaux et filèrent dans sa direction.

Passages

Quelque part, un Etre se remémorait. Des bribes de lumière lui parvenaient encore de là-bas, complétant le récit qui traversait sa conscience. A mesure que les souvenirs se succédaient, il redécouvrait l’histoire de sa vie. Une histoire qu’il avait presque totalement oublié.

Le passé rejaillissait par bribes de mots.

Il regardait ses souvenirs se profiler de façon totalement désinvolte. Mais’il savait bien que c’était lui-même qui miroitait à l’intérieur de leur configuration cristalline.

Au début, les souvenirs furent peu nombreux, s’aventurant craintivement dans l’espace clos de son âme. Tout d’abords, c’est le moment de sa mort qu’il se remmémora. Il lui semblait que cela s’était déroulée il y a des siècles, et pourtant elle ne s’était pas produite plus de quelques minutes auparavant.

La douleur qu’il ressentit fut vive, comme la première fois. Mais elle ne le fit plus souffrir :

lI sent la flèche qui transperce sa poitrine – mais elle a été retenue par la bandoulière de cuir épais qui traverse en diagonale son torse en partant de son épaule. La pointe de fer effleure son coeur. Son sang coule à flot sur sa poitrine.

Puis, brusquement, les souvenirs se pressent en foule : il se souvient s’être lever, avoir marché et quitté la route. Puis s’être dissimulé derrière une roche entre deux arbres. Quelques minutes s’étaient écoulées – comme s’écoulait le sang hors de sa blessure. Les battements de son coeur cognent furieusement contre ses tempes. Il entend des sabots marteler la route :

Des voix qui sifflent et qui repartent.

Le fer ronge son coeur affaibli. Mais il ne veux pas qu’Elle le trouve ici, sur le bord du chemin. Il obéit à une dernière impulsion de ses membres. Il fait un effort qui lui prend ses dernières forces et détourne son attention de sa douleur. Il ouvre difficilement les yeux, alors qu’ils ne cherchent qu’à se clorent et que déjà une autre volonté semblent s’être emparée d’eux. Elle commande à son corps des gestes d’une solennité qu’il n’aurait jamais soupçonné pouvoir accomplir.

Maintenant, les souvenirs se bousculent dans sa conscience de mort : leurs lumières s’entrechoquent.

Il titube au milieu de la route. Le chemin s’ouvre devant lui et il avançe, il veut avançer, il voulait continuer à avançer sur le Chemin. Le soir, tout juste installé, est splendide. Il ne veut pas mourir. Mais sa respiration devient saccadée, heurtée, violente. Ses pensées s’enténèbrent – il lache prise peu à peu – il ne veut pas mourir – Il se sent glisser, sans parvenir à freiner sa chute – il ne veut pas mourir – Il se sent descendre vers les tréfonds de lui-même. Tout devient de plus en plus obscur. Il glisse encore : à présent, il a totalement laché prise. Il ne voulait pas mourir.

Un abîme noir s’ouvre. Ses pensées se brisent contres les parois lisses d’une solitude sans fond. Il n’est plus qu’ombre et silence. Son corps s’effondre au milieu de la route.

. . . Un long moment les souvenirs ne surgissent plus.

La Chrysallide du Temps irrigue les nervures de ses ailes.

De l’autre côté à nouveau il s’éveille. Quelque chose l’a troublé.

Il se sent étrange. Ses pensées sont mystérieusement légères et libérées. Il ne ressent aucune limite. Il se traverse tout entier d’une émotion. Il n’a plus souvenir de sa souffrance. Il erre quelques temps sans direction. C’est un être sans mémoire.

Il sent pourtant, quelque part – ailleurs – là – une conscience qui se penche sur lui . . . une amitié qui ne dit rien. Un sentiment sans aucune chair qui l’enrobe et qu’il peut comprendre.

Il tente de la rejoindre. Il fait un effort surhumain. Il sent qu’il a heurté quelque chose – alors que, pourtant, il n’y a aucune paroi autour de lui. Un vascillement s’est produit – un ébranlement a eu lieu dans la construction de l’Univers. Un filet de lumière blanche, d’abord infime, puis grossissant jusqu’à devenir une fine raie d’entre-baîllement, traverse son être de part en part. Et dans l’obscurité absolue, l’éclat de la métamorphose ne cesse de croître.

A ce moment là, Iasor découvrait le corps sans vie de Val d’Ismont et se penchait tristement sur lui.

Elle prend son envol et, tandis que quelques battements d’ailes résonnent dans l’immensité, elle s’apprête à tracer le premier cercle d’une longue Spirale.

Des souvenirs reviennent . . . un récit prend forme. Des bribes de lumières s’articulent et s’avançent jusqu’à lui. . .

*

* *

Ne voyant pas les deux hommes revenir, Tatnec avait décidé de partir à leur recherche.

Cet homme, à la silhouette longue et sombre, avait un flair particulier. Il pressentait les événements comme on pressent le temps à la couleur du ciel. Lorsque l’ombre tissait, même au loin, un danger qui le menaçait, il paraissait soudain nerveux. Et ce soir-là, il ne pouvait ôter de ses pensées l’idée d’une faiblesse, d’une défaillance redoutable. L’instinct du prédateur s’éveillait en lui. Ses yeux allaient d’un endroit à l’autre, ses narines se dilataient. Mais pourtant aucun de ses gestes ne trahirent sa pensée devant ses hommes. Ses impressions secrètes, en parcourant son visage, prenaient soin de se dissimuler. Seul un glissement furtif de ruse clignait parfois aux plissures de ses yeux et de ses lèvres. Discrètement il quitta le camp.

*

* *

« Laissez-nous passer. », disait l’un des hommes. « Nous avons des révélations à faire », disait l’autre en martelant sa phrase de manière à la rendre plus convaincante. Mais les gardes n’auraient prêté aucune attention aux propos des deux traîtres et les auraient enfermé aussitôt si le chef de la garde n’était sorti de son baraquement à cet instant et n’avait été intrigué par la peur qui se lisait sur les visages des deux inconnus. Il les observa un moment puis fit signe de les amener jusqu’à lui. Il les fit entrer et constata qu’avant de refermer la porte, ceux-ci jetaient des coups d’oeil inquiets dans la nuit noire.

*

* *

Le chef des voleurs avait marché quelques temps dans les sous-bois, par une obscurité complète qui ne semblait nullement l’avoir gêné. L’intuition était son guide et devant elle, les erreurs, les chemins détournés, n’avaient aucune prises sur ses décisions.

Il était parvenu à une sorte de petite citadelle qui, envahie par la végétation et baignée par la lumière chaude des rêves de la lune, paraissait totalement désertée des hommes. Au centre de la cour, il avait soulevé une dalle de pierre sous laquelle le vide s’était présenté. Et de ce vide montait des hurlements féroces. Puis, d’un bond, il s’était jeté à travers l’ouverture.

*

* *

Les habitants de la périphérie d’Edronne furent quelques uns, le lendemain matin, à jurer avoir entendu, au loin dans les bois, le cri d’une bête. Certains affirmèrent même, mais n’en parlèrent qu’à leurs proches, avoir vu la silhouette sombre d’un homme, précédée de celle d’un grand loup.

Leur frayeur fut grande lorsqu’ils apprirent que deux voleurs, que l’on avait pourtant placé dans les plus sûres cellules de la Citadelle après leur interrogatoire, avaient été égorgée. Mais il ne dirent mot car ils savaient qu’il est de certaines paroles qui s’entendent de trop loin pour ne pas leur porter tort.

*

* *

Le jour était encore loin lorsque Tatnec referma l’ouverture au centre de la cour. Alors qu’il était sur le chemin du retour il remarqua cinq silhouettes sombres qui marchaient dans les sous-bois. Furtivement il les contourna et tenta de s’approcher d’elles. Bien qu’il eût connu de nombreuses créatures, il fut surpris de l’aspect de celles-ci. Leurs corps vaporeux émanaient le maléfice. Il eut beau fouiller en lui-même, il ne put découvrir aucun sentiment capable de donner une telle forme aux visages.

Ils parurent avertis de son approche. Pourtant il était certain de n’avoir fait aucun bruit. Ils s’étaient soudain arrêtés et avaient commencé à chercher. Le maître-voleur avait juste eu le temps de grimper à un arbre avant d’être découvert.Tatnec connaissait l’art de dissimuler totalement sa présence jusqu’au plus infime rayonnement de l’être. Il se concentra sur ses pensées et n’y laissa aucune aspérité sur lequel le regard de l’esprit aurait pu s’arrêter.

Mais il ne fut qu’à moitié soulagé lorsqu’ils abandonnèrent leurs recherches. Car aussitôt ils avaient repris la direction du campement des voleurs.

*

* *

Entretemps, Iasor et la ballerine s’étaient approchés de l’endroit où leurs amis étaient retenus prisonniers. Bien que leur aproche fut discrète, c’était sans compter sur l’expérience de ces voleurs, hommes habitués à tendre l’oreille . . .

Les voleurs n’étaient pas foncièrement méchants. Ils avaient, agriculteurs, propriétaires, artisans, sans qu’ils comprissent pourquoi, dû faire face quelques années plus tôt à de nombreux abus des autorités régionales. Pourtant, c’était les mêmes gouverneurs provinciaux qui, plus tôt encore, avaient émerveillés le pays par leur gestion et leurs décisions pratiques novatrices. Mais un brusque changement de ton et de comportement avait motivé le passage de nombreux hommes de bien à l’opposition. Les violences répétées du pouvoir les poussèrent finalement à mener cette vie hors-la-loi qui maintenant était la leur. Acte de rébellion autant que de rapine. Trois années de vie à l’état quasi-sauvage avait formé ces hommes à toute la vigilance que requiert la vie naturelle.

C’est pourquoi Iasor et la ballerine furent vite repérés et désarmés. D’ailleurs, le jeune magicien n’opposa aucune résistance. Ils furent placés avec les autres prisonniers qui ne cachèrent pas leur joie de les revoir. Ils étaient en permanence surveillés par quelques archers. Par précaution les voleurs avaient préféré nouer les mains de l’aventurier, bien qu’ils lui eurent retiré sa lance et sa dague.

Car ces armes blanches et inhabituelles les avaient intrigué. L’un des hommes en avait plongé la pointe dans un des feux de camp et il fut stupéfait de découvrir que, au sein de la lumière, la lance jetait milles feux intenses et colorés. Mais il fut encore plus surpris lorsqu’il vit que ce prodige persistait après que la lance eut été rétirée du brasier. L’aventurier observa lui aussi ce phénomène avec intérêt.

En l’absence du chef, les voleurs décidèrent de ne pas prendre de décision quant au sort des prisonniers et d’attendre son retour.

La nuit était à présent à son apogée. Le ciel craquait sous sa charge d’étoiles.

Tandis que la ballerine apprenait des autres membres de la troupe toute leur aventure, les rêves s’approchèrent pas à pas de notre aventurier.

*

* *

Qui n’a jamais vu l’immense nostalgie des étoiles dans les yeux mi-clos d’un cadavre ? Qui n’a jamais vu l’expression inconcevable que son visage dessine à la surface du soir ? Cet étrange désir d’ange-larve qui semble dire « je vis », comme le masque qui continue à sourire une fois tombé à terre. C’est l’indéfinissable sourire de la dépouille qui, elle aussi, semblait vouloir suivre l’âme qu’elle ne contient plus et qui s’éloigne irrésistiblement. Cette chair, rêvant encore dans les nimbes primordiales d’une ère révolue, veux franchir la Porte.

Tel était, sur la route, le corps de Val d’Ismont. Dans l’éclat blanc de mort de ses yeux, il semblait vouloir.

Soudain, il avait disparu dans l’obscurité.

*

* *

Devant lui, les mains fermement liées au tronc d’un arbre, l’aventurier voyait danser le feu de camp. La nappe colorée de lumière qui entourait le foyer dessinait un cercle sur la terre poussiéreuse. L’obscurité le cernait et, selon l’intensité du brasier, les ténèbres serraient ou desserraient leur étau de nuit. Comme la pulsation menacée d’un coeur. Plus au centre, des pierres chauffées délimitaient l’espace du feu : un barrage croulant sous la poussée de la lumière. De larges et droits jets de clarté fissuraient le cercle. Au coeur du brasier les branches noires et rouges étaient voilées par une sorte evanescence verticale. Elles semblaient, livrant leur substance, être plongées à la lisière d’un ailleur où il n’y avait plus ni pesanteur ni impatience. Flottantes. Les flammes – ces lambeaux d’infini qui étincellent – étaient parcourues de grains de couleurs vives. Peu à peu, une paix profonde envahit Iasor. Son esprit se détacha de lui et pénétra à l’intérieur du feu. Tout autour de lui vibrait la lumière. Et, dans le bref entre-baîllement de l’éther éclatant, il distinguait des fissures plus pâles menant vers le dehors où se calquaient, en contre-jour sur la peau fluide des flammes, les silhouettes des hommes, les fantômes des arbres . . . ; puis, gravé plus profondément dans la lumière, le visage de la ballerine. Il s’enveloppa de cette image et l’image veilla sur lui.

Il s’endormit : son âme se recroquevilla dans le feu.

La nuit passa comme passent les silences dans la symphonie des mondes : quand l’univers reprend son souffle et le contient.

*

* *

« Levez le camp ! Ils arrivent ! » Le chef des voleurs surgit dans la clairière en courant à perdre haleine. Pour la première fois, les voleurs, surpris au petit matin, entendaient de leur chef des ordres qui leur semblaient incompréhensibles. Pour la première fois ils lisaient sur son visage ce qui paraissait être de la peur. Ils comprirent que la situation était grave. Mais il avait couru en pure perte : cinq silhouettes effrayantes émergeaient déjà de l’ombre sous les arbres, leurs armes dégainées.

Une volée de flèches les accueillit immédiatement, traversant leurs corps de brume sans leur causer le moindre dommage. Les archers reculèrent d’un pas, déconcertés, puis réarmèrent. Les archers n’étaient pas hommes de franche témérité, mais devant l’ennemi ils faisaient face.

Profitant de la panique, la troupe de comédiens se libérait : la ballerine défit les liens du jeune magicien.

Comprenant que la seule solution possible était de combattre, le chef des voleurs sortit sa longue épée acérée et se rua droit sur eux. Evitant, par une rapide manoeuvre, les larges épées qui s’abattaient sur lui, il frappa. Son épée tournoya par deux fois dans le corps de son adversaire que rien ne semblait avoir ébranlé. Tatnec n’eut pas le temps de comprendre ce qui venait de se produire que déjà la lame d’un des hommes noirs l’avait atteinte, faisant voler en éclat l’arc et le carquoi qui couvraient son épaule. Le choc le projeta dix mètres plus loin. Par chance, la lame des ténèbres n’avait pas entamé sa chair. Il ne fut sauvé d’un second coup fatal que par une nouvelle volée de flèches qui n’eut pas plus d’effet que la précédente, sinon de détourner pour un instant l’ attention des Soldats de l’Ombre.

Mais ce court engagement avait permis à notre héros de se saisir de sa lance. Il aurait pu fuir : il savait que c’était lui et lui seul qu’ils cherchaient. Mais il avait aussi la certitude qu’ainsi éloignés de leur armée les cinq spectres ne feraient pas l’erreur de laisser vivants des témoins de leur passage. Il s’avança sur eux. Il dut aussitôt parer, de toute la largeur de sa lance, les cinq coups d’épée qui fondirent sur lui. L’impact fut tel qu’il fut projeté en arrière au centre de la clairière et lâcha son arme. Elle alla attérir au beau milieu de l’un des feux de camp. Les cinq hommes l’encerclèrent. La ballerine jeta à notre héros sa dague qui s’en saisit. Mais il savait qu’une si petite arme ne le sauverait pas. Surprenant son adversaire, il lança sa dague contre le Capitaine. Elle vint se ficher dans son épaule. Un terrible cri fit trembler les alentours. Iasor fit un bond de côté jusqu’au feu et se ressaisit de sa lance. Mais ce qu’il sortit du brasier fut un brasier plus brûlant encore. La pointe de la lance était incandescente. Aveuglante. Ils reculèrent. Cependant le Capitaine s’était saisi de la dague et la serrait dans son gantelet d’acier en murmurant une incantation. A sa stupeur, la lame resta intact.

Tatnec tournait autour des agresseurs, à pas de loup, et réfléchissait. Il cherchait une faille. Ses yeux perçants effleuraient les formes de l’ombre, scrutaient l’enigme qui les dérobait aux coups des épées humaines. Il fut stupéfait d’observer, sur l’épaule blessée du Capitaine, qu’une putréfaction rapide cicatrisait déjà sa blessure.

Avec rage, le Capitaine laissa tomber l’arme de son adversaire et relança l’attaque. Iasor était entouré et ne pouvait plus espérer parer plusieurs coups à la fois. Il se précipita sur l’un des hommes en brandissant sa lance éblouissante et frappa avec acharnement. Le regard meurtri, blessé au flanc, le soldat des ténèbres lui céda le passage et l’aventurier se dégagea du cercle. Les deux autres se ruèrent sur lui ; la lame du premier passa à côté, mais le soldat reçut en retour un formidable coup de lance en travers de son armure et fut mit à terre. La lame du second soldat atteint son but. Iasor reçut un coup terrible à la poitrine, un coup dont seule l’armure blanche le protégea de la mort. Il titubait, courbé de douleur. Cependant le soldat de l’ombre hésitait à s’approcher pour attaquer : la lumière de la lance le tenait en respect.

Le chef des voleurs comprit : « Le feu, saisissez-vous des torches ! » cria-t-il à ses hommes. Conscients du péril , quelques archers se précipitèrent pour sortir des feux de camp quelques brandons enflammés qu’ils jetèrent sur les soldats qui s’approchaient à leur tour de l’aventurier.

Quinze torches s’étaient embrasées. Côte à côte les voleurs avançaient d’un même mouvement.

Une flèche siffla. Dans la clairière, l’air sembla marqué par le passage d’un des premiers rayons du matin. Elle pénétra dans le ventre d’un des soldats de l’ombre. Sur son cheval, le barde sortit de la forêt. Le regard clair il fixait ses ennemis.

Celui d’entre eux qui avait reçu la flèche tomba soudain à genoux, se tordant, jurant et geignant. Puis on entendit dans le ciel comme un coup de tonnerre que nul éclair – sinon le trait lumineux de la flèche magique – n’avait précédé, et l’esprit du mal s’évanouit en laissant autour de sa forme disparue quelques poussières de cendres. Ses comparses n’avaient pas attendu jusque là. Ils avaient pris la fuite, bondissant en une danse macabre et folle, comme seuls des esprits du mal savent le faire. Le barde décochait flèche après flèche. Il atteignit encore deux êtres de l’ombre. Mais les autres continuèrent à courir.

Ses compagnons de lutte semblaient attendre quelque chose- et c’était peut-être une explication.

« Mes flèches ont la force de ceux qui luttent contre le mal. Et ils sont de plus en plus nombreux. Ne te crois pas seul dans ton combat. En d’autres terres, en d’autres pays, d’autres se sont levés, et mes flèches sont de jour en jour plus redoutables. Hier encore, elles n’auraient pu chasser les esprits qu’elles viennent de faire disparaître.

On entendit une rumeur dans l’assemblée, les brigands se jetaient des coups d’oeil interrogateurs. L’aventurier, qui s’était rapproché, parla :

– « Ils ne savent rien encore. »

– « Alors dis-leur, et sois confiant. S’ils ne sont avec toi en paroles, ils le sont déjà par le coeur ; je te le dis, mes flèches sont bien plus redoutables qu’hier.

A présent la curiosité s’était éveillée parmi tous les hommes de la clairière. Les comédiens et les brigands se massaient pêle-mêle autour du cavalier et de l’homme à l’armure étincellante. Celui-ci jeta un regard pensif sur l’assemblée, soupesa le courage de chacun dans leurs visages graves, laissa un instant de plus s’évanouir, le temps d’échanger un signe de compréhension avec la ballerine, puis parla.

Tant de choses dans l’univers se défont, disparaissent, renaissent et se métamorphosent sans qu’aucune parole ne les aient jamais dites. La nuit triomphe presque partout du mot. Mais en ce jour, en cet instant, la nuit fut brisée comme se brisent les murs sous les secousses de la colère de la terre. Une large fissure saignait la lumière des mots. Et les milliers d’yeux d’étoiles éteintes se penchèrent pour voir : . . . un tremblement de sens . . . une décision que la terre recueille et cristallise . . . une clairière . . . des hommes.

*

* *

L’angoisse serrait la gorge de l’homme richement vêtu tandis qu’il nouait les rennes de son cheval au tronc d’un arbre desséché. Tout en s’affairant, il murmurait des jurons pour se défendre du sentiment que lui inspirait ce lieu sombre où la mort régnait avec la poussière. Il franchit un pont-levis surplombant des douves à sec. Puis il pénétra sous l’arche d’une tour dont il se garda à tout moment de mesurer la hauteur du regard. A l’intérieur de la Tour il alla droit à un escalier de pierre. Tout était sombre. A la troisième marche, un guerrier de l’ombre, dont il reconnut la présence immobile par le rougeoiment des prunelles, l’attendait. Il voulut se donner contenance, feignit de lisser nonchalament ses moustaches et de jouer distraitement avec les pierres précieuses de ses colliers. Il allait parler et ordonner qu’on le conduise au Maître mais le garde, impassible, lui fit signe de monter. En haut des marches s’ouvrit comme par enchantement une lourde porte de fer sur laquelle il ne pu qu’entrapercevoir les motifs sculptés. Esroub était assis de l’autre côté.

– « Bienvenu gérant d’Edronne », siffla-t-il, tandis que l’arrivant, visiblent troublé, s’était apprêté à saluer son hôte. « Tes visites sont trop rares ; que ne puis-je connaître de façon plus fréquente la première des villes qui me fut acquise sans qu’aucun de mes guerriers en ait franchi les portes. »

-« La ville t’est certes acquise », dit le gérant dont la voix tremblait, « mais les hommes qui y vivent ne le sont pas encore. »

Esroub se redressa brusquement :

– « Ce jour, cher ami, n’est plus loin. Demain mes troupes s’éveilleront de la colline de Vent-Matin où les ténèbres imprègnent leurs chairs et les rendent plus vigoureuses. En deux jours elles seront sur Edronne et c’est toi, toi le responsable de la ville qui leur fera ouvrir triomphalement les portes. Edronne sera la place forte idéale pour la conquête des terres de l’Ouest jusqu’au port d’Otmâng d’où nous ferons voile vers le pays des êtres-lumière. »

– « C’est que . . . », risqua l’homme embarassé.

– « Quoi ! » lui lança Esroub dont la haine déchirait le visage.

– « C’est que je ne suis pas sûr que les habitants acceptent une telle décision. . . et même aidé de la milice si une révolte éclatait . . . »

– « Je me moque de ce que peuvent penser une poignée de mortels. Tu ouvriras les portes et la ville sera à moi. »

Les mains du riche gérant tripotaient plus nerveusement encore les longs colliers de métal précieux.

– « Je suis aussi venu pour vous informer, ô maître, que des incidents ont survenus il y a peu. Deux prisonniers ont été assassinés et on dit que l’homme que vous recherchez . . . »

– « Personne n’osera s’opposer à notre passage », coupa Esroub. « Prend les mesures nécessaires. Et maintenant va et ne trahit pas. »

Les portes de fer se refermèrent sur le départ du gérant.

*

* *

Le lieu était lugubre. La vase y était plus profonde encore qu’à tout autre endroit du marécage. Car il était situé dans un creux entre deux collines dans lequel venait s’enliser une petite rivière prise au piège de la boue. C’était le soir et les oiseaux qui chantent le crépuscule croassait sinistrement dans les brumes. Le marais venait s’adosser au flanc d’un haute montagne dont le sommet se perdait parmi les étoiles. Le mage arrivait au terme de son voyage. Recouvert de son manteau vert-sombre, il laissait aussi peu deviner sa puissance que les autres créatures silencieuses de l’eau.

Il s’avança dans le bourbier : la vase monta bientôt jusqu’à sa poitrine et sa progression en fut ralentie. Pourtant, il parvint bientôt à l’endroit où se resserraient les deux berges. Il put se hisser sur la plus proche et avança à pas prudents en direction de la montagne. La mousse se faisait plus rare et recouvrit peu à peu un sol de rocaille. A une centaine de mètres devant lui il distingua soudain l’entrée d’une porte noire, pratiquée à même la montagne. La porte n’était pas large. Comme il s’y attendait elle était gardée – quatre silhouettes sombres allaient et venaient, montées sur des chevaux.

Le mage rejeta en arrière sa capuche et s’avança. Son bâton foulait vigoureusement le sol à chaque enjambée. Aussitôt les silhouettes remarquèrent sa présence. Tandis qu’elles s’approchaient de lui, il put distinguer, sous leurs vêtements, les formes squelettiques de leur corps et sentir le froid glacial qu’ils répandaient en toute chair à leur approche. Ils éperonnèrent leurs chevaux qui fondirent sur lui au galop.

Dans la nuit crépitèrent de violents éclairs de feu.

*

* *

Iasor attendait à présent la réaction des voleurs et des comédiens.

« Pour vaincre, il nous faut les armes de la victoire. » Le chef des voleurs s’était avançé après un long silence. « Nous ne pouvons combattre ces créatures sans des armes capables de les atteindre. »

« C’est juste », fit le barde qui descendait à cet instant de sa monture. Et il s’adressa à l’aventurier : « Il va te falloir partir chercher celles que le destin avait destiné aux combattants pour un tel jour », fit-il au jeune magicien. « Tu prendras mon cheval, il te conduira en un lieu dont lui seul connait le chemin : une ancienne deumeure des être-lumières. Mais pendant que tu rempliras cette mission, des tâches nous incombent : il faut que des hommes armés s’infiltrent dans la ville et se tiennent prêts à la mobiliser pour la bataille. Mais surtout – le barde s’approcha de Iasor – il faut que quelqu’un se charge de la mission que tu n’auras plus le temps de remplir. Il faut que l’un de nous aille ouvrir pour toi la Porte de l’Au-Delà de la Vie. Sans ceux qui nous attendent derrière cette porte nous n’aurons pas la moindre chance de vaincre. »

Iasor réfléchit puis sembla soudain avoir une idée. Il se tourna vers le chef des voleurs et lui fit signe qu’il voulait lui parler en particulier.

L’archer gris et le guerrier blanc marchèrent quelques temps à l’écart du groupe, l’un parlant, l’autre écoutant.

Pendant ce temps il fut décidé que la ballerine et la barde dirigeraient la troupe en vue de pénétrer dans la ville. La ballerine avait émis l’idée que le meilleur moyen d’y parvenir serait de se présenter comme troupe de comédiens et d’entrer avec les roulottes chargées d’armes. Le plan fut retenu.

L’aventurier se mit en selle, le chef des voleurs s’engouffra dans la forêt vers une destination que lui seul connaissait et le gros de la troupe rejoignit la route en transportant les armes et conduisant les chevaux. Avant que tous ne se perdent de vue, leurs regards se croisèrent et ils se dirent adieu. Ils se retrouveraient sur le champ de bataille.

*

* *

Quand les comédiens et les voleurs rejoignirent le lieu de l’embuscade, ils remarquèrent auussitôt la disparition du corps de Val d’Ismont. Le barde ne dit mot et laissa ses compagnons dans la perplexité : il ne devait encore rien dire. Il fit atteler les roulottes avec les chevaux des voleurs, après qu’elles eussent été remises debout. Il ne fut pas possible de dissimuler convenablement les armes à l’intérieur en raison de leur grand nombre. On se contenta donc de les y entasser, ce qui rendait très dangereux la moindre fouille. Puis, les archers, afin de se mêler aux comédiens, se recouvrirent des costumes que l’on trouva dans les malles. La cinquantaine d’hommes fin prêts, les quatre roulottes s’ébranlèrent et roulèrent jusqu’aux murailles de la ville.

Les gardes avaient reçu la consigne d’être vigilant et cette arrivée imprévue ne les réjouit guère. Et, n’eut été la malice des comédiens et la magie du barde, le complot eût été percé à jour. En s’approchant de la ville, les comédiens expérimentés déployèrent leurs talents : les boules multicolores valsaient dans le ciel limpide, traversant des gerbes de feu envoyées très haut par les souffleurs. Les acrobates formaient une escorte agile et virevoltante autour des roulottes, faisant preuve d’une adresse qui forçait l’admiration. Et ces fastes furent recouverts par la musique intrigante, captivante et gaie, que peu d’oreilles humaines avaient encore entendues, du barde. Et bientôt, les habitants s’assemblèrent nombreux autour du cortège et de la porte d’entrée, acclamant l’arrivée de ce divertissement qui soulageait un instant la pénible vie qu’ils menaient depuis plusieurs années. Si bien qu’il fut impossible aux gardes des remparts de procéder aux contrôles de rigueur. Et peut-être ne le souhaitèrent-ils pas véritablement eux-mêmes. La petite troupe franchit donc sans déconvenue la porte de la ville. Ils étaient dans la place et tout restait à faire.

*

* *

Il avait fière allure, ce jeune magicien, sur sa monture blanche aux rênes tréssées de lanières d’or et de cuir. D’une main guidant le cheval et l’autre serrant sa lance qui brillait encore de la lumière du feu dont elle s’était imprégnée, la dague au flanc, il laissait sa côte de mailles de nacre resplendir aux rayons ardents du soleil du matin.

La forêt n’était pas trés dense et bientôt, son cheval s’orientant vers une pente montante, ses sabots foulèrent l’herbe grasse d’une étendue dégagée où ne poussaient, de proche en proche, que des arbres bas couverts de fleurs écarlates.

Près de l’un d’eux il s’arrêta pour contempler la plaine en contrebas. la lumière glissait sur le feuillage et s’éparpillait en rayons blancs, formant sur le sol des taches dansantes. Des fleurs jaunes, aux pétales en forme de corolles, étaient disséminées ça et là, comme des poches de résonnances de la clarté. Il ne s’en aperçut pas alors, mais la couronne des éléments, d’or, d’argent et d’ombre en feuilles tressées, émergea de l’invisible et vint sertir son front. Les forces de la forêt renouvellaient avec lui leur pacte.

La lumière était dense, chantante, comme peuplée de milliers de présences solennelles. Il revit en pensée le vieux bouclier de bois fendu. Ce bouclier qui servait à couvrir la cheminée dans la pièce où il avait vécu son enfance. Il avait de la fièvre et une femme était au chevet de son lit, lui murmurant des histoires de pays engloutis et les légendes des grands elfes. Le feu éclairait obliquement ses cheveux couleur d’écorce. Ses lèvres closes, souriantes, fredonnaient quelque mélodie apprise du peuple de la mer.

Le chevalier blanc éperonna son cheval qui fila au trot mesuré, dans la direction vers laquelle son instinct le guidait.

*

* *

De son côté, Tatnec s’était immédiatement rendu dans la petite citadelle qu’il venait de quitter. Il avait réouvert la trappe : le grand loup, qui se reposait de la nuit de chasse et de hurlements, l’accueillit avec la complicité dont il avait toujours su faire preuve. Il le désenchaîna et fit rouler le rocher qui obstruait l’entrée de la tanière.

Le chef des voleurs n’avait pas la moindre idée du lieu où pouvait se situer la Porte de l’Au-delà de la Vie. Mais il savait que certaines créatures en savent long sur le mystère de ce qui vit au seuil de la mort. Le loup était l’un de ceux-là. Il se pencha pour murmurer à l’oreille de l’animal les mots étranges que lui avait appris l’aventurier. Un frémissement parcouru le pelage de la bête. Son regard de braise terrifiant s’illumina. Il ressentit l’appel. Le loup se rua hors de la tanière, suivi de son maître, courant à perdre haleine vers la Porte d’Au-delà de la Vie.

*

* *

Les messagers d’Esroub étaient bien parvenus à la colline de Vent-Matin où se tenait encore le campement de l’armée de Fhélisque. Les ordres étaient clairs. Aussitôt des messagers allèrent organiser les préparatifs pour le combat. Fhélisque ne s’attendait pas à ce qui allait se produire.

*

* *

Le loup restait immobile et perplexe. La nuit était depuis longtemps tombée et Tatnec n’avait pu se guider qu’en tenant fermement la chaîne de l’animal. Pourtant ici il se mis à douter. Visiblement la bête ne voulait pas aller plus loin. C’était une partie de la forêt que lui-même ne connaissait pas, car il avait toujours cru impossible de trouver un passage de terre ferme permettant de traverser les marécages qui en barraient la route.

Les troncs des arbres semblaient volumineux et torturés. Les racines émergeaient haut hors du sol, propulsant les arbres vers la nuit. L’odeur de terre en décomposition imbibait l’air humide. Le chef des voleurs décida d’avancer seul là où le loup refusait de se rendre. Il suivit le passage le plus dégagé qui se présentait sous ses pas. Dans un ciel au bleu profond montaient des colonnes d’ombres opaques. Une masse grise vint rompre l’obscurité. C’était une pierre. Une pierre de dimension colossale : elle dépassait d’une fois la taille humaine. En s’approchant, il put y distinguer des inscriptions qu’il ne parvint pas à déchiffrer. Il posa sa main sur elle. Il sentit trembler quelque chose. La peau de sa main frôlait la peau de la pierre, cherchant peut-être à combler d’un contact les millénaires d’évolution qui séparaient leurs textures. La pierre s’ouvrit. Une fissure noire s’agrandit. Tatnec recula précipitamment et se cacha derrière un arbre. Il observa. La faille ne cessait de s’accroître. Bientôt, elle fut si large qu’elle envahit toute la pierre. Et d’elle il entendit monter des bruits. Des pas. Des pas en grand nombre, des pas de chevaux qui foulent décidés la nuit. Et les pas s’approchaient, en rythme vigoureux et fracassant, comme une clameur de guerre, comme un cri de victoire.

Et de l’irréel ses yeux virent émerger d’étranges et grands cavaliers. Les uns après les autres, leur nombre croissant à chaque instant, ils jaillissaient de la faille, brisant un court instant la structure du temps au moment de leur apparition . . . si bien que leurs gestes semblaient alors plus lents, plus lourds, comme s’extirpants de quelque chose qui les engluait. Ils furent bientôt quelques centaines et attendaient.

Le dernier des cavaliers apparut alors à son tour. C’était Val d’Ismont. Tatnec le reconnut aussitôt, bien que son aspect n’eut plus rien d’un corps. Son cheval, tout comme lui, étaient couverts d’une peau qui paraissait transparente. Mais, en plissant le regard, il pouvait voir, dans l’enveloppe fantomatique de Val d’Ismont, l’entremèlement de multiples fils rouges et luisants. Comme des nervures qui descendaient dans ses membres. La volonté avait si intensément imprégné sa chair durant sa vie qu’elle en conservait les formes. Elle bâtissait un corps d’au-delà à cet homme né pour combattre.

Devinant la présence de celui qui les avait libéré, Val fit approcher son cheval de la cachette du chef des voleurs. Et celui-ci, n’osant esquisser le moindre geste, contempla les terribles prunelles du guerrier. Elles semblaient translucides. Et cette transparence était traversée par une lueur lointaine. Comme un soleil mourant qui rougeoit sur une mer pourpre.

Les deux regards ne se croisèrent qu’un instant. Val d’Ismont poussa un puissant cri de guerre et son cheval s’engouffra dans la forêt, immédiatement suivi de la cohorte invincible des morts.

*

* *

Iasor arriva au pied d’une vaste batisse de pierre dont les murs étaient épais comme celui d’un chateau fortifié. Il descendit de sa monture. La porte de bois de l’entrée était grande ouverte. Il entra. Il se retrouva dans une salle aux dimensions gigantesques. Elle occupait toute la grandeur de la bâtisse. Des tables massives y étaient déposées en grand nombre. Sur chacune d’elles, mais aussi accrochées aux murs, étincellait une multitude d’armes : de fines lames d’épées longues, des arcs et des carquois, des boucliers ornés, des armures de toutes tailles. En les examinant, l’aventurier s’apperçut aussitôt qu’il s’agissait là d’armes rares, forgées par des mains expertes à allier le fer et la magie. Les épées semblaient coulées dans un métal dont la couleur était tantôt celle de l’or, tantôt celle du cuivre, mélant les reflets roux et chauds aux scintillements graves du métal solaire. Leurs manches étaient sculptés dans de l’argent clair. Les flèches, quant à elles, étaient faites d’une matière presqu’aussi translucide que le diamant poli. Pourtant leur poid égalait à peine celui d’une plume d’oie. Des formes complexes de serpents s’entrelaçants courraient sur les larges boucliers. Les armures avaient de si fines mailles qu’aucune flèche n’aurait pu trouver de faille où perçer. Mais surtout, le jeune magicien pressentait qu’un enchantement d’astres rendait ces armes mortelles aux guerriers de brumes.

Il fut intrigué par l’absence de gardiens, comme si ces armes avaient été déposées là à l’attention des visiteurs du crépuscule. Il prêta attention au bruit mais ne perçut rien que le calme orangé d’un jour qui s’achève.

Il se demanda comment transporter ces précieuses armes à ses compagnons. En faisant le tour de la maison, il découvrit un vaste chariot. Il y chargea toutes les armes qui pouvait y contenir, ce qui représentait une quantité considérable. Mais il imaginait mal le cheval du barde prendre seul en charge une telle masse. Cependant celui-ci vint de lui-même se placer entre les branches du chariot. Iasor l’atela et fut surpris de constater qu’il pouvait le tirer sans peine : soit que, comme il l’avait constaté, les armes enchantées furent légères, soit aussi que le cheval blanc eut la force d’un destrier de l’espoir. Il laissa derrière lui la maison de pierre.

Préparatifs de guerre

L’armée noire était en marche. Afin de parvenir dès le lendemain aux remparts d’Edronne, Fhélisque avait décidé de couper à travers la forêt, malgré les difficultés que cela représentait pour toute une armée en ordre de bataille. Et si tout s’était passé comme son plan le prévoyait, ses armées seraient arrivées au matin et personne n’auraient pu offrir de sérieuse résistance.

Mais il se produisit une chose inattendue : la forêt et les êtres des éléments tinrent leur serment d’aide envers le jeune magicien. La nature se déchaîna autour de l’armée de l’ombre, la terre se soulevait et retombait en avalanche sur les spectres, les esprits du vent tournoyaient autour d’eux et les agassaient tant que le peu d’ordre qui avait pu être maintenu fut rompu. Dans les marais, les tourbes s’ouvrirent en nombre sous les pieds des guerriers en armure, la pluie fouettait violement les chevaux de l’ombre qui rechignait à avançer. Si bien que Fhélisque, la rage dans l’âme, ordonna la retraite et fit rejoindre la route à ses troupes. Il perdit ainsi deux bonnes journées que les comédiens et les voleurs surent employer.

*

* *

Le moment est venu à présent de dire ce qu’était Edronne. Ville-promontoire dominant les terres de l’Ouest, elle avait été fondée par les êtres-lumière au cours de leur longue imigration occidentale. De cette origine, elle conservait sa situation, le point le plus élevé d’un plateau qui surplombait la naissance des Terres de l’Ouest, si éloignées du sommet de la falaise, si bleues aussi sous le soleil, que le nom d’Edronne-le-Promontoire trouvait là une heureuse justification.

Pour rejoindre le niveau du la mer, auquel étaient situées les Terres de l’Ouest, il n’y avait qu’un seul chemin : un sentier taillé dans le roc de la façade quasi-horizontale de la falaise. Cette falaise vertigineuse expliquait qu’on n’eût pas vu de commerce se développer entre l’Est et l’Ouest du Continent ; il faut dire qu’elle s’étirait au bas mot sur deux mille cinq cents lieues, le sentier que nous venons de décrire se trouvant être l’une des quatre seules voies d’accès recensées à ce jour. On se doute bien que la taille du sentier (qui laissait d’ailleurs à peine passer un mulet et son conducteur à ses côtés) n’avait pas été le fait des êtres-lumières. Il avait suffi aux êtres de la clarté d’attendre le lever du soleil, qui avait lieu à l’horizon du plateau, au-dessus des arbres de la forêt d’Edronne, pour, suivant dans l’air azuré les rayons du soleil, se laisser glisser lentement vers la Mer de Poussière. Non, le sentier d’Edronne avait été taillé par des générations d’aventuriers habiles et téméraires, tant venus du bas que du haut, mais aussi par des mercenaires payés par le peuple qui était venu occuper Edronne désertée. C’étaient donc à présent des humains qui occupaient Edronne. Depuis cinq siècles, ils s’étaient employés à embellir, à équiper et fortifier la ville.

*

* *

Les gardes avaient laissé rentrer dans l’enceinte d’Edronne la troupe de joyeux drilles – sans se cacher qu’une bonne moitié de la bande avait l’air louche, et ma foi plutôt inquiétant- et familier. Les badauds eux-mêmes mêlaient à l’attrait du spectacle un sentiment de révolte sourd, qui n’avait pas encore d’objet bien précis, mais dont le barde et la ballerine, attentifs à de nombreux signes qui ne trompaient pas, se promettait de faire bon usage.

En attendant, la troupe s’installait sur l’une des plus grandes places de cette ville qui abritait bien vingt cinq mille âmes, sans compter les faubourgs, tous ceux qui, voyageant vers l’ouest, avait vu leur aventure écourtée par la perspective de la Mer de Poussière et d’un descente par le sentier d’Edronne. Tandis que les comédiens s’évertuaient à attirer sur eux l’attention des gardes et des vigiles, la moitié obscure de la bande inspectait les lieux et tentait de tirer profit au mieux de l’architecture edronnienne.

La ville était ceinturée par deux épaisses murailles s’achevant au bord de la falaise. Là, puisqu’aucune agression n’en pouvait venir, on avait seulement érigé un murais destiné à protéger les habitants du vide. Entre la muraille extérieur et celle de l’intérieur se tenait un espace de dimension modeste, destiné à abriter la garnison chargée de défendre la ville. On y trouvait des baraquements pour les hommes d’arme et des écuries pour les chevaux. Quiconque voulait pénétrer dans la ville devait d’abord franchir la première porte extérieure, traverser l’espace gardé entre les deux murailles, puis franchir la seconde porte donnant sur la ville et ses habitations. C’est pourquoi tout passage ne pouvait s’effectuer que sous l’oeil vigilant de la tour de garde où des guetteurs se relayaient jour et nuit.

La tour de garde était une construction imposante. Elle avait pour assise les deux murailles de la cité, si bien que le sol de son premier étage surplombait les deux portes et formait un toit joignant l’une à l’autre. Comme pour épouser la forme des portes, ce toit était voûté et des monstres aux yeux terribles jaillissaient de la pierre. La tour était large et comportait plusieurs étages. Les premiers abritaient une grande partie de la garnison. Mais le dernier, surplombé par un très haut toit en forme de pointe d’épée large, abritait les dignitaires et le régent de la ville. C’était là que Chamax le traître siégeait.

Par un système de leviers et de chaînes sortants par d’étroits orifices de la pierre, la tour commendait à l’ouverture de chacune des deux portes.

Pour accéder à la tour elle-même, il n’y avait que deux voies possibles. La première était une ouverture pratiquée sous la voûte de la tour, c’est-à-dire dans le sol de son premier étage. Une large platerforme en descendait, suspendue par de puissantes chaînes. Une dizaine d’hommes en armure pouvaient y tenir à la fois.

La seconde entrée de la tour se trouvait à l’intérieur de la ville : il s’agissait d’une porte étroite dont les battants étaient de fer forgé. A tous égards, elle constituait un système bien moins compliqué que la première entrée, puisqu’elle s’ouvrait sur la ville dont on ne craignait pas de menaces.

Ce dispositif ingénieux permettait à la citadelle de s’isoler de façon efficace, à la fois de l’extérieur et de l’intérieur de la cité. Si bien qu’un ennemi qui eût brisé les grandes portes et envahi la ville n’en aurait pas pour autant détruit toute résistance. Mais ce double isolement n’avait pas été pour rien dans la tournure qu’avaient pris les événements. Car il arrive parfois que les murs projètent la forme de leurs ombres dans les âmes des hommes. C’est ainsi que les dirigeants d’Edronne et la troupe, vivants ainsi à l’écart de la ville elle-même afin de la protéger plus efficacement, s’en était éloignés et constituaient une classe à part.

Ce n’était toutefois pas le cas de tous les hommes de la garnison dont une bonne partie franchissait chaque soir la porte aux battants de fer pour retrouver leurs familles. Chez ceux-là, la maladie ténébreuse qui avait atteint les dirigeants d’Edronne ne s’était pas encore emparée de leur coeurs. Ils n’accomplissaient leur devoir que par fidélité au serment qu’ils avaient jadis prêté. Et depuis quelques temps avec beaucoup moins de bonne volonté.

*

* *

Lorsque la troupe de comédiens et des voleurs franchirent les deux enceintes, ils eurent donc tout loisir d’observer ce dispositif de protection. Il était bien évident que si nos hommes voulaient être en mesure de faire face à un assaut des armées de l’ombre, ils devaient s’assurer qu’en aucun cas les portes ne leur seraient ouvertes. Il fallait donc s’emparer de la Citadelle d’Edronne.

De concertation entre la ballerine et le barde, un plan d’attaque fut décidé. Tandis que, le soir venu, sur la grande place, les comédiens, les jongleurs et les acrobates s’étaient mis en place (non sans hâte) pour une représentation spectaculaire, la troupe des voleurs se rendit discrètement jusqu’à la petite porte aux battants de fer qui permettait d’entrer dans la citadelle. Le barde, dont les talents d’archer eussent sans doute été apprécié pour cet assaut, ne put cependant se joindre à eux car la magie de sa musique s’avérait plus nécessaire que celle de son arc.

Au son de ses accords, une grande partie de la ville était accourue et, même parmi les hommes de la garnison, on avait abandonné son poste pour assister au spectacle. Il fut ainsi beaucoup plus facile aux voleurs de se saisir des armes entreposées secrètement dans la roulotte et de circuler incognito dans les rues de la ville. La ballerine, qui avait conservé la dague de notre aventurier, assumait le commandement de l’expédition.

Lorsqu’ils parvinrent à la porte, la ballerine et deux voleurs se mirent en place devant tandis que le reste de la troupe se tenait à l’affut aux angles des rues. Puis ils simulèrent une agression et bientôt la porte de fer s’ouvrit pour laisser passer un détachement d’hommes d’armes. A ce moment, les voleurs jaillirent de l’ombre et maitrisèrent en silence ce petit détachement. Ils pénétrèrent dans la tour et refermèrent la porte derrière eux. D’étages en étages ils parvinrent ainsi à se faufiler silencieusement. Mais bientôt l’alarme fut donnée dans la citadelle et les voleurs durent l’investirent en bataillant ferme. Ils étaient dans la place et la garnison ne s’attendait pas à un assaut au coeur de sa force.

La ballerine allait agilement de place en place et pressait les voleurs de gagner du terrain. Car la rapidité était leur arme décisive et si les troupes de la ville ou de la zone entre les deux murailles était alertées, l’entreprise s’avérerait rapidement vaine. Bientôt toute la tour fut investie à l’exeption des étages supérieurs où logeaient et siégeaient les dirigeants. Ceux-ci étaient en effet protégés de la garnison par une porte vérouillée. A l’aide d’un grappin qu’ils lançèrent d’une des fenêtres, les voleurs pénètrent les étages supérieurs en usant de leur habileté à l’escalade. La ballerine et cinq d’entre eux pénétrèrent ainsi dans la place.

Les dignitaires, plus rompus à la discussion qu’au maniement des armes, se rendirent aussitôt et il ne resta bien tôt plus qu’un étage à investir pour que la tour tombe entre leurs mains. Sur la place, le barde devait redoubler de talents pour captiver son auditoire alors que les bruits de la bataille commençaient à se faire entendre dans le vent du soir. Les voleurs crochetèrent les multiples serrures de la dernière porte et en franchirent aussitôt le seuil. Mais, en entrant, le premier d’entre eux se trouva comme projeté violemment ce côté sur un mur, une large entaille de sang tracée sur sa poitrine. Il s’écroula mort. Devant eux, un guerrier de l’ombre leur faisait face, le corps nébuleux sillonné de volutes ténébreuses, une épée glaciale dégainée. Les quatre voleurs s’apprétèrent à se ruer sur lui, mais la ballerine les retint d’un cri : elle savait qu’elle seule avait une arme capable de l’atteindre. La dague blanche au poing elle marcha sur son ennemi. Dans le lointain leur parvenait, assourdie, la musique du barde.

*

* *

Il n’y avait pas à proprement parler de chemin mais l’herbe était courte et l’espace dégagé entre ces collines. Par endroits ne poussaient plus que ces quelques arbres bas parsemés de fleurs jaunes que Iasor avait déjà aperçu à l’aller. Pourtant, le jeune magicien, dont le cheval tirait le chariot chargé d’armes resplendissantes, dû dévier quelque peu le tracé qu’il avait quivi en venant car son attelage imposait des voies plus praticables.

Et c’est ainsi que, de détours en détours, il parvint à un étroit sentier entre de hautes herbes qui longeait la forêt. Bien qu’il ne sache pas exactement jusqu’où celui-ci le menerait, il pensait qu’il se rapprochait du berçeau du soleil, l’Est, c’est-à-dire d’Edronne. La progression étant rendue plus facile par la présence du sentier, il longea ainsi la forêt qui se poursuivait à sa droite. Elle était épaisse et ne laissait rien paraître de ses profondeurs cachées. Mais, bientôt, il crut distinguer, entre les branches les plus hautes, le sommet d’une tour délabrée. Il ne pouvait pas le savoir, mais il s’agissait là de la tour secrète du chef des voleurs. Et, n’avait été le mystérieux pouvoir que lui conférait son amitié avec les esprits des éléments, pas une pierre de l’édifice n’eut pu percer le rideau de feuillage pour apparaître à sa vue.

A cet instant même, le chef des voleurs venait de pénétrer dans son édifice. Il laissa son loup dans le cercle de pierre de la tour, sans lui faire réintégrer sa cache, car il craignait qu’à présent sa garde féroce ne soit rendu nécessaire autour de son repère. Puis il s’enfonça dans la forêt. Tandis qu’il cheminait ainsi, il entendit bientôt des bruits de sabots sur la route. Se mettant à l’affut dans un bosquet il pu voir, sortant d’un tournant, l’attelage étrange et lumineux de Iasor qui allait d’un pas mesuré. Il sortit de sa cachette et les deux hommes se reconnurent.

Le cavalier blanc et l’archer gris échangèrent quelques paroles.

Ce dernier lui raconta les événements de la nuit et, en les entendant, le jeune magicien devint méditatif.

– « Si les morts sont entrés en guerre, la bataille aura lieu d’ici peu » dit Iasor. « Il faut que je sois à Edronne le plus vite possible sinon toute résistance sera vaine car ils n’ont aucune arme pour tenir tête aux hommes de l’ombre. Et sans magie, ils ne pourront résister à leurs sortilèges. Je n’ai pas le choix. Avec ou sans arme il faut que je sois à Edronne le plus vite possible. Sinon les armées de Fhélisque ne rencontrerons aucune résistance et tout sera terminé avant mon arrivée. C’est toi qui te chargeras de transporter ces armes. »

L’archer gris acquieça, mais, avant que leurs routes ne se séparent à nouveau dans la hâte, il enjoignit Iasor de prendre une épée dans son équipement.

– « La lance est inefficace pour le combat rapproché sur les murailles d’une ville », précisa le voleur.

Le jeune magicien s’approcha du chariot d’armes qui étincellait au soleil et y choisit une longue épée. Sa lame était d’un or très pâle, mais sa garde était de cuivre et d’argent. En la soupesant il remarqua qu’elle semblait étonnement légère et il la mis dans son fourreau, non sans en avoir sorti la vieille lame d’acier qu’il planta, droite, sur le rebord de la route.

Le vent faisait vibrer le feuillage et, à cet instant, lui revint en mémoire le bruit d’un cours d’eau. Il était dans un chêne, au bord d’un fleuve. Là, entre l’écorce et la sève, il avait caché un vieux casque rouillé orné d’immenses cornes et un coffre où il rangeait ces pierres blanches qu’on appelait les yeux d’elfes. On en trouvait parfois sur les berges du fleuve, car elles roulaient dans son lit et parfois s’en égaraient. Quans la lune était pleine, les pierres luisaient au fil de l’eau si bien que, ces soirs où il restait là à contempler les étoiles, il croyait que mille torches blanches s’étaient allumées sous le fleuve et qu’une armée y était en marche dans la nuit pour rejoindre la mer.

Il detella son cheval et l’enfourcha. Puis il partit au galop en adressant un dernier salut à son ami.

*

* *

La ballerine avait évité de justesse les coups de lame que le guerrier ténébreux faisait pleuvoir sur elle. Elle tournait autour de lui et se contentait d’esquiver. La citadelle avait donc été si bien investie de l’intérieur par la trahison de Chamax que Fhélisque y avait pu introduire un guerrier de l’ombre.

La lame siffla au-dessus d’elle. Mais le pas suivant elle s’était encore rapprochée de lui.

Maintenant l’alerte était donnée et toute la garnison allait tenter de les déloger de la citadelle.

La lame glissa sur son bras du sang coula sur sa main. Elle ignora la douleur et, tout en continuant à tourner autour de lui, elle se rapprocha.

S’ils ne parvenaient pas à gagner la garnison à leur cause, ils se trouveraient bientôt pris en tenaille entre les soldats de la ville et les guerriers de l’ombre.

Elle évita un nouveau coup. Tandis que la lame poursuivait sa course, emportée par son élan, elle pris appui fermement sur ses jambes et bondit. Avant que le guerrier n’ait pu se remettre sur ses gardes elle était contre lui, ses yeux verts tout proches de ses prunelles rouges, sa lame se faufilant entre les jointures de l’armure de ténèbres et plongeant dans sa poitrine de vent et de fumées. Le guerrier vascilla, tomba et disparu. La citadelle était à présent au main des voleurs.

Destin

Depuis quelques heures, il chevauchait bride abbatue, perdu dans ses pensées, bourrasque blanche dévalant le sentier, quand tout à coup surgirent devant lui deux silhouettes d’ombre lui barrant le passage. Emergeant de son rêve, il reconnut le capitaine de l’ombre et le dernier des guerriers qui lui restait.

Cette fois, Iasor aurait été en mesure de marcher sur eux pour les affronter, mais il savait que le temps était compté pour la ville. Aussi, en les voyant, tourna-t-il bride et coupa à travers champ pour éviter l’affrontement. Ses ennemis n’étant pas montés, il s’assura qu’il les avait suffisammentt distancé avant de réduire l’allure. Mais à ce moment précis il vit surgir de derrière les arbres les silhouettes ténébreuses de ses poursuivants.

A nouveau il fit faire un écart à son cheval et fila dans une direction divergente. Cette fois il prit garde d’avoir laissé entre eux une distance considérable pour qu’il fut certain qu’aucune personne à pied n’eût pu le rejoindre au pas de course. Son cheval soufflait et suait. Mais ce fut peine perdue car, en gravissant une colline, il vit apparaître le capitaine et son guerrier qui l’attendaient.

Son cheval, quoique de race puissante, commençait à être las de cette fuite recommençée. Pourtant Iasor lui fit à nouveau faire un détour et partir sans engager le combat. Sa monture gravit en peinant une pente que la forêt semblait avoir depuis peu reconquie : Iasor devait se faufiler entre les troncs d’arbres en courbant l’échine pour maintenir sa vive allure. Parvenu en haut de la colline, la forêt cessa brusquement et une plaine recouverte d’herbe pâle s’étendit devant lui. Elle descendait jusqu’à un lac. Ce dernier était si grand que seule sa berge bordant la plaine était visible. Et, dans le creux de la plaine, notre aventurier vit deux formes sombres qui attendaient.

Il arrêta sa monture. Son pelage ruisselait. Un long moment il lui laissa reprendre son souffle. Les deux formes ne faisaient pas mine de s’approcher. Iasor avait le regard fixe et le visage inexprésif. Il plongeait dans ses pensées, puis plus profond encore, et, de nouveau, après un long silence sans image, des bruits et des formes lui apparurent. Son corps semblait se pétrifier peu à peu, comme s’il eut été soumis à quelque sortilège.

Il chercha, sentit qu’il engageait sa main dans une masse grouillante d’insectes et défit le noeux de douleur.

Calmement il revint à lui-même. Son cheval reprenait ses forces et relevait la tête. Le soleil éblouissant frappait la surface lisse du lac. Le capitaine de l’ombre et son soldat avaient dégainé leurs épées de glace.

Alors le jeune magicien leva sa lance, poussa un puissant cri de guerre et éperonna son cheval qui s’élança et dévala la pente, piquant droit sur ses ennemis. Aussitôt le soldat de l’ombre lui répondit par un cri inarticulé et terrifiant en se ruant sur le chevalier. Le vent claquait autour de Iasor. Il vit le soldat de l’ombre s’approcher, l’arme nue et pied à terre. Il pointa sa lance sur son torse. Le choc l’ébranla.

Sa lance brisa l’écus de ténèbres, rompit l’armure d’acier, traversa la chair de nuées, déchira les tendons et les muscles de néant et rejaillit par le dos du guerrier mort, comme un éclair blanc qui a surgis des nuages.

Mais l’obstacle soudain rencontré freina si violemment sa course que notre héros en fut désarçenné et tomba à terre. Sa lance resta fichée dans le corps du soldat. Il roula sur l’herbe. C’est le moment que choisit le Capitaine de l’ombre pour attaquer.

Il s’approcha d’un bond pour frapper le jeune magicien désarmé et étourdi par sa chute. Mais tandis que sa lame s’abattait sur le corps recroquevillé de Iasor, celui-ci se redressa brusquement sur ses genoux, sa lame para la lame du guerrier et brisa son élan, la laissant immobile tandis qu’à son tour elle s’abattait sur le bouclier noir.

Le Capitaine de l’ombre en fut si surpris qu’il recula et laissa à Iasor le temps de se remettre sur ses pieds.

Iasor avait dans ses yeux la détermination de vaincre, au coin de ses lèvres le goût du sang. Sa lame d’or pâle semblait brûler sous le soleil, l’éclat de son armure de nacre blessait les yeux de son ennemi, sa couronne était parcourue d’une vive lumière qui traversait son front et sillonait sa chevelure. Et c’est dant une même flamme que semblaient se fondre le métal couleur d’or, le nacre blanc, les reflets rouges de ses cheveux chatains et le sang qui maculaient sa joue. Face au magicien, les ténèbres du grand guerrier tremblèrent comme vascille l’ombre quant une torche s’est allumée dans l’obscurité.

Iasor attaqua avec toute la force dont il était capable. Ses coups pleuvaient sur son ennemi qui avait à peine l’agilité nécessaire pour les parer. L’épée du magicien ne s’accordait aucun répit, des étincelles jaillissaient tandis qu’elle frappait sans relâche l’épée, le bouclier ou l’armure du Capitaine. Iasor s’acharnait tant que bientôt, tout le corps du guerrier fut parcouru de flammèches. Le Capitaine s’épuisait. A maintes reprises, il dû abaisser sa garde et laisser à son ennemi la possibilité de lacérer son armure. Il était contraint à reculer sans cesse. Un coup à peine achevé semblait suivi de deux autres. L’aventurier brisa l’écusson qui vola en éclats et broya le poignée qui le tenait. Il trancha la courroie en acier de l’armure et enfonça son épée à travers les côtes. Il frappa le gantelet de fer et sépara l’avant-bras du corps tandis que le Capitaine ne pouvait plus que laisser choire son arme. Du plat de sa lame, le jeune magicien frappa son adversaire au genoux et lui brisa l’os. D’un coup d’épée transversale donnée avec fureur, il laboura ses entrailles. D’un autre, qui suivit aussitôt, il lui brisa le casque et la mâchoire. Enfin, après avoir prit une profonde inspiration et tourné agilement sur lui-même, il fit siffler son épée dans l’air et trancha son cou.

Le Capitaine de l’Ombre s’effondra. Sa tête alla rouler jusqu’au lac où elle se dissolue. Le corps frémit puis se dissipa.

Iasor aspirait l’air à plein poumon. Tout son corps ruisselait. Ses épaules et ses bras étaient infiniment fatigués. Comme si on lui avait couler du plomb bouillant dans les veines. L’air était si frais qu’il lui déchirait la poitrine. Le poignée qui tenait l’épée avait tant manoeuvré qu’il en était rouge. Ses genoux pliaient de lassitude. Mais, à chacune de ces morsures de l’effort, il sentait la vie pénétrer son corps comme un feu qui modelait sa chair et ses os.

Il remit son épée d’or dans son fourreau et ramassa sa lance. Puis il remonta sur son cheval et se dirigea jusqu’au bord du lac. Le soir descendait peu à peu.

La poursuite l’avait éloignée de sa destination plus qu’il ne l’avait imaginé. S’il voulait arriver à temps, il devait à présent suivre la ligne droite sans en dévier, c’est-à-dire traverser le lac.

Celui-ci semblait immense et s’étendait à perte de vue. Pourtant, ses eaux étaient peu profondes et, ça et là, en émergaient des bosquets et de nombreux saules. Leurs branches fines et souples caraissaient le fil de l’eau. Le soir précoce se couvrait des nuages cendreux.

Il avança dans le lac. En pénétrant dans l’eau, le cheval troubla sa surface uniforme. De petits cercles prirent naissance à ses sabots puis s’élargirent. Son cheval avanca et bientôt Iasor ne fut plus qu’un point blanc emmergeant du gris par intemitence avant de disparaître.

Et tandis qu’il s’avançait ainsi dans les marécages pour rejoindre ses amis pris au piège d’une ville assiégée dont il fallait secouer le joug du sommeil, il ne pouvait pas savoir qu’à quelques pas de là, quelqu’un le regardait. Sur la colline qui bordait le lac, non loin de l’endroit où Iasor avait affronté le Capitaine de l’ombre, au pied d’un saule dont les branches peu nombreuses semblaient former un rideau déchiré de toute part, une femme était assise.

Ses pieds étaient nus mais ses chevilles étaient parées de bracelets d’or forgés. Sa robe rouge ne lui descendait qu’au genoux. A sa taille s’enroulait une ceinture d’or et de cuivre. C’était un rouge sombre et luisant comme celui qui couvre les pommes en octobre. Puis sa robe se divisait en deux étoffes serrées étroitement contre sa poitrine qui se rejoignaient derrière son cou, comprimmant légèrement ses seins. Sur sa gorge dénudée reposait un collier d’argent blanc, finement travaillé, tombant en cascade de petites pierres précieuses transparentes qui scintillaient à la lumière du soir. Ses lèvres étaient recouvertes d’un beaume couleur de sang. Ses yeux étaient d’un noir profond. Ses longs cheveux de jais étaient noués par un foulard de soie rouge. Comme ses chevilles, ses épaules nues étaient ornées de bracelets d’or. A ses poignées cliquetaient de multiples anneaux de cuivre plus fins. Autour de ses bras, passant derrière son dos découvert, s’enroulait une large étoffe orange dont elle se couvrait de temps à autre les épaules pour se protéger du froid. Féérie de métals et d’étoffes.

Elle se tenait dans l’ombre du saule et regardait avec douceur Iasor s’en aller vers son destin.

*

* *

On entendait leur galop dans la nuit, on entendait leur galop dans le vent, on entendait leur galop dans le jour naissant, comme un cri de victoire, comme un défi insensé.

On sentait trembler le sol à leur approche. Mais nul ne les avait jamais vu. Et quand ils étaient passés, les coeurs résonnaient d’audace inexpliquée.

On entendait leurs voix puissantes dans le lointain. Mais jamais aucun mot qu’ils avaient prononçés n’était parvenu aux oreilles des hommes.

On ne savait rien d’eux que le bruit des pas de leurs chevaux qui résonnent en secret dans les coeurs.

Cette nuit-là, ils s’étaient éveillés, et galopaient aussi vite que le vent sur la terre des hommes. Un puissant chef au prunelles rougeoyantes guidait leur course.

*

* *

De son côté, Tatnec n’eut la tâche facile. Il lui fallu trouver des chevaux afin de tirer la lourde cariole remplie d’armes. Puis sa progression jusqu’à la ville fut ralentie par la présence de patrouilles et d’hommes en arme sillonants continuellement les routes. Il n’avait eu qu’une fois à faire usage de son redoutable arc, préférant la dissimulation tant qu’elle était encore possible. Le soir tombée, il dormit à couvert dans les bois et repartit avant l’aube, quand le ciel est imprégné de jour et la terre de nuit.

Mais, à sa grande surprise, il remarqua alors que la plupart des routes étaient encombrées par une multitude de fuyards, tant des paysans que des hommes d’arme, se dirigeants sans ordre vers Edronne. Malgré l’étrange contenu de sa cariole et son visage bien connu, nul ne chercha à lui demander des comptes : la terreur avait obscurci leur regard et ils semblaient ne plus rien perçevoir que l’ombre qu’ils venaient de quitter, le danger où ils se trouvaient encore et celui qui les attendrait bientôt.

En regardant en arrière sur la route, le chef des voleurs n’y vit rien de plus que les arbres verdoyants des collines, la lumière de l’aurore dans le ciel et le vent dans les branches. Tout semblait paisible. Pourtant, tandis qu’il se tenait là, immobile, à scruter l’horizon, il lui sembla, peu à peu, que la forêt était agitée par un trouble inconnu. Le vent semblait gémir des paroles hostiles, les arbres faisaient des signes menaçants, à tout moments l’horizon semblait manquer se déchirer et vomir l’horreur.

Puis, au loin, ses yeux aiguisés aperçurent quelque chose : une masse sombre sur la route. On aurait dit un épais nuage. S’il avait été possible qu’un nuage vienne ramper aussi bas. Et ce nuage s’approchait. Puis, à mesure qu’il observait, il distingua les éclats glacés d’armes, les formes confuses de lourdes machines que l’on tirait sur la route et la lueur rouge effrayante de milliers d’yeux sans âme qui semblaient pointés sur lui. L’armée de Fhélisque avait contourné la forêt et pénétrait à présent sur les terres du royaume d’Edronne.

Le chef des voleurs resta un moment à contempler ce flot d’obscurité qui ruisselait du lointain. Beaucoup des fuyards n’avaient pas vu l’armée s’approcher mais ils s’étaient réveillés avec terreur dans la nuit en pensant seulement à fuir. Les guerriers de l’ombre avaient été précédés de leurs spectres qui hantent les pensées et arpentent les plaines du rêve.

Ils avaient attaqués dans la nuit, à l’heure où les hommes ont les yeux fixés sur l’autre visage du monde et plongent leur être dans les eaux musicales de la nuit : ils avaient vus leurs formes menaçantes et savaient qu’ils marchaient sur eux.

A mesure que l’armée se rapprochait, Tatnec remarqua que celle-ci était moins imposante qu’il ne le redoutait. Manifestement, ils ne craignaient aucune résistance possible et n’avaient pas jugé nécessaire de faire nombre. Le voleur regarda son chargement étincelant : l’espoir prenait le chemin de la bataille. Il hâta l’attelage et parvint jusqu’aux murailles d’Edronne.

Depuis longtemps les derniers fuyards avaient franchis les deux portes protectrices. Il était à découvert et tous pouvaient le reconnaître. Il fit signe à la tour de le laisser entrer.

*

* *

Le mage progressait lentement dans les soupirails obscurs. A plusieurs reprises, il avait perdu son chemin et, sans son art de parler aux éléments, jamais il ne l’aurait recouvert. Il s’efforçait de ne pas penser au terme de son voyage. Pour l’instant il se concentrait sur les rumeurs qu’il sentait bruisser hors des pierres depuis quelques temps. Quelque chose l’avertissait d’un danger. Il hôta sa capuche et se tint aux aguets. Le bruit de l’eau qui goutte des pierres rythmait sa solitude. Au bout du couloir, il aperçut une petite porte. Prudemment, il l’ouvrit et se retrouva dans une pièce étroite qui semblait vide. Il y entra.

Il l’aurait sans doute traversé sans s’arrêter si quelque chose ne retenait malgré lui son attention. La pièce était déserte, si ce n’était deux chaises, une table et un chaudron renversé. Il examina chacun des objets sans rien y découvrir de suspect. Mais sa méfiance ne se relâchait pas. Bien au contraire. Il sentait une présence et scrutait à présent le vide devant lui.

Ils l’avaient entendu venir, ils l’avaient senti s’approcher. Et maintenant qu’il se tenait immobile dans la pièce, ils pouvaient le voir.

Mais c’est à présent qu’ils comprenaient avoir affaire à forte partie.

Ils savaient que cette fois ils ne sucerait pas sa vie, il savaient qu’ils ne laisseraient pas la trace de leur ricannements sur son front.

En s’approchant, ils avaient été surpris. Leur vue déformée leur faisait perçevoir toute personne drapée de brouillard et de lenteur. Mais la silhouette du vieux mage, au contraire, leur était apparue avec une netteté qu’ils n’avaient jamais encore contemplé. Ses mouvements leur étaient insupportablement vifs. Ses yeux leur semblaient brûler d’une lumière qui les blessait quand ils se posaient sur eux sans les voir dans le coin de la pièce où ils se tenaient. Ils se mis à nus par ce regard qui allait de-ci, de-là, avec les brusques sursauts d’une vigilance en éveil.

Il promenait son regard sans relâche d’un endroit à l’autre de la pièce vide. Il se sentait épié et n’était pas de ceux qui passent sans relever les défis que murmurent les ombres. Il examinait alternativement les chaises, la table, les murs, le chaudron, la porte et recommençait ensuite dans un autre ordre son investigation. Rien n’aparaissait suspect. Puis il vit les contours de la pièce onduler et les objets commençer à se dilater confusément. Il cru d’abord que son attention se relachait et eut un sursaut de vigilance. Mais, autour de lui, la pièce parut continuer à se pénétrer de brumes. Puis il aperçut, l’espace d’un instant, à un angle de la pièce, deux formes fantomatiques.

Ils étaient presque nus. Leur peau paraissait être devenue membraneuse et diaphane. Leurs visages étaient déformés par une attente de plusieurs siècles. A ce moment-là, les deux êtres semblaient souffrir et grimaçaient comme s’ils étaient transperçés par une lumière trop vive.

Puis la vision se dissipa et, l’instant d’après, les deux formes avaient disparu. Tout redevint normale. Le vieux magicien sourit en rabattant sa capuche sur son front. Il ouvrit la porte et s’engagea dans un nouveau couloir.

*

* *

Sur la place de la ville, le spectacle avait depuis longtemps cessé. L’alarme avait retentie. La garnison se pressait aux abords de la tour pour tenter de la délivrer. Par chance, dans la confusion, ils n’avaient pas songé à inquiéter la troupe de comédiens. Le barde, comprenant que pour le moment plus rien ne pouvait être entrepris de son côté, alla jusqu’aux remparts extérieurs de la ville qui bordaient la falaise. Tandis qu’à l’Est rampait vers lui une ombre inquiétante dévorant le soleil à peine naissant, il tourna son regard vers l’Ouest où le nuit ridait encore par endroit un ciel moins clair.

Le barde remarqua que, sur les remparts de l’Est, l’ouvrage était moins habile qu’il ne l’aurait cru : la pierre était grossièrement taillée par endroits, la hauteur des murailles était réduite, quelques lézardes étaient apparentes. Il monta sur un murais et, devant lui, commençant loin en contrebas, s’étendait la Grande Forêt. Le barde respirait l’air vif des hauteurs qui souffle au sommet de la falaise. Il faisait naître en lui un irrésistible désir d’envol. Au-dessous, comme une vaste mer verte labourée par les vents, les feuilles des arbres frémissaient en tous sens. La Grande Forêt s’étendait loin, très loin, et ce n’était qu’un peu avant d’atteindre la ligne d’horizon que le vert faisait place au bleu. La mer venait border la couleur émeraude de son azur étincellant.

Le barde sentit en lui s’éveiller le très ancien appel de la lumière et il s’en fallut de peu qu’à son tour, comme l’avaient fait autrefois ses ancêtres, il ne vienne à s’élancer des remparts et à glisser sur un rayon oblique du soleil levant, jusqu’au pays des êtres-lumières. Déjà son corps, happé par la lumière, devenait translucide, le soleil ricochait sur ses doigts cristallins, et la structure vibrante de sa silhouette semblait se déconstruire en rayons. Il se fit violence. Son corps repris son apparence : sa mission n’était pas achevée.

Mais secrètement il rêva, tandis qu’il descendait des remparts par un étroit escalier de pierre, de s’élancer à son tour sur la trace de tant de ses frères qui avaient, un matin, quitté les Terres Continentales pour ne jamais revenir.

*

* *

Il reconnut, en haut de la tour, passant à travers un créneau, le bras de la ballerine qui lui faisait signe d’entrer. La première porte s’ouvrit mais la deuxième resta close quand il parvint devant elle. Il entendit le bruit d’un roulement de chaînes et vit descendre lentement la large plateforme qui assurait l’un des accès à la tour de la garnison.

Tatnec dû faire plus de quatre chargements d’armes avant de pouvoir être hissé lui-même en haut. Durant tout ce travail, il regardait par la porte restée béante la route au loin sur laquelle s’avançait, chaque instant plus proche, l’inquiétante armée des ombres.

Quand il fut en-haut quelques voleurs de sa compagnie l’accueillirent. Ils étaient armés et manifestement sur le qui-vive.

– « Nous tenons la tour », lui dit un de ceux qui avaient manoeuvré la plateforme, « mais la garnison située à l’intérieur de la ville, malgré l’arrivée des fuyards que nous avons laissé entrer, ne s’est pas jointe à notre cause et cherche à nous déloger. Ils ont peu de chance de réussir, leur dispositif de défense est bien conçu et nous tenons tous les points stratégiques. La ballerine pense qu’ils misent tout sur un siège de longue durée, ce qui ferait notre affaire car d’ici peu de temps . . . « 

Le chef des voleurs ne répondit pas et examina les lieux.

– « Pourquoi la porte de l’enceinte extérieure est-elle restée ouverte ? » s’exclama-t-il soudain.

– « Nous tenterons de la maintenir ouverte tant que Iasor ne l’aura pas franchie pour venir défendre Edronne à nos côtés », dit la ballerine qui descendait à ce moment de l’étage supérieur.

-« Nous attendrons le tout dernier moment », ajouta-t-elle avec détermination.

Tatnec s’étonna de ce que Iasor ne soit pas parvenu à Edronne bien avant lui, mais il n’en souffla mot. L’armée était à présent à moins d’une demi-heure de la ville et, quand elle arriverait, il faudrait alors se résigner à fermer les portes et à combattre.

*

* *

Iasor se tenait dissimulé à l’ombre des dernières branches de la forêt qui bordait les alentours immédiats de la forteresse d’Edronne. Le pelage de son cheval était encore détrempé car il avait dû nager pour traverser le lac. La fatigue se lisait sur le front de l’aventurier. Il s’arrêta un moment pour juger de la situation.

Il se trouvait dans une avançée de la forêt et, de ce fait, sa progression n’avait pu être repérée. Il était à mi-chemin entre la porte de la muraille et le gros de l’armée des ombres qui s’avançait. Quelques cohortes cependant la précédaient et allaient bientôt parvenir à sa hauteur. L’une d’entre elle, une cinquantaine de guerriers tout au plus, s’était déjà avançée sous les murailles et avait franchie la première enceinte par la porte restée ouverte. Il n’avait plus un instant à perdre. Tout en serrant dans ses mains les rennes il dégaina son épée, leva sa lance dans son autre main, éperonna son cheval et jaillit hors de la forêt.

Ce fut le gros de l’armée qui bien sûr l’apperçu en premier. Mais elle n’était pas en mesure de l’attaquer. Fhélisque, qui la conduisait, sursauta sur sa monture en voyant soudainement son pire ennemi s’élancer entre lui et sa proie.

Avant que la cohorte de guerriers ténébreux ne s’aperçoivent de sa présence, il avait bondi sur eux et tranché quelques têtes dans son élan. Il força ainsi le passage et parvint, au triple galop, jusqu’à la porte où il ne ralentit pas même sa course en transperçant la poitrine d’un guerrier qui s’était retournée pour lui barrer la route.

Plus d’une trentaine d’entre eux s’étaient aventurés dans l’espace entre les deux enceintes, mais n’avaient trouvés personne pour leur tenir tête. Quand ils virent soudainement ce guerrier, vêtu de blanc, franchir en trombe l’entrée, ils se ruèrent d’un même mouvement dans sa direction, l’épée à la main. Iasor avait arrêté son cheval et se tenait près de la seconde porte qui ne s’ouvrait pas. Sa monture piaffait de nervosité. De toute part s’élançaient des guerriers qui seraient sur lui d’un moment à l’autre. Il se tint près à engager le combat. A ce moment il entendit un bruit continu de métal au-dessus de lui. Il leva les yeux et vit descendre lentement la plateforme.

Mais il dû les baisser aussitôt pour parer le coup du premier guerrier de l’ombre qui courait jusqu’à lui pour ensuite, du plat de sa lame, fracasser le casque qui protégeait sa nuque et briser ses vertèbres. Un autre surgit par derrière. Le cheval rua et le projeta dix mètres plus loin, la poitrine enfonçée.

Enfin la plateforme fut à terre et il pû y faire y monter. Mais, de toute part cette fois, les guerriers de l’ombre l’entouraient et se massaient aux abords de la plateforme. Ils étaient une bonne trentaine, hurlants et effrennés, qui encerclaient Iasor et s’apprêtaient à frapper.

Alors, lâchant les rennes de son cheval, brandissant son épée d’une main et sa lance de l’autre, l’aventurier se mis à frapper frénétiquement autour de lui. L’épée d’or pâle tranchait des mains, des bras, brisait des épées dans son élan, plongeait dans des gorges, ressortait et se plongeait à nouveau dans les poitrines des assayants.

Le jeune magicien haletait. Le cheval broyait sous ses sabots les casques et les crânes, repoussait un instant le flot qui se déversait sur lui aussitôt après. Iasor donnait de larges coups de lance en la faisant tournoyer au-dessus de lui. Puis l’abattait sur une armure qui se brisait sous le choc. Il ne cherchait plus à distinguer où il portait toute sa force mais frappait sans discernement dans la masse de métal qui se pressait contre lui, tranchait les armures et les chairs, lacérait les visages hideux des créatures de l’ombre.

Les coups pleuvaient contre son armure blanche. Une lame effleura son épaule et laissa un profond sillon rouge.

Il martelait, du plat de sa lame, les boucliers et les faisait voler en éclats. Son cheval se cabrait et, chaque fois, deux guerriers roulaient à terre pour être piétiner par les autres montant à l’attaque. Il frappait, frappait encore et parait, tandis que, peu à peu, la plateforme tirée par les puissantes chaînes s’élevait.

Quelques uns tentèrent d’y monter mais l’aventurier trancha les mains griffues et transperça de sa lance ceux qui étaient parvenus à s’y agripper.

Il s’élevait lentement au-dessus d’eux tandis qu’ils assistaient impuissants avec des hurlements de fureur.

Puis la plateforme vint s’encastrer, vingt mètres plus haut, dans l’ouverture horizontale pratiquée dans la voûte de la tour pour ne plus redéscendre.

Les voleurs qui manoeuvraient les lourdes chaînes cessèrent leur travail quans il fut en sécurité et bloquèrent le mécanisme. Iasor descendit en hâte de sa monture et courra à l’escalier qui conduisait aux étages supérieurs. Il était épuisé mais gravit à vive allure les marches qui le séparaient des remparts de défense. Il respirait de larges goulées d’air qui manquaient de l’étourdir. Son bras lui faisait mal. Et, tandis qu’il grimpait ainsi quatre à quatre les marches, il entendit les lourds rouages des machines commandants la fermeture de la première porte se mettre en branle, puis le bruit sec des battants qui se heurtent pour interdire l’entrée. La lumière du dehors lui blessa les yeux de sa blancheur et il sortit de la tour, s’avança au bord des remparts.

Iasor regarda la plaine en contrebas. L’armée de l’ombre l’avait entièrement recouverte. A peine restait-il ça et là quelques tâches vertes ou brunes laissant deviner l’existence du sol, martelé par les pas des figures du chaos.

Puis, il lui sembla que le grouillement de l’armée de l’ombre s’attaquait à la troisième dimension de l’espace. C’était un spectacle grotesque et grandiose. Masse grouillante informe d’êtres puants et grognants, l’armée de l’ombre semblait maintenant parcourue de pulsations rythmiques, animales, presque marines : un processus était en cours, et bientôt il aboutit : de la marée noirâtre émergèrent ça et là des pointes de vie démoniaques. Les êtres de l’ombre, distincts ou dissous, s’agglutinaient et, faisant nombre, formaient des promontoires, puis des tourelles, puis des tours qui s’élevaient lentement vers le ciel, avec une légère inclinaison vers Edronne. Ces arcs-boutants de chair, ces grappes de vie étaient autant de moyens d’accéder par le haut à la ville aux murailles puissantes.

Une coupole de mort, grouillante d’êtres pestiférés et démoniaques tombant par grappes de mont, par archipels de destruction, par guirlandes de charogne sur les défenseurs d’Edronne. Ahuri, Iasor venait de comprendre le piège terrible : il croyait vivre un cauchemar.

Les corps enchevêtrés aux corps, les muscles enserrant la chair, les clairs rempants le long des os, la coupole de ténèbre se dressait peu à peu au-dessus de la ville, tandis que l’obscurité inondait les rues vers le centre. Et, bientôt, elle allait recouvrir Edronne comme un faux ciel où les cadavres moisis d’étoiles avortées pourissaient en d’innombrables yeux rouges malveillants.

Montant de chaque côté de la ville et se courbant à mi-hauteur, les murs de chair se soudaient les uns aux autres.

La jonction des lymphes de l’ombre, des plaies dévorées par les croûtes où baignaient des rognures d’ongles griffus et des yeux fendus béants, allait s’opérer. Le soleil ne filtrait plus qu’à travers des veines grouillantes et une ouverture encore libre tout en haut.

Iasor croyait sentir passer dans ses cheveux une langue râpeuse qui cherchait les interstices de son crâne pour se glisser dans son cerveau.

Les voleurs et les troubadours avaient leurs regards collés contre la voûte sans parvenir à l’en arracher. Les membres crispés, leurs mains avaient lâché leurs armes. Ils sentaient la souillure du mal s’enfonçer dans leurs ventres et s’y complaire.

La ballerine était à genoux, la nuque baissée vers sa hache tombée à terre et laissait dodeliner sa tête de gauche à droite, en un mouvement trop lent pour être naturel.

D’autres voleurs à ses côtés résistaient encore mais vascillaient au bord des remparts. Il faisait de plus en plus sombre : le sang maléfique s’opacifiait dans la coupole. Le vent était mort. Le silence était dévoré de déglutitions inarticulées et de bruits de tendons qui se déchirent.

Iasor se sentit choir. Mais il ne perçut que l’écho très assourdi de sa chute contre la pierre dans ses os.

Le grand sommeil venait tisser son sang de lumière.

Il glissa lentement vers une flamme qui trouait la nuit au loin.

Il était infiniment léger et se sentit avaler par la clarté.

Il tomba quelque part. A cet instant il savait parfaitement qu’il n’était pas lui-même, mais il l’oublia.

Peu à peu, un paysage émergea, en demi-teinte sur l’obscurité. Et dans ce paysage, son corps démembré regardait. Il se regardait.

Il ressentait chaque endroit comme une parcelle de lui-même, ne pouvant toutefois en remuer aucune :

Il sentit son armure de nacre blanche éparpillée en fragments d’étoile sur le ciel noir.

Et, quelque part, de l’autre côté du monde, son coeur battre sous la mer.

Sa lance était invisible mais il la sentait fermement dans sa main : bien droite – comme la colonne vertébrale de l’univers.

Sa couronne de feuilles d’or et d’argent avait pris racine dans le sol de son rêve. Elle avait poussé, poussé, engendré de multiples rejetons et la Terre entière s’était recouverte de cette végétation. Mille forêts de lumière riaient et secouaient son métal.

Au-dessous, son crâne enveloppait la terre avec une gravité infinie.

Puis, l’instant d’après il se vit tel qu’il était avant de commencer l’aventure, avant que les Dieux ne décident d’écrire son histoire en le faisant apparaître sur le chemin pierreux des mots à l’heure du crépuscule : une image, aussi vaste que l’univers, mais plus colorée, s’imprima sur ses paupières closes. Il était enchevêtré de soleils.

Un soleil orange, pas celui du couchant, montait dans son front. De la lumière blanche fusait des doigts et de ses mains, partant de sa poitrine. Il marchait et foulait le sol d’un soleil endormi, couleur de terre. Il entendit couler une rivière entre les étoiles.

Puis la gueule noire d’une bête immense l’engloutit. Il lui labourait le ventre à coups d’épée, puis à coups de griffes quand l’épée se brisa. Il prit cent formes différentes pour ne pas se laisser broyer. Et les années passèrent dans le ventre de la bête jusqu’à ce qu’enfin il déchira un coin de sa peau pour regarder au dehors. Et voici ce qu’il vit :

C’était la nuit.

De la lumière blanche salie par les brumes rebondissait sur un sol d’herbes à demi-éveillées. Elle restait en suspend bien au-dessus de la cime des arbres qui s’étiraient pour l’attraper : les noeuds des arbres coulissaient sur eux-mêmes et se serraient convulsément avant de se défaire et s’allonger.

A cette heure-là, tout était encore confus.

Seule une sensation de chaleur circulait entre les êtres du rire et ceux qui sentaient quelque chose de lourd tomber sans fin dans leurs mémoires.

Des flammèches sursautaient d’étonnement mais des boules de brouillard n’en finissaient plus de s’entortiller sur elles-mêmes sans pouvoir s’en dépétrer.

Une femme nue s’étirait dans chaque pierre.

Comme une pluie qui tombait d’un horizon à l’autre, les étoiles glissaient lentement juste au-dessus des collines.

Des balafres lumineuses s’ouvraient et se refermaient sur un collier d’argent. La poitrine sur laquelle il reposait se soulevait et s’affaissait lentement.

Des rêves roulaient du haut de la colline vers la plaine et jusqu’aux montagnes qui barraient ma route à la mer;

Elle regardait les enfants-étoiles baver dans leur sommeil. Ses pieds chaussaient l’herbe grise et molle. Sa robe rouge collait à ses cuisses, moulait son ventre et creusait sa poitrine entre ses seins. (L’Océan raconte qu’elle pleura ce soir-là, car elle avait cru sentir l’odeur des larmes bues sur ses joues.)

Du cuivre orange-feu s’enroulait autour de ses hanches.

Elle n’avait pas la force de lever ses bras et ne le fit pas.

Quand le jour se leva les couleurs criaient leur joie au soleil mais elle n’était plus là.

Et la peau de la bête se referma.

Mais il était trop tard. Le regard de Iasor avait profité de cet interstice pour s’évader. Il avait définitivement dit adieu au ventre de la bête.

Il enfourcha un souvenir et partit au galop.

Après une nuit de course folle, il avait traversé une immense forêt. Au matin, il s’arrêta car il était au bord de la mer. Il laissa le temps jouer avec les oiseaux blancs, si bien que ce fut le soir, si bien que ce fut l’heure de partir.

Un navire venait le chercher. C’était un tout petit esquif qui n’avait qu’un mât. La mer s’enflait et la peau des vagues se craquelait. Une lumière rouge venait s’aventurer sur leurs crêtes comme un bourdonnement contre les tempes. Elle s’y était éventrée à plusieurs reprises et rampait en saignant jusqu’au soleil.

Le vent remplissait la voile du navire et l’arrachait peu à peu à l’horizon.

Quand il serait à bord, il repartirait d’où il était venu. Il naviguerait vers une île. Une île dont il faut escalader les falaises de sable avant de vasciller entre des pommiers dont les branches plient.

Assise dans l’herbe, près d’un torrent, une jeune fille espiègle y rit et refuse quand une mésange endormie au creux de sa main lui demande de la tuer.

Il se souvint alors d’un chant. Un chant que les druides lui avaient enseigné dans son enfance. Un chant qu’ils disaient avoir appris lorsqu’ils s’endorment et que la mer qui se retire leur happe la mémoire.

Il sentit sa conscience rouler sur le sable comme un galet emporté par la marée.

Des gravats de mots se cognaient sous sa langue. Il voulu les cracher. Et ils s’envolèrent. C’était un chant de combat, un immense défi en langage de dragon de lune.

Alors il ne partit plus.

Il fit demi-tour pour graver son histoire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pierre. Il fit un bond au-dessus des arbres, au-dessus de la mer, bouscula la lune, écarta les arbres et sauta dans le néant.

Dans la ville d’Edronne, sur les remparts, Iasor s’appuya sur son avant-bras pour se soulever.

Un Dieu frappa le soleil qui résonna comme un gong : l’heure de la bataille avait sonné !

Éveil

Le vieux mage passa la tête par une petite ouverture. A sa droite un torrent se fracassait contre la roche avant de poursuivre sa chute. En haut, l’ombre de la caverne où il se trouvait ne lui permettait pas de distinguer de quelle bouche de pierre l’eau jaillissait.

Il escalada la façade glissante en longeant le lit du torrent jusqu’à ce qu’il trouve l’ouverture vingt mètres plus haut. Avant de chuter, l’eau était retenue par une cuvette profonde.

Il y plongea. Elle était glacée. Il dut nager quelques temps avant de rejoindre l’une des berges de la caverne. Une petite ouverture se dessina, à sa gauche sur la paroi.

C’était une galerie étroite, visiblement taillée à même la roche sans grande méthode. Les gravats n’avaient pas été déblayés et tapissaient son sol.

Alors le mage sut que ce qu’il était venu chercher vivait encore. Il rejeta en arrière son capuchon, frappa le sol de son bâton et fit retentir des paroles étranges.

Un instant passa. Il restait immobile. Puis, semblant venir de toute part, une multitude de bruits de pierres qu’on râcle, de dents qui crissent contre le calcaire, d’ongles qui rognent la roche, écartent les fissures, décrispent les anfractuosités.

Les manges-pierres s’étaient réveillés. Il comptait sur eux pour lui frayer un passage jusqu’à la tour d’Esroub. Sous leurs dents la roche inerte des pensées fossilisées recouvrait la flexibilité du cartilage et des voies s’entrouvraient pour attaquer le Mal au coeur de sa force.

*

* *

Le barde décochait flèche après flèche.

Licence Creative Commons
Roman inachevé de jeunesse : itinéraire d’un soleil rêveur de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
Basé(e) sur une oeuvre à gregoireperra.wordpress.com.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à https://gregoireperra.wordpress.com/.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :