Publié par : gperra | 17 février 2012

Esprit d’une fête théâtrale étudiante (paru dans Registre)

COMITE ETUDIANT

Esprit d’une fête théâtrale étudiante

(A paraître dans Registres 3)

La fête et le théâtre des étudiants

Pour la deuxième année consécutive, le Comité Théâtre, constitué en Association Théâtrale Étudiante, organise à Censier une manifestation culturelle ayant pour but de mettre en lumière le théâtre étudiant qui vit à l’ombre de l’U.F.R. Théâtre et dans l’ombre de l’Université : la Fête Théâtrale étudiante. Ce peut être l’occasion – par le biais des pages qui nous sont offertes ici – de tenter de répondre partiellement à la question :

Que peut aujourd’hui apporter un théâtre universitaire au monde du théâtre ?

Nous pensons que par son contexte et son climat de recherche, l’Université peut encourager un théâtre universitaire pluriel dont la particularité serait d’être une sorte d' »école de la précarité ». Mais qu’entendons-nous par précarité ?

Peut-on se dire professionnel du théâtre ?

On ne reviendra pas sur le fait que pour faire du théâtre il faut un minimum de moyens et que pour faire du bon théâtre il faut pouvoir s’y consacrer, c’est-à-dire se professionnaliser. Cependant, entre la possibilité de faire du théâtre son métier et le « professionnalisme théâtral » existe une nuance importante : en effet l’initiative théâtrale, quant-à elle, ne saurait être « professionnalisée », sous peine d’assister alors à ces phénomènes de paralysie de la création, de hiérarchisation et de stratification des relations de groupe, de soumission aux organismes prestataires ou étatiques. Le théâtre y perd sa vie, son humanité et sa liberté. En matière de création théâtrale, le professionnalisme n’est-il pas le plus souvent illusion, suffisance ou situation privilégiée ?

Ce qui ne veut pas dire que nous opposons une pratique théâtrale amateur au théâtre des professionnels, mais qu’il nous semble que tout théâtre authentique est liée à une certaine précarité et à sa gestion. Par précarité, il faut certes entendre celle des moyens (la plus connue), mais surtout une autre précarité d’ordre plus intérieure et existentielle d’une valeur éminemment positive…

Précarité de toute recherche et de toute création

En effet, l’expérience de la pratique théâtrale nous apprend que la création est toujours une improvisation, une mobilisation générale des moyens, des idées et des facultés. La magie du théâtre, les astuces de la scène, ne sont-elle pas souvent le fruit de la gestion intelligente et apparente d’une certaine « pénurie » ? De même, face à la nécessité de créer, nous sommes toujours placés devant une vacuité, une insuffisance, car toute création demande un temps de tâtonnement dans l’invisible et de vivre ainsi une situation par essence « précaire ». Il y a peu d’acquis en matière de création, ou du moins peu d’acquis féconds tésorisables hors d’une dynamique de création et d’invention. Assumer la précarité, de notre savoir-faire, de nos moyens et de nos initiatives, signifie affirmer que la création théâtrale est une recherche et seulement une recherche au sens large et profond – et non universitaire – du terme.

Le théâtre universitaire, peut être parce qu’il est pauvre, mais surtout parce qu’il est ou devrait être un théâtre de recherche, se trouve semble-t-il le mieux placé pour assumer à la fois la précarité des moyens d’une part, et celle du principe créatif d’autre part, par son contact avec le climat de recherche de l’Université. Ce théâtre pourrait permettre de faire correspondre à une précarité matérielle subie une précarité de l’acte créatif assumée.

En ce sens, l’Université s’offre comme lieu d’apprentissage unique permettant au théâtre de renouer avec une précarité qui – cause dit-on de tous ses maux lorsqu’elle est d’ordre matérielle – devient son souffle vital et la condition de sa magie dans le domaine de la création. Un théâtre universitaire de la précarité, de l’initiative, de l’inventivité, un théâtre capable de travailler sans support au dessus d’un vide que ne masque plus l’illusion du « professionnalisme ».

Empirisme et idéalité d’un théâtre universitaire

Pour répondre à cette possibilité de développement d’un tel théâtre au sein de l’Université, nous éprouvons la nécessité d’une organisation spécifique. Le théâtre universitaire étant pluriel, informel, insaisissable, l’organisation d’une fête théâtrale doit également répondre à un critère de souplesse. Il s’agit non pas de contrôler, définir ou canaliser mais surtout de favoriser un climat de rencontres, une certaine vie .

Si les principes d’organisation de notre fête, nés d’une longue réflexion collective de décembre 95 jusqu’à aujourd’hui, semblent caractériser une certaine forme de théâtre et d’organisation, il est important de souligner que ces principes n’ont pour autre but que de permettre l’émergence de cette vie théâtrale informelle. En effet ces principes ont surtout une visée pratique et pragmatique. Car ce n’est pas seulement du point de vue idéologique que le fonctionnement traditionnel des festivals est contestable (sélection, récompense, billetterie, etc.) mais surtout parce que ce type d’organisation étouffe, entrave ou inhibe l’initiative créatrice théâtrale. Vis-à-vis de cette dernière, l’institution devrait prendre conscience de sa valeur, de sa rareté, et adopter le rôle de la sage-femme bien plutôt que du juge.

Nos principes sont donc :

– Pas de sélection, ni au départ ni à l’arrivée, tous les spectacles sont les bienvenus ;

– Le festival a lieu dans les locaux de l’Université afin d’affirmer que celle-ci peut être autre chose qu’un lieu de consommation du savoir ;

– notre association n’est en aucun cas une émanation ou même un partenaire de l’institution universitaire (de l’U.F.R. Théâtre, du Service Culturel ou autre) ni ne souhaite le devenir. Nos rapports avec l’administration de Censier sont ceux d’étiuudiants.

– Les représentations sont gratuites et ouvertes à tous ;

– Les spectacles ne sont pas nécessairement aboutis, il s’agit de vouloir présenter son travail ;

– Les spectacles peuvent être produits autant par des étudiants que des non-étudiants ou des troupes mixtes. Pas besoin de carte d’étudiant ou de « pourcentage d’étudiants » pour jouer à la fac, le désir d’inscrire, d’offrir et de partager sa pratique théâtrale dans un lieu universitaire étant à lui seul décisif du lien réel entre le projet et l’Université ;

– Il s’agit d’un travail de groupe où tout les participants sont invités à contribuer à l’organisation. Par ce biais, nous voulons fermement nous opposer à la dichotomie administration/création qui empoisonne la vie théâtrale moderne.

Retrouver le sens de la fête

Pour vaincre cette dichotomie il n’existe qu’une arme : le temps et le groupe. Aucune mesure administrative ni aucun développement des infrastructures de communication ne peuvent rien contre elle. Dans l’Espace Vide, Peter Brook a forgé la notion de « théâtre immédiat » pour caractériser la force de cohésion qui naît du seul acte de partager du temps ensemble. Nous pensons que cette force est non seulement porteuse au niveau de la création esthétique, ainsi que l’affirme Brook, mais peut également s’opposer à la dichotomie entre créateurs et administrateurs. On pourrait dire qu’il s’agit d’élargir le champs d’action du « théâtre immédiat » au delà de l’esthétique jusqu’au domaine de l’organisation.

C’est tout à fait sciemment que nous avons préféré le terme de fête à celui de festival pour caractériser notre manifestation culturelle. Car une fête n’est rien d’autre que du temps que l’on décide de passer ensemble dans un esprit commun. Préparer une fête, ce n’est donc pas seulement concevoir un planning et une campagne publicitaire mais préparer endsemble l’événement d’un partage du temps. Construire un groupe d’organisation pour une fête consiste donc d’une certaine façon se lier à cette force du temps partagé que l’on ne peut éprouver que par expérience répétée.

Sinon la fête elle-même n’échapperait pas à la dichotomie. En effet, toute fête s’inscrit par nature entre l’institution qui la décrète (ou l’autorise) et la collectivité qui y participe. Cependant, dans le contexte d’une société comme la nôtre incapable de tisser des liens vivants entre ses institutions et sa collectivité ne peuvent naître que des fêtes sans âme dont plus personne ne porte le sens ou n’éprouve la nécessité, creusant un abîme social béant où s’infiltrent les appétits personnels, les stratégies commerciales et les manipulations politiques. Plus de liens, sinon ceux créés par la contrainte ou l’argent d’une administration-relais qui ne connaît même plus sa raison d’être.

Retrouver le sens de la fête nécessite de chercher la position juste d’une collectivité retrouvée face à son institution, s’opposant ainsi à la dichotomie majeure de notre civilisation et de notre démocratie !

La Fête et le Comité

C’est la raison pour laquelle notre fête théâtrale étudiante, telle que nous la concevons, ne pouvait finalement naître que du travail et de la réflexion entreprise depuis trois ans par le Comité, trois ans où, dans le soucis constant d’un dialogue ouvert, fut posée et vécue la question de notre place d’étudiants au sein de l’Université, de notre théâtre d’étudiants au sein de la société actuelle. Surmonter la dichotomie entre institution et collectivité, création et organisation, participe du combat pour retrouver l’esprit d’une vraie fête. Notre fête aura une âme dans la mesure ou ce combat sera livré et remporté.

Pour le Comité Théâtre

Grégoire Perra

 

 

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