Publié par : gperra | 17 février 2012

Articles et réponses du Comité Théâtre durant la grève de 1995

I – LE COMITÉ ET LES GENS DE THÉÂTRE

a – Le Comité Théâtre de Paris III : des grèves de décembre à nos jours

Au cours des mouvements sociaux de novembre-décembre 95 s’est créée, à Paris III, une Commission Étudiante de l’U.F.R. Théâtre représentée alors par la Coordination Nationale Étudiante. Le 8 janvier, cette Commission est devenue le Comité Théâtre des étudiants de Paris III. Il s’est présenté publiquement au cours d’une Assemblée Générale convoquée par l’Institut d’Études Théâtrales. Les textes que nous publions ici sont les réponses que les « gens de théâtre » ont adressé, pendant ces grèves, aux appels que la Commission avait lancés. Nous ne pouvons malheureusement pas publier, faute de place, l’intégralité de ces réponses, mais nous remercions chaleureusement tout ceux qui ont bien voulu témoigner par écrit de leur engagement personnel autour de la question que nous posions.

Ces appels témoignaient d’une volonté de rassemblement, de mise en commun, d’une parole politique, polémique et publique au sein du débat sur le positionnement du débat théâtre/service public.

Aujourd’hui, face aux attaques politiques et économiques que subissent la culture et le théâtre (le Campagnol pris Dassault et à la gorge par la Mairie de Corbeil-Essonne, entre autres) cette volonté de solidarité semble se dessiner (réunion à la Cartoucherie le 31 mars, où plus de trois cent personnes étaient présentes pour défendre le Campagnol ; l’idée d’une commémoration de la conférence de presse tenu par Jacques Chirac aux Bouffes du Nord en mars 95…). Le Comité Théâtre de Paris III entend donner suite, dans la mesure de ses moyens, à cette nécessité de mise en commun, de coordination.

Le Comité Théâtre des étudiants de Paris III

Réponse de François Régnault / Théâtre de la Commune – Pandora d’Aubervilliers

« La concentration exclusive du talent artistique chez quelques individualités, et corrélativement son étouffement dans la grande masse des gens, est une conséquence de la division du travail. » Marx

(…) Un jour advint la révolution. Il fut décidé d’un commun accord entre les prolétaires que chacun pourrait désormais chasser le matin, pêcher l’après-midi, pratiquer l’élevage le soir et faire de la critique après le repas. Ils décidèrent aussi de faire du théâtre, afin d’avoir quelque chose à critiquer (comme vous). Ils allèrent alors trouver les gens de théâtre, par goût ou par désir, surtout par désoeuvrement, puis ils y avaient renoncé, au nom de ce que ce n’était pas social. Ils avaient d’abord décidé de ne plus montrer que des auteurs politiques, puis seulement les pièces à contenu politique de ces auteurs supposés, puis les pièces à fort contenu politique, « même diffus », puis à contenu politique non diffus, mais comme le contenu n’était jamais assez politique, à cause de la forme qui gênait, ils avaient renoncé aussi à ces pièces-là. Ils ne s’étaient plus entraînés que pour la discussion social, qui n’intéressait pas les ouvriers. Un cheminot savait conduire une locomotive. C’était même une chose extraordinairement difficile de conduire une locomotive, et on ne pouvait le faire seul, mais il y avait des responsabilités qui revenaient pourtant au conducteur seul ; avec toute l’aide informatique qu’on voudra, il est quand même responsable du voyagez de tous les voyageurs qui lui font confiance. Mais ceux du théâtre ne savaient plus rien faire, et personne ne pouvait plus leur faire confiance. Ils avaient abandonné en outre la plupart de leurs camarades au début intéressés par le théâtre, comme tout le monde, et ceux-ci s’étaient repliés sur les appareils et les machines qui ne demandaient que d’appuyer sur des bouton toute la journée pour jouer à des jeux idiots, faute d’avoir trouvé des artistes authentiques sur leur chemin. Alors les prolétaires décidèrent de faire du théâtre à leur façon, plutôt que des jeux idiots, mais ils perdirent un temps fou à parcourir dans les livres les anciennes et les nouvelles figures du jeu, l’art de l’acteur, son histoire immémoriale et formidable, et à lire des pièces de théâtre aussi bien faîtes qu’une locomotive, ce qu’on ne trouvait plus non plus, parce que les gens de théâtre s’étaient ingéniés pendant des années à n’écrire que de l’informe à fort contenu politique, puis de l’informe sans contenu, enfin ils étaient revenus de cela et n’écrivaient plus rien.

Et comme on en était plus à envoyer les intellectuels à la production, outre qu’il n’y avait plus aucun intellectuel digne de ce nom, on décida de rendre un service inouï aux gens de théâtre qui n’en avaient plus que le titre, un authentique service public cette fois-ci : on les abonna d’office au théâtre révolutionnaire.

François Régnault

Co-directeur avec Brigitte Jaques

du Théâtre de la Commune/Pandora d’Aubervilliers

Le 29.12.95 (…)

Réponse de Henri Kochman / Théâtre Romain Rolland

Au Conseil National du Syndéac

Aux adhérents

(…) À quoi sert notre République des Arts si, quand les salariés, les étudiants, les retraités, les chômeurs, etc.… se posent la question du rôle de notre société, nous sommes absents de ce débats ? Nous risquons d’avoir quelques problèmes à leur demander leur soutien quand nous aurons besoin de la solidarité des autres.

Je vous joins un tact distribué pendant la manifestation du 12 décembre par les étudiants de Paris III.

À méditer aussi, un graffiti écrit par des jeunes sur un mur devant le Théâtre de Villejuif :

Action = La Vie

Silence = La Mort

Villejuif, le 13 décembre 1995

Henri Kochman

Directeur du Théâtre Romain Rolland

Membre du Conseil National du Syndéac

Réponse Marc Klein et Jacques Miquel / Théâtre du Fil

(…) Pour le Théâtre du Fil, un « théâtre d’utilité publique » ne peut être un théâtre qui se contenterait de « monter des pièces à fort contenu politique » en se satisfaisant, par ailleurs, d’un statut et d’un mode d’existence sociale conformes à la tradition bourgeoise dominante. C’est un théâtre qui brise radicalement avec la logique des industries marchandes, et bouleverse, par sa pratique, la définition même de son destinataire comme « public ». La question de la validité des discours portés par le théâtre est une question futile et indécente dès lors qu’elle entérine le statut symbolique, institutionnel et social des sujets supposés légitimes de ce discours (cf. le mythe grossier du « professionnalisme » artistique) face à ses destinataires. L’enjeu essentiel d’un théâtre citoyen, c’est la réappropriation par les citoyens d’une pratique social du symbolique qui leur a été confisquée. Oeuvrer à cette réappropriation n’implique pas la dissolution des exigences et compétences artistiques dans une molle perspective « socio-culturelle ». Les démarches de création participative requièrent au contraire une extrême rigueur et la conjugaison de multiples disciplines. Le « statut de l’artiste » ne s’y trouve pas magiquement aboli, mais dialectiquement remis au travail.

Ce point de vue, défendu par le Théâtre du Fil, est partagé aujourd’hui dans notre pays par un nombre croissant d’équipes vivantes, quand bien même absentes (et pour cause) des espaces institutionnels de prestige, c’est-à-dire de complicité à l’ordre établi (…)

À Montlieu, le 15.12.1995

Marc Klein

Jacques Miquel

Réponse de Richard Dubelski / Corps à Son Théâtre

En réponse au fax que je viens de recevoir, je participerai avec plaisir à la réunion du lundi 18 décembre à 14h. Intermittent du spectacle, je m’occupe entre autre de ma « compagnie » qui n’est pas subventionnée, mais je travaille principalement dans des théâtres qui eux le sont et tente régulièrement de bénéficier d’aides de l’État. Je me trouve donc tout à fait concerné en tant qu’homme de théâtre et citoyen par les problèmes qui s’intensifient aujourd’hui concernant la défense du service public face à la montée d’un néolibéralisme sauvage. Je suis donc heureux que puisse avoir lieu des discussions et des réflexions ensembles sur ces questions graves. (…)

Je vous ai entendu. Bien à vous.

Richard Dubelski

Réponse du Théâtre des Ammandiers de Nanterre

(…) À quoi, à qui sert réellement un service public ?

(…) Car c’est bien de cela qui est en question au fond des choses aujourd’hui : que faisons-nous de notre héritage républicain, des vrais droits de l’homme et de 1789, quand ils sont de fait mis violemment en question ?

Est-ce beaucoup pour le débat d’un soir ?

Le débat doit-il durer seulement un soir ?

Quand les formes actuelles de la lutte auront pris fin, le mouvement social actuel a le devoir de poursuivre sa réflexion sous d’autres formes, nouvelles et durables.

L’Assemblée Générale

Théâtre des Amandiers et ATEM

Réponse de Éloi Recoing / Institut d’Études Théâtrales de Paris III

(…) Metteur en scène et pédagogue, je suis sensible à votre appel au dialogue avec les professionnels du théâtre. Votre avenir est aussi le nôtre, et plus que jamais, la nécessité de réfléchir notre art, sa transmission, son partage, sa place dans la cité, est au coeur de mes préoccupations.

Amical salut aux étudiants en grève,

Éloi Recoing

Réponse de Pierre Bourdieu / Collège de France

Je ne pourrai pas participer à vos réunions de lundi et mercredi. Mais je pense que les questions que vous posez sont importantes et j’aimerais être tenu au courant de vos réflexion et de vos actions.

Pierre Bourdieu

Réponse du Théâtre de Gennevilliers

Le mouvement en cours est un grand moment de création : une nation réclame le droit de façonner l’avenir, de participer, de ne pas subir. Les grèves expriment le désir, la revendication fondamentale d’une démocratie réelle qui s’oppose totalement à la méthode des ordonnances.

Façonner le réel, c’est aussi ce que font les hommes de théâtre. Donc, il n’y a pas d’éloignement entre ce mouvement et nous. Au contraire, le dehors, la vie, nous montrent à tous que nous ne sommes pas vraiment présents. L’enjeu est immense, seront-nous à la hauteur ? (…)

Lundi 11 décembre 1995

De la part de l’équipe du Théâtre de Gennevilliers

Réponse de Bertrand Krill / Les Ateliers Contemporains

(…) Et vous ? Vous, vous pouvez agir ailleurs, comme la part encore créative du théâtre et des arts. Proposez, proposez une société nouvelle, des utopies, d’autres lendemains qui chanterons, d’autres valeurs. Trouvez-en. Il y en a, trouvez-les. Vous les laisserez allègrement tomber dans dix ans, quand vous aurez des gosses, un jardin, des économies ? Quelle importance ! C’est maintenant que vous avez le temps et les moyens de rêver. C’est vous qui pouvez encore le faire, pas les vieux confits dans les certitudes d’expériences médiocres, ces vieux qui, par la nature des choses, administrent la société. Rêvez le monde aujourd’hui, en attendant de l’administrer comme eux demain.

Bertrand Krill

Administrateur des Ateliers Contemporains

Réponse aux réponses / Le Comité étudiant de l’U.F.R. Théâtre de Paris III

En décembre 1995, plusieurs secteurs de la société française ont réagi aux assauts répétés du gouvernement à l’encontre du service public. Les étudiants de l’Institut d’Études Théâtrales de Censier ont saisi cette occasion pour créer un comité permanent d’intervention et de réflexion. Sa première action fut de rejoindre ce mouvement par un questionnement sur la position du théâtre/service public.

Le comité a souhaité entendre les professionnels. Un appel a été lancé. Certains ont répondu, quelques uns sont venus, mais à aucun moment les réponses n’ont traduit un quelconque front commun. Par contre, nombreux étaient les hauts professionnels présents au rassemblement devant l’Assemblée Nationale lorsqu’une coupe budgétaire était pressentie. Rassurés dans leurs âmes, mais peut-être pas dans leurs consciences, les professionnels du théâtre sont repartis, heureux d’avoir entendu Hugo et Malraux (les derniers penseurs du moment ?). Il faut ensuite attendre l’attaque menée contre le Théâtre du Campagnol pour retrouver un soupçon d’opposition collective. Un C.D.N. est touché, donc chacun se sent concerné dans son portefeuille. Mais, entretemps, bien d’autres lieux se sont retrouvés sur le point de fermer, et bien d’autres compagnies ont disparu.

Depuis cinq ans, plus une seule nouvelle compagnie n’a véritablement de liberté d’action. Le théâtre amateur est mis à mort. Le théâtre itinérant et de proximité disparaissent. Le théâtre de rue devrait plutôt se nommer aujourd’hui : théâtre de festivals en plein air. Le public se réduit à une élite financière et, particulièrement en Ile de France, le théâtre vit sous l’air du cannibalisme : les artistes se dévorent entre eux, ne s’adorent qu’entre eux, ne se consensucent qu’entre eux…

Et aujourd’hui, nous devrions défendre et soutenir des institutions dirigées le plus souvent par des chefs d’entreprise aux discours dépassés ? Eux, dont la préoccupation première est de conserver leurs fauteuils, reléguant ainsi au dernier plan ce qu’ils nomment plus volontiers l’art que le théâtre ?

Ou bien prenons-nous enfin la décision de penser autrement le fonctionnement de ce théâtre/service public qui n’existe aujourd’hui que sur le plan administratif, avec toute la lourdeur et l’immobilisme que cela induit ?

Existe-t-il encore parmi vous quelques résistants, résistantes, pour qui la défense du service public revient à défendre un type de société, une idée de civilisation ?

Est-ce à dire qu’il n’existe-t-il pas une autre forme de service public à inventer pour le théâtre ?

C’est de la liberté des gens de théâtre et de tout ceux du spectacle vivant dont il est question : comment peut-on supporter plus longtemps d’être enchaîné et dépendant du bon vouloir de l’État ? Comment ne pas reconnaître que ce système a appelé plus d’opportunistes que d’artistes responsables ? Comment peut-on encore nier que l’autocensure soit le pain quotidien de qui préfère servir le pouvoir plutôt que le peuple ? (et que l’on ne nous dise pas qu’il s’agit des mêmes !) Comment peut-on penser que le théâtre soit présent, comme il devrait déjà l’être, pour défendre la démocratie contre les excès de l’ultralibéralisme, alors que les notables qui gèrent les plus grosses structures d’Europe reproduisent eux-mêmes ces excès ?

Oui, Molière et Shakespeare sont de merveilleux auteurs, mais le sont-ils pour combler un cahier des charges, renflouer des caisses, ou parce qu’ils éclairent une parcelle de notre vie quotidienne ?

Nous comptons maintenant débattre de ces questions avec vous. Que ceux qui ont des choses à dire rentrent en contact avec nous en vue d’une rencontre, le vendredi 31 mai, 17 h, salle 45 à l’Université Paris III, 13, rue de Santeuil, Paris 5ème, Métro Censier / Daubenton. Merci de nous confirmer votre venue au 42 09 82 28 ou 40 65 02 58.

NI CERISE, NI NOYAU, NI POMME, NI PÉPIN.

Censier, le 1er Mai 1996

II – Le Comité et l’Université

A – Qu’est-ce qu’un Comité à Censier ?

C’est un lieu de rencontre et de dialogue entre étudiants, tout simplement.

L’idée de création des Comités Étudiants par U.F.R. est née du constat que l’Université n’est jamais aussi vivante que pendant une grève : à ce moment ont lieu des prises de parole étudiantes, une volonté de s’intéresser à la vie et au fonctionnement de l’Université, de la changer, des Assemblées Générales où l’on tente de réfléchir et décide collectivement, un rapport nouveau et un intérêt réciproque qui se crée entre les enseignants, les étudiants et le personnel de l’administration, etc.

Nous prenons alors, nous étudiants, la vie de notre Université en charge.

C’est ce dialogue et ces rencontres, cette prise de conscience et cette responsabilité des étudiants par les étudiants eux-mêmes que l’idée des Comités veut faire vivre.

Faire des Comités étudiants par U.F.R. ou hors U.F.R. vise à nous permettre de prendre les problèmes étudiants à notre niveau, là où ils nous touchent au plus près afin que notre réflexion parte de quelque chose qui soit le plus concret possible.

Les Comités étudiants, ouverts à tout les étudiants, ont donc pour fonction d’élaborer des propositions, des revendications ou des résolutions qu’ils soumettent ensuite lors d’Assemblées Générales par U.F.R. afin de rendre compte de leurs légitimités.

Dans la continuité, ces Comités ne permettent pas seulement de formuler des revendications, ils permettent surtout d’avoir des réflexions communes, U.F.R. par U.F.R., entre les U.F.R. lorsque les Comités décident de se rencontrer et de travailler en commun, ce qui donne naissance à une réelle interdisciplinarité, d’avoir des réflexion pédagogiques qui remontent aux conseils des U.F.R., de concevoir et réaliser en commun des projets étudiants, de permettre des rencontres, etc.

Tout cela a pour conséquence de changer ce rapport à la consommation du savoir que nous vivons dans l’Université et cet anonymat de supermarché que nous subissons au cours de nos études.

Les Comités ne tirent par leur légitimité du nombre de ceux qui y participent, mais de la justesse et de la pertinence des réflexions qu’ils sont en mesure de formuler et du fait qu’ils soient ouverts à tout les étudiants. En revanche, la légitimité de leurs revendications émane des votent des Assemblées Générales par U.F.R. ou Universitaires.

Cette ouverture à tout les étudiants, un Comité ne doit pas seulement la porter dans ses statuts mais dans son mode d’organisation lui-même, dans sa façon de gérer la parole, d’échanger les idées, de permettre les rencontres, etc.

Les Comités ne fonctionnent pas sous le mode de la délégation ou de la représentation électorale ou encore du mandat. Ce sont des espaces de réflexion et de décision en commun ou personne n’a de pouvoir décisionnel sur personne. Les Comités s’organisent en groupes de travail ou de réflexion et un groupe de travail particulier s’occupe de la coordination de l’ensemble mais n’est en aucun cas le noyaux du Comité.

Les Comités ne veulent ni se constituer en structure associative, ni en structure syndicale : parce que nous pensons qu’une vie démocratique réelle et vivante et non pas formelle (comme c’est le cas avec les élections étudiantes qui ne représentent presque plus personne) doit s’inscrire dans l’organisation normale de l’Université, les Comités demandent à être reconnu institutionnellement par l’Université en tant qu’acteur à part entière de sa vie.

C’est à partir de cette vie démocratique étudiante réelle que nous pourrons changer notre rapport à nos études, notre lien avec le savoir et de ce fait être en mesure de développer au sein de l’Université une parole qui puisse également s’adresser à l’ensemble de la société.

Cette volonté de démocratie étudiante telle qu’elle s’exprime à travers cette mise en place des Comités Étudiants et leur demande de reconnaissance institutionnelle constitue une réforme en soi de l’enseignement supérieur ! Une réforme qui permettra à l’Université de se réformer elle-même, si elle le souhaite et comme elle le souhaite, sans attendre ou subir une intervention extérieure sous forme d’états généraux, de prétendues réponses au livre blanc ou d’autres mesures encore.

B – Le Comité et l’idée de démocratie vivante

Pour avoir participer de près à la création et à la conception du Comité Théâtre sur Censier et, en général, à l’idée des Comités à l’Université, j’ai envie de décrire, à titre personnel, non pas la structure, les statuts ou l’histoire des Comités à Paris III, mais de faire l’effort nécessaire, certainement maladroit, pour décrire les pensées et les sentiments que nous avons progressivement élaborés en commun pour rendre possible la création et le fonctionnement du Comité Étudiant de l’U.F.R. Théâtre, puis des autres Comités par U.F.R.

En premier lieu, nous sommes parti du constat que si la démocratie se réduit à sa structure formelle qui est le vote, elle n’est pas la démocratie. La démocratie, avant d’être le suffrage, c’est le dialogue, la prise de parole ensemble et la décision en commun. De façon imagée, on aurait même envie de dire que si le dialogue représente le pôle de vie de la démocratie, le vote en est le pôle de mort : il vient clore la discussion, le choix est fait, écrit, décrété, entériné etc. Certes le vote est nécessaire, parce qu’il faut savoir clore un dialogue, trancher, décider… Mais si l’on réduit la démocratie au vote, on donne une prééminence absolu au principe de mort, on tue la parole en commun avant même qu’elle ne naisse. La démocratie ne se déploie que dans une harmonie et un équilibre constant entre ces deux pôles, la parole et le vote. On se rend ainsi compte, comme nous nous en sommes rendu compte au cours du travail de notre Commission étudiante de l’U.F.R. Théâtre de Paris III au sein de laquelle cette idée a vu le jour, qu’une véritable discussion et décision en commun pouvait bien souvent faire l’économie du vote pour peu qu’elle soit conduite avec patience et authenticité jusqu’à son terme naturel. Jusqu’à quel point ce processus est possible, c’est là que réside l’utopie au sens noble et/ou fou du terme.

L’idée primordiale des Comités est donc d’affirmer qu’au sein de toute structure où des individus travaillent ou vivent ensemble doit pouvoir se créer un espace de dialogue ou chacun parle au même niveau que l’autre, quelque soit son degré d’implication dans la structure ou son rang hiérarchique. Car le dialogue véritable n’est possible que par la notion d’égalité (de valeur humaine égale) des individus.

Par voie de conséquence, cette idée est également d’affirmer qu’une telle démocratie réelle et vivante ne doit pas être optionnelle à une association d’hommes, entreprise ou institution, mais qu’elle doit en faire partie intégrante : en conséquence, celle-ci doit la reconnaître et se donner les moyens de la faire vivre. Il s’agit bien plus que d’une simple reconnaissance institutionnelle par laquelle une entreprise ou un état reconnaît par exemple le rôle d’un syndicat et lui donne des locaux, un fax, des étagères et une machine à café. Il s’agit de reconnaître que l’esprit du dialogue a le droit de s’incarner au sein de toute structure associative humaine. Dès lors, les modifications ne sont plus seulement des modification de statuts ou de budgets, mais des modifications dans les rapports humains et dans la conception même de la structure jusque dans sa réalité matérielle.

À titre d’exemple : l’Université ne prévoit pas de salles pour les discussions entre étudiants que nous avons eu pendant les grèves. Il n’y a que des salles de classes et des bureaux administratifs. L’architecture elle-même de ces Universités, comme on le voit très nettement à Tolbiac, conçue après 1968 pour rendre impossible tout rassemblement étudiant, ne conçoit pas le dialogue comme une partie intégrante de la vie universitaire. Il en va de même de façon bien pire dans le monde du travail.

Le troisième aspect majeure de cette idée des Comités est le refus, je dirais la réticence profonde, de la représentation ou de la délégation. Quand on pratique de façon véritable le dialogue, on se rend vite compte que l’acte même de voter pour un individu n’est finalement pas pensable. On vote pour une idée, et seulement à partir du moment où celle-ci est cristallisée dans une formulation précise. Le vote fige définitivement une pensée afin de permettre que celle-ci devienne un motif pour la volonté commune. En transformant les pensées en résolutions, le vote les fige, on les « statufie ». Appliquée aux individus, cette logique du vote ne peut que transformer les personnes élues en statues, de pierre, de marbre, de sel ou d’arrogance, car voter pour une personne, c’est s’imaginer que l’on peut figer sa volonté et ses pensées pour qu’il devienne le représentant de ce que l’on a décidé en commun. C’est la raison pour laquelle tout élu, au moment même où il l’est, ne peut que perdre quelque chose de son humanité, se césariser, puisque le vote pour une personne part du principe fondamentalement erroné que l’on peut figer la pensée et la volonté humaine. Voter pour un individu n’entre que dans un cadre : celle d’une logique militaire où l’on élit son chef et se réduit soi-même au statut de soldat obéissant, de rouage dans une machine de guerre !

Cette idée, enfin, vise à ce que les individus puissent se réapproprier les structures associatives ou institutionnelles dans lesquelles ils sont. Service public, État, mairie, association, théâtres publics ou privées, etc. Par exemple, en tant qu’étudiant, de ne plus seulement venir à l’Université en tant que consommateur d’un savoir mais en tant qu’acteur de cette vie et institution universitaire.

Cette idée, née au sein du mouvement étudiant, dépasse donc de loin le cadre de l’Université. Il s’agit de rendre manifeste le besoin d’incarner l’esprit du dialogue, l’être de la parole au sein de toute association d’hommes.

Pour le Comité Étudiant de l’U.F.R. Théâtre de Paris III,

Grégoire Perra

C – Les fonctions du Comité Étudiant de l’U.F.R. Théâtre

(Extraits de la Charte du Comité)

(…) Le Comité des Étudiants de l’U.F.R. Théâtre aurait donc pour fonctions :

• d’instaurer un dialogue permanent entre les étudiants de l’U.F.R. afin d’élaborer des propositions, dans l’élaboration des programmes pédagogiques ou du fonctionnement de l’U.F.R. Théâtre, de l’Université, etc., ou encore d’informer les étudiants des décisions prises au niveau des différents Conseils élus de l’Université ;

• de convoquer et d’organiser des Assemblées Générales d’Étudiants de U.F.R. Théâtre ;

• de nourrir ces Assemblées Générales d’un contenu sous forme de propositions construites dont l’Assemblée Générale des Étudiants de l’U.F.R. Théâtre aurait à discuter et à voter la légitimité ;

• de tenir fréquemment des réunions ouvertes à tout les étudiants de l’U.F.R., voire d’autres U.F.R.

• d’être à l’écoute des désirs et des rêves de théâtre des étudiants au sein de l’Université afin de les penser, les réfléchir ou les réaliser ensemble ;

• de s’interroger sur le rapport d’un Institut d’études théâtrales au monde du théâtre aujourd’hui ;

• d’ouvrir un dialogue avec les enseignants et le personnel de l’administration sous forme de réunions régulières.

• d’être un lieu depuis lequel puissent se rencontrer les champs de recherche des étudiants des différents cycles. (…)

Le Comité serait constitué d’étudiants ou d’anciens étudiants de l’U.F.R. Théâtre, voire d’étudiants d’autres U.F.R., désireux de s’investir dans les différentes fonctions du Comité de l’U.F.R. Théâtre sous forme de groupes de travail et de réflexion. (…)

Un groupe de coordination agréé par l’ensemble du Comité aurait pour charge d’assumer la cohésion des groupes et la permanence de la structure du Comité. Le groupe de coordination restreint n’est statutairement pas autre chose qu’un groupe de travail du Comité ayant une tâche particulière de coordination des autres groupes. Le groupe de coordination n’a aucun pouvoir de décision sur l’ensemble du Comité. Il n’est pas le noyau du Comité. Il n’aspire pas à être une délégation. Les membres du groupe de coordination ne sont pas des élus au sens d’une représentativité électorale, mais bien plutôt des personnes assumant la vie du Comité dans sa continuité et la coordination des groupes de travail.

Au sein du Comité, toute structure ou corps constitué est automatiquement dissout (association, syndicat, etc.). Toute personne s’exprimant dans le cadre du Comité s’exprime à titre individuel. (…)

D – Les initiatives en cours du Comité Étudiant de l’U.F.R. Théâtre

Le Comité Étudiant de l’U.F.R. Théâtre fonctionne depuis maintenant quatre mois de manière permanente par le biais de réunion régulières et touche, à divers degré, un bon nombre de personne au sein de son U.F.R. comme au sein d’autres U.F.R. Il est devenu pour les étudiants en théâtre un lieu de rencontres, de réflexions et de projets en commun :

• Cela se traduit dans un premier temps par une volonté croissante des étudiants de connaître et de porter la vie de leur U.F.R, de s’informer de son fonctionnement, de son évolution, d’entretenir de ce fait un rapport plus proche et plus constant avec les enseignants de leur U.F.R. qui répondent à cette demande.

• Au niveau de ses réalisation concrètes, le Comité Théâtre est en train également de donner le jour à un journal de critiques étudiantes des spectacles vivants (SpectrArt) ouvert à tout les étudiants de l’U.F.R., voire d’autres U.F.R., ce afin que nous ne soyons pas seulement dépositaires du savoir que nous apprenons mais que nous puissions l’exercer à notre niveau et le mettre en pratique à notre manière.

En partenariat avec le Comité Étudiant de l’U.F.R. de Lettres, un groupe de travail s’est constitué afin de lire et mettre en scène des textes des étudiants, de leur donner une voix et un corps : Textes sans avenirs ?

Le Comité, ayant fait le constat de la difficulté qu’éprouvent les étudiants à pratiquer leur art à Paris III, en raison de la quasi inexistence de salles de répétitions et de l’absence incompréhensible d’une salle de représentations au sein d’un Institut qui se dit d’Études Théâtrales, revendiquent pour son U.F.R. comme pour son Université la création d’un théâtre. Cette revendication n’est en aucun l’expression de la demande d’un luxe supplémentaire mais elle émane de la volonté de faire vivre ce que nous étudions, par le jeu et la parole. Elle a été proposée et adoptée par l’ensemble des étudiants présents au cours d’une Assemblée Générale des Étudiants de l’U.F.R. Théâtre, le jeudi 28 mars 1996.

Le Comité ne se contente pas de revendiquer cette salle mais tente également de la concevoir en partenariat avec le Conseil de son U.F.R. afin qu’elle soit l’expression d’une volonté commune, jusque dans sa forme, entre enseignants et étudiants.

Afin de manifester ce besoin impérieux d’un théâtre de l’Institut d’Études Théâtrales, le Comité effectue en outre un recensement des répétitions liées à des ateliers pratiques qui se déroulent à Censier ainsi que celles émanants de projets étudiants hors des ateliers (spectacles, compagnies, etc.).

C’est dans le cadre de cette revendication que le Comité a obtenu que 6 salles de cours soient libérées chaque samedi à l’Université (de 8h à 17 h) pour servir de salle de répétition (si vous êtes intéressés, merci de prendre contact avec le Comité ou avec le secrétariat de l’U.F.R.).

• En continuation des deux appels que le Comité avait adressé pendant les grèves au monde du théâtre, il souhaite se poser désormais, en raison même de sa particularité universitaire, en interlocuteur du monde du théâtre et de la profession théâtrale dans son ensemble. Ce afin que notre parole d’étudiants puisse également s’adresser à la société par le biais de la pertinence que sa position particulière au sein de l’organisme social lui permet.

Un projet de réunions entre étudiants afin de se présenter mutuellement leurs travaux universitaires (mémoires, etc.) est en cours. Ce projet vise à permettre aux étudiants de parler entre eux des recherches qu’ils effectuent au cours de leurs études et de montrer que la présentation de son travail n’est en aucun cas obliger de se cantonner au cadre formelle de la soutenance que sanctionne une mention. Nous voulons pouvoir parler dans un autre cadre de ce que nous élaborons et nous intéresser, plus qu’à la qualité d’un devoir, à la façon dont la personne qui l’a rédiger en a élaborer et vécu le contenu.

Des permanences du Comité ont été instaurées tout les jeudi à 13h30 en salle 207.

En partenariat avec un groupe de travail du Comité de l’U.F.R. de Lettres, un groupe de réflexion s’est constitué autour de la question de la dissertation et de la place de la forme au sein de nos études. Au delà de l’aspect apparemment intellectuelle d’une telle formulation, ce groupe de réflexion entend porter la question du décalage que nous pouvons ressentir entre la façon dont nous apprenons les choses et la façon dont nous pouvons les éprouver, étant donner qu’un ressentir de ce que nous apprenons est absolument nécessaire à l’art dramatique.

Le Comité s’est construit une belle boîte aux lettres (à rideaux mauves) ouverte à l’expression de tout les étudiants de l’U.F.R., initiative qui devrait donner naissance à un journal du Comité.

Enfin le Comité Étudiant de l’U.F.R. Théâtre participe de façon active aux réunions inter-comités de Paris III et entretient de ce fait un échange approfondi avec les autres Comités par U.F.R. et hors U.F.R.

Ces initiatives en cours et ces groupes de travail sont naturellement ouverts à tout les étudiants de l’U.F.R. Théâtre, voire d’autres U.F.R. et la liste n’est bien sûr clause en aucune façon !

 

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