Publié par : gperra | 16 février 2012

Vaclav Havel : Culture et Dissidence

Sommaire

Avant-propos p. 1

Chapitre I : Fondements ontologiques d’une pensée de la culture dans la philosophie de Havel

A) Culture et Etre p. 13

B) Culture et Individu p. 31

Chapitre II : Le rôle de la Culture

A) Cultutre et Société p. 48

B) Culture et Dissidence p. 62

C) Culture et Politique p. 76

D) Culture et État p. 91

Conclusion p. 114

Bibliographie p. 117

A propos de l’édition des oeuvres de Havel en france p. 120

Entretiens p. 121

Table des matières p. 123

AVANT-PROPOS

I – PROBLÉMATIQUE

Le propos de cette étude est de déterminer la portée qu’une oeuvre telle que celle de Havel a pu avoir, quel a été son effet déstabilisateur sur le pouvoir totalitaire, comment elle a pu devenir, ainsi que l’écrit Havel de la Charte 77, un point de convergence dans toute la structure de la société tchécoslovaque.

« Elle représente un point de fuite, un horizon éthique sur le fond duquel chacun peut se rapporter ». (Le sens de la Charte 77Essais politiques. p. 62).

En bref, comment la pensée de Vaclav Havel a pu devenir une arme efficace contre le totalitarisme.

La question devient particulièrement vive dans les Lettres à Olga. En effet, il semble clair, à la lecture de ces lettres et des déclarations ultérieures de Havel à leur sujet, qu’elles ont constitué un moment important de sa lutte contre le pouvoir totalitaire communiste. On peut même dire que ces lettres, adressées à tout le mouvement de la dissidence par l’intermédiaire de sa femme, contiennent, en langage codé, des indications précises pour les dissidents : elles portent l’âme de la Dissidence. Et pourtant, on serait volontiers porté à ne voir en ces lettres, comme le fit la censure, que les confessions d’un prisonnier à sa femme ou une dissertation philosophique sur l’être et la vie.

En m’y confrontant à de nombreuses reprises, je me suis attaché à chercher le fil conducteur des méditations qui s’y succèdent, des digressions successives, afin de trouver le thème autour duquel elles gravitent. C’est-à-dire de trouver le noyau de l’arme conceptuelle majeure de l’opposition de Havel au totalitarisme. Or il m’est apparu que ce thème conducteur de la pensée de Havel n’est autre qu’une tentative de définition de la Culture.

Et c’est en ayant pour assise cette pensée conceptuelle de la culture dans Les Lettres à Olga que se développent tous les écrits politiques de Havel.

Je voudrais donc tenter de cerner ce rapport, si important dans la pensée de Havel, entre Culture et Dissidence.

II – Méthodologie

a) Entre Théorie et Pratique

Au regard d’une méthodologie classique, cette étude a emprunté des voies quelque peu divergentes. En effet, parallèlement à une investigation théorique, je me suis fixé l’objectif de prendre en compte l’impact concret de la pensée de Havel dans le cadre politique et culturel de l’ex-Tchécoslovaquie. C’est pourquoi une grande partie de ce travail a consisté dans les prises de contact, les entretiens, les discussions avec d’anciens dissidents et collaborateurs de Havel, les responsables de maisons d’édition, autant de personnes impliquées concrètement dans le rayonnement de l’oeuvre de Havel.

Durant la rédaction de ce mémoire, je me suis efforcé de rendre compte des concepts haveliens fondamentaux tels qu’ils vivent encore aujourd’hui sous formes d’impulsions morales chez un certain nombre de gens.

En effet, comme nous allons pouvoir le découvrir, la pensée de Havel est inséparable de son action, de l’impact qu’elle a eu et continue d’avoir. Si la Philosophie sépare à mon sens trop volontiers la théorie de l’éthique et de la pratique, l’étude de la pensée de Havel, telle qu’elle a été menée tout au long de ce mémoire, a ainsi été un moyen de joindre conceptuellement ces deux domaines.

b) L’étude des concepts des Lettres à Olga

Malheureusement, il n’existe encore aucune étude théorique approfondie (que ce soit, comme mes recherches me le donnent à penser, en Allemagne, en France ou en Tchécoslovaquie) des Lettres à Olga. Les bases philosophiques et épistémologiques de la pensée de Havel sont donc encore très méconnues, même si certains spécialistes, comme Jacques Rupnik, ou anciens dissidents, y font parfois allusion.

Ces allusions portent toutefois le plus souvent sur la philosophie morale de Havel et très rarement sur sa philosophie de l’Etre. Or, quand sa philosophie Morale n’est pas directement reliée à sa conception de l’Etre ou de l’Histoire, elle tend à apparaître comme un « manuel du bon comportement politique », ce qu’elle n’est en aucun cas.

C’est pourquoi mon travail a consisté, pour une grande part, à synthétiser et exposer cette partie obscure de la pensée de Havel (comme les notions d’Etre, de Temps, d’Ordre de l’Esprit, etc.). Ensuite, et à partir de cette étude seulement, nous pouvons montrer, en quoi la Culture joue un rôle déterminant dans la philosophie havelienne

Car la philosophie de l’Etre est bien le centre de la pensée de Havel : chaque fois qu’il est question de politique, le propos de Havel est toujours d’indiquer quelles sont les bases existentielles et spirituelles du fait ou de la situation qu’il commente. Havel fait faire à la politique un retour à ses bases existentielles. Il sonde le malaise existentiel qui se cache dans les profondeurs de toute situation politique difficile ou tragique.

Il était donc d’une absolue nécessité que les fondements proprement philosophiques de la pensée de Havel soient envisagés. L’absence totale d’ouvrage sur ce sujet et la méconnaissance générale de cet aspect m’a parfois obligé à un travail d’exposition plutôt que d’analyse et ne m’a pas toujours permis d’aborder ce problème avec l’angle critique que j’aurais souhaité. Cependant, un tel travail était, du moins je crois, une base indispensable à tout travail ultérieur sur la pensée de Havel.

c) L’étude du Théâtre de Vaclav Havel

L’oeuvre théâtrale de Vaclav Havel a fait l’objet de peu d’études approfondies, la plupart provenant d’anciens dissidents tchèques et aucune n’étant à ce jour traduite en français. Il faut dire que ses pièces sont rarement jouées en France (si ce n’est il y a maintenant une dizaine d’année au Festival d’Avignon). Les rares représentations de pièces de Havel auxquelles j’ai eu la chance d’assister se déroulaient en Allemagne ou, en France, au sein de petites compagnies amateurs qui avaient rarement les moyens de jouer autre chose que de courts extraits. Cet état de fait est particulièrement préjudiciable à toute étude des pièces de Havel car, comme on s’en aperçoit très vite en assistant à l’une d’elles, elles évoluent radicalement une fois mises en scène et l’atmosphère qu’elles dégagent n’est plus du tout la même de celle que l’on peut ressentir de prime abord à leur lecture. Havel était très conscient de ce phénomène de transformation, on peut même affirmer qu’il s’agit là d’un aspect parfaitement voulu et maîtrisé de son art théâtral :

« (…) certaines personnes n’étaient pas très chaudes après avoir lu ma pièce mais après l’avoir vue au théâtre, elle ont entièrement changé d’opinion. Moi-même je connais ce phénomène. C’est d’ailleurs compréhensible, le plus souvent les gens ne savent pas lire les pièces de théâtre – et pourquoi devraient-ils savoir le faire, puisque les pièces sont destinées aux planches et non à la lecture, elles sont écrites de façon à ce que leur sens n’apparaisse que sur scène. » Lettres à Olga p. 96.

Nous ne pouvons nous substituer aux critiques d’art dramatique. Notre propos ne pourra donc combler la lacune existante en ce domaine et brosser une analyse complète du théâtre de Vaclav Havel. Cependant, nous pouvons, à l’aide des indications de Havel lui-même dans les Lettres à Olga, préciser comment il concevait son théâtre et le rôle que celui-ci peut jouer dans la société.

Nous essaierons aussi de mettre en lumière certains traits caractéristiques du théâtre de Havel qui viennent nuancer et approfondir sa conception du monde.

III – Les Lettres à Olga :

une oeuvre à part

a) Les conditions d’écriture des Lettres à Olga

Les Lettres à Olga sont un ouvrage philosophique tout à fait à part, ne serait-ce que par les conditions particulières dans lesquelles elles ont été écrites. La prison, la censure, le fait qu’elles soient adressées à sa femme, sont autant d’éléments dont il convient de tenir compte si on cherche à en saisir l’originalité.

Dans l’Interrogatoire à Distance, Havel s’exprime sur ce sujet d’une manière telle que l’entreprise que nous nous sommes fixée à travers cette étude pourrait apparaître comme une trahison de sa pensée. En effet, en dégageant de leur contexte (la détention d’un prisonnier) ces Lettres et en les considérant comme une oeuvre philosophique à part entière, nous tendrons inévitablement à « gommer » leur aspect autobiographique. C’est ce que Havel avait voulu éviter pour la publication de son oeuvre.

« Évidemment, je supposais bien que de mes lettres, lues ou même publiées en Samizdats, on ne garderait que les passages ambitieusement philosophiques et non ce qui, séparés des autres par un astérisque, étaient purement pratiques. (…) Jan Lopatka, à qui j’ai demandé de préparer la publication de mes lettres de prison n’a pas pris, fort heureusement, mes conseils en considération et a délicatement conservé leur aspect privé. Cela démontre bien de quoi, en fait, il s’agit ; non pas d’essais écrits dans le calme du bureau de l’écrivain, mais de lettres de prison. La base existentielle de mes réflexions témoigne d’une certaine vitalité ou d’une certaine dimension dramatique de ces textes. Cela a donné un ouvrage particulier, je me demande toujours de quel genre il s’agit : D’un essai ? D’un document ? D’un document sur quoi ou sur quoi ? Sur moi-même ? Sur la prison ? Dans la prison, l’écriture me sauvait, elle donnait un sens à ma vie. (…) Que faire, dans ce cas-là avec ce livre bizarre ? J’avoue que j’admire tous ceux qui l’ont lu jusqu’au bout et qui l’ont compris. Moi-même, j’ai toujours du mal à percevoir exactement ce que je voulais dire. Et quand il m’arrive de rencontrer quelqu’un qui s’est redécouvert dans ma recherche pénible de moi-même et qui l’a lu avec compréhension ou émotion, j’en suis plus touché que le lecteur lui-même et je ne peux que lui exprimer mon admiration et ma reconnaissance. » Interrogatoire à Distance p. 125.

Toutefois, cet avertissement fait, il me semble que la pensée contenue dans les Lettres à Olga a une cohérence interne suffisamment grande pour qu’elle puisse être « remise en ordre » de façon méthodique sans en trahir le contenu. Ce sera aussi, de cette manière, en rendre explicite le contenu.

b) L’expérience de la Prison et la vie de la Société

Toutefois, pour contrebalancer quelque peu l’impression de catégorisation philosophique d’une pensée autobiographique, je voudrais brièvement montrer que, même par leur aspect intime, ces Lettres sont un témoignage sur la société tchécoslovaque pendant le Totalitarisme ainsi qu’un témoignage sur la démarche qui a présidé à leur écriture, c’est-à-dire sur la pensée de Havel.

Un des traits particulièrement important (et émouvant) des Lettres à Olga est le fait que l’expérience de la prison a été, pour Havel, une épreuve de connaissance de lui-même. C’est un aspect assez peu souligné de ces lettres bien que ce soit le contenu prédominant de leur propos : Havel y part à la découverte de ses propres humeurs, de la nature de son comportement envers les autres, du fonctionnement de son propre corps rendu plus sensible et plus réceptif par les rudes conditions carcérales. Ces lettres ont été pour lui l’occasion d’une intense réalisation de lui-même, d’une évolution radicale dans son rapport au monde. Or, pour quelqu’un qui pense la Culture comme le lieu même du « connais toi toi-même », c’est un point essentiel.

Dans cette démarche, nous pouvons remarquer un élément qui se relie directement à notre propos. Il s’agit en effet de la façon dont Havel conduit cette investigation de lui-même : il ne cherche jamais à se connaître par le biais d’une introspection qui le couperait du monde et des autres, mais il s’examine dans des situations particulières de relations sociales. Dans les Lettres à Olga il passe ainsi en revue ses colères, l’image que les autres ont de lui et celle qu’il cherche à leur imposer, ses habitudes en compagnie des autres détenus, etc. Que cette recherche de sa propre identité soit menée sous la forme d’une correspondance est un fait révélateur : se chercher en tant qu’individu est, pour Havel, une démarche sociale.

L’individu se trouve lui-même dans son rapport aux autres. Le moi s’éveille à lui-même au contact d’autrui.

De ce fait, il n’est pas surprenant que cette expérience individuelle puisse être considérée comme la figure emblématique de ce que toute la société tchécoslovaque a vécu. Dans un entretien accordé au Monde, Havel déclarait en effet que sa situation de prisonnier durant la rédaction des Lettres et sa libération étaient une sorte de raccourci de ce que son peuple était en train de vivre après la Révolution de Velours :

« En fait cette société, une fois la liberté recouvrée, a perdu le sens de la vie, ou du moins se trouve très ébranlée. Elle est une sorte d’état post-pénitentiaire, que je connais bien pour avoir été emprisonné à quatre reprises. En prison, vous évoluez dans un espace aux parois étroites, avec des limites bien définies : c’est à l’intérieur de cet espace que vous pouvez vous mouvoir librement ; cette vie-là a un sens : ce sens, c’est qu’au bout du chemin il y a une petite lueur, la lueur de la liberté que l’on pense retrouver. Mais soudain, on franchit la porte de la prison et on se retrouve dans un espace apparemment sans limites ; tout d’un coup, on est pris d’indécision, on manque d’assurance, de but, on vacille dans un monde inconnu, non délimité et, tout au fond de soi, on aimerait bien retourner là où il y avait des murs et des limites. » Un entretien avec M. Vaclav Havel, le Monde du 19 Mars 1990

L’expérience proprement individuelle dont les Lettres à Olga témoignent, peut donc être considérée comme le récit, vu de l’intérieur, des événements qui ont agité toute une société.

c) Petite mise au point : Le langage phénoménologique de Havel

On a pu dire à de nombreuses reprises que les termes employés par Havel dans ces Lettres (comme l’Etre, l’Ordre de la Mort…) n’avaient d’autre fonction que de passer le barrage de la censure. A cela il faut répondre :

1° Que Havel, à travers la pensée du Professeur Jan Patockà, inscrit directement sa pensée dans la tradition de l’Existentialisme. L’influence de la pensée de Heidegger est d’ailleurs tout à fait sensible dans les Lettres.

2° Que Havel n’a cessé de réutiliser ces termes après sa sortie de prison et qu’ils font partie intégrante de sa pensée. Ces termes ne relèvent pas seulement du code et du camouflage mais d’une philosophie à part entière.

CHAPITRE I :

FONDEMENTS ONTOLOGIQUES D’UNE PENSÉE

DE LA CULTURE

DANS LA PHILOSOPHIE DE HAVEL

Introduction

a) Y a-t-il une Philosophie de Havel ?

Le danger inhérent à une étude analytique de la pensée de Havel est de tomber dans ce que Havel lui-même craignait tout au long de la rédaction des Lettres : le risque de schématisation d’une pensée dont le but est avant tout d’apprendre à penser sans schème.

« Mes méditations ne sont pas, et je n’essaie pas qu’elles soient, une philosophie, encore moins un système philosophique qui puisse s’ajouter à la richesse de l’humanité dans ce domaine. » Lettres à Olga p. 303.

Étant donné l’insistance de Havel sur ce point précis, je me devais de faire cette mise en garde, mise en garde visant à rappeler le caractère extra-philosophique des Lettres à Olga et à inviter à conserver une certaine distance par rapport à un travail qui, peut-être, cristalliserait par trop une pensée qui, à l’origine, est surtout remarquable pour sa « fluidité ». Tout en ayant en conscience de ce risque, il me semble néanmoins possible d’envisager une étude rigoureuse de la cohérence interne de la pensée de Havel, cohérence qui ne s’édifie jamais en système.

Pour comprendre la réticence de Havel envers la philosophie, il faut saisir ce qu’il désigne par philosophie. Pour lui, une oeuvre philosophique est une oeuvre qui, par exemple, propose une vision de l’univers en l’ordonnant dans un discours rationnel. Mais il ne conçoit pas du tout ses écrits de cette manière. Il ne s’agit pas, dans son esprit, d’une construction de l’esprit, mais de perceptions dont il cherche à rendre compte. Je crois que sur ce point il serait tout à fait possible d’appliquer au contenu des Lettres à Olga ce que Havel écrivait des oeuvres de Bohumil Hrabal dans un petit essai publié en samizdat en 1956 :

 » Je parle expressément de « réalisme symbolique« , afin de souligner que les symboles ne sont pas « injectés » dans la réalité (donc qu’en réalité l’interprétation symbolique voulue ou possible ne déforme pas la réalité ou le constat des faits) mais qu’il naissent spontanément de cette réalité. » Bohumil Hrabal p. 19.

Et, toujours dans cet essai, nous trouvons une description de la démarche intellectuelle de Hrabal, démarche que nous pouvons parfaitement, me semble-t-il, appliquer à l’oeuvre de Havel.

« Mais pourquoi a-t-il besoin d’écrire ? Qu’est-ce qui le pousse ? Qu’est-ce qui, quelque part à l’intérieur de son être, le distingue des autres cheminots, métallos, manoeuvres dont il fait partie ? C’est, me semble-t-il, « l’intensité » avec laquelle il vit sa vie, l’intensité avec laquelle il supporte ce simple destin de cheminot, de métallo, d’ouvrier, l’intensité avec laquelle il voit le monde qui l’entoure, avec laquelle il réfléchit aux rapports qui le caractérisent, l’intensité avec laquelle il cherche à connaître et à comprendre la vie autour de lui. Et cette « intensité existentielle«  le contraint en dernière analyse à écrire, à transposer en parole écrite sa vision, sa vie, sa connaissance et sa compréhension du monde ». Bohumil Hrabal p. 12.

La façon dont il perçoit la réalité ne consiste donc jamais à plaquer sur elle un système de catégories ou un modèle du monde. Havel se contente de vivre avec intensité son rapport au monde et, ensuite, de l’écrire. C’est pourquoi il est tout à fait logique que les méditations philosophiques des Lettres à Olga soient contenues dans une oeuvre autobiographique. Cela ne fait qu’expliciter que, pour lui, l’écriture n’est qu’une manière de clarifier son propre rapport au monde. Sa philosophie étant une philosophie de l’individu, il est naturel que ses méditations partent de ses propres expériences.

b) A quoi « servent » les concepts de la philosophie de Havel ?

La pensée de Vaclav Havel, surtout dans les Lettres à Olga, comporte des images, des concepts métaphoriques, sur lesquels elle se développe et se constitue. La difficulté même de ces images consiste en ce qu’il est impossible d’en épuiser le sens. Dans cette oeuvre la signification de ces concepts se prolonge et s’amplifie, comme un système d’écho, entre les multiples notions imbriquées l’une dans l’autre et ce, au sein d’un travail autobiographique qui lui-même s’offre comme une ultime « caisse de résonance » du sens. Nous allons donc esquisser une sorte d’inventaire des images qui forment le socle sur lequel la pensée de Havel se bâtit, tout en ne perdant pas de vue que le caractère définitif que leur confère l’écriture est purement verbal.

En effet, on pourrait être surpris par la façon allusive et répétée dont Havel, dans ses discours et ses déclarations, fait référence à des concepts tels que l’Etre, l’Esprit, la Mémoire, etc. Si la plupart de ces concepts sont prédéfinis dans les Lettres à Olga, il ne faut pas s’attendre à en trouver le développement didactique. En effet, comme le signal Havel : « Je ne suis pas un philosophe, je ne construit pas un système. »

C’est pourquoi on ne trouvera, dans les Lettres à Olga, qu’un approfondissement de ces concepts, mais jamais une description minutieuse qui aborde les questions qu’ils posent de manière véritablement philosophique.

Dès lors, comment les comprendre ?

Je pense que Havel a voulu leur caractère lacunaire pour plusieurs raisons :

– Éviter la cristallisation de sa pensée, sa schématisation, afin qu’elle garde « fluidité » et « vie » (obsession de Havel).

– Les conditions d’écriture ne permettaient pas un suivi.

– Havel pense ses concepts comme des invitations à voir par soi-même, plutôt que des descriptions objectives de phénomène. Elles désignent un aspect de la réalité qu’elles nous invitent à faire l’effort de percevoir plutôt qu’elles ne nous le décrivent. Ce sont des indications, au sens profond du terme.

A travers elles, Havel cherche à nous rendre attentif à un ordre de phénomènes qui, sinon, resterait invisible.

Parvenir, en comprenant la vision havelienne de cette dimension cachée du monde, à saisir le « dynamisme moral » qui s’y trouve, permettrait de saisir conceptuellement l’importance, l’action et la mission de la Culture dans la pensée de Havel.

Malgré le caractère par trop métaphysique que l’on pourrait prêter à de telles notions, il ne faudra pas perdre de vue qu’elles trouvent une application très concrète jusque dans la pratique politique quotidienne de Havel.

A) CULTURE ET ÊTRE

Les métaphores existentielles de la pensée de Havel

a) Une définition « floue » de l’ « Ordre de l’Etre »

L’existence d’un « Ordre de l’Etre » est sans doute un des aspects les plus difficilement conceptualisables de la pensée de Havel et pourtant il s’agit d’une pierre angulaire de sa philosophie.

« Mais au fond, qu’est-ce que cet « Etre » énigmatique ? Je me sers depuis trop longtemps de cette notion pour ne pas sentir le besoin de l’éclaircir. Je ne le fait pas volontiers : son côté vague, « doux » et imprécis me convient, il correspond aux contours flous de ce que je désigne par ce terme. J’aime ce mot parce que selon les contextes et les phrases dans lesquels il se trouve, sa coloration sémantique se modifie et je sais qu’en le définissant, j’en appauvrirai, aplatirai et affaiblirai la signification. » Lettres à Olga p. 393.

Nous pouvons cependant, à l’aide d’une vision d’ensemble des Lettres à Olga, tenter de proposer une explication : l’Etre est le fond sous-marin sur lequel reposent les événements.

Pour ne pas se méprendre sur cet aspect (le plus difficile ?) de la pensée de Havel (et le confondre sur ce point avec d’autres philosophies de l’Etre comme celle d’Heidegger par exemple dont il semble parfois très proche) je chercherais surtout, après avoir jeté les bases théoriques du concept de l’Etre dans les Lettres à Olga, à mettre en lumière les exemples concrets où Havel nous entretient de son rapport avec le mystère de l’Etre.

Le concept d’Etre ne peut qu’être entr’aperçu. Il se comprend et se devine en effet davantage par les relations qu’il entretient avec les autres « métaphores » que nous allons examiner ultérieurement.

« En observant les phénomènes du monde, nous devinons ou ressentons existentiellement ce qu’on pourrait appeler un « Ordre de l’Etre » général. Son principe et son sens sont voilés de mystère. Cet ordre est aussi énigmatique qu’un Sphinx, il nous parle différemment dans chaque situation mais d’une façon à laquelle nous sommes sensibles et comme nous voulons l’entendre. » Lettres à Olga p. 217.

L’Etre est donc une notion fondamentale de la pensée de Havel, mais cette notion reste en grande partie énigmatique.

b) Havel et Heidegger

Lorsqu’il parle du concept d’Etre, Havel fait de nettes allusions à la philosophie de Heidegger. De plus, la philosophie de Jan Patockà lui étant très familière, et celle-ci se réclamant des fondements de la phénoménologie de Husserl et Heidegger, on peut dire que la pensée de Havel s’inscrit dans une lignée philosophique post-Heideggerienne.

Pour déterminer cela de façon précise, il faudrait étudier en détail la pensée de Heidegger et voir comment, et après quelles suites de modifications conceptuelles profondes, elle se transmet à Havel par la philosophie de Patockà. Cette étude pourrait faire l’objet d’un mémoire à elle seule. Pourtant, nous pouvons indiquer quelques traits fondamentaux de l’Etre dans la définition de Havel, non pas pour tenter de distinguer la pensée de Havel de celle de Heidegger sur la question de l’Etre, mais dans le but de rendre bien claire que toute assimilation serait pour le moins problématique.

L’Etre, pour Havel, est doué d’une sorte de dynamisme. C’est une force diffuse en toute chose, douée de volonté. Ses lois sont inconnus mais ses actes sont incontestables. On peut dire que l’Etre est le lieu où toute chose est confronté à sa propre vérité. Cette confrontation peut transformer radicalement. En cela réside le pouvoir de l’Etre.

 » (…) tout ce qui existe est enraciné dans l’Etre de toute chose, donc dans l’intégralité et la plénitude de l’  » Etre  » en général – qui est non seulement l’Etre de tout ce qui existe mais surtout l’ « Etre en soi« , l’ « Etre en tant que tel » L’Etre dans ce sens du mot n’est donc pas seulement un clou sur lequel tout est accroché mais l’absolu de tout « accrochage« . » Lettres à Olga p. 394.

L’Etre est un Ordre où l’homme survit après la mort. Pas seulement en tant que mémoire de ce qu’il a été car il continue à y agir. C’est ce que montre très clairement le texte qui suit, où Havel commente la mort tragique du professeur Jan Patockà :

« Ce qui une fois a été, ce qui une fois a été fait, ne peut plus jamais être dénié, ni défait ; d’une certaine façon, ce qui a existé un jour continue de se faire, ici ou là, quelque part, et aucune paralysie cérébrale n’y pourra rien changer. Il semble que le Professeur Patockà, et tous ses pareils – ce qu’ils étaient, ce qu’ils pensaient, ce qu’ils faisaient – font encore sentir leur présence quelque part, d’une manière beaucoup plus profonde que celle de bien des gens vivants de qui la mort n’a rien à redouter et pour lesquels elle peut prendre tout son temps. » Revue Recherches 34 p. 219.

L’Etre exerce sur l’homme une sorte de séduction. Il s’exprime en lui à travers ses sentiments (la joie, le ravissement …)

« La joie provient d’une identification intérieure totale : on est illuminé par le sourire inattendu de quelque chose comme l’essence mystérieuse de l’ « ordre de l’esprit » ou l’ « ordre de l’Etre ». » Lettres à Olga p. 237.

L’Etre, tel que le décrit Havel, n’est donc pas le support abstrait de la diversité des étants, mais une force réelle et agissante. Son action sur l’homme consiste, par exemple, à se révéler à travers des sentiments tels que la joie ou la beauté. Ce dernier point nous indique donc la dimension esthétique de l’Etre chez Havel : saisir et comprendre l’Etre se fait, dans la pensée de Havel, à travers une démarche très proche de celle de l’art.

Etre en contact avec l’Etre est permis par une sensibilité artistique.

c) Le langage de l’Etre

Un des langages de L’Etre, outre sa « voix » par laquelle il déclenche en l’homme le sentiment de la responsabilité (dont nous traiterons dans le paragraphe suivant : Culture et Individu), est celui par lequel il s’adresse à l’homme à travers la Nature. Il s’agit de la première forme du langage de l’Etre tel que nous le décrit Havel. Il est intéressant de remarquer ici que l’Etre se dit lui-même en se manifestant à travers la Nature : au contraire, lorsqu’il parle à l’homme sous la voix de la Responsabilité, il semble qu’il ne dise rien de lui-même mais qu’il révèle à l’individu quel est son identité profonde .

L’Etre a donc, comme nous le verrons, deux manières de s’exprimer : sa parole dans la Nature et son silence dans l’Individu.

Il existe un texte fondamental qui peut nous faire approcher au plus près de ce mystère du langage de l’Etre dans la Nature tel que l’entend Havel. Il s’agit d’une des réflexions les plus intenses des Lettres à Olga (et peut-être aussi le texte le plus poétique de la correspondance) où Havel décrit un moment de communion avec l’Etre. C’était un matin de printemps dans la prison de Hermanice en Tchécoslovaquie :

« Que se passe-t-il en réalité quand tout reverdit en bourgeons, en fleurs et en parfums au printemps, quand la vie reprend corps ? Quel est en fait ce changement pour que les conséquences en soient si profondes ? Une chose importante se produit, je pense : tout d’un coup, ce qu’hier encore ressemblait à un conglomérat d’éléments isolés, accidentels, morts et inutiles commencent à prendre l’apparence de la nature – la nature, avec son ordre grandiose et mystérieux, sa direction, ses naissances et ses morts innombrables, sa vie. Nous voyons qu’il existe quelque chose qui, selon d’innombrables lois et tendances cachées, lie l’herbe, les parterres de fleurs, les arbres et tout ce qu’ils représentent et nous rappellent ; quelque chose qui leur donne de la valeur, qui souligne l’infinie diversité (anti-entropique) de leur existence d’entités discrètes et l’infaillible concours de leur coexistence mutuelle ; quelque chose qui leur insuffle la beauté et qui, par eux, se déploie et invite à la joie. C’est un petit exemple, je pense, de la manière dont l’Etre se fait reconnaissable par l’Etre. (…) Ce n’est plus seulement nous qui aspirons à un contact avec le sens de l’Etre, mais le sens de l’Etre lui-même qui, en quelque sorte, nous attire à lui. «  Lettres à Olga p. 297.

Ce deuxième point nous montre que, quand l’Etre n’a pas un rapport à l’art dans son mode de perception, il se manifeste de la façon la plus tangible dans la Nature.

Cependant, il ne faudrait pas commettre l’erreur de penser que, pour Havel, l’ « Ordre de l’Etre » soit entièrement assimilable à celui de la Nature : il se manifeste à travers elle, mais, comme on peut le découvrir à travers d’autres écrits, il se manifeste aussi dans l’Histoire ou la Culture.

La Nature est un bon exemple de la façon dont Havel conçoit l’expression de l’Etre, car il répond aux principes primordiaux du langage de l’Etre tels que Havel les décrit :

– Le principe de diversification

– Le principe de la coexistence mutuelle, en laquelle il faut comprendre la participation à un même principe invisible, plutôt qu’une coopération directe que chaque être particulier de la Nature (au sens d’un système écologique qui lierait chaque membre de la Nature en un tout structuré par un réseau de relations concrètes). Si les êtres de la Nature, pour Havel, sont liés collectivement, c’est parce que, au Printemps, comme nous l’avons vu à travers le texte précédent, ils manifestent ensemble le principe invisible de l’éclosion.

d) L’Etre et la civilisation contemporaine

Si le concept d’Etre est si important dans la pensée de Havel, c’est que celui-ci estime que le malaise, et plus exactement le Mal, dont est victime la civilisation moderne, provient d’une perte du sens de l’Etre. Selon Havel, c’est la civilisation de la science et de la technique qui est responsable de cette perte, perte qui conduit, dans sa forme extrême, au totalitarisme.

« Chère Olga,

Nous vivons à l’âge de l’éloignement général par rapport à l’Etre : notre civilisation est basée sur le développement grandiose de la science et de la technologie, moyens dont dispose l’esprit pour conquérir le monde mais qui lui font perdre contact avec l’Etre. C’est une civilisation qui transforme son créateur prétentieux en esclave de la consommation, qui le fracture en fonctions isolées, le dilue dans son être-là et le prive ainsi non seulement de son intégrité et de sa souveraineté mais finalement aussi du moindre pouvoir sur ses « réactions automatiques« . » Lettres à Olga p. 400.

Toutefois, il serait faux de croire que la philosophie de Havel prêche un quelconque retour « aux valeurs traditionnelles » dans le sens où il s’agirait de bannir les acquis de la modernité de notre civilisation. Havel a eu en effet l’occasion de s’exprimer sur ce sujet dans La Politique et la Conscience :

« Je voudrais qu’on me comprenne bien. Je ne propose pas à l’humanité ni l’abolition des cheminées, ni l’interdiction de la science, ni un retour général au Moyen-Age. (…) J’essaie simplement de réfléchir – à grands traits et de façon certainement très schématique – à ce qui fonde la structure spirituelle de la civilisation moderne, et je me demande donc où rechercher les causes inhérentes à la crise que celle-ci traverse. » Essais Politiques p. 227.

D’une manière générale, on peut dire que la philosophie de Havel a pour but principal de rendre attentif à l’Etre et, pour cela, de mettre en avant cette notion. L’Etre est le fond sur lequel toute sa pensée s’articule, un fond peu défini, aussi « flou » que le concept d’Etre l’est lui-même, mais le fond incontournable de chacune de ses réflexions. Pour cette raison, et parce que l’Etre est une notion indispensable à la compréhension des notions suivantes que nous nous proposons d’étudier, il était nécessaire de nous attarder sur elle un long moment.

e) L’Ordre de l’Esprit

L’ « Ordre de l’Esprit » est la notion qui se rattache le plus directement à notre sujet puisque Havel désigne par ce terme toutes les productions intellectuelles et culturelles. Il s’agit en fait de l’Ordre de la Culture, c’est à dire du statut existentiel spécifique de celle-ci.

Pourtant, il était impossible de comprendre l’ « ordre de l’Esprit » sans le replacer dans son rapport aux autres « Ordres » par rapport auxquels il se définit.

En effet, l’ « Ordre de l’Esprit » se comprend en premier lieu par sa distance et son lien à l’ « Ordre de l’Etre ».

Éloigné de l’Etre, mais n’ayant d’autres désirs que de le rejoindre, l’Ordre de l’Esprit puise dans l’Etre son contenu et, dans sa recherche de l’Etre, son sens le plus profond.

« Qu’est-ce au fond que l’esprit, la réflexion, la conscience ? Je dirais qu’on peut parler de cette dimension du « moi » comme d’une « reproduction » de l’Etre par un être séparé la séparation empêche irrévocablement l’être séparé de participer à l’intégrité originelle, « préspirituelle« , « présubjective« , spontanée et idéale de l’Etre, celle qui ne posait pas de questions car elle était investie totalement de l’ « intérieur« . L’Etre séparé a donc, dans un certain sens, perdu l’Etre, mais en même temps – puisqu’il a son origine dans l’Etre – cette perte fait partie de son essence en tant que moi. » Lettres à Olga p. 364.

La Culture est une quête de l’Etre.

« A côté du mystère général de l’existence, il y a le mystère de l’esprit humain et de l’existence humaine, qui en sont les parties intégrantes ; et le contraire, le recommencement et le défi de découvrir, de comprendre, de dominer et de dépasser ce mystère. » Lettres à Olga p. 218.

C’est ainsi que Havel pourra définir, par exemple, une véritable structure culturelle comme une structure qui ne fonctionne pas pour elle-même mais qui doit sans cesse se remettre en question pour mieux se référer à la structure supérieure qu’elle a pour mission d’incarner. Un artiste, affirme Havel, doit toujours être « dépassé » par son oeuvre.

« Une oeuvre devrait être, selon moi, toujours plus « intelligente » que son auteur et lui même devrait la regarder étonné et pleins de questions comme s’il la voyait ou la lisait pour la première fois. » Lettres à Olga p. 200.

A partir des métaphores mises en place dans ce chapitre, je vais donc chercher à définir aussi précisément que possible cette notion d’ « Ordre de l’Esprit » dont nous devrons garder en mémoire le contenu pour toute la suite de notre propos.

Par Culture et « Ordre de l’Esprit », Havel désigne l’ensemble de la production intellectuelle, artistique et spirituelle. Les principales caractéristiques de cet Ordre sont : son dynamisme, son lien au principe de Liberté, sa pluralité et sa diversité.

« Au silence infini de l’ordre omniprésent de l’existence se mêle donc la voix excitée de l’ordre de la liberté humaine, de la vie et de l’esprit. Le monde finement structuré de la vie, plein de sens et d’espoir, ouvrant de nouveaux horizons de liberté et amenant l’homme à une expérience plus profonde de l’être, d’innombrables systèmes spirituels (mystiques, religieux, scientifiques) et moraux ; la façon étrange dont l’Etre recrée et actualise à sa manière les mythologies (autrefois) et la création artistique (aujourd’hui, c’est-à-dire depuis le début de l’histoire) ; bref, ce qui rend l’homme humain dans le meilleur sens du terme – tout cela constitue l’ « ordre de l’esprit« , l’ « ordre de l’oeuvre humaine« , en tant qu’expression objectivée de la « deuxième création du monde » qu’est l’existence humaine. Je dirai que cet « ordre de la vie » est un « système légitime de l’ordre de l’existence » parce qu’il naît de la foi indestructible en son sens et de la confrontation courageuse avec son mystère. » Lettres à Olga p. 218.

Le rapport de la Culture à l’Etre, tel que le pense Havel, pourrait donc être défini comme un rapport asymptotique à l’Etre : la culture tend vers l’Etre de la même façon qu’une droite tend vers l’infini. Dans cet éloignement par rapport à l’Etre, la Culture trouve sa Liberté.

En effet, toute oeuvre culturelle doit, car c’est son essence, pouvoir jouir d’une liberté absolue. La liberté est le principe constitutif de la Culture :

« L’activité créatrice est liée à la liberté et il en va de même de sa perte : le plus souvent nous ne ressentons pas réellement l’absence de liberté, nous ne ressentons que l’absence des choses concrètes que nous choisirions si nous étions libres. » Lettres à Olga p. 155.

Cet éloignement par rapport à l’Etre est aussi cause de l’autre caractéristique principale de l’ « Ordre de l’Esprit », c’est-à-dire son dynamisme puisque son désir intrinsèque est de rejoindre l’Etre.

« L’art, comme tout « ordre de l’esprit« , est intrinsèquement anti-entropique. Son efficacité est basée sur la pénétration de degrés d’articulation de plus en plus élevés. » Lettres à Olga p. 290.

Il est aussi important de souligner sa diversité, principe par lequel la Culture se distingue radicalement de l’Etre dont le principe est l’unicité. La Culture, dans son rapport asymptotique à l’Etre, n’est donc pas seulement une « image » séparée de l’Etre : elle est dissemblable par rapport à l’Etre. Sa distance n’est pas purement factuelle, elle est principielle.

f) La Culture et la « Mémoire de l’Etre »

On peut parfois être étonné de l’importance qu’avait, pour l’ensemble de la Dissidence tchécoslovaque, la création artistique. Mais ce qui est bien plus étonnant encore, c’est la confiance de ces dissidents en l’efficacité de celle-ci dans la lutte contre le Totalitarisme. On pourrait, en effet, aisément comprendre que la Culture ait un effet déstabilisateur sur le pouvoir en place dans la mesure où son contenu subversif pourrait être apprécié par l’ensemble de la population.

Mais, dans le cas qui nous intéresse, rien de semblable puisque, en dehors d’un cercle très étroit de dissidents, personne ne lisait les samizdats ni n’avait l’occasion d’assister à la représentation d’une pièce de Havel.

Or, Havel attachait énormément d’importance à la représentation de ses pièces à l’étranger. Eda Kriseova affirme même que c’est leurs petites représentations privées qui donnaient la force aux dissidents de continuer leur lutte. Pourtant, l’impact objectif de ces représentations était quasiment nul.

Si l’on refuse de voir dans cette attitude une foi irraisonnée dans l’art, force est de conclure que, si l’art a bien un impact malgré son inefficacité apparente, son champ d’action est ailleurs que dans les faits tangibles. Havel est, à ma connaissance, le seul penseur qui ait théorisé ce problème :

« Il y a un certain temps que j’ai l’impression indéracinable que l’ordre de l’esprit – comme l’ordre de l’Etre – possède une mémoire spécifique. Chaque acte intellectuel, dès qu’il a eu lieu, est d’abord « enregistré » dans la mémoire de l’Etre, comme tout ce qui a eu lieu, et dans un second temps, dans la mémoire de l’esprit (ce qui fait bien sûr partie aussi de l’histoire de l’Etre, nous pouvons donc dire que l’acte intellectuel est enregistré deux fois dans la mémoire de l’Etre également : une fois « directement » et une fois en tant que partie de l’histoire de l’esprit. (…) Je crois fermement que ce que j’appelle l’ordre de l’esprit possède un « esprit » en propre (ou un « méta-esprit » ?), une « suridentité« , un horizon – bref, quelque chose qui maintient la continuité à travers les époques, les cultures, les civilisations et toute l’histoire de l’humanité (ou des humanités ?), quelque chose de solide, ayant un axe, un centre de gravité, une direction, une mystérieuse « mission » au sein de l’ordre de l’Etre. (…) comme je suis convaincu que tout est secrètement noté, engrangé et évalué (…) » Lettres à Olga p. 306.

Pour Havel, un acte artistique ou culturel a donc en premier lieu une importance par rapport à l’Etre. Il commence par entrer dans sa Mémoire. Une oeuvre intellectuelle a donc une valeur existentielle en-soi.

Ensuite, et cela est presque secondaire, l’oeuvre s’inscrit dans la Mémoire de l’Esprit, c’est-à-dire dans le patrimoine commun de la Culture, dans un musée ou ailleurs. On peut donc, en suivant la logique de cette pensée, dire qu’une oeuvre dont on aurait perdu toute trace est néanmoins encore agissante dans la civilisation parce qu’elle a été « enregistrée » dans la Mémoire de l’Etre et que, de fait, son action au sein de l’Etre est, quant à elle, ineffaçable.

Cette réflexion de Havel, sans aucun doute née d’une interrogation sur le théâtre (dont les représentations sont par excellence du domaine de l’éphémère) explique (et justifie ?) la confiance des dissidents dans leur mission culturelle.

g) L’Ordre de la Mort

Sous le terme d’ « Ordre de la Mort », Havel désigne souvent le régime totalitaire communiste. Mais en fait, il signifie bien plus qu’une allusion déguisée au régime en place. L’ « Ordre de la Mort » peut désigner tout système politique dont le but est de conserver le pouvoir pour le pouvoir. Il désigne aussi toute pensée qui n’aurait d’autre but que la catégorisation, la schématisation, la sclérose et l’inertie.

Dans un petit essai écrit en 1964, on peut retrouver chez Havel une sorte de pré-définition de l’ « Ordre de la Mort » tel qu’il se manifeste dans la pensée sous la forme sclérosée d’une volonté métaphysique de synthèse dialectique. De façon quelque peu poétique Havel nous traduit l’impression qu’une telle pensée produit dans la sphère de ses sentiments :

« Voici qu’apparaît une sorte de masse impuissante, indéterminée et amorphe, non seulement incapable de prendre une forme rationnelle, mais aussi absolument inintéressante, ennuyeuse et morne. C’est quelque chose de si nébuleux, de vague et de perméable que cela ne ressemble même plus au gaz, qui au moins a une odeur, mais plutôt à quelque chose que n’a pas d’existence, c’est-à-dire un « rien« . Et si ce « rien« , ce « néant« , nous est donné pour la mesure des choses, des opinions, des valeurs, de la création, du travail et de tout le reste, alors le sort qui attend ces opinions, valeurs, créations et travaux est évident. » Sur la métaphysique dialectique dans L’anatomie du gag p. 36.

Ce qu’il est fondamental de souligner ici, c’est que l’ « Ordre de la Mort » a son origine dans la pensée de l’homme. Il naît d’une certaine façon de réfléchir et de concevoir le monde.

L’ « Ordre de la Mort » est l’ennemi principal de l’ « Ordre de l’esprit », son double souterrain opposé en toutes choses, et à ce titre il est intéressant de l’étudier afin de comprendre à quoi s’oppose fondamentalement la Culture.

« Contre cet ordre chaleureux, oeuvre de celui qui est créé « à l’image de Dieu« , s’élève sans arrêt son contraire et sa caricature, un « bâtard de l’ordre de l’existence » né de l’indifférence à la question du sens et de la peur haineuse du mystère : une oeuvre glaciale de l’homme créée « à l’image du diable« . C’est l’ordre de l’uniformisation forcée, de l’impuissance parfaitement organisée, de la stérilité et de l’ennui dirigés, auquel appartient une conception de l’homme comme unité cybernétique sans volonté libre, sans raison propre et sans vie unique, avec son idéal monstrueux « d’ordre« , qui n’est qu’une manière pudique de désigner un cimetière. Contre l’ « ordre de la vie » porté par le désir de sens et par le vécu du mystère de l’existence, se situe donc cet « ordre de la mort« , monument de l’absurde, bourreau du mystère et néant matérialisé. » Lettres à Olga p. 218.

De même que l’ « Ordre de l’Esprit » puise dans l’Etre pour trouver son sens, l’ « Ordre de la Mort » puise dans le Néant. Il s’agit d’une réalité d’ordre « cosmique » bien plus que le terme servant à désigner une situation politique particulière.

La description que Havel fait de l’ordre de la Mort est donc l’exact contrepoint de ce qu’il décrivait sous le terme d’ « Ordre de l’Esprit » : l’ ordre de la Mort est la contre-image de la Culture.

Au dynamisme, il oppose la stagnation et l’immobilisme : c’est-à-dire qu’il refuse le rapport asymptotique à l’Etre.

Pourquoi ?

Parce qu’un rapport asymptotique est, par essence, un rapport qui confronte à l’infini. Or, l’ « Ordre de la Mort » est un ordre qui se complaît dans la finitude du monde, dans ce que Havel nomme son « horizontalité ». Cette peur, que ressent l’ « Ordre de la Mort » face à l’Etre, n’est donc pas autre chose que la peur du fini replié sur lui-même devant l’infini, de l’immanence devant la transcendance.

De ce point précis, il faut donc déduire un aspect important de la caractérisation du Totalitarisme par Havel : il est fondé sur la Peur de la Transcendance. Ceci est particulièrement important lorsque nous avons aussi à l’esprit que c’est par la Peur qu’il exerce sur ses citoyens qu’un régime totalitaire se maintient. Au fond, en cela, il ne fait rien d’autre que d’étendre la peur qui le hante à l’ensemble d’une société.

Le Totalitarisme est donc, dans son principe et dans son action, une Peur de L’Etre.

L’autre point, qui le distingue diamétralement de l’Ordre de l’Esprit, est son principe d’uniformisation forcée, parfaite image inversée de la libre diversité de la Culture. En cela, il s’oppose au principe du moi, car le moi se constitue, selon Havel, de sa différence et de sa liberté comme nous le verrons dans le chapitre suivant.

Cependant, le principal avertissement que donne Havel, pour comprendre cet ordre, est qu’il faut d’abord chercher à le combattre en nous et non pas à l’extérieur de nous. Car cet Ordre est d’abord le résultat d’une attitude conceptuelle et morale avant d’être une réalisation concrète du pouvoir.

« N’y a-t-il vraiment rien à faire ?

Si je considère que le problème est ce que le monde est en train de faire de moi – un minuscule écrou d’identité humaine dans une machine gigantesque -, alors je ne peux vraiment rien faire. Je ne peux évidemment pas arrêter la destruction du globe, la stupidité grandissante des nations ni la production de milliers de nouvelles bombes thermonucléaires. Si, pourtant, je considère que le problème réside en chacun d’entre nous à l’origine, plus exactement dans ce que chacun d’entre nous – indépendamment de l’état du monde – pourrait devenir potentiellement, à savoir un être humain autonome, capable d’agir en prenant ses responsabilités envers et pour le monde, dans ce cas il est possible d’agir. » Lettres à Olga p. 330.

La première forme d’apparition de l’Ordre de la Mort parmi les hommes, c’est leur goût irraisonné pour l’ordre.

Cependant, ainsi que le fait remarquer Havel (dont la manie de la catégorisation, du rangement et de la propreté ordonnée est légendaire dans le petit monde de la dissidence), ce n’est pas le goût pour l’ordre qui constitue en soi l’appartenance à l’ordre de la Mort, mais le goût de l’ordre pour l’ordre :

« Pour finalement en revenir à moi-même : ma passion de l’ordre et mon goût des structures harmonieuses pourraient se comprendre comme l’amour nécrophile de l’ « ordre de la mort« . Naturellement, je ne peux que m’opposer à cette vision. Mon besoin particulièrement fort de m’intégrer à l’ « ordre des choses » (le quatrième ordre) se manifeste par un effort de participation à l’ « ordre de la vie » et en même temps de résistance à ce qui le menace le plus, c’est-à-dire l’ « ordre de la mort« . » Lettres à Olga p. 219.

Il faut donc clarifier un point important : ce n’est pas la rationalisation en tant que telle que Havel désigne sous le terme d’ « Ordre de la Mort ». C’est l’hégémonie de la rationalisation sur la Vie.

Mais surtout, il faut nous arrêter sur une allusion précise de ce texte(p. 219) : « s’élève sans arrêt son contraire et sa caricature ». Dans la pensée de Havel, l’ « Ordre de la Mort » n’est donc pas seulement assimilable à un système totalitaire déterminé dans l’Histoire et le Temps : c’est un principe « cosmique », atemporel, qui naît de l’existence terrestre de l’homme proprement dite, ou, pour employer d’autres termes de Havel, de l’éloignement par rapport à l’Etre.

Cet éloignement permet donc la naissance d’un Ordre de l’Esprit, mais aussi, par contrecoup, d’un Ordre de la Mort.

Dans la pensée de Havel le Totalitarisme est donc caractérisé dans ses racines profondes : c’est une attitude existentielle qui, à l’origine, naît de l’éloignement par rapport à l’Etre.

En ce sens, il serait permis de penser que cet « Ordre de la Mort » existe depuis le début de l’histoire de l’humanité ; mais, si nous nous rappelons que Havel situe la perte du sens de l’Etre dans la civilisation contemporaine, nous voyons alors que cet ordre « diabolique » n’est pas « aussi vieux que la création » et qu’il naît avec notre époque.

Lorsque Havel définit cet « Ordre de la Mort », sa pensée n’est pas exempte de référence à la tradition religieuse :

« Si mes souvenirs sont exacts, j’avais reçu dans ma cellule comme livres de lecture, à la place de l’obligatoire Loin de Moscou, le Faust de Goethe et juste après le Docteur Faustus de Thomas Mann. Je faisais des rêves insolites, j’étais poursuivi par des idées étranges. Je me sentais tenté par le diable – ce sentiment était très physique. J’avais l’impression d’être tombé sous sa griffe. J’ai compris que j’avais affaire à lui. Le fait que l’on puisse abuser de ce que j’ai écrit, de ce que j’ai pensé et de ce qui était juste m’a permis de comprendre que la vérité ne dépendait pas seulement de ce qu’on pense mais aussi des circonstances, des personnes auxquelles on s’adresse et des raisons qui nous poussent à la dire. C’est devenu un des thèmes de Tentation. » Interrogatoire à distance p. 63.

Une autre allusion illustre cet aspect de la pensée havelienne : dans la Biographie Eda Kriseova raconte les péripéties de l’écriture et de la mise en scène de l’avant-dernière pièce de Havel Tentation :

« Les Tentations ont duré dix nuits. Chaque nuit, il écrivait un acte. Quand la pièce a été achevée, il était physiquement si épuisé qu’il est tombé dans l’escalier et s’est blessé à la tête. Ensuite, il a eu de la fièvre, il est resté alité, il tremblait de froid et n’avait même pas d’aspirine. Il ne pouvait quitter Hradecek pour aller chercher des médicaments, la neige était tombée et la route était impraticable. Il n’avait rien à manger. Lorsqu’il est rentré à Prague, il a raconté qu’il avait échappé au diable de justesse. » Biographie p. 293.

On peut donc affirmer que, chez Havel, Diable et « Ordre de la Mort » sont deux notions similaires.

Toutefois, je crois que c’est seulement dans un second temps qu’il ne faut y voir le reflet d’une croyance métaphysique à des forces invisibles. Cet aspect est finalement presque inessentiel dans la pensée de Havel puisque lui-même ne fait que de brèves allusions à ce propos.

Ce qui lui importe, c’est de rendre conceptualisable cet « Ordre de la Mort » et non de développer une quelconque superstition. Il était néanmoins nécessaire de souligner cet aspect.

h) L’Ordre des choses

Ce concept désigne, chez Havel, le domaine dans lequel l’individu inscrit son action. C’est l’univers tel qu’il lui apparaît immédiatement et dans lequel il agit. C’est l’ordre dans lequel s’exerce l’action politique.

« Le quatrième ordre, enfin, est celui auquel je pensais en parlant de moi il y a quelque temps. Ce n’est ni plus ni moins que le court normal des choses, notamment de celles qui concernent l’homme, la réalité de notre vie, ses règles, ses habitudes, ses circonstances, ses interactions – telles qu’elles sont en réalité, c’est-à-dire colorées, contradictoires, complexes, bonnes et mauvaises, belles et laides, censées et insensées. C’est ce « mélange » qu’on appelle la vie. (…) C’est un système dans lequel on peut entrer en tant qu’homme responsable ou irresponsable pour profiter du meilleur ou du pire de ce qu’il apporte ; pour améliorer ou développer tout ce qu’il contient de bassesse, de perversité et d’aliénation. Quel que soit l’homme qui entre et s’intègre à cet ordre, quelles que soit ses intentions, cela peut se produire facilement, authentiquement, spontanément ou souverainement, ou au contraire, du début jusqu’à la fin dans l’incertitude, le malaise et un sentiment dévorant d’aliénation. » Lettres à Olga p. 219.

L’ « Ordre des choses » est une notion sur laquelle Havel ne revient jamais, à ma connaissance, dans aucun de ses écrits si ce n’est dans ce court passage.

Celle-ci me semble néanmoins particulièrement importante à signaler. En effet, l’ « Ordre de l’Esprit » n’est, de ce fait, pas le seul qui soit placé sous le signe de la Liberté : l’action, dans l’ « Ordre des choses », dans la mesure où elle permet l’exercice de la responsabilité, se situe, elle aussi, dans une sphère de liberté

Mais il existe une différence entre la Liberté de l’ « Ordre de l’Esprit » et la Liberté de l’ « Ordre des Choses » : dans le domaine culturel, à partir du moment où un homme produit une « oeuvre de l’Esprit », et que son acte n’est soumis à aucune contrainte extérieure, il est libre. La liberté, dans le domaine politique, est toujours à acquérir, c’est un point de fuite vers lequel se dirige l’ensemble de la société.

« Tant que l’homme sera homme, la démocratie au sens plein du terme sera toujours un idéal que l’on peut approcher plus ou moins, mais jamais réaliser complètement. Vous-mêmes, vous ne faites que vous rapprocher de la démocratie. Comme les autres pays, vous avez des milliers de problèmes. Mais vous avez un grand avantage : vous vous rapprochez de la démocratie depuis plus de deux cents ans et votre voie n’a jamais été entravée par un système totalitaire. Les Tchèques et les Slovaques, malgré les dimensions humanistes de leurs traditions historiques, que l’on peut suivre jusqu’au premier millénaire après Jésus-Christ, ne se sont rapprochés de la démocratie que durant vingt ans, entre les deux guerres mondiales, et à présent trois mois et demi, depuis le 17 novembre de l’an dernier. » Discours au Congrès américain, L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge p. 60.

Dans la Culture, la Liberté est acquise de fait par l’individu créateur ; en politique la Liberté est un objectif situé à l’infini et que la société cherche à atteindre.

La Culture à un rapport asymptotique à l’Etre, la Politique à un rapport asymptotique à la Liberté.

Culture et Politique ont donc toutes deux pour principe la Liberté, mais, parce qu’elles n’appartiennent pas au même Ordre, leur rapport à la Liberté est dissemblable.

i) L’Entropie et la Négentropie

Il s’agit là de deux notions qui caractérisent l’Univers et les forces qui, selon Havel, s’y exercent. Ces notions sont en germe dans la correspondance et, peu à peu, s’y déploient.

Ces deux notions, dont le caractère est apparemment « métaphysique », se révèlent être l’argument majeur de l’opposition au centralisme totalitaire :

« Si la dégradation de l’énergie – l’entropie – constitue la loi fondamentale de l’univers, la loi fondamentale de la vie est au contraire la lutte contre cette entropie et pour le développement de sa propre structuration. La vie résiste à toute uniformité. Sa perspective n’est pas l’uniformisation, mais la différenciation ; elle est résistante au statut quo, quête du neuf, inquiétude de la transcendance. La dimension essentiel de son développement, c’est son mystère constamment actualisé. » Lettre ouverte à Gustav Husak, Essais Politiques p. 31.

Toute vie culturel a pour principe l’expansion, le fourmillement, le chaos et la différenciation tandis que le Pouvoir Totalitaire tend naturellement au nivellement des différences, à l’uniformisation, à la perte de l’énergie, à la stagnation.

L’Entropie et la Négentropie sont donc des notions primordiales pour comprendre l’opposition « naturelle » de la Culture au Totalitarisme.

« L’homme – de même que toute la biosphère – se dirige naturellement dans la direction opposée : celle de la singularisation, de la différenciation, et des structures de plus en plus complexes et raffinées, supérieures, forçant et dépassant sans arrêt des systèmes particuliers en créant des niveaux supérieurs d’ « Ordre » (chaque nouvel ordre supérieur donnant un sens précis à l’ordre inférieur précédent). Tous les efforts de s’opposer à cette tendance sont donc la négation de l’essence de l’homme et la trahison de sa conscience. (…) » Lettres à Olga p. 221.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que, là encore, il s’agit pour Havel de principes d’ordre cosmique, d’une tendance générale de l’Etre :

« Le monde semble (entre autres) provenir d’une lutte éternelle entre deux tendances fondamentales de l’Etre : son désir (entropique) d’uniformiser les choses, de dissoudre et mélanger toutes ses expressions particulières et de s’homogénéiser entièrement ; et son désir (anti-entropique) créatif ou créatoriel de défendre, renforcer et cultiver le caractère unique de toutes ses manifestations richement diversifiées et de les développer dans la direction de formes toujours supérieures (toujours plus structurées). Au niveau humain, la première tendance trouve son extension mal formée dans ce que j’appelle l’ « ordre de la mort » ; la seconde – entre autres et en particulier – dans l’irrépressible « désir de soi » – c’est-à-dire le désir pour quelqu’un d’être ce qu’il est ou veut être – c’est-à-dire son « désir d’identité« . (…) C’est la seule clef de la responsabilité. Et c’est par l’intermédiaire d’une responsabilité ainsi découverte que l’on trouve et renforce son caractère unique, son identité, et que l’on accomplit son voeu d’être soi-même. » Lettres à Olga p. 336.

La Négentropie est donc l’expression de la Vie.

En tant que la Culture a le même mouvement que la Négentropie, elle épouse le principe d’expansion propre à la Vie.

Pour Havel, Culture et Vie obéissent aux mêmes lois : la Culture est vivante.

j) Havel et la science matérialiste

L’opposition de Havel à la science, en tant qu’elle se veut l’héritière du positivisme et qu’elle propose une vision « matérialiste » de l’homme, est liée à sa dissidence politique puisque le communisme totalitaire se voulait l’héritier et le défenseur d’une telle science.

Dans Tentation il brosse ainsi un portrait de cette science sous les trait du Diable. Au-delà de l’humour, il s’agit de cerner plus précisément en quoi Havel considère la science matérialiste comme une alliée cachée du Totalitarisme.

Dans Tentation, il est en effet question d’un Institut ayant pour fonction de lutter contre la croyance au surnaturel. Or, à la fin de la pièce, on peut découvrir que les employés de cet institut sont en fait « des diables, des sorcières, des démons, etc. ». Ce qui signifie que, pour Havel, toute science et toute entreprise scientifique dont le but est de lutter contre le surnaturel ou la dimension religieuse de l’homme, se trouve, par effet de renversement, directement inspirée et domine par la force qu’elle prétend combattre. Havel illustre en cela la phrase du Faust :

« Le Diable ne nous tient jamais si bien par le col que lorsque nous croyons en être libre. »

Pour Havel, il est donc clair qu’une conception du monde qui a pour base le matérialisme est une émanation de l’ « Ordre de la Mort », « ce visage moderne du diable »(Lettres à Olga p. 205).

Et il est clair, s’il faut situer précisément Havel dans la question de la survie de l’âme après la mort, que pour lui, la mort physique ne vient pas interrompre l’existence au sein de l’Etre.

La pensée de Havel est donc en opposition à toute pensée d’essence matérialiste.

k) La « Foi »

Havel définit à de nombreuses reprises sa « Foi » comme un mode essentiel de son rapport au monde.

Toutefois, il y a dans la pensée de Havel une grande méfiance vis à vis de toute forme d’idéalisme affiché. La foi n’y fait pas exception. (Pour Havel, l’idéalisme, l’optimisme ou la foi en quelque chose doivent en effet toujours être accompagnées de raisonnement, de remise en question de son attitude, de doute quant à la légitimité de son action.) Toute foi ressemblant à « la foi du charbonnier » est, pour Havel, une attitude « bestiale ».

« (…) la foi non réfléchie n’est pas en soi la garantie de quoi que ce soit de bon ou de mauvais : elle peut aussi bien conduire au plus noble engagement moral qu’à une quête minable de la plus banale des satisfactions personnelles. Bien qu’elle soit infiniment plus variée et structurée dans ses manifestations que n’importe quel besoin purement biologique de vivre, cette foi n’est pourtant qu’une « extension humaine » de ce qui nous lie aux autres animaux, à savoir l’instinct de conservation. » Lettres à Olga p. 251.

La foi dont se réclame Havel est donc une « Foi réfléchie ». Mais il ne s’agit pas, pour Havel, d’une adhésion à une religion, quelle qu’elle soit. Si Havel emploie des termes religieux ceux-ci sont d’abords employés en tant que métaphores culturelles.

« Je pourrais sans aucun doute substituer le mot « Dieu » à mon « quelque chose » ou « horizon absolu » mais ce ne serait pas juste. (… ) Croire au Dieu chrétien implique beaucoup d’autres choses, comme la divinité du Christ, l’Immaculée conception, etc. – et je prends tout cela trop au sérieux pour parler de croyance là où il n’y a qu’une acceptation plus ou moins au figuré de ces choses. » Lettres à Olga p. 302.

La « foi » de Havel a donc parfois besoin de mots ou d’images pour s’exprimer, mais il n’attache pas une valeur théologique aux termes qu’il emploie. Il ne fait qu’user d’un patrimoine culturel mis à sa disposition.

Sa « Foi » est une foi dans la vie, dans l’ « Ordre de l’Etre » et l’existence d’un sens du monde.

« Chère Olga,

L’état d’esprit ou la disposition qui consiste à s’orienter vers l’Etre peut se concevoir aussi comme la foi : l’homme orienté vers l’Etre croit profondément à la vie, au monde, à la morale, au sens des choses et à lui-même. » Lettres à Olga p. 396.

Chez Havel, la Foi n’est pas la croyance en une religion mais le mode de son rapport à l’Etre.

« La vraie foi est incomparablement plus profonde et plus mystérieuse que des émotions optimistes (ou pessimistes) et ne dépend certainement pas de ce à quoi la réalité ressemble à un moment donné. C’est pourquoi seul l’homme qui a la foi, dans le sens le plus profond du terme, est capable de voir les choses telles qu’elles sont (il est ouvert à la réalité, c’est-à-dire aux phénomènes) et de ne pas les déformer parce qu’il n’a pas de raison personnelle et émotive de le faire. (…) On pourrait le dire autrement : si l’homme est en quelque sorte le miracle de l’Etre toujours recommencé, toutes les formes visibles de cette qualité « miraculeuse » ont leur origine dans la relation unique qui lie l’homme au miracle de l’Etre. Il s’agit donc d’une foi « en blanc » mais c’est précisément la tension infinie entre l’expérience du sens et le mystère absolu qu’il représente qui crée la vraie tension intérieure de tous les actes qui font que l’homme est homme. » Lettres à Olga p. 175.

La foi est le mystère du contact avec l’Etre.

l) Havel et la religion : quand la religion a le même statut que la rumeur

On aura pu sentir, à travers les éléments d’analyse qui précèdent, que la pensée de notre dissident est parfois difficilement discernable d’une croyance ou d’une mystique. A ce titre il faudrait penser sa dissidence, comme on peut le faire pour la Dissidence polonaise, en terme d’opposition religieuse au pouvoir marxiste. Cependant, tel n’est pas le cas.

Dans les Lettres à Olga, Havel définit clairement sa position par rapport à la Religion : elle affirme des principes et des dogmes dont il ne pourra jamais prouver l’ existence.

En effet, dans les Lettres à Olga, en réponse aux questions de personnes qui lui reprochent de ne pas se convertir à la religion ni affirmer son appartenance à l’Église (alors que sa réflexion s’appuie sur une grande sympathie pour des thèmes religieux tels que : le Christ, la Chute, etc.), Havel répond de la manière suivante : pour adhérer à une religion il lui faudrait accepter l’existence d’un certain nombre de faits comme l’immaculée conception de Marie, l’infaillibilité pontificale, dont il est incapable de dire, avec son jugement propre, s’ils sont vrais ou non. De fait, il ne pourrait adhérer de manière authentique à ces dogmes mais devrait les accepter.

« A propos des remarques de Zdenek N. : je ne pense pas que ce qui m’empêche d’affirmer ma foi en un Dieu personnel soient des chicaneries intellectuelles. (…) Croire au Dieu chrétien implique beaucoup d’autres choses comme la divinité du Christ, l’immaculée conception, etc. – et je prends tout cela trop au sérieux pour parler de croyance là où il n’y a qu’une acceptation plus ou moins figuré de ces choses. » Lettres à Olga p. 302.

Havel refuse donc une appartenance à la religion parce qu’elle l’obligerait à faire l’impasse sur son jugement personnel. Il entrerait alors dans un rapport de croyance, au sens où Havel définit le fanatisme : on s’affirme d’autant plus convaincu de ce qu’on croit, que, au fond, on en doute.

Les dogmes de la religion font donc, pour Havel, partie du domaine de l’invérifiable, de ce qui se trouve hors de lui et sur quoi il n’a aucune prise.

« Quoiqu’il en soit, je ne suis certainement pas un bon catholique (comme tant de mes amis), pour des raisons diverses, par exemple parce que je ne vénère pas mon Dieu et que je ne vois absolument pas pourquoi je devrais le vénérer.(…) Je suis donc un enfant de l’âge de conceptuel et non pas de la pensée mythique c’est pourquoi aussi mon Dieu – puisque je suis forcer de le nommer (ce que je fais contre mon gré) – apparaît comme quelque d’extrêmement abstrait, vague et peu attrayant (…) » Lettres à Olga p. 116.

Cette attitude est à rapprocher d’un texte de prison (inédit en France – on en trouve seulement un fragment dans la Revue « Autrement » consacrée à Prague) où Havel décrit quelle doit être sa position vis à vis des bonnes ou mauvaises rumeurs qui courent dans la prison au sujet du « petit monde de la dissidence ».

 » De temps en temps parvient jusqu’à moi une voix de malheur ; (…) Est-ce vrai ? Je ne sais (…) Celui qui ne puise pas en lui-même la force renonce à trouver en lui-même le sens de la vie et s’en remet à ce qui l’entoure, situant la clef de sa démarche personnelle en dehors de lui – sur une idéologie, une organisation ou une communauté ; partant, il aura beau en être un des membres les plus actifs, il ne sera qu’attentisme et démission. (…) Son comportement est intrinsèquement celui d’un fanatique : incapable d’affronter seul l’étrangeté du monde, l’homme remet son destin aux mains d’une institution divinisée, à laquelle il s’identifie aveuglément (…) Pour en revenir là où j’ai commencé, il me semble que toutes ces rumeurs catastrophiques trahissent bien moins un état de choses objectif que l’incapacité de celui qui les colporte de commencer par prendre appui en lui-même avant de se chercher des « alliés« . (…) J’ai donc, comme on voit, moins d’illusions que beaucoup, parce que j’en ai moins besoin : c’est que je crois. En quoi ? Difficile à dire. Peut-être en la vie. » Revue Autrement n° 46 – Série Monde – Mai 1990.

On peut donc dire qu’à la croyance, Havel oppose la foi (telle que nous l’avons exposée plus haut).

La foi de Havel n’est pas une foi qui s’inscrit dans le cadre d’une confession religieuse, bien au contraire, c’est une foi qui ne lui permet d’adhérer à aucune de celles-ci.

Aucune religion n’est pour lui supérieure à la quête individuelle de la vérité.

* * *

Dans la pensée de Havel, l’Etre est donc le socle sur lequel repose tous les autres Ordres.

De fait, c’est de l’Etre dont sont issus l’ « Ordre de l’Esprit », ainsi que ceux de la Mort et des Choses. Chacun se définit par sa manière de se positionner par rapport à l’Etre :

L’ « Ordre de l’Esprit » est dans un rapport asymptotique à l’Etre.

L’ « Ordre de la Mort » est la négation de l’ « Ordre de l’Esprit » et, par là-même, une Peur de l’Etre.

L’ « Ordre des Choses », en tant qu’il se compose des autres ordres, qu’il est le « mélange » de notre vie quotidienne, est traversé par l’Etre.

L’Etre est la pierre angulaire du monde dans la philosophie de Havel.

B) CULTURE ET INDIVIDU

a) La Verticalité et l’Horizontalité

La verticalité et l’horizontalité sont les deux dimensions dans lesquelles l’homme se situe. Il vit cette situation comme un drame, comme un écartèlement existentiel.

« L’homme – jeté dans le monde – est donc aliéné à l’Etre mais brûle néanmoins de nostalgie pour son intégrité (qu’il conçoit comme pleine de sens), de désir d’identification et de totale transcendance. En tant que tel, il est aliéné au monde dans lequel il se trouve, qui l’emporte et l’emprisonne. Il est étranger à ce monde car il reste attaché à l’Etre et est aliéné à cet Etre car il est jeté dans le monde. Son drame se déroule dans le déchirement entre l’orientation vers le « haut« , l’ « arrière » d’une part, et la chute perpétuelle vers le « bas » et le « maintenant« . Il est encerclé par l’horizon du monde d’où il ne peut s’échapper, et en même temps dévoré par le désir de s’échapper et de se libérer de cet horizon. » Lettres à Olga p. 357.

Cette situation place donc l’homme dans un double rejet. Il ne se sent appartenir véritablement ni au monde ni à la transcendance.

L’homme n’a donc aucun lieu qui lui soit véritablement propre. Il se sent abandonné et absolument seul.

Mais, n’appartenant à aucun monde, ou plutôt appartenant à la fois à la transcendance et à l’immanence de l’Etre et acquérant par cette position médiane une distance par rapport à l’un et à l’autre, l’homme est libre vis-à-vis de chacun d’eux.

« Etre au point d’intersection de ces deux données, autrement dit de ces deux rejets, est si absurde que cela peut être une raison (ou un prétexte) suffisante pour se résigner. Toutefois, l’homme peut également accepter cette situation en tant que tâche qui conditionne sa liberté. » Lettres à Olga p. 357.

Ce n’est donc pas en rejetant l’Horizontalité du Monde que l’homme parvient à devenir libre mais en assumant la contradiction de sa situation au monde.

L’absurde est donc, pour Havel, le propre de la condition humaine. Mais l’acceptation de cette absurdité permet à la liberté de naître.

b) Responsabilité et Identité : l’Horizon absolu de l’Etre

Le thème de la Responsabilité est le plus important de la philosophie de Vaclav Havel. On peut même dire qu’il revient constamment sous forme de « leitmotiv ».

« Comme tu auras pu le constater à la lecture de mes lettres, la notion de responsabilité humaine a pris de plus en plus d’importance pour moi et j’ai commencé à la concevoir comme le point fixe fondamental qui fait naître l’identité et dont elle dépend ; la responsabilité humaine est la base, la racine, le centre de gravité, le principe de construction ou l’axe de l’identité ; une sorte d’ « idée » déterminant sa mesure et son caractère ; une sorte de mastic qui la maintient et sans quoi elle s’écroule irrémédiablement. » Lettres à Olga p. 168.

Ainsi, l’angoisse ressentie devant sa propre responsabilité est un sentiment qui revient dans toutes les pièces de Havel. Cet élément peut nous aider à mieux comprendre le concept d’ « Ordre des choses » que Havel met en place dans les Lettres. En effet, comme nous l’avons vu plus haut, l’Ordre des Choses est le domaine par excellence où se déploie la responsabilité humaine. C’est le monde du mélange où rien n’est parfaitement bon ou mauvais. Chaque pièce de Havel met ainsi en scène un individu qui hésite à prendre les responsabilités que le destin lui présente à un moment de sa vie.

Car le personnage principal des pièces de Havel est souvent l’ombre projetée de l’auteur et de ses angoisses. A travers ses pièces, Havel vit les difficultés de sa vie de dissident et, à l’intérieur d’elles, laisse le processus de corruption morale l’emporter : le protagoniste abdique ses prétentions d’être humain. Ferdinand Vanek est l’ombre de Vaclav Havel.

Ainsi dans Pétition, Stanek doit choisir entre signer ou non la pétition contre le Pouvoir que lui propose Vanek. La pièce décrit le mécanisme par lequel la conscience s’excuse elle-même et se dérobe à ses propres responsabilités.

Ou encore, le personnage de Vanek, dans Audience, sent durant toute la pièce qu’il devrait interrompre son entretien avec Sladek, mais il est incapable de prendre cette décision. Pourtant, au fur et à mesure que l’entretien avance, ou plutôt n’avance pas, il prend parfaitement conscience que, de cette conversation, n’émane qu’un vide répétitif effrayant. Mais, sous l’apparence d’une conversation anodine, Sladek sait si bien jouer avec les sentiments contradictoires de Vanek et avec ses faiblesses (sa timidité, son respect de la hiérarchie, sa passivité etc.) que peu à peu il se sent pris dans une situation inextricable et il renonce à prendre ses responsabilités. Par cette attitude, il entre dans un cercle de corruption qui n’aura pas de fin.

Havel nous présente ainsi des cas concrets de renoncement à sa responsabilité. Les conséquences en sont des plus étranges : elles se manifestent surtout dans l’atmosphère qui se dégage à la fin des pièces. Une atmosphère de lourdeur, de pesanteur et de stagnation. Au moment où l’individu renonce et que le rideau tombe, il semble qu’il doive rester à jamais tel que la dernière image l’a laissé. Comme si le Temps s’était arrêté avec la destruction du Moi.

Cet aspect de l’art dramatique de Havel rejoint exactement ses analyses politiques lorsqu’il déclarait, après avoir été élu président, que l’impression que lui donnait le pays était celle d’un recommencement du temps après de nombreuses années d’arrêt (nous étudierons plus en détail ce lien de la responsabilité, de l’individu et du temps dans une autre partie). Grâce à son théâtre nous pouvons donc préciser ce que signifiait cet arrêt du temps : un renoncement à la conscience individuelle par refus de prendre ses responsabilités.

L’oeuvre dramatique de Havel peut donc en grande partie être comprise comme une symptomatologie du renoncement à la responsabilité individuelle. Cependant, à mon sens, c’est surtout dans ses essais littéraires que Havel fait montre de la plus grande acuité d’analyse sur ce thème. Dans son introduction à La clef tchèque des songes écrite par son ami dissident Ludvik Vaculik, Havel caractérise ainsi la responsabilité du protagoniste de cette oeuvre et, ce faisant, de son auteur. De façon apparemment paradoxale, Havel nous décrit le phénomène de la responsabilité individuelle comme la faculté d’assumer son destin.

« Mais pourquoi Vaculik est-il incapable de réagir autrement ? Pour une raison évidente : son sens des responsabilités, sa probité, son sens de la solidarité et de la justice ne lui permettent pas. Autrement dit, c’est précisément sa propre intégrité humaine, celle-là même qu’il sent perpétuellement menacée par son rôle de dissident, qui l’oblige en même temps à pratiquer cette dissidence, à pratiquer ce genre d’activité. D’une certaine manière, il s’agit d’un cercle vicieux. Le héros du roman est héros malgré lui ; il se défend contre la dure réalité, à savoir que ce qu’il a commencé n’est pas un jeu dont on peut sortir avant d’y retourner, qu’il est impossible d’y abandonner son rôle (…). On pourrait le dire ainsi : sans s’en sentir responsable, il est simplement esclave de cette responsabilité. (…) De ce point de vue, le livre de Vaculik apparaît comme le roman de la responsabilité, de la volonté et du destin ; de la responsabilité donc, qui est – si l’on peut dire – plus forte que la volonté. (…) » La Responsabilité en tant que Destin (non traduit), cité par Jan Vladislas dans la préface aux Essais Politiques p. XII.

La prise en charge de sa propre responsabilité, qui constitue l’acte libre par excellence (l’acte par lequel, selon Havel, l’homme se désaliène du monde), constitue donc, étrangement, une acceptation de son Destin. Pour Havel, assumer son destin, c’est être libre.

Bien évidement, il ne faut pas comprendre le terme de Destin au sens d’un Fatum, mais comme l’exigence intérieure que l’on peut ressentir vis-à-vis des actes que l’on sent devoir accomplir.

Le sentiment de la responsabilité, c’est la voix de la liberté en nous.

Dans la pensée théorique de Havel, la responsabilité est en effet intimement liée au problème de l’identité : « le mystère de l’homme est le mystère de sa responsabilité » écrit-il à de nombreuses reprises dans les Lettres(p. 136 – p. 168). L’individu, dispersé dans le monde, dans son milieu, dans ses relations avec les autres, ne parvient pas à trouver le noyau d’indépendance qui constituerait son Moi. La seule manière pour lui de trouver sa propre identité est d’assumer les contingences extérieures qui le constituent. C’est dans cet acte d’assumer ce qui n’est pas lui qu’il est lui-même.

« Que signifie « responsabilité » dans ce sens extrême, responsabilité pas seulement vis-à-vis du monde mais aussi « pour le monde« , comme si j’allais être jugé moi-même pour la manière dont le monde évolue ? D’où vient cette essence étrange et clairement « irréaliste » de la loi morale, ce que l’on appelle « le bien » ? Je pense que la réponse est claire : ce curieux sentiment de « responsabilité pour le monde » ne peut probablement être ressenti que par quelqu’un qui est (consciemment ou inconsciemment) en contact avec l’ « horizon absolu de l’Etre« , qui communique ou lutte avec lui d’une certaine manière, qui en tire du sens, de l’espoir et de la foi, qui l’a véritablement appréhendé (par expérience personnelle)… Lettres à Olga p. 336.

Pour comprendre cet aspect de la pensée de Havel, il faut faire référence à l’une des métaphores que mettent en place les Lettres à Olga : l’horizon absolu de l’Etre. L’homme ne peut posséder de sens de la responsabilité pour ses actes mais aussi pour le monde, c’est-à-dire pour l’Etre, que parce que, à l’intérieur de sa vie psychique, il pressent que c’est l’Etre tout entier qui le juge.

« Quand nous commençons à nous poser sérieusement des questions sur le sens de la vie et de l’existence, une certitude affective émerge des profondeurs de notre inconscient, qui nous dit qu’il existe un « horizon absolu« , une « table de loi » sur lesquels tout ce qui passe est inscrit, qu’il existe un point stable d’où l’ordre de l’Etre entier se développe, un point stable qui d’ailleurs fait de cet ordre un ordre. » Lettres à Olga p. 262.

La prise en charge de ses responsabilités, même les plus quotidiennes, est donc un acte par lequel l’homme, selon Havel, assume le lien existentiel qui le relie à l’Etre. Le sentiment de la responsabilité correspond donc à un contact avec l’Etre, c’est la seconde voix de l’Etre, la première se faisant entendre à travers la Nature.

Toutefois, Havel précise bien qu’il ne s’agit pas d’une « parole » qui viendrait d’ailleurs pour dicter à un homme la conduite qu’il doit suivre. Ce sont les événements et les situations qu’il rencontre qui « parlent » à l’homme de telle manière qu’il peut y découvrir son action juste. Pour le dire avec humour, écouter la voix de l’Etre ne consiste pas à « entendre des voix ».

« La « voix de L’Etre » ne vient pas d’ « ailleurs » (d’un ciel transcendantal) mais d’ « ici » : c’est elle « l’indicible dans le langage du monde » dont parle Heidegger dans ses Chemins qui ne mènent nulle part, elle est inhérente à ce langage, elle est derrière lui, elle lui donne sa signification, son contexte, son poids, sa direction, son sens. Elle est ce qui nous parle dans ce langage, ce qui nous touche, ce qui nous ouvre à nous-mêmes, à notre être réel, à notre « être dans l’Etre« . » Lettres à Olga p. 390.

Le lien avec ce qui nous entoure immédiatement est donc la seule façon d’assumer ses responsabilités. C’est pourquoi Havel définit son sentiment de la responsabilité comme une « Méta-Expérience » est se distingue ainsi de la philosophie kantienne pour laquelle la voix de la responsabilité provient de la l’être transcendantal de l’homme(p. 265). Mais, au-delà, cette responsabilité doit s’élargir de telle manière qu’elle devienne, au moins idéèlement, une responsabilité pour le monde, c’est-à-dire pour l’Etre. S’il n’entretient pas de lien avec l’Etre, l’homme n’est pas un être libre, il est aliéné à la contingence du monde qui l’entoure :

« Je ne suis vraiment responsable de mon entourage immédiat que si cette responsabilité immédiate s’appuie sur ma responsabilité envers mon horizon absolu et qu’elle lui soit complètement subordonnée.  » Lettres à Olga p. 392.

En revanche, s’il ne se comporte pas en être responsable, l’homme perd son identité :

« Le plus important de tout est que la crise dans notre expérience de l’horizon absolu mène inévitablement à une crise dans la responsabilité intrinsèque de l’homme envers et pour le monde, qui inclut sa responsabilité envers et pour lui-même. Lorsque cette responsabilité fait défaut – en tant que base significative d’une relation entre l’homme et son environnement -, son identité, l’unique position que cette relation lui donne dans le monde, est inévitablement perdue. » Lettres à Olga p. 328.

Cette démarche est une exigence constante. La prise en charge de sa responsabilité individuelle demande une vigilance absolue face aux tentations existentielle qui se présentent. Etre soi-même n’est jamais un acquis, c’est un effort.

« J’ai compris que mon identité était ce que je cherchais tous les jours, ce que je faisais, ce que je choisissais, ce que je définissais. Ce n’est pas un chemin sur lequel je me suis lancé une fois pour toutes, mais que je balise avec chaque nouveau pas et où le moindre écart, la plus petite erreur, dus par exemple à une mauvaise orientation sur le terrain, laissent une trace indélébile dont la correction demande des années d’effort. » Lettres à Olga p. 390.

La responsabilité est donc l’essence de l’individu.

c) La genèse de l’individu

Durant la dernière partie de son séjour en prison Havel se livre à l’étude d’un livre de Lévinas. Le commentaire de ce livre est l’occasion pour lui de préciser sa définition de la situation existentielle de l’Homme. Cette entreprise est conduite sous la forme de la description d’une « genèse » de la formation de l’individu et de son rapport originel au monde.

De cette description de la genèse de l’individu, nous devons surtout retenir que c’est par un acte de séparation par rapport à l’Etre que le moi se constitue. Si la séparation du moi et de l’être venait à être rompue, cela signifierait la mort du moi.

« Le troisième paradoxe réside dans l’opposition entre ce dans quoi le « moi » constitué se situe, à quoi il s’attache et avec quoi il désire s’identifier totalement (avec l’Etre, ou avec le monde) d’une part, et le principe même de la « séparation » qui résulte de l’impossibilité de cette identification d’autre part. La fusion absolue avec l’intégrité de l’Etre ou du monde signifierait la négation totale de la « séparation » et par conséquent du « moi » constitué, voire du monde tel qu’il s’est étendu autour de lui. (…) Le « moi » est en même temps l’horizon du « moi » ; le « moi » sans rivages est la fin du « moi« , du monde et aussi de tout l’être-jeté. » Lettres à Olga p. 362.

Cet aspect pourrait paraître paradoxal puisque nous savons que la philosophie de Havel a justement pour ambition de rapprocher l’homme de l’Etre. Cependant, le propre de la philosophie de Havel est justement de chercher un rapport à l’Etre dans le mode de séparation le plus ultime par rapport à l’Etre. En effet, c’est lorsque l’homme, s’interrogeant sur la question de son sens, est complètement recentré sur lui-même, qu’il inaugure, selon Havel, un lien nouveau et authentique avec l’Etre.

C’est la Question qui établit, comme nous allons le voir, un lien intime, apparemment impossible, entre le Moi et l’Etre.

d) L’individu et le principe de questionnement

L’homme est défini comme un « être questionnant » dans les Lettres. Ce statut d’ « être posant la question du sens du monde et celui de son propre sens » permet de comprendre pourquoi Havel voit dans toute affirmation catégorique du sens une atteinte à la nature la plus profonde de l’homme.

Au communisme, qui, dans son idéologie, plaçait l’homme comme valeur absolue, Havel répond que la nature la plus intime de l’homme n’est pas l’affirmation mais le questionnement.

« L’identité humaine n’est donc pas un simple « lieu de séjour » confortable mais une interrogation permanente – comment être et comment être là. » Lettres à Olga p. 391.

De ce questionnement incessant sur l’Etre, Havel n’attend aucune réponse. Cette question n’appelle pas de forme de savoir qui viendrait la combler et la satisfaire :

« Pour moi, l’idée d’un savoir complet et terminé qui explique tout et ne soulève pas de questions supplémentaires est clairement lié à l’idée de fin – fin de l’esprit, de la vie, du temps et de l’être. Tout ce qui a été dit de sensé à ce sujet (y compris les textes religieux) est justement remarquable par son ouverture dramatique, pour son caractère incomplet. Ce n’est pas tant la confirmation d’un défi ou d’un appel ; de quelque chose qui « a lieu » dans le sens noble, quelque chose de vivant, qui nous bouleverse ou nous parle, nous contraint ou nous excite, quelque chose qui est en accord avec notre expérience intime et qui peut changer le cours de notre vie de A à Z mais qui ne tentera jamais, évidemment, de répondre sans ambiguïté à la question sans réponse du sens (répondre dans le sens de « clore le débat« ). La tendance est toujours plutôt d’indiquer une manière de vivre avec la question. » Lettres à Olga p. 257.

La question du sens est donc la plus intime de l’essence humaine. C’est pourquoi se la poser, c’est se positionner radicalement dans la sphère de l’humanité. C’est-à-dire pressentir et réaliser sa place dans un univers dont la cohérence commence à apparaître.

Se poser la question du sens est ce qui donne à l’homme son sens.

« Vivre avec la question signifie en fait « y répondre » constamment, ou plus exactement, être en « contact » vivant avec ce « sens« , ou entendre constamment un lointain écho du sens. Ce n’est pas une résolution du problème mais une coexistence de plus en plus proche avec ce problème. Bien que nous ne puissions pas y « répondre » dans le sens traditionnel du terme, en l’espérant et en le cherchant en réalité nous l’affrontons indirectement constamment. Ainsi nous sommes un peu comme un aveugle qui touche la femme qu’il aime sans l’avoir jamais vu et sans espoir de la voir jamais. La question du sens de la vie n’est donc pas le point final de la vie mais le début d’une plus profonde expérience de la vie. C’est comme une lumière dont nous ne pouvons savoir la source mais qui nous illumine néanmoins – que nous nous réjouissons de son incompréhensible abondance ou souffrions de son incompréhensible pénurie. » Lettres à Olga p. 257.

Ce questionnement incessant ne réduit aucunement la distance de l’homme vis-à-vis de l’Etre. Ainsi l’autonomie du moi est préservée. Toutefois, la question le rapproche du mystère de l’Etre. C’est la proximité avec ce mystère de l’existence qui maintient l’homme dans son humanité.

« C’est le contact constant avec ce mystère qui, finalement, fait de nous des être humains. L’homme est la seule créature qui soit à la fois dans l’Etre (et donc porteur du mystère de l’Etre) et conscient de ce mystère en tant que tel. A la fois, il est la question et le questionneur, et il ne peut s’en empêcher. On pourrait même dire (et je pense que quelqu’un l’a déjà fait), que l’homme est de l’ « être questionnant« , ou de l’Etre qui peut s’enquérir de soi, ou encore celui par qui l’être peut s’enquérir de soi. » Lettres à Olga p. 257.

e) Le Moi, le Sens et l’Etre

Pourtant, il ne faudrait pas en conclure que l’homme, condamné à une éternelle question sans réponse, ne trouve jamais le sens des choses ni de son action, et ainsi assimiler la philosophie de Havel à un relativisme absolu. En effet, pour Havel, il est clair que l’homme peut faire l’expérience, parfois, de découvrir le sens profond de quelque chose. Par moment, l’homme entre en contact direct avec l’Etre.

« L’expérience du sens est donc en principe « la plus haute » forme de la quasi-identification du « moi » avec l’intégrité de l’Etre. C’est une expérience du réel « contact » avec l’Etre, mais d’un contact particulier et intégral, quoique paradoxal. On pourrait le décrire comme l’expérience du contrepoint de la « voix de l’Etre » dans le « moi » (dans son origine) et de la « voix de l’Etre » dans le « non-moi » (dans le monde), (…). Ce n’est que dans ce contrepoint que l’on peut entendre (même si ce n’est que pendant un bref instant) le motif inconnu de la symphonie de l’Etre, ou son écho. La semi-présence de l’Etre dans le « moi » et sa présence cachée dans le « non-moi » se rencontrent ici en tant qu’ « intuition« , la joie de notre participation et le vertige qu’elle nous cause. » Lettres à Olga p. 368.

Ce point semble contradictoire avec ce qui précède. Pourtant, je crois que Havel, dans les toutes dernières phrases des Lettres, ébauche la solution de ce paradoxe.

En effet, le questionnement interne de l’homme sur le sens n’est pas un questionnement statique qui le laisserait avec une éternelle énigme. Au contraire, cette question le plonge au coeur d’un devenir. Cette question l’édifie peu à peu et de plus en plus en tant qu’être humain. Cette question change totalement son moi tout en le fortifiant à l’extrême, et de fait transforme son rapport au monde.

« L’homme cherche de tout son être, il ressort entièrement transformé de cette quête et transforme entièrement le monde. » Lettres à Olga p. 376.

On peut même dire que pour Havel, le processus de questionnement transforme le moi tellement en profondeur qu’il le fait passer par une sorte de mort. L’aboutissement de cette transformation est que, ayant vécu sa propre mort à lui-même, le moi se reconstitue au sein de l’Etre.

« En effet : l’homme est en réalité cloué, comme le Christ, à la croix des paradoxes suivants : il est étendu sur l’horizontale du monde et la verticale de l’Etre, emporté par le désespoir de l’existence d’un côté et le caractère inatteignable de l’absolu de l’autre, il oscille entre la souffrance de ne pas connaître sa mission et la joie de l’accomplir, entre le néant et la plénitude du sens des choses. Et comme le Christ, il triomphe avant tout dans ses défaites : comprenant l’absurdité, il trouve le sens des choses, échouant il redécouvre sa propre responsabilité, perdant quelques années de sa vie en prison il triomphe, du moins sur lui-même (en tant qu’objet des tentations existentielles), mourant – donc dans sa dernière et suprême défaite -, il vainc définitivement sa séparation : ce n’est qu’à ce moment qu’il revient, en refermant sa silhouette dans la « mémoire de l’Etre » et – sans renier quoi que ce soit de sa « différence » – dans l’intégralité de l’Etre. » Lettres à Olga p. 411.

Le paradoxe de la découverte du sens s’explique donc par la mort du moi et sa renaissance au sein de l’Etre.

Toutefois, le moi ne retrouve pas d’emblée le contact avec l’intégralité de l’Etre. Il pressent, au cours d’un bref instant, ce retour. Le contact avec l’Etre se fait par l’intermédiaire d’une intuition vite effacée (comme nous l’avons vu dans le texte cité plus haut). Car le retour du moi dans l’Etre est un long processus dont la première expérience du sens n’indique que le commencement.

La Question fait mourir le Moi tout en le centrant radicalement sur lui-même ; mais le maintien de cette question transforme le Moi en profondeur de telle façon que, dans un processus qui s’inscrit dans le Temps, le Moi redevient peu à peu capable de coexister avec l’Etre.

Cette redécouverte progressive de l’Etre par le Moi transformé est l’expérience du sens.

C’est sur cette ultime et fondamentale découverte que s’achèvent les Lettres à Olga. Havel résout donc le paradoxe qui a hanté son écriture depuis le début de leur rédaction, le paradoxe du moi et de l’Etre : sans contact avec l’Etre, le Moi succombe à l’ « Ordre de la Mort » ; mais c’est la séparation d’avec l’Etre qui constitue l’essence de son Moi.

En premier lieu, comme il l’indique lui-même, Havel découvre la réponse pour lui, il fait un pas décisif dans sa vie intérieure.

On peut donc dire que la quête d’un moi individuel qui s’inscrit dans l’Etre est la recherche la plus intime des Lettres à Olga.

f) L’Individu et le Temps

C’est donc dans le Temps que le Moi parvient peu à peu à renaître à l’Etre et ainsi à constituer son intégrité.

Le Temps est le lieu d’édification du moi.

En somme, je suis « quelqu’un« , c’est-à-dire que je suis identique à moi-même. En soutenant aujourd’hui mes actes d’hier, et en soutenant ici mes actes d’ailleurs, je gagne non seulement mon identité mais, par elle, je me place dans l’espace et le temps ; si, au contraire, je perds mon identité, l’espace et le temps se désintègrent nécessairement avec le reste. » Lettres à Olga p. 301.

Le rapport de l’individu au temps est abordé de manière métaphorique dans les Lettres à Olga. Mettre en lumière ces métaphores nous permettra, par la suite, de comprendre avec une base de notions solides la complexité de l’analyse de Havel concernant le rapport du Temps à la Politique.

Les pièces de Havel montrent très clairement ce lien intime du Moi au Temps. Lorsque le personnage subit une perte d’identité progressive, le Temps perd peu à peu sa cohérence interne et s’ « effrite ». La pièce est en proie à un processus de déconstruction temporelle.

Toutefois, ce travail est presque imperceptible au départ. Il provoque chez le public un sentiment mitigé, entre le rire et l’angoisse. Havel a cherché en particulier à produire cet effet dramatique pour l’Hôtel de Montagne :

« D’un côté, la construction devrait lui apporter un certain plaisir, de même que le rythme, par lequel il devrait se laisser emporter, mais d’autre part il devrait être inquiet ne fût-ce que vaguement. Il devrait sentir avec insistance que tout cela concerne les questions fondamentales de sa propre existence, il devrait le ressentir comme un dérangement étrange et excitant mais en même temps il ne devrait pas être rassuré par des explications de ce « dérangement« , en trouvant des réponses à la signification apparente de la pièce, et en nommant les choses qu’elle cache. » Lettres à Olga p. 201.

Au départ, la situation de répétition temporelle produit donc le rire, un rire caractéristique du théâtre de l’absurde, mais, à mesure que ses répétitions se reproduisent, une angoisse existentielle s’installe. La destruction du continuum temporel fait pressentir que l’ « Ordre de la Mort » est à l’oeuvre. Ainsi, à propos de l’ Hôtel de montagne, Havel ajoute :

« Son rythme, son architecture spatiale et temporelle ne peuvent être compris et vécus que dans un continuum spatio-temporel (c’est une sorte de fugue), et c’est dans ce vécu seulement que le vide et le néant dont il s’agit pourront apparaître dans toute leur horreur. » Lettres à Olga p. 201.

La crise de l’identité humaine débouche donc sur une déconstruction du temps et de l’espace qui en sont les supports. Ceci explique la structure temporelle et spatiale paradoxale des pièces de Havel : l’espace et le temps y sont comme démembrés, épousant les contours d’un éternel retour mortifère. Et dans ce vide temporel se glisse le néant, signe avant-coureur de l’ « Ordre de la Mort ».

g) L’Individu et la « Mémoire de l’Etre »

Par contre, comme Havel l’indique brièvement dans sa toute dernière lettre, lorsque l’individu s’édifie et parvient à renouer un contact avec l’Etre, il « referme sa silhouette dans la Mémoire de l’Etre ».

C’est donc dans la « Mémoire de l’Etre » que réside l’individualité humaine dans son intégrité.

Chaque acte qu’un homme accomplit, selon Havel, s’inscrit en effet dans une sorte de mémoire de l’Univers. Même si l’acte semble oublié de tous, son écho se prolonge jusque dans les événements présents et il est faux de croire que le passé a cessé d’être.

La conscience de sa responsabilité (politique) s’en trouve élargie et aussi accentuée puisqu’il n’est plus possible de faire appel à l’oubli pour « éponger » ses fautes passées.

Milan Kundera caractérisait ainsi le régime communiste comme le « Gouvernement de l’Oubli » (Le livre du rire et de l’oubli). De même il serait possible de caractériser le gouvernement Havel comme celui de la conscience de sa responsabilité vis-à-vis de la « Mémoire de l’Etre ».

« Les questions d’Ivan, si j’ai bien compris, concernent le mode de notre » immortalité » dans la « mémoire de l’Etre« , autrement dit, quelle « version » de l’homme s’y trouve. Je crois que (cela fait partie de l’absolu de l’existence) nous y sommes présents totalement et complètement en tant que nous sommes et avons été pour nous-mêmes et les autres (y compris les plus éloignés, ceux qui ont entendu parler de nous et l’ont aussitôt oublié). Nous nous y trouvons enfin comme tout ce que nous sommes et avons « vraiment » été. (Mais qu’est-ce que ce « vraiment » ? Probablement tout ce que je viens d’énumérer et en plus : le sens de tout cela, c’est-à-dire notre silhouette sur le fond de l’ « horizon absolu« .) Dans la « mémoire de l’Etre« , tout se trouve dans sa forme réelle, dans sa vraie signification, ce qui fait que l’homme y est en tant qu’homme et le protagoniste romanesque en tant que protagoniste romanesque (avec tout ce que cela comporte, c’est-à-dire tout ce que les autres ressentent à son sujet).

Pour généraliser, je dirais que je suis dans la « Mémoire de l’Etre« , tel que je suis aujourd’hui pour moi et pour les autres. Aussi bien pour ceux avec lesquels je me trouve ici que pour ceux dont je suis coupé (il est difficile de dire lesquels me connaissent le mieux). Mais de plus, j’éprouve la tension entre toutes ces « versions« , car cette tension (notamment), c’est moi. Mais même ainsi ce n’est pas tout : dans la « Mémoire de l’Etre » je suis la synthèse de ces versions et quelque chose qui les dépasse infiniment, à savoir ce que je suis « vraiment » (mais cela, je ne peux pas le connaître car je ne suis pas Dieu). Évidemment tout cela ne se trouve que « là-bas » ! » Lettres à Olga p. 180.

La Mémoire de l’Etre contient donc l’individu et chacun de ses actes. Mais cette Mémoire n’assume pas seulement les actes du point de vue de l’intériorité de celui qui les commet, elle est aussi la mémoire de l’objectivité des actes, c’est-à-dire de la façon dont ils ont été perçus par les autres. Or, en tant que ce sont ces actes qui constituent l’individu dans la Mémoire de l’Etre, ont peut dire que la Mémoire de l’Etre contient une forme « élargie » de notre individualité.

Dans la « Mémoire de l’Etre », l’individu se compose à la fois de sa psychologie subjective et des répercussions extérieures de ses actes.

Le Moi est responsable de ses actes parce qu’il est le moindre des actes qu’il a commis et il est aussi la moindre des répercussions qui découlent de ses actes.

h) La métaphore de la condition humaine

À travers cette étude de l’Etre, nous avons pu entrevoir la façon dont Havel pense la condition humaine. Parmi les métaphores de Havel, celle de l’homme, debout sur un îlot à la dérive sur l’océan du Néant vers l’Horizon absolu de l’Etre, est celle qui la caractérise le mieux.

En fait, cette métaphore est une synthèse de toutes celles que nous avons déjà rencontrées : le Néant, où l’ « Ordre de la Mort » puise sa force, l’Etre, caché à la vue de l’homme, l’Horizon absolu de l’Etre vers lequel il tend quand il ressent sa responsabilité pour le monde.

L’homme parvient à effacer pour un court instant le Néant qui le sépare de l’Etre lorsqu’il fait l’expérience du sens :

« Quoiqu’il en soit, la source de la plus profonde et de la plus solide « expérience du sens » – une foi joyeuse, confirmée et réfléchie en la signification de l’univers et de la vie – se trouve dans l’expérience vitale du contact avec l’Horizon absolu de l’Etre. Je pense que cette expérience, et elle seule, est la « chaîne de montagne sous-marine » qui donne leur intégrité et leur cohérence à toutes ces « îles de sens » à la dérive sur l’Océan du Néant, est la seule protection efficace contre ce Néant. » Lettres à Olga p. 266.

Cette expérience du sens maintient donc l’homme hors du néant. Les « îlots » constituent une sorte de permanence du sens sans laquelle l’homme ne peut plus être considéré comme un être humain.

Ces « îlots » de sens ne peuvent donc être assimilés aux fulgurantes expériences du sens que Havel évoque lorsqu’il parle de responsabilité.

Elles forment un socle fragile mais permanent de sens.

C’est ce qu’offre la Culture.

Ces « îlots » ne sont donc autres que la Culture « qui se souvient de l’Etre ».

La Culture a un rôle constitutif au sein de cette condition humaine : l’homme ne sombre pas dans l’Océan du Néant car il se tient sur des îlots arrachés au « fond sous-marin de l’Etre ».

i) La « Vie dans la Vérité »

Maintenant qu’on été clarifiées les métaphores fondamentales de la pensée de Havel et examiné la place fondamentale de l’Etre au sein de cette philosophie, nous sommes en mesure de comprendre ce que Havel et Patockà nommaient la « Vie dans la Vérité ».

En effet, l’attitude politique que défini le concept de « Vie dans la Vérité » est inséparable de la notion d’Etre.

Car la « Vie dans la Vérité » n’est autre que la « voix » de l’Etre en nous, c’est à dire le deuxième langage de l’Etre après celui de la Nature.

 » Qui oserait nier qu’il a une conscience ? Rien à faire : la « voix de l’Etre » ne devient jamais muette, nous savons qu’elle nous appelle et, en tant qu’êtres humains, nous savons à quoi elle nous appelle. » Lettres à Olga p. 401.

« Vivre dans la Vérité » a été, dans la pratique de Havel et dans sa pensée, sa seule arme dans le combat pour la Dissidence. Refuser le compromis et le mensonge, même minime, le conduit à adopter une attitude qui fut la plus embarrassante pour le pouvoir. Mais l’originalité de Havel consiste surtout dans le fait qu’il analyse cette attitude du « non moral » et en décrit le pouvoir. Il s’agit donc là d’une description de l’attitude même de la Dissidence qui fonde sa force et son espoir sur la morale.

« L’homme n’est nullement obligé de croire à toutes ces affabulations, mais il doit néanmoins se comporter comme s’il y croyait, ou tout au moins les tolérer en silence, ou encore accepter de vivre avec ceux qui gouvernent.

Dès ce moment il doit vivre dans le mensonge. Nul ne l’oblige à l’accepter, il suffit qu’il coexiste avec le mensonge. Par cela même il confirme le système, lui donne un contenu, l’édifie et en fait « partie intégrante« . »Le théâtre et le pouvoir p. 218.

Vivre dans le mensonge consiste à accepter le monde réifié et l’Ordre de la Mort qui y règne. C’est la négation de la dimension transcendantale de l’homme au profit des contingences.

La vie dans la Vérité en tant que pratique politique se joue sur le terrain de l’Etre et tire sa force de ce dernier :

« A l’origine, il ne s’agit pas vraiment d’une confrontation sur le terrain des faits, au niveau du pouvoir réel, institutionnel ou quantifiable, s’appuyant sur divers moyens de pression ; la confrontation se situe en effet à un bien autre niveau, celui de la conscience et de l’existence. (…) Il s’agit donc d’un pouvoir qui ne réside pas dans la force de tel ou tel groupe politique particulier, mais avant tout de potentialités répandues à travers toute la société, y compris dans les structures du pouvoir politique en place. On peut dire que ce pouvoir ne s’appuie pas sur ses propres soldats, mais sur « ceux de l’ennemi » : c’est-à-dire sur tous ceux qui vivent dans le mensonge et peuvent à tout moment, du moins en théorie, être touchés par la force de la vérité ou s’y adapter – poussés par l’instinct de l’auto conservation, pour se maintenir en place. » Le théâtre et le pouvoir p. 220.

Vivre dans la vérité consiste à se ressituer dans l’Etre.

« En tant que choix existentiel, elle ramène l’individu sur la terre ferme de son identité, et en tant que choix politique elle l’amène à jouer le « tout pour le tout« . » Le théâtre et le pouvoir p. 223.

C’est pourquoi, lorsque l’on veut comprendre ce que Havel entend, en politique, par « vie dans la vérité » on ne peut le faire qu’en ayant conscience de l’arrière plan ontologique de sa pensée.

* * *

L’Individu, lui aussi, se détermine par rapport à l’Etre. Et ce d’une façon radicale pour lui puisque l’intégrité de son moi ne réside que dans un rapport authentique à l’Etre.

Mais ce rapport proprement dit est problématique puisque l’individu est séparé à jamais de l’Etre par un Océan de Néant. Le rapport que l’homme peut entretenir avec l’Etre ne peut donc être immédiat. Ce rapport est celui du questionnement.

Maintenir éveillé en soi la question du sens des choses, c’est, pour Havel, préserver son lien avec l’Etre de la menace du Néant.

Mais ce lien est fragile et peut à chaque instant être remis en question. Car l’Etre n’est plus pour l’homme le « sol » sur lequel il marche, mais l’ « horizon » moral vers lequel il tend.

Sa relation à l’Etre est donc une relation inscrite dans un devenir et, en tant que telle, soumise aux lois du Temps. Le Moi humain vit dans le Temps.

La Culture, en tant que chaque oeuvre de l’esprit est une question sur le sens, est comparable aux « îlots d’Etre à la dérive sur un océan de Néant. »

Comme l’homme, ces îlots sont séparés de l’Etre et leur rapport à l’Etre passe par une tension vers l’horizon absolu de l’Etre.

Ils ne sont que des fragments d’Etre qui cherchent l’unité de l’Etre mais ne peuvent la trouver qu’à l’ « infini ».

Toute forme culturelle qui prétendrait donner une vision unique de l’Etre dans son ensemble fait, en réalité, partie de l’ « Ordre de la Mort. »

La Culture, c’est le sol existentiel, à la dérive vers l’horizon absolu de l’Etre, sur lequel l’homme s’appuie pour ne pas sombrer dans le Néant.

A présent que nous avons décrit le rapport qu’entretient la Culture avec l’Etre et l’Individu nous pouvons envisager celui qu’elle entretient avec son principal ennemi, l’ « Ordre de la Mort », sous sa forme matérialisée du Totalitarisme, et quelles sont ses armes pour le vaincre.

CHAPITRE II :

LE RÔLE DE LA CULTURE

A) CULTURE ET SOCIÉTÉ

1 – La fonction de la Culture dans la Société

a) Vie publique et vie privée

Pour comprendre en quoi Havel lie Culture et Société de façon intime, il faut tout d’abord préciser le lien qu’il établit entre vie publique et vie privée. Car, pour Havel, elles sont étroitement liées, elles s’interpénètrent de telle façon qu’on ne peut les distinguer clairement.

En effet, dans Histoires et Totalitarisme, il montre que le comportement social, par exemple celui des vendeuses, est directement lié à leur possibilité d’épanouir leur individualité intime libre. Sans cet épanouissement, elles deviennent désagréables et agressives dans leur vie professionnelle.

« Bien sûr, d’un certain point de vue, les interventions indirectes sont encore plus dangereuses, car plus dissimulées : depuis longtemps dans le monde moderne, la distinction entre vie publique et vie privée n’est plus nette. D’innombrables phénomènes de civilisation relient ces deux sphères l’une à l’autre. C’est la raison pour laquelle, au fond, vie publique et vie privée ne constituent plus aujourd’hui que les deux pôles, ou les deux dimensions d’une seule et même vie, finalement indivisible. Irrépressiblement – quoique par des voies parfois très dissimulées et compliquées – tout ce qui se passe sur la scène publique pénètre le privé, l’influence et contribue souvent à le modeler. C’est pourquoi la néantisation de la vie publique déforme, distord et finalement néantise inévitablement la vie privée ; toute mesure visant à assurer un contrôle plus approfondi de la première s’inscrit dans la seconde. » Essais politiques p. 172.

Répondre aux besoins existentiels strictement individuels de l’homme privé contribue, selon Havel, à faire une société harmonieuse.

Vie Publique et Vie Privée sont donc si étroitement liées qu’il est abstrait de les séparer ; il n’est cependant pas arbitraire, et il est même nécessaire de les distinguer. L’essence du totalitarisme consiste justement à faire passer toute vie privée dans la sphère de la vie publique : si le pouvoir totalitaire peut se maintenir, c’est par l’étouffement de la sphère privée, qu’il nie.

Parvenir à les distinguer est le travail politique par excellence.

Dans ce chapitre, après avoir analysé le lien entre Culture et Société, nous chercherons les fondements de cette distinction entre Vie Publique et Vie Privée dans la pensée de Havel à travers la différence qu’il établit entre Culture et Politique.

b) La Culture incarne l’ « Esprit » d’une époque : l’exemple des années 60

Nous avons vu que l’ « Ordre de l’Esprit » est dans un rapport asymptotique à l’Etre. La Culture recherche l’Etre et a pour fonction d’incarner le sens, c’est-à-dire des bribes d’Etre. Mais l’Etre change au cours du Temps. C’est pourquoi, comme Havel le dit de son propre art dramatique, la Culture doit écrire « pour ici et maintenant » si elle veut vraiment incarner l’Etre et non son fantôme. Car la voix de l’Etre nous parle dans notre « entourage » immédiat.

« Pour divers que soient les intérêts de l’écrivain – qu’il écrive sur l’amour, la jalousie, l’échec ou la réussite de sa vie, sur la méchanceté des hommes, sur la nature, sur son enfance, sur Dieu ou sur la schizophrénie, qu’il fasse oeuvre de philosophe ou de psychologue, qu’il s’en tienne aux faits ou crée des allégories, qu’il soit obsédé par les projets esthétiques les plus extravagants et les plus ingénieux – il y a une chose qu’un véritable écrivain ne peut jamais éviter : c’est l’histoire. Sa situation sociale, son époque, c’est-à-dire aussi la politique. Tôt ou tard, nous découvrons qu’une grande oeuvre littéraire communique, de manière indirecte, complexe et même cachée, des éléments qui concernent l’histoire, la culture, la civilisation ou le devenir spirituel et social de la collectivité. Je ne conçoit pas une oeuvre littéraire authentique sans cette dimension. » Préface à l’édition française du Démon du consentement de Dominik Tatarka.

La culture s’inscrit dans une époque déterminée pour en faire surgir les inspirations intimes.

Havel analyse souvent les années soixante et la Culture qui s’y est développée. A travers cet exemple nous voyons que, pour Havel, ce n’est pas seulement la Culture qui incarne l’esprit d’une époque, c’est aussi le destin des hommes qui ont en charge de la développer.

« L’assassinat de Lennon est – au premier plan – si absurde, qu’on ne peut pas le considérer autrement que comme un symbole et qu’on ne peut s’empêcher de voir que ce coup est un coup tiré par la réalité des années quatre-vingt après la fin d’un rêve : le rêve des années soixante de paix, de liberté, de fraternité, d’enfants fleurs, de communautés, de voyages au L.S.D., de « faites l’amour pas la guerre » ; bref comme si c’était un coup dans la figure de cette révolution existentielle de la « troisième conscience » et de l’ « Amérique verdoyante« . (…) Que Lennon ait été assassiné par une victime psychopatologique du pop-culte moderne créé par les médias a aussi sa signification symbolique : c’est l’identification passive avec une idole remplaçant une « foi active« , et trouvant un aboutissement obscur dans la schizophrénie de l’homme qui tire sur son idole pour acquérir sa propre identité. » Lettres à Olga p. 196.

Toutefois, l’Esprit d’une époque change et se transforme peu à peu. Si les années soixante sont marquées par la quête de sa propre identité à travers la culture rebelle et le désir d’afficher farouchement sa liberté, les temps actuels montrent une évolution de la conscience. En effet, celle-ci doit s’accroître pour que puisse vivre l’identité.

« Je crois qu’aujourd’hui, la réalité est plus dure et plus brutale, qu’il faut payer plus cher pour tout ce qu’on a et que le rêve d’une vie libre ayant un sens n’est plus, disons, une fugue de chez les parents, mais une confrontation quotidienne et sans merci avec les forces des ténèbres des temps nouveaux. » Lettres à Olga p. 196.

Tandis que, pour l’homme des années soixante, la quête de son individualité avait lieu sous la forme d’un « rêve » qui le détachait de la réalité, par un désir d’évasion, cette même quête aujourd’hui ne peut se faire qu’en luttant de plein pied dans la réalité.

Les formes prises par la recherche de soi peuvent donc varier du tout au tout d’une époque à l’autre (et la Culture doit en tenir compte) mais la recherche reste la même : le moi.

Au cours des époques, la Culture incarne donc sous de multiples formes la même profonde aspiration à devenir soi-même.

Le dénominateur commun de toute culture semble être, pour Havel, la connaissance de soi.

c) La Culture comme lieu du questionnement et du « connais toi toi-même »

S’il faut donc définir ce qui selon Havel se trouve au plus profond d’une oeuvre culturelle, on pourrait dire qu’on y retrouverait l’antique inscription du temple de Delphes : « Connais toi toi-même ». En effet nous avons vu que la spécificité de la place de l’homme dans l’Etre tenait à ce qu’il est le seul être qui puisse à la fois s’interroger sur l’Etre et sur lui-même.

La culture humaine se logeant au coeur de cette « Question », l’élément le plus profond de son essence, et ce qui lie toutes les cultures entre elles, est bien cette exigence de se connaître.

« L’art moderne (dans le sens large, général) et le théâtre moderne (dans le sens plus restreint) traitent du thème de la « crise de l’identité humaine« . Pourquoi en est-il ainsi ? Sûrement pas parce que les auteurs dramatiques se sont mis d’accord ou ont décidé de le faire, mais simplement parce que ce thème (d’autres peuvent l’appeler autrement) est la question centrale se posant actuellement à l’ « esprit collectif » de l’humanité. C’est la première tâche à accomplir dans le processus d’ « autoréférence« , une tâche qui, de par son poids propre (la tendance de l’Etre à l’autorévélation), est accomplie par les artistes et, pour ainsi dire, au-dessus de leur tête. » Lettres à Olga p. 326.

C’est pourquoi dans sa Lettre ouverte à Gustav Husak, Havel déclare craindre au plus haut point, en la main mise actuelle du pouvoir sur la Culture, le risque que cette question fondamentalement humaine et humanisante ne puisse s’épanouir parmi ses concitoyens et qu’elle ne fasse ensuite cruellement défaut, ce qui engendrerait des attitudes asociales, voire déviantes. Nous allons donc tâcher de réfléchir à ce point crucial qui lie l’essence même de la culture aux comportements sociaux.

d) La Culture tisse un lien entre individu et société

Il y a donc bien, dans la pensée de Havel, un dénominateur commun à toute une époque de culture. Ce, malgré les différences culturelles profondes qui peuvent y coexister. Or, cet aspect ne peut se comprendre sans la proximité invisible de la « Mémoire universelle de l’Etre » au sein de la société.

Et, en tant que l’individu se constitue, comme nous l’avons vu, par rapport à l’Etre, il se constitue aussi par rapport à sa Mémoire.

L’individu est donc pris, en tant qu’il est plongé dans toute la Mémoire de sa Civilisation, dans un immense réseau tissé par la Mémoire de l’Etre.

La Mémoire de l’Etre, en laquelle toute la Culture est contenue, est le véritable ciment social.

« Tout ceci n’est bien sûr que la partie visible de l’iceberg – à savoir le territoire de la « collectivité physique« , dont l’ « esprit » peut, après tout, sembler tissé dans les fils plus ou moins visibles de l’interaction sociale immédiate. Mais la substance de l’ « esprit collectif » se limite-t-elle à des choses triviales comme l’humeur des gens dans une file à la boucherie, d’un peloton avant l’attaque ou d’une nation avant le soulèvement ? N’y a-t-il pas des centaines de liens plus subtils, plus complexes et plus importants – biologiques, politiques, sociaux, et même purement spirituels – qui forment un tissu de gens issus de différentes époques, cultures et civilisations ? Ne sommes-nous pas coincés dans des structures complexes, sociales, économiques et culturelles, qui sont nécessairement médiatrices de l’intégration spirituelle extensive de l’humanité moderne ? Dans ce cas, aucun de nous ne sait ce qui siège dans notre subconscient, quelles expériences archétypiques héritées de milliards d’années d’existence humaine, et quels détours sinueux elles suivent avant d’émerger dans notre « praxis existentielle« . Nous comprenons encore moins bien les mystères du « domaine psychique » : et si les existences humaines n’étaient que des noeuds dans un réseau inter-subjectif unique et gigantesque ? » Lettres à Olga p. 305.

La Culture qui se tient de façon impalpable dans la Mémoire de l’Etre soude les individus entre eux.

C’est elle le véritable facteur d’unification sociale.

La Société, en tant qu’elle est formée par la Mémoire de la Culture qui réside dans l’Etre, élargit le moi dans un réseau intersubjectif.

C’est pourquoi toute personne qui cherche l’Etre pour y édifier son moi (de la façon dont nous l’avons décrit dans le chapitre précédent) découvre qu’il est un noeud de relations.

« C’est dans les yeux de l’autre qu’il voit pour la première fois ce qu’est un regard de l’extérieur et entend pour la première fois la voix de l’Etre. (…) Tout renouveau de son orientation vers l’Etre signifie notamment le renouveau radical de toute « inter-existencialité« , donc un changement radical du rapport entre le « moi » et le « toi« , et par conséquent un sens nouveau pour la société. (…) » Lettres à Olga p. 406.

La quête de son moi individuel dans l’Etre n’est donc pas un acte d’ostracisme, c’est l’acte par lequel on découvre l’autre.

Le moi se découvre donc lui-même au sein de l’Etre grâce à la Culture. Mais la Culture lui dévoile qu’il est un noeud de relations sociales.

«  »(…) l’ être humain y existe (dans l’Etre) de façon plus radicale que le reste.(…) en tant que tel, il crée dans le tissu de l’Etre un noeud particulier. Ce n’est pas une chose singulière repliée sur elle-même mais toujours le monde entier. C’est comme une lumière qui illumine constamment le monde entier ; un cristal dans lequel le monde entier se reflète ; un point dans lequel tous les fils de l’Etre se rejoignent comme en un centre. » Lettres à Olga p. 163.

e) Culture et Organisme Social

Pour Havel, la Culture soude les hommes entre eux de façon saine et contribue à l’élaboration d’un tissu social étendu et responsable.

Ainsi, dans la Biographie, Eda Kriseova raconte comment, lors de l’interdiction en 1977 du groupe de rock underground « The Plastics Peoples of Univers », le monde du rock avait réagit à la nouvelle de façon si rapide et si unanime qu’on aurait cru que la nouvelle avait été transmise par un réseau de tam-tams de brousse.

Cet exemple nous montre comment une communauté d’êtres humains rassemblée autour d’une même passion culturelle, dépourvue de tout moyens de communication officielle, mais solidaires les uns des autres par la culture qu’ils partagent peut parvenir à un degrés de responsabilité individuelle et collective tout à fait inattendu.

La Culture seule permet l’humanité des relations sociales. Car, pour Havel, la culture en tant qu’activité créatrice est la base d’un renouveau de la culture sociale proprement dite. Car autrefois, l’humanité de ces rapports étaient assuré par la permanence de la tradition. L’effondrement de la civilisation moderne (causée par la perte du contact avec l’Etre) entraîne dans sa chute les dernières reliques de cette « culture générale de la vie ». La créativité culturelle représente l’espoir de pouvoir peu à peu les réinventer, avant que la civilisation toute entière ne sombre dans l’ « Ordre de la Mort ».

« (…) je considère comme extrêmement important d’assister la culture, non seulement celle qui est une activité parmi d’autres, mais aussi celle qui englobe tout ce que l’homme fait, la culture générale. Je pense avant tout à la culture des rapports entre les gens, des rapports des plus forts aux plus faibles, des bien-portants aux malades, des jeunes aux plus âgés, des adultes aux enfants, des entrepreneurs aux clients, des hommes aux femmes, des professeurs aux élèves, des officiers aux soldats, des policiers aux citoyens, etc. Et ce n’est pas tout : je pense aussi à la culture qui gère le rapport de l’homme à la nature, aux animaux, à l’environnement, aux paysages, à la campagne, aux villes, au jardin et à la maison, de même que la culture du logement, de l’hospitalité, je pense à la culture des règles qui gèrent les grandes entreprises et les petits commerces, à la culture du travail, de la publicité, des vêtements, du comportement, du temps libre. Et ce n’est encore pas tout : rien de cela ne peut exister sans la culture juridique, politique, administrative, sans la culture qui régit les rapports entre l’État et le citoyen. » Méditations d’Été p. 146.

La notion de culture doit donc s’élargir aux rapports sociaux afin de devenir une esthétique morale de la vie.

Comprenant l’importance que la socialité a dans la pensée de Havel, nous pouvons mieux saisir un des trait fondamentaux de sa personnalité souvent décrite. En effet, celle-ci est l’objet de commentaires fréquents de la part de ses amis dissidents et des personnes qui tentent d’analyser son action politique. Sa timidité, sa faculté de se fondre dans n’importe quel milieu, sa « rigueur » morale sont en effet très certainement des éléments dont il faut tenir compte pour comprendre le cours qu’ont pris les événements en Tchécoslovaquie durant la dissidence et après. Parmi ces éléments, celui qui revient le plus souvent est sa sociabilité naturelle.

« Les rapports humains que Vaclav parvient à établir sont étonnants. Il a connu des gens de la rue avec qui il a partagé une cellule en prison et qui lui ont rendu visite après, quant ils étaient libérés. Il a connu des ouvriers, des machinistes, des acteurs, des chanteurs, des philosophes, des artistes de l’Establishment et d’autres, de l’underground. Il a toujours eu l’art de rassembler les gens, de leur donner l’occasion de se rencontrer, de les accueillir. Énormément de gens le connaissent personnellement, le tutoient et l’aiment. C’est sans doute pour cela qu’aux moments importants, il a pu s’entourer de représentants de toutes les couches sociales liés par les mêmes idées et un respect mutuel. Cela s’est manifesté à l’occasion de la Charte 77, de la révolution de novembre et finalement, lorsqu’il a été élu président de la République. » Biographie p. 210.

Or il s’agit là, de l’aveu de Havel, non pas d’une tendance acquise de sa personnalité (plutôt asociale et solitaire), mais d’une qualité que la fréquentation du milieu culturel lui a permis d’acquérir.

« C’est bizarre mais apparemment la création spirituelle n’existe pas sans interaction avec des impulsions de l’extérieur ; quand on est isolé de tout, l’âme ne se développe pas mais stagne plutôt. (Les conceptions bouddhistes de l’autoperfectionnement dans l’isolement conviennent sans doute à d’autres mais elles ne donnent pas non plus de résultats visibles – ce sont des résultats essentiellement incommunicables, et qui ne sont même pas destinés à être communiqués.) Il ne me semble pas que je stagne spirituellement mais je sens qu’un événement vécu, qu’un unique entretien me permettrait des actes spirituels incomparablement plus significatifs qu’une semaine de réflexion concentrée. Bref, l’âme humaine a besoin du MONDE – sans lui elle « tourne à vide« . » Lettres à Olga p. 63.

La découverte de l’autre est le premier pas de toute démarche culturelle authentique.

Parce que la Culture est intersubjective, c’est elle qui soude les différents éléments de la société entre eux.

f) Différence entre Culture et Politique

Pourtant, il reste une distinction essentielle à faire. Le lien social qu’établit la Culture ne doit pas faire penser que Culture et Politique, dont le travail à toutes deux consiste à créer des liens au sein de la société, soient similaires. En effet, pour Havel, l’une des différences fondamentales quant aux rôles de la Culture et de la Politique est la suivante : la culture a pour mission de poser des questions, la politique a pour fonction de tenter d’y répondre. En aucun cas la culture ne doit s’arroger le droit de proposer des solutions : le spectateur est renvoyé à lui-même dans sa solitude absolue face aux questions que la culture lui pose. Si la Culture proposait des solutions collectives aux problèmes, elle outrepasserait son rôle.

Pourquoi cela ?

Car démarche culturelle et démarche politique, même ayant pour but de tisser des liens sociaux, sont dissemblables.

La Culture est d’abord un acte de retour à soi, c’est-à-dire d’isolement. Ensuite seulement, lorsque l’individu découvre son intersubjectivité au sein de l’Etre, il apprend son lien à la société.

La politique, quant à elle, ne passe pas par un retour à soi pour établir des liens sociaux. Elle tisse des liens sociaux sans passer par l’Etre.

La voie de la Culture vers le social passe par l’Etre, c’est-à-dire par le chemin de la Question.

La voie de la Politique vers le social passe par l’ « Ordre des Choses », c’est-à-dire par la recherche des solutions concrètes immédiates.

Entre la Culture et la Politique il y a une différence de domaine radicale, même si ceux-ci peuvent, comme l’indique Havel, coexister.

« Mais j’ai commencé en fait par quelque chose de tout à fait différent : la question de savoir si tout cela a un sens. Le fait que je ne puisse trouver l’ultime et décisive réponse qu’en moi n’implique naturellement pas que je ne m’intéresse pas à ce qu’en pense le « monde extérieur« , ou que ce monde extérieur ne m’intéresse pas. J’y vis, il crée mes possibilités, les alternatives de ma vie se structurent sur sa matière, et ce n’est qu’à travers lui que je regarde vers mon horizon « supérieur« . » Lettres à Olga p. 117.

Cette coexistence provient de la pluri-dimensionalité de l’être humain.

Le champ d’action de la culture est l’ « Ordre de l’Etre » et elle doit s’y tenir ; le champ d’action de la politique est, quant à lui, l’ « Ordre des Choses ».

La Culture est le socle existentiel de la Société tandis que la Politique tisse des liens sociaux factuels.

La Politique est la base visible des liens sociaux, la Culture leur socle invisible.

2 – Théâtre et Société

a) Le Théâtre est un art social

La façon dont Havel conçoit le rapport du théâtre à la société, et particulièrement son théâtre, peut être un excellent exemple du propos précédent. Car, pour Havel, le Théâtre est l’art le plus éminemment social qui soit.

« (…) Ce que j’appelle le « caractère social » ou la « socialité » du théâtre et que je trouve intéressant et agréable en théâtre, dérive de quelque chose d’incomparablement plus complexe et plus subtil. La première manifestation, embryonnaire, de véritable « socialité » se produit lorsque les membres participants au théâtre cessent d’être un simple groupe de gens et devienne une communauté. C’est ce moment particulier où leur présence devient une participation mutuelle ; où leur rencontre concrète dans un lieu et à un moment déterminés devient une rencontre existentielle ; où leur existence en ce monde est soudain environnée d’une atmosphère particulière et unique ; où le fait de partager une expérience comprise par tous évoque l’humeur merveilleuse qui donne à tous les sacrifices leur valeur. » Lettres à Olga p. 283.

La raison en est que le Théâtre n’est pas seulement de l’art dramatique mais l’art par excellence de créer des groupes sociaux. Pour Havel, il s’agit même de l’essence intime du théâtre, ce par quoi il est un art spécifique. C’est pourquoi le premier apprentissage du théâtre doit d’abord être d’éveillé le sens de l’ « ici et maintenant » :

« La première (caractéristique du théâtre) est l’aspect social immédiat de chaque performance individuelle. Elle provient du lien existentiel qui se crée « ici et maintenant« , causant le sentiment à court terme de communauté avec un public particulier qui est essentiellement un phénomène unique qui ne pouvant être répété. Tous les autres aspects sociaux, plus profonds, du théâtre, doivent passer par ce stade : sans les performances individuelles et leur public, aucun impact durable du théâtre sur la société ne serait possible ou même pensable. » Lettres à Olga p. 293.

b) L’Absurde

Si le Théâtre de Vaclav Havel est un Théâtre de l’Absurde, c’est, entre autre, parce qu’il veut tenir compte de la modernité du Théâtre en vue d’écrire « pour ici et maintenant ».

Toutefois, il peut sembler étrange qu’un tel théâtre qui ne peut prétendre réunir différentes catégories sociales autour de la défense de certaines valeurs soit au contraire capable de le faire autour de la remise en cause de toutes les valeurs. C’est que l’Absurde, pour Havel, n’est pas un art dramatique en ce qu’il affirme des valeurs contemporaines mais en ce qu’il pose des questions contemporaines.

L’Absurde serait même, comme il l’insinue dans son Discours de réception à l’Académie des Sciences morales et politiques du 27 octobre 1992, (Le monde), une prémonition artistique de ce que l’humanité allait vivre durant le vingtième siècle.

« Personnellement, je suis d’avis que c’est le phénomène le plus important de la culture théâtrale du vingtième siècle, car il montre la crise de l’homme d’aujourd’hui. L’homme qui a perdu sa sécurité métaphysique, son expérience de l’absolu, son rapport au concret, au sens profond des choses. Autrement dit – l’homme qui a perdu la terre ferme sous les pieds. Tout s’écroule devant lui, il se rend compte qu’il n’a plus rien, mais il n’est pas capable de l’avouer et se cache cet état de choses. Il attend, ne comprenant pas qu’il attend en vain : en attendant Godot. Il souffre du besoin de communiquer ce qui est essentiel, mais il n’a rien à communiquer : les chaises de Ionesco. Il cherche un moment précis dans sa mémoire ne sachant pas que ce point n’existe pas : les jours heureux. (…) Ces pièces posent devant nous, d’une façon funeste, le problème du sens en représentant son absence. Le théâtre de l’absurde ne propose ni consolation, ni espoir. Il nous rappelle simplement notre vie : elle est sans espoir. Tout cela contient un message d’avertissement. Je trouve que le théâtre de l’absurde illustre à sa manière (qui est d’ailleurs descriptible) les questions fondamentales de l’Etre telles qu’on les ressent aujourd’hui.(…) C’est d’ailleurs ce que j’apprécie le plus dans le théâtre de l’absurde : il a été capable de saisir ce qui était « dans l’air« . Lettres à Olga p. 287.

L’Absurde n’est donc pas moderne par les réponses qu’il donne mais par les questions qu’il pose.

Là encore, le chemin de l’art vers la société est celui de la Question, c’est-à-dire un chemin passant par l’Etre.

c) La participation du public

Le questionnement est donc la véritable voie du Théâtre et, en tant que telle, elle est une voie individuelle et non collective puisqu’une question est une démarche profondément individuelle. Mais alors, comment le Théâtre peut-il devenir un acte collectif ?

Pour le dire autrement, qu’y-a-t-il de social entre chaque personne assise côte à côte dans une salle de spectacle ?

Pour Havel, il s’agit d’une socialité réelle, quoique moins apparente qu’une socialité exprimée par une solidarité affichée : une socialité existentielle.

« Je ne suis pas exagérément amateur des méthodes superficielles de rapprocher le public et la scène, par exemple en supprimant l’avant-scène, en plaçant la scène au beau milieu de la salle, en dérangeant le public par des allées et venues des acteurs dans la salle ou même, inversement, en attirant le public sur la scène. Cela me semble principalement gênant, stérile et arbitraire. Le contact véritable – c’est-à-dire le contact intellectuel, existentiel – est remplacé par un contact superficiel, purement mécanique ou physique, dont le résultat est habituellement une aliénation profonde. » Lettres à Olga p. 291.

Tout comme Brecht cherchait dans son théâtre une participation active de son public, Havel sonde le coeur de la relation du public au spectacle d’une manière toutefois, à mon sens, infiniment plus subtile et plus profonde que la méthode brechtienne car elle ne repose pas sur des techniques de mise en scène mais sur la participation existentielle d’un public co-créateur de l’oeuvre.

C’est pourquoi Havel ira jusqu’à dire que ses pièces ne peuvent être comprises que si elles sont jouées.

« La perception collective est un des facteurs qui font que le théâtre est à même de créer ce sens spécial de communauté, mais ce n’est pas propre au théâtre (le cinéma, par exemple, est lui aussi perçu collectivement) et ce n’est certainement pas suffisant. Ce n’est pas ce qui est décisif : en théâtre, l’oeuvre que nous regardons n’est pas finie ; elle naît sous nos yeux, avec notre aide, nous sommes donc témoins de cette naissance, nous en sommes les co-créateurs. En d’autres mots, ce que nous regardons au théâtre n’est pas une chose morte créée par une personne vivante mais la personne vivante créant l’oeuvre maintenant, devant nous et avec nous. Ceci nous entraîne sur la « voie de l’aventure » autrement et bien plus intensément que l’invitation « morte » la plus convaincante qui soit. Un lien existentiel immédiat est créé entre l’oeuvre et nous qui la percevons ; l’oeuvre ne peut devenir et avoir lieu qu’en tant qu’événement social (« interpersonnel« ) ; la voir est plus qu’un simple acte de perception, c’est une forme de relation humaine. » Lettres à Olga p. 287.

La méthode brechtienne cherchait donc à produire une solidarité entre acteurs et spectateurs par une participation directe de ceux-ci. A cela Havel répond que le Théâtre est par essence un acte social car il est un acte de perception créatrice commune.

L’acte de regarder avec attention est la pierre de fondation de toute socialité artistique. Et c’est un acte suffisant.

L’attention à l’autre devenant un acte créateur, c’est ce que Havel appelle la socialité existentielle du Théâtre.

d) Le Théâtre cristallise la société qui le regarde

Le Théâtre est donc un art social parce qu’il se crée en fonction et avec le regard que son public pose sur lui.

C’est en ce sens que Havel peut dire que le Théâtre est un miroir de son temps, et non au sens où le Théâtre devrait s’efforcer de peindre son époque (comme l’entendait le naturalisme).

Dans les Lettres à Olga, Havel analyse ainsi l’importance du théâtre et des représentations publiques comme étant le lieu où se cristallisent l’ambiance d’une époque, l’aspiration vers ses idéaux les plus secrets, où se réalise une communion sociale autour d’un événement culturel.

« En tant que phénomène social par excellence, le théâtre constitue un pont – non superficiel ; essentiel – entre moi et le monde des « autres » ; ainsi, je deviens participant et co-créateur de l’Etre interexistentiel, c’est-à-dire que je fais partie de la communauté que peut créer le théâtre. (J’ai déjà écrit qu’en tout et malgré tout, je suis un être éminemment sociable.) » Lettres à Olga p. 323.

Le Théâtre est nécessairement lié intimement à la société, même si ce lien de nature existentiel peut lui échapper parce qu’il est invisible, caché sous la surface des phénomènes. Il n’a besoin d’aucun artifice externe pour créer ce lien.

« En tant qu’événement de l’ « esprit collectif« , le théâtre est évidemment lié par un système « métabolique » complexe à son époque et sa société. C’est un organe de la société et de son temps qui subit nécessairement les effets de tout ce qui les influence. C’est un confluent de courants – même s’ils sont extrêmement bien cachés. Qu’il le veuille ou non, le théâtre est toujours plus ou moins relié à ce qui fait vivre l’ « esprit collectif » – à ses thèmes cachés et ouverts, à ses dilemmes, aux questions existentielles qui se manifestent à lui ou auxquelles il se manifeste, à la sensibilité, l’émotivité de l’époque, ses humeurs, sa pensée et son expression, ses gestes, ses sensibilités visuelles, sa manière de vivre, la mode, etc. Le théâtre est lié à tout cela d’une manière ou d’une autre ; il le réfléchit et le crée, l’analyse et le modifie, le parodie et le nie ; les choses sont plus présentes dans le théâtre que dans quoi que ce soit d’autre. » Lettres à Olga p. 309.

Le regard du public au Théâtre est le reflet existentiel de la société qui l’a vu naître.

e) L’action du Théâtre dans la Mémoire de l’Etre

Le Théâtre est donc, pour Havel, un phénomène social existentiel. C’est pourquoi, lorsqu’il disparaît de la société et de la mémoire des hommes, une représentation théâtrale vit encore dans l’Etre et influence l’Esprit collectif.

Tôt ou tard, la marque laissée par un théâtre sur l’ « esprit collectif » disparaît : ceux qui s’en souviennent meurent, leurs souvenirs s’estompent, tous les documents (y compris les pièces) s’évanouissent, et dans l’ « esprit collectif » d’autres temps et d’autres cultures rien ne subsiste, si ce n’est, peut-être, un « reflet » presque théorique, enfoncé dans des couches inconscientes. Et c’est là, clairement, que le théâtre quitte l’ « esprit collectif » pour pénétrer dans les chambres mystérieuses de la « simple » mémoire de l’esprit. » Lettres à Olga p. 309.

En tant que phénomène existentiel proprement dit, le Théâtre fait entrer ses manifestations éphémères dans la « Mémoire de l’Etre » et, de là, elles continuent à influencer la société par l’entremise de son Esprit collectif. Le plus éphémère des arts devient ainsi le plus éternel.

f) Société, Théâtre et Liberté

A partir de ce lien existentiel profond à la société, le Théâtre peut incarner les problèmes de cette société et les questions qu’elle se pose. La possibilité qu’il a ou non de le faire, sa liberté, témoigne du degré de liberté qui règne, non seulement dans les institutions sociales de la société, mais surtout dans l’esprit collectif de cette société.

Le degré de liberté de l’art dramatique témoigne du degré de liberté de la société où il se produit.

La liberté de l’Art est un reflet de la liberté de la Société.

En tant que point de mire spirituel et social de son temps, le théâtre est aussi, naturellement, lié à la structure sociale (et, en dernière instance, au pouvoir social) de son temps. Indépendamment de la provocation que peut constituer son entrée dans l’ « esprit collectif« , le seul fait qu’il existe en tant que fait social et institution sociale témoigne de la structure sociale de son temps, représente quelque chose à l’intérieur de cette structure et aide en quelque sorte à créer et déterminer cette structure dans son ensemble. Tout ceux qui l’ont vu et y ont pris part (et ont donc aidé à le créer) deviennent un peu différents de ce qu’ils étaient et dès lors, quoi qu’ils essayent d’accomplir, ou pas, en tant que membres actifs de la structure sociale, ce qu’ils en pensent et comment ils le font est sous l’influence (éventuellement très ténue) de cette expérience. En fait, c’est le cas pour tout le monde – qu’ils aient été au théâtre ou non. Avoir été contemporain du Théâtre Libéré, du Théâtre de la Balustrade, du Club Dramatique, etc. signifie – inévitablement – avoir « fait partie » de l’ « esprit collectif » qui a rendu ces théâtres possibles et qui a été créé par eux. Encore une fois, ce n’est pas sans conséquences. (Une illustration succincte : le Théâtre Libéré n’aurait pas pu exister en Tchécoslovaquie simultanément au ghetto de Terezin.) Lettres à Olga p. 309.

La Liberté du Théâtre va donc de pair avec la Liberté de la Société où il se produit.

Ce dernier élément nous permet donc d’entrevoir pourquoi Théâtre et Dissidence sont si intimement liés pour Havel : le Théâtre est un témoin de la société qui, en ayant le pouvoir existentiel de refléter son aspiration à la Liberté, légitime le combat de la Dissidence.

Il nous reste donc a comprendre, dans le chapitre suivant, comment un événement culturel peut être porteur d’une prise de conscience politique et en quoi la Culture, et surtout le Théâtre, a le pouvoir de tisser un réseau de relations sociales saines en vue d’incarner la résistance au Totalitarisme.

* * *

La Société s’édifie grâce à l’omniprésence de la Culture dans l’Etre.

Le Moi découvre son lien profond à l’intersubjectivité lorsqu’il pénètre, grâce à la connaissance de la Culture, dans la trame que tisse entre les hommes la Mémoire de l’Etre.

Prendre conscience de son lien existentiel aux autres est la base du renouveau social tel que le pense Havel.

Mais si la Culture tisse des liens sociaux, il ne faut pas la confondre en cela avec la Politique.

Les liens que la Culture tisse sont de liens invisibles d’ordre existentiel tandis que les liens politiques sont tangibles et factuels.

B) CULTURE ET DISSIDENCE

1 – L’organisation souterraine de la culture sous le communisme

a) Les samizdats

Dans le but que cette étude de la Dissidence culturelle ne soit pas trop abstraite, je voudrais commencer, à ce stade de la réflexion, par déborder le cadre de mon étude de la pensée de Havel pour évoquer brièvement les formes culturelles qu’avait prises la Dissidence.

Au premier rang de celles-ci se trouvent les samizdats qui permettaient non seulement la diffusion de la culture interdite mais qui de surcroît responsabilisaient le consommateur de culture. Pour comprendre le rôle éminemment socialisant de telles publications clandestines, il faut avoir présent à l’esprit leur mode de diffusion. En effet, chaque personne qui recevait un samizdat, après l’avoir lu et, s’il l’avait apprécié, reproduisait l’exemplaire qu’il avait reçu en le recopiant (en le tapant lui même à la machine à écrire), grâce à des feuilles de carbone, à plus de quinze exemplaires. Ensuite il se chargeait de les distribuer avec la même consigne pour leur diffusion. Si le manuscrit n’était pas apprécié par son lecteur, il le redonnait à une autre personne sans le reproduire. Certaines publications pouvaient ainsi, paraît-il, atteindre un nombre très élevé.

Cette forme de publication avait un caractère qui intéresse directement notre sujet. En effet, tout en développant de cette manière un réseau social relativement étendu, le système de diffusion par samizdat respectait la liberté de chacun et, en fonction de sa décision, chacun prenait ses responsabilités. Cet exemple nous montre de façon concrète comment c’est par l’intermédiaire de la Culture que la liberté peut être introduite dans le tissu social. C’est elle qui, par une convergence d’intérêts intellectuels, crée des réseaux d’étude, réseaux pouvant ensuite se transformer en liens sociaux, voire ensuite en groupes d’action comme se fut le cas pour la Charte 77.

Un autre de ces réseaux d’études fut créé par l’enseignement du Professeur Jan Patockà.

b) Les universités noires

Les universités noires sont le terme qui désignent les conférences clandestines que le Professeur Jan Patockà donnait à ses étudiants. Elles furent, elles aussi, un des éléments constitutifs d’une dissidence unie par la culture et le choix de la libre pensée. Eda Kriseova raconte en effet comment, en réunissant autour de lui un certain nombre d’élèves, le Professeur Patockà créait des pôles d’opposition. Ce qui me semble surtout intéressant à souligner, c’est la façon dont Patockà enseignait : chaque conférence semblait pour lui un moment particulier d’inspiration, il attachait une grande importance à ancrer son propos dans le présent, non pas dans le contenu de son discours, mais dans l’attention particulière qu’il ressentait pour le moment qui était en train de se vivre.

 » Ces cours étaient fréquentés non seulement par les étudiants mais aussi par les professeurs de la Faculté de Lettres. C’étaient des événements importants, presque des spectacles.(…) Un jour, je me souviens, il avait eu du mal à commencer. Il s’y était pris à plusieurs reprises puis avait fait un geste de la main, s’était excusé et était parti. » Biographie p. 163.

Ceci est un des premiers éléments qui peut nous faire comprendre l’importance que Havel attachait, pour lutter contre le Totalitarisme, à la formation d’une parole vivante qui sache s’affirmer dans le moment présent et ne soit pas répétitive comme les discours officiels. Les universités noires furent donc les premières ébauches d’une formation de la Parole dissidente.

Comme on le retrouve dans la pensée de Havel sous forme de démarche systématique d’approfondissement des racines existentielles d’un problème, la philosophie de Patockà prêchait une conversion spirituelle de l’humanité, conversion spirituelle nécessaire à la résolution des grands problèmes. Cependant, tandis que Patockà énonce cette conversion dans le domaine culturel proprement dit en inaugurant une façon spécifique d’étudier l’histoire de la pensée à la lumière de sa conception spirituelle du monde, Havel applique cette façon de penser au domaine social proprement dit.

c) La grange de Hradecek

A Hradecek, la maison de campagne des Havel, avaient lieu régulièrement, malgré la haute surveillance exercée par la police d’État, des réunions culturelles. Se produisaient alors : des représentations de pièces de théâtre, des lectures de textes littéraires interdits, des célébrations de fêtes du calendrier religieux, et surtout, des retrouvailles d’amis. C’est pour cela que le « Petit Château » fut le centre de la dissidence tchécoslovaque.

C’est là que furent données la plupart des représentations clandestines de pièces de théâtre écrites par Havel. Il s’agit là d’un lieu de culture vivante où la dissidence put se ressourcer. Selon Eda Kriseova, c’est grâce à ces représentations que la plupart des dissidents ont pu trouver la force d’affronter les difficultés que le totalitarisme allait dresser sur son chemin.

« La police suivait tout ces mouvements avec attention et ceux qui venaient risquaient l’arrestation, ou du moins des désagréments. Malgré cela, ils venaient. La présence des policiers et la conscience de la menace qui planait sur Hradecek donnaient un sens et une dimension existentiels plus profond à tout ce qui s’y passait.  » Biographie p. 211.

Il faut donc comprendre l’importance de ces réunions dissidentes comme la volonté de vaincre la peur, peur qui est à l’origine de l’inertie sociale. Etre présent à ces fêtes était d’abord un acte de défi autour duquel se constituait la communauté dissidente.

Je crois qu’il est aussi possible de rapprocher ce goût de la fête présent dans la Dissidence Tchécoslovaque d’une philosophie et d’une culture à part entière. En effet, dans la philosophie existentialiste de Jan Patockà, on retrouve cette insistance quant à la nécessité d’établir un lien social fondé (entre autre) sur la perception commune du cours du temps tel qu’il se manifeste dans le rythme de la Terre, des saisons … Dans l’Art et le Temps (p. 34), Patockà écrit :

« En regard de cette époque primordiale, qui a décidé de tout, nous vivons dans une sphère de répétition et d’imitation, dans un monde déchu, dépourvu d’autonomie. Le déclin continu est freiné par le rétablissement périodique de contacts avec le monde primordial, contacts que revivifient l’action de son sens pour nous et nous redonnent la certitude de sa faveur bienfaisante. A ces moments, le printemps du monde est renouvelé davantage par le simple souvenir. C’est là que les fêtes prennent leur source, là que naissent des héros égaux aux héros mythiques, là qu’éclatent les grands événements historiques. »

2 – La culture comme arme pour la Dissidence

a) Un fantôme hante l’Europe de l’Est

Dans Le Pouvoir des sans-pouvoir Havel définit la dissidence sous le terme de fantôme. En effet il s’agit d’un élément insaisissable, presque invisible et immatériel. Nous allons chercher, en nous appuyant sur les propos de Havel, à justifier cette dénomination.

Dans Le théâtre et le Pouvoir, Havel écrit :

« Le pouvoir des sans-pouvoir constitue une espèce d’arme bactériologique grâce à laquelle – si les conditions évoluent dans ce sens – un simple civil peut tenir en échec une division entière. » p. 220.

La Dissidence menace donc l’État totalitaire avec une arme qui, selon Havel, s’avère être extrêmement puissante. Pourtant, cette arme est un fantôme. C’est-à-dire, pour expliciter le langage de Havel, que sa force est une force existentielle et non matérielle ou conjoncturelle.

Ce fantôme qui menace le Pouvoir naît de l’Esprit, c’est-à-dire qu’il est culturel.

« L’État savait mieux que le philosophe tchéco-californien où il était le plus menacé : dans le domaine spirituel. Donc il savait que la pacification n’était possible que par une distribution irraisonnée de l’argent. Mais il y réussissait de moins en moins et cela ne fait que confirmer la justesse de ses préoccupations. Ce sont une fois de plus les artistes qui, malgré les pots-de-vin et les titres qu’on leur décernait, ont été parmi les premiers à se révolter. » Méditations d’Été p. 144.

C’est donc la Culture et son pouvoir existentiel qui, dans la pensée de Havel, fonde l’espoir de la Dissidence. La Culture est l’arme de la Dissidence. Il y a plusieurs raisons à cela :

b) La prise de conscience des problèmes sociaux par l’Art

On souligne souvent le rôle libérateur que l’humour a pu avoir dans le cadre de l’opposition au totalitarisme. Ce n’est pas un hasard si le texte où Havel est le plus explicite à propos de la mission de l’art est justement consacré à Bohumil Hrabal,, auteur qui représente l’humour tchèque par excellence. Dans cette étude, Havel fait une description du rôle spécifiquement social de l’Art :

« Et dans le contexte de ce choix artistique, quel est son point de vue quant au « sens«  de l’art ? Quelle est la « portée » de cet art, en quoi réside son message politique, sa fonction pragmatique ? Sans doute en ce qu’un témoignage véritable et aussi objectif que possible sur le monde (véridique, je le répète, dans le sens de la vérité « vraie«  interne, pas dans la description de réalités externes fortuites) permet à l’art d’aider les hommes à approfondir leur prise de conscience du monde et donc d’eux-mêmes, à vérifier et confirmer ses valeurs humaines les plus profondes et grâce à cette « prise de conscience«  l’art leur donne la « liberté«  de rendre le monde meilleur qu’il ne l’est. Car c’est la connaissance aussi vaste et profonde que possible de la vérité dans l’art qui ouvre à l’être humain « les perspectives » menant à un monde meilleur. C’est seulement ainsi qu’aujourd’hui l’écrivain peut vraiment servir les hommes. » Bohumil Hrabal p. 25.

L’art a donc une mission et un pouvoir consistant selon Havel à faire prendre conscience des problèmes sociaux. Cependant, on pourrait tout aussi bien assigner cette tâche aux analyses sociologiques et aux médias, dans un contexte politique où ceux-ci seraient libres. En ce cas l’art ne serait une arme pour la Dissidence qu’en tant que solution de remplacement, subterfuge pour communiquer des renseignements que la sociologie n’est pas en mesure de communiquer.

Or, ce n’est pas le cas car l’art n’a pas le même regard que la sociologie sur les phénomènes sociaux. Celle-ci se contente d’examiner les faits en tant que « réalités externes » tandis que l’art remonte à leurs racines existentielles.

L’Art envisage le social dans son rapport profond à l’Etre.

En ce sens, les Lettres à Olga doivent être comprises comme une oeuvre de théorisation de la faculté artistique de regarder le monde et les niveaux de la réalité qu’il y découvre : Ordre de l’Etre, Ordre de l’Esprit, Ordre de la Mort, Ordre des choses …

Mais ce qui est fondamental à souligner ici, c’est que ce regard laisse l’homme libre d’agir. C’est-à-dire que, pour Havel, la résolution des problèmes sociaux, passant par une prise de conscience par l’Art, ne doit s’effectuer que grâce à l’acte libre de l’individu. Toute solution collective imposée à un problème social est une fausse solution. L’art est l’instrument permettant que la liberté soit introduite dans le domaine social.

L’Art est une force existentielle qui agit sur le social tout en respectant la liberté de l’individu.

c) L’humour libère des automatismes et du mensonge social

Un autre aspect de la pensée de Havel pouvant nous permettre de comprendre le pouvoir de la Culture sur la Société en vue de lutter contre le Totalitarisme se trouve dans son analyse de l’humour.

Dans l’Anatomie du Gag, Havel se livre en effet à une étude du mécanisme proprement artistique par lequel un gag provoque le rire. Or, il s’avère que le gag fonctionne à partir d’un principe interne de désaliénation sociale. Ce processus est la singularisation des automatismes.

Car, pour Havel, la société toute entière est en proie à un phénomène de mécanisation des rapports humains. C’est un processus de « rigidification » universel dont le Totalitarisme est une conséquence et qu’il ne fait qu’accroître.

« Notre époque complexe – déterminée par la rapidité de son évolution technique, par l’accumulation des découvertes qui apportent des changements si brutaux que l’homme a du mal à s’y adapter, par une évolution créant sans cesse un rythme de vie nouveau, par l’affrontement violent des forces qui pendant des siècles demeuraient isolées, par l’atomisation sans précédent des connaissances, par la destruction de toutes les structures spirituelles héritées du passé, par l’approfondissement et le camouflage toujours accéléré des conflits sociaux et en même temps par les premières tentatives d’une organisation rationnelle de l’histoire -, bref, notre époque complexe produit un nombre inouï d’automatismes rapidement dépassés ; elle en imprègne l’homme et la société toute entière. » L’Anatomie du Gag p. 26.

C’est donc la société moderne, en tant qu’elle est fondée sur l’essor de la technique qui est, pour Havel, responsable de cette mécanisation des rapports humains.

Mais le propre d’un processus mécanique en l’homme est de n’être pas conscient. En provoquant une prise de conscience soudaine de ces mécanismes rigidifiés en nous, le rire les rend à nouveau conscients.

En faisant pénétrer la conscience dans la sphère inconsciente des automatismes sociaux, le rire permet à l’homme de s’en libérer.

« Par tous ces divers moyens : la singularisation des automatismes « vides« , la mise en évidence systématique du non-sens de tous ces simulacres de sens, la reconnaissance de sa propre inadéquation, causée par les automatismes, l’homme se défend de l’aliénation. Il essaie toujours de reconquérir son authenticité, de se retrouver lui-même, de revenir à son essence et à son naturel. » L’Anatomie du Gag p. 26.

L’humour libère donc les rapports sociaux de leurs automatismes sclérosés.

« Le sens de l’absurde, la capacité de singulariser, l’humour absurde – ce sont probablement des voies permettant à l’homme moderne d’atteindre la « catharsis« , en lui offrant la seule possibilité de « purification » adéquate au monde dans lequel il vit. » L’Anatomie du Gag p. 27.

L’Art est donc lié à la Dissidence parce que l’intensité existentielle de son regard sur le monde a le pouvoir de libérer les liens sociaux de la sclérose qui les gagne peu à peu.

L’Art est libérateur.

C’est pourquoi nous pouvons comprendre que, pour Havel, le Pouvoir Totalitaire soit atteint par l’art au coeur de sa force :

« La où la domination totale sur la société bloque entièrement son développement interne différencié, c’est la culture qui est étouffée en premier lieu : parce que, par essence, elle constitue l’antidote de la libération sociale, mais aussi en raison de la crainte – justifiée – de voir la société prendre conscience de l’ampleur de l’aliénation qui lui est imposée, notamment par le biais de la culture. Celle-ci permet en effet à la société d’approfondir sa liberté et de découvrir la vérité. » Lettre ouverte à Gustav Husak, Essais Politiques p. 22.

La Culture est le regard que la société porte sur sa propre liberté afin de l’approfondir.

En ce sens, la Culture est l’alliée de la Dissidence.

3 – Pourquoi défendre la culture ?

a) Vaincre la mauvaise conscience de la Culture

Pour éliminer ce danger que représente la Culture, le pouvoir totalitaire peut user de multiples méthodes : interdictions, censure…

Mais une méthode plus subtile consiste à faire en sorte que la Culture s’auto-anéantisse en se renvoyant à elle-même une fausse image. C’est ainsi que dans la plupart des pays politiques la fonction d’intellectuel était caricaturée.

« Tu m’as fait l’amour comme un intellectuel » dit une femme de la Plaisanterie de Kundera.

Dans une de ses pièces, Havel a très bien exposé cette mauvaise conscience de la Culture et la façon dont le pouvoir totalitaire exploite cette faiblesse :

Dans Audience, un dissident, Ferdinand Vanek, subit un « interrogatoire » de la part de son nouveau patron. Cette pièce est une mise en lumière des méthodes utilisées pour donner aux intellectuels un sentiment de culpabilité par rapport à la « classe ouvrière ». Elle montre que le meilleur moyen de neutraliser la Culture, pour un système totalitaire, est de lui donner d’elle-même l’image d’une superstructure superflue. Cette pièce a pour fonction de délivrer le monde intellectuel de la Dissidence d’un jugement sur elle-même par lequel elle offre une faille aux attaques du pouvoir totalitaire.

Défendre la Culture consiste donc, en premier lieu, à briser les fausses images que le Pouvoir lui renvoie.

La Culture doit donc être défendue car elle a d’elle-même une nette propension à l’auto-rabaissement.

b) La Charte 77 : défense des droits de l’Homme et de l’Art

Ensuite, la Culture doit être défendue parce que, à travers elle, l’homme exprime son lien à l’Etre.

Détruire ce lien, c’est arracher à un être humain sa vraie nature et par là-même sa liberté. Cela se passe tout d’abord sur un plan existentiel, puis sur le plan concret de la vie de tout les jours. C’est pourquoi ce lien à l’Etre est la première cible du Totalitarisme.

Ensuite tombent la vie Économique et Juridique.

L’exemple de la Constitution de la Charte 77 est à ce titre tout à fait éloquent.

C’est la condamnation d’un groupe de rock qui a conduit à la création du plus important mouvement d’opposition au régime totalitaire de Tchécoslovaquie : la Charte 77. Ce concours de circonstance est tout à fait emblématique d’une dissidence fondée sur la défense de la Culture : le signe que les libertés civiques allaient être bientôt l’objet d’attaques larvées se dessinait à travers l’interdiction arbitraire des « Plastics Peoples ». Mais cet « incident » n’a pas échappé à la vigilance de Havel, justement parce qu’il avait conscience qu’attenter à la liberté de la culture était un premier pas symbolique franchi et qu’au-delà, toute liberté humaine se trouvait elle aussi menacée. Défendre les droits de l’Homme c’est aussi, et d’abord, défendre les droits de l’Art.

Comme le souligne Havel, les Plastics Peoples n’étaient pas, comme le Pouvoir aurait voulu le faire croire, des voyous, mais des artistes exprimant un « malaise existentiel réel ».

« Il ne s’agissait pas d’expériences extravagantes de quelques dilettantes qui auraient voulu se distinguer à tout prix, comme on nous le faisait croire, mais d’une expression authentique de jeunes écrasés par la misère de ce monde, inquiétante par sa magie musicale et son message d’avertissement. J’ai bien senti que c’était quelque chose de grave, de vrai, que c’était l’expression libre d’une expérience existentielle compréhensible par tous ceux qui n’étaient pas encore abrutis.(…) Leur musique parlait de l’angoisse métaphysique et du désir de salut. (…) Je n’avais aucun argument qui m’aurait permis de prouver qu’ils n’étaient pas des cossards, des provocateurs, des alcooliques et des toxicomanes comme les présentait le régime dans l’intention de régler leur compte sans complications. » Interrogatoire à distance p. 104.

Les condamner avait donc pour but de commencer à faire taire, partout en Tchécoslovaquie, toute aspiration à une interrogation sur soi et le sens de la vie.

La dictature s’installe quand la question du pourquoi de l’existence parvient à être étouffée.

On peut dire que, selon Havel, que le principal dilemme des dictatures est toujours de museler cette interrogation, et de détruire de ce fait toute vie culturelle et spirituelle libre. Mais pour cela, le Pouvoir doit aussi corrompre tout ce qui pourrait se porter à leur défense. C’est pourquoi l’oppression de la vie culturelle conduit mécaniquement à l’oppression de la vie juridique.

Défendre la Culture, c’est défendre le premier rempart face au Totalitarisme.

4 – Théâtre et Dissidence

a) La désaliénation sociale

Nous avons vu comment Havel, de façon générale, considère que l’humour a l’effet de libérer les rapports humains des automatismes sociaux vides de sens. Nous allons pouvoir examiner comment ce processus se joue également dans le Théâtre proprement dit et, plus particulièrement dans celui de Vaclav Havel.

En effet, si la société toute entière est en proie à un processus de sclérose provoqué par la prédominance de la technologie dans les pensées et les réalisations concrètes, le Théâtre, qui est le miroir existentiel de cette société, peut susciter une prise de conscience de ce processus mortifère.

Ce qui provoque le rire, dans les pièces de Havel, c’est très souvent la répétition de formules conventionnelles jusqu’à plus soif. Par exemple le « Alors, Vanek, ça va ? » de Audience ou le « Reprends des clams, Ferdinand » de Vernissage.

Les formules stéréotypées se répètent jusqu’à dévoiler leur absurdité.

De même que Havel parlait de l’effet cathartique de l’humour, il parle de nettoyage de la perception pour l’esthétique de ses pièces :

« L’esthétique de mes pièces – dit simplement – est basée sur une sorte de particularisation (dans le sens où Shklovski utilise le terme), c’est-à-dire sur un regard qui nettoie les phénomènes des couches de perception conventionnelle, qui les arrache des contextes usuels et automatisés, et qui essaie de les voir, comme dit Ivan, « sans lunettes« . Cela signifie – entre autre – voir que l’absurdité est une dimension peu apparente de la réalité (car elle est cachée sous l’interprétation conventionnelle). Débarrasser les phénomènes de leur pseudo-sens. Montrer leur absurdité. Poser ainsi la question de leur sens réel. L’absurdité des phénomènes en tant que questionnement de l’existence. » Lettres à Olga p. 141.

Le Théâtre de Havel est donc un Théâtre dissident en ce qu’il purge la société.

Combattre, par le Théâtre, le Totalitarisme consiste donc d’abord à le combattre là où il se loge, c’est-à-dire dans la conscience des individus plutôt que dans tel ou tel personnage politique exerçant le pouvoir.

b) L’envers et l’endroit : absurde et sens

Nous devons donc comprendre clairement que pour Havel, le lien entre Théâtre et Dissidence ne consiste pas dans le fait que le Théâtre aurait pour mission d’accuser publiquement le pouvoir en place.

La prise de parole du comédien n’est pas un acte d’énonciation politique.

Un premier élément qui explique cette distinction se trouve indiqué par Havel lui-même dans les Lettres et illustre parfaitement la nécessité de penser ce phénomène dans toute sa subtilité : Havel montre en effet que ses pièces de théâtre ne sont pas le reflet de ses positions politiques mais qu’elles en sont « l’envers de la médaille ».

Absurdes, ses pièces le sont parce qu’en politique, Havel est en quête du sens.

« Je veux parler de la contradiction que beaucoup de gens ont vue, ou voient, entre les efforts qui trahissent mon côté incorrigiblement « idéaliste » toujours prêt à essayer de démolir un mur d’un coup de tête et à croire, naïvement, qu’il peut changer le monde, et, d’autre part, mon écriture, qui indique que je suis un pessimiste ou un sceptique, voire un idéaliste nihiliste, incapable de croire que les choses peuvent aller pour le mieux. (…) ce sont simplement deux côtés ou aspects intrinsèques et (à mon avis) inséparables d’une seule et unique tendance existentielle. (…) ce n’est qu’en réglant sans cesse mes comptes, par l’écriture et le reste, avec le non-sens, et en tenant le miroir devant ses victoires constantes, que je peux renforcer en moi l’expérience de la signification et donner une substance à ma foi. » Lettres à Olga p. 332.

La Culture n’est donc pas le véhicule des idées politiques, mais au contraire leur face cachée, la partie obscure du sens.

La Culture a donc, en quelque sorte, un lien inversé avec la Dissidence.

Tandis que le dissident affirme courageusement ses convictions politiques, l’homme de culture en lui se questionne sur le sens de ces convictions. Et, par cette interrogation constante, l’homme politique ne fait pas de ses convictions une idéologie rigide et fermée, mais au contraire les maintient ouverte et les enrichit peu à peu.

C’est par la Culture que la Politique échappe à la mort par sclérose.

En tant que la Dissidence lutte contre l’idéologisation mortifère de la Politique, son lien à la Culture, par exemple au Théâtre, est vital.

c) L’impact d’ une pièce de Théâtre sur les événements

Un autre élément important de l’analyse du phénomène théâtral que l’on trouve dans les Lettres à Olga consiste en la réflexion de Havel tournant autour de la question de l’impact social d’une représentation théâtrale. Cette question vise à déterminer la force de la Dissidence culturelle et son efficacité.

Bien qu’apparemment insignifiante, Havel cherche à démontrer que l’influence qu’elles ont, quoique se déployant dans la structure invisible de l’Etre, n’en est pas moins réelle et beaucoup plus opérante sur les événements que si elle agissait directement dans l’ « Ordre des choses » de manière superficielle.

(…)Le théâtre est un remous sur le fleuve ; bien sûr, c’est nous qui le provoquons mais, à travers lui, nous testons la nature du fleuve ; nous le créons et observons ensuite l’eau tourbillonnante qui est évidemment irrévocablement différente de ce qu’elle était avant notre intervention. Après Samuel Beckett, le monde dans lequel nous vivons est différent de ce qu’il était avant lui. Le remous qu’il a mis en mouvement va finir par retomber pour ensuite disparaître à jamais, ou bien des remous entièrement différents vont bouleverser les eaux. Mais, même si tout semble exactement pareil à ce qui a précédé et si rien ne semble s’être produit, ce n’est pas le cas : le remous va continuer à tourbillonner à l’infini dans la mémoire de l’esprit et prendre sa place minuscule dans l’extraordinaire activité de l’ordre de l’esprit au coeur de l’ordre de l’Etre. Et, tout comme le fleuve n’est ce qu’il est que parce que le remous y est apparu, l’ordre de l’esprit lutte pour arriver à sa propre suridentité secrète dans ce travail également. » Lettres à Olga p. 310.

La Dissidence doit donc apprendre à avoir confiance dans la portée existentiel d’un acte.

Le Théâtre lui apprend que la chose est possible parce qu’il ne fonctionne que sur ce principe et, au fond, n’a pour unique ambition que de s’inscrire dans la Mémoire de l’Etre en devenir, c’est à dire dans le fleuve du Temps.

« En résumé : je suis convaincu que tout acte spirituel fait partie intégrante de l’ordre de l’esprit, que l’ordre de l’esprit est présent dans chaque acte comme un fleuve est tout entier présent dans chaque remous, et que les actes modifient irrévocablement l’ordre de l’esprit, tout comme les remous, ne durant parfois pas plus d’une minute, ont irrévocablement modifié le fleuve. Et rien de tout cela n’est modifié par le fait que nous ne saurons jamais quel effet ils ont réellement eu sur le fleuve. Nous savons seulement que cela a eu lieu, et qu’il fallait donc que cela ait lieu pour une raison ou une autre, et que le fleuve ne serait pas le même si cela n’avait pas eu lieu. » Lettres à Olga p. 307.

d) D’abord une pièce et ensuite seulement un message

Dans la Biographie de Havel, Eda Kriseova met en garde l’Occident contre une analyse superficielle des pièces de Havel consistant à n’en faire que le véhicule littéraire d’idées politiques. Par là elle n’entend pas que les pièces de Havel n’ont aucun rapport avec la politique. Mais elle invite à penser ce rapport de façon plus subtile que ne le fait d’ordinaire l’Occident.

« L’Occident, avec son culte de la pseudo-politique, ne comprendra pas que pour nous l’art est ce qu’il y a d’essentiel. Que c’est d’abord une pièce de théâtre et ensuite seulement un message. » Biographie p. 262.

Pourtant, il serait faux de dire que les pièces de Havel n’ont pas de portée politique directe sur la société.

On peut comprendre cela de la manière suivante : les pièces de Havel sont des questions existentielles posées à l’ensemble de la société.

Lorsque l’on assiste à une pièce de Havel, on se sent interpellé, individuellement certes, mais en tant que membre individuel d’une collectivité humaine.

Dans une préface datant de 1965, Jan Grossman rend compte de cet aspect du Théâtre de Havel de la manière suivante :

« L’approche dramatique et théâtrale de Havel tient également à son caractère, qu’on pourrait dire « interpellatif ». Plus Havel évite l’actualité, et plus profond et universel est l’appel qu’il nous adresse à travers chacune de ses oeuvres. Cet appel ne consiste ni à moraliser ni à prêcher, ni à faire des allusions se voulant actuelles, ni à proposer un idéalisme ; ce n’est rien d’autre que le résultat d’une analyse conduite de manière conséquente ; c’est l’art de mener l’analyse jusqu’au bout, au point précis où elle découvre dans n’importe quelle matière un « dialogue« , un appel à une discussion, auquel il est impossible de pas répondre.  » L’Anatomie du Gag p. 48.

Le Théâtre de Vaclav Havel est donc d’abord une pièce de théâtre en tant qu’il s’adresse en premier lieu à l’individu isolé, dans une relation de « moi » à « toi », et ensuite un message parce que la part de l’individu qu’interpelle Havel est sa part sociale. Ce n’est qu’après une interrogation individuelle que les pièces de Havel peuvent déboucher sur des questions collectives.

Le Théâtre n’est pas d’emblée dissident. C’est la réception du Théâtre par la société qui peut faire devenir cette dernière dissidente.

* * *

La Culture n’a donc pas besoin de combattre le Totalitarisme si le combattre signifie « s’engager » dans une lutte idéologique contre lui.

Car la Culture est, par essence, anti-totalitaire.

Pour peu qu’un artiste décide de mener à son terme, avec sincérité, énergie et sans volonté aucune de compromis, une oeuvre culturelle, il sera une menace réelle pour le Totalitarisme.

Car toute Culture désaliène la Société du processus universel d’entropie.

Elle est l’alliée naturelle de la Dissidence, aucun besoin n’est de la forcer en ce sens.

Par contre, la Culture a besoin d’être défendue par cette Dissidence, sans quoi le pouvoir Totalitaire l’anéantirait.

Cette défense peut avoir lieu sur le plan juridique, comme ce fut le cas avec la Charte 77, ou peut consister, comme le fit aussi Havel, à faire prendre conscience à la Culture de sa vraie nature et de son pouvoir.

C’est pourquoi, dans les Lettres à Olga, Havel semble particulièrement soucieux de définir la Culture.

Sachant que ces lettres ont été d’une importance vitale pour la Dissidence, nous voyons que la définition de la Culture est au coeur de l’opposition au Totalitarisme. C’est par cette réflexion qu’elle peut parvenir à comprendre la légitimité de son action et la nature de son rôle.

Défendre la Culture est donc un enjeu pour la Dissidence car une vie culturelle libre contribue peu à peu à détruire les fondements existentiels du Totalitarisme.

C) CULTURE ET POLITIQUE

Introduction

L’analyse du rapport entre Culture et Dissidence nous a montré qu’un lien existe entre Culture et Dissidence, même s’il est fondamentalement différent de celui que nous avions l’habitude de penser.

La Culture ne peut ignorer la Politique, serait-ce uniquement parce que la Politique se charge le plus souvent de gérer la Culture.

Puisque la Culture fait partie d’un domaine (l’ « Ordre de l’Etre » et l’ « Ordre de l’Esprit ») fondamentalement différent de celui de la Politique (l’ « Ordre des Choses » ou l’ « Ordre de la Mort »), faut-il que la Culture franchisse un pas radical et se libère à jamais de la tutelle politique ?

A cela, la réponse de Havel semble bien être affirmative. . .

1 – La Culture et la mission de l’Europe

a) L’Europe est-elle politique ou culturelle ?

Avant d’envisager en quoi et comment Havel suggère une séparation du domaine culturel et du domaine politique, nous allons tenter de comprendre ce qui les relie, ne serait-ce que factuellement, dans la pensée de Havel.

La Politique est l’exercice du pouvoir en fonction d’un territoire. La Culture, elle aussi, se déploie dans des sphères territoriales pouvant correspondre aux entités politiques.

Pour Havel, il en est ainsi de l’Europe dont la mission culturelle ne fait aucun doute. Lorsque Havel défend la construction européenne, il le fait en pensant d’abord à l’entité culturelle qu’est l’Europe et au message existentiel qu’elle peut délivrer au reste du monde et à elle même.

Nous allons tenter de cerner ce qui, pour Havel, constitue l’Europe en tant que patrie culturelle.

b) Entre l’Est et l’Ouest

Le problème de la division du monde en deux blocs et ses causes profondes fut souvent présenté à Havel. La réponse qu’il donne est directement liée à notre problématique : loin de réfléchir à la validité d’un système économique par rapport à l’autre, Havel diagnostique dans l’Interrogatoire à distance ce conflit politique mondial comme ayant été provoqué par la perte du sens de l’homme :

« Les causes de la crise que vit le monde aujourd’hui ne sont pas dues seulement à un système d’organisation de l’économie ou à tel système politique concret. Je crois qu’elles sont plus profondes. Aussi bien l’Occident que les pays de l’Est – bien que différents à maints égards – traversent une crise semblable, voire identique… Liée à la perte de valeurs métaphysiques du sens transcendantal et de toute autorité morale régie par un objectif supérieur. » Interrogatoire à distance p. 15.

Pour Havel on voit donc que derrière une crise politique majeure se loge souvent la nécessité d’une remise en question de notre conception de l’être humain lui-même.

c) L’Europe ou la culture centre-européenne retrouvée

Le 9 mai 1991, lorsqu’il reçut, en compagnie de François Mitterrand, le prix Charlemagne, Vaclav Havel précisa qu’il ne s’agissait pas pour la Tchécoslovaquie libre, en retrouvant la culture de l’Europe de l’Ouest qui lui était interdite auparavant, de renier sa propre culture :

« Il ne s’agit pas d’une civilisation, d’une culture et de valeurs qu’il nous plaît d’adopter après l’écroulement du système communiste, mais d’une civilisation, d’une culture et de valeurs que nous percevons comme les nôtres pour avoir participé, nous aussi, pendant des siècles, à leur création. Il ne s’agit donc pas de la fascination d’un univers différent mais au contraire de la volonté de poursuivre un chemin qui était le nôtre, avant plusieurs décennies d’une déviation artificielle. » Sur l’Europe p. 36.

Cette conception montre bien que le combat de la dissidence n’a pas consisté à faire triompher un système idéologique d’un autre mais de retrouver une culture propre à l’Europe en tant que patrie spirituelle. Cependant, qu’entend Havel lorsqu’il parle de culture centre-européenne ?

D’après Eda Kriseova, c’est la « Vie dans la Vérité » qui est la découverte conceptuelle majeure de l’Europe Centrale.

« L’objectif de vie dans la vérité est né en Europe, c’est ici que cette idée s’est développée en une sorte de pensée cohérente. Ce n’est certainement pas le fait du hasard que cette idées ait ensuite pris racine dans la Bohème des années 70 et qu’elle fasse partie de la philosophie de son président actuel. » Biographie p. 167.

Comment cela se manifeste-il à travers les racines culturelles de l’Europe ?

Un élément de réponse nous est donné à travers le thème de l’une des pièces de Havel.

d) Le Faust : oeuvre centrale de la culture européenne

Le moment décisif où Havel pense avoir commencé à retrouver cette Culture européenne perdue fut celui de la rédaction de Tentation. Par la suite, dans la revue « Sur le Théâtre » cette pièce fut l’occasion pour toute la dissidence intellectuelle d’une redécouverte du thème du Faust, perçu comme une redécouverte de la culture européenne.

En quoi le Faust est-il, pour Havel, le symbole archétypique de l’Europe ? Eda Kriseova nous donne un précieux élément de réponse dans sa Biographie lorsqu’elle signale que, pour Havel, les trois principales oeuvres représentatives de l’Europe sont : le Faust, Don Juan et le Golem. En effet, dans chacun de ces éléments, le point commun qui les uni est clair : il s’agit du problème de l’homme confronté avec le Mal. Mais pour chacune d’elles, la confrontation se place sous un aspect différent :

Dans son opposition à Méphistophélès, Faust remet en question son savoir. Faust rencontre le Mal dans la sphère de la connaissance.

Don Juan est confronté aux problèmes du mensonge social et sentimental. Il rencontre le Mal dans la sphère des sentiments.

Le magicien qui anime le Golem à la vie et ne parvient plus à le contrôler est confronté au problème de sa responsabilité vis-à-vis des choses qu’il a lui-même créées. Il rencontre le Mal comme conséquence de ses actions.

Ces trois oeuvres sont donc emblématiques de la culture européenne comme autant d’expression de la confrontation de l’homme avec le Mal, dans sa connaissance, dans ses sentiments, dans ses actes.

Le principe culturel constitutif de l’Europe est donc, pour Havel, la lutte avec le Mal.

e) La construction politique de l’Europe doit tenir compte du principe culturel de l’Europe

Lorsque Havel s’exprime sur le sujet de la construction européenne, son propos est toujours d’indiquer quelles sont les racines culturelles et spirituelles de l’Europe.

On peut même dire que c’est le principal souci de Havel. Car c’est la dimension culturelle de l’Europe qui doit dicter à la politique européenne jusqu’aux frontières que celle-ci doit avoir.

Et, justement au sujet des frontières, la pensées de Havel semble relativiser ce concept. En effet, Havel pense davantage le lien entre les pays que leur séparation.

« (…) selon moi, il ne faudra jamais perdre de vue deux points :

Tout d’abord les liens puissants qui unissent notre civilisation et ses valeurs avec celles du continent nord-américain. Il est difficile d’imaginer l’intégration de toute l’Europe sans cette dimension atlantique, c’est-à-dire sans une participation souple mais d’autant plus diversifiée des États-Unis et du Canada.

La deuxième chose importante est qu’aucune configuration européenne future n’est pensable sans les peuples européens de l’Union soviétique qui font partie de l’Europe et sans interférence avec la société multinationale que devient l’Union soviétique aujourd’hui. » Sur l’Europe p. 34.

L’Europe est donc, en tant qu’entité culturelle, en relation étroite avec les États-Unis et les pays de l’ex-U.R.S.S.

Il existe donc bien une différence culturelle et existentielle entre l’Europe et ces autres pays, mais cette différence nécessite un lien et non une séparation.

La Culture a donc des frontières tangibles et, surtout, jamais hermétiques.

La Culture trace des frontières existentielles perméables, la Politique s’exerce dans un territoire délimité.

La politique européenne, dans l’esprit des déclarations de Havel, doit chercher à épouser les contours mouvants du « territoire spirituel » de l’Europe tels que la Culture les pense. Havel cherche donc à proposer à la Politique, à la place de sa géographie physique, une géographie spirituelle et culturelle.

2 – Principes de déontologie politique dans la pensée de Havel

Introduction

D’une pensée qui au départ était résolument apolitique, c’est-à-dire qui refusait d’entrer dans quelque appareil d’état ou de parti que se soit, Havel, lorsqu’il est devenu président, a donc opté pour une manière plus conventionnelle de faire de la politique. Bien évidemment il semble, comme cela ressort de nombreuses déclarations à ses amis, vouloir montrer qu’il ne prend pas plaisir à ce jeu.

Toutefois, en demandant cet année même un second mandat de président malgré les très faibles pouvoirs qui lui sont octroyés, Havel a montré clairement qu’il semblait vouloir rester un personnage politique.

D’après les personnes qu’il a nommées à certains postes ministériels et le personnel de ses ambassades qui le connaissent personnellement son but était seulement, en acceptant ce poste, de pouvoir s’exprimer aisément à la population et de rester garant de la démocratie.

En effet, Havel continue ses « causeries du samedi » à la radio et semble très préoccupé de l’éducation morale de son peuple.

Mais force est de reconnaître que son exercice de la politique se conforme davantage au schéma classique.

Néanmoins, tout en s’intégrant au manières de la politique, Havel semble avoir pour ambition, à une échelle internationale, de les réformer de l’intérieur en montrant que d’autres alternatives sont possibles.

Nous allons à présent tenter de décrire les nouvelles alternatives au comportement politique tel que les propose Havel et de dégager leur lien à la Culture.

a) Le pouvoir de la Parole

Une politique responsable ne peut se soustraire, pour Havel, à la question de la Parole.

Comprendre son pouvoir, son « double tranchant ».

Havel exhorte ainsi les politiques à « devenir responsables des mots et envers les mots ». Il s’agit là de l’essence même de l’éthique politique.

L’Hôtel de montagne est sans doute la pièce qui exprime le plus clairement la rupture que ressent Havel entre les mots et leur sens en politique.

Parti pour découvrir le monde, Hugo Pludek ne rencontre que des phrases, des slogans, auxquels il s’identifie au point de cesser d’exister. Cette pièce montre de façon exemplaire comment les mots, selon Havel, peuvent servir à la pire des formes de la perversion morale. Cette pièce est une analyse du « mécanisme de la phrase », c’est à dire de ce que nous pouvons appeler la « langue de bois ». Cette oeuvre est à mettre en rapport avec le texte Quelques mots sur la Parole dont elle symbolise l’inverse.

« Cette pièce sans histoire, sans personnage, sans situation, sans sujet, sans psychologie, sans conflit, est un essai bizarre, et assez problématique, je l’avoue, de « pièce en soi« , dans le sens où le sujet en est la structure, la construction mathématique et tous ces trucs de composition. C’est une sorte d’anthologie des principes dramatiques, donc de ce qu’on appelle une pièce abstraite. Mais attention : je l’ai écrite en me demandant si ces principes, dans des circonstances précises, ne sont pas porteurs de sens en eux-mêmes. Je porte en moi l’image quelque peu fantastique d’un poème nostalgique, vaguement angoissant et inquiétant, dans un monde sans point fixe, sans identité, sans passé et sans avenir, sans rapport, sans ordre, un monde où se désagrègent toutes les certitudes, et cette décomposition est voilée d’un nuage triste de souvenirs d’un monde différent où les choses n’étaient qu’elles-mêmes. » Lettres à Olga p. 94.

Havel explicite ce propos en affirmant qu’il porte en lui le désir d’un langage originel non corrompu.

Il cherche donc, en éveillant une certaine méfiance par rapport aux mots, à ce que le langage redevienne une base fiable de communication. Pour cela, il faut prendre en compte un élément étranger au langage, c’est-à-dire son élocution par le locuteur. Le langage doit devenir conscient de l’ici et maintenant.

« Aucun mot (dans le sens métaphorique où j’utilise ce terme) ne se limite au sens que le dictionnaire étymologique veut bien lui accorder. Chaque parole renferme en elle la personne qui la prononce, la situation dans laquelle elle est prononcée et la raison qui veut qu’on la prononce. Le même mot brille un jour d’un immense espoir et n’émet un autre jour que des rayons de mort. Le même mot peut-être vrai un jour et mensonger un autre, un jour lumineux, un autre néfaste (…) » Quelques mots sur la parole p. 34.

Redonner au mot sa plénitude originelle consistera donc, en politique, à exercer une grande vigilance à leur égards.

« Il est toujours payant de faire preuve de méfiance vis-à-vis des mots, de les surveiller, et on ne sera jamais trop prudent dans ce domaine. » Quelques mots sur la parole p. 38.

Tout d’abord, cette vigilance doit s’exercer sur la matérialité même des mots, la façon dont il sont prononcés à travers le temps. On décèle ainsi si l’ « Ordre de la Mort », qui s’infiltre partout sous la forme de l’ennui et de la résignation, prend corps dans les formes d’élocution :

« Une partie de ma punition est de voir quotidiennement les nouvelles à la télévision. C’est très instructif et intéressant. J’ai appris à reconnaître toutes les faiblesses des présentateurs (Kraus et Cirtek ont peu de souffle et coupent leurs phrases à des moments bizarres – si Radok les entendait, il exploserait ; Kotvova, comme d’autres présentatrices, prononce les voyelles très ouvertes comme les filles de z i /kov, ce qui est particulièrement comique au milieu du jargon économique ou bureaucratique – dans les phrases comme « mobiliser nos réserves » – etc.). Mais le principal est évidemment la dégradation jour après jour du tchèque officiel. Chaque cas de décomposition a des raisons profondes et mériterait une analyse séparée, mais voici quelques exemples au hasard : la notion « un peu » ou « peu » est transformée en « pas tout ». Au lieu de « bois », on entend dire « le matériel de bois ». L’hypertrophie familière de constructions verbales passives, « impersonnelles », la plus courante « à l’époque actuelle » étant « résulter ». Donc, à la place de « ils se sont rencontrés », on dit « une rencontre en a résulté » ; pour « il est mort », « la mort en a résulté » ; pour « j’ai oublié », « un trou de mémoire en a résulté », etc. (…)La plupart des gens qui sont interviewés répondent aux questions des présentateurs en commençant par « Eh bien, voilà ». Dans chaque phrase on est sûr d’entendre au moins deux fois le verbe « assurer » et on peut compter sur trois fois pour la locution « toute une série de… ». (« Eh bien voilà, dans notre pays également, toute une série de problèmes en ont résulté mais ensuite, toute une série de mesures ont été prises pour assurer qu’ils ne résultent plus. ») Etc., etc., etc. Mais mon intérêt pour les nouvelles télévisées ne se limite pas à une étude de la langue ; c’est instructif aussi à bien d’autres égards. » Lettres à Olga p. 342.

L’ « Ordre de la mort » pénètre dans la société par le laisser aller du langage parlé. Les mots sont sa première cible.

Cette vigilance que nous décrit Havel consiste aussi et surtout à tenir compte de la personne qui les prononce Car le langage a une trop forte propension à devenir impersonnel, à masquer la personne qui parle.

« Tirons donc les leçons de cela et déclarons, chacun pour soi et tous ensemble, la guerre aux paroles d’orgueil, regardons de près toute parole apparemment humble pour y déceler les oeufs de coucou déposés par l’orgueil. (…) C’est un appel à devenir responsables des mots et envers les mots, un devoir éthique par essence. » Quelques mots sur la parole p. 42.

Bref, le langage doit tenir compte à présent d’un élément nouveau : le moi du locuteur.

Le langage ne pourra redevenir cette plénitude du sens et de l’échange vrai s’il n’intègre pas le moi en tant qu’élément constitutif fondamental de sa structure. Le langage politique doit donc bannir toute formule d’élocution impersonnelle, toute prise de parole au nom d’autre chose que le moi.

Mais Havel est bien conscient que cette initiative ne viendra pas des politiciens eux-mêmes, aussi son message s’adresse-t-il aux destinataires des paroles politiques plutôt qu’à ceux qui en font usage.

Une écoute nouvelle et plus consciente du langage politique seule pourra transformer ce langage. Et cette écoute permettra, selon Havel, d’être mieux à même de comprendre les événements du monde :

« Tous les événements signifiants du monde tangible – beaux ou monstrueux – ont en effet toujours leur prologue dans la sphère de la parole. » Quelques mots sur la parole p. 38.

La responsabilité politique vis-à-vis des mots est donc bien, dans la pensée de Havel, une nouvelle attitude politique, mais il l’envisage davantage, du moins dans un premier temps, pour les citoyens que pour les hommes politiques eux-mêmes.

b) La notion de courtoisie

Dans les Méditations d’été, Havel explique que son action dans la politique internationale consiste à tenter d’y faire régner une certaine courtoisie. Il s’agit la de la première recommandation que Havel adresse spécifiquement au monde de la politique.

« Dans la haute politique, le goût y sert beaucoup plus que toutes les connaissances politologiques. (…) Mais ce n’est pas tout : il faut instinctivement sentir son époque, l’atmosphère de cette époque, l’humeur des gens, percevoir de quel ordre sont leur soucis, ce qu’ils sentent eux-mêmes. » Méditations d’Été p. 142.

Donc, dans la pensée de Havel, cette attitude politique est directement liée à la Culture. C’est la Culture qui permet de faire régner entre les personnes des relations courtoises non fondées sur l’hypocrisie.

« De tout ce que je viens de dire au sujet de mes conceptions et de mes idéaux politiques il apparaît, je crois, assez clairement, que le facteur essentiel que je voudrais souligner – parmi d’autres – de mon activité politique est la culture. La culture dans le sens le plus large du mot. » Méditations d’Été p. 144.

La notion de courtoisie en politique est donc intimement liée au concept de Culture.

Introduire des relations courtoises en politique consiste en effet, pour Havel, à tenir compte du moi d’autrui et apprendre à le respecter. Si les gouvernants parviennent effectivement à prendre l’habitude de reconnaître en autrui un moi égal au leur, il apprendront à respecter chaque individu quelqu’il soit. Cette façon de penser conduit sur le long terme à répudier l’exercice de toute tyrannie.

Lorsqu’il parle de courtoisie, Havel ne préconise pas que la politique doive adopter un code de politesse pour dirigeants haut placés, mais que la courtoisie enseigne le respect d’autrui et la prise en compte de son moi.

c) L’analyse dramaturgique des situations politiques

La culture peut être introduite en politique par d’autres biais encore.

Par exemple, la culture personnelle de Havel est parfois elle-même un outil de sa politique internationale : ainsi lorsqu’Havel analysait la dislocation des états-nations de Yougoslavie et la comparait à la partition probable de la Tchécoslovaquie, il se servait de concepts dramaturgiques :

Si, selon lui, en Yougoslavie les événements prenaient la forme d’une tragédie antique, en Europe Centrale les mêmes événements prennent la forme d’un théâtre de l’absurde.

Cette analyse nous montre comment, pour Havel, la Culture est un moyen de compréhension de la politique.

En effet, chaque culture est le moyen que choisit un peuple pour exprimer sa nature la plus intime. Si nous connaissons la Culture d’un peuple, nous serons donc à même de deviner quel va être son mode de réaction à tel ou tel événement.

La politique, en tenant compte de la culture des peuples, peut donc parvenir à une meilleure compréhension de ses réactions.

Dans le cadre d’un contexte mondial où l’intervention d’autres états dans la vie politique intérieure d’un pays est de plus en plus fréquente et nécessaire, cette attitude permettrait, dans la pensée de Havel, d’aider à résoudre les problèmes de l’autre tout en tenant compte de sa spécificité.

d) La politique et le Temps : la responsabilité devant le « flux » du Temps

Pour Havel, la Politique doit aussi inaugurer un rapport particulier au cours du temps, le temps étant compris comme des flux parallèles de succession d’événements ayants leur logique temporelle propre.

Cette « logique » découle de la position existentielle de l’homme par rapport au temps : si le temps culturel est toujours « en avance », le temps de la politique court toujours après les événements.

Là encore, cette attitude politique préconisée par Havel est une invitation à tenir compte de l’élément du moi au sein du temps, sachant que, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, l’intégrité du moi ne se préserve dans le temps que par la responsabilité vis à vis de tout ce qu’on a été.

Avant d’envisager les conséquences concrètes de cette attitude politique, nous pouvons donc brièvement rappeler ce point de la pensée théorique de Havel :

« Ce n’est qu’en étant garant de soi-même ici pour ce qu’on est ailleurs, en étant aujourd’hui garant sans réserve de son propre hier, ce n’est qu’en garantissant inconditionnellement par son « moi » tout ce qu’on a fait, partout où on l’a fait et tout ce qu’on a été, que le « moi » acquiert sa continuité et donc son intégrité, ce n’est qu’ainsi qu’il devient concret, délimité et définissable par rapport à son environnement, solide et résistant aux coups du sort. Renoncer à cette responsabilité pour soi-même, céder quelque chose de son intégrité et de sa souveraineté, ne pas affermir, renforcer mais au contraire réduire et affaiblir la domination de son « moi » sur l’ensemble de ses actes (y compris ceux qui relèvent des instincts – une autre localisation du « moi » dans le « non-moi« ) ne signifie qu’une chose : on se détourne de l’Etre, on renonce aux mystérieux liens avec sa plénitude et son intégrité, on annule son attachement complexe à l’Etre pour se décomposer en une multitude d’événements, d’intérêts et d’objectifs « existentiels » isolés, refermés et incapables de transcendance, pour se diluer dans son existence et ainsi dans son « non-moi » et se défaire de la vraie vie humaine, de la vie ancrée dans la plénitude de l’Etre avec son contexte inhérent, son orientation, sa transcendance, son sens et sa mission. » Lettres à Olga p. 386.

Le reniement de sa responsabilité politique passée est une perte du moi.

Etre conscient de la position du moi dans cette logique temporelle particulière est donc un concept dont la politique doit se munir.

e) L’oubli du passé

L’exemple le plus marquant des conséquences de cette prise de position philosophique en politique est celui de la visite que Havel fit en Autriche peu de temps après la Révolution de Velours.

Lors de sa visite au Président autrichien Kurt Waldheim, Havel eut l’occasion d’affirmer, face à son homologue au passé trouble, une des règles de conduite de sa politique : respecter la « Mémoire de l’Etre » où tout acte moral est inscrit pour l’éternité. Dénonçant cette erreur particulièrement répandue en Occident selon laquelle le passé peut être modifié à souhait, Havel invitait l’ensemble des représentants de la politique occidentale à un nouveau comportement politique conscient de ses responsabilités face au passé :

« L’illusion de pouvoir manoeuvrer à travers l’histoire sans devoir rendre compte un jour de ses actes, de pouvoir modifier sa propre biographie, est une de ces idées folles mais traditionnellement bien enracinées en Europe centrale. » Discours d’allocution de Vaclav Havel à l’occasion de sa visite en Autriche Le Monde du 8 Juillet 1990.

Le passé vit encore, caché quelque part, sous l’océan du néant. C’est seulement en ayant en arrière fond une telle conception que la politique occidentale se libérera des tentations révisionnistes de tout genre et accédera, par la conscience de sa responsabilité face à l’Histoire, à sa dimension la plus profonde.

La politique de Havel, comme nous pouvons le constater, est donc intimement liée à sa vision philosophique du monde.

f) La Patience : Godot ne viendra pas

Dans notre problématique du rapport au temps, il est un concept fondamental que la culture théâtrale enseigne à la politique : celui de la patience. Cet enseignement fut donné par Samuel Beckett dont la pièce En attendant Godot incarne le concept. Havel déclare ainsi, dans son discours de réception à l’Académie des sciences morales et politiques :

« L’homme politique post-moderne doit apprendre à attendre, dans le meilleur et le plus profond sens du mot. Il ne s’agit plus d’attendre Godot. Cette attente doit traduire un certain respect pour le mouvement intrinsèque et le déroulement de l’Etre, pour la nature des choses, leur existence et leur dynamique autonome qui résiste à toute manipulation violente. (…) Godot ne viendra pas car il n’existe pas. (…) Nous n’avons qu’une tâche : transformer les fruits de cette récolte en de nouvelles graines et les arroser patiemment. Il n’y a aucune raison d’être impatient si le semis et l’arrosage sont bien faits. Il suffit de comprendre que notre attente n’est pas dénuée de sens. (…) Une telle attente est plus qu’une simple attente. C’est la vie, la vie en tant que participation joyeuse au miracle de l’Etre. » Discours de réception de Vaclav Havel à l’Académie des Sciences morales et politiques, le 27 octobre 1992, Le Monde.

C’est bien la Culture, et ici plus particulièrement le Théâtre, qui enseigne à la politique quelle doit être son attitude juste.

Cette attitude politique se caractérise donc par une confiance dans le pouvoir des actes justes que l’on a fait.

En effet, la tentation est toujours grande, en politique, lorsque l’on veut obtenir des résultats, de forcer le cours des événements pour redresser une situation. Cette vision à court terme incite par exemple à employer divers mensonges en vue de manipuler les consciences pour les faire aller plus ou moins malgré eux dans la direction voulue.

Par contre, un politique qui a confiance en l’effet que tôt ou tard finit par produire une action juste, et qui sait que tout mensonge, même s’il paraît d’abord porter ses fruits, engendre des situations catastrophiques, aura le courage d’accomplir son acte et d’attendre sans brusquer le cours des choses.

Tout ce passe comme si, avec le Temps, l’Etre avait un effet dévoilant sur les actions humaines. Un acte entre dans l’Etre, tombe dans l’oubli, et finit par ressortir au sein de la Société dans sa vraie nature sous la forme des conséquences de cet acte.

Havel cherche donc à ce que la Politique, tout comme la Culture, fonde son action en fonction de l’Etre. Cela seul la libérera de la tentation du mensonge, de la manipulation des hommes et de la falsification de l’Histoire.

g) La non-violence et le respect des droits de l’homme : seule arme capable de renverser réellement le totalitarisme

La non-violence de Havel est directement liée à sa « Foi » en l’action mystérieuse de l’ « Ordre de l’Etre ».

En effet, on a souvent reproché à Havel que son action non-violente ne pourrait jamais déboucher sur un renversement du régime totalitaire.

Pourtant, pour Havel, il n’y avait pas d’autre solution possible.

Ce qui ne veut pas dire que la non-violence soit privée d’efficacité, bien au contraire. Havel décrit en effet cette attitude intérieure découverte par Gandhi (sans en reprendre forcément les méthodes), la fonde philosophiquement et dévoile son pouvoir.

Il s’agit là encore d’avoir conscience du poids de ses actes dans l’Ordre de l’Être. La non-violence est l’expression d’une volonté puissante de confiance en l’ « Ordre de l’Être », d’inscrire dans l’Être et dans l’Être seulement cette action.

Au fond, penser que la violence pourrait libérer du Totalitarisme, cela ne signifie rien d’autre que de penser qu’une attitude totalitaire pourrait amener la liberté. C’est une pensée du compromis.

Havel examine les conséquences d’une telle pensée dans Tentation .

Cette pièce est sans doute la plus importante de Havel et selon lui celle où il a pris le plus grand risque psychologique. C’est aussi celle dont le message touche au plus près la Politique. Les paroles désespérées de Faustin avant d’être vaincu par les forces infernales sont pourtant celles d’une esquisse d’un nouveau comportement moral

Dans Tentation, Fausset parle en effet de son maître infernal, Haaja, seigneur de la Politique. Dans cette pièce le protagoniste semble en effet subir un mécanisme ténébreux de corruption morale. Nous pouvons comparer cette influence « maléfique » à celle de l’autre démon cité par Fausset : le seigneur des relations amoureuses et de la jalousie. En effet, tout comme Faustin croit pouvoir feindre la jalousie afin d’en recevoir du plaisir sans éprouver véritablement ce sentiment, il croit aussi pouvoir pactiser avec les puissances de la magie et celles du rationalisme.

Il s’agit là de l’attitude typique du politique moderne qui croit pouvoir atteindre des buts nobles avec des moyens corrompus. Cette attitude lui fait « perdre son âme ».

L’ « entre-deux » entraîne l’homme à sa perte.

C’est donc encore une fois la culture théâtrale qui permet d’analyser les conséquences de l’action politique et de proposer des alternatives.

La non-violence tranche définitivement avec cette attitude du compromis, car le danger qu’elle fait vivre à celui qui la pratique lui apprend à faire confiance au pouvoir révélateur de l’ « Ordre de l’Etre ». Le slogan typique de la culture tchécoslovaque « La Vérité vaincra », est un pressentiment de l’action mystérieuse de l’Etre où tout acte est confronté à sa nature véritable.

h) Souffrir pour des Idées : sans fanatisme

L’un des propos qui revient souvent dans l’entourage des dissidents côtoyant Havel est celui qu’il est juste de souffrir pour certaines idées qui en valent la peine.

Il ne s’agit pas, pour Havel, d’un fanatisme, d’une volonté de se sacrifier pour des idéaux supérieurs et abstraits, mais de la prise de conscience que l’homme ne vit pas seulement dans la dimension « horizontale » du monde mais qu’il vit aussi dans la « verticalité » du sens.

« Qu’est-ce au fond que le fanatisme ? Je pense que c’est tout simplement une foi réifiée, mystifiée, fétichisée et donc aliénée à elle-même (dont les conséquences sont, quant à la souffrance qu’elle cause, bien plus pénibles que toutes les formes directes de soumission à l’existence-dans-le-monde). » Lettres à Olga p. 398.

En effet, comme nous avions pu le découvrir en tant que notion existentielle dans le chapitre précédent, l’homme est partagé entre deux dimensions de l’existence : la dimension horizontale par laquelle il appartient au monde terrestre et même, comme l’indique Havel, qui fait de lui un animal parmi les animaux s’il s’y adonne entièrement, et la dimension verticale par laquelle l’être de l’homme s’inscrit dans l’Etre.

Savoir que certaines choses ont un sens et accepter de souffrir pour elles signifie, dans la pensée de Havel, refuser une verticalité de son existence au monde pour préserver son intégrité dans l’Etre.

i) La responsabilité pour le Monde : quand une panne de micro fonde une philosophie politique

L’une des expériences majeures de la détention de Havel fut celle de la panne de micro d’une présentatrice de journal et de l’angoisse qu’elle trahissait à ce moment.

En effet, devant la gêne de la présentatrice qui continuait d’être filmée sans pouvoir s’exprimer, Havel ressent, de façon immédiate, presque instinctive, la même gêne qu’elle vis-à-vis de sa situation, il veut l’aider alors qu’il ne la connaît pas. Il s’agit là, selon Havel, de l’expression de notre responsabilité première et entière face au monde. L’homme est un être « jeté dans le monde » mais en même temps responsable de l’ensemble du monde et de l’humanité.

« Et comme il n’y a pas moyen d’échapper au monde dans lequel nous sommes condamnés à vivre, il est impossible de nier notre relation irréalisée avec l’universalité de l’Etre, la douleur de son absence en nous, cet appel incessant à la transcendance, cet appel de nos origines et de notre but. Et quand je me demande d’où vient cette responsabilité infinie, illimitée, absolue, prérationnelle et précausale pour un autre ou les autres, je me dis que l’être séparé se souvient ainsi de son être originel dans l’Etre, de ses liens présubjectifs avec la totalité, qu’il a fondamentalement besoin d’abolir son emprisonnement individuel et de rentrer dans l’intégrité de l’Etre. » Lettres à Olga p. 359.

Havel découvrit donc, en examinant ses propres réactions, que la responsabilité humaine déborde largement les limites qu’elle se croit imparties : l’homme se sent naturellement responsable vis-à-vis du monde.

La pensée et la pratique politique de Havel ne visent à rien d’autre qu’à assumer cette responsabilité pour le monde.

* * *

L’exercice de ses fonctions présidentielles a fait abandonner à Havel, en tant que démarche individuelle, la ligne apolitique qu’il s’était fixée.

Depuis, Havel cherche à introduire en Haute Politique un nouveau comportement qui réponde aux exigences morales et philosophiques telles qu’on peut les trouver décrites dans les Lettres à Olga.

Ces exigences sont : la responsabilité (vis à vis du monde et du temps), la patience, la reconnaissance du moi d’autrui, la vigilance vis à vis du langage, la non-violence.

Chacune vise à restaurer un lien avec l’Etre et la confiance dans le pouvoir de l’action juste.

C’est la Culture qui permet une compréhension profonde de cette nouvelle attitude et qui aide à sa réalisation.

Cependant, la plupart de ses recommandations, Havel les adresse aussi bien aux hommes politiques qu’aux simples citoyens.

Pour lui, il s’agit en fait d’inciter les gouvernés à plus de vigilance par rapport à la Politique et à porter sur les dirigeants un regard qui les transforme peu à peu.

Mais surtout, au bout du compte, à inciter à davantage de prise en main directe.

D) CULTURE ET ÉTAT

1 – L’essence du Totalitarisme

1° Deux Symptômes du Totalitarisme

Pour comprendre le lien que Havel conçoit entre la dissidence culturelle et l’État une fois parvenu au pouvoir, il faut avoir présent à l’esprit l’antithèse qui l’a précédé, c’est-à-dire le Totalitarisme.

Lorsque qu’il définit le Totalitarisme, Havel procède toujours par une énumération d’un certain nombre de symptômes. Nous allons tout d’abord rendre compte des deux plus importants symptômes avant d’énoncer la « maladie » qui selon Havel, se cache derrière eux.

a) Perversion du langage : le Mensonge

Le pouvoir totalitaire est une émanation de l’ « Ordre de la Mort », c’est-à-dire une négation de l’Etre. Cette attitude entraîne nécessairement le mensonge, le mensonge en tant que falsification du langage.

Le langage devient ainsi un instrument d’aliénation. Mis au service d’une entité impersonnelle comme l’État, le mensonge langagier prend de multiples formes.

En donnant de nombreux exemples de cette perversion du langage dans ses pièces, Havel fait une sorte de symptomatologie du Totalitarisme au niveau du langage.

Par exemple dans Assainissement, pièce écrite au temps de la Pérestroïka, Havel dévoile comment il est possible de tenir le discours du changement tout en maintenant le statu-quo.

Ou encore, à travers Le rapport dont vous êtes l’objet, Havel montre comment le langage cherche, une fois perverti, à s’emparer du moi humain, à faire de la personne un simple objet grammatical soumis aux règles du langage.

Cette pièce est l’illustration de la façon dont la « phrase prend possession de l’individu », comment celui-ci en devient l’objet soumis.

Par « spirale havelienne » la critique théâtrale dissidente tchécoslovaque désignait le mouvement « tourbillonnant » dans lequel le protagoniste est entraîné dans les pièces de Havel. Jiri Voskovec, dans une préface à l’Hôtel de montagne, la définit ainsi :

« Il s’agit d’un mouvement, d’un tourbillon de non-sens, d’un galop désespéré où les mots et les situations se succèdent de plus en plus rapidement au travers des situations vides et sans issue(…) Vous et vos concitoyens ainsi que vos dirigeants, vous tournez dans ce maëlstrom incompréhensible qui se reflète en lui-même à travers les répétitions et les permutations de phrases. » Préface (non traduite) à l’édition des Complices (pièce non traduite de Havel) publié chez Sixty-Eight Publishers à Toronto en 1976.

Le Totalitarisme est donc, pour Havel, en grande parti un phénomène langagier. La Parole est comme aspirée par le Néant.

À propos de La fête en plein air et de l’Avertissement, Jan Grossman écrit :

« Le sujet de ces deux pièces est le mécanisme auquel l’homme se soumet. Dans La fête en plein air, c’est le mécanisme de la phrase. Cette pièce est basée sur le paradoxe selon lequel l’homme n’utilise pas la phrase, c’est la phrase qui utilise l’homme. (…) Dans l’Avertissement, ce mécanisme naît également de la langue : l’homme est dominé par une langue artificielle, synthétique, qui devrait être un outil de perfection et de précision de la communication mais qui mène à l’anéantissement des rapports humains et à une aliénation de plus en plus permanente. (…) Le sujet du mécanisme linguistique abstrait débouche naturellement sur le mécanisme de la lâcheté, du pouvoir et de l’indifférence. » Préface à l’édition tchèque de Pétition (non traduit) cité par Eda Kriseova dans la Biographie p. 85.

Ce mécanisme est donc celui par lequel le langage se met à fonctionner par lui-même et pour lui-même. Ce « mouvement » en est celui de la perte de l’identité. C’est celui de la « langue de bois » propre au système totalitaire communiste.

Cette perversion du langage entraîne peu à peu une licence au niveau de la morale qui croit pouvoir jouir de la liberté du langage. Une expression comme « donner sa parole » ne veut plus rien dire puisque la parole ne vaut plus rien.

La perversion du langage entraîne donc la corruption morale.

« Le conflit entre les paroles et les actes est un des aspects d’une crise d’identité et est à lier aux phénomènes de la spécialisation ; les experts en responsabilité n’ont pas besoin d’être responsables eux-mêmes parce que ce n’est pas pour cela qu’ils sont payés. » Lettres à Olga p. 341.

Il est nécessaire de mentir, de se mentir à soi-même et aux autres pour maintenir un pouvoir qui a lui-même trahi ses propres objectifs et refuse de se l’avouer.

C’est le premier symptôme du totalitarisme.

b) L’arrêt du Temps

Dans son discours à l’Assemblée fédérale tchèque et slovaque du 23 janvier 1990, Havel déclarait :

« Dans les bureaux au Château de Prague, je n’ai trouvé aucune pendule. Je ressens en cela quelque chose de symbolique : pendant de longues années, on n’a pas eu besoin d’y regarder l’heure parce que, pendant longtemps, le temps s’était arrêté. L’histoire s’était interrompue. Pas seulement au Château de Prague mais dans tout notre pays. » L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge p. 35.

L’arrêt du temps constitue donc un aspect de la définition du totalitarisme. Cependant, le Totalitarisme, lorsqu’il s’est installé par la terreur, était encore un produit de l’Histoire.

« Les années cinquante furent certes une période noire, mais dans l’Histoire de l’humanité, il y a eu nombre de ces périodes. Les années cinquante pouvaient encore y être assimilées ou au moins comparées, elles continuaient à rappeler en quelque façon l’Histoire. Je n’oserais dire qu’il ne se passait rien alors, ou que cette période ignorait les histoires. » Essais politiques p. 164.

Ce n’est qu’après que le Totalitarisme a mis en oeuvre son pouvoir dans le but conscient de détruire tout destin proprement individuel et ainsi de détruire le moi qui ne vit que parce qu’il a sa propre histoire.

« Le destruction de l’événement implique nécessairement la disparition du sentiment d’historicité. Personnellement, j’ai en mémoire la première moitié des années soixante-dix en Tchécoslovaquie comme une espèce d’ « arrêt de l’Histoire » : comme si l’action publique avait perdu sa structure, sa verve, sa direction, sa tension, son rythme et son mystère. Je ne sais plus dans quel ordre les choses se sont succédées, ce qui distinguait une année de l’autre, ce qu’il se passait – et il me semble que c’est bien égal, car en même temps que le sentiment d’imprévisibilité se perd le sentiment même du sens. » Essais politiques p. 167.

Il s’agit en fait d’une lutte entre les deux formes d’ Ordres que nous connaissons : l’ « Ordre de l’Etre » et l’ « Ordre de la Mort ». Car dans l’ « Ordre de l’Etre » se trouve aussi l’Histoire.

C’est dans l’Etre que s’écoule le Temps.

Lorsque l’ « Ordre de la Mort » domine toute la société, il lui donne sa propre structure et, puisque son essence est de combattre l’Etre en le niant, il interdit au Temps de pénétrer la Société.

« Le pouvoir totalitaire a apporté l’ « ordre » bureaucratique dans le « désordre » vivant de l’Histoire, en conséquence de quoi il l’a névrosée en tant qu’Histoire. » Essais politiques p. 167.

Pour s’opposer à l’Etre, le Totalitarisme dépossède l’Individu et la Société du sentiment du Temps.

Cette attitude, selon Havel, est à la base même de la théorie marxiste puisque la pensée de Hegel est une tentative de rationalisation de l’Histoire.

On peut dire que l’ennui est passé des manuels d’Histoire dans le destin réel de la nation. » Essais politiques p. 171.

L’arrêt du temps est donc une tentative de dépossession du moi par l’ « Ordre de la Mort » dont on retrouve les racines dans la philosophie marxiste.

C’est le second symptôme du Totalitarisme.

2° Causes existentielles du Totalitarisme

a) Le pouvoir pour le pouvoir

Dans La grande roue, deux organisations puissantes du « milieu » luttent pour le pouvoir. L’une est dirigée par un certain Vollard, partisan des méthodes traditionnelles de travail ; l’autre par Maxence, qui, lui, se veut moderne. Dans ce combat sans merci, tous les coups sont permis, même la collaboration avec la police. Maxence, face aux « mécanismes absurdes du pouvoir », personnifiés par le chef de la police, fait un admirable volte-face et sauve sa vie au prix de la perte de son identité. Le mécanisme de la Grande Roue est celui de la perte de toute valeur humaine : le seul salut de l’homme, c’est la trahison des autres et de soi-même.

Cette pièce est l’illustration imagée du mécanisme à l’oeuvre dans le Totalitarisme.

Quand un individu a renoncé à sa responsabilité, il a renoncé à son moi. Cependant, personne ne peut vivre sans la sensation de posséder en propre une individualité. Pour compenser cette perte, l’individu corrompu se donne l’illusion de posséder son individualité à travers le pouvoir qu’il a sur les autres. Mais comme cette domination ne le satisfait jamais faute de ne pouvoir lui procurer ce que, au fond, il cherche (son individualité), il tend à accroître son pouvoir démesurément.

Pour cela il étend sa domination sur les autres êtres et à la Nature.

Sa volonté de puissance est proportionnelle à la perte de son identité.

« En renonçant à la dimension transcendantale du « moi« , l’homme renonce à l’essence paradoxale humaine, il annule la tension grâce à laquelle son existence, sa subjectivité et finalement son identité se forment, et il se dilue dans des prétextes qu’il a créés et dans lesquels il se perd. Il devient un mécanisme, une fonction, une consommation, un objet manipulé par ses propres manipulations. La manière la plus insidieuse de tomber ainsi dans le « non-moi » est celle qui semble la plus efficace pour vaincre l’étrangeté du monde : s’approprier le monde de force – donc le milieu où l’homme vit et qui est le seul véritable objet de son attention – pour le dominer. L’aboutissement de cette apparente appropriation n’est rien d’autre que l’asservissement de soi. En pensant qu’il domine le monde et s’est donc libéré, dominé par sa propre « domination« , l’homme perd sa liberté. Il devient esclave de ses projets triviaux, il se dilue dans le monde dans lequel il « vit » pour constater qu’au lieu d’éliminer les obstacles apparents qui le gênaient, il n’a réussi qu’à s’anéantir lui-même. » Lettres à Olga p. 374.

Cette volonté de s’accaparer le monde et ensuite de le posséder lui procure très provisoirement le sentiment d’être un individu. Mais ce faisant, il entre dans un état de déséquilibre psychologique qui l’inscrit dans le cercle vicieux de la course au pouvoir. Le seul moyen pour lui, et pour toute la civilisation moderne fondée sur la domination et l’exploitation de la Nature, de sortir de ce mécanisme de domination du monde et de dépossession de soi, consiste à retrouver les valeurs existentielles.

« Cette soumission à l’existence dans le monde produit un déséquilibre dans les intentions intrinsèques de la vie et nie leur caractère existentiellement contradictoire. Si cette contradiction était assumée, elle pourrait servir de ressort au développement de l’existence mais, rejetée hors de ses frontières, elle en devient la tombe. Cette soumission naît donc d’une crise de l’identité humaine, crise du monde intérieur, crise du sujet en tant que sujet. C’est une expression de la crise de la responsabilité humaine qui ne fait que l’approfondir. Se soumettre à une telle existence signifie que l’on tombe dans un cercle vicieux, où l’impuissance, cherchant des compensations dans des orgies de pouvoir, s’amplifie et se multiplie pour laisser, à la fin, l’homme hébété – comme l’apprenti sorcier de Goethe – devant l’oeuvre créée par ses illusions prétentieuses de domination.

Comment sortir de ce cercle vicieux ? Il n’existe, apparemment, qu’un moyen : un retour révolutionnaire à l’Etre. La première condition de cette volte-face est cependant de prendre conscience que le cercle est vicieux. L’homme moderne, je crois, l’a compris. Son expérience de l’absurde en témoigne. » Lettres à Olga p. 378.

Le Totalitarisme a donc une cause, la volonté de puissance, dont il faut chercher les racines dans la perte du moi individuel.

b) La lutte contre le Moi

C’est donc la perte du moi qui se trouve à la base du Totalitarisme, une perte engendrée par la société moderne.

Dès lors, lorsqu’un individu affirme son moi, il brise la structure du Totalitarisme qui repose existentiellement sur la dépossession de l’individualité. Le pouvoir doit donc tout faire pour éviter un tel surgissement de l’individualité au sein de la société. Pour cela il doit user de tout son pouvoir de répression contre le moi.

C’est pourquoi Havel déclarait que les plus forte personnalité qui lui avait été donné de rencontrer au cours de sa vie étaient dans les prisons tchécoslovaques.

Le pouvoir va même jusqu’à théoriser ce fonctionnement en déclarant que les sujets « non-homogénéïquement-sociaux », c’est à dire dont l’individualité n’est pas conforme à la norme, doivent être exclus de la société :

« J’ai lu dans Rudé Pravo un article sur le fait que la cause principale de criminalité dans ce pays est que l’homogénéité sociale n’est pas encore atteinte. Ceci confirme accidentellement ma plus forte impression de prison qui est que toutes les formes de criminalité sont d’une manière ou d’une autre rattachées à la nature anti-entropique de la vie (Lévinas : la prolifération illimitée d’actes humains) et à la nature intrinsèquement contradictoire du sujet humain, intransférable en dernière instance à quoi que ce soit d’ « extérieur » à lui. Dans une société idéalement homogène, il n’y aura pas de criminalité parce qu’il n’y aura pas de vie humaine. Il faut s’attaquer au mal, mais se débarrasser des mauvaises herbes en détruisant la récolte n’est vraiment pas la meilleure façon de s’y prendre. » Lettres à Olga p. 351.

Lorsqu’un individu affirme et développe son moi, il est en opposition au Totalitarisme. Or, la façon dont le moi s’édifie lui-même est la quête du sens.

« On pourrait dire que le moi existe à travers (la) recherche du sens – des choses, de la vie, des événements, de lui-même. » Lettres à Olga p. 368.

Pour lutter contre le moi, le Totalitarisme doit donc combattre toute prétention de l’individu à s’interroger sur le sens, à se demander le pourquoi de sa vie.

« Maintenant, je crois que je sais : le désir de dignité n’est qu’un autre aspect, une autre dimension, une autre expression du « désir de soi« , à savoir du désir d’être unique, d’avoir sa propre identité. Tandis que l’humiliation – en tant qu’expression typique de l’ « ordre de la mort » – tente de détruire l’identité humaine (son idéal suprême est de transformer l’existence en matière inorganique et de la disperser dans l’univers), défendre sa dignité signifie avant tout protéger son identité, son moi, en tant qu’être humain irremplaçable. » Lettres à Olga p. 337.

c) Différence entre Totalitarisme et Post-Totalitarisme

En tant que la lutte du Totalitarisme est ciblée contre le moi et sa quête du sens, les moyens qu’il doit mettre en oeuvre sont de nature bien plus subtile que la terreur policière.

Il doit, dans chaque domaine de la vie, planifier les choses de manières à ce qu’aucune question ne puisse surgir, à ce qu’aucune initiative individuelle ne puisse voir le jour. Lorsqu’il entreprend cette démarche, le pouvoir n’est plus, dans la terminologie de Havel, totalitaire mais post-totalitaire.

Cette différence est établie dans Histoires et Totalitarisme et est essentielle pour comprendre la nature du système totalitaire communiste.

« Le système totalitaire tardif s’appuie sur des instruments de manipulation si raffinés, si complexes et si puissants qu’il n’a que faire d’assassins et d’assassinés. Et moins encore de fervents constructeurs d’utopies, qui jettent la confusion avec leurs rêves d’un avenir meilleur. Le concept de « socialisme réel » inventé par cette époque pour elle-même montre bien ceux pour qui il n’y a pas de place en son sein : les rêveurs. » Essais politiques p. 165.

Le Totalitarisme commence par dominer la société en y faisant régner la terreur, le post-totalitarisme continue en silence l’oeuvre commencée en étouffant toute velléité de vie individuelle et pour cela, toute forme d’enthousiasme.

C’est ainsi que le Néant, qui pour Havel se manifeste sous la forme psychologique de l’ennui, de la résignation et du désintérêt, s’empare peu à peu de la vie sociale :

« (…) j’ai parfois le sentiment de devenir bête : il me semble que j’oublie beaucoup de choses, que j’ai du mal à bien m’exprimer, que je ne fais rien pour m’instruire ou élargir mes connaissances et que je ne suis plus capable d’écrire quoi que ce soit.(…) Il pourrait aussi être dangereux (ce sentiment) parce que ce serait une des manières de succomber au NÉANT, l’ennemi principal de la vie. » Lettres à Olga p. 166.

« Je considère l’indifférence et la résignation comme la plus grave forme du néant humain. » Lettres à Olga p. 195.

Havel donne le nom d’asthme moral à cet étouffement progressif et apparemment « sans cri » de l’individu au sein d’une société post-totalitaire.

Dans ses Essais Politiques, Havel prend l’exemple en effet d’un dissident asthmatique dont un journaliste occidental avait refusé de parler en disant : « rappelez-moi quand il sera mort. »

Havel ajoute :

« Nous sommes dans la même situation que mon ami : nous ne méritons pas l’attention parce que nous n’avons pas d’histoires – ni de mort. Nous n’avons que de l’asthme. » Essais Politiques p. 162.

L’ « asthme » est donc le produit le plus pervers du Post-Totalitarisme en ce qu’il permet à la fois la répression et l’indifférence.

« On peut dire que l’ « asthmatisation » actuelle de la société n’est que la continuation naturelle de la guerre que la suffisance intellectuelle a autrefois déclarée à l’Histoire et, ce faisant, à la vie même. » Essais Politiques p. 171.

Pour parvenir à cet étouffement progressif de l’individu et de ses initiatives, il doit faire régner la Peur dans la Société.

La Peur est le ciment du totalitarisme. C’est par elle qu’il tient et se maintient. Mais dans une société « post-totalitaire » cette peur ne prend plus la forme d’une répression ouverte : il s’agit d’une peur tenue cachée, obscure, qui corrompt dans le secret.

C’est cette Peur sournoise, bien plus dangereuse au fond que la Terreur, que Havel met en évidence dans sa Lettre ouverte à Gustav Husak(p. 11.).

d) Le Communisme : avertissement à la société occidentale

Il est donc clair que le Totalitarisme tel que le définit Havel ne se limite pas à la situation de la Tchécoslovaquie ou à celle du bloc de l’Est mais qu’il y voit la manifestation d’une attitude morale ayant son origine dans l’ensemble de la civilisation moderne, et, plus particulièrement, dans la civilisation occidentale et dans le monde de pensées qu’elle a produite.

Dans La Politique et la Conscience, Havel déclare :

« Je crois qu’en ce qui concerne ses relations avec les systèmes totalitaires, la plus grande faute que l’Europe occidentale pourrait commettre et celle qui la menace le plus semble-t-il : ne pas les comprendre tels qu’ils sont en dernière analyse, c’est-à-dire comme un miroir grossissant de la civilisation moderne en son entier et une invitation pressante – peut-être la dernière – à une révision générale de la façon dont cette civilisation se conçoit. » La Politique et la Conscience, Essais Politique p. 234.

Contrairement à ce qu’imagine le rationalisme occidental, ce système ne représente pas une particularité locale de l’Est européen, mais il est « le miroir convexe » où se reflètent les justes conséquences de ce même rationalisme. Il est « le reflet agrandi et grotesque de ses orientations profondes, le rameau extrême de son évolution, le produit inquiétant de son expansion, la leçon qui éclaire sa crise ». Les régimes totalitaires d’Europe orientale, écrit Havel dans un raccourci imagé, sont « une des études futurologiques possibles du monde occidental ». Contre un pouvoir dont les systèmes totalitaires sont bien les signes avant-coureurs, mais qui menace aussi le monde occidental en raison de sa civilisation qui « renonce à l’absolu, ignore le monde naturel et méprise ses impératifs ».

« L’homme concret, mis entre parenthèses par les sciences modernes de la nature en tant que sujet de l’expérience vécue du monde, est également mis entre parenthèses de façon de plus en plus manifeste par l’État et par la politique modernes. » Essais politiques p. 231.

Encore une fois, Havel indique que derrière une situation totalitaire donnée se cache un malaise dont les racines sont existentielles.

« Actuellement, ce pouvoir impersonnel a atteint son expression la plus parfaite dans les systèmes totalitaires. (…) Des systèmes qui cependant ne nous autorisent pas pour autant à regarder le pouvoir impersonnel moderne dont ils sont l’incarnation la plus extrême comme un phénomène étranger à l’Europe. Bien au contraire, ce sont précisément l’Europe et l’Occident européen qui ont donné, voire souvent imposé au monde tout ce sur quoi ce pouvoir s’appuie à l’heure actuelle : depuis la science moderne, le rationalisme, le scientisme, la révolution industrielle et la révolution en général en tant que fanatisme de l’abstraction, jusqu’au culte de la consommation, la bombe atomique et le marxisme, en passant par la relégation du monde naturel dans la salle de bains. Et c’est l’Europe – la démocratique Europe occidentale – qui aujourd’hui reste perplexe face aux conséquences de ces exportations ambiguës. » Essais politiques p. 233.

L’Occident doit donc apprendre à se méfier de ses propres pensées, du matérialisme qui est à la base de sa conduite car le communisme ne représentait qu’une sorte d’expérimentation de l’ « Ordre de la Mort ».

En quelque sorte, l’ « Ordre de la Mort » ne s’est pas encore déployé dans toute sa puissance. Les régimes communistes ne sont qu’un avant-goût de cet Ordre dont la logique interne est encore contenue à l’état de germe dans nos pensées d’occidentaux.

« Les systèmes totalitaires contemporains représentent l’avant-garde du pouvoir impersonnel qui entraîne le monde de plus en plus avant sur sa voie irrationnelle, voie bordée de campagnes dévastées et de rampes de lancement. (…) La meilleure façon de résister au totalitarisme, c’est tout simplement de l’extirper de notre propre âme, de notre propre milieu, de notre propre pays, de l’expulser de l’homme contemporain. La meilleure façon d’aider ceux qui souffrent sous les régimes totalitaires, c’est, dans le monde entier, de faire front au mal que ce système constitue, où il puise sa force, dont il émerge en tant qu’avant-garde. » Essais politiques p. 244.

On peut donc dire que pour Havel, l’État totalitaire véritable est encore à venir.

2 – LA CULTURE ENTRE LE DROIT ET L’ÉCONOMIE

Introduction : Havel est-il un homme d’État ?

Ce n’est pas par simple modestie que Havel avait toujours repoussé tout engagement direct dans la politique. C’est qu’en effet, selon lui, entre dissidence culturelle et exercice du pouvoir il y a un pas que Havel se refusait à franchir parce qu’il ne voulait pas que Culture et Politique soient un jour confondues ; en conséquence, l’arrivée de Havel à la fonction suprême en 1989 pose problème puisque dans une certaine mesure, ce pas semble franchi. Nous réfléchirons à cela en ayant en conscience les arguments de Havel justifiant sa nouvelle position. De cette réflexion découlera la pensée de la différence et du lien qui existent entre Culture et Dissidence.

1° Culture et Législation

Introduction

Havel n’a pas précisément réfléchi au problème du lien entre le Droit et l’État (sa réflexion dans le cadre de la Charte 77 ayant plus trait à la défense du Droit par ceux qui ne font pas partie de l’État) et encore moins à celui avec l’économie.

Sa pensée ne comporte guère que quelques esquisses de réflexion dans ce domaine. Toutefois, à la lumière des concepts que nous avons pu à présent approfondir, ces esquisses prennent une certaine dimension.

L’ « État Spirituel »

Par « État Spirituel » ou « État Culturel », Havel veut définir une nouvelle forme d’organisation étatique fécondée par des conceptions culturelles. Ce point que Havel estime être l’objectif principal de son engagement politique est décrit dans les Méditations d’Été.

« Un État n’est pas quelque chose d’indépendant de la société, qui plane au-dessus ou hors d’elle, qui n’est qu’un mal nécessaire, anonyme et bureaucratique. L’État est le produit de cette société, il est son expression, son image, une structure que la société crée pour elle-même, qui est l’outil de son accomplissement. Si nous voulons créer une société valable et humaine, capable de contribuer au « redressement général de l’homme« , nous devons édifier un État valable et humain. Cela signifie un État qui ne va plus opprimer, humilier et nier l’Etre humain libre, mais qui, au contraire, lui permettra de s’épanouir. Donc un État qui ne reléguera pas nos âmes et nos coeurs dans l’alcôve de la « superstructure » tolérée et soignée pour des raisons décoratives. » Méditations d’Été p. 129.

Si l’on s’imprègne du sens du premier chapitre des Méditations d’Été, où il est question de l’élaboration de la nouvelle constitution tchécoslovaque, on découvre que le problème fondamental que tente d’y résoudre Havel est le suivant : comment donner, dans un système législatif, la place centrale à l’homme libre et responsable.

On trouve au coeur de cette réflexion le souci constant de Havel que les institutions politiques ne puissent s’accaparer un pouvoir dévolu aux citoyens. Havel veut donc faire de l’homme l’axe de toute vie politique.

Havel ne propose pas de solution parce que chaque solution devra être prise en fonction de chaque pays, de son histoire et de sa législation. Havel ne propose pas de modèle d’État humain justement parce qu’un État ne sera véritablement humain que s’il se construit « par la base » en tenant compte des différences culturelles et spirituelles de chaque pays. Par contre, le souci de Havel est que la nécessité de fonder un tel État devienne peu à peu un souci pour le plus grand nombre d’êtres humains.

« Voilà mon utopie personnelle. (…) un changement fondamental et positif est conditionné par un mouvement important dans le domaine de la pensée et non par un « truc » de stratégie. J’ai du mal à imaginer qu’un système tel que j’ai essayé de le décrire ici puisse se réaliser sans ce que j’appelle « un retour de l’homme à soi ». Ce n’est pas tel révolutionnaire ou tel réformiste qui peut réaliser ce mouvement. Cela ne peut advenir que comme l’expression naturelle d’un état d’esprit plus général, un état d’esprit dans lequel on est capable de voir au-delà du bout de son nez, de se prendre en mains – dans la perspective de l’éternité – pour ce qui ne nous concerne pas directement, sacrifiant une partie de nos intérêts personnels à l’intérêt général. Sans cette mentalité neuve, même le projet le plus ingénieux d’un nouveau système social ne servira à rien. » Interrogatoire à distance p. 22.

2° Culture et Économie

Les ex-dissidents qui ont côtoyé Havel sont plutôt réticents en ce qui concerne le phénomène de l’économie. Selon eux, il s’agit d’une activité si éloignée de la Culture que les hommes de culture ne peuvent avoir dessus aucune prise. C’est exactement ce qui s’exprime à travers les propos de Joska Skalnik, dirigeant de la section Jazz de Prague et ami de Vaclav Havel à qui il a enseigné l’art de la Culture underground :

« Les artistes peuvent changer la vie et le regard que l’on porte sur la vie, mais ils ne peuvent pas changer l’économie ! La Culture ouvre la liberté, mais elle ne prend pas les ouvriers par la main. »

Ce n’est pas précisément la position de Havel qui essaie de comprendre l’économie à partir des concepts qu’il a mis en place dans les Lettres à Olga.

L’Économie et la Vie

Dans les Méditations d’été, Havel envisage le problème de l’économie et s’interroge sur la façon dont ce phénomène doit être pensé. Cette partie de son analyse nous intéresse parce qu’il ne s’agit pas d’une analyse proprement économique mais parce qu’Havel définit le rapport juste de la pensée au phénomène économique, c’est-à-dire de la culture en tant que connaissance à l’économie.

Dans un pays où l’économie relevait de l’exercice exclusif de l’État, la question de savoir quel lien celle-ci doit entretenir avec ce dernier est primordiale. Nous comprenons sans doute mieux le lien qui unit la culture à l’État dans la pensée de Havel après avoir examiné celui qui unit l’État à l’économie.

« Si le pouvoir totalitaire reconnaissait les garanties institutionnelles de la pluralité économique et qu’il s’engageait à les respecter, il reconnaîtrait du même coup la légitimité d’autre chose que son propre droit totalitaire, de quelque chose de supérieur à lui et le restreignant légitimement. Bien sûr, en faisant une chose pareille, le pouvoir nierait alors son totalitarisme même et cesserait de l’être. «  Essais politiques p. 177.

Tout comme la Culture, l’Économie souffre lorsque l’État tente de lui imposer un ordre qui ne correspond pas à ses principes. Car, pour Havel, l’économie semble obéir aux mêmes lois que la Vie, c’est à dire à la Négentropie telle que nous la définissions dans le premier chapitre.

« (…) un système économique dans lequel tout appartient aux hommes concrets, qui en sont par conséquent responsables, un système dans lequel existent – défini par la législation – l’indépendance et le pluralisme absolus des sujets économiques et dont les mécanismes dépendent notamment de la loi du marché. Seul ce système économique est naturel, a un certain sens et peut mener à la prospérité parce qu’il correspond à la nature de la vie : la vie est infiniment complexe et mystérieusement multiple, et ne peut donc être englobée ou planifiée par un cerveau central. La volonté d’unifier tous les sujets économiques sous la direction d’un État qui en soit l’unique propriétaire, et de soumettre toute la vie économique à une Raison centrale unique, soi-disant plus intelligente que la vie, nie les principes même de la vie. » Méditations d’Été p. 64.

L’Économie est Négentropique.

Mais, rappelons-le, il ne s’agit que d’une tentative encore très rudimentaire de la part de Havel pour tenter de comprendre, à l’aide de ses concepts, le phénomène de l’Économie. Sa pensée sur ce point, bien qu’elle semble pour le moment, sur certains points pratiques, adopter les thèses du libéralisme, changera certainement en se clarifiant.

Car si Havel rejette l’idée d’un centralisme étatique sur l’économie, il pense la nécessité d’une législation des rapports économiques. Le comment est encore a déterminer.

En matière économique, le souci constant de Havel n’est pas d’adhérer à telle ou telle doctrine mais que dans chaque domaine de la vie pratique, notamment l’économie, l’individualité humaine puisse s’épanouir.

3° Méfiance vis-à-vis de l’État

Introduction

Dans ce domaine également, les anciens dissidents semblent plutôt réservés quant à une participation active en vue de réformer l’État de l’intérieur. Comme l’exprime à nouveau Joska Skalnik, une situation d’indépendance face à l’État, voire d’opposition constante à lui, est le propre de l’attitude d’un homme de culture.

« Je suis retourné dans le mouvement indépendant parce qu’il faut toujours des contre-pouvoirs pour dire « attention » et porter un regard critique sur tout. Je me suis battu vingt-cinq ans dans des structures indépendantes. Pour moi, le plus important c’est d’apprendre aux gens à se servir de la parole. Ca ne se passe pas dans un gouvernement. Ma place est parmi les peintres, pas parmi les fonctionnaires. » Joska Skalnik

a) Ne rien attendre de l’État

Dans un article sur la Charte 77, Josef Sladecek, signataire, déclare :

« La Charte 77 est un mouvement de citoyens qui ont refusé l’illusion selon laquelle la liberté s’obtient de quelqu’un, par supplication ou par force. Ils ont compris que la liberté, c’est avant tout le souci de la liberté. » Revue Recherche 34, p. 131.

Cette attitude nouvelle face à l’État est sans conteste une force morale qui a permis à la dissidence de supporter les pressions exercées sur elle. Il me semble que cette attitude, cette conception de l’État et de la place que l’individu doit tenir en face de lui, est une notion nouvelle même pour le citoyen d’Europe de l’Ouest.

En fait, pour la Dissidence, un citoyen est autant responsable de l’État dans lequel il vit que cet État est responsable de lui.

L’individu a le même droit d’exiger l’application des lois que l’État.

« Bien entendu, la responsabilité en matière d’application des droits civiques dans le pays incombe, en premier lieu, au pouvoir politique de l’État. Mais pas à lui seul. Car chacun de nous a sa part de responsabilité en ce qui concerne la situation générale et par conséquent aussi l’application des pactes dûment ratifiés, qui d’ailleurs y engagent non seulement les gouvernements mais également tous les citoyens ». Charte 77.

Ce qui signifie que l’individu n’est pas « à charge de l’État », qu’il est un être libre et responsable de lui-même.

L’État n’a aucun droit à la prétention d’éduquer et de former des citoyens, il n’a aucun droit de former les consciences ni de faire leur éducation morale.

C’est pourquoi, lorsque l’on s’adresse à lui pour que soit respecté les Droits de l’Homme, par exemple, ce n’est pas une faveur que l’on sollicite de la bienveillance de l’État, c’est une exigence que l’on formule.

« Les droits de l’homme sont universels et indivisibles. La liberté aussi est indivisible : si elle est contestée à qui que ce soit au monde, elle est contestée en tant que tel et par là indirectement à tous les hommes. » Méditations d’Été p. 103.

Les droits de l’homme n’appartiennent à aucun état mais à l’ensemble de l’humanité.

Pourquoi ?

Parce que, au sein de l’Etre, l’homme découvre qu’il est intersubjectivement lié à tous les êtres, c’est à dire à tous les autres hommes. Il découvre que sa liberté est liée, et plus exactement reliée, à tous les autres hommes par un réseau existentiel. La liberté et les Droits de l’Homme ne sont donc pas des principes uniquement législatifs, ce sont avant tout des faits existentiels. C’est seulement dans un second temps que l’État (ou non) vient se porter garant de cette liberté existentielle de l’homme.

La Liberté et les Droits de l’Homme ne sont donc pas le monopole des États parce qu’il sont consubstantiels à l’être de l’homme et à l’humanité.

b) L’État n’est pas propriétaire des individus

Dans une allocution télévisée à propos du droit d’ingérence (dans le contexte de la répression du peuple kurde par l’Irak), Havel a clairement défini comment l’État doit se considérer lui-même : il n’est pas propriétaire des individus.

Cette notion apparemment secondaire est pourtant fondamentalement nouvelle, même pour les démocraties occidentales : elle remet en question la notion de Volonté générale dont se croit investi l’État et par laquelle il pense que l’individu doit se mettre à son service.

En effet, si l’État n’est plus propriétaire des individus, cela signifie que le moi individuel est une valeur placée plus haut que la valeur accordée à la communauté et à l’expression de ses décisions.

De ce fait, la limite instituée à une décision commune doit être celle de l’intégrité de l’individu. Restant, bien évidemment, à définir pour chaque cas précis où se situe la limite de la souveraineté de l’individu.

Mais déjà cette façon de penser implique un changement radical du mode d’agir politiquement : aucun individu ne peut être tenu par un État de rester dans les limites territoriales de cet état. Toute personne, en dehors d’un état donné peut se sentir responsable pour une autre personne dans un autre état et agir en conséquence sans que l’État n’ait le droit de s’y opposer.

La pensée de Havel inaugure donc bien un nouveau rapport de l’individu libre et responsable vis-à-vis de la Société et vis-à-vis de l’État.

Ce nouveau rapport ne pourra pas seulement s’établir grâce à des changements constitutionnels et institutionnels mais par des changements d’attitude morale et de conception de la Société et de l’État.

c) La liberté de la Culture face à l’État

Dans une allocution à l’Union des écrivains (non traduite), Havel définit quelles doivent être les tâches de la culture : celles-ci doivent lui être données de l’intérieur et jamais par l’intervention d’un organisme extérieur. La seule mission de la culture est de se réaliser elle-même et non de répondre à quelque objectif imposé que ce soit.

Ce qui précède nous invite donc à penser une liberté totale de la culture vis-à-vis de l’État. C’est en effet ce à quoi Havel tente de parvenir et ce qu’il cherchera à réaliser lorsqu’il assumera sa fonction publique : libérer les institutions culturelles de toute institution liée à l’État. L’objectif dans l’entreprise de Havel est donc de doter la culture d’une autonomie réelle.

Pour parvenir à cette autonomie réelle, il sera nécessaire que la culture trouve son propre mode de financement.

Bien que cet aspect de la pensée de Havel puisse paraître utopique, surtout au regard du contexte français, il n’en est pas moins une conséquence inévitable de la volonté de Havel de donner son entière liberté à la culture. Cette conception d’un mode de financement est intrinsèquement liée à une prise de position conceptuelle.

 » Je ne crois pas que l’État devrait particulièrement subventionner la culture en tant que domaine de l’activité humaine et je partage moins encore l’indignation et les soucis de nombreux artistes qui craignent que notre époque ne détruise la culture. La plupart de nos artistes se sont habitués à la générosité sans fin de l’État. (…) » Méditations d’Été p. 145.

d) L’État et la prise en charge de l’entropie culturelle : prise en charge de l’Histoire

Par contre, il existe un domaine où l’État doit exercer une responsabilité dans le monde de la culture : il doit assumer la culture dans ce qu’elle a de statique, figée, entropique. Par cela, il faut entendre l’histoire de la culture, la thésaurisation du passé culturel. Cet aspect est abordé dans les Méditations d’été.

« L’État devrait uniquement donner son appui financier – de manière rationnelle, en exerçant son contrôle, et selon un projet – à ce qui est relatif au patrimoine de l’identité nationale et aux traditions culturelles du pays et que les mécanismes du marché peuvent difficilement rentabiliser. Je pense aux monuments historiques (on ne peut pas transformer tous les châteaux en hôtels qui rapporteraient l’argent nécessaire à leur entretien, et ils ne seront pas non plus occupés par les anciens propriétaires aristocrates qui les entretiendraient par respect de la tradition), aux bibliothèques, aux musées, aux archives et à d’autres institutions de ce type qui se trouvent dans un état catastrophique (comme si le régime de l’oubli avait voulu anéantir systématiquement tous ces témoins importants de notre passé). » Méditations d’Été p. 145.

À la lumière des concepts contenus dans les Lettres à Olga, il faut comprendre cette prise de position politique comme la reconnaissance d’une part d’entropie au sein de la culture.

En effet, bien que la vie culturelle, dans son processus de création, soit, pour Havel, l’expression d’un principe négentropique, les oeuvres une fois créées appartiennent à l’Entropie. Elle ont besoin d’être préservées du temps, d’être ordonnées et classées de façon rationnelle. Dans cette fonction, le travail de l’ « Ordre de la Mort » est à sa place, il n’outrepasse pas ses droits. C’est pourquoi l’État, qui dans son principe de fonctionnement est entropique, doit prendre en charge l’historicisation de la Culture.

Le pouvoir de l’État doit donc être réduit (ou plus exactement partagé) en ce qui concerne le citoyen, nul en ce qui concerne la création culturelle, mais étendu lorsqu’il s’agit de prendre en charge la Négentropie culturelle.

3 – L’action culturelle du gouvernement Havel

1° Y a-t-il eu une politique culturelle du gouvernement Havel ?

Arrivé à ce point de mon étude, il me semble pouvoir affirmer que l’action entreprise par Havel dans le domaine culturel n’a pas précisément la cohérence d’une action telle qu’elle pourrait être étudiée par exemple en France avec une politique telle que celle d’André Malraux. La raison en est simple :

a) Tout d’abord la politique du gouvernement n’a été que très peu de temps conduite véritablement par Havel ou des ministres qu’il aurait choisis personnellement.

En effet, son premier ministre a d’abord été Marian Shalfa remplacé ensuite Vaclav Klaus, c’est-à-dire un communiste et un ultra-libéral, tout deux ne représentant aucunement la pensée véritable de Havel, et surtout pas dans le domaine culturel.

b) Les collaborateurs directs de Havel, qui ont effectivement été pour la plupart d’anciens artistes, ont été confrontés à des tâches, ou trop éloignées de la Culture, ou trop directement impliquées dans les problèmes immédiats qui se posaient après la Révolution de Velours. De ce fait, ils n’ont pas pu véritablement se confronter au problème de la Culture dans son ensemble.

Il m’a cependant été possible, dans le cadre de cette question du lien entre Culture et État, d’observer un certain nombre de traits spécifiques intéressants :

La plupart des collaborateurs de Havel attachent beaucoup d’importance à la qualité du contact et des relations humaines. On sent très vite que le respect accordé à la personne qu’ils ont en face d’eux n’est absolument pas fonction de son importance diplomatique ou de sa position hiérarchique. Cette façon de procéder me semble être directement liée avec ce que Havel nomme « la courtoisie » dans un « État Culturel ».

On peut observer chez ces collaborateurs une interrogation constante sur la notion d’obéissance à l’État en tant que l’État serait un ordre supérieur. Le « devoir de réserve », ou la fidélité à la politique générale du gouvernement lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec celui-ci sont pour eux de véritables cas de conscience.

De même Havel lorsqu’il déclarait avec une certaine gêne devoir cacher certaines choses et ne pas dire toute la vérité. On comprend d’autant mieux ce dilemme que le système communiste qu’ils avaient combattu se fondait sur ce principe d’obéissance absolue à l’État.

Il apparaît clairement, du moins il me semble, que la notion de responsabilité morale individuelle qu’ils se sont forgés dans les années de dissidence est incompatible avec l’obéissance collective exigée par un organisme tel que le corps de l’État. Pour le moment, ces anciens dissidents supportent ce dilemme avec une souffrance intérieure dont ils n’hésitent pas à témoigner.

Il est fort probable que de cette situation surgisse une remise en cause du système étatique tel qu’il existe afin de permettre l’intégration de la notion de « Vie dans la Vérité ». Car entre ce qu’ils pensent juste et ce que l’État exige de dire et de faire, ces anciens dissidents ne semblent pas près de se confirmer aux normes.

2° La politique scolaire de Havel

Un point fondamental de l’action culturelle de Havel est, en tout état de cause, son engagement dans le problème de l’éducation. C’est dans l’École et la formation que l’on peut reconnaître une ligne directive très nette d’une pensée politique de la Culture.

En effet, Havel, malgré son faible pouvoir décisionnel en ce domaine, soutient de manière directe et officielle des institutions scolaires basées sur le principe de l’indépendance par rapport à l’État. Il s’agit des écoles Rudolf Steiner qui fonctionnent sur le principe de l’autogestion et qui correspondent en France à certaines de nos écoles de pédagogie expérimentale sous contrat. En effet, fin juillet dernier, Havel assistait personnellement à l’inauguration de l’École Rudolf Steiner de Prague.

Une telle école a comme particularité d’être indépendante de toute confession religieuse et de ce fait ne correspond pas à l’idée d’école privée telle qu’elle est pensée en France, mais constitue un moyen-terme où seule compte la qualité de la pédagogie et non plus le programme prédéfini par l’État ou l’enseignement d’une confession religieuse.

Havel semble donc avoir choisi de soutenir ouvertement ce type d’institution scolaire parce qu’elle est centrée sur elle-même, sur l’idée de pédagogie et de devenir humain. Entre ces deux domaines très caractérisant que sont le public et le privé, Havel conduit donc une politique à part visant à soutenir l’indépendance d’une institution scolaire libre qui se donne à elle-même ses propres principes et ne les reçoit d’aucun agent extérieur tel que l’Église ou l’État.

4 – L’action politique des dissidents et des artistes sous le Gouvernement Havel

Tenter de distinguer plusieurs aspects du rôle qu’a joué la Culture dans le gouvernement Havel n’est pas chose facile en raison de la confusion qui a régné entre les différents domaines culturels, politiques ou économiques. Mais c’est peut-être justement de cette confusion qu’il faut d’abord rendre compte.

Un des plus flagrants exemples dont je puisse témoigner est le concert des Rolling Stones à Prague. Havel avait en effet invité officiellement le groupe de rock. Dans le même temps, Jiri Dienstbier, ministre des Affaires étrangères, lançait dans toute l’Europe une série d’invitations à ce concert.

Étaient invités de nombreux hommes d’affaires comme des diamantaires d’Anvers, le directeur de Kodak, etc. A la fin du concert, profitant de l’ambiance ainsi créée, les collaborateurs de Havel proposent de parler affaire…

On voit donc que, dans ce cas précis (mais il est représentatif), la Culture a servi de point de convergence entre politique et économie.

a) La section Jazz et la Charte 77

On cite souvent le rôle qu’a eu la Charte 77 mais rarement celui qu’a eu, en parallèle, la section Jazz et de Joska Skalnik, vice-président de la section de Prague. Ce personnage est en effet l’un de ceux qui a animé de la façon la plus importante le réseau underground et a enseigné à Havel le pouvoir de la contre-culture.

« Si la Charte 77 pensait la section Jazz agissait. » (Joska Skalnik)

Il s’agissait par exemple, à chaque occasion de rassemblement important des membres de la Charte 77, d’organiser les déplacements secrets, de répandre l’information partout où cela était possible.

Mais il s’agissait de bien autre chose qu’une simple structure d’organisation. Au fond, la section de jazz était l’expression insoumise de la créativité culturelle que les chartistes s’étaient donné pour mission de défendre. Il incarnait la liberté de la Culture, le dynamisme existentiel de la création et la véritable solidarité de ceux qui partagent une passion artistique. La section Jazz a joué un rôle fédérateur. C’est en ce sens, comme l’écrit Havel dans son Interrogatoire à distance, qu’il représentaient une menace pour le Pouvoir :

« Par rapport à ce qui se passait il y a encore une dizaine d’années, il existe aujourd’hui un organisme indépendant de contrôle du pouvoir, la Charte 77, mais aussi plusieurs phénomènes nouveaux. Le cas de la section de jazz de l’Union des musiciens en est un exemple type. En fait, il ne s’agissait pas d’une association d’opposition ou dissidente, la section de jazz n’avait pas été créée pour donner lieu à une confrontation politique. Ses membres faisaient bien leur travail, ils faisaient ce que, théoriquement, tout le monde devait faire. Mais le pouvoir s’est senti menacé par le dynamisme, la passion et la liberté de cette activité qui allait à l’encontre de sa politique de manipulation générale. Aussi, a-t-il décidé de coincer la section de jazz. Celle-ci, en tant qu’organisation qui faisait auparavant partie des structures officielles, ne s’est pas laissé faire, et depuis trois ans, elle lutte courageusement pour sa survie. » Interrogatoire à distance p. 149.

A travers cet exemple, il apparaît donc clairement que c’est la créativité en tant que telle (ce que Havel nomme le contact avec l’Etre) qui constitue une menace pour le Pouvoir Totalitaire. Le dynamisme d’une individualité libre créatrice dans la sphère de la Culture l’effraie. Même si elle ne constitue aucune menace apparente : en présence de l’ « Ordre de l’Esprit », l’ « Ordre de la Mort » est mis à nu.

b) People to People

Il s’agit de l’un des plus gros projets culturels lancé par le gouvernement de Vaclav Havel, et celui qui semble être le plus conforme à ses positions politiques.

Les 19, 20 et 21 octobre 1990 avait lieu dans la ville de Prague, pour le lancement de ce projet, une soixantaine d’expositions, des dizaines de happenings. Les théâtres étaient tous remplis, les clubs occupés, les tavernes transformées, et la prestation des groupes retransmise par la télévision mobilisée.

Au total cette entreprise rassemblait plus de trente-cinq scènes dans toute la ville.

L’idée était de lancer les cérémonies pour une assemblée européenne des citoyens.

Car le rêve d’Havel et de la Charte 77 est de relayer, « par le bas » dans toute l’Europe, la dynamique créée « par le haut » avec la conférence d’Helsinki.

A travers ce projet, on voit que l’ambition de Havel reste toujours de créer, à partir d’un des liens que peut tisser la culture, une vaste communauté humaine qui sache prendre directement en charge la politique.

Havel cherche en effet, dans le but que les décisions politiques soient suivies d’effets, qu’elles se réalisent par la base. La culture doit agir comme pôle de rassemblement. Mais la spécificité de la Culture est de permettre un rassemblement dans la diversité, sans renier quoique ce soit de la différence de chacun.

La culture est donc, pour Havel, la base d’une union libre entre les citoyens, semble-t-il destinée en cela à supplanter, dans une vision politique à très long terme, les partis politiques.

« La perspective d’un avenir meilleur pour le monde ne réside-t-elle pas dans une communauté internationale des ébranlés, une communauté qui, sans tenir compte des frontières nationales, des systèmes politiques en blocs, demeurant en dehors du grand jeu de la politique traditionnelle, n’aspirant ni aux fonctions ni aux secrétariats, tentera de faire une force politique réelle de la conscience humaine, ce phénomène tant décrié à présent par les technologues du pouvoir ? » Essais Politiques p. 247.

* * *

Une « Révolution » Havelienne ?

A travers l’ensemble de l’étude que nous avons mené, il semble clair qu’un trait fondamental de la pensée de Havel s’est dégagé : par son attention particulière au phénomène culturel et à la façon dont celui-ci s’intègre dans le tissu social, le transforme, le vivifie, le spiritualise et l’assainit en luttant contre l’ « Ordre de la Mort », Havel ressent la cohérence interne de ce phénomène et sa fonction existentielle. De fait, on pourrait caractériser la pensée politique de Havel en matière de société comme une invitation à la prudence lorsqu’il s’agit d’intervenir « par le haut » sur le tissu social. Il semblerait même que, pour Havel, ce genre d’action soit à proscrire plutôt qu’autre chose, ce qui signifie la mort d’une certaine forme de politique.

Au contraire, dans sa philosophie et dans ses actions, Havel invite à une action « par le bas », c’est à dire au niveau des citoyens eux-mêmes.

La Culture a pour mission, dans cette entreprise, de créer des pôles de convergence. Le tissu social pourra peut-être être régénéré, mais par une prise en charge de lui-même par lui-même. Pour cela, il avait besoin d’un début de connaissance de son fonctionnement interne et de son rôle existentiel : la philosophie de Havel tente de lui en apprendre les rudiments.

 » Une renaissance spirituelle telle que je la conçois (j’en ai parlé autrefois en termes de « révolution existentielle) ne va pas tomber du ciel ou être apportée par un nouveau Messie. C’est nous tous qui, ici et maintenant, pouvons et devons faire quelque chose. Personne ne le fera à notre place (…). Les métamorphoses de l’esprit et l’évolution dans le domaine de la morale ne se passent pas hors du monde, au dessus de lui ou dans un autre monde, elles se passent ici-même. Elles se manifestent dans la vie sociale, nous en sommes informé et nous pouvons en juger la portée grâce à leurs effets – de la même manière que l’idée du sculpteur se manifeste sur la statue. Il n’est donc pas question d’inventer d’abord un monde meilleur idéal pour seulement ensuite le réaliser. On conçoit cette idée et on la rend apparente en vivant dans le monde ; on la crée, pour ainsi dire, à partir du « matériau du monde« , en la nommant avec le « langage du monde« . Interrogatoire à Distance p. 17.

CONCLUSION

A la lumière de cette étude nous pouvons comprendre que, de même qu’il est problématique de définir Patockà comme un « philosophe engagé », on doit user de la plus grande prudence avant de définir Havel comme un artiste engagé.

Nous pouvons tout à fait comprendre les nombreux avertissements des intellectuels tchèques sur ce point, par exemple celui de Valérie Löwit :

« Ainsi, il est significatif que, dans la mesure où la réflexion sur le sens et le destin de l’Europe occupe une place importante dans la pensée de Patockà, on soit tenté – ici explicitement, là-bas plus ou moins inconsciemment – de tirer abusivement sa philosophie vers une réflexion sur le politique et d’en faire « le » philosophe engagé (quand ce n’est pas le penseur de la dissidence) dont l’oeuvre serait une longue méditation sur la liberté puisant à la source de l’histoire contemporaine. Et il est pour nous instructif de constater que cette contradiction donne lieu à un chassé-croisé des interprétations entre Prague et Paris : car ce qui est là-bas dépolitisation, refus de l’hypertrophie du politique, nous l’interprétons ici en surestimant le rôle du contexte politique, ce qui nous fait perdre de vue les enjeux véritables.

Car la pensée du fondement de l’histoire et de la politique est aussi celle de leurs limites. Si, dans sa démesure, le totalitarisme fait entrevoir la limite en la franchissant, c’est qu’il montre où la politique commence, mais aussi où elle finit. » Revue Autrement p. 227.

La pensée de Havel permet de comprendre cette réticence.

En effet, il peut apparaître juste de dire que Havel est un « écrivain engagé ». Son action en tant qu’intellectuel dissident ou homme politique est là pour le rappeler.

Cependant, ce terme ne convient plus si nous le pensons comme la fusion de l’activité culturelle et de l’activité politique en un même « combat ».

Car chez Havel, il y a d’abord une très nette volonté de discernement entre le domaine du Culturel et le domaine du Politique.

La Culture oeuvre dans l’Ordre de l’Esprit.

La politique s’exerce dans l’Ordre des Choses.

Si la Culture parvient, en fin de compte, à avoir une influence sur la politique en transformant de l’intérieur la société, c’est de façon indirecte.

La Culture inscrit tout d’abord son action dans la Mémoire de l’Etre et ainsi modifie l’Etre lui-même. Par voie de conséquence, l’Ordre des Choses, qui se compose en partie de l’Ordre de l’Etre, s’en trouve à son tour modifié. C’est alors et seulement alors qu’une action culturelle a des répercussions politiques.

Mais rappelons-le : le pouvoir de la Culture est existentiel, jamais directement politique.

C’est pourquoi, en tant qu’il inaugure une philosophie du « retour à l’Etre », on doit dire que Havel est un homme de la Culture, pas un homme de la Politique.

A présent que sa démarche est clarifiée, il me semble possible d’en imaginer les conséquences pour un futur plus ou moins immédiat.

A plus d’un titre, sa position politique présente est inconfortable. Car la « Révolution existentielle », qui était et qui est restée le but primordial de Havel, n’est pas une révolution qui passe par le Palais mais par l’ensemble des individus. En aucun cas, un changement d’attitude de la civilisation moderne aussi radical ne sera introduit par telle ou telle réforme étatique voulue par un personnage haut placé. Cela, Havel le sait pertinemment.

Le peu de pouvoir qu’il exerce et sa volonté de se tenir au-dessus des débats politiques quotidiens montrent clairement que Havel n’est pas un homme d’Etat inséré dans le jeu de la politique traditionnelle.

En fait, il tient à sa fonction uniquement parce que celle-ci lui permet (tout en étant garant de la République et des Droits de l’Homme de son pays) de dire un certain nombre de choses. La mission qu’il s’est fixée pour le moment est d’utiliser les moyens mis à sa disposition par sa fonction pour contribuer, par sa parole, à ce changement profond des mentalités.

Est-ce un bon choix ?

Il serait permis d’en douter en constatant le recul considérable de sa popularité depuis sa récente réélection : bien qu’il bénéficie de plus de moyens pour être entendu, il n’en est pas pour autant mieux écouté.

Je crois que l’on peut comprendre l’obstination de Havel à rester au pouvoir de la manière suivante :

Havel pressent, ou du moins croit deviner, que si notre époque n’opère pas très prochainement un retour radical à l’Etre, un nouveau Totalitarisme (dont le communisme n’était que l’avant-garde) risque de s’abattre sur la civilisation occidentale toute entière.

Que des hommes comme lui soient au pouvoir à ce moment-là pourrait peser de façon importante dans la balance du destin du monde.

BIBLIOGRAPHIE

Aux éditions de l’Aube

De Vaclav Havel :

Interrogatoire à distance, 1989.

Quelques mots sur la parole, 1989

Slovo o slovu, 1989

L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge, 1990

Lettres à Olga, 1990

– Avec François Mitterrand, Sur l’Europe, 1991

Méditations d’été, 1991

L’anatomie du gag, 1992

Anticodes, 1992

Sur la métaphysique dialectique, 1992

Sur Vaclav Havel :

La révolution de velours, Yves Barelli, 1990

Pour Vaclav Havel, Friedrich Dürrenmatt, 1990

Le quatuor de Prague 1968-1990, Tristan Cabral, 1990

Vaclav Havel, la Biographie, Eda Kriseova, 1991

Aux éditions José Corti

Bohumil Hrabal, Vaclav Havel, 1991

Aux éditions Calmann-Lévy

Essais politiques, Vaclav Havel, 1989

Lettre ouverte à Gustav Husak

Le sens de la Charte 77

Le pouvoir des sans-pouvoir

Histoires et totalitarisme

Anatomie d’une réticence

La politique et la conscience

Face aux juges

Aux éditions Gallimard

La fête en plein air, Vaclav Havel, 1969

Audience, Vaclav Havel, 1980

Vernissage, Vaclav Havel, 1980

Pétition, Vaclav Havel, 1980

La Charte 77, 1980

Largo desolato, Vaclav Havel, 1985

La grande roue, Vaclav Havel, 1987

Tentation ; Assainissement, Vaclav Havel, 1991

Le rapport dont vous êtes l’objet, Vaclav Havel, 1992

Difficulté accrue de se concentrer, Vaclav Havel, 1992

Le Théâtre et le Pouvoir, Vaclav Havel, 1992

Édition Les Trois Arches

De Socrate à Vaclav Havel ou l’Europe, terre de dialogue, Ha Vinh Tho, 1990

Éditions Talus d’Approche

Le Démon du consentement, Dominik Tartarka, 1986

Éditions Jérôme Millon

L’idée de l’Europe en Bohème, Jan Patockà, 1991

Éditions Presses Pocket

L’Art et le Temps, Jan Patockà, 1990

L’écrivain, son objet, Jan Patockà, 1990

Non traduits – Editions originales tchèques, allemandes et canadiennes

L’ange gardien

Un papillon sur l’antenne

Aide-mémoire

Tant pis

Le Destin Tchèque ?

La responsabilité en tant que destin

Six remarques à propos de la Culture

Thriller

Friedenspreis des Deutschen Buchhandels 1989

– Préface à l’édition des Complices publié chez Sixty-Eight Publishers en 1976.

Allocution à l’Union des écrivains en Tchécoslovaquie

REVUES

La vérité sur l’économie tchécoslovaque, Ota Sik, éd. Fayard, 1969

Nous dissidents, revue Recherches n° 34, octobre 1978

Est, le nouveau pouvoir, revue document Observateur, 1990

Regard sur la production cinématographique en Tchécoslovaquie, Greta des Arts appliqués, Ministère de l’Éducation Nationale, Novembre 1992.

ARTICLES DE PRESSE

Entretien avec M. Vaclav Havel, le Monde du 19 Mars 1990

M. Havel a été élu chef de l’État, le Monde du 27 janvier 1992

Discours de réception de Vaclav Havel à l’Académie des Sciences morales et politiques, le 27 octobre 1992, Le Monde.

Prague, crayons de combat, supplément Sans Visa du Monde du 31 Décembre 1992

Les Tchèques s’interrogent sur leur identité, le Monde du 31 Octobre 1992$

La Liberté est exigeante, entretien accordé à l’Express le 25 février 1993

A propos de l’Édition des oeuvres de Havel en France

En France, règne un certain chaos par rapport à l’édition des oeuvres de Havel.

Les éditions de l’Aube ont entrepris d’en centraliser un certain nombre, mais une quantité importante de textes écrits avant la Révolution de Velours restent inaccessibles.

J’ai pu en retrouver certains au hasard de mes recherches : de petits articles disséminés ça et là dans différentes revues aujourd’hui hors commerce.

On trouve même parfois d’étranges versions « simplifiées » des écrits de Havel, par exemple le texte intitulé Le Théâtre et le Pouvoir qui est en fait un « résumé » du Pouvoir des sans-pouvoir. Je ne suis pas en mesure de dire s’il s’agit d’un résumé écrit par Havel lui-même.

Mais des textes importants, comme Six remarques à propos de la Culture et Thriller qui auraient été très appréciés dans le contexte de notre étude sont introuvables, également en République Tchèque où ils ne circulent même plus sous forme de samizdats. Grâce à la bienveillance de certaines personnes, j’ai pu me faire traduire oralement quelques passages de ceux-ci et en apprécier le contenu.

Cet état de fait est tout à fait préjudiciable, surtout lorsque l’on sait, comme Havel l’indique lui-même dans les Lettres à Olga, qu’il éprouve de grandes difficultés à formuler à nouveau ce qu’il a déjà dit. C’est pourquoi il ne se répète presque jamais : certaines idées qui, une fois écrites, peuvent fonder à l’avenir de façon implicite tout un pan de sa philosophie, ne seront pourtant jamais plus évoquées.

Ce travail a tenté de palier au mieux à cette lacune, tout en sachant que la redécouverte ultérieure des textes de Havel projettera sans doute un éclairage nouveau sur sa philosophie et répondra, je l’espère, aux questions internes qu’en apparence les écrits de Havel laissaient volontairement en suspens.

ENTRETIENS

Je remercie toutes les personnes qui ont aimablement accepté de m’accorder un peu de leur temps précieux.

Fabienne DROUT : Attachée Audiovisuel de l’Ambassade de France à Prague.

Rudolf BIERMAN : Producteur et distributeur de films slovaques.

Eda KRISEOVA : amie de Vaclav Havel, auteur d’une biographie sur Havel, ancienne élève du professeur Jan Patockà.

Pavel LANDOVSKI : acteur, ami très intime de Havel, a participé a la lutte autour de la Charte 77 et aux représentation secrètes des pièces de Havel à Hradecek.

Jean VIARD : Directeur de la collection « Regard croisés » aux Éditions de l’Aube.

Cécile JODLOWSKI : C.N.C., Fonds d’aide aux pays d’Europe Centrale et Orientale.

Daniel BART : réalisateur d’une interview de Havel pour A2 en janvier 90. Accepte de me laisser visionner les 6 heures de rush de l’émission.

Marie-Christine de NAVACELLE : Ministère des Affaires étrangères – Bureau du Cinéma.

Jean-Louis MANCEAU : critique, ancien collaborateur de la revue « Tvar ».

Marie-Elisabeth DUCREUX : historienne chargée de recherches au C.N.R.S., spécialiste de la Tchécoslovaquie.

Petr KRAL : ex-conseiller culturel de l’Ambassade de Tchécoslovaquie à Paris.

Antonin LIEHM : Directeur de la Lettre Internationale.

Jean-Loup PASSEK : Conseiller cinéma du Centre Georges Pompidou.

Jacques RUPNIK : Professeur à l’Institut d’Études Politiques.

Milan UHDE : ex-Ministre de la Culture de la République Tchèque.

Tereza BRDECKOVA : collaboratrice du Gouvernement Havel.

Joshka SKALNIK : ancien membre du gouvernement Havel, ami intime du Président à qui il a enseigné l’art de la culture underground, vice-président de la section jazz de Prague.

Licence Creative Commons
Vaclav Havel : Culture et Dissidence de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
Basé(e) sur une oeuvre à gregoireperra.wordpress.com.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à https://gregoireperra.wordpress.com/.

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