Publié par : gperra | 24 février 2011

La main, Sujet transversal permettant de traiter les notions de conscience, d’art, de technique et de beau en Terminales STT, S et L.

Sommaire : Introduction : 1) Le corps, la main et la philosophie 2) Exercice n°1 : observation de la main d’autrui 3) La main, références culturelles et langage courant I.La main et l’anthropologie 1) La main et la conscience 2) Exercice n° 2 : La conscience, la maîtrise et le tact 3) Exercice n°3 : toucher, ressentir… 4) La main et la verticalité 5) La main et l’espace 6) La main et la parole II. La main et les outils 1) L’Homo Faber 2) Bergson et les outils 3) La technique, une malédiction de la nature humaine ? 4) La main comme éternelle médiation III. La main et l’art 1) La main et le refoulé artistique 2) L’empreinte individuelle et l’empreinte collective 3) Mains et maniérisme 4) La main et la culture IV. La main et la philosophie 1) La main et la représentation Conclusion Bibliographie Filmographie

Introduction : Le corps, la main et la philosophie Quelle est la signification de cet organe du corps humain des points de vue philosophique et culturel ? Que représente-t-il pour l’homme ? Est-on en droit de l’interroger comme un objet pertinent au même titre que les notions philosophiques abordées en cours ? Chantal Jaquet pose directement la question dans son ouvrage : « (…) La question se pose de savoir si le corps est véritablement un objet philosophique. En effet, aussi bien le corps humain en général que le corps propre en particulier semblent échapper à la saisie philosophique1. » Et pourtant, la figure même du premier philosophe, Socrate, révèle que le corps est un objet de fascination à part entière pour la pensée, un mystère qu’il s’agit de percer, ou plutôt dont il faut accepter la séduction, à l’image d’Alcibiade qui poursuit Socrate de ses assiduités dans le Banquet, parce que seul il a su deviner ce que cache cette apparence : « Le cas de Socrate est exemplaire, car il invite à méditer sur l’extraordinaire puissance du corps et à découvrir le dieu caché à l’intérieur. Quel est cet être subversif dont la beauté peut pâlir et la laideur séduire ? Étrange paradoxe que celui de la beauté cachée des laids, car, enfin, Alcibiade est conquis, tandis que Socrate ne cède pas d’un pli face à cet amoureux transi. Quelle est au juste la nature de ce corps qui nous révèle que nous ne sommes pas ce que nous sommes ?2 » On pourrait aussi ajouter : quel est donc le mystère que pouvait donner à penser les mains de Socrate ? Que révèlent-elles de l’homme en général ? Si nous regardons les premières œuvres picturales de l’humanité, notamment dans les œuvres pariétales d’Altamira et Lascaux, on trouve, à certains emplacements, des parois entières couvertes d’une multitude de mains en négatif. On faisait probablement venir les membres des tribus, chacun apposait sa main, puis on soufflait autour une substance de différentes couleurs. Ces lieux où étaient représentés des scènes de chasse, ou des animaux, avaient une telle importance que cet art a perduré plus de 20 000 ans sans modification notable. Quand on sait cela, on peut deviner ce que ces « mains négatives » avaient de fondamental pour l’humanité primitive. Tandis que la représentation des hommes était réduite à une simple esquisse par rapport à des animaux précisément représentés, seules les mains humaines faisaient l’objet d’une représentation figurative aussi précise. Ou, plus exactement, d’une copie négative et non d’une figuration. Qu’y avait-il de si important à percevoir ainsi à la fois la marque et l’image de la main ? Exercice n°1 : observation de la main d’autrui Donner à la main le statut d’objet philosophique à part entière devait consister à porter à l’organe lui-même une certaine attention. Regarder ses mains, celui de son camarade, appréhender l’altérité d’une dimension constamment présente, mais que l’on n’observe jamais qu’en suivant ses gestes ou ce qu’elle accomplit, tel fut l’exercice proposé en ouverture de ce cours. Une classe entière, les avant-bras croisés au milieu de leurs tables, s’exerçait donc à contempler cet objet singulier tout en livrant une intimité dont chacun se demandait ce qu’elle pouvait bien divulguer de soi-même. Les fous-rires, les regards perplexes adressés au professeur, témoignaient ainsi de cette demande à première vue incongrue et gênante, précisément par ce qu’on ne sait pas encore ce qu’une telle observation peut et va dire de soi. Mais une fois le calme instauré, la contemplation de la main acquiert une pertinence insoupçonnée. Les yeux se fixent et examinent la main du voisin, laquelle se présente au premier abord comme amputée d’une partie d’elle-même, comme une nature morte, puisque ses mouvements lui sont provisoirement interdits. Ce fut la première constatation de cet exercice : la main est inséparable des mouvements qu’elle produit. La main est une somme de mouvements. Elle se dissimule derrière ses propres gestes. Furtive, elle glisse d’un mouvement à l’autre, comme si elle n’avait de cesse de dissimuler une nudité révélatrice. Mais révélatrice de quoi ? Que pouvait-on dire des mains de son voisin ? Que peut-on bien lire dans leurs paumes ou dans leurs doigts ? Les réponses furent diverses. Grandes, fines, sales, maquillées, baguées, calleuses, blanches ou ridées, on se demandait ce que tout cela pouvait dire de celui ou celle qui les porte au bout de ses bras. La main, références culturelles et langage courant L’observation s’est donc prolongée d’une série de questions sur le sens que le langage courant ou les expressions usuelles confèrent aux mains : « En mettre sa main à couper » « Y mettre sa main au feu » « S’en laver les mains » « Les mains propres » « La main dans le sac » « Un poil dans la main » « Être doué de ses dix doigts » « Avoir la main verte » « Avoir du sang sur les mains », etc. Le langage et les expressions populaires nous indiquent que les mains sont en rapport avec notre humanité : : on se sert la main, on dit qu’on prend sa vie en main, etc. Il existe un conte de Grimm, La jeune fille sans mains3, qui semble ainsi montrer que ne pas posséder de mains, au sens profond du terme, c’est subir, ne pas être maître de soi-même et de sa vie, être réduit à une certaine animalité. Dans la Bible, l’histoire de Gédéon nous montre qu’il y a un moment où les hommes ont pris la décision « culturelle » de cesser de laper et de prendre de l’eau dans leurs mains. Il semble donc qu’il existe autour de la main un faisceau de significations qui excède sa fonction d’organe. La classe réfléchissait à leur dénominateur commun, en cherchait un. La notion de responsabilité vis-à-vis de l’action accomplie pu ainsi être approchée. En effet, la main est l’organe par lequel nous accomplissons certains actes. Mais à la différence de l’outil qui ne porte pas la trace morale de l’action effectuée, toutes ces expressions semblent vouloir affirmer la dimension d’une trace éthique de l’organe outil, une mémoire morale de ce qui a été réalisé. Ce que j’ai fait de mes mains n’est pas ce que la machine fait ou pourrait faire. L’immense différence entre la main et la machine est précisément dans ce retour qualitatif de l’acte sur l’acteur. Même quand il s’en lave les mains, les mains de l’homme portent la marque de ce geste à jamais, comme Pilate dont la tradition a retenu l’acte même par lequel il escomptait se tenir en dehors de l’histoire. Les élèves ont fait un parallèle avec le célèbre et remarquable film de Tim Burton, Édouard aux mains d’argent, qui montre un être sans mains dont toute l’humanité réside dans l’infinie délicatesse avec laquelle il touche aux choses ou l’effroyable maladresse avec laquelle il les balafre ou les tranche. Comme le précise Jean Brun dans son magnifique essai La main essentiellement : « Ainsi en va-t-il de chacun de nos gestes, la main qui les accomplit met notre signature indélébile au cœur de ce qui nous entoure, car, chaque fois, nous pouvons provoquer chez autrui la blessure qui le ronge ou lui apporter le message qui le sauve. Une main qui se tend ne s’immisce pas impunément dans la chaîne des êtres ; elle se charge du poids de ce qu’elle vient d’inscrire à tout jamais dans la trame du temps4. » Il y a un « je fais » inhérent à l’activité manuelle qui engage la personne humaine justement en tant qu’elle est (ou non) humaine. Ici pouvait donc être abordé, dans le cadre du cours, la distinction entre art, technique et artisanat comme degré probable d’une certaine implication de la main. I. La main et l’anthropologie Les considérations qui précèdent avaient donc pour fonction de susciter un intérêt pour la main susceptible d’ouvrir à l’interrogation philosophique proprement dite. Pour ne pas que le cours s’engage alors dans les voies de l’herméneutique des symboles (la main en tant qu’image de la protection divine dans la religion musulmane revenait spontanément dans les propos de certains élèves imprégnés de cette culture), il s’est avéré nécessaire et judicieux d’orienter les recherches vers l’anthropologie et ce qu’elle était en mesure de dire de précis sur la question de la main humaine. La main et la conscience Nous nous sommes alors attardés sur l’ouvrage de Jean Piveteau, La main et l’hominisation5, qui décrit la structure même de la main, les gestes qu’elle peut accomplir, les différentes préhensions. On insista alors sur ce qu’on appelle la « préhension de délicatesse », geste que seul l’Homo sapiens est en mesure d’accomplir. Cette propriété concrète, appréhendée de manière sensible, doit alors être rattachée à la notion selon laquelle la particularité humaine est celle de l’emplacement de son trou occipital. On peut alors montrer en quoi cette structure unique différencie radicalement l’homme des autres animaux. La particularité et le sens que peut revêtir la station debout apparaissent, dans ce contexte, dans une optique qui permet de cerner la notion de conscience du point de vue anthropologique et philosophique. Jean Piveteau propose ainsi la définition suivante : « Nous ne pouvons pas avoir une idée précise sur les capacités techniques de la main des Australopithèques. Mais nous avons l’impression que ces Primates étaient très près du point d’hominisation et l’on peut se demander si leur pensée n’atteignait pas, par intermittences, ce dédoublement où elle se prend pour objet6. » Pour les élèves de STT, cette définition est apparue comme acceptable, car elle n’ôte pas la pensée aux animaux (au sens où ils définissent spontanément la pensée) et évite ainsi de se confronter au sempiternel « mais moi monsieur, je vous jure, mon chien il pense ! ». En effet, l’acte de la prise en considération de la pensée humaine comme capable d’être accompagnée de conscience s’intègre ainsi dans le contexte de considérations anthropologiques et zoologiques qui lui donne une crédibilité et un intérêt certain aux yeux de ces élèves. On pourra ainsi aborder dans ce contexte le fameux texte de Descartes dans les Principes de la Philosophie, article 9, selon lequel : « Par le mot penser, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes ; c’est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que penser7.  » Définir la conscience comme ce qui accompagne jusqu’à la pensée elle-même telle est en effet la portée de cette réflexion de Descartes. C’est-à-dire que la conscience est une réflexion de la pensée sur elle-même, une distance qui s’instaure par rapport à ce qui est fait, voulu, senti, etc. La conscience est le décalage de la pensée par rapport à elle-même, le creux qui se loge entre nous et tout ce que nous percevons, même de nous-mêmes. Exercice n° 2 : La conscience, la maîtrise et le tact C’est ici que peut être introduit, toujours dans un souci de « concrétude », un exercice particulier. Il s’agissait de faire sentir aux élèves le lien entre l’exercice de l’activité pensante intensifiée et le geste de la main effectuée par le corps. Ce parallèle est en effet latent et nous n’y portons que très rarement notre attention, comme le fait justement remarquer Jean Brun : « Lorsque nous disons que nous saisissons ce que l’autre a voulu dire, que nous tenons à lui, que nous prenons part à sa peine, que nous nous appuyons sur lui ou que nous lui avons arraché une confidence, nous utilisons à chaque fois des termes extrêmement concrets qui se rapportent aux gestes de la main et aux actions qu’elle peut faire. Nous leur donnons pourtant une acception que la main ne parviendra jamais à accomplir8. » Pour rendre manifeste ce processus, il s’agit de proposer à chaque élève de choisir un objet spécifique, comme une trousse, un stylo, leur téléphone portable, une craie, etc. Puis de leur demander de se concentrer pendant cinq minutes sur cet objet, de n’avoir d’autres pensées que celles susceptibles de s’y rapporter. On précise l’exercice en stipulant qu’il faut par exemple penser à la forme de l’objet, ses couleurs, ses matières, la façon dont il a été fabriqué, son utilité, la relation usuelle ou celle, improbable, illicite, qu’il est possible d’entretenir avec lui, etc. Il semble souhaitable de pratiquer l’exercice avec eux en prenant un objet. Puis on demande au bout des cinq minutes (amplement suffisantes) à chaque élève de nous raconter comment cela s’est passé pour lui. On constate que soudain, chacun a une histoire à raconter. Tous veulent témoigner du fil d’une pensée qu’ils ont plus ou moins tenté de maintenir, des choses qu’ils ont découvertes, la façon même dont ils enchaînent, toujours à leur manière, les pensées les unes aux autres. On rend ainsi plus palpable — et en même temps problématique — le troisième principe du Discours de la méthode : « Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu’à la connaissance des plus composés9. » Car qu’est-ce que conduire par ordre ses pensées, sinon veiller à ce que certains enchaînements se suivent selon un ordre dont on peut reconnaître la cohérence et la logique tandis que l’on chasse, autant que faire se peut, toutes les associations d’idées que l’on juge illégitimes, éloignées, illogiques. Autrement dit, nous comprenons par le biais de cet exercice que nous ne sommes d’ordinaire pas vraiment les auteurs de nos pensées. En effet, celles-ci surgissent dans l’esprit de manière bien souvent incontrôlée, surprenante même. Notre pouvoir humain s’exerce précisément là où nous pouvons conduire l’ordre des pensées. Le mot-même, conduire, est important. Nous pouvons lui conférer toute sa portée métaphorique : comme le cocher qui tient les rênes d’un équipage, nous sommes les conducteurs de nos pensées. L’image de l’attelage du Phèdre10 de Platon peut ici être utilisée, comme nous l’avons fait, sous l’angle précis de cette tentative de définition de la conscience. Cette image permet de s’attarder sur la parenté entre la conduite d’une pensée ordonnée et la main : ce que l’on maîtrise, c’est ce que l’on tient en main. Inversement, ce qui est palpable dans notre esprit, c’est la pensée qui fait l’effort de se donner à elle-même sa propre direction. Ainsi comme le précise Jean Piveteau, commentant un texte de Buffon : « Le toucher serait donc le sens intellectuel par excellence, ce qui peut nous permettre de comprendre l’homme et le monde11. » Nous sommes donc passés d’une observation de la main à des considérations sur la nature de la conscience. La main est le signe anthropologique de cette conscience humaine qui accompagne la pensée. Un retour au texte d’Aristote révèle sa pertinence : « ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais c’est parce qu’il est le plus intelligent qu’il a des mains12. » La main, signe de l’intelligence, c’est exactement ce à quoi notre itinéraire nous a conduit. Exercice n°3 : toucher, ressentir… Ici nous avons pu introduire un autre parallèle entre le toucher et la conscience. Là encore, un exercice pouvait être introduit : effleurer une surface, ou plusieurs de natures différentes, et être attentif à ce que l’on ressent. On pouvait alors attirer l’attention sur le fait que le toucher est paradoxalement un contact et une distance. Contact de la peau avec l’objet certes, mais aussi ressenti de la peau comme limite, comme frontière avec un monde extérieur avec lequel on ne se confond pas. Ce que l’on touche, on le ressent sous la forme d’un contact bien plus intime que le regard qui, selon Nietzsche13, ne connaît que les surfaces, et glisse sur le monde. Le toucher est autant ce que rencontre nos doigts que de ce que notre peau ressent. On peut ainsi songer, avec une prudence pédagogique nécessaire, à la question du tact, de la caresse. On évoquera à cette fin l’exemple de la palpation du médecin : un toucher qui s’efforce d’être uniquement tourné vers une extériorité qu’il tente de percer. Ou au contraire : la caresse amoureuse, où le toucher semble se retourner sur lui-même, comme le dit Jacques Derrida dans le Toucher14 : « Le plus grand risque est couru au moment même où il faut bien essayer de savoir. Quoi ? Non pas quoi, mais qui. Non pas de quoi l’on parle, mais d’abord à qui l’on dit : « émoi, et moi, et toi. ». Ne jamais faire confiance à la langue pour cela. Ni à la grammaire des différences sexuelles. Le toucher, disais-tu ? Mais toucher qui ? C’est pourquoi je rêvais d’un baiser sur les yeux : qu’il y en ait, qu’il doit y en avoir. » Entre les deux, on peut placer le tact, c’est-à-dire la tentative d’équilibre entre auto-perception  nécessaire pour se situer et la perception de l’extériorité. Qualité d’un comportement, subtilité d’un discernement, le tact souligne à nouveau la parenté entre la conscience et le toucher. Ainsi peut-on comparer la conscience comme ce qui « touche » nos pensées, parfois se confondant avec ce qu’elle palpe dans notre esprit, parfois s’en distanciant en le percevant comme extériorité. Ainsi, un compte-rendu de l’exercice (consistant à conduire par ordre ses pensées) par une élève a donné lieu à un schéma : on y voyait la pensée, figurée sous la forme d’un cerveau, puis la conscience, figurée comme un autre cerveau contigu au premier. La main et la verticalité L’ensemble de ces exercices permettait donc d’aborder la main du point de vue anthropologique tout en maintenant de façon ferme l’idée d’un lien intime, profond, entre la main humaine et la conscience, sans quoi nous aurions risqué de glisser dans la pure anthropologie, c’est-à-dire une accumulation de données morphologiques ou préhistoriques qui ne serait plus un objet de pensée pour la philosophie. Nous voulions affirmer ainsi la priorité de la philosophie sur cet objet. C’est à elle, en première et dernière instance, que revient de poser la question : qu’est-ce qu’une main humaine ? En quoi se différencie-t-elle d’une main animale ? Alors seulement nous interrogeons les données de l’anthropologie. En effet, la structure des os de la main est étonnamment semblable entre les espèces, avec quelques variations. En quoi la patte du lézard, qui possède aussi cinq doigts, est-elle différente de la nôtre, puisqu’elle peut à peu près faire tout ce que nous faisons ? Quand les bandes-dessinées comme Rahan par exemple ou la Planète des Singes, film réalisé par Tim Burton, nous montrent des « quatre-mains » se servant indifféremment de leurs quatre membres comme des mains, est-ce anthropologiquement pertinent ? Nous avons alors procédé à la description d’une scène de la Planète des Singes où nous voyons la guenon Zira, la tête dans ses mains, en train de réfléchir. Puis le plan s’élargit jusqu’à l’ensemble de son corps, surprenant le spectateur qui la voit écrire avec ses membres inférieurs. Nous avons posé la question de savoir pourquoi il est possible de ressentir ici un malaise, émettre un rire jaune face à une telle scène ? Nous attendions la réponse selon laquelle cette image jette un trouble en ce qu’elle suggère qu’il pourrait y avoir des mains inférieures, alors que le propre de la main humaine consiste justement à introduire une différence entre la partie inférieure du corps : « La liberté de la main implique presque forcément une activité technique différente de celle des singes et sa liberté pendant la locomotion, alliée à une face courte et sans canines offensives, commande l’utilisation des organes artificiels que sont les outils. Station debout, face courte, main libre pendant la locomotion et possession d’outils amovibles sont vraiment les critères fondamentaux de l’humanité15. » Mais une des réponses d’un élève de L qui, aux dires du professeur principal n’ouvrait jamais la bouche en cours, m’a surpris. L’élève a en effet affirmé que si l’homme pouvait ainsi disposer de quatre mains au lieu de deux, il deviendrait un être sur-intelligent. Après vérification, je me suis aperçu que c’est exactement ce que prétend Leroi-Gourhan, lequel stipule que l’équilibre entre les mains et les pieds est le signe d’une intelligence qui sait rester sensible et tournée vers le monde. Car avoir des mains, c’est aussi et nécessairement avoir des pieds. C’est-à-dire avoir opéré par l’usage des mains une distinction, une différentiation de l’inférieur et du supérieur dans le corps. « Toute la science moderne montre bien que l’organisation humaine est commandée par la bipédie. La paléontologie est venue apporter la preuve que la bipédie, libérant la main, fut la condition organique première de l’hominisation16. » La libération de la main a donc un rapport avec le fait de marcher debout. L’organisation humaine tout entière semble conformée en vue de la libération de ses organes manuels : « La station droite de l’homme nous apparaît ainsi comme un phénomène fort complexe. Ce n’est pas un simple redressement du corps mais une modification si profonde de la morphologie, de la fonction de nombre d’organes, qu’il est difficile d’en concevoir la genèse à partir d’un être adulte17.  L’homme n’est donc pas un « quatre-mains » qui se serait redressé. C’est un être dont la particularité, dont la spécificité est d’être debout et droit, c’est-à-dire d’avoir des pieds pour la partie inférieure de son corps et des mains pour la partie supérieure. Ce point a suscité une question pertinente des élèves. Ils ne comprenaient pas ce qui était premier : le redressement de la stature ou la libération de la main. Pour faire comprendre que l’hominisation supposait la simultanéité de ces deux processus (trois avec la parole), nous avons dû renverser l’image populaire, reprise par certaines publicités, qui montre l’évolution de l’homme sous la forme d’un singe qui se redresse peu à peu et perd ses poils au profit de vêtements. Nous avons alors expliqué que du point de vue de l’anthropologie, cette image est un mensonge, car l’homme n’est en aucun cas un singe qui se redresse. Dès qu’il y a homme, il y a apparition simultanée du langage, de la stature verticale et de la libération de la main. La main et l’espace En se mettant sur ses deux pieds, l’homme peut alors toucher, saisir, etc. Il appréhende l’espace à l’aide de ses mains, c’est-à-dire en créant un certain rapport avec ce qui l’entoure. Il construit l’espace, le mesure, l’explore à l’aide de la main. C’est ainsi que l’espace devient grâce à la main une chose consciente. Jean Piaget dans La représentation de l’espace chez l’enfant, affirme que la représentation spatiale est une action intériorisée : «  On comprend alors en quoi la représentation spatiale est une action intériorisée et non pas simplement l’imagination d’un donné extérieur quelconque, fût-ce le résultat d’une action. (…) La représentation spatiale est une action intériorisée (comme d’ailleurs toute représentation rationnelle) tandis que la représentation ludique est un substitut de l’action18. » Mais il faut préciser que cette action est l’œuvre de la main. C’est la main qui rapporte l’espace extérieur à un sujet intérieur. Comme le précise Henri Focillon dans son Éloge de la main : « Sans la main, point de géométrie19. » Elle est ce qui crée l’espace extérieur en tant qu’extérieur, qui n’est pas « à portée de main ». Elle objective cet espace car c’est grâce à mes doigts que je peux compter. Nous pouvons donc faire comprendre ainsi aux élèves l’impact de cet organe sur la formation des représentations : l’espace extérieur, mesurable, existe parce que l’homme a des mains. En effet, la différence entre l’homme et le castor provient du fait que ce dernier organise l’espace extérieur comme un prolongement de lui-même. L’animal est en même temps son corps et son milieu, comme le montre l’éthologie. En revanche, pour l’homme, l’extériorité est aussi une altérité. La patte agit dans un milieu, la main agit dans le monde. La main et la parole À la création de l’espace objectif, la main ajoute la libération de la bouche pour le langage. On abordera ainsi le chapitre deux du Geste et la Parole de Leroi-Gourhan : «(…) Mais les mains ont pris sur elle cette charge et ont libéré la bouche pour le service de la parole. » Grégoire de Nysse, Traité de la Création de l’homme.) Il n’y a rien à ajouter à cette citation, sinon pour commenter, en langage du XXesiècle, ce qui était évidence, déjà, il y a mille six cent ans. La main qui libère la parole, c’est exactement ce à quoi aboutit la paléontologie. Si la paléontologie y aboutit par une voie bien différente de Grégoire de Nysse, comme lui pourtant elle parle de « libération » pour caractériser l’évolution vers les sommets de la conscience humaine20. » Ainsi la main et la parole semblent constamment en rapport, leur développement respectif se construisant dans une relation de réciprocité. « Outil pour la main et langage pour la face semblent être les deux faces d’un même dispositif. (…) Le progrès technique est lié au progrès des symboles techniques du langage. (…) Ce qui caractérise chez les grands singes le « langage » et la « technique » c’est leur apparition spontanée sous l’effet d’un stimulus extérieur et leur abandon non moins spontanée ou leur défaut d’apparition si la situation matérielle qui les déclenche cesse ou ne se manifeste pas21. » Si la main est un organe spécifique qui permet d’appréhender le monde comme altérité susceptible d’une intervention technique, c’est parce qu’il y a langage. La main n’est donc pas un simple organe parmi d’autres, car elle est en rapport avec trois constituants essentiels de l’homme : la verticalité, la construction d’un espace qui est pour lui le monde, la parole. La main semble donc être le signe que l’homme est un être à part dans la nature. Il est le seul qui possède ce qu’on peut vraiment appeler des mains, lesquelles ne ressemblent au fond que superficiellement aux pattes ou autres organes des animaux. La dernière spécificité, la parole, qui est en relation comme nous l’avons vu avec l’outil, le développement de la technique, signifie un lien profond entre la main et l’intelligence. Nous avions, avec cette conclusion, achevé notre voyage des données anthropologiques et pouvions ainsi nous tourner vers ce que fait la main, c’est-à-dire aborder la question des outils et des machines. II. La main et les outils L’Homo Faber La main ne se conçoit que pour un être intelligent, c’est-à-dire doué de la parole, capable de fabriquer des outils et d’appréhender le monde qui l’entoure à l’aide de son esprit. Ainsi Aristote mettait en évidence à quel point la technique humaine est redevable à l’existence de la main. La main serait l’instrument des instruments que la nature a donné au plus intelligent des animaux22 parce qu’il est capable d’en faire usage : « Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais parce qu’il est le plus intelligent qu’il a des mains.  (…)  La main semble bien être non pas un outil mais plusieurs. C’est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. (…) Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela, par ce qu’elle est capable de tout saisir et tout tenir23. » Organe et outil à la fois, la main reste libre et, n’étant asservie à aucune fonction, elle peut servir à toutes. Ainsi ceux qui disent que l’homme serait le moins bien loti des animaux parce qu’il est nu, sans chaussures et sans arme, sont dans l’erreur pour Aristote. L’homme, grâce à la liberté de sa main polyvalente, n’est jamais en peine de se défendre et de s’adapter aux circonstances. « Force de cet animal prétendu faible, la possession de la main nue est la promesse d’un avenir prométhéen24. » La main a un rapport avec l’intelligence dont elle permet le développement sous la forme de la maîtrise technique du monde. La nature a doté l’homme de cet outil particulier qu’est la main parce qu’il peut s’en servir, dit Aristote. Mais que signifie se servir de la main ? C’est être intelligent. La main n’est pas un outil pour faire telle ou telle chose, c’est un outil pour l’intelligence. Avec la main, je n’accomplis pas tant tel ou tel acte que je construis ma propre intelligence. Dans le Capital, Marx attire notre attention sur cet aspect de l’activité humaine. Car la main ne modifie pas que le monde extérieur, elle transforme l’intelligence : « En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre personne et développe les facultés qui y sommeillent. (…) Ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a d’abord construit la cellule dans sa tête avant de la réaliser dans la ruche. »25 La main est le support de la transformation de soi en même temps que du monde. Le texte des Parties des animaux a principalement été abordé en Terminale STT. Il fut précédé par le récit du Mythe de Prométhée du Protagoras26 présentant l’homme comme un être nu et dépourvu de qualités spécifiques par rapport aux animaux. L’attachement aux animaux dans ce genre de classes semble viscéral et il est délicat de tenter d’en mettre en cause la pertinence. Aussi le texte de Platon apparaît-il dans un contexte d’écoute très favorable : celui du mythe, celui d’un auteur philosophique qui accorde à l’animal une perfection qu’il semble refuser à l’homme, du moins sur le plan organique et physique, puisque l’art et la science politique sont en définitive présentés comme ce qui permet de palier à une infirmité fondamentale… Aussi était-il important dans le contexte de ce cours de ne pas présenter d’emblée la thèse d’une supériorité de l’homme sur l’animal en raison de la spécificité de cet organe particulier qu’est la main, non pas un outil mais plusieurs. Il est au contraire important de les conduire eux-mêmes à cette conclusion. Mais auparavant, il ne faut pas se priver de présenter Aristote sous l’angle du philosophe zoologue, celui qui a consacré plusieurs ouvrages à l’étude des comportements et des organes des animaux. La lecture de certains passages des Parties des animaux peut ainsi recevoir une écoute particulièrement attentive. La distinction entre la fonction et l’organe peut même être évoquée. Mais ensuite, nous arrivons à la thèse aristotélicienne proprement dite de la main en tant qu’outil polyvalent permettant de se saisir d’outils, dont la nudité et la non-spécialisation est l’avantage et non la marque de l’infériorité. Bergson et les outils Ces considérations permettaient d’aborder la définition bergsonienne de l’outil en relation avec sa définition de l’homme en tant qu’Homo Faber. En effet, la conscience comme « mémoire et anticipation » est précisément ce qui n’adhère pas au temps, ce qui n’est pas prisonnier des limites du présent mais qui peut s’élancer par-delà l’instant. La conscience, c’est le produit de la vie, laquelle n’est autre que : « La liberté, s’insérant dans la nécessité pour la tourner à son profit27.» Cette liberté doit cependant s’exercer et ne pas adhérer au monde immédiatement mais « médiatement », de même que la conscience n’adhère au flux du temps que sous la forme spécifique que nous avons décrit. Cette nécessité de la médiation permet d’appréhender la notion d’outil, comme première médiation entre la main et le monde, comme un « toucher » particulier qui se spécialise pour devenir, non pas le prolongement de la sensibilité, mais celui de l’intelligence. Que fait l’homme qui modifie le monde à l’aide de ses outils ? Il le touche à l’aide de son intelligence, insère sa perspicacité dans le tranchant d’une lame qui entaille les chairs aux bons endroits ou dans celui d’un instrument qui permet de creuser la roche : « Dès qu’il tente d’intervenir dans l’ordre auquel il est soumis, lorsqu’il commence à enfoncer dans la nature compacte une pointe, un tranchant qui la divisent et qui lui donnent une forme, l’industrie primitive porte en elle tout son développement futur. L’habitant de l’abri sous roche qui taille le silex par petits éclats soigneux et qui fabrique des aiguilles d’os m’étonne beaucoup plus que le savant constructeur de machines. Il cesse d’être agi par des forces inconnues pour agir par ses propres forces28. » Avec l’outil, ce qui était intériorité devient visible. L’intelligence accomplit ainsi son acte fondamental de chercher au-delà de ce qui lui est donné. Elle déchire le voile des apparences. Elle introduit une faille entre ce qui est et l’homme, faille à l’intérieur de laquelle une compréhension du monde va pouvoir se déployer. Nous avons pu ainsi nous servir des considérations de Leroi-Gourhan sur la confection des outils préhistoriques. Nous avons particulièrement insisté sur un des aspects que les considérations anthropologiques consignées dans son livre Le Geste et la Parole permettent de rendre compréhensible, c’est-à-dire le processus d’extériorisation dont est issu tout outil. En effet, l’outil est le prolongement du bras, mais aussi de la mâchoire ou de l’ongle… Il grossit et détache du corps ce qui faisait partie de lui pour obtenir une utilisation plus efficace de la fonction. L’outil est donc une extériorisation d’une ou plusieurs fonctions du corps par une intelligence qui s’est inscrite dans une réalité sensible afin de se distancier elle-même. L’outil est une objectivation de l’intelligence du corps. Ainsi il devient possible d’insister sur la notion de médiation dont l’outil, comme la main, semble le porteur. La main est en effet plus qu’un organe pouvant saisir tous les outils (comme le prétend Aristote), elle est l’organe qui médiatise le corps d’une part et le monde de l’autre par le biais de l’intelligence dont elle est le signe. Elle médiatise le monde en introduisant des fissures dans le tissu des apparences sensibles. Mais elle médiatise aussi le corps en commençant par le projeter au-dehors, à portée de la main. La main finit par se projeter elle-même dans l’outil qu’elle confectionne. Ici, il s’agissait de ne pas confondre processus de prolongement et processus de médiatisation. La main se prolonge elle-même dans l’outil comme la fourchette, le couteau, etc. Mais elle se médiatise aussi dès lors qu’elle confectionne un outil pourvu d’une certaine autonomie dans l’effectuation d’opérations précises, c’est-à-dire les machines. Car ces dernières font ce que seule la main peut faire, c’est-à-dire accomplir des gestes qui témoignent d’une certaine intelligence. Il s’agissait ici de montrer que l’avènement de l’univers des machines et de la technique, dont on pourra dépeindre la portée ontologique à travers les textes de Heidegger ou de Michel Haar, n’est pas un accident dans l’histoire humaine : « Le projet à l’œuvre dans la technique est un projet métaphysique, parce qu’il concerne tous les secteurs de la réalité et non pas seulement les machines. Il marque l’étant en totalité. La technique a le trait de l’être. C’est elle qui ramène à l’unité une multiplicité de phénomènes épars, que l’on a tendance à considérer simplement comme les signes d’une « crise de civilisation »29. » Car la main est par essence ce qui a besoin de la médiation. Médiation entre elle et le monde par le biais de l’outil, mais aussi médiation d’avec elle-même par le biais des machines. La technique, une malédiction de la nature humaine ? On lèvera ainsi l’objection, présente dans l’esprit de certains lycéens, selon laquelle l’homme serait resté dans des limites naturelles acceptables s’il s’en était tenu à modifier son environnement par le biais d’outils simples et n’avait pas donner naissance aux machines, ce monde qui se surajoute à la nature comme un parasite et finit par l’anéantir. Les dernières pages du roman de Barjavel, Ravage30, peuvent ici être utilisées à bon escient. En effet, on y voit décrit comment une civilisation basée sur l’électricité s’est effondrée, puis s’est reconstruite sur des bases conçues comme plus saines dès lors que l’homme décide de s’en tenir à l’utilisation d’outils simples. Mais survient un inventeur qui, sur une voiture à vapeur sommairement imaginée, vient présenter fièrement son invention au patriarche. Celui-ci décide aussitôt de le mettre à mort. Barjavel laisse ici percer un pessimisme qu’il est intéressant d’interroger philosophiquement : donner naissance au monde des machines serait malheureusement inscrit dans la nature humaine. Celles-ci sont l’enfant nécessaire de notre humanité. Ce qui crée un monde où l’homme risque de perdre par indolence les fruits de son intelligence devra un jour ou l’autre surgir de la civilisation humaine. En effet, si la main est médiation, elle doit se médiatiser elle-même et concevoir des machines. Il y a donc double médiation. À ce point de notre progression dans le cours, nous abordons ainsi le concept de l’Évolution créatrice de Bergson consistant à présenter l’homme comme celui qui conçoit des « outils à faire des outils ». C’est ainsi que Bergson écrit dans l’Évolution créatrice que : « (…) Si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d’en varier indéfiniment la fabrication31. » Les outils à faire des outils permettent un jour de faire des outils qui font eux-mêmes des outils, c’est-à-dire des machines. Nous pouvons ici introduire les considérations d’Hannah Arendt dans la Condition de l’homme moderne. Selon elle, la situation du travailleur moderne a précisément ceci de particulier que la main doit s’adapter au rythme de la machine tandis qu’auparavant l’outil était un prolongement de la main. Avec l’univers industriel, l’homme devient un prolongement de la machine, son corps est investi de la cadence de cette dernière et sa conscience de sa logique : « Tandis que les outils d’artisanat à toutes les phases du processus de l’œuvre restent les serviteurs de la main, les machines exigent que le travailleur les serve et qu’il adapte le rythme naturel de son corps à leur mouvement mécanique32. »  La négation de la polyvalence corporelle et l’assignation de la main à un rôle unique lors d’un travail parcellaire ou soumis à la taylorisation est une négation de l’humanité en l’homme33. L’instrumentalisation forcée et forcenée des corps humains va à l’encontre de cette liberté polytechnique qui distingue l’homme de l’animal. La main de Charlie Chaplin, qui après la sortie de l’usine, continue de serrer des boulons dans l’enfer des Temps Modernes est-elle encore une main d’homme ?, se demande Chantal Jaquet. La main comme éternelle médiation Car la main est la médiatrice avec ce médiateur qu’est l’outil. Si jamais l’outil devient un prolongement de la main, celle-ci se perd elle-même. Pour rester main, la main a besoin d’être elle-même médiation. Autrement dit, la main est une médiation qui doit sans cesse être renouvelée, réaffirmée. Elle ne doit pas faire un avec son outil, mais produire une médiation avec lui. Après l’étude du texte, on pourra passer la première scène des Temps Modernes de Chaplin. Celle-ci, outre le plaisir de ses effets comiques, a donné lieu à de nombreux commentaires. Les élèves ont notamment été sensibles à la dimension métaphorique de l’œuvre, demandant s’il fallait voir dans le sort du pauvre Charlot emporté par les immenses rouages de l’usine l’image de notre civilisation technologique où l’humanité est emportée et broyée par les machines. Il faut ici profiter de l’ouverture opérée par le texte d’Arendt, mais orienter la réflexion de la classe dans une direction précise, si on ne veut pas la voir réciter la complainte éternelle de la déshumanisation du monde moderne. Par exemple en demandant de préciser comment se produit le processus de déshumanisation. On remarque ainsi comment le corps est soumis au mécanisme. Introduire une réflexion sur la nature de l’homme à partir de ce qui s’oppose à elle, c’est ainsi s’engager dans des considérations portant sur le rapport au corps. On pouvait ainsi ouvrir dans cette perspective un débat sur la question des manipulations génétiques qui ont eu une importance si particulière en début d’année avec le clonage humain. III. La main et l’art La dernière partie de ce cours s’adressait surtout aux Terminales L que j’ai eu en stage de pratique accompagnée. En effet, il s’agissait de s’interroger sur le rapport de la main et de l’art. La main et le refoulé artistique La main est-elle seulement l’expression de cette polyvalence technique de l’intelligence humaine ? N’est-ce pas nier, tout autant que le font les machines, l’humanité de la main que de la réduire à la dimension de l’Homo Faber, même quand la technique n’est pas asservissement aux machines ? Cette question concernant la main et l’art pouvait être introduite à partir des considérations sur la main et l’outil qui précèdent, par un élément présent dans les Temps Modernes de Chaplin, dont on ne remarque pas nécessairement la portée. En effet, il s’agit de la scène où Charlot se révolte contre les machines. On observe à ce moment comment, pour lutter contre le rythme de la machine qui a envahi son corps, Charlot semble saisi de ce qu’on pourrait appeler des « pulsions artistes », l’envie d’introduire une certaine chorégraphie dans ses gestes, le besoin de transformer son usine en ce qui ressemble à un grand ballet dont chacun de ses poursuivants serait un participant. L’art est comme une réaction au rythme de la machine qui pénètre le corps par l’extérieur et le mécanise. Il lui oppose le rythme intérieur. Comme si la soumission de la main aux machines et à leur rythme n’avait pas pour incidence que de porter atteinte à son caractère « intelligent », mais aussi de refouler l’élément artistique refaisant ainsi surface de manière irrationnelle. La main n’est pas seulement l’expression de l’Homo Faber mais de l’homme Artiste. Comme le montrent ceux qui parlent avec leurs mains, jouent avec leurs doigts, trahissent par leurs gestes leurs émotions, leurs passions, leurs hésitations, tous ceux qui parlent avec leurs mains. Comme le dit Henri Focillon : « Elles sont presque des êtres animés. Des servantes ? Peut-être. Mais douées d’un génie énergique et libre, d’une physionomie – visages sans yeux et sans voix, mais qui voient et qui parlent (…) La main est action : elle prend, elle crée, et parfois on dirait qu’elle pense. Au repos, ce n’est pas un outil sans âme, abandonné sur la table ou pendant le long du corps : l’habitude, l’instinct et la volonté méditent en elles, et il ne faut pas un long exercice pour deviner le geste qu’elle va faire34. » De nombreux élèves ont ainsi fait le parallèle avec les formes d’expression artistique qu’ils connaissent, notamment le Rap. Ils ont mentionné une scène du film 8 Mile où nous voyons des groupes de rappeurs se former spontanément autour des grandes usines automobiles américaines. Au cours de ces réunions, comme a le mérite d’en témoigner ce film grand public, chacun scande en vers l’aliénation que le travail à la chaîne lui impose. Les gestes des mains accompagnent les propos rythmés vengeurs. Ainsi l’art se présente bien, de Chaplin à Eminem, comme ce qui permet de se réapproprier le corps lorsque son humanité a été refoulée dans les profondeurs par le rythme des machines. Ces considérations nous ont ainsi permis de nous interroger sur la façon dont l’art a voulu représenter les mains humaines. Nous avons traité plusieurs exemples. L’empreinte individuelle et l’empreinte collective Tout d’abord les fameuses mains des grottes de Lascaux et d’Altamira. Les élèves ont fait remarquer l’aspect troublant de ces mains, dans le sens où elles s’exposaient dans une proximité aux autres mains qui témoigne d’une individualité qui s’exprime à titre personnel, mais également en tant que membre d’un groupe dont il reste solidaire. En effet, on aurait tort de considérer ces traces comme une succession de mains isolées les unes des autres : leur rassemblement en certains points précis des grottes indique qu’il s’agissait aussi, pour le groupe, de laisser son empreinte sur la paroi. La collectivité s’est ainsi donné une image d’elle-même à travers la projection de ces multiples mains, comme s’il s’agissait d’une seule entité capable de projeter cent appendices différents. Là encore, les élèves ont fait remarquer que cette particularité rejoignait le rôle socialisant de l’art tel qu’ils le connaissent à travers les oeuvres qu’ils fréquentent. L’art est à la fois l’expression d’un individu et le vecteur par lequel une collectivité se rassemble et prend conscience d’elle-même. Nous avons ainsi pu ouvrir une discussion sur le rôle de la musique, les hymnes nationaux, etc. Des textes de Hegel extraits de l’Esthétique se sont avérés propices au prolongement de cette réflexion en permettant de considérer non seulement l’art comme une extériorisation d’une communauté, mais également d’époques successives témoignant d’un progrès continu35. Mains et maniérisme Nous nous sommes ensuite interrogés sur la notion de traces et d’empreintes. En effet, comme l’a fait remarqué Christine Buci-Glucksmann dans son Tragique de l’Ombre36, les mains des maniéristes de la Renaissance témoignaient d’une volonté paradoxale de produire une sorte d’effet miroir où l’artiste magnifiait sa propre pratique dans ces premiers plans où s’exposaient, au repos, les mains des personnalités dont ils faisaient les portraits. La main peinte, miroir du moi, réflecteur de l’ego créateur. Nous avons ainsi pu contempler ces portraits où l’affirmation sereine du regard a pour corollaire la présence troublante des mains au premier plan. Ainsi l’artiste projette quelque chose de lui-même dans son œuvre : la chose est connue. Mais ce qui l’est moins, c’est le fait que l’acte créateur peut se projeter lui-même par la représentation de la main. Ainsi semble être trouvé un palliatif à la malédiction de la machine telle que nous l’avions constaté dans notre partie sur l’outil. En effet, s’il semble inscrit dans la nature humaine que la main doit se projeter elle-même au-dehors pour donner naissance au monde des machines, elle peut également se projeter elle-même dans l’art. Nous avons ainsi remarqué que ces deux aspects semblaient provenir d’une dissociation originelle, puisque la main originelle contient à la fois le « mécanique » et l’ « artistique ». En projetant le « mécanique » hors d’elle, la main humaine s’est comme condamnée elle-même à produire l’antidote, c’est-à-dire la projection de sa dimension artistique qui lui est inhérente. D’un côté la machine impersonnelle, de l’autre l’œuvre d’art qui porte la trace de la subjectivité de l’auteur. Là où un équilibre labile s’établit, l’homme retrouve l’humanité que l’artisan possédait avant que la civilisation ne s’engage dans l’ère industrielle. La main et la culture Mais cette réappropriation, qui ne peut avoir lieu sans lutte, à la fois individuelle et collective, se place désormais sous le signe de la conscience tandis qu’elle n’était qu’inconsciente autrefois. Nous avons voulu ici introduire un texte peu canonique extrait de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. En effet, celui-ci évoque la notion de trace laissée par la main. Chaque homme porte selon l’auteur la trace de l’empreinte des pouces de ses prédécesseurs dans son crâne : « Chacun doit laisser quelque chose derrière lui quand il meurt, disait mon grand-père. Un enfant ou un livre, un tableau, une maison, un mur ou une paire de souliers. Ou encore un jardin semé de fleurs. Quelque chose que votre main à toucher et vers quoi s’en ira votre âme à l’instant de la mort ; et quand les gens regardent cet arbre ou cette fleur que vous avez plantés, vous êtes là, sous leurs yeux. Peu importe ce que tu fais, disait-il, pourvu qu’en la touchant tu transformes une chose qui, de ce qu’elle était, devient à ta ressemblance, quand tes mains s’écartent d’elle. La différence entre l’homme qui tond simplement le gazon et le vrai jardinier réside dans la façon de toucher aux choses, disait-il. L’homme qui pousse sa tondeuse aurait pu n’être jamais là ; le jardinier y sera présent toute sa vie. (…) Mon grand-père est mort depuis bien longtemps, mais si vous souleviez ma calotte crânienne, dans les circonvolutions de mon cerveau, vous verriez l’empreinte profonde de ses pouces. Il m’a touché à jamais. Comme je vous l’ai dit, il était sculpteur37. » Tout être humain digne de ce nom doit laisser derrière lui la trace d’une oeuvre qu’il aura fait de ses mains aux générations futures. Nous avons examiné la portée symbolique d’un tel texte. Qu’est-ce que le monde des oeuvres fait de mains d’hommes ? Rien d’autre que la culture, ce que Bradbury désigne par « les livres ». Tout le monde ne doit pas nécessairement être sculpteur, ou écrire un livre, mais chacun doit s’efforcer, autant qu’il le peut, de laisser une trace du meilleur de lui-même à ses contemporains et descendants. C’est ce dont témoigne la main : la part d’humanité qui nous relie aux autres. À ce point de notre réflexion, les élèves ont ainsi fait remarquer que c’était précisément ce que nous exprimions lorsque nous nous serons la main, ou que dans certaines occasions nous formons des rondes. Les mains jointes les unes aux autres, la main qui saisit l’autre main, est la marque de l’homme porté à reconnaître son semblable. C’est dans cette optique que nous avons abordé la phrase de Lévi-Strauss : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie38. » Le barbare : celui qui nie cette aptitude fondamentale de la main à saisir la main d’autrui. Les élèves ont ainsi fait remarquer que le symbole de la poignée de main entre chefs d’États ennemis prenait dans cette optique tout son sens. La discussion a pu ainsi embrasser le champ des manières, de la politesse, etc. Tous ces gestes adressés à autrui en vue de lui signifier le respect qui lui est dû. La main n’est donc pas seulement une médiation entre l’homme et l’outil. C’est un organe qui « pense », qui a une vie propre dont il sait déployer les virtualités par l’art. C’est en ce sens que nous avons donné à comprendre la phrase d’Henri Focillon : « Je ne sépare la main ni du corps ni de l’esprit39. » La main est donc un signe qui fait des signes. Le signe n’a d’autre antériorité que le signe. C’est en ce sens qu’elle est spécifiquement humaine, car elle déploie l’univers du signe de l’humain proprement dit. Le signe, c’est exactement ce qui est à la fois corps et esprit. IV. La main et la philosophie La main et la représentation Tout cela nous a conduit à nous interroger sur le lien entre la main et la représentation. En effet, la main se montre et fait des signes codifiés qui ont une fonction sociale. Le doigt sur la bouche, la main tendue des fascistes, celle sur la visière des militaires, les mains jointes de celui qui prie, l’index qui se meut de gauche à droite pour dire non, le langage des sourds, faire un signe de la main, serrer la main, etc., autant d’illustrations de la capacité de la main à déployer un univers de signes. Mais justement, ces signes signifient et ne représentent pas. Ils ne renvoient à aucun élément figuratif dans la réalité extérieure. Le cours s’est ainsi attardé sur une image précise, le dieu d’Akhenaton (dont il a fallu préciser qu’il s’agissait d’un pharaon et non d’un chanteur) figuré par un soleil dont les multiples rayons sont comme autant de bras terminés par des mains40. Nous nous sommes demandés comment il a pu se faire qu’une religion monothéiste qui a voulu rompre radicalement avec toute figuration des Dieux ait pu ainsi accepter deux éléments figuratifs : le soleil et les mains. Le soleil, il est possible de le comprendre, car il est justement ce qu’on ne peut regarder en face. Il est ce qui ne donne lieu à d’autre représentation que le cercle. Mais les mains, ces éléments restent incompréhensibles tant qu’on ne considère pas le fait qu’il n’y a jamais au fond de figuration de la main à proprement parler. La main vaut toujours pour ce qu’elle signifie, ce qu’elle indique. La main est un signe qui fait des signes. Elle n’est pas une représentation mais ce qui permet de produire une représentation. Dans La Goutte d’or, Michel Tournier oppose ainsi ce qu’il appelle la civilisation occidentale de l’image à la civilisation du geste de l’arabisme. Car le geste est tracé sur le sable, s’efface, ne laisse de lui, derrière lui, aucune trace de lui-même sous formes de représentations : « L’arabe s’écrivant de la main droite et de droite à gauche, il faut prendre garde que la main ne passe sur la ligne fraîchement écrite. En vérité la main, telle une ballerine, doit danser légèrement sur le parchemin, et non peser comme un laboureur avec sa charrue. La calligraphie a horreur du vide. La blancheur de la page l’attire, comme la dépression atmosphérique attire les vents et fait lever la tempête. Une tempête de signes qui viennent en nuées se poser sur la page, comme des oiseaux d’encre sur un champs de neige. (…) L’effigie est verrou, l’idole prison, la figure serrure. Une seule clef peut faire tomber ces chaînes : le signe. L’image est toujours rétrospective. C’est un miroir tourné vers le passé. Il n’y a pas de plus pure image que le profil funéraire, le masque mortuaire, le couvercle de sarcophage. (…) La forme la plus triviale de cette sorte d’opium se rencontre dans les cinémas. Là, au fond des salles obscures, des hommes et des femmes, affalés côte à côte dans de mauvais fauteuils, restent figés des heures entières dans la contemplation hypnotique d’un vaste écran éblouissant qui occupe la totalité de leur champ visuel. Et sur cette surface scintillante s’agitent des images mortes qui les pénètrent jusqu’au cœur, et contre lesquelles ils sont sans défense aucune. En vérité, l’image est bien l’Opium de l’occident. Le signe est esprit, l’image est matière41. » On peut dire de la main qu’elle a à la fois cette particularité d’être un organe du corps, d’appartenir au sensible, et de ne pas lui appartenir. Elle est la manifestation physique de la réalité spirituelle de l’homme, l’expression de son intelligence. Telle était la démonstration qui était en vue. Mais on peut aisément imaginer ce que la lecture et l’analyse de ce passage de Michel Tournier a pu avoir comme étonnante résonance sur les élèves dans un contexte de conflit Orient-Occident autour de la guerre du Golfe. Fallait-il effectivement opposer une pensée du signe, une philosophie de la main, à celle de l’image qui engourdit l’Occident ? Tout notre travail a alors consisté à montrer que cette distinction est superficielle, car l’image peut elle-même être un signe, si l’intelligence sait la considérer comme un geste qu’il s’agit d’accomplir mentalement afin de le comprendre. Nous avons ainsi pu nous attarder sur le processus qui a présidé à l’élaboration d’une allégorie comme celle de la caverne dans la République de Platon. Nous avons alors fait remarquer qu’il ne s’agit qu’au premier abord d’un mythe au sens ancien du terme, c’est-à-dire d’images dans lesquelles la pensée intellectuelle s’endort. Au contraire, l’allégorie de la caverne est une réalité qui a une fonction pédagogique d’éveil, puisqu’elle renvoie à la situation même de celui qui l’entend. Ainsi nous l’exposent les belles analyses de Jean-François Mattéi dans Platon et le miroir du mythe42 : « À son avènement, la philosophie ne négligera pas le rôle initiatique de la caverne qui sera assimilée, non seulement aux profondeurs de la terre, mais à la totalité de la matière ombreuse et du monde. (…) La puissance iconique de la caverne, avec son enracinement chthonien qui revient dans un grand nombre de mythes platoniciens (…) est la patrie, ou plutôt la matrie originelle du langage humain. » L’image n’est donc pas nécessairement le lieu de la torpeur et le geste celui de l’éveil. Car l’image peut être incitation au langage, à la prise de parole, à la philosophie. Conclusion Ce voyage autour de la question de la main s’est révélé pertinent, mais renferme certaines difficultés. En effet, la main ne devait pas être considérée comme un objet particulier ou annexe de la philosophie, un sujet d’intérêt, voire de spéculations, comme un autre. Il s’agissait d’inscrire le thème de la main au cœur de la philosophie proprement dite, recentrer le sujet lorsqu’il risquait de dériver sur des notions trop anthropologiques, culturelles, esthétiques ou littéraires. Il s’agissait d’articuler une pensée du corps — ou tout au moins d’une partie du corps — qui ne soit ni la rêverie du poète philosophe, ni la fascination du corps incarnée par Alcibiade. Il fallait tracer le chemin d’une réflexion qui échappe à l’écueil de la métaphore comme à celui de la description plate. Ce qui nous a, semble-t-il, permis de tenir cette gageure, fut la construction d’un lien constant entre la main et la conscience. Car ce lien est en jeu dans la partie consacrée à l’anthropologie, ou dans celle consacrée aux outils (le rapport entre Homo sapiens et Homo faber), ou encore dans la partie sur l’art (l’auto réflexion de soi dans les œuvres de la main), ou enfin dans la dernière partie impliquant le rapport entre la main et la philosophie du point de vue de la question de la représentation. Il semble qu’il faille prendre très au sérieux, pour traiter un tel sujet, la maxime d’Henri Focillon selon laquelle la main ne doit être séparée ni du corps, ni de l’esprit. La main fait un avec la conscience, qu’elle accompagne comme si elle en était la manifestation sensible : « Tout comme la parole est à la fois l’organe et l’obstacle de la pensée qui s’exprime, de même la main est l’organe-obstacle de l’existence : tendue vers l’intangible, elle y aspire et ne peut le saisir. (…) La main n’est donc pas seulement ce qui modèle le réel ou réalise le possible ; elle est surtout l’organe de l’impossible, car ce qu’elle crée n’est d’aucun temps ni d’aucun lieu, mais seulement dans nos mémoires qu’elle façonne et qu’elle ouvre à l’idéal qu’elle caresse43. » La main s’inscrit donc dans une relation paradoxale de manifestation/obstacle avec la conscience dont elle est l’expression. Pour construire un cours de philosophie sur un tel sujet, il nous semble que le professeur ne doit jamais perdre de vue cette spécificité s’il veut rester dans son rôle et philosopher à part entière devant ses élèves. Bibliographie • Hannah Arendt, Conditions de l’homme moderne, trad. G. Fradier, Éd. Calman-Lévy, 1961. • Aristote, Les parties des animaux, trad. P. Louis, Éd. Les Belles Lettres, coll. Budé, 1956. • René Barjavel, Ravage, Ed. Gallimard, Collection Folio, numéro 238. • Henri Bergson, La Conscience et la Vie, in Lire les philosophes (classes de Terminales) Éd. Hachette, coll. Éducation, 1998. • Jean Brun, La main essentiellement, Éd. Nathan, 1998. • Henri Bergson, L’Évolution créatrice, Éd. PUF, coll. Quadrige, 7e éd., 1996. • Christine Buci-Glucksmann, Tragique de l’Ombre, Éd. Galilée, Collection Débats. • Ray Bradburry, Fahrenheit 451, Éd. Denoël, coll. Folio SF, 2000. • Jacques Derrida, Le Toucher, Jean-Luc Nancy, Éditeur Galilée, Collection Incises, Paris, 2000. • René Descartes, Principes de la philosophie, art. 9, Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléïade, 1970. • René Descartes, Discours de la méthode, 2ème partie, Éd. Hatier, coll. Classiques Hatier de la philosophie, 1999. • Henri Focillon, Éloge de la main, in Vie des Formes, Éd. PUF, coll. Quadrige, 2000. • Grimm, Contes, La jeune fille sans mains, traduction de Marthe Robert, Éd. Gallimard, coll. Folio Classique, 2001. • Michel Haar, Le Chant de la terre, Éd. De l’Herne, 1987. • Friedrich Hegel, Esthétique I, trad. De S. Jankélévitch, Éd. Flammarion, coll. Champs, 1979. • Chantal Jaquet, Le corps, Éd. PUF, coll. Philosopher, 2001. • Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, Technique et langage, Éd. Albin Michel, coll. Sciences, 1964. • Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, Éd. Denoël-Gonthier, coll. Médiations, 1968. • Karl Marx, Le Capital, trad. J. Roy, Éd. Sociales, 1950. • Jean-François Mattéi, Platon et le miroir du mythe, De l’âge d’or à l’Atlantide, Éd. PUF, coll. Thémis philosophie, 1996. • Friedrich Nietzsche, Le livre du philosophe, trad. De A. K. Marietti, Éd. Aubier-Flammarion, 1969. • Jean Piveteau, La main et l’hominisation, Éd. Masson, coll. Préhistoire, 1991. • Jean Piaget et Bärbel Inhelder, La représentation de l’espace chez l’enfant, Éd. PUF, 1947. • Platon, Phèdre, trad. de Paul Vicaire et Claudio Moreschini, Ed. Belles Lettres, Collection Classiques en Poche Bilingue, numéro 36. • Platon, Protagoras, trad. É Chambry, Éd. Garnier-Flammarion, 1960. • Vergnieux Robert, Aménophis IV et les pierres du soleil, Akhénaton retrouvé, Éditions Arthaud, Paris, 1997. • Michel Tournier, La Goutte d’or, Éd. Gallimard, coll. Folio, 1987. Filmographie : • Édouard aux mains d’argent, de Tim Burton. • 8 mile, avec Eminem, de ? • Les Temps Modernes, de Charlie Chaplin. • La planète des singes, de Tim Burton. ANNEXE 1 : Plan de situation des « séquences » dans l’économie générale du cours. En STT : Le thème de la main est intervenu comme structure de l’ensemble des cours sur les notions de technique et de conscience. Mon cours sur la conscience leur avait semblé trop abstrait et il n’était pas certain qu’il en soit resté quelque chose sinon des définitions de Descartes à retenir par cœur. En, revanche, l’introduction de l’anthropologie a eu pour effet de recrédibiliser tout un discours apparu comme abscons. Si bien que j’ai eu la surprise de voir des élèves me demander pour la première fois s’ils pouvaient m’emprunter mes livres de Leroi-Gourhan et Jean Piveteau. Dans cette classe, le thème de la main a été très opératoire car ces élèves avaient besoin d’une démarche consistant à passer du concret à l’abstrait et non l’inverse. En S : Le thème de la main est apparu de manière plus fragmentée, mais annoncé comme tel en tant que parti pris du professeur sur l’année. La première partie a été introduite avec la Conscience, l’Inconscient et le Sujet ; la deuxième partie avec la Technique , l’Art et le Beau. Avec ces élèves, ce sont surtout les exercices qui se sont avérés opérants, c’est-à-dire les expériences qu’ils pouvaient réaliser par eux-mêmes et sur lesquels ils pouvaient fonder la matière d’une réflexion personnelle ultérieure. EN L : Le cours de Monsieur Dupont sur la technique venait des s’achever. Les élèves avaient longuement étudié l’Homme Faber de Bergson et ces appuis ont servi de base pour le travail que j’ai entrepris avec eux. En terminant ma dernière séquence, M. Dupont m’avait demandé d’essayer d’ouvrir la réflexion sur la question du Droit. Aussi ais-je orienté plus particulièrement mes travaux sur la lecture et le commentaire du texte d’Aristote sur la main, afin que puisse être possible d’aborder le Droit du point de vue de la place spécifique de l’homme au sein de la nature. Ce mémoire a pour thème la main. Il traite des différentes approches possibles de cet organe (anthropologique, artistique, philosophique) en vue d’une utilisation possible en cours de philosophie comme notion transversale traversant les thèmes de la conscience, de l’art, de la technique et du beau. Son propos consiste à démontrer que, si l’interrogation philosophique est en mesure de s’interroger sur le corps ou l’une de ses parties, ce questionnement rencontre certaines limites internes du fait que la main renvoie à la conscience et réciproquement. Car la main est le reflet, ou plutôt le signe immédiat de notre propre hominisation. En revanche, il est possible de cerner le mode d’activité de la main dans son rapport aux outils et aux machines, puisque la main semble produire ce en quoi elle perd sa propre spécificité en donnant naissance au monde des machines. Mais l’art est aussi ce en quoi elle peut se réapproprier ce que lui fait perdre les machines, c’est-à-dire la pulsion d’une expression artiste qui refait surface dans le geste à la manière d’un refoulé psychique. Aussi le geste est-il la question philosophique à part entière puisqu’il se donne en opposition à l’image, dont la tradition depuis la République de Platon fait précisément le miroir inversé du monde des Idées. Concevoir le geste de la main comme ce qui pourrait opérer la fonction de modèle afin de investir l’image de manière à ce que celle-ci redevienne l’objet propre de la philosophie telle est la conclusion de cette étude. Index : Art – Conscience – Exercices – Geste – Hominisation – Homme ­– Homo Faber – Homo Sapiens – Machine – Outil – Parole – Pensée – Images – Main – Maniérisme – Technique – Toucher.

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